‹ Histoire littéraire de la Suisse française (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · PREFACE IX · texte numérisé non relu

PREFACE IX

à divers titres, mais qui n'auraient fait que surcharger, sans agrément ni profit pour les lecteurs que nous avions en vue, un livre déjà bien gros ; il nous a suffi de mettre en relief les faits et les noms qui nous paraissaient résumer, dans chaque époque et dans chaque milieu, le mouvement intellectuel de notre pays.

On trouvera à la fin du volume une table des écrivains cités qui facilitera les recherches du lecteur.

Ce n'est point sans appréhension que nous livrons au public le fruit d'un long et pénible labeur : < Ces sortes de résumés, disait Nisard, sont toujours moins appréciés pour ce qu'ils contiennent que critiqués pour ce qu'ils omettent. > Nous avons achevé notre tâche, celle de la critique va commencer . . . Que de défauts nous pourrions nous-même signaler à ses rigueurs ! Hélas! ce n'est qu'une fois son livre imprimé que l'auteur sent tout ce qu'il y manque ! . . .

Neuchâtel, Octobre 1889.

Philippe Godet

Ce IhTe ne veut pas être un ouvrage d'érudition. L'auteur s'est proposé seulement de tracer, de la façon la plus claire possible, un tableau de la littérature française en Suisse. Différentes parties de ce sujet ont été traitées par des maîtres, mais on n'a pas encore raconté l'histoire complète et populaire que nous entreprenons ici. Pour l'écrire, nous avons largement puisé dans les travaux de nos devanciers -, dans chacun de nos chapitres l'œil exercé pourra reconnaître ce que nous devons à Vinet, à Rambert, à Sainte-Beuve, à Sayous, à Marc Monnier, à vingt autres dont on trouvera les noms indiqués au bas des pages. Nous confessons ces emprunts sans aucun embarras : lorsqu'un chapitre d'histoire littéraire nous paraît bien fait, nourri de renseignements exacts, sensé dans ses appréciations, nous ne voyons aucune raison de ne pas l'utiliser : il y a, en science littéraire comme en toute autre science, des résultats acquis dont chacun peut profiter. Puisse à son tour notre livre rendre à d'autres quelques services !

Notre désir est de montrer ce que la Suisse française a ajouté au trésor littéraire de la France, comme aussi de faire sentir l'influence exercée par la grande litté-

rature française sur le développement de notre littérature locale, de déterminer Faction réciproque et les rapports de ces deux courants parallèles, dont les flots, ainsi que le font au sortir de Genève ceux de TArve et du Rhône, coulent ensemble sans se confondre.

Marc Monnier, mon cher maître, disait en 1878, lors du centenaire de Jean-Jacques : « Messieurs les Français, vous nous avez donné Calvin ; nous vous avons envoyé Rousseau; nous sommes quittes: recommençons ! » Ce mot indiquait avec une piquante justesse la nature de nos relations littéraires avec nos voisins: nous avons fait avec eux de nombreux échanges ; ils nous ont beaucoup donné, nous leur avons beaucoup rendu; si, au XVIme siècle, les réformateurs et les humanistes venus de France ont imprimé à notre littératm^e indigène une impulsion vigoureuse, il est non moins aisé de montrer ce que la grande littérature française doit à Rousseau, à Mme de Staél, et il est permis d'ajouter qu'il lui manquerait quelque chose si les Sismondi, les Benjamin Constant, les Tœpffer, les Vinet n'avaient pas existé.

Quand nous parlons de la Suisse française, nous entendons, non seulement les trois cantons proprement et exclusivement welches, Genève, Vaud et Neuchâtel, qui sont trois cantons protestants, mais encore les cantons catholiques du Valais et de Fribourg, qui, moitié français, moitié allemands, appartiennent en quelque mesure à notre sujet. A vrai dire, leur part dans le développement littéraire de la Suisse française n'est pas considérable, surtout avant ce siècle: s'ils ont leurs conteurs, leurs poètes et leurs érudits, il ne faut pas remonter bien haut dans le cours des âges pour les rencontrer, et les œuvres saillantes font défaut. Dans les cantons réformés, au contraire, le développement intellectuel a été tout naturellement stimulé par la grande révolution du XVLn^ siècle. Cela est sensible surtout à

Genève et à Neuchâtel, c'est-à-dire là où la Réforme a été accueillie avec le plus d'empressement, là où elle répondait le mieux au sentiment populaire. Dans le pays de Vaud, à qui les Bernois ont imposé la confession nouvelle en même temps que leur domination politique, dans ce beau pays qui ne s'appartient vraiment que depuis un siècle à peine, la littérature sommeillera longtemps, aussi longtemps que le génie national n'aura pas pris conscience de lui-même à la voix du doyen Bridel ; mais le réveil sera d'autant plus remarquable, et c'est en terre vaudoise que la poésie romande poussera ses fleurs les plus parfumées.

Nous n'oublierons pas non plus dans cette histoire ceux qui furent pendant plus de deux siècles les maîtres du pays de Vaud : les Bernois ont eu leur part, quelquefois très originale, dans le mouvement littéraire de la Suisse française. Nous ne parlons pas seulement des écrivains du Jura Bernois, dont la langue est le français, mais de ces écrivains — les Murait, les Bonstetten — qui, nés de face germanique, ont écrit en notre langue avec tant d'aisance et de distinction que la France les a adoptés comme siens.

On voit par les lignes qui précèdent que notre sujet comprend des éléments très dissemblables : la Suisse française n'a pas plus de capitale littéraire que de capitale politique. <( C'est précisément, disait Amiel, ce qui distingue nos républiques, d'être non pas des départements, mais des centres, » et c'est cette diversité même qui constitue à la fois la difficulté et le charme de notre étude. A ne considérer que les trois cantons welches, nous sommes en présence de trois petits peuples dont le fonds primitif a été modifié en sens divers pendant le cours des siècles et qui offrent au regard de l'observateur trois physionomies distinctes *.

1) Pour tonte cette partie de notre introduction, nous avons utilisé largement les travaux d'Homung, Amiel, Rodolphe Key, Eug. Rambert, etc.

Voici d'abord la petite république de Genève. Elle présente un contraste saisissant entre Texiguïté de son territoire et la grandeur du rôle qui lui est dévolu, entre la faiblesse apparente et Ténergie constamment déployée. Entourée d'ennemis puissants, toujours sur la défensive, son existence ressemble, comme on l'a dit, à une longue veillée dès armes. Avant la Réforme, elle défend, elle conquiert pied à pied ses franchises et son indépendance contre les évêques et les ducs de Savoie. Son peuple acquiert dans ces luttes des qualités de résolution virile et l'habitude des résistances opiniâtres. Au XVIme siècle, elle rompt avec son passé savoyard, et dès ce moment la nationalité genevoise repose, non plus sur d'anciennes traditions, mais sur une idée, celle de la Réforme, qui l'a, sinon complètement pénétrée, du moins façonnée merveilleusement pour ses destinées nouvelles. Genève devient la capitale et le boulevard de la Réforme, une cité de discipline morale, de strictes croyances et de propagande religieuse ; elle est par excellence la ville du refuge. Le mouvement d'immigration est tel, que soit dans la population prise en masse, soit dans l'élite de ceux qui se sont fait un nom, l'élément d'origine étrangère devient prépondérant par le nombre. Néanmoins, comme cette immigration a été successive, comme elle s'est prolongée pendant plus de quarante ans au XVTme siècle, et après la révocation de l'Edit de Nantes pendant quatre-vingts ans, Genève a réussi à s'assimiler, au fm* et à mesure, les éléments exotiques, au lieu d'être submergée par eux ; et, bien que les familles autochtones, originaires du diocèse, soient la minorité depuis trois siècles, c'est pourtant toujours le vieil esprit genevois, tel qu'il apparaît dès avant la Réforme, qui a gardé la direction des affaires.

Mais la tradition calviniste a marqué d'une empreinte nouvelle, qui ne s'effacera plus, ce peuple remuant.

plein de sève, jaloux de ses libertés, et a imprimé à son génie un élan prodigieux dans toutes les directions du travail humain. Tandis que montait le flot incessant des réfugiés, nombre de Genevois, obéissant à leur humeur entreprenante, allaient chercher fortune à l'étranger, et Rousseau déjà pouvait dire : « La moitié de nos concitoyens, épars dans le reste de TEurope et du monde... » Ce double mouvement d'immigration et d'émigration a donné à Genève sa physionomie caractéristique de ville à la fois protestante et cosmopolite : elle appartient en quelque sorte à l'Europe sans cesser de s'appartenir à elle-même plus qu'aucune autre ville; tout en conservant sa tradition nationale avec une admirable ténacité, elle porte ses regards bien au delà de ses étroites murailles, elle entretient avec le vaste monde, par ses hôtes étrangers et par les allées et venues de ses propres enfants, un perpétuel commerce d'idées; elle donne autant qu'elle reçoit, reçoit autant qu'elle donne.

L'étude des sciences physiques et naturelles, l'industrie, le négoce et la banque, qui accroissent à la fois le renom et la prospérité de la petite république, accoutument les esprits à la précision, à la méthode, à l'observation calme: les préoccupations positives ne laissent que peu de place au rêve : chez ces hommes plus honnêtes que souples, à la fois raisonneurs et passionnés, la dialectique et la volonté l'emportent sur les caprices de l'imagination. Quand ils écrivent, c'est pour exercer une action morale ou politique, et ils parlent volontiers en réformateurs : voyez Rousseau. Le caractère national, fortifié par la religion du devoir et l'habitude du travail, a conservé quelque chose d'âpre et de tendu, et l'on peut dire que Genève garde au front comme un pli soucieux, glorieux témoin de Tetî'ort accompli à travers les siècles.

Tout autre est la physionomie du peuple vaudois :

aucune ride chagrine ne contracte ses traits ; il a subi sa destinée plus qu'il ne Ta faite. Cette différence s'explique aisément : Genève est une ville frontière, sans territoire, toujours menacée par les ennemis extérieurs; elle n'a pour se défendre que ses murailles et la vigilance de ses citoyens ; elle est tenue sans cesse en éveil par les entreprises de ceux qui la convoitent et la serrent de près. Le pays de Vaud, centre romand de la Suisse, est une vaste campagne, où vit paisiblement un peuple agricole; ses forces éparpillées n'ont pas eu l'occasion de se grouper, de s'unir dans une action commune et vigoureuse; elles étaient d'ailleurs paralysées par l'antagonisme des châteaux et des villes. Pendant les guerres de Bourgogne, le peuple vaudois n'eut pas l'énergie de rompre avec la Savoie, puis il subit la conquête bernoise, se laissa imposer la Réforme, et lorsque, au XVin>ne siècle, un grand citoyen, le major Davel, essaya de faire appel à la conscience vaudoise, sa voix demeura sans écho. ((Un ruisseau vaudois, le Nozon, image de l'insouciance, laisse couler ses eaux, comme sans volonté propre, à la fois vers la Méditerranée et vers l'Océan \ »

Aujourd'hui encore, les Vaudois prennent volontiers leur parti de cette espèce d'inertie et l'excusent en disant avec une plaisante résignation: ((Que voulezvous? Nous sommes nés sur la molasse ! » Je ne sais ce que les philosophes pensent de cette explication du caractère national ; mais, sans en chercher le secret dans la structure géologique du pays, il suffit de constater que le peuple vaudois n'a pas été fortement sollicité par les circonstances à dégager son individualité, que la longue tutelle qu'il a subie ne devait pas contribuer à tremper les caractères, que les volontés sont demeurées fatalement un peu indécises et molles ; aussi ces populations honnêtes, volontiers contemplatives,

1) Juste Olivier : Le Canton de Vaud.

indolentes, aimant leurs aises, « parfois alourdies par Tusage abondant de leur vin, » * n'ont-elles accompli qu'avec une extrême lenteur leur évolution vers cette liberté si lestement conquise par la république de Genève.

Et pourtant, que de riches trésors renfermait l'âme vaudoise! La preuve, c'est qu'elle a su rester ellemême pendant cette longue torpeur apparente, qui fut en réalité un long recueillement. Car si le Genevois est plus actif, le Vaudois a plus de vie intérieure. Aussi, voyez quelle magnifique montée de sève religieuse et poétique a coïncidé avec l'affranchissement de ce pays ! Voyez Vinet, voyez tout le mouvement intellectuel dont il fut le promoteur et le chef vénéré. Mais il faudra des siècles pour préparer cette brillante éclosion. Pareil au dormeur qui s'étire, puis se recouche sur l'autre flanc, le peuple vaudois, tiré par instants de son sommeil, s'assoupissait de nouveau ; si bien qu'à l'heure du réveil du sentiment national, le poète put s'écrier, en jetant un regard affectueux et triste sur cette admirable terre vaudoise bercée par son lac et si longtemps endormie dans sa beauté : « Qu'avons-nous fait de notre passé ? »

Montez un soir sur ces tours crénelées

Dont le front gris penche au bord des coteaux :

Vous embrassez d*un coup d'oeil nos vallées,

Villes et bourgs, prés et champs, vieux chAteaux...

Là, c*e8t Vufflens et sa tour bourguignonne.

Ici, Chilien et ses murs savoyards ;

La vieille Avenche aux débris de colonne

Garde en son sein Tempreinte des Césars.

Où sont, Vaudois, vos titres, votre gloire ?

Qu'avons-nous fait ? Que dit notre passé ?

Notre nom même à peine y fut tracé.

C'est le moment de fonder notre histoire *.

Campagnard et montagnard, timide, réservé, obser-

i) Juste Olivier.

2) Juste Olivier, Chanso^is lointaines.

vateur, cachant beaucoup de finesse sous les dehors d'une bonhomie un peu lourde, bon enfant et bon vivant, avec cela doué d'une âme rêveuse, volontiers repliée sur elle-même et portée au recueillement plus qu'à l'action, tel nous apparaît le type vaudois. La Réformation ne sera pas pour ce peuple une transformation ; elle ne le rendra ni rigoriste, ni sèchement dogmatique ; elle lui laissera son insouciance débonnaire ; elle n'extirpera pas non plus un certain fond de poésie latente ; le Vaudois pourra devenir mystique, mais ne tournera pas aisément au sectaire anguleux. Rien chez lui n'affecte des contours trop accusés ; sa langue rustique, si pittoresque, si expressive, a de délicieux artifices de clair-obscur et de sous-entendu ; si le parler genevois a l'humour mordant, le trait direct, le parler vaudois a ses malices aussi, mais plus enveloppées: il semble que cette population à l'existence imie et douce, et qui a pour devise ce refrain significatif: (( On a le temps »... n'ait jamais voulu rien accomplir avec fièvre. Heureux pays, dont les révolutions même ont un air pacifique et répandent plus de vin que de sang!

