Chapitre XIV. — Poètes- vulgarifiics : Valaoritis
grande pureté, mais n'a jamais composé un seul vers dans un autre dialecte que dans celui du peuple. Comme Tertsétis cependant, ce n'est pas le jargon ionien, c'est Tidiômc vulgaire des montagnards qu'il a adopté.
Natif de Leucade, qui n'était unie aux îles ioniennes que par des liens administratifs, mais qui est plutôt un promontoire de l'Acarnanie, et n'en est séparée que par un étroit bras de mer, il a subi depuis son enfance l'influence de ces chants clephtiques si naïfs et si frais, qui respiraient les brises des montagnes et les premières aspirations des Grecs vers la liberté. Il y trouvait cette inspiration mâle et sublime du grand poète, le peuple, qui manquait souvent aux productions des imitateurs froids des littératures étrangères. Dominé par le charme de ces poésies primitives, il en attribua une trop grande part à la langue dans laquelle elles étaient chantées , et non seulement il a adopté cette langue pour en habiller, quelquefois pour en déguiser, ses brillantes pensées, mais il en a aussi fait une étude des plus apj^rofondies , et en a exploité avec un goût éclairé toutes les beautés et toutes les richesses, au point d'employer souvent des locutions et des mots usités peut-être dans les gorges ignorées du Pinde, mais inconnus aux autres parties de la Grèce. S'il faut un vocabulaire pour l'intelligence de la poésie moderne, mieux vaut recourir à celui du grec ancien.
Cepend^t ce dialecte a sur celui des Ioniens le grand avantage d'appartenir au grand continent grec,
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d'être par conséquent beaucoup plus généralement répandu. Étant celui dans lequel s'exprimaient ces hommes énergiques qui avaient, les armes à la main, affronté la tyrannie, il en acquérait un prestige qui le répandait partout où il y avait des Grecs soupirant pour leur indépendance, et les chants des montagnards belliqueux le sanctionnaient comme langue poétique du peuple, de même que dans l'antiquité les rhapsodies d'Homère consacraient le dialecte dont il s'était servi comme seule langue de l'épopée.
Les vulgaristes avaient toutefois le tort de perdre de vue qu'à côté de ce langage abandonné à lui-même et altéré par la négligence et l'ignorance de la classe qui le parlait, les Grecs en avaient un autre, celui dont l'église et la société plus instruite conservaient la tradition, et qui, cultivé avec ardeur, aspirait à marcher sur les traces de cette langue antique, qui est le plus beau patrimoine vivant du peuple hellénique.
Les poésies de Valaoritis sont nombreuses, et se distinguent par la puissance de l'imagination, la richesse des couleurs, l'originalité de l'invention, et par une grande force, qui quelquefois paraît outrepasser la mesure. Le caractère tout national dont le poète tient à revêtir sa langue nous dispenserait de dire que c'est celui qu'il a aussi donné au sujet de toutes ses compositions. L'une des plus belles, Phrosyne, a la forme d'un drame, sans en être un, même dans la pensée de son a.uteur. C'est une narration dialoguée, en vers tantôt blancs tantôt
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rimes, ayant i)our héroïne cette intéressante victime de la férocité d'Ali Pacha, sur laquelle nous avons vu plus haut que plus d'une tragédie a été écrite. Le poème de Valaoritis se distingue de tous ceux qui ont traité la même matière par une grande audace de pensées et d'expression, qui ne saurait convenir à Tart dramatique. Nous en donnons un exemple:
(Ce fragment est en vers blancs.)
«Vézir, j'avoue que je ne m'attendais pas à entendre le terrible lion de l'Albanie gémir comme une tourterelle dans le désert. A ton ordre ma tête peut rouler à tes pieds ; mais, ô mon père, prête l'oreille à ton viel ami. Nos deux mères nous mirent au monde au même instant. Une force supérieure nous a envoyés ici bas, au lieu d'envoyer le tremblement de terre, l'explosion d'un volcan, l'inondation, l'épidémie, la famine ou toute autre misère. Ta mission a été d'être le glaive tranchant, la mienne d'être le fourreau fidèle qui garderait cette épée. Nous courons du même pas depuis quarante ans. Regarde, Vézir, combien de montagnes nous avons franchies, combien de rochers et de précipices. Reporte ta pensée en arrière, compte nos traces et compte les tombes qu'elles ont creusées.
«Il est dommage qu'on ne les voie pas; car qui peut se les rappeler? Les corps se sont dissous, ô Vézir, les os ont été réduits en poudre. La terre qu'on entasse sur les tombeaux s'éboule doucement et disparaît; arrive ensuite le printemps avec ses fleurs, avec ses feuilles vertes, ses jeux et ses rires, et là où gît la victime du
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meurtre, isolée et entourée de ténèbres, les enfants dansent et les oiseaux chantent.
«Le sang que nous avons versé la terre Ta bu, le nuage l'a lavé, la rosée l'a effacé ; nous l'avons oublié. Dans la nuit quelquefois les fantômes de nos victimes nous apparaissent ; mais qui en aurait peur ? Au premier rayon de l'aurore ils s'évanouissent. Ne crains pas les morts: ils sont ti-anquilles ; ils ont le sommeil profond; ils dorment comme les petits enfants.
