‹ Histoire littéraire de la Grèce moderne (volume 2)Chapitre 51 sur 135 · Chapitre IV. — CUnn R. Rangohé. IO · texte numérisé non relu

Chapitre IV. — CUnn R. Rangohé. IO

héros. Mécontent de son œuvre, il ne Ta pas publiée. Ceux qui Font vue savent que si elle pèche un peu par la forme, et surtout par la surabondance des pensées, elle peut, s'il trouve jamais le temps de la remanier, pour mettre un frein à ses hardiesses et pour la réduire aux limites que l'art prescrit, compter un jour parmi les principaux produits de la nouvelle littérature dramatique de la Grèce.

Les devoirs sérieux du service public ont de bonne heure arraché Cléon R. Rangabé aux Muses, qu'il paraît très-bien doué pour servir avec plein succès. Nous faisons suivre un exemple de sa poésie lyrique:

«Les visites de l'âme.

«Une âme venait, ce matin même, de quitter la terre. A peine la nuit avait-elle détaché sa noire chevelure, et semé de diamants les cieux sombres, que l'âme désira entendre encore une fois la voix de sa mère, et pleurer auprès de ceux qui lui étaient chers. Elle commença sa longue descente, ayant soin de ne pas se brûler les ailes à quelque flamme du ciel.

a La maison paternelle était plongée dans les ténèbres, et le vent sifflait dans les platanes dénudés. Le chien de garde poussa soudain un cri plaintif et le bois craqua dans le foyer. La flamme jumelle de deux bougies éclairait un cercueil. Une jeune fille y était couchée, un bouton de rose brisé par la tempête. A côté d'elle pleuraient ses parents réunis.

«Un léger bruissement se fit entendre au dessus de leurs têtes. C'était l'âme qui avait pénétré auprès d'eux. Elle reconnut son corps, pâle dans le linceul, et déposa

I06 //. Partie. Livre II. — Poètes.

un baiser sur ses lèvres. Elle vit sa mère qui, échevelée, en proie au désespoir, s'était jetée sur le corps, et demandait aussi la mort par de ferventes prières.

«Elle vit son père pleurer et courber sa tête blanche sous la douleur, et sa sœur se refuser aux douceurs du sommeil, et déchirer ses fraîches joues. Quant à ses petits frères, ils jouaient dans un coin. Hélas! Ils l'avaient oubliée, bien qu'elle manquât d'un jour seulement.

«Elle revint après quelque temps. Son beau corps gisait déjà dans le sein froid de la terre. La pluie le fouettait, l'aquilon le glaçait dans sa tombe. Une douleur tranquille et muette avait remplacé le désespoir premier. Rien n'indiquait plus l'événement de la mort, et tout avait repris sa marche d'autrefois.

«Elle revint encore. Un bruit de rires et d'instruments de musique attira son oreille lorsqu'elle descendait. On donnait un bal dans leur maison, remplie, à l'occasion de la fête, de fleurs et de lumières. Sa sœur, pleine de gaîté, s'abandonnait au bras d'un danseur, et était des premières à se livrer au vertige bruyant de la valse.

«Seule sa mère avait encore quelque peine à sourire. L'âme versa une larme et s'envola au ciel, sans jamais, à tout jamais, reprendre le chemin de la terre. Dans les régions de l'éternelle joie, dans ces prés toujours fleuris, qui respirent le bonheur, elle se tient à l'écart, et voit en silence les autres âmes jouir de la béatitude. »

A cette belle élégie il a mis pour épigraphe ces deux vers d'Homère, qui sonnent comme un ricanement:

«Même Niobé à la belle chevelure s'est souvenue de son dîner.» II. XXIV, 602.

«Ce n'est pas l'estomac vide que les Achéens porteront le deuil des morts.» II. XIX, 225.

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