Bien plus pareil à la république de Genève est le petit pays de Neuchâtel. Il a une histoire, lui aussi, une grande histoire sur un très petit théâtre. Positif et avisé, esprit net, ouvert, volontiers caustique, nullement rêveur, un peu terre à terre, le Neuchâtelois n'eut qu'une préoccupation à travers les âges : étendre ses franchises et les défendre contre ses princes. Les bourgeois de Neuchâtel, suivant l'énergique expression d'un de leurs historiens*, (( sont toujours à l'aflFût de droits nouveaux. ;> Ce n'est point contre des ennemis extérieurs qu'ils ont eu à lutter, c'est contre leur gouvernement qu'ils ont soutenu sans relâche, avec une âpre ténacité, des libertés communales qu'ils font fièrement

1) G.-Â. Matile.

remonter jusqu'à la charte de 1214. Le sens profond du droit, voilà le trait saillant du caractère de ce petit peuple; aussi sa littérature consiste-t-elle surtout en travaux de jurisprudence et d'histoire, en écrits de polémique, en pamphlets amers. La Réforme, que le Neuchâtelois a facilement acceptée, Ta aussi marqué de son empreinte •, mais la main de Farel, moins puissante et moins rude que celle de Calvin, si elle n'a pas aussi énergiquement repétri le caractère national, a peutêtre laissé subsister davantage Toriginalité des physionomies individuelles.

Le Neuchâtelois de la vieille roche n'est du reste pas le même dans le vignoble ou dans les hautes vallées du Jura ; deux races semblent cohabiter dans ce pays : si toutes deux se distinguent par un amour jaloux de leur indépendance, le montagnon^ est plus simple, plus avenant, plus éveillé, plus impétueux dans ses mouvements, plus hardi dans ses entreprises. Doué de merveilleuses aptitudes pour les arts mécaniques et d'ime probité qui s'^vllie au génie des affaires, au goût des voyages, le montagnon a créé une industrie dont les produits sont connus dans le monde entier, et sur laquelle il concentre toutes les ressources de sa vive Intelligence. L'homme du bas se livre moins aisément, enveloppe sa cordialité réelle sous cette politesse un peu façonnière dont souriait Jean- Jacques ; la crainte de se compromettre ou celle d'être dupe enlève à son commerce le charme de l'abandon ; il est correct, circonspect, ami de la règle et des idées connues; son cœur obéit sans peine à sa tête, et sa raison réprime sans effort les écarts d'une imagination rarement exubérante. Il manque au Neuchâtelois ce grain de folie qui assaisonnerait si heureusement ses qualités solides et ses patriarcales vertus. Il est sage et s'en contente. Lorsqu'il l'a voulu, ce peuple a appliqué avec succès

1) Ainsi rappelle déjà Rousseau.

aux lettres et aux sciences son esprit sain, vigoureux et lucide. Le goût de Tobservation attentive et minutieuse, joint à Tamour ardent du coin natal, a suscité chez lui des naturalistes, des peintres et même des romanciers. Quant à la poésie, elle n'y existe qu'à l'état d'exception, y ressemble à une plante exotique, et ceux de ses fils qui entendent le secret appel de la chimère, risquent de se trouver longtemps encore étrangement dépaysés. En revanche, l'instruction positive est depuis de longs siècles en honneur parmi ces populations éprises de clarté, et Neuchâtel, comme Genève, comme Lausanne, fut, dès le temps de la Réforme, une villeécole.

Ainsi se sont développés, dans une entière indépendance les uns des autres, ces trois peuples voisins et si divers. Leurs littératures sont demeurées avant ce siècle nettement distinctes, et si elles possèdent en commun certain caractère de gravité religieuse propre aux populations réformées, elles n'attestent pointant point l'existence d'une « unité romande » complètement réalisée. Mais, si l'on y prend garde, on reconnaîtra que depuis quatre siècles, nous tendons instinctivement à cette unité. Elle fut ébauchée par la maison de Savoie, qui pendant trois cents ans, soit depuis la conquête du comte Pierre, vers le milieu du XlIIn^e siècle, avait réuni le pays de Vaud à ses anciens domaines et jouissait à Genève d'une grande autorité depuis la même époque ; puis, contrariée par l'invasion et la conquête bernoise, qui vint s'enfoncer comme un coin au centre du pays romand, elle fut reprise au point de vue religieux par les trois réformateurs, Calvin, Viret, Farel, dont la correspondance montre cet « intercantonalisme » se dessinant déjà vigoureusement. Nos églises, bien qu'elles ne soient pas reliées par une organisation commune, constituent cependant une sorte de fédération spirituelle, fortifiée par le souvenir d'épreu-

INTRODUCTION ii

ves pareilles et de mutuels services : si l'unité romande est quelque part, c'est dans cet esprit de la Réforme qui a pénétré Tâme de nos populations, qui a créé en elles une façon commune de sentir, une conception ;particulière de la vie.

Cette unité n'a rien d'extérieur ; elle semble même s'affaiblir dans les siècles suivants et n'existe plus que pour ceux qui voient de haut et de loin ; mais elle subsiste virtuellement, — car nos trois cantons sont séparés des contrées de l'est par la langue, des autres contrées voisines par la religion, et ils ont précisément en commun la religion et la langue ; — on la voit apparaître de nouveau au XVHIme siècle avec ce mouvement piétiste qui se propage simultanément dans le pays de Vaud, à Genève, à Neuchâtel; puis avec Jean- Jacques Rousseau, qui, sans préméditation, par le simple jeu des circonstances, se trouve avoir embrassé dans ses séjours toute la Suisse française, du presbytère de Bossey à l'île de St-Pierre, et de Môtiers-Travers à la baie de Clarens.

Depuis un siècle, nous avons fait de nouveaux pas vers cette unité confusément mais obstinément cherchée. Est-ce à dire que nous l'ayons trouvée ? Aujourd'hui encore, bien que le progrès ait fait son œuvre, supprimé les distances, atténué les contrastes, bien que nous ayons des relations plus fréquentes de canton à canton, des journaux, des revues qui nous apprennent à nous mieux connaître ; bien que les rivalités et les préjugés d'un cantonalisme étroit fassent une place de joiur en jour plus grande à la bienveillance et à l'estime réciproques, n'y a-t-il plus rien de vrai dans les plaintes qu'exhalait il y a vingt ans M. Eugène Rambert :

< Il y a des Vaudois qui tiennent pour suspect tout ce qui vient de Genève ou de Neuchâtel. En revanche, un livre peut être populaire à Lausanne et presque inconnu au delà des frontières vaudoises. Quand on piarle Yinet à un Neuchâtelois, il répond

Osterwald ; le Genevois répondra Merle d'Aubigné ou Na ville. La vie intellectuelle de notre pays est ainsi morcelée et brisée à Texoès. Je sais bien que petit à petit les rapports se multiplient et que ce fractionnement tend à disparaître. Mais avec quelle lenteur ! Et que de progrès nous avons à faire encore ! Nous nous aimons en tant que Suisses ; à cela près nous nourrissons les uns contre les autres des préventions secrètes et des animosités inavouées. Je ne sais si je me trompe ; mais je crains que ces petitesses ne nuisent plus que toute autre chose au développement de la vie intellectuelle dans la Suisse française. Elles tendent à resserrer indéfiniment le cercle d'activité de chacun. D'un canton elles nous font une prison. ^

Rambert adoucirait sans doute aujourd'hui les couleurs un peu sombres de ce tableau : il nous semble qu'en ces dernières années des rapports plus cordiaux ont commencé à s'établir entre Genevois, Vaudois et Neuchâtelois ; les livres publiés dans chacune de nos petites capitales trouvent plus aisément un public dans les deux autres; nous nous comprenohs et nous entr' aidons mieux; la Suisse française prend peu à peu conscience de ses forces, et il ne tient qu'à elle de se rendre toujours plus digne de sa mission.

Car elle a ime mission, qu'il n'est pas difficile de déflnii', puisqu'elle résulte de sa situation même. La Providence nous a placés, comme on l'a dit, au « carrefour des nations, entre les plus grandes et les plus intelligentes parmi celles qui se disputent la palme du progrès. » La Suisse romande, remarquait Amiel, (( verse équitablement ses fleuves au nord et au midi. )) Nous sommes donc admirablement situés, en même temps que préparés par toute notre éducation nationale et par notre histoire, non seulement pour comprendre les génies des races diverses qui nous entourent, mais pour servir entre elles d'interprètes et de lien. La Suisse, germanique à son origine, a réussi à grouper autour d'elle des populations de race française et à les rattacher au protestantisme ; ce fut là pour nous un fait décisif : la

plus grande partie du pays romand avait jusqu'alors comme hésité entre la Savoie et la Suisse ; la Réforme consomma pour Genève et le pays de Vaud la séparation d'avec la Savoie, et, tandis que celle-ci suivait dès lors ses propres destinées et donnait à la France quelques brillants représentants de la tradition catholique, François de Sales, Joseph de Maistre, nos contrées devenaient au contraire un des plus importants foyers de la religion nouvelle, un des centres de la civilisation protestante, recueillaient au XVIme siècle 'les trésors que la France rejetait de son sein, et les mettaient en valeur pour les rendre plus tard à la littérature française. Notre rôle a donc consisté et consistera dans l'avenir encore à combiner ce que nous devons aux peuples du nord avec ce que nous tenons de la France et des peuples du midi, à servir d'intermédiaires entre l'Allemagne protestante et la France catholique. Notre situation constitue à la fois un privilège et un danger : le privilège, c'est d'être des protestants de race française, accoutumés depuis des siècles à puiser librement dans le fonds si riche de la culture allemande ; le danger, c'est de perdre notre équilibre et de nous laisser entraîner par le courant d'une des deux civilisations opposées. Il importe que nous restions fidèlement nousmêmes pour être en mesure d'accomplir notre mission. Nous ne l'avons point méconnue jusqu'ici. C'est justement la gloire de Mme de Staël d'avoir appliqué à cette tâche les ressources de son génie, de les avoir employées à faire connaître à la France les idées rencontrées ailleurs que sur le sol français. Ce que Sainte-Beuve a dit de la principale d'entre nos villes s'applique, avec des nuances et des degrés, à toute la Suisse française :

« Le rôle de Genève n'a pas changé, écrivait il y a près de trente ans l'illustre critique, et le côté par lequel elle intéresse l'Eu-

rope Bavante et pensante n'a fait, ce me semble, que se rajeunir. Genève est à la fois une retraite et un lieu de passage ; on y est curieux et Ton y sait le prix du temps ; on s'y recueille et l'on y voit tout défiler devant soi ; chaque année, l'élite du nord y descend : c'est la station naturelle et presque obligée pour l'Italie ; on y est plus à portée qu'ailleurs de tout apprendre, de tout comparer, de tout élaborer... Genève a été de tout temps une forte nourrice des esprits ; elle peut l'être encore. »

Il serait aisé de montrer, en effet, dans les seuls domaines de la théologie, de la philosophie, de la pédagogie, les services que notre pays a déjà rendus à la science des peuples entre lesquels il se trouve placé. Nous avons des services analogues à leur rendre en littérature, nous avons notre note particulière à donner dans le grand concert des lettres. Si, à quelques illustres exceptions près, nous avons jusqu'ici manqué d'audace, de foi en nous-mêmes, manqué, hélas ! soit du génie qui crée, soit du talent qui met en œuvre, si nous avons hésité, tâtonné, fait des écoles, éprouvé des déceptions et des mécomptes, l'œuvre du passé n'est cependant pas vaine; elle a sa grandeur et son prix. Nous espérons le montrer sans trop de peine en retraçant cette histoire littéraire de la Suisse française.

La naissance des lettres. — Un mot sur le patois romand. — Chevalien?, moines et clercs : Othon de Grandson ; les chroniqueurs neuchâtelois ; Jean Bagnyon et Jacques de Bugnin. — Les mystères et les soties. — Bonivard. — Jeanne de Jussié. — Pierrefieur.

Ce n'est qu'au XIVm« siècle que nous surprenons chez nous les premiers signes d'un éveil littéraire, tandis qu'en Picardie, en Limousin et même dans l'Angleterre conquise par Guillaume et ses Normands, la littérature fleurissait déjà depuis deux cents ans et plus. Ce retard s'explique sans doute par la situation particulière de notre pays : placé aux frontières de l'Allemagne, loin des cours du Midi et de la cour de France, il devait subir les effets de cette espèce d'isolement; ajoutons que la maison de Savoie, qui avait la haute main dans nos contrées, ne paraît pas y avoir jamais exercé une influence littéraire appréciable.

Faut-il donc admettre, en l'absence de tout document propre à nous éclairer, que notre pays était plongé, il y a six à sept siècles, dans d'épaisses ténèbres, et que son génie n'a jamais parlé, balbutié du moins, dans cette époque reculée? N'avons-nous pas eu une ancienne littérature populaire ? Quel fut le rôle, quelles furent les destinées de ce patois pittoresque et sonore, qui aujourd'hui n'est plus guère qu'un souve-

nir, mais qui vivra éternellement dans un pur chef d'œuvre, le Ranz des Vaches ?

