GLOIRE A DIEU
Neuchâtel a embrassé la Réfonne en 1530, c'est-à dire plusieurs années avant Genève ; pendant un court espace de temps et jusqu'au moment où Calvin fit de Genève la capitale de la Réforme française, c'est Neuchâtel qui eut l'honneur d'occuper ce rang et d'être la place d'imprimerie de la religion nouvelle. La première traduction protestante de la Bible en langue française parut à Neuchâtel en 1535 par les soins du savant Pierre Robert, dit Olivétan, et de son compatriote l'imprimeur Pierre de Vingle, « dit Pirot, Picard. » Ils eurent plusieurs collaborateurs, entre autres Bonaventure des Periers, le futur auteur du Cymbalum mundi, qui, au début de sa carrière, montrait, comme aurait dit Farel, (( du goût pour l'Evangile. » Il est mentionné dans la Bible même, sous le nom d'Eutychus Deperius, comme ayant concouru à l'établissement de la table des mots hébreux, chaldéens, grecs et latins ^
Olivétan avait été banni de Genève — où il était précepteur — pour avoir cherché à répandre avec un zèle parfois imprudent les doctrines évangéliques. A la fin de 1532, nous le retrouvons dans les vallées vaudoises du Piémont, où il recueille 500 écus d'or, qu'il envoie à Pierre de Vingle pour l'impression de la Bible : celle-ci fut achevée d'imprimer le 4 juin 1535. On aime
1) Voir à ce snjet l'excellente étude de M. Ad. Chenevière sur Bonaventure des Periers, p. 21 et suiv.
à se représenter Olivétan et ses collaborateurs réunis dans le petit village de Bôle, le 6 mai 1535, juste un mois avant l'apparition de la Bible, et s'entretenant de Tœuvi'e commune : les sentiments qui ont inspiré leur travail sont exprimés dans la belle préface d'Olivétan. Il le dédie, non à quelque prince, suivant le mondain usage, mais à la «pauvre petite Eglise de Jésus-Christ. »
o Vraiment, dit-il, cette offre t'était due comme contenant ton patrimoine, par lequel en pauvreté tu es réputée très riche ; en solitude, bien accompagnée ; en péril, assurée ; en adversité, prospère ; saine en la maladie, et vivifiée en la mort... Pauvre petite Eglise,... décrotte tes haillons tout souillés de traditions vaines !... Christ t*aurait-il aimée en vain ? Lui veux-tu point donner ta foi ?... As-tu doute? As-tu peur? Pauvrette, n'est-ce pas lui qui donne la vie immortelle ? Viens donc hardiment I Viens avec ta cour : tes injuriés, tes emprisonnés, tes bannis I Viens avec tes tenaillés, tes flétris, tes démembrés ! Il les veut ; car lui-même il a été ainsi en ce monde... j^
Les presses de Pierre de Vingle avaient déjà donné d'autres livres à l'Eglise; dès 1533, « déjecté » de Lyon et après avoir vainement essayé de fonder à Genève un établissement durable, le vaillant imprimeur s'était fixé à Neuchâtel. En août 1533, la première liturgie française, la Manière et Fasson de Farel*, sortait de son officine, en même temps que le Livre des Marchands^ petit pamphlet contre les prêtres catholiques, indiqué comme publié <( à Corinthe. »
L'auteur de ce libelle était Antoine de Marcourt, de Lyon, un des plus habiles écrivains de ce temps et l'un de ceux dont le style a le moins vieilli. Le Livre des Marchands est une mordante satire contre la cour de Rome et contre la vénalité des choses saintes :
^ Viendra au temple quelque pauvre sotte (nommez-la, si vous voulez, dévote) attacher une chandelle contre un pilier : et mon
1) Manière et Fasson qu'on twnt en baillant le saint baptême en la aairUe con^ grégation dé Dieu et en épousant ceux qui viennent au saint mariage et d la Sainte Cène de notre Seigneur, etc.
marchand, qui la regarde, et d'empoigner et de souffler, et pour le prix la revendra à un antre, qui au lieu même la remettra. Et mon marchand, qui fait le gnet, et d'empoigner et de souffler, et à un autre la baillera, qui bientôt la remettra, et le marchand d'empoigner et de souffler ; et, sans cesser, tout le jour ainsi fera. Par quoi bientôt riche se trouvera. Car, comme vous voyez, tout lui retourne, argent et marchandise aussi. »
Plus loin, c'est le pape lui-même qui est pris à partie sous le nom de « chapelier de Rome » :
< Ne fut onoques chapelier qui vendît chapeaux si cher : et selon la conleur on fait le prix. Car s'ils sont rouges, ils sont fort chers ; aussi on en fait un pen mieux ses besognes... Et quand les gentils acheteurs sont par ce grand chapelier ainsi coiffés, et accoutrés de tels rouges chapeaux, lors ils s'en vont de ville en ville, de place en place, spécialement à la cour des princes et rois, faire leur montre et étaler leur marchandise. »
Marcourt fut le premier pasteur de Neuchâtel (de 1531 à 1538). M. Herminjard Ta reconnu pour Fauteur de ces fameux placards qui, affichés, en 1534, dans diverses villes de France et jusqu'à Blois, sur la porte de la chambre à coucher du roi, furent Toccasion d'une persécution sanglante contre les hérétiques. Froment y fait du reste allusion dans ce passage : « Ces placards, qui avaient été faits à Neuchâtel, en Suisse, par un Antoine Marconod *... »
C'est encore Pierre de Vingle qui publia la très curieuse Moralité de la maladie de Chreatienté : à en croire le titre, sorte de défi ironique, elle aurait été imprimée à Paris, <( par Pierre de Vignolle, en la rue de Sorbonne ; » en réalité, elle parut à Neuchâtel en 1533, et eut pour auteur le nommé Malingre, qui paraît avoir été, avec Antoine de Marcourt, le grand fournisseur de l'imprimerie de Pierre de Vingle. Celui-ci publia encore le Sommaire de Farel, dont il a été question plus haut,
1) Il y a eu évidemment une erreur de copie : Froment connaissait fort bien le nom de Marcourt.
