Chapitre XI H. — Poètes Ioniens : Saloiuos. 2 I
Découragé de l'accueil que reçurent ses premiers essais, il se retira bientôt de la carrière poétique, ou plutôt il n'écrivit plus que pour lui-même. Ce fut une perte sensible pour le Parnasse; car, si les instruments pour formuler ses inspirations lui ont fait défaut, il possède au plus haut point les qualités du poète, la vivacité de l'imagination, l'élévation de la pensée, la tendresse du sentiment. Si l'on dégage sa pensée du style brumeux qui la ternit, on la voit briller de tout l'éclat de la plus belle des poésies.
Nous donnons quelques fragments de sa fameuse ode à la liberté, qui a suffi, et à juste titre, sans ses autres productions, pour établir sa réputation.
«Ode à la liberté.
«Je te reconnais au tranchant terrible de ton sabre; je te reconnais à ton regard, qui traverse la terre avec la rapidité de l'éclair. Sortie des ossements sacrés des Hellènes, et forte comme autrefois, salut, ô liberté, salut!
. . . «Tous les pays te saluèrent avec des cris de joie, toutes les bouches t'exprimèrent l'enthousiasme des cœurs. Les îles ioniennes élevèrent leur voix jusqu'aux nues, et frappèrent des mains en signe d'allégresse.
... «La terre de Washington tressaillit aussi à ton apparition, et se ressouvint des fers qu'elle avait portés elle-même. Le lion espagnol secoue sa crinière sur sa tour mauresque, et t'adresse un rugissement de salut.
«Le léopard anglais se tourne contre les extrémités boréales de la Russie et mugit en courroux. Son regard étincelant fait bondir la mer Egée. Du haut des
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nues t'aperçoit aussi l'aigle qui nourrit sa griffe et son aile du cœur de l'Italie.
. . . «Mais insensible aux clameurs, tu ne te détournes point de ta route, tu ne daignes pas y répondre, semblable au rocher qui laisse l'onde impure souiller ses pieds d'une écume impuissante et affronte l'orage, la pluie et la grêle qui frappe sa cime éternelle. »
Et plus loin :
«Tous ceux que le glaive ottoman a injustement massacrés s'élancent en masse de la terre. Ce sont des ombres innombrables de vierges, de vieillards, de jeunes gens et d'enfants à la mamelle. La faulx du moissonneur ne couche pas plus de gerbes sur les champs qu'elle dépouille.
«La compagnie funèbre fourmille toute nue, et noire comme le voile qui couvre un cercueil. A la lueur incertaine d'une étoile elle marche vers la forteresse assiégée, et s'avance au milieu d'un silence mortel.
«Telle une forêt épaisse, éclairée par les pâles rayons de la lune, lorsque le vent mugit à travers ses branches dénudées , secoue ses mille ombres tremblantes sur la campagne.
«Elle cherche des yeux les lieux où le sang s'est figé, et danse dans les mares fumantes en poussant des mugissements rauques. Sa rage s'exalte au milieu de ces danses.
«Elle s'approche des Grecs, et touche leurs seins de ses mains glacées. Ce toucher leur pénètre le cœur, en bannit toute pitié et les endurcit.»
Toute cette ode est remplie de traits qui ne manquent, pour être inimitables, que d'une langue plus digne de leur sublime beauté.