Sans doute, au XHIme siècle déjà, la langue française s'implanta victorieusement chez nous et prévalut, comme langue écrite et légale, à côté du patois romand ; mais il est permis de se demander si cet idiome indigène n'a pas pu jouer durant le moyen âge un rôle littéraire modeste et tout local ? — Les recherches des savants à cet égard sont à peine ébauchées et nous sommes sur le terrain glissant des conjectures; nous noterons cependant un fait qu'on nous signale et qui jette quelque lueur sur ce sujet encore obscur. Le mot français jongleur, correspondant à l'italien giuUare, existait chez nous au moyen âge sous la forme juglar onjuUI^r, qui, de sui'nom qu'elle était primitivement, est devenue un nom de famille très répandu, Juillard. En 1210, on rencontre à Evian un Petrus Joculator; nous retrouvons le même nom, porté sans doute par un autre personnage, à Sion, en 1252; en 1255, dans cette même ville, figure un Joculator qui dicitur Aventura; en Gruyère, en 1400, Johannes Juglar, puis en 1485, Roletus Juglar; à Bulle, en 1469, Rolet Juglar; à Genève, en 1477, Henricus Juglardi. Le troubadour ambulant était donc un personnage assez commun dans nos régions, et, de même qu'ailleurs les jongleurs provençaux ou français promenaient leurs poèmes, il y avait chez nous des hommes qui chantaient en langue vulgaire des fabliaux ou des chansons de geste. Le Dauphiné, où l'on parlait une langue rapprochée de nos patois, a eu sa littérature populaire avant le XVme siècle ; pourquoi n'aurions-nous pas eu la même fortune? Mais il n'existe aucun monument qui nous autorise à substituer l'affirmation à la forme interrogative ; tout ce que nous savons de certain sur le rôle du patois romand, c'est qu'il n'a pas su devenir une langue littéraire, une langue écrite. C'est, en effet, le

français qu'ont employé, on va voir avec quelle aisance, les premiers écrivains de notre pays, poètes et chroniqueurs ; c'est en français que nos aïeux

« Jouaient les saints, la Vierge et Dieu par piété. »

Une chevaleresque figure se présente au seuil de notre histoire littéraire. Othon de Grandson, célèbre en France et en Angleterre par ses exploits, nous est surtout connu par son fatal duel avec Gérard d'Estavayer, où s'éteignit son illustre maison. On sait aussi que de son temps il passait pour un poète habile ; mais jusqu'à ce jour on ne connaissait de lui que deux poésies insérées parmi les œuvres d'Alain Chartier, la PantourèUe de Grandson et la Complainte de saint Valentin de Grandson. Récemment, un jeune savant suisse, M. Arthur Piaget, a signalé au public ^ toute une collection inédite de lais, de virelais, de ballades, de chansons d'amour, œuvres du seigneur de Grandson. La <c très douce damoiselle » qui lui avait inspiré ces chants n'en était malheureusement pas digne ; car, après lui avoir juré fidélité « sur les saints Evangiles, » elle eut la cruauté de le trahir et de prendre un autre ami. Il fallait avoir le cœur bien dur pour demeurer insensible aux accents de ce gracieux rondel * :

S'il ne vous plaît que j'aie mieux.

Je prendrai en gré ma tristesse.

Mais, par Dieu, ma plaisant maîtrense, J'aimafise plus être joyeux.

De vous suis si fort amoureux .

Que mon cœur de crier ne cesse :

1) Gazette de LauMonm du 26 juillet 1889.

2) Je ra]«unis l'orthographe pour la commodité du lecteur et ferai de môme quand Toocasion s'en pré«entera.

S'il De vous plaît que j*aie mieux, Je prendrai en gré ma tristesse.

Belle, tournez vers moi vos yeux, Et voyez en quelle tristesse J'use mon temps et ma jeunesse !

Et puis, faites de moi vos jeux.

S'il ne vous plaît que j'aie mieux.

Ces vers du jeune chevalier de Grandson, sans être aussi vivement colorés que ceux de son contemporain Froissart, sont d'un tour aisé, et Charles d'Orléans n'aura pas plus de gentillesse et de grâce mélancolique.

Trompé dans son amour, Othon ne maudit pas les femmes pour autant ; il les défendit, au contraire, contre les attaques de Jean de Meung et d'autres écrivains despectueux du XIVrae siècle. Aussi, la vertueuse Christine de Pisan a-t-elle fait plusieurs fois l'éloge de ce galant homme, qu'elle qualifie non seulement de « bon et vaillant, » mais encore de

Courtois, gentil, preux, bel et gracieux.

Si un chevalier est notre plus ancien poète, c'est à. des moines que nous devons nos plus anciennes pages de prose, conservées comme par miracle à notre admiration.

Un incendie détruisit, au commencement du siècle dernier, une partie de la ville de Neuchâtel : la chronique des chanoines du chapitre, qu'on avait tout récemment découverte, devint la proie des flammes. Par bonheur, un Neuchâtelois curieux des choses du passé, Samuel de Purry, qui préparait alors, dans un but diplomatique, un travail sur la nationalité suisse de Neuchâtel, avait copié avec soin tous les passages de la chronique établissant les relations séculaires de son pays avec les cantons confédérés. C'est grâce â ces extraits que nous ont été conservés quelques superbes débris du plus antique monument de notre prose.

Jusqu'en 1424, les chanoines se servent du latin; en cette année-là, RoUin Maillefert commence à écrire en français, mais sa narration est dépourvue de valeur littéraire. Nous devons en revanche à Tun de ses successeurs, Henri Purry de Rive, l'émouvant récit d'un incident qui se rattache à la bataille de St-Jacques. En 1444, Purry et un autre chanoine revenaient du concile de Bâle, où ils avaient été envoyés en mission auprès du pape Félix V. Vers le soir, ils rencontrèrent les 1600 confédérés qui marchaient au secours de Bâle menacée par l'armée du Dauphin. Voici le récit de cette rencontre; je laisse au lecteur le soin d'en apprécier l'épique simplicité :

< Grandement ébahis et marris fûmes-nous, trouvant icelle bande tant petite, an demeurant joyeuse et avenante : oncques ne se vit jeunesse plus merveilleusement belle et accorte. Des nôtres (Neuchâtelois) étaient là cinquante, sous ordonnance de Albert de Tissot, vaillant chevalier, nous témoignant force aise et contentement de notre improvise advenue. De ce avisai tout d^abord aucuns des principaux des Ligues : iceux nous requirent leur bailler devisement des choses connues à Tendroit de Baie. Sur ce, leur remontrâmes que Tost (armée) du Dauphin comportait vingt et cinq, voire trente mille Armagnacs, champoyants et spoliants monts et vaux par alentour la ville et circuit d'icelle ; et semblait entreprise non humaine de vouloir, avec si petit réconfort, gagner les portes à rencontre de telle épévantable multitude. Un des dits seigneurs des Lignes (et semblait icelui chevalier, par grave et superbe prestance, avoir autorité) répondit : c Si faut-il que ainsi soit fait demain ; et ne pouvant rompre à la force les dits empêchements, nous baillerons nos âmes à Dieu et nos corps aux Armagnacs. »

Vingt ans plus tard, au moment des guerres de Bourgogne, un autre chanoine, Hugues de Pierre, tenait la plume du chroniqueur. Nous ne savons rien de lui, mais il cachait sous sa robe de moine les passions d'un homme de guerre et les enthousiasmes du patiiote. Son récit triomphal, écrit en une langue admirable de mouvement et de couleur, révèle en Hugues» de Pierre

une âme puissamment saisie. Il a quelque chose de la mâle simplicité de Villehardouin, et des coups de pinceau que Froissart n'eût pas dédaignés; mais il est moins romanesque, moins exclusivement épris du cliquetis et du coloris, plus grave et plus ému que le charmant chroniqueur du XTVme siècle. A travers sa narration court un vrai souffle d'épopée :

c A grandes chevauchées venait le dnc Charles, avec moult gens d^armes, de pied et de cheval, épandant la terreur an loin par son est innumérable. Là étaient cinqaante mille, voire plus, hommes de guerre de toutes langues et contrées, force canons et autres engins de novelle facture, pavillons et accoutrements tout reluisants d*or, et grande bande de valets, marchands et filles de joyeux amour. Semblable multitude bruyait de loin et baillait épévantement es confins. »

La figure du Téméraire est dessinée par le chroniqueur d'un trait juste et rapide : aiTêté devant Grandson, Charles « se courrouce, jurant en sa coutume par St-Georges, si incontinente tradition ne se fait, pendus seront ces vilains. » Cependant les confédérés accourent à Neuchâtel (( à grands sauts, avec chants d'allégresse et fourmidable suite (seize mille, disait l'un, vingt mille, disait l'autre), tous hommes de martial corsage, faisant peur et pourtant plaisir à voir. » Us s'embarquent à l'heure de vêpres, vivement, joyeusement, comme pour une fête: «Tous s'ébattaient d'entrer; nul ne voulait être le dernier. »

De pareils traits, à la fois expressifs et sobres, abondent chez notre chroniqueur; remarquez la belle image qui termine le récit du combat :

« Les Ligues, comme grêle, se ruent dessus les Bourguignons, taillant et dépiéçant de çà de là tous ces beaux galants ; tant et si bien sont déconfits en vaux déroute ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils fumée épandue par le vent de bise. »

C'est avec une verve furieuse que de Pierre retrace ensuite les péripéties de la bataille de Morat, qu'il

montre les ennemis <( frottés au dos, » fuyant comme « bétail épévanté par le loup » et se jetant dans le lac, <( où bibèrent leur soûl. » Encore quelques lignes ; on ne se lasse pas d'écouter la voix sonore du vieux chroniqueur :

« Le mal fortuné Charles se sanva qnasi seul, tout d'une bontée, sans virer face, jusqu^en Saint-Claude... Messieurs des Lignes tronvèrent (dans son camp) deux mille courtisanes et joyeuses donzelles ; et délibérant que telle marchandise ne baillerait grand profit aux leurs, si laissèrent-ils courre à la garde les dites cavales. Mais des canons, engins de toutes manières et non connues par deçà, piques, coulevrines, beaux accoutrements de pied et de cheval, armures de chevaliers de tous pays et langues, un chacun en ramassa son soûl ; tellement que semblaient nos getis revenir du marché. »

Au travers de cette chaude et vive peinture, le pieux chanoine a semé les réflexions du moraliste. En voyant ses compatriotes revenir de Grandson chargés de butin, il ne peut se défendre d'une appréhension :

€ De vrai, pourraient tourner à petit profit, voire à malefortune, tontes icelles préciosités conquêtées et non encore connues es Ligues : grandes mauvaisetés là proviendraient, quand simplesse serait déjetée par argent. »

De Pierre n'est pas loin de mériter le nom d'historien par son souci de Texactitude, sa haute raison, la fermeté de son jugement moral. Sans doute, je ne prétends point le comparer à Philippe de Comines pour la sagacité et la pénétration du coup d'oeil politique; mais j'ose dire que les chapitres de l'historien de Louis XI consacrés aux guerres de Bourgogne paraissent bien secs et pâles à côté des pages ardentes du chanoine neuchâtelois. En les lisant, Michelet n'a pu retenir ce cri d'admiration et de regret : « Que ne puis-je citer les dix pages que M. de Purry a sauvées ! Dix pages; tout le reste est perdu ! Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français. »

Voilà d'assez jolis débuts pour notre littérature indigène. Le canton de Vaud eut à la même époque son éveil littéraire. Dès la fin du XVme siècle, Jean Bagny on, bachelier es lois, notaire, syndic de Lausanne, écrivait, à la requête de messire Henri Bolomier, chanoine en cette ville, son roman de Fierabras-U'Géantj qui eut un réel succès puisque des éditions s'en sont succédé nombreuses pendant cinquante ans et plus, à Genève, à Lyon, à Paris. Ce livre, imitation ingénue d'ouvrages plus anciens que nous possédons encore, entre autres du poème de FieràbraSy est un récit en prose de la vie de Charlemagne d'après les chansons de geste et les légendes. Il fut imprimé pour la première fois à Genève en 1478, et réimprimé depuis sous divers titres. L'auteur paraît avoir eu pour but, non seulement de complaire à messire Henri Bolomier, mais aussi d'exalter la foi chrétienne en la personne et dans l'œuvre du Grand Empereur. Dans son avant-propos, il présente avec modestie son livre, qu'il a « ordonné selon la capacité de son petit entendement et la matière qu'il en a pu trouver. » Il excuse sa prose un peu traînante et lourde, en alléguant, entre autres circonstances atténuantes, sa condition de Savoyard vaudois ; le passage mérite d'être noté : « Si la plume a mal écrit, le cœur ne pensait que bien dire. Et Siussi, je suis natif de Savoie en Vaud, sans apprendre la langue française originale; ni mon sens ni savoir ne porte pas de déduire telle matière sans errer en la manière de parler, pour mon langage qui est gros et rude, pour mon entendement qui est petit, et par plusieurs autres occupations où je suis détenu. »

Dans le même temps, il y avait à Saint-Martin, dans

le Jorat, un bon curé, Jacques de Bugnin, que la fée des vers avait touché de sa baguette magique, ... il le croyait du moins. Nous savons qu'il fut clerc de Téglise cathédrale de Lausanne ; son testament, conservé aux archives vaudoises, est daté du 10 septembre 1476 et nous apprend que Bugnin allait partir pour Rome avec rintention d'entrer dans les ordres. Il entra, en effet, dans Tordre de Cîteaux. La seule œuvre que nous connaissions de lui est le Congié pris du tnède séculier. L'épilogue nous fait savoir que l'auteur, né à Lausanne, a achevé son poème & Saint-Martin, en juillet 1480.

Le Congé est un genre poétique qui n'appartient pas en propre à notre curé ; au XlIIme siècle, Jean Bodel, le trouvère d'Arras, atteint de la lèpre, fit avant de quitter le monde ses adieux en vers à ses amis, sous le titre de Congé. Il fut imité par Adam de la Halle, qui, devant quitter Arras à la suite de troubles politiques, décocha contre ses concitoyens un Congé plein de malices. Jacques de Bugnin, lui, prend congé du monde en lui disant son fait. Il débute par ces vers confidentiels :

Je prends congé du siècle séculier :

Quand j'y pense, trop suis irrégulier.

Rendre me vais au bois, en hermitage ; Pour mes péchés yeux à Dieu supplier, Qu'il lui plaise du tout les oublier.

Passer me faut de la mort le passage : Qui n'y pense, hélas ! il n'est pas sage. Tous vivants faut à la mort humilier ; Au bois m'en vais vivre sous le ramage : Je prends congé du siècle séculier.