quelques recueils de chansons protestantes parus en 1533 et dont il sera question tout à l'heure, enfin la Bible, qui fut sa dernière publication. Dès lors, son nom cesse de figurer dans la correspondance des contemporains; une obscurité complète se fait autour de cet homme qui avait été Tintelligent et courageux auxiliaire des réformateurs ; avec lui l'imprimerie disparaît de la ville de Neuchâtel : elle n'y reparaîtra qu'au bout d'un siècle et demi. C'est Genève qui désormais va alimenter les marchés protestants de l'Europe entière K
Thomas ou Matthieu Malingre (il porte tour à tour ces deux prénoms ^) était né au commencement du XVIm© siècle à Morvilliers-Saint-Satumin, sur les confins de la Normandie et de la Picardie. Devenu pasteur à Neuchâtel vers 1535, il passa de là à Yverdon, où il paraît avoir usé de procédés peu évangéliques, s'il est vrai qu'il ait un jour coifl'é un prêtre catholique d'une bouse de vache. Ses allures déplaisaient à Calvin, qui l'a qualifié de hestioln.
Malingre a été, avant Théodore de Bèze, le poète et l'humoriste de la Réforme dans nos contrées '. Il remplissait les fonctions de correcteur dans l'atelier de Pierre de Vingle, qui imprima en 1533, sous les yeux de Farel, les recueils de chansons mentionnés tout à l'heure et dont voici les titres : Chansons nouvelles demonstrantz plusieurs erreurs et faulsetez desquelles le paovre monde est remply par les miiiistres de Satan; puis Plusieurs belles et bonnes chansons que les chrestiens peuvent chanter eti grande affection de cueur, pour et affin de soulager leurs esperitz et de leur donner repos en Dieu, au nom duquel elles sont composées par rithmes, au plus près dé Vesperit de Jésus-Christ contenu en sainctes escriptures ;
1) Nous empruntons ces détails au savant travail de M. Th. Dufour sur les Livres imprimés à Genève et à Neucfuitel de iôSS à 15i0.
2) Thomas est son véritable prénom.
3) A moins qu'on ne préfère accorder cet honneur à Eustorg de Beaulieu, qui fut pasteur à Thierrens et dont les chansons, souvent harmonieuses et vivement tournées, tiennent une place si honorable dans le Chansonnier huguenot.
enfin les Noëls nouveaulx, au nombre de vingt-quatre. M. Henri Bordîer a tiré de ces recueils et réimprimé dans son Chansonnier huguenot plusieurs pièces de Malingre, par exemple celle qui commence par cette vive apostrophe :
Eveil lez- vous, gentils pasteurs !...
Le poète glissait volontiers dans ses œuvres Tanagramme de son nom, comme dans ce vers :
D'avoir mal fait y me vint mal à gré.
Cette signature bizarre se retrouve dans sa moralité de Chrestientéy et le nom même de l'auteur figure en toutes lettres, sous forme d'acrostiche, dans plusieurs de ses écrits.
Les petits recueils de chansons imprimés à Neuchàtel étaient naturellement poursuivis et supprimés en France, ce qui n'empêcha pas plusieurs de ces couplets satiriques de voler de bouche en bouche, de province en province. Ce fut notamment le cas d'une chanson qui figure dans le premier recueil édité par Pierre de Vingle :
0 prêtres, prêtres, oyez votre chanson . . . 0 prêtres, prêtres, il vous faut marier. . .
Cette amusante ritournelle est fort probablement de Malingre. On possède encore de lui une épître à Clément Marot sur son « département de France , » qui contient des indications intéressantes sur l'émigration française en Suisse. Matthieu Malingre est mort chez son fils Daniel, pasteur à Vuarrens, en 1572.
