‹ Histoire littéraire de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 19 sur 135 · Chapitre II. — A. Soutaos · texte numérisé non relu

Chapitre II. — A. Soutaos

en lui un patriotisme ardent et un noble penchant pour l'indépendance, qui constitue la véritable unité de ce qui peut paraître inconséquent ou contradictoire dans ses compositions.

Et ce n'est pas seulement pour les idées politiques qu'après avoir marché sur les traces de Béranger et de Barthélémy il s'est laissé égarer sur celles de son propre frère ; il en fit malheureusement autant pour la forme littéraire. Quittant son sentier habituel de la chanson et de la satire, il a voulu s'élever aussi aux régions où le Pégase sans frein de Panaghioti prenait son vol, et il a essayé de l'ode, du drame et du poème épique. Mais il avait beau renier la satire; elle le suivait comme son ombre, et le faune montrait le bout de l'oreille sous le voile de Thalie et de Melpomène.

La plus ancienne et la meilleure de ses comédies a pour titre le prodigue (ô acrcoroç). Elle contient des beautés inimitables de style et de versification. Plusieurs scènes sont écrites avec beaucoup de verve; mais l'honneur en revient souvent à Molière, que le poète a pris ici pour modèle. Le principal reproche à faire à cette pièce est le manque d'actualité. Elle s'attaque aux riches qui prodiguent leur bien dans les débauches, aux coquettes qui en profitent, aux parasites, aux médecins charlatans, aux avocats qui abusent de la bonne foi de leurs clients, et aux poètes qui s'entre-déchirent par jalousie de^ métier. Or en 1830, lorsque cette comédie fut pubUée, Nauplie, où la scène se passe, alors capi-

2 6 IL Partie. — Livre IL — Poètes,

taie du petit État, n'était qu'un amas de vieilles masures tombant en ruines; ses habitants, sortant d'une guerre d'extermination, étaient pauvres comme Job, et ne songeaient qu'à mettre leur tête à l'abri. Il n'y avait alors ni millionnaires qui se livrassent à des prodigalités folles, ni tout l'essain des hommes ou des femmes qui bourdonnent autour des riches et s'appliquent à les sucer. Les avocats et les médecins étaient bien plus rares que les besoins de la population ne l'exigeaient, et, en fait de poètes, il n'y avait guère que celui qui en faisait l'objet de ses railleries et son frère. Il est donc naturel que ses traits, pris dans des carquois étrangers, et lancés contre des buts imaginaires, tombassent à terre sans atteindre la société que la satire et la comédie aspirent à corriger.

Cette pièce n'est pas moins défectueuse par l'invention, par le plan et par l'arrangement des parties:

Un richard est donc en train de se ruiner par ses débauches en Grèce, à Nauplie, en 1830. Sa maison ne désemplit pas de députés, de ministres, de parasites de tout rang, qui font la cour à sa cassette, tandis que luimême la fait d'un côté à une coquette surannée, qui complote avec des coquins pour le dépouiller, de l'autre à la fortune d'une riche héritière (espèce qui n'abondait pas non plus à NaupHe en 1830), qu'il veut, malgré tous ses ridicules, Jpouser pour sa dot. La situation se complique par l'apparition soudaine d'une femme que le Prodigue avait séduite à Naxie, et dont il avait as-

Page 1