Voilà qui n'est point si mal tourné, ni si mal rimé ! Le poète ajoute que sa « langue nutritive » est celle du « pays de Savoie. » Puis il range ses préceptes moraux en dix-neuf séries de distiques, disposés par ordre alphabétique de A à V, c'est-à-dire que dans chaque série, chaque distique commence par la même lettre, A

pour la première, B pour la seconde, et ainsi de suite. Exemples :

aujourd'hui règne trahison Sous couleur de dame raison ;...

aujourd'hui tout le bien abonde A gens qui ne font rien du monde ;... aujourd'hui bonne foi est morte, Fausseté règne en mainte sorte ;. ..

aujourd'hui l'on fait le contraire De tout cela que Ton doit faire...

Je cueille les meilleurs distiques des séries suivantes:

De toutes choses la plus sûre,

C'est la mort que chacun endure ;...

^n recordant les jours passés,

On peut prendre d'avis assez ;...

/l n'est rien de plus décevable

Que la femme ou le dyable ;...

3/îeux est de faire pénitence

Qu'attendre de Diea la sentence ;...

Ne sois ni trop fol ni trop sage :

Tiens le moyen (milieu) en tout usage ;...

Où femme régit son mari,

A la fin le fera marri;...

Que vaut être de grand lignage,

Quand tous iront par un passage ?

Restons sur ce dernier trait. Je ne donne pas ces aphorismes pour de bons vers ; ils sont écrits pourtant d'une langue assez nette. L'œuvre de Jacques de Bugnin trouva un public pour l'applaudir ; elle eut plusieurs éditions après celle de Lyon (1503), et la Bibliotheca cisterciensis mentionne cet insigne opuscnlum. Le fait de deux écrivains indigènes rencontrant alors dans notre pays un public disposé à les lire prouve clairement qu'il y avait déjà autour d'eux quelque vie intellectuelle. Comme Ta remarqué M. Eugène Ritter, ce premier épanouissement peut être attribué aux divers séjours que fit à Lausanne, au milieu du XVnae siècle, Martin LeFranc, auteur du Champion des Dames ^ Ce poète français distingué, devenu prévôt du

1) Voir à son sujet la dissertation très approfondie de M. A. Piaget.

chapitre de Lausanne, y écrivit son Egtrif de Fortune et de VertUy et son influence ne fut pas étrangère & la floraison littéraire bien modeste que nous venons d'observer.

Dès la fin du XVme siècle, ou tout au moins dès les premières années du siècle suivant, on représentait dans nos villes des pièces de théâtre, sans doute composées par des auteurs indigènes dont les noms ne sont point parvenus jusqu'à nous. Il est superflu de rappeler ici comment TEglise avait fait des mystères un moyen d'édification et de prédication ; on sait assez que le vieux drame religieux naquit de la liturgie, se produisit dans l'église et n'en sortit que peu à peu ^ Les mystères n'étaient au début qu'une sorte de mise en action, sous les yeux des fidèles, des principaux épisodes de l'Evangile, entre autres la naissance et la passion du Sauveur. Aux fêtes solennelles, les clercs représentaient les scènes dont l'Eglise célébrait la commémoration. Telle fut en France l'origine de cet art dramatique que le clergé devait plus tard frapper de condamnations sévères : il commença par s'en servir lui-même, pour attirer, retenir et émouvoir les foules. Celles-ci, à vrai dire, se contentaient de peu et s'édifiaient à bon compte : c'est une poésie bien informe que celle qui nous apparaît dans les monuments dramatiques du XVme siècle parvenus jusqu'à nous. Voyez, par exemple, le mystère de la Nativité, qui se jouait dans l'église collégiale de Neuchâtel le jour de l'Epiphanie et qui est sans doute l'œuvre de quelque chanoine du chapitre.

Les trois rois-mages se rendent à Bethléem pour

1) Gaston Paris. La littérature française au moyen âge.

adorer le Sauveur du monde, dont l'étoile leur a annoncé la naissance miraculeuse; Gaspard porte la myrrhe, Melchior porte Tencens et Balthasar porte de l'or. Le grand sacrificateur les reçoit assez froidement et les prie de repasser plus tard :

Or voue tirez un peu arrière :

Réponse aurez la matinée.

Entre temps, il va informer Hérode de l'arrivée de ces rois étrangers, (( qui vont parlant d'un roi nouveau. » Hérode, très inquiet, invite les sacrificateurs & consulter les Ecritures :

Ceci vous touche autant qu'à moi ; Regardez bien en votre loi.

Or il se trouve qu'en effet les livres saints annoncent qu'un roi doit naître à Bethléem; Hérode enjoint aux mages d'aller se renseigner sur l'enfant nouveau-né. Us sortent. Ici la scène change, un nouvel acte commence. Nous sommes aux champs, pendant les veilles de la nuit: l'ange apparaît aux bergers endormis et leur fait part de la naissance du Messie. Les bergers, frappés d'étonnement, échangent leurs impressions et s'interpellent par des noms qui nous font sourire: <( Robin, as-tu point ouï ? » Robin répond par un cri de joie : Désormais il y aura la paix sur la terre, parmi les hommes. . . et les bêtes :

Jamais la guerre

Ne sera entre nos brebis.

Le trait n'est-il pas d'une rusticité charmante ? Mais le troisième pAtre, qui eût mérité de s'appeler Thomas, ne veut pas en croire ses oreilles :

Quant à moi, j*y ai méfiance, Et n^ouïs oncques chose telle.

A quoi les deux camarades répliquent que ((Dieu

peut tout faire & sa guise. » Et Robin d'ajouter — ceci est un vers très beau dans sa simplicité :

N Vt-il pas fait le firmament ?

Allons à Bethléem, concluent les bergers. Mais le pâtre sceptique est arrêté par un scrupule nouveau:

Et qui gardera nos brebis ?

cf Le fils, » répond le second pâtre, « le fils »

Lequel est né de la pucelle.

Cette adorable réponse lève les scrupules du berger récalcitrant. Mais que vont oflErir les braves gens au Sauveur du monde ? — Le premier lui portera sa musette, le second sa panetière, le troisième son flageoL Ils partent en chantant TEvangile.

La scène suivante nous montre les rois entourant la crèche et adressant au divin enfant leur hommage. Les bergers entrent à leur tour, fléchissent le genou devant Jésus, lui offrent leurs étrennes, puis entonnent un hymne latin. La vierge les remercie (( de Thônneur fait à son enfant, » puis adresse au nouveau-né un discours que bientôt les bergers interrompent : le premier la prie avec simplicité de les congédier, et le troisième, — le sceptique toujours — a soin d'ajouter :

De nos brebis avons doutance.

Ici se place un curieux épisode : Saint-Joseph, qui n'a rien dit encore, élève la voix pour rappeler Marie à ses devoirs de mère :

. Dame, gardez que votre enfant N*ait froid ! Voici la couverture Que j^ai échauffée par mesure, Et le papet, s'il veut manger.

Couvrez-le, dame, sans targer (tarder)... Autre chose n^avons vaillant ; Si il mourait, par mon serment, Jamais au cœur je n'aurais joie...

Telle est cette antique et naïve production de la muse neuch&teloise. Sous la vulgarité du dialogue et la gaucherie du style, on surprend quelques intentions : l'auteur a cherché à varier de son mieux les caractères de ses personnages, et Tun de ses bergers au moins ne ressemble pas aux autres. La langue, dans sa platitude un peu niaise, a de la clarté à défaut de relief. Sans doute les bourgeois d'alors n'assistaient point sans émotion à cette mise en scène du mystère de l'incarnation, à laquelle les costumes sacerdotaux et les hymnes latins devaient prêter quelque éclat aux yeux d'un auditoire inculte.

Cet art dramatique primitif a fleuri abondamment aussi dans le pays de Vaud ; malheureusement on n'y a conservé aucune des œuvres représentées, et il n'en reste que quelques titres, consignés dans les manuaux du Conseil de Lausanne. En 1427, on joue dans cette ville La Dispute de Vâme et du corps \ en 1438, Jean Piaget reçoit 36 sols pour une représentation qu'il a dirigée, et quinze ans plus tard, en 1453, à la Fête-Dieu, le même imprésario donne au peuple de Lausamie le Mystère de la Passion. En 1440, à l'occasion du passage du pape Félix V se rendant au concile de Bâle, on joua une Moralité, dont le sujet n'est pas indiqué. En 1460, les habitants du quartier de Saint -Laurent jouent V Histoire de Sainte SmanneK En 1461, spectacle mémorable: des ((gens de Lausanne, d'Estavayer, de Moudon et d'autres lieux » représentent sur la place de la Palud, devant l'évéque Georges de Saluées, rentrant après huit ans d'absence, le Mystère de Vétat du monde. En 1488, on renvoie l'élection du Conseil (!) à cause du jeu d'un mystère dans le cimetière de la cathédrale. Enfin — nous en passons plusieurs — à la date du 30 juillet 1536, les comptes de la ville men-

1) En 1470, le Mystère de Sainte Suzanne est représenté A Chambéry (Petit de Julleville, le^ Mystères),

tionnent un paiement fait aux compagnons qui ont ccjouéime histoire. » C'est la dernière représentation qui eut lieu & Lausanne avant la proclamation de la Réforme (octobre 1536).

Les petites villes vaudoises n'étaient pas non plus privées de ce genre de spectacle. Dans les archives de Moudon — pour ne citer qu'un exemple — figure un paiement de 10 florins de Savoie pour les comédiens qui, le jour des Rameaux, ont joué la Passion, et le lundi suivant la Résurrection. Quelques mois plus tard, douze comédiens reçoivent 60 sols pour une histoire pieuse jouée le jour de la Saint-Barthélémy.

Nous sera-t-il permis de compter au nombre des œuvres dramatiques nées sur notre sol le Mystère de Saint Bernard de Menthon * ? Le sujet de cet ouvrage est la fuite de Saint-Bernard, qui abandonne sa fiancée, Marguerite de Miolan, pour suivre sa vocation religieuse, son expédition contre les hôtes infernaux qui infes talent le mont Joux, et la fondation des deux hospices du Saint-Bernard sur l'emplacement de leurs repaires.

M. Petit de Julleville pense que ce mystère appartient au XVm« siècle ; il a été écrit très probablement par un moine du Saint-Bernard, puisque certains vers sont des appels fort clairs à la générosité des spectateurs en faveur de l'hospice. C'est là qu'il a dû être représenté, sans doute à la fête du patron de la montagne, c'est-àdire le 15 juin, après la fonte des dernières neiges, au moment où, les chemins redevenus praticables, les habitants des vallées venaient célébrer avec les moines la mémoire du saint apôtre. L'auteur devait être un enfant du pays, car la langue dont il s'est servi est l'idiome littéraire de la Savoie, du Valais et du val d'Âoste. « C'est, dit M. Lecoy de la Marche, du français quelque peu mitigé par l'introduction de certains mots ou de certains tours de phrase appartenant au dialecte

1) Paris, Didot (Société des anciens textes fk'ançais).

local. » A cette savante remarque, nous ajouterons l'observation que voici : plusieurs détails, plusieurs traits de mœurs, semés dans cette œuvre vraiment touchante et pathétique, la rattachent d'une façon directe à notre pays. Ainsi, le sire de Miolan, lorsqu'il fait défier le sire de Menthon, jure « par notre Dame de Lausanne ; » ainsi encore, l'hôte du Bourg St-Pierre, offrant à un pèlerin du vin de sa cave, a soin de lui en indiquer le mérite et la provenance :

Il est bien frais ;

C^est du vin rouge du Valais.

Enfin, qui ne reconnaîtrait le caractère indigène à ce mot de la fin : « Allons boire !... »

Les mystères n'étaient pas seulement représentés dans les grandes fêtes religieuses : on en donnait aussi — nous venons de le voir — des représentations extraordinaires dans certaines occasions solennelles, comme l'arrivée d'un grand personnage à qui l'on tenait & faire honneur. C'est ainsi que Genève reçut le 4 août 1523 Béatrice de Portugal, femme du duc de Savoie. On lui épargna, par égard pour sa grossesse, les salves d'artillerie, mais on ne jugea pas que la vue d'un mystère pût lui causer de fâcheuses émotions. Le spectacle donné en son honneur au Bourg-de-Four avait pour sujet Sainte Hélène et son fils l'empereur Constantin : il était distribué en six parties très courtes, et le lioc signo vinces recevait une application tout actuelle dans la scène finale, où Constantin et sa mère, après avoir exalté la croix du Calvaire, faisaient une allusion flatteuse à la croix de Savoie :

0 croix de grande efficace.

Je vous adore en cette place :

Par vous soit mon âme sauvée.

— C'est elle qui fait avoir grâce De Dieu, qui tous péchés efface, Cela est chose éprouvée.

— La croix blanche vaut qu'on Tem brasse Et qu'on die par grande audace :

Vive celle qui Ta trouvée.

C'était fort galant; mais on assure que la jeune princesse accueillit avec une froide indifférence les démonstrations courtoises des Genevois, et que leur susceptibilité, toujours très vive, fut blessée par ces « façons de Portugal. » Ce n'était point « par devoir » qu'ils lui avaient fait fête, mais comme « bons amis. » Or Bonivard a caractérisé ainsi les Genevois d'avant Calvin : (c Le peuple est doux, bénin, courtois et libéral ; n'est danger que du trop ; plus magnanime que prudent, et ce tant entre eux comme aux étrangers et toute sorte de gens, pourvu que ce soit sans contrainte... » D fallait peu de chose pour réveiller la verve frondeuse et les ressentiments de ce peuple ombrageux et fier. Les ifoties qu'il courait applaudir montrent assez qu'il savait prendre au besoin sa revanche.

Les soties étaient des pièces de circonstance, des œuvres éphémères, dont un très petit nombre nous ont été conservées ; on en possède deux qui ont été représentées à Genève, « en la place du Molard, » le dimanche des Bordes, l'une en 1523, l'autre en 1524, par une confrérie dramatique dont les membres portaient le nom d'Enfants de Bontemps. Ces deux pièces font les allusions les plus claires aux malheurs de Genève et aux duretés de ses princes. Le (( bon temps » est mort. Dame Folie est en deuil. Ecoutez-la plutôt :

. ..Enfants, je suis mère Folie, Qui pour passer mélancolie Viens vous voir vêtue de noir.

J'ai matière de désespoir :

Je suis veuve de fort longtemps ; C'est, comme devez bien savoir, De votre père Bontemps.