La comédie allégorique et théologique intitulée Maladie de Chresdieitté est le produit d'une malice ingénieuse et d'un vrai talent satirique. C'est l'histoire de la décadence de l'Eglise et de sa guérison par la Réforme. Péché et Hypocrisie ont peu à peu endoctriné
et séduit la pauvre fille ; le médecin céleste , avec le concours d'un docteur et d'un apothicaire, soignent^ purgent, remettent sur pied la malade. Telle est en deux mots la donnée de la pièce. M. Lenient, qui Ta sommairement analysée \ a remarqué que (( les costumes des personnages sont indiqués avec soin en tête de la pièce, comme si Ton songeait sérieusement à la représenter. » — Mais c'est qu'elle fut représentée en eflPet. Nous en avons la preuve dans la chronique de Pierrefleur, où est signalée, à la date du 2 juin 1549, dans le village de Baulmes, la représentation d'une (( moralité à treize personnages. . . Et s'appelait ladite farce Chreatienié qui était malade. Elle fut jouée à la faveur des Luthériens *. »
L'Eglise réformée, en dépit de l'antipathie de Calvin pour le théâtre et les travestissements, avait donc repris ce moyen éminemment populaire de critique et de propagande, Pierrefleur mentionne en plusieurs lieux des spectacles pareils, entre autres, en 1 558, la représentation à LigneroUes de la Destruction de Jérusaleniy qui fut ((jouée magnifiquement, avec grande assemblée de peuple,... en dérision des prêtres et de toutes gens ecclésiastiques. » Ces exemples montrent assez que le goût des mystères et des farces avait survécu à la Réforme et que les réformateurs ne dédaignaient pas de faire servir ce genre de divertissement au succès de leur cause. Ne voyons-nous pas, en 1546, le Conseil de Genève autoriser la représentation des Actes des Apôtres, espèce de moralité donnée par des «joueurs d'histoires?» Une foule énorme, les magistrats, Viret lui-même, y assistaient, Cop, l'ami de Calvin, tonna du haut de la chaire contre ce spectacle;
1) La Satire en France au XVI' siècle.
2i L'œuvre de Malingre futégalemeni représentée, mais avec de notables cban- (céments, en 1556, à la Rochelle, en présence du roi et de la reine de Navarre, Antoine de Bourbon ei Jeanne d'Albret (Petit de Julleville, Répertoire du théâtre comique).
le Conseil se fâcha, et ce fut Calvin qui se montra conciliant et tâcha d'apaiser Torage.
Revenons à notre malade. Chrétienté, vêtue en honnête dame, parait en compagnie de Foi, revêtue d'une belle robe blanche, d'Espérance, en violet, de Charité, en robe écarlate. Inspiration est habillée en ange, Bon -Œuvre en marchand honnête. Hypocrisie en nonnain — c'était prévu — ; le médecin, l'apothicaire, le docteur portent « le costume de leur état. »
Malingre connaissait le Roman de la Rose : l'entrée d'Hypocrisie rappelle à s'y méprendre les discours cyniques de Faux-Semblant :
Je prêcherai contre avarice.
Mais je serai tenante et chiche ; Je prêcherai contre luxure, Mais je serai pleine d'ordure ; Je prêcherai paix et concorde, Mais je vivrai en grand discorde ; Je prêcherai contre Fivrogne, Et si, aurai la rouge trogne.
Péché intervient à son tour; il s'adresse à Chrétienté, qui commence à éprouver quelque langueur, cherche à la séduire, lui représente qu'elle se porte fort bien et l'invite à se promener un peu :
Allons aux champs, sur la roeée, Vous rafraîchir d'une salade...
— Vous me chantez étrange aubade, Qui dites que je n'ai pas mal.
— Non, vous ferez une gambade ; Ce n'est qu'un sommeil anormal.
Péché entreprend de la réconforter d'un plat de sa façon et s'en va cueillir des « herbelettes ; » Chrétienté se résigne à en tâter :
Je vous attendrai seulette, En cueillant quelque violette, Fleurette, rosette ou bouton.
En dépit des avertissements d'Inspiration, elle avale
le brouet empoisonné de Péché, mais ne tarde pas à en sentir les effets déplorables, qu'elle décrit en triolets:
Le cœur près Testomac me bat, Mon chef fend, mon fiel bout en ire, Je ne demande que débat, Le cœur prés Testomac me bat.
Mes mains entre elles font combat.
Les cheveux de mon chef je tire, Le cœur prés l'estomac me bat, Mon chef fend, mon fiel bout en ire.
Hypocrisie lui conseille des pèlerinages, lui indique des formules et des recettes; la malade annonce Tintention d'aller à Rome, au grand pardon : <( Je donnerai de l'or au pape !.... » — Ici se place l'épisode le plus original de la pièce : parmi les treize personnages figurent un aveugle et son valet, pauvres diables qui passent et repassent dans le drame, où ils figurent le menu peuple, misérable et privé de lumières. L'aveugle implore la charité dp la malade, qui le repousse durement : Chrétienté n'a plus d'argent à donner aux pauvres :
Je Tai voué en autre lieu,
A Saint-Claude et à Saint-Matthieu.
D'ailleurs, elle a le projet de bâtir un temple... A quoi le mendiant réplique :
Nous pauvres gens sommes le temple De Jésus-Christ, a dit Saint-Paul.
Mais Chrétienté guérira : Inspiration, d'accord avec le Médecin céleste, lui fait boire de force le breuvage de grâce préparativej qui agit aussitôt; et de même que l'effet de la salade de Péché a été décrit en triolets, c'est en triolets dialogues qu'est célébrée l'action de la grâce :
Que V0U8 en semble ? — Grâce est douce...
La scène qui suit est bien étrange : c'est une consul-
tation en forme, roulant tout entière sur Texamen de certaine sécrétion qu'il est inutile de désigner plus clairement; le diagnostic est une satire amère de la société du temps : tous les maux dont souflfre Chrétienté sont décrits avec une verve bouffonne, et la cause en est indiquée par un vers, qui revient comme un refrain et répond à tout :
C*est par péché et sa poison.