«Maintenant, ô Vézir, je te demande si je ne t'ai pas montré le vrai moyen de ravir à Dieu la toutepuissance, de te rendre son rival et de le combattre en face. Si lui donne la vie, toi, tu la détruiras. Comment devais -tu agir? Avec l'amour que tu n'as pas recherché dans ta jeunesse et après lequel tu cours maintenant, tu aurais encore aujourd'hui été sous la loi de la misère dont tu souffrais à Tépélin. Assis devant ta porte, tu aurais encore tendu la main au passant. Tu as pris en haine le monde, et tu en as triomphé.
«Mais n'oublie pas que Souli vit encore, ainsi que Lampro Zavella. Rappelle toi que là où elle est couchée sous la terre, ta mère ne trouvera sommeil ni repos à moins que tu n'égorges Gardiki sur sa tombe.
«Vézir, dis-moi, quels sont tes désirs? Quelle femme ou quelle fille t'a fui et n'est pas venue se placer à ton côté? Quelle est la mère à Janina ou quel est le père qui oserait te refuser les charmes de son enfant? Les années ne t'ont pas vieilli; ton bras ne tremble point; tes lèvres sont du feu, ton regard lance la foudre. Qui, en voyant la crinière blanche du Pinde enveloppé dans sa majesté, ose dire que le géant a vieilH? Dis ce que tu veux, donne tes ordres. Ma main et mon âme sont à toi. Ouvre ton cœur à ton ami
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«Ali.
(Ce passage est en strophes rimées.)
«Toi, qui que tu sois, tu n'as pas le courage de me regarder en face. Ferme tes yeux bleus, cache-les. Que les nuages soient tes paupières. Montre- moi à tes côtés l'éclair et la foudre; parle avec la voix du tonnerre, des orages et du tremblement de terre. Tu vois, je ne te crains pas: je ne courbe pas la tête. J'ai élevé la voix vers toi, je t'ai lancé le blasphème. Si tu es mon Dieu, montre-toi donc une nuit à m.oi.
«Je ne dois ma puissance ni au sort ni à personne. Je suis ma propre créature. Je ne suis pas comme toi, qui t'es trouvé seul dans la nature et sans un ennemi. Un faible enfant pouvait aisément vaincre le chaos et la matière inerte, qui donnait inanimée et errait au hasard. Si tu es véritablement fort, détruis cette nature, ou bien elle te détruira.
«Descends ici- bas; c'est ici que je t'attends. Prends, si tu veux, pour ton allié la création chérie de tes mains, la mort, ton enfant en qui tu te complais, et viens à Janina faire preuve de ta bravoure. Pourquoi me faistu la guerre, caché dans ton éther, et m'enlèves-tu chaque jour la vie goutte à goutte? Tu dévores l'humanité, et, plein de rage, tu en nounis une lâche immortalité.
«Si tu es tout -puissant, que n'as -tu détruit dans le sein de ma mère le germe dont je suis né? Pourquoi n'as tu pas encore éteint l'étincelle qui devait incendier ton monde? Pourquoi, avant qu'elle n'eût éclaté en flamme, ne Tas-tu anéantie de ce même souffle dont tu as animé la matière? Dois-tu t'en prendre à moi si je te consume maintenant ?
«Plusieurs ne croient pas à toi et nient ton existence, pour ne pas avoir un obstacle en toi; car ils te crai-
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gnent, les lâches. Moi, Ali, j'ai voulu croire que tu es, pour pouvoir te combattre. Tu sais combien de tes créatures je t'ai enlevées. Je n'ai qu'à baisser ma paupière, et des milliers se jettent à terre devant moi, et t'oublient pour n'adorer que mon glaive. Prends-moi ma vieillesse, donne-moi ta vie, et puis viens te mesurer avec moi.
«Tu attends que je sois couché dans la tombe pour m'y infliger alors tes punitions? Là non plus je ne te crains point. Tu ne peux pas bouleverser l'ordre de la nature à l'intention d'Ali. Dans mon dernier lit je prendrai la terre pour concubine ; et un secret espoir me dit qu'il sortira de mon corps de la bile qui empoisonnera ton monde. Je deviendrai immortel, et tu m'auras toujours devant toi, une ombre à ta lumière.
«Et lorsque tes rayons enverront de là -haut la vie et l'amour sur les plantes , je descendrai avec eux , et je serai un ennemi éternel et caché, la corruption et la pourriture et la mort prématurée. Je flétrirai la rose avant qu'elle ne s'épanouisse ; je dévorerai la beauté et la force pour me rassasier. Tu vois si tu m'effraies. Vivant ou mort, je serai toujours puissant.
«Ce soir, j'y suis décidé, ce soir je te montrerai que je puis étouffer tout sentiment humain. Je suis père, et comme toi j'ai créé mes enfants. Mais je le veux, et je dévorerai mes entrailles. Si tu m'as donné l'amour comme une torture, attends, et tu verras. Je n'aurai pas recours à toi; je ne veux pas d'aumône. J'enlèverai Phrosyne. »
(Vers blancs.)
«L'athée, vert comme la vipère, leva la tête, et avec un blasphème qui lui resta dans la gorge, il cracha à la face du ciel et des étoiles ; il appuya ensuite la main