A ce moment paraît un messager vêtu de vert : c'est le Printemps, qui apporte une lettre du prétendu dé-

funt; Bontemps n'est pas mort, Bontemps reviendra. La Folie se hâte d'appeler ses enfants ; ils accourent, montent sur les tréteaux : ces acteurs, jusqu'à ce moment dispersés dans l'auditoire, sont désignés par leurs noms véritables, qui sont bien Genevois. Dans le nombre figure un certain Perrotin, qui est cité en 1510 comme ayant reçu de la ville un florin pour la composition de certaines gaillardises : quelque sotie sans doute. Mère Folie communique à ses enfants le message de Bontemps : le texte en est curieux ; on y trouve entre autres ce vers significatif :

Je V0Q8 laissai y a quatre ans.

Nous sommes en août 1523: c'est en août 1519 que la tête du patriote Berthelier est tombée sous la hache de l'évoque; l'allusion est évidente, car Bontemps a soin d'expliquer qu'il s'est enfui parce que Genève ne s'appartient plus et de peur

D*être exécuté par justice.

A leur tour les fous écrivent à Bontemps pour le supplier de revenir sans tarder. La sotie se termine par une scène étrange et bouffonne : les enfants de la Folie se taillent des bonnets de fous dans la chemise de leur mère ; mais la toile manque : ils doivent se contenter de bonnets qui n'ont qu'une oreille. Jusqu'à l'an prochain on attendra, le verre en main, le retour de l'exilé :

Buvons en attendant Bontemps I

Un an plus tard, les mêmes acteurs jouaient une seconde sotie, qui fait suite à la première. Le duc et la duchesse de Savoie étaient alors à Genève; mais ils n'assistèrent pas au spectacle, sous prétexte (r qu'on ne leur avait pas dressé leur place, » et aussi a parce qu'on disait que c'étaient Huguenots qui jouent. » Cette courte note, en tète du manuscrit, nous ouvre une échappée

AVANT LA RKFOHMK 'X]

sur rétat des esprits à (îenève, et le texte de la pièce n'est pas moins instructif. Bontenips n'est pas revenu comme on Tespérait ; mère Folie est morte ; ses enfants, ne sachant que devenir, s'adressent au Monde, au sage Monde, qui leur fournit du travail; mais le Monde n'est jamais content. Qu'a donc ce grincheux? 11 doit être malade. On lui amène un médecin, qui, sous prétexte de donner au Monde une consultation, lui tient des propos d'une hardiesse singulière : il lui parle des « bénéfices » ecclésiastiques qu'on vend et qu'on achète, des enfants en nourrice qui sont « abbés, évêques et prieurs... » Ce sont des mensonges, répond le Monde, des « propos du pays de Luther. » Et le médecin de répliquer :

Parle/, maintenant de^ défauts :

Vous serez à Luther transn)iH !

En d'autres termes, on qualifie de luthérien quiconque se plaint des abus et des misères du temps. La consultation se poursuit : ceux qu'elle intéi*esse et qui veulent connaître la conclusion de la farce en trouveront une analyse spirituelle et complète dans le beau livre de Marc Monnier, (lenère et ses poètes : « On le voit, ajoute l'éminent écrivain, à l'époque où nous sommes parvenus, Genève songeait sérieusement à se débarrasser de son duc et de son éveque. P^lle se raj)prochait de Berne et de Fribourg, qui deux ans ai)rès lui envoyèrent des ambassadeurs pour jurer la combourgeoisie... Genève se serrait contre la Suisse i)()ur s'abriter contre la Savoie, et avec l'appui de Berne, elle allait obtenir à la fois l'indépendance politique et l'indépendance religieuse, la Réforme et la liberté.»

L'histoire de (lenève au début du XYI"'<^ siècle se résume tout entière dans la lutte avec le duc de Savoie

et révêque son parent, coalisés tous deux contre elle. Nous devons à Bonivard la vivante peinture de cette époque agitée.

François Bonivard était né en 1493, à Seyssel, de parents savoyards ; il apprit le latin, étudia le droit à Fribourg en Brisgau, puis fréquenta les universités de Strasbourg et de Turin. Sa famille possédait quelques bénéfices ecclésiastiques; il avait dix-sept ans quand un sien oncle lui résigna le prieuré de Saint- Victor, couvent de Bénédictins aux portes de Genève. Le jeune prieur se garda de se faire ordonner prêti'e, se contenta de toucher ses revenus et de gouverner paternellement ses neuf moines. C'était le moment où se formait dans Genève le parti national illustré par Bezanson Hugues et Philibert Berthelier. Bonivard, que tant d'intérêts auraient dû rattacher au parti de TEglise et de la Savoie, alla droit au parti des Enfants de Genève, a gens de bien, amateurs de liberté. » C'était aussi le parti de la jeunesse et des hardies équipées : il devait en être. Et, de fait, il rendit à ses amis plus d'un service important. Nous le retrouvons au nombre des Eiguenots, ou partisans des Suisses, contre les Mamelus, partisans des Savoyards. La cause proprement genevoise a conquis sans retour cette âme indépendante et généreuse : « Combien que je n'en fusse natif (de Genève), mais que mon père et mère fussent sujets à Monsieur de Savoie, je ne tenais pas pour mon pays celui de mon origine, mais celui de mon domicile, comme aussi le porte tout droit divin et humain. » Berthelier, qui l'avait pris pour parrain d'un de ses fils, lui avait dit : « Monsieur mon compère, touchez là: pour l'amour de Genève vous perdrez votre prieuré, et moi la vie.» En 1519, Berthelier mourait sur l'échafaud, et Bonivard, qui avait pris le large, était traîtreusement aiTêté par des agents du duc et contraint de renoncer à son bénéfice. Il ne recouvra sa liberté qu'au bout de trois ans et son

prieuré qu'en 1527. En 1530, ayant obtenu un saufconduit du duc pour aller à Seyssel voir sa mère, (( qui était ancienne et malade, » Bonivard est accusé auprès des syndics de Genève d'avoir déserté la ville et de la trahir. Il n'ose ni rester dans sa famille au delà du terme fixé, ni rentrer à Genève; un jour, cheminant sur la route de Lausanne, il tombe dans une embuscade, se voit garrotté et conduit à Chillon.

Cette « seconde passion » — c'est ainsi qu'il appelle sa captivité — dura six ans. Il fut assez doucement traité pendant deux ans, puis, brusquement, jeté dans ce fameux souterrain, où il avait a si bon loisir de se promener, » qu'il (( empreignit un chemin en la roche comme si on l'eût fait avec un martel. » Il ajoute qu'il composa alors, « tant en latin qu'en français, beaucoup de menues pensées et ballades. » Remis en liberté par les Bernois en 1536, il rentra, aux acclamations de ses concitoyens, dans une Genève nouvelle, où venaient de s'accomplir la Réforme et l'émancipation politique, où il n'y avait plus ni évêque, ni duc, ni messe,... ni prieuré de Saint- Victor. On lui donna un logis et une pension de 200 écus, puis, à la suite de réclamations et de conflits pénibles, on lui alloua 800 écus pour payer ses dettes. Il en laissa pourtant; mais il laissa mieux : sa bibliothèque, qu'il légua à la ville. Il mourut en 1570, âgé de 77 ans.

Bonivard avait été marié quatre fois, depuis la fin de sa a seconde passion. » Ses mariages ne furent pas heureux, et ses démêlés conjugaux occupèrent trop souvent le Consistoire; sa quatrième femme fut même condamnée à mort pour adultère, et, cousue dans un sac, jetée dans le Rhône. Triste vieillesse que celle de l'ex-prieur. Les registres du Consistoire nous disent assez qu'il se soumettait avec peins à la nouvelle discipline de Genève : il est accusé de négliger le prêche et la cène, de porter un bouquet sur l'oreille, « ce qui lui

30 CHAPiTHE PRUMIEa

sied mal, à lui qui est vieil, )) d'avoir joué au cabaret, avec Clément Marot, une partie de tric-trac en buvant un quarteron de vin. Ses convictions intimes répondaient à ces allures un peu fantaisistes : il a écrit contre les papes et les prêtres, mais aussi contre les (( difformes réformateurs ; » il estimait que « ce monde est fait à dos d'âne: si un fardeau penche d'un côté et vous le voulez redresser et le mettre au milieu, il n'y demeurera guères, mais penchera de l'autre K » A ses yeux, la Réforme « penchait de l'autre ; » il ne se gênait pas pour le dire et l'écrire : « Nous crions contre les papistes et faisons pis qu'eux. » Il attaquait, plume en main, la prédestination, prêchait la tolérance; il se promenait librement dans les plus graves sujets. Décidément, Bonivard était dépaysé dans la (( cité de Calvin. »

Et pourtant, c'est lui qui fut, suivant l'expression de Marc Monnier, ce le chroniqueur officiel de la Réformation triomphante. » Les Conseils lui avaient confié ce travail, dans lequel Antoine Froment l'aida comme secrétaire. Commencées en 1542, ses Chroniques de Genève étaient achevées en 1551, mais ne furent pas livrées à l'impression ^ : Calvin trouvait que certains passages risquaient d'offenser les alliés de Fribourg et de Berne et que le style de l'ouvrage était trop familier ou trop rude. Calvin avait tort sur ce dernier point : le style est rude en effet, libre et familier, mais savoureux et sentant le terroir. Le joyeux conteur savoyard entend garder ses coudées franches ; il ignore le parler correct des maîtres de la Réforme. Il a le langage un peu traînant, mais combien expressif! des gens du crû, il en a les locutions familières, les particularités amusantes et les rustiques habitudes. C'est là

1) L'espiit humain, a dit Luther, ressemble à un paysan ivre qui voyage à cheval: il penche d'un côté; le redresse-t-on, il penchera de l'autre.

2) La première édition sérieuse des Chroinque» a paru en 1867, par les soins de M. Gustave Kevilliod. Celle de 1831 laissait à désirer à tous égards.

AVANT LA RKFORME 37

justement ce qui fait roriginalité de ses écrits. Il le savait bien, car il opposait, au parler plus savant des réformateurs, les innocents caprices de la langue indigène et s'écriait avec l'intime conscience des charmes de son style : « Si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce, qui die des mots infantiles, il n'y aura personne qui n'y prenne plaisir et ne la loue ; mais si une femme de réputation s'essayait de ce faire, qui ne s'en moquerait?»

Assurément, nous n'attendons pas de la prose de Calvin qu'elle ressemble à cette petite fille, ((jolie, mignonne et de bonne grâce ; » elle ne dira point de (( mots infantiles-» mais la prose de Bonivard est ce qu'elle pouvait et devait être : la langue du pays, sans apprêt, sans contorsions, avec une franche saveur d'avant la Réforme et d'avant Calvin. Les images pittoresques, les vives métaphores abondent dans sa narration, et Ton s'écrierait volontiers, comme Mi^^^ de Sévigné lisant La Fontaine : (( Cela est peint ! » Mais cela est point grassement, avec des touches un peu crues et des empâtements vigoureux : les ducs de Savoie ne fourrent pas seulement leur nez, mais leur ayroln dedans la ville. » (( Nous avions, s'écrie-t-il, Un ailes couH rognée.^, si qu'à grand peine eussions-nous craché hors de nos murailles fors sur le duc de Savoie. » Les ducs aimaient Genève, mais s'ils l'ont aimée, c'est (( comme le friand aime le chapon, voh*e rengraisse. » En 1526, quand les Fribourgeois et les Bernois, venant à Genève, traversent le pays de Vaud, le chroniqueur note l'empressement que mettent les Vaudois à leur faire honneur, et pour cause : car (( la fumée du rôt de ilorat y sentait encore. » On s'aperçoit de reste que le prieur de Saint- Victor était bon convive : ses comparaisons rappellent volontiers ce qui se boit et se mange; cela devait irriter Calvin. Mais cette verve un peu vulgaire est sans cesse relevée de fine malice, et la justesse du trait ra-

chète tout. Bonivard explique quelque part que, paniii les citoyens de Genève, il y en avait qui ne se souciaient pas du bien public et ne songeaient qu'à leurs plaisirs et profits : (( Des autres, poursuit-il, y en avait qui aimaient bien la liberté et le bien public,... mais pourvu que ce fût sans danger et qu'ils prissent le poisson sans soi mouiller la patte. » Image délicieuse, parce qu'elle est éternellement vraie : nous les connaissons encore, dans nos petites républiques — je ne parle pas des grandes — ces patriotes toujours prêts à servir le pays . . . safis soi mouiller la patte.

Voilà ce que Bonivard appelait son (( gros et rude langage, » cette langue (( qu'est gauloise, » s'écriait-il, (( française ne veux-je pas dire, car nous ou Helvetteriens ne sommes ni fûmes oncques sujets à France. » Ainsi se dessine déjà chez lui le sentiment suisse, qui devait devenir si puissant dans les cœurs genevois.

La partie la plus intéressante — et, à certains égards, pour le gros des lecteurs,. la seule intéressante — des Chroniques de Bonivard, c'est celle où il a pu faire appel à ses propres souvenirs. Que de choses il avait vues en quelques années ! Genève tiraillée par le duc, l'évêque et l'Empire, les partis en armes dans cette petite place forte toujours sur le qui- vive, les chevaliers de la Cuiller tenant la campagne et menaçant la cité, l'insécurité nuit et jour, la violence remplaçant le droit, les patriotes décapités ou succombant dans cette lutte à laquelle un clergé corrompu assistait indifférent... Quelle matière pour un historien !