Le résultat de cet examen, c'est que Chrétienté (( n'a plus rien de sain que le cœur; » tous ses « membres » sont malades, depuis la tête jusqu'aux pieds depuis le haut clergé et les classes dirigeantes jusqu'au peuple ignorant. J'abrège : on administre à Chrétienté la ffrâce purgative, puis un remède bizarre, fait de langues d'homme, de lion, de bœuf et d'aigle (symbole des quatre Evangiles) avec du vin blanc (qui figure l'amour divin). L'apothicaire Bon-Savoir, demeurant à l'Enseigne de la Croix, rue de la Sainte-Bible, prépare ce remède, qui rétablit Chrétienté. Péché et Hypocrisie se retirent en proférant des malédictions. Sur quoi Bon- Œuvre adresse à la convalescente une remarquable exhortation : la grâce l'a guérie, mais elle ne doit point pour cela négliger les œuvres :
Bon œuvre ne vous faut laisser, Mais par la foi faire bon fruit, Car tout arbre sera détruit Lequel bon fniit ne produira.
Aussi, quand l'aveugle et son valet reparaissent, trouvent-ils Chrétienté transformée, pleine envers eux de sollicitude généreuse. La pièce s'achève par un discours du Médecin, sous forme d'acrostiche révélant le nom de l'auteur : Mathieu Malingre.
Cette longue allégorie, d'où les docteurs graves de nos jours pourraient extraire sans peine un exposé
complet de la théologie de la Réforme, n'est ni froide, ni languissante ; elle est sauvée par beaucoup de gaîté, de verve piquante. Nous sommes surtout frappé de la vivacité pittoresque de la langue, de la variété des rythmes employés, de l'imprévu des rimes, qui ajoute à reflfet comique du dialogue, de la dextérité avec laquelle sont tournés les triolets et les rondels semés par Malingre au cours de ce pieux badinage. Si Marot Ta lu, comme je n'en doute pas, il a dû y prendre le plaisir particulier qu'éprouve un maître à se voir imité par un disciple intelligent et habile.
Les représentations de cette moralité et d'autres encore — car on en connaît d'autres — n'ont sans doute pas nui aux progrès de la Réforme parmi le petit peuple de nos contrées. L'emploi de ce moyen de propagande religieuse par le théâtre méritait bien d'être signalé. Ajoutons qu'il ne devait nullement répugner à l'enjoué réformateur du pays de Vaud, qui va maintenant nous occuper.
tf Pierre Viret avait été dès son commencement introduit
aux lettres à Orbe, et puis fut à Paris, où il profita foit bien aux lettres... Fut noté tenir de la reli^on luthérienne, en sorte qu'il lui fut bien de se sauver, et tourna au dit Orbe, en la maison de son père (cousturier et retondeur de drap), où il séjourna jusqu'à ce qu'il fût prédicant... Il tomba eu gninde estime entre les prédicants luthériens ; il se fit compagnon de Guillaume Farel ; et furent ceux qui commencèrent à prêcher la dite loi à Genève, et fut le grand prêcheur au dit Genève. Serablablement à Lausanne, ayant partout grand crédit et autorité... Ses père et mère moururent en la loi luthérienne : le fils les avait à ce endoctrinés pendant que le dit Pierre Viret était tant à Lausanne qu'à Genève... Il fut en grand bruit, tellement qu'il était le plus aimé et avancé des gens et grands seigneurs de sa religion... i»
C'est ainsi que Pierrefleur, le banneret d'Orbe, parle dans ses Mémoires de son corabourgeois Viret, qu'il avait fort bien connu. Viret était né, en effet, à Orbe ^, en 1511, puis avait étudié à Paris (lui-même nous apprend dans ses Disptitations qu'il fut élève du collège Montaigu). H commença à prêcher les idées nouvelles dans son pays avant que Farel y fût venu. Mais c'est Farel qui paraît l'avoir affermi dans sa vocation et entraîné à Genève, où il prit à Tœuvre de conquête une part importante. A vingt-quatre ans, Viret était un orateur si séduisant, que les chanoines de Genève tentèrent (Pierrefleur omet ce détail) de se défaire de lui par le poison. Il possédait une vaste érudition, qui faisait justement redouter sa rencontre aux champions de l'Eglise. Son caractère actif et résolu se revêtait de douceur et de grâce : il était cordial, bon enfant, d'un abord facile, infatigable au travail. Il devint, après la conquête bernoise, le chef des affaires ecclésiastiques dans le pays de Vaud. Mais il ne le resta pas longtemps. Viret prétendait mettre la vie d'accord avec la foi; patriote autant que chrétien, rêvant de régénérer sa patrie par une réforme véritable des cœurs et des mœurs, il voulait assurer aux ministres le droit d'exercer une discipline et donner à l'Eglise de Lausanne l'importance qu'avait celle de Genève. L'autorité bernoise fut contrariée de voir établir dans le pays de Vaud une organisation ecclésiastique qu'elle ne tolérait pas chez elle : un conflit éclata. Viret, mal soutenu par ses concitoyens, fut déposé et banni en 1559. Théodore de Bèze, prévoyant l'issue de cette lutte inégale,
1) A titre de curiosité, notons ici qu'un autre écrivain et orateur célèbre du camp opposé, le cardinal Du Perron, naquit en 1559 à Orbe, d*un père protestant qui avait (ùi la persécution. Rentré en France à l'âge de seize ans, il fut déterminé par le poète Des Portes à embrasser le catholicisme. « Par Du Perron, né en son sein, mais qu'il renvoya à la France, le pays de Vaud fut pour quelque chose dans rétablissement littéraire qui suivit, et ne demeura pas inutile à l'introduction de Malherbe, qui eut, comme on sait, le célèbre cardinal pour patron. ? (Sainte-Beuve, Portrait» conlet}tpwain8, HI).
avait gagné Genève six mois auparavant; Viret Vy rejoignit.
