BULGARIS
Eugène Bulgaris, plus âgé de vingt ans, était un prédicateur éloquent, un professeur savant et infatigable, un auteur plein d'érudition et de goût et un philosophe profond. Sa souple intelligence avait touché avec un succès égal à toutes les branches du savoir humain. Ses ouvrages en tout genre peuvent être considérés comme l'expression suprême de l'activité littéraire et du développement intellectuel de la Grèce pendant le siècle qui a précédé sa renaissance.
Il dirigea tour à tour les écoles de Jannina, de Cozane, du Mont-Athos et de Constantinople , et y opéra une révolution importante dans l'enseignement, en introduisant le goût et l'exercice des études les plus sévères. Jusqu'à lui la plupart des instituteurs grecs, élèves et continuateurs des grammairiens byzantins, voyaient dans la grammaire la science suprême, le foyer de toutes les connaissances humaines, et par une aberration extraordinaire dans l'appréciation des limites de chaque science, ils eussent cru commettre une impiété en traitant les
64 ^-ivre II. — Retour à la vie, 1700—1800.
questions de philosophie, et même des sciences positives, autrement que sous les auspices des théories grammaticales, et en forme de digressions ou d'exemples, qui souvent prenaient les dimensions monstrueuses de traités spéciaux. Eugène, bien que ne le cédant à aucun de ses contemporains quant à la connaissance des subtilités philologiques, dans le domaine desquelles on lui doit une traduction des commentaires de Bordelai au IV^ livre de Gazés .^ sut cependant s'affranchir de cette absurde routine, et son esprit lucide distingua aisément les Hmites entre la théorie du discours et les sciences, auxquelles il donna tout le développement nécessaire dans son enseignement aussi bien que dans ses écrits.
Eugène resta fidèle à sa vocation ecclésiastique par conviction autant que par nécessité. Afin d'agir sans crainte et avec succès sur les masses auxquelles il voulait dispenser les bienfaits de l'enseignement, il aimait à emprunter la garantie et la voix de l'église, qui ne donnait pas d'ombrage aux Mahométans et qui était écoutée avec confiance par les Grecs. Diacre à Jannina, moine au Mont-Athos, prêtre en Russie, et plus tard promu à l'évêché de Chersonne, qu'il céda à son ami Théotoki pour se livrer tout entier à ses études dans St. Pétersbourg, Bulgaris défendit en toute occasion avec un grand zèle les vérités de l'église, tant contre les attaques des communions rivales, que contre l'indifférentisme, qui né de l'abus des préceptes philosophiques du 18^ siècle, agit comme un dissolvant sur les sociétés modernes.