A vrai dire, Bonivard ne fait pas de l'histoire, si pai* ce mot on entend une critique froide et sans passion des événements : il n'est pas exempt de partis pris, il ne sait point mesurer ses expressions, faire taire ses ressentiments; comment s'en étonner de la part d'un homme qui a vécu à Genève dès sa jeunesse, qui a été l'ami des héros de l'indépendance, qui a partagé leurs

épreuves et leurs rêves ! Mais il est infiniment plus sérieux que beaucoup de chroniqueurs de son temps, qui accueillent toutes les traditions fabuleuses et s'égarent dans les détails puérils ; Bonivard connaît le prix des documents, des actes originaux, les produit et les cite au long ; il discute ses sources en homme qui a le sentiment des responsabilités de Thistoire. Il marque d'un mot juste la signification et la moralité des événements qu'il raconte, il met à nu les secrets mobiles auxquels obéissent les personnages et les foules ; il a des remarques à la fois ingénieuses et profondes, comme celle que lui suggèrent les relations de Genève avec son évêque : « 11 était bien vrai, dit-il, que Tévêque était prince et qu'on obéissait à ce qu'il commandait, mais c'était sous condition qu'il commandât ce que le peuple coulait. » Il discerne fort bien que la Réforme est moins encore une révolution dogmatique qu'une révolution morale : « J'ose bien dire que la plupart de ceux qui refusaient l'Evangile ne le faisaient pas pour dévotion qu'ils eussent à la loi papale, mais pour la sévérité qu'était en l'autre. »

Nous sommes en outre frappé d'une chose qui n'a pas été, croyons-nous, relevée par ceux qui ont écrit sur Bonivard ; c'est l'idée, vingt fois exprimée par lui, que Genève est la « cité de Dieu, » miraculeusement gardée. Peut-être cela paraît-il trop naturel aux historiens genevois pour qu'ils y aient fait attention. Il est cependant curieux d'entendre l'ex-prieur savoyard déclarer que Dieu <( veut faire de Genève son Bethléem, » que Genève « a été dès son commencement une ville élue de Dieu pour faire des ouvrages merveilleux et étranges. » Un jour d'alerte, le peuple court aux armes confusément, (( sans savoir ce qu'il faisait; » mais, ajoute le chroniqueur, « le bon Dieu gouvernait pour eux, qui était meilleur et plus savant capitaine que pièce qui fût au camp du duc de Savoie. » Dieu « faisait le guet

iO CHAinTHE l»RKMIEH

pour (jeuève taudis qu'elle dormait. » Vainement les gentilshommes de la Cuiller vinrent avec leurs échelles, un soir de jeudi sahit, tenter une escalade : <( Ils ne purent oncques approcher... Dieu leur ôta Je cœur. » Que prouvent de telles paroles, sinon que Bonivard avait profondément conscience du rôle exceptionnel réservé dans l'histoire k cette petite cité pour laquelle il avait soutfert? Si l'on a trop lonfçtemps fait du prisonnier de Chilien une sorte de héros romantique — ce qui est une grande erreur, puisque lui-même eut le bon goût de ne jamais se poser en martyr, — il ne faudrait pas non plus ne voir en lui qu'un aimable bon-vivant ou un franc-tireur indiscipliné. Il suffit, pour s'attacher A cet honime et pour dégager sa vraie physionomie morale, de lire les admirables pages de son récit consacrées k Philibert Berthelier; c'est avec une émotion respectueuse qu'il contemple cette âme de liéros, et sa plume d'ordinaire enjouée rencontre pour le peindre un trait d'une concision bien expressive : a Je ne cis oncques un si grand mépriseur de mort. »

Nous en avons dit assez sur le principal ouvrage de Bonivard pour ne point nous arrêter à ses autres écrits : Avis et deri.s de V ancienne police; .4r/.s et devis de la source de l'idolâtrie, — où l'on rencontre quelques-unes de ses meilleures pages; — le traité de Xohlesse, plein de traits mordants contre les parvenus de l'époque; Amartigénée, traité sur l'origine du péché, qu'il dédia à sa femme (était-ce une épigrammeV). Ne disons rien non plus des vers de Bonivard. En \7A1 (ilavait vingt cinq ans: cet âge lie doute de rien), nous le voyons prendre le titre de poète-lauréat, qui ne laisse pas d'étoimer un peu, lorsqu'oji lit les vers obscurs et contournés du prieur. Il n'était poète (ju'en prose.

On a appelé Bonivard un homme de la Renaissance égaré dans la Réforme; il est surtout un homme du bon vieux temps, l'attaché par toutes ses racines k l'é-

AVANT LA KKFORMK il

poqiie qui vient de finir et dont il demeure le vivant témoin au milieu de la génération nouvelle.

8i Bonivard fut le peintre par exeellence de l'ancienne (îenève, il n'est pas seul à nous renseigner sur les temps a^çités qui précédèrent immédiatement la Réfoniie. Parmi les divei'ses chroniques qui se rapportent à ce moment, il en est une qui est loin d'égaler la sienne en valeur littéraire, mais qui a le mérite de nous en donner à certains égards la contre-partie.

Jeanne de Jussic» était religieuse au couvent de Sainte-Claire, (pii avait été fondé à Genève,en 1476, par Yolande, femme du duc Amé IX et sœur de Louis XI. Le lundi 30 août ir>3."j, joui* de Saint-Félix, à 5 heures du matin, les scpurs, depuis longtemps menacées par le flot montant des doctrines nouvelles, durent (putter leur maison de (lenève: elles se retirèrent à Annecy, où plus tard Jeanne (W Jussie devint abhesse de son couvent. Elle V mourut âgée de .58 ans (et non centenaire, comme on Ta dit i en 15G1. La littérature doit beaucoup aux révolutions : si les (Marisses n'avaient été chassées de leur pieuse retraite, nous n'aurions jamais eu le livre de sceur Jeanne ; ayons la barbarie de ne point déplorer les circonstances qui l'ont faite écrivain, d'autant que nos regrets ne sauraient rien raccommoder.

Sœur Jeanne était née à Jussy-l'Evêque, en l.")03, d'une famille qui avait fourni à Genève des conseillers et des magistrats. Elle avait été « escoUière » à (ienève et connaissait dès l'enfance la ville, ses mceurs, ses habitants. Entrée à dix-huit ans au couvent de Sainte- Claire, elle devait être une des plus lettrées d'entre les sœurs, car c'est elle qui, au sortir deCienève, chez le baron de Virv, où les Clarisses trouvèrent asile, fut chargée d'écrire au duc pour lui exposer leur triste situation. Elle a soin de noter le fait, et ajoute même sans fausse honte (|U<* s(.*s lettres (durent trouvé(*s belles

et bien couchées; et, les lisant, épandaient abondance de larmes de pitié et dévotion. »

C'est vers 1545 ou 1547 qu'elle écrivit son livre, qui ne fut publié qu'une soixantaine d'années après et dans un intérêt de polémique religieuse. De là ce titre, le Levain de calvinismej qui n'est pas de Jeanne et qui jure avec le contenu d'un ouvrage où n'apparaissent ni le nom, ni la personne de Calvin. Comme l'a dit M. A. Rilliet, l'établissement de la Réforme dans Genève avait aux yeux de Jeanne le double caractère de l'hérésie et de la rébellion : c'était un attentat contre les droits de l'Eglise et une révolte contre la maison de Savoie. Cette grande innovation fut accompagnée de scènes violentes et tumultueuses, de meurtres et de soulèvements populaires : ce sont ces mœurs rudes, ces émeutes, ces guerres de rue, ces bris d'images, ces temples profanés, que dépeint avec une profonde douleur, mais dans un style simple et sincère, la Clarisse indignée. Il est naturel que du fond de son cloître elle n'ait pu toujours se renseigner avec exactitude, aussi accueille-t-elle sans critique les bruits du dehors, dont elle n'est que l'écho; mais cela même donne du prix à son livre; elle n'entend que ses amis, papistes fervents, de sorte que son récit reproduit avec une fidélité naïve l'état des esprits dans le camp des Mamelus. On y trouve tel incident également rapporté par Bonivard ou Froment, et la comparaison des deux versions montre une fois de plus comment les partis pris contraires colorent diversement le même fait. De parti pris, Jeanne ne saurait en être exempte : elle est femme, et nonne pardessus le marché. Mais ses saintes colères, ses préjugés éti'oits, la féroce ingénuité de son fanatisme, donnent à sa chronique une verdeur singulière. Elle ne manque d'ailleurs pas d'esprit, elle sait donner aux personnages et aux événements une physionomie pleine de relief et de réalité. Nous voyons croître l'effervescence popu-

laire ; les rues et les églises deviennent des champs de bataille; on sent que de grandes choses sont en voie de s'accomplir. Aux jours où les Bernois tenaient la campagne aux environs de Genève, la bonne sœur a sans doute vu de son cloître « les mauvais garçons de Genève se tenant sur les murailles pour regarder le feu et fumée des châteaux et églises qui brûlaient à Yentour de Genève... car combien que l'air fût beau et clair, néanmoins il était offusqué par la grande fumée. »

En octobre 1 532, Jeanne signale l'arrivée d'un (( chétif malheureux prédicant, nommé maître Guillaume, natif de Gap en Dauphiné. » Farel trouve à Genève un peuple remuant, qui a déjà pris l'habitude de traiter avec irrévérence les symboles les plus respectables, car avant sa venue on avait vu des polissons « sauter par-dessus les autels comme chèvres et bêtes brutes.» Ils prenaient les saintes huiles et les a épanchaient sur la terre par grande horreur et mépris,... crachaient et se mouchaient sans honte ni vergogne et se torchaient des saints corporaux. Il fut dit qu'au pays de Vaud, en une église, ils prirent la sacrée hostie, et la firent manger à une chèvre bête brute, puis dirent par grande dérision : Va-t'en mourir quand tu voudras, car tu as tes sacrements. »

Notons toutefois que Jeanne fait loyalement la part de ses coreligionnaires dans cette lamentable déconsidération des choses sacrées, et voit dans les épreuves qui frappent l'Eglise un sérieux avertissement de Dieu : « Il est bien vrai que les prélats et gens d'Eglise pour ce temps ne gardaient pas bien leurs vœux et états, mais gaudissaient dissolument des biens de TEglise, tenant femmes en lubricité et adultère, et quasi tout le peuple était infect de cet abominable péché... Et les bons religieux et religieuses participaient du jugement de Dieu avec les coupables... »

Au nombre de ces « bons, » elle compte certainement

4i CHAPITRE PREMIER

les deux chanoines qui expulsèrent Farel de Téglise de Saint-Pierre à coups de pieds et de poings : « Un d'iceux ^ le cuida transpercer au travers du corps; mais un des syndics le retira par le bras, de quoi plusieurs furent marris que le coup ne prît bien. » Je soupçonne la pieuse Clarisse d'avoir partagé ce regret inhumain ; elle n'a pas deux manières de parler des réformés : elle les appelle <( ces chiens, )) et leur chef est (( Satan Farel. » Tout ce que fait le prédicant dauphinois prend à ses yeux un aspect révoltant: ((Le dimanche de Quasimodo, ce chétif Farel commença à épouser homme et femme ensemble, selon leur forme et tradition; et n'y font aucune solennité ni dévotion, mais seulement leur commandent de soi conjoindre et de multiplier le monde, et dit quelques dissolues paroles que je n'écris point; car au cœur chaste est horreur de les penser. » Elle trouve très naturel au conti'aire le procédé employé par les « petits enfants des chrétiens, » qui, après l'enterrement d'un apothicaire hérétique, dirent l'un k l'autre : (( Ces gens n'ont point donné d'eau bénite sur leur frère; allons lui en donner de telle qu'il mérite pour réfrigère à son âme... »

Je m'arrête, plus réservé que sœur Jeanne, et n'osant dire de quelle façon ces dévots enfants aspergèrent la tombe de l'apothicaire. La chronique de Jeanne a précisément le mérite de peindre dans sa crudité le conflit des passions populaires : elle nous montre les familles divisées, les femmes des chrétiens proférant d'hoiribles menaces contre les femmes hérétiques, (( afin que toute la race soit exterminée, » les enfants fanatisés portant « des pierres en leur giron, )) tandis que, dans l'autre camp, les fenunes luthériennes saisissent toutes les occasions de braver leurs adversaires et se mettent à leurs fenêtres quand une procession passe, a afin que

1) C'était le chanoine Verly, dont il est question plus loin.

AVANT LA UÉFdUMK i")

chacun les vît filer leur quenouille et travailler de l'aiguille. »

Au récit des scènes comiques ou sanglantes qu'elle rapporte, se mêle la superstition la plus grossière. Lorsque fut exhumé, cinq jours après l'enterrement, le corps du chanoine fribourgeoîs Verly, tué dans une rixe et réclamé par sa famille, il était a aussi frais, vermeil et entier que le premier jour, sans aucune puantise, mais sentait bon, »

Le jour vint où les religieuses durent quitter la ville gagnée à la Réforme. Le récit de cet exode, intitulé Douloureuse départie des sœurs de i^ainte-Claire, est le chapitre le plus dramatique et le plus touchant. Dans la nuit qui précéda le départ, toutes les sœurs se réunirent à l'infirmerie autour de la mère abbesse, qui était « faible, malade et ancienne ; » elle leur donna sa bénédiction et leur recommanda d'obéir à la mère vicaire. Celle-ci les (( confortait, » disant : n Mes chères mères et sœurs, ayons bon espoir en Dieu!... Mettez-vous toutes en belle ordonnance et dévotion, prêtes à partir quand ces gens viendront, et vous tenez deux à deux par la main fermement, tant près l'une de l'autre que nul ne vous puisse séparer, et (remarquez cette recommandation) et tenez bon silence. » Les S(eurs chantent le de Profundisy vont (( prendre congé des saintes mères trépassées,)) prient Dieu que leur couvent ne soit ((jamais gâté ni violé d'insolence. )) Puis vient l'heure fatale: une grande foule s'est amassée dans la rue, mais le syndic qui protège la sortie des bonnes sœurs a interdit au peuple toute manifestation. Elles franchissent le seuil en bon ordre : la mère vicaire et l'infirmière ouvrent la marche (( de grand courage, )) soutenant entre elles sœur Catherine, vieille et malade, «avec un bâtonnet en sa main;)) vient ensuite l'abbesse, (( bien débile d'ancienneté, douleur et maladie, )) soutenue par une jeune sœur; puis Jeanne de Jussie don-

nant la main à la mère portière, puis les autres sœurs, deux par deux, toutes ayant la face voilée et « composées en silence. » Les archers leur font escorte jusqu'au pont d'Arve et tout se passe sans encombre; mais à peine sont-elles sorties de la ville, que la foule éclate en quolibets longtemps réprimés : « Et les uns par moquerie criaient comme après notre Seigneur : « Où est cette grande noblesse pour les recevoir, et les tentes et les pavillons pour les garder de la pluie. » Et les autres par dérision feignant de pleurer, disaient : (( Hélas ! Genève, qui te gardera ? Tu perds ta lumière ! » Les autres criaient: «Adieu, les souris! Elles sont sorties du nid, et vont par les champs comme pauvres égarées ! »

Le syndic, qui me rappelle un peu Pilate se lavant les mains, prend très décemment congé des Clarisses : (( Or adieu, belles dames ; certes votre départie me déplaît... )) Et quand toutes furent sur le pont, il frappa ses mains disant : « Il est tout conclu. Or il n'y a plus de remède et plus n'en faut parler. » — Scène bien vivante; mais la suite n'est pas d'un réalisme moins piquant. Grande fut la smprise des sœurs, des vieilles surtout, qui avaient perdu depuis longtemps l'habitude d'errer dans les champs et qui se trouvaient brusquement jetées du cloître dans le vaste monde; il y en avait six qui avaient passé une longue vie à l'ombre du cloître, (c qui s'évanouissaient tout à coup et ne pouvaient porter la force de l'air; et quand elles voyaient quelque bétail es champs, cuidaient des vaches que fussent ours et des brebis lanues que fussent loups ravissants. »

Le tableau est complet, n'est-il pas vrai? Rien ne manque à la peinture de ce lamentable exode, ni le défilé des sœurs, qui sortent dignement et s'appliquent pour un jour à garder le silence, ni les railleries implacables de la foule, ni les civilités officielles du syndic.

un peu honteux de sa vilaine besogne, ni Tahurisseraent des « pauvres égarées, » que le jeu brutal d'une révolution vient d'expulser de leur saint asile et de rejeter dans les hasards du monde !... Jeanne de Jussie nous a donné là, sans songer aux effets littéraires, une page de grand prix, une page vécue, pittoresquement colorée et pleine de ces traits expressifs que la douleur ou la passion suggère aux âmes les plus simples. La Réformation, qu'elle maudit de si bon cœur, a fait d'elle un écrivain.

Des scènes analogues à celles que rapporte Jeanne de Jussie ont inspiré tout différemment le noble Pierre de Pierrefleur, grand banneret d'Orbe. Catholique zélé, sincèrement affligé à la vue des progrès de la Réforme, il raconte joiu' par jour dans ses mémoires les faits dont il est le témoin. Mais il tient surtout à être vrai et ne se laisse point aveugler par la passion. C'est un magistrat, un homme cultivé, qui peut-être avait été formé aux écoles de Paris, où il était d'usage d'envoyer les jeunes gentilshommes du pays de Vaud. Son témoignage a plus de poids, sinon plus de piquant intérêt, que celui d'une pauvre Clarisse qui ne reçoit les nouvelles qu'à travers la grille du parloir.

Pierrefleur commence à écrire en 1530^ Il s'excuse modestement, dans son avant-propos, de son <( mal orné et simple langage, lequel est rude, selon la forme et style du pays. » Nous avons vu Jean Bagnyon et Bonivard s'excuser pareillement; Viret fera de même. Le style de Pierrefleur est d'allure un peu gauche, mais dit nettement ce qu'il veut dire ; par instant, un trait inattendu révèle chez cet homme qui se livre peu, un bon fond d'observation et de sentiment; je ne sais à quelle occasion il mentionne Lucerne, Uri, Schwytz,

]) Sa chronique originale est perdue; nous n'en possédons malheureusement que des extraits.

48 <:HAP1TP.K rRKMIKH

ITuterwald et Zoug, <( qui sont })etits cantons, dit-il, mais Us sont grands de cœur. » TI a plus d'un mot pareil, sobrement éloquent.

Il nous conte au début de ses mémoires l'arrivée de Farel à Orbe, V« audace présomptueuse» du prédicant, qui (( s'en va mettre en chaire sans demander congé ù personne, » les cris, les sifflets, les injures qui l'accueillent, « en sorte que l'on n'eût pas ouï Dieu tonner, et n'entendaient aussi chose qu'il dît. » Pierrefleur, lui, n'injurie pas et voit les choses de ])lus haut que le menu peuple; il ne saurait approuver la violence; il voudrait faire autour du réformateur, non du bruit, mais le vide. Mais bientôt Farel eut groupé autour de lui une dizaine d'adeptes; pai'mi eux, Pierrefieur signale Pierre Viret, lequel, peu après, fit à Orbe son premier sermon. Le chroniqueur nous donne en deux pages une biographie précise et complète du réformateur vaudois, sans y mêler, — chose bien remarquable H cette époque — un seul mot amer ou violent, une seule récrimination. Il enregistie, toujours sur le même ton calme et attristé, chaque i)rogi*ès de la doctrine» nouvelle, la première cène (pie célébra Farel, la destruction de l'autel de Notre-Dame, ((déroché» pai* Christophe Hollard, en présence des gens d'Orbe, (( qui tous le regardaient, à leur (/rand regret et sans hd rien faire, » A Genève, les choses se passent moins doucement : le contraste entre les deux tempéraments populaires éckite ici d'une fac^'on frapj)ante.

La propagation de la Réfoiine à (îrandson,Yverdon; la conquête du pays de Vaud par les Bernois, l'arrivée des premiers baillis, (jui « faisaient amas de tant de biens, d'or et d'argent, que tous étaient riches à leur retour et faisaient de belles maisons, à mode de petits palais, en leur ville de Berne; w la fameuse dispute de Lausanne; l'introduction du (haut des psaumes de David, (( faits en rime française par (élément Marot, »

-dans le culte des réformés d'Orbe ; la fondation des écoles, les représentations de moralités anti-papistes {nous y reviendrons au chapitre suivant) ; la votation populaire, ou plus, qui eut lieu à Orbe, Tabolition oflB- •cielle de la messe, qui plongea les chrétiens « en un regret indicible ; » la défense faite aux catholiques d'Orbe d'aller ouïr la messe dans les villages voisins, ordonnance qui est (( contrevenante à leur conscience, » — tels sont, avec bien d'autres moins saillants, les faits notés par Pierrefleur : a Et moi, voyant et oyant telles ou semblables désolations, j'en pleurais et levais les yeux vers le ciel, priant Dieu qu'il veuille mettre fin aux grands discords de son Eglise, Amen ! »

Vous connaissez maintenant l'honnête et pieux banneret d'Orbe. Le trait saillant de cette physionomie, j'y insiste, est la modération. Ce n'était point une qualité vulgaire en un temps où les partis s'égalaient en violence et rivalisaient d'invectives. Il ne coûte rien à Pierrefleur de reconnaître les talents de ses adversaires; il ne met pas moins de sincérité à marquer les faiblesses de ses amis, comme le prieur de Grandson, qui <( n'avait grande vertu en lui, fors qu'il était grand chasseur de cailles et de perdrix avec le chien et l'oiseau, ce qu'il avait appris en son couvent. » A vrai dire, le banneret est attaché à la religion de ses pères beaucoup plus qu'au clergé romain; il a eu maille à partir avec certains prêtres et conclut que m sont dangereuses ^ens que gens de religion. )>

Il me semble que Pierrefleur représente assez exactement le caractère vaudois : c'est un esprit calme, réfléchi, exempt de fiel, nullement agressif, peu friand -de nouveauté et préférant la paix du statu quoy subissant avec résignation les faits accomplis, se repliant sur lui-même et remâchant son chagrin, plutôt que de se répandre en bruyantes clameurs ou de se révolter ouvertement; âme patiente et passive, ayant, pour tout

dire, la longue endurance des races campagnardes; avec cela, respectueuse des choses de la religion, mais aussi solidement attachée à ses intérêts temporels, et considérant volontiers les événements d'un point de vue un peu terre à terre. Il est à cet égard un mot de Pierrefleur qui achève de le peindre ; il raconte comment les commis et les ambassadeurs de Berne et de Fribourg partagèrent entre ces deux villes les biens des églises, à Grandson, à Orbe : « Est à noter, dit-il, que quant au partage de Targenterie, comme calices, ciboires, et autres choses qui étaient d'argent, le tout se partageait à belle balance par les dits ambassadeurs. Les dits affaires être ainsi faits et démenés, s'en partirent les dits seigneurs et s'en tomèrent en leur pays en emmenant les biens meubles de nos Eglises. Et voilà le bien et le profit dont nos luthériens sont cause. »

Les trois chroniqueurs qui viennent de nous occuper nous ont conduits insensiblement en pleine époque de la Réforme. Il est temps d'aborder ce grand sujet. Mais je me hâte de prévenir le lecteur qu'il ne trouvera pas dans le chapitre qui va suivre une histoh^e même abrégée de la Réformation dans la Suisse française; ce sujet a été traité maintes fois, sous ses diverses faces et dans ses parties essentielles, par des écrivains dont les ouvrages sont devenus populaires; je suis en droit de supposer connues les diverses péripéties de cette grande révolution religieuse et morale et de m'attacher plus particulièrement à étudier, au point de vue littéraire, ceux qui en furent les promoteurs et les chefs : Farel, le défricheur intrépide, le pionnier de la Réforme ; Viret, son auxiliaire, le vulgarisateur habile et disert des doctrines nouvelles; enfin le législateur, Calvin, avec son ami et son successeur, Théodore de Bèze.

Guillaume Farel, — Neuchâtel centre de la Réforme française. — Pierre Viret. — Antoine Froment. — Calvin à Genève. — Théodore de Bèze. — Sébastien Castalion.

Farel, Calvin ! Deux serviteurs bien diflférents de la même cause.

Le méridional Farel a en partage la fougueuse éloquence, l'élan et la confiance hardie d'un preneur de villes. Le Picard Calvin a l'esprit tranchant et tenace, une intelligence lucide rompue aux études juridiques et servie par une plume acérée. L'homme du midi était fait pour conquéiîr ; l'homme du nord pour conserver et discipliner la conquête. Farel en eut le sentiment si distinct, qu'il s'effaça spontanément devant Calvin le jour où il le contraignit par les a tonnerres » de sa parole de demeurer à Genève, qui avait besoin de son génie.

Nous ne referons pas la biographie détaillée de Farel. On sait qu'il naquit près de Gap en 1489, qu'il étudia à Paris les lettres, les sciences, la théologie, et qu'il était alors, suivant son propre aveu, plus catholique

que le Saint-Père : (( La papauté n'était et n'est pas tant papale que mon cœur Ta été. » Le jeune et fervent dévot, après d'intimes entrettens avec Lefèvre d'Etaples, sentit chanceler sa foi en Tefïicacité de Tintercession des saints et se mit à apprendre le gi'ec et rhébreu pour pouvoir étudier la Bible. Pour la plupart des libres esprits d'alors, c'est la Renaissance qui les a conduits, par une pente naturelle, à la Réforme. L'inverse semble s'être produit pour Farel : l'érudition fut moins pour lui un but qu'un moyen ; c'est la soif de la vérité religieuse qui l'a poussé à devenir un humaniste, Farel était un homme d'action, non un homme de lettres, un prédicant intrépide plus qu'un savant docteur, un apôtre plus qu'un théologien. Il avait surtout une âme ardemment religieuse, où paraît avoir dominé le sentiment de l'adoration.

Lorsque éclatent les premières violences contre les i^ovateurs, il s'enfuit en Dauphiné, porte l'Evangile aux siens, puis bientôt passe en Suisse, sans propos bien arrêté. C'était en 1523. Nous le trouvons tour à tour à Zurich, à Bâle, à Berne, auprès de Zwingle, d'Œcolampade et de Haller, ajoutant l'ardeur du néophyte à la vivacité naturelle de son tempérament. Puis il séjourne à Strasbourg, alors le quartier-général des novateurs ; de là, il marche à l'assaut de Montbéliard, et y plante le drapeau de l'Evangile. Il se fait partout des amis, mais qui tremblent un peu devant l'impétuosité de son zèle. Œcolampade l'exhorte avec une fermeté paternelle à mettre de l'eau dans le vin généreux de sa conviction récente : a Autant tu es enclin à la violence, autant tu dois t' exercer à la douceur... Les hommes veulent être conduits et non traînés. »

De retour en Suisse à la fin de 1526, il prêche la réforme partout où la langue du pays n'est point un obstacle à sa mission ; il gagne à sa cause Aigle, Morat, Bienne, Neuchâtel, Orbe, Grandson, et entraîne sur ses

pas des disciples auxquels il communique sa Hamrae, entre autres Viret. Il pousse jusqu'au fond des vallées vaudoises du Piémont, où des frères lui tendent les bras, et à son retour (1532) entre pour la première fois à Genève, qui va devenir, grâce à lui, le point d'appui de la Réforme française.

Six ans auparavant, les Genevois s'étaient débarrassés du duc de Savoie ; il leur restait à se défaire de leur évêque : Farel arrivait à point nommé ; mais la résistance devait être énergique. Il se jeta dans la lutte avec cette audace qui ressemble à de la folie et qui n'est que l'héroïsme de la foi. Après avoir, dans l'espace de quelques jours, risqué plusieurs fois sa vie, il dut quitter la place, laissant à l'adroit Froment le soin de poursuivre l'œuvre commencée. Rentré à Genève avec les Bernois, sa parole orageuse précipita si bien le cours des événements, qu'en 1535 la messe fut abolie et que la Réforme put être solennellement adoptée l'année suivante. Farel se demandait alors avec une juste anxiété ce qu'allait devenir son œuvre dans cette cité en proie à tant de passions contraires, de querelles intestines, où Rome avait encore des partisans nombreux, où l'indiscipline régnait parmi les adhérents du culte nouveau.

C'est à ce moment que Calvin paraît. Le jeune docteur de vingt-six ans, déjà renommé en France, comptait passer quelques instants à Genève; Farel, qui a sur lui l'avantage de l'âge, lui enjoint de demeurer:

«r Maître Guillaume Farel, raconte-t-il, me retint à Genève, non pas tant par conseil et exhortation que par une adjuration ê}X)nvantable, comme si Dieu eût d'en haut étendu sa main sur moi pour m'arrêter. J'avais délibéré de passer par ici légèrement, sans arrêter plus d'une nuit en la ville. Or un peu auparavant la papauté en avait été chassée par le moyen de ce bon personnage et de maître Pierre Viret ; mais les choses ficelaient point encore dressées en leur forme^ et y avait des divisions et factions mauvaises et dangereuses entre ceux de la ville. »

Farel fut instruit de la présence de Calvin :

« Sur cela Farel, comme il brûlait d'un merveilleux zèle d'avancer TEvangile, fit incontinent tous ses efforts pour me retenir. Et après avoir entendu que j'avais quelques études particulièi-es auxquelles je me voulais i-éserver libre, quand il vit qu'il ne gagnait rien par prières, il vint jusques à une imprécation : qu'il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d'études que je cherchais, si en une si grande nécessité je me retirais et refusais de donner secours et aide. Lequel mot m'épouvanta et ébranla tellement, que je me désistai du voyage que j'avais entrepris*. »

C'est ainsi que Calvin, Thomme de fer, à Tindoraptable volonté, fut maté par cette parole plus forte que toutes les objections humaines 2. Le sort de Genève s'est décidé dans ce solennel entretien : par une brusque intuition de son génie et de sa foi, Farel avait rivé l'un à l'autre cet homme et cette ville.

Quel était donc le secret de ce Farel pour prendre les villes et terrasser les consciences ? — C'était une âme de feu et de foi, servie par une éloquence souveraine. Dans l'histoire littéraire, Farel, comme tous les improvisateurs de génie, n'occupera jamais une place égale à l'action qu'il a exercée. Que nous reste-t-il de lui ? Des traités en style souvent diffus et lourds. C'est vrai, mais son œuvre, c'est la Suisse française réformée : cela peut suffire à la gloire du plus humble des réformateurs, de celui qui eut plus que tout autre l'art sublime de l'oubli de soi-même. Il a réformé nos contrées-, par quoi je veux dire qu'il a communiqué à nos populations endormies la première étincelle. D'autres après lui ont entretenu la flamme, mais c'est lui qui Ta allumée, au péril de sa vie ; la figure du (( cliétif prédioant » de Gap, avec ses yeux ardents et sa barbe rousse

inculte, domine l'époque héroïque de notre Réformation.

1) Préface des Commentaires sur les Psaumes.

2) Calvin craignait Farel comme sa conscience, a dit énergiquement M. L. Vulliemin.

Mais il faudrait « avoir entendu le monstre lui-même. » Comment nous représenter cette éloquence redoutable qui déchaînait les foules sur les sanctuaires pleins d'images taillées, qui tenait tête aux huées, bravait les menaces et tonnait plus fort à mesure que grandissait Forage ! Nous ne pouvons plus l'analyser dans tous ses éléments, ses moyens d'action et ses procédés; mais les effets en sont constatés par l'histoire : cette parole a accompli des révolutions. Farel fut, a dit Mignet, « le plus entraînant des réformateurs. » Il était doué d'une voix puissante et chaude, qui s'imposait aux auditoires les plus rebelles ; il avait le geste d'une énergie singulière ; il parlait avec une abondance, une verve, une couleur inconnues dans nos calmes contrées; il avait par-dessus tout ce don mystérieux, l'autorité, et cette force qui décuple toutes les autres, la foi. Il se sentait invincible : (( Par la parole de Dieu, je suis assuré, tant que je la porte purement, de n'être vaincu par raison, et j'ai promesse de Dieu d'avoir bouche et sagesse, à qui tous adversaires ne pourront résister \ »

Quelques traits de ses discours populaires nous ont été conservés par la chronique et la tradition ; ces brusques élans d'éloquence ont un caractère commun, qui contribue à en expliquer l'effet prodigieux : l'àpropos dans l'audace. Farel n'a pas seulement la fougue qui se jette en plein péril et brave l'adversaire; il a l'intuition très sûre du moment psychologique, où il importe de frapper un grand coup pour enlever le succès ; son œil pénétrant discerne le point faible ; son vif esprit trouve instantanément la repartie qui écrase, le mot qui cloue l'adversaire au sol. Ses contemporains parlent volontiers de ses tonnerres : Tua ïlla fulguray lui écrivait Calvin; nemo tonuit fortius, dit de lui Théodore de Bèze. La soudaineté et le roulement de la foudre, voilà l'image de sa parole : Farel fut un orateur d'ins-

1) Lettre à tous coeurs affamés.

piration brusque et instantanée. Nul jouteur ne devait être plus redoutable dans ces luttes ardentes de la jue et de la place publique, où le triomphe appartient moins à Téloquence savante qu'à l'escrime alerte et vigoureuse.

A Neuchâtel, il prêche une première fois en décembre 1529, au cœur de la ville, et saisit aussitôt l'attention et la conscience de la foule : « Ce sermon, dit une chronique, fut d'une si grande efficace, qu'il gagna beaucoup de monde. » Et tel était le prestige de l'orateur que la rigueur de la saison ne pouvait retenir les Neuchâtelois à leur foyer : à peine voyait-on le petit homme à barbe rousse arrêté à quelque carrefour, que le peuple accourait pour l'entendre : « Nous leur avons annoncé la Parole, écrivait Farel, aux portes de la ville, dans les rues, dans les granges et dans les maisons. )) Un jour, des jeunes gens aflBchent sur les murs un placard portant ces mots : « Tous ceux qui disent la messe sont des larrons, des voleurs et des séducteurs du peuple. » Farel, traduit en justice, au lieu de biaiser, accepte hardiment la lutte sur le terrain où ses partisans l'ont portée : « Eh ! bien, oui, s'écrie-t-il, où y a-t-il des meurtriers et des voleurs plus redoutables que ceux qui vendent le paradis et qui anéantissent les mérites de Jésus-Christ ? » Vainement les chanoines objectent, avec quelque raison, que la question n'est pas là: Farel a vaincu ; sa réplique était le mot qui répondait à la conscience du peuple.

Une autre fois, il prêche en plein air ; la foule le conduit dans la vaste chapelle de l'Hôpital; Farel monte en chaire et trouve aussitôt un rapprochement pittoresque : (( Il paraît que, comme jadis Christ est né dans une étable pauvrement, à Neuchâtel aussi l'Evangile doit naître parmi les infirmes et les pauvres. »

Nul orateur populaire n'avait plus que lui le mot de la situation qui électrise une assemblée; on le vit bien

le 23 octobre 1530, jour où la messe fut abolie de fait à Neuchfttel. Farel prêche à THôpital, qui ne suflBt plus à contenir Tauditoire. Par une inspiration subite il s'écrie : « Pourquoi faire moins d'honneur à l'Evangile que les papistes n'en font à la messe ? N'est-ce pas à l'église que l'Evangile doit être prêché ! » Ce mot, comme l'a dit l'historien de la Réforme neuchâteloise *, fut une étincelle dans un tas de poudre ; un seul cri retentit : « A l'église ! » La foule entraîne maintenant l'orateur qui l'a déchaînée ; le flot furieux monte vers le Château; les chanoines et leurs adhérents sont bousculés, le sanctuaire de Notre-Dame est forcé, la foule l'envahit. Farel monte en chaire : à sa voix puissante, le tumulte s'apaise. Que dit le réformateur en ce jour mémorable ? La majesté de cette heure décisive dut lui inspirer d'incomparables accents ; la chronique se borne à nous apprendre qu'il prononça « l'un des plus forts sermons qu'il ait jamais faits. » A cette harangue enflammée, la foule répond tout d'une voix : « Nous voulons suivre la religion évangélique; nous et nos enfants, nous voulons vivre et mourir en icelle. »

Puis la multitude, que Farel renonce à contenir, se jette sur les images des saints, fouille les chapelles, marche à l'assaut des autels, se distribue les objets sacrés, éparpille les hosties... Scènes déplorables, que nous n'essayons pas de justifier, et où l'art ne fut pas moins outragé que la liberté et le droit : sculptures de prix, peintures naïves, antiques vitraux, tout cela disparaît dans la tourmente... Mais la conscience religieuse du peuple était désormais affranchie ^

Nulle part Farel ne trouva comme à Neuchâtel, en dépit des pouvoirs alliés de l'Etat et de l'Eglise, un

1) Frédéric Godet, Histoire de la Héfomxation et du Refuge dans le canton de Seuchàtel.

2) Voir, sur ces événements et les discussions de faits auxquelles ils peuvent donner lieu, la lettre de Farel du 27 octobre 1530, et les notes du savant éditeur de la Correaponilance de» réformateurs (T. V. p. 417 et suiv,).

écho aussi immédiat dans l'âme de la foule, une énergie morale aussi brusquement réveillée. La nouvelle croyance, comme Ta si bien dit Thistorien F. de Chambrier, s'est établie « sans le souverain, sans les seigneurs, sous leurs yeux et malgré eux. » Partout ailleurs, a remarqué M. Sayous, Farel n'a triomphé qu'après deux combats successifs; à Neuchâtel, il ne fut pas même vaincu dans le premier combat. Ce peuple et cet homme étaient faits l'un pour l'autre. Aussi Farel s'attacha-t-il d'une affection spéciale à la petite ville dont il devint le pasteur et où il voulut mourir.

Grâce à cette prompte acceptation de la Réforme, Neuchâtel fut, pendant un peu de temps, mais très réellement, le foyer de la propagande protestante en pays français. Mais avant d'entrer à ce sujet dans quelques détails, essayons de marquer en peu de mots la valeur de Farel comme écrivain et polémiste.

« Je n'ai rien écrit que par grande contrainte, a-t-il dit, et même quand j'ai écrit, je ne voulais point que mon nom y fût mis. » C'est à la prière d'Œcolampade que, dès son arrivée en Suisse, il écrivit son Sommaire et brève déclaration d'aucuns lieux forts nécessaires à un chacun chrétien. La plus ancienne édition qu'on en ait conservée est celle de 1 534, publiée à Neuchâtel, chez Pierre de Vingle; on n'en connaît que trois exemplaires, dont un est la propriété d'un pasteur neuchâtelois. Farel le réimprima plus tard en y apportant des développements qui n'ont pas amélioré l'ouvrage primitif; nous préférons le pur Farel, tel qu'il était avant d'avoir subi l'influence théologique de Calvin : son style était alors plus naturel, plus limpide, moins empêtré de dialectique. Le Sommaire est le plus ancien exposé en langue française des principaux points de la doctrine évangélique ; c'est un modèle de simplicité et de clarté ; la polémique n'y joue qu'un rôle secondaire; l'auteur veut édifier, enseigner, fortifier dans la foi ses lecteurs; il

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expose sous une forme populaire un christianisme tout pratique. Son chapitre sur l'éducation, dont nous reproduirons plus loin quelques passages, est un manifeste très remarquable de l'esprit de la Réforme et suffirait à expliquer le succès de ce substantiel opuscule. Dans l'édition de 1552, Farel, fidèle à son habitude d'effacement modeste, rend un complet hommage à Calvin et à cette « belle ImtUution, » grAce à laquelle les lecteurs a n'ont, dit-il, plus besoin de ma petitesse; » il eût pu ajouter que son Sommaire avait précédé de plusieurs années Y Institution chrétienne.

Citons, sans nous y arrêter longtemps, deux traités de polémique : le Glaive de la Parole et Du vrai usage de la Croix. Ce dernier, précédé d'un avertissement de Pierre Viret, date de 1560; il combat la superstition qui attribue à la croix elle-même les mérites et les vertus rédemptrices qui appartiennent au crucifié. L'auteur ne craint pas de s'insurger ouvertement contre l'autorité des Pères de l'Eglise, (( qui se sont oubliés eux-mêmes, )> pour leur opposer l'autorité exclusive de la Bible» « source de la doctrine de Dieu. » Et c'est avec sa sincérité et sa chaleur d'accent ordinaires qu'il se déclare prêt k braver, la Bible à la main, même les anges du ciel. Farel a souvent, à défaut d'élégance et de rapidité, un ton familier et brusque, certaines apostrophes vigoureuses, qui sont comme un lointain écho de sa retentissante parole: «0 cruels et inhumains chefs de peuples, qui vous enivrez du breuvage de la grande prostituée de Babylone, que répondrez-vous devant Dieu ? »

Le plus intéressant de ces écrits est, à mon goût, celui où il raconte comment lui, « tellement souillé de bourbier et fiente papale, » il fut amené à la connaissance du pur Evangile : VEpître à tous seigneurs et peuples n'est pas seulement une précieuse source biographique; il y a dans ces pages le charme particulier

d'une confidence intime et cette poésie pénétrante qui s'attache à l'évocation des anciens souvenirs. On croit assister aux pieux entretiens du jeune étudiant avec son maître Lefèvre d'Etaples, et l'aube incertaine de la Réforme apparaît dans ces simples mots : (( Souventes fois, il me disait que Dieu renouvellerait le monde, et que je le verrais... La sainte parole de Dieu commença à avoir le premier lieu en mon cœur... Je connus et commençai à juger que tout ce qui n'était selon la parole de Dieu, tout était péché, méchant et maudit, et que les lois et traditions humaines qui chargent les consciences étaient toutes abominables. » Une fois la lumière trouvée, les devoirs de l'apostolat se sont irrésistiblement imposés à sa conscience : (( Ne serais-je point merveilleusement ingrat, si jour et nuit je ne pensais à un si grand bien, en travaillant que le mal auquel j'ai tant été détenu soit chassé et que tous en soient délivrés. »

Farel eut la douleur de voir Calvin mourir avant lui ; il eût volontiers donné sa vie pour conserver cette grande lumière à l'Eglise : (( Oh ! que ne suis-je en son lieu retiré, et que lui, tant utile, tant servant, n'est en santé ici ! » Un an plus tard, Farel, âgé de 76 ans, mourait à Neuchâtel. Sa vie avait été une continuelle paraphrase du mot de Jean-Baptiste : «Il faut qu'il croisse et que je diminue ! » Il n'avait, on l'a dit, d'orgueil que pour la cause qu'il servait. Instrument d'une œuvre qui n'était pas la sienne, mais celle de Dieu, il a le saint oubli de sa propre personnalité. A Genève, qu'il vient de conquérir, il s'efface devant Calvin : plus âgé que lui de vingt années, il l'accepte pour guide et se soumet à ses conseils avec la simplicité d'un enfant. Cette humilité, jointe à tant de vaillance, est le trait le plus attachant de sa grande figure ; et lorsque les Neuchâtelois célébrèrent le troisième jubilé de leur Réformation, ils ne purent, pour rendre hommage à Farel en restant

fidèles à son esprit, que graver sur une pierre de leur temple ces seuls mots :

GUILLAUME FÀREL

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