Leur départ fut un rude coup pour la jeune académie de Lausanne ; celle de Genève, fondée à ce moment critique, s'enrichit de tout ce que perdait son aînée :
« Si Berne eût eu la main moins dure et qu'elle eût accordé une honnête liberté à Tacadémie et au clergé vaudois, il est à croire que les lettres auraient fleuri de bonne heure sur les rives du Léman. La commotion imprimée aux esprits par la Réforme, l'arrivée des l'eligionnaires français, étaient des stimulants ; mais Berne voulait des sujets dociles, non des émules ou des supérieurs. Un peuple plus énergiquement trempé aurait résisté ; le peuple vaudois s'accommoda aux circonstances, se fit petit, se retrancha dans Tinsouciance, relevée par une pointe de malice. Une longue dépendance affaiblit les caractères, donna des habitudes de cachotterie, de timidité; on s'accoutuma à réserver son opinion, à user de réticences, à finasser, et aujourd'hui la liberté n'a pas entièrement dissipé ces vieilles habitudes ^. i»
A Genève, Viret fut pendant deux ans, avec Calvin, le prédicateur le plus aimé. Bientôt Tétat de sa santé, gravement ébranlée, le conduit dans le midi de la France; nous le retrouvons à Nîmes, puis quelque temps après à Paris, où sa prédication n'est pas moins goûtée qu'en Suisse,
L'éloquence de Viret, absolument différente de celle de Farel, eut, à ce qu'il me semble, quelque analogie avec celle de François de Sales: Bèze a vanté le charme de cette parole qu'il compare au miel :
fundentem niella Viretum,
Qiio nemo fatiir dulcius
Un autre de ses admirateurs célèbre la vivacité et l'harmonie de ses discours. Farel terrassait; Viret captivait. Dans l'Eglise de Lyon, où il exerça à deux reprises son ministère, son influence fut si considérable, qu'au dire d' Agrippa d'Aubigné, « Lyon avait été pris
1) Rodolphe Rey, Genève et les rives du Léman.
plus par la langue de Viret que par les épées de ses citoyens, d Appelé par Jeanne d'Albret à enseigner la théologie à Orthez, il y mourut en 1571, — sept ans après Calvin, six ans après Farel.
Viret n'est pas le plus grand, le plus puissant des réformateurs ; il en est le plus aimable, le plus séduisant; il représente dans nos contrées l'élément indigène, bourgeois et populaire de la Réforme; il eut parmi les foules une vogue considérable, tandis qu'aujourd'hui il tient un rang plus eflFacé, et que ses ouvrages, devenus fort rares, sont peu connus même des lettrés. Il fut pourtant un des plus habiles polémistes de la Réforme: sa science est solide, ses lectures vastes; il a le don naturel du style, l'imagination qui colore les démonstrations les plus ardues. Son esprit est à la fois enjoué et pénétrant; Bèze le qualifie de « merveilleusement débonnaire ; » en effet, il reflète le caractère vaudois, avec sa fine bonhomie, sa facile tolérance : son œuvre est chez nous le sourire de la Réforme. Ses dons le prédestinaient à l'instruction populaire, et c'est à cette tâche qu'il a appliqué son savoir, sa verve parfois un peu triviale. M. Lenient n'a vu en lui que le a commis- voyageur » de la religion nouvelle. C'est rabaisser sa valeur : de solides qualités apparaissent sous la négligence et la prolixité d'une œuvre hâtivement improvisée.
Ses principaux ouvrages sont V Instruction chrétknne et les Disputatiomi chrétiennesy le premier plutôt dogmatique, le second plutôt satirique. Tous deux sont écrits sous la forme du dialogue, qui offre un cadre amusant, dramatique, très propre à enseigner populairement. Dans V InMrtu^tion, après avoir montré que la loi divine est indispensable dans les sociétés humaines, il fait une exposition familière du décalogue, semée de préceptes pratiques, d'exemples tirés de la vie ordinaire. N'y trouve-t-on pas, à propos de la sanctification du jour
du dimanche, un chapitre (encore actuel, je le crains) intitulé : (( De ceux qui vont au sermon pour y dormir, » Il montre ensuite Timpuissance de Thomme à satisfaire aux exigences de la loi et la nécessité du salut par Jésus-Christ. Il attaque particulièrement, dans son exposé de la théologie naturelley ceux « qui s'appellent déistes, d'un nom tout nouveau, » gens qui ne nient point Dieu, mais ignorent Jésus-Christ, savants, littérateurs, épicuriens d'érudition, dilettantes du doute, en un mot cette catégorie, alors si nombreuse, d'esprits affranchis par la Renaissance et la Réforme, mais qui s'émancipaient au delà des vœux des réformateurs: c( H y a danger, s'écrie Viret, que nous n'ayons plus de peine k combattre avec tels monstres qu'avec les superstitieux et idolâtres. » Et pour les ramener, le voilà qui cherche dans la science du monde extérieur les manifestations de la Providence divine, et qui expose toute une philosophie de la nature, bien propre à nous faire admirer la variété et l'étendue de ses connaissances.
Dans les Disputatiom (1544), Viret s'efforce plus encore de donner à la polémique religieuse un tour enjoué qui la rende accessible à la masse du peuple. Les titres de ces dialogues, Y Alchimie de Purgatoire, Y Adolescence de la Messe, annoncent déjà l'intention de piquer la curiosité des lecteurs. De pareils procédés étaient-ils légitimes? Viret se l'est demandé, et il a jugé prudent de se faire amnistier par Calvin, qui, dans YEpître au hcteur, explique qu'il y a des gens qui veulent être enseignés a d'une façon joyeuse et plaisante. » Il estime qu'il faut « vitupérer » ceux qui composent <( des livres de passe-temps vain et frivole, » mais que ceux qui « induisent les lecteurs à profiter par le plaisir qu'ils leur donnent sont doublement à louer. » Calvin invoque l'exemple des prophètes, qui « ne font nulle difficulté d'user de risées. » A son tour, Viret expose
dans sa Préface le but de son œuvre ; on ne saurait trop insister sur la préoccupation qui Ta fait écrivain : il a poinr but d'instruire et d'éclairer le pauvre peuple, de rassurer <( les pauvres consciences troublées et douteuses; » aussi écrit-il en langue vulgaire, et non en langue latine, (n laquelle n'est pas entendue des pauvres ignorantSj qui ont plus besoin de doctrine et de consolation. » A l'exemple de son Maître, le fils du tondeur de laine a « pitié de cette multitude. » Il est peuple lui-même : il écrit pour ses pareils, pour les bonnes gens de son pays. Il ne fait pas œuvre d'artiste, mais d'apôtre; il lui importe d'être compris, plutôt qu'admiré : « La langue doit servir à la matière, et non la matière au langage. »
« J'ai voulu, dit-il encore, écrire au langage avec lequel j'ai plus de convenance et de familiarité selon ma naissance et nativité... Je ne parle pas le langage attique, ni fort orné et rhétorique, mais m'advient pouvent que je retombe en mon patois ; ou si je me fourvoie en France et que je revienne au pays, je pense que le lecteur favorable supportera bien telles fautes... Connaissant la portée du pays auquel je suis, j'ai quelquefois usé d'aucuns mots qui ne seraient pas reçus de ceux qui s'étudient à la pureté de la langue française ; mais je fais cela pour condescendre à la rudesse et capacité des plus ignorants, qui. entendent mieux ces mots pris de leur langage, que d'autres plus exquis. »
Ainsi, Viret se contente d'être un écrivain du cru; son ambition se borne à rendre la vérité accessible à la masse; il préfère, comme il dit, <( un pauvre laboureur qui connaît son Dieu et Jésus-Christ son Sauveur et les confesse en son rude langage, à tous ces grands poètes, orateurs et philosophes, qui en sont du tout ignorants... » A ses veux, la science doit être « chambrière et servante » de la foi. Le savant doit « enfantiller avec les enfants, user de rusticité avec les rustiques, édifier les pauvres ignorants, ainsi qu'ils édifient les savants, » Cette préoccupation de Viret était si apparente que
Pierrefleur d'Orbe lui fait un grief de séduire de préférence « les pauvres et simples gens, »
Les interlocuteurs des Dùsputations sont au nombre de quatre : un « dévot craignant Dieu, mais encore tout enveloppé de superstition et d'erreur, » qui s'appelle Eusèbe ; puis Thomas, qui « chancelle d'une part et d'autre, » mais cherche loyalement la vérité ; le troisième est Théophile, homme grave, « savant aux lettres divines et humaines » et qui cite couramment les Ecritures et les Pères ; enfin Hilaire, qui — son nom l'annonce — a le mot pour rire, est plus « éventé » que Théophile et défend les mêmes idées en jetant une note joviale dans le débat. A vrai dire, les entretiens de ces quatre personnages sont d'une lenteur parfois désespérante. Viret s'accuse lui-même de « trop grande prolixité ; » il ne sait « ni entrer en propos, ni en sortir. » Les digressions, les anecdotes, interrompent à tout instant la marche du dialogue. Mais je soupçonne que ces (( longueurs » étaient précisément ce qui charmait les lecteurs contemporains de Viret.
La première des Disputations roule sur la question du Purgatoire, C'était un sujet fort important, au point de vue théologique d'abord, puisque la justification par la foi supprimait le purgatoire, mais surtout au point de vue pratique, puisque les messes pour le repos des morts étaient fort lucratives pour le clergé et que le rachat des âmes était devenu une véritable spéculation. Viret insiste soigneusement sur cet abus, sur (( l'avarice insatiable » de ceux qui cr vivent du purgatoire papistique» et qui «dévorent tout le pauvre monde. » Son ironie parfois un peu insistante ne perd aucune occasion de toucher cette corde sensible. Une page de ce dialogue donnera au lecteur une juste idée de l'éloquence populaire et mordante, parfois amère, de notre polémiste :
« Hilaire. lia ne se contentent point des dîmes, prébendes, bé-
néfioes, censés et revenus qn'ils ont, mais faut que toujours nous leur comptions argent frais, depuis que sommes conçus au ventre de notre mère, jusques à cinq cents ans après notre mort, et encore davantage. Si la mère qui nous porte prend quelque petit mal à cause de son enfant, elle fera incontinent un vœu à quelque saint, et fera chanter quelque messe, et portera argent au prêtre, et obligera son enfant à rendre le vœu et faire le semblable quand il aura Tâge. Ne sommes-nous donc pas déjà arrançonnés au ventre de notre mère ? Ne commençons-nous pas à payer tribut avant que soyons nés ? — En après, l'enfant est-il né, il n'aura pas baptême et ne pourra être chrétien si tu ne débourses. Yoilà le bonheur que nous avons tantôt à l'entrée de l'Eglise ! — Faut-il enchrêmer et confirmer l'enfant ? Il faut compter ; car on ne lui impose pas seulement les mains et n'aurait pas le saint chrême qu'il n'y ait argent comptant. — Se veut-il confesser ? Il faut compter. Yeut-il faire chanter des messes et dire des oraisons ? Il faut compter. Veut-il recevoir la cène ? Il lui faut acheter Jésus-Christ à beaux deniers comptants.
Théophile. Encore serait-ce peu de cas de l'argent, si ce qu'ils font était selon Dieu ; mais c'est tout le contraire...
Hilaire, Se veut-il marier ? Il ne se pourra épouser qu'il ne faille compter. Se veut-il faire prêtre ? Dieu sait combien de fois il faut mettre la main à la bourse avant qu'il ait passé par tous leura ordres. Mais aussi se les fera-t-il bien rembourser aux pauvres gens par après ! — Tombe-t-il malade, le faut-il enhuiler et lui bailler son dernier sacrement ? Il faut compter ! Je ne sais comment nous ne sommes tous bons arithméticiens, quand (même) nous n'aurions jamais vu arithmétique ni jetons î Car nous no pratiquons tonte notre vie autre science avec eux. »
Et comme il fait vivement sentir à ses lecteurs cette scandaleuse inégalité devant la mort, qui fleurissait en terre catholique :
€ Les payens avaient pour le moins des cimetières et sépulcres communs pour le pauvre menu peuple, qui ne leur coûtaient rien. Mais entre les chrétiens, il n'est pas seulemeut loisible qu'un pauvre mort soit couvert de terre, si premièrement tu n'as acheté la place et l'espace de terre en laquelle tu voudras être enseveli. Et selon le prix que tn bailleras, le lieu sera étroit ou large, et plus ample et magnifique. Si tu débourses beaucoup, il te sera loisible de pourrir auprès du grand autel ; si tu déboui-ses peu, tu seras en la pluie avec le populaire. »
Pour donner plus d'à-propos à cette âpre tirade^ il cite un exemple récent, connu de tous, qui a fait bruit dans la contrée : « Il y avait en la ville d'Orbe un pauvre couturier nommé Gaspard. Je pense que tu Tas bien connu. Tu sais qu'à grand'peine pouvait-il vivre... » Et le récit va son train sur ce ton familier : le pauvre Gaspard ne put, faute d'argent, obtenir un tombeau pour son petit enfant mort.... Les interlocuteurs se récrient, s'indignent : « Je pense, dît Hilaire avec une ironie qui me paraît saisissante, surtout par l'admirable mot final, je pense que si ce temps eût duré, nous eussions été contraints de ne point mourir, par faute de sépulture. C'est grand cas que ce pauvre petit enfant eût tant de peine de trouver un petit anglet (coin) et un petit coin en la terre pour sa sépulture, et que la terre ne fût pas assez large pour lui I »
Or voyez comme jusqu'au bout cet entretien conserve son accent de réalité locale : le dialogue se termine à peu près par le mot consacré. Allons boire un verre ! — cet étemel refrain du Vaudois, à en croire Juste Olivier. Hilaire fait observer que tout le jour s'est passé (c autour du feu de purgatoire, » qui a mis a l'altération en sa gorge. » « Je ne sais, dit-il, comment les âmes du purgatoire se trouvent de l'eau bénite, mais je me trouve mieux du vin... Puisque vous êtes tous de cet avis, allons donc dîner ! »
La conversation reprend un peu plus tard : elle roule sur l'analogie des cérémonies funèbres de l'Eglise romaine avec les coutumes païennes. « Car qu'est-ce autre chose la religion papale que la continuation et maintenance de la romaine ancienne ? » Viret trace et poursuit avec une précision implacable son parallèle entre les traditions païennes et les usages de l'Eglise catholique, et soutient sa thèse k grand renfort de textes profanes ou sacrés. Le pauvre Eusèbe, fidèle à la foi traditionnelle, demeure accablé sous tant d'éru-
LES RÉFOHMATEURS 7î>
dition, et Viret place dans sa bouche, au début du troisième dialogue, un curieux éloge de la science des réformateurs: (f Je fus hier surpris et assailli au dépourvu... Je connais maintenant par expérience que ce qu'on dit de vous auti'es est tout vrai : car il semble que vous ayez toute la sainte Ecriture sur le doigt, que j'en suis émerveillé. » — N'y a-t-il pas dans ce passage un souvenir personnel? Dans la fameuse dispute de Lausanne, Jacques Drogy, vicaire de Morges, poussé à bout par la grêle de traits et la pluie de citations de Viret et de ses amis, finit par éclater naïvement: «Eh! bien, oui, les prêtres sont ignorants ! Mais que ne leur donnez- vous le temps d'étudier, au lieu de les entraîner à la dépourvue dans une dispute où vous les écrasez sous de longs discours ! »
Si telle était leur érudition, les réformateurs ne dédaignaient pas de l'assaisonner de joyeusetés qui aujourd'hui paraissent singulièrement déplacées en si haute matière. Je n'ai point insisté encore sur le» fortes épîces qui rehaussent la saveur du langage de Viret ; il est en cela pareil à tous ses contemporains. Sa plaisanterie n'est pas toujours fine, tant s'en faut, mais elle est gaie, et frappe juste. On peut se figurer les rires d'un auditoire peu raffiné, lorsque le petit prédicant d'Orbe racontait l'histoire d'un curé du voisinage : a II exhortait ses paroissiens à bien payer les dîmes. Et pour les y mieux inciter, il leur proposait l'exemple d' Abel et de Caïn, disant : Gardez- vous bien de faire comme ce maudit Caïn, qui ne voulait point payer les dîmes, ni aller à la messe. Mais suivez l'exemple du bon Abel qui les payait très volontiers et ne faillait jamais d'ouïr messe tous les jours... » Quelqu'un dans l'auditoire souleva une objection décisive : « Je ne puis entendre cet exemple: car en ce temps ils n'étaient que quatre personnes au monde. Caïn ne chantait et n'oyait point la messe. Puis donc qu'Abel l'oyait, il ne
la pouvait chanter et répondre... Il fallait donc qu'Adam la chantât et qu'Eve tînt la torche. De quoi il s'ensuivrait aussi que les prêtres, pour lors, étaient mariés. ))
Cette anecdote eut tant de succès qu'on la retrouve dans V Apologie pour Hérodote et dans dix autres pamphlets huguenots. Polémique facile, convenons-en, et à laquelle Viret et ses amis se sont adonnés trop volontiers pour la gloire de leur cause.
Nous ne saurions nous arrêter à tous les dialogues satiriques de Viret. Il faut choisir parmi ces richesses un peu encombrantes, nous borner à citer ces titres bizarres, destinés à piquer la curiosité des bonnes gens : Physique papale, Cosmographie infernale, Descente atw Enfers, le Monde à V Empire. Ces libelles, que Ja balle du colporteur promenait de village en village, avaient alors un succès populaire qu'il est difficile de se représenter aujourd'hui. Le Monde à V Empire: ce titre même est un calembour qui fit fortune S et l'on dévorait ce dialogue où Ton trouvait de tout, car il touche à tout, histoire, morale, politique, sous prétexte de faire leur procès à ceux qui se disent chrétiens et de leur prouver qu'ils sont des païens et des idolâtres :
« Ils veulent qu'on leur prêche un Evangile sans repentance et sans ameudemenb de vie. Ils veulent une liberté sous le nom de TEvangile, laquelle leur soit une licence débordée à tout ce qu'il leur plaira. Ils veulent bien être déchargés du joug de l'Antéchrist, mais cependant ils ne veulent rien porter de celui de Jésus- Christ. »
Nous retrouvons dans cet ouvrage, sous des noms nouveaux, les interlocuteurs déjà connus. Le plus amusant est un certain Tobie, qui juge protestants et catho-
1) En général, on a tradait le jeu de mots par le monde allant pire. Ne faut-il pas plutôt s'en tenir au double sens du mot empire, qui | eut être pris comme substantif verbal de empirera Aller à l'empire, c'est aller au plus mat; le monde à l'empire signifie le monde nu plus mal.
lîques avec une égale clairvoyance et énumère les défauts des uns et des autres : (( Tobie, a dit M. Lenient, est un de ces types qui, aux mains d'un homme de génie, deviennent immortels comme Panurge et Sancho Pança. Tel que Viret nous Ta donné, même faiblement esquissé, avec son court bon sens, son langage pittoresque et familier, son air guilleret et narquois, il a sa date et sa place parmi les portraits du siècle. »
Ce Tobie n'est-il pas un peu le Panurge ou le Sancho vaudaisy une sorte de personnification du génie national, fait de beaucoup de bon sens, de passablement d'indécision, de malice sans fiel, mais non sans finesse ? Philosophe bourgeois ou rustique, il assiste à d'interminables controverses, qui lui semblent oiseuses, écoute, sourit, hoche la tête, sans prendre ouvertement partie et pense que ce monde est un singulier monde, qui aurait bien besoin d'être réformé pour de bon :
a Mon père, en son vivant, dit-il, m*a enchargé sur toutes choses d'apprendre ]'art et la science la plus utile, la plus honnête et nécessaire qui pourrait être au monde. Il m'a dit que cette science était Fart de bien vivre et de bien mourir, qui sont choses tellement conjointes ensemble qu'à peine va Tune sans Tautre. Mais la confusion est telle maintenant au monde, que je n'ai encore su trouver maître qui m'ait pu apprendre cette science. »
Viret fut, en somme, un des écrivains les plus féconds, un des polémistes les plus goûtés de notre Réformation. Sorti du peuple, il écrit pour le peuple, son peuple, ses ((chers frères et bons amis de la ville d'Orbe; » il vise à exercer sur eux une action immédiate, à les instruire en les amusant. Son langage s'adapte à leurs goûts, à leurs habitudes ; il est sans apprêt, d'une familiarité un peu traînante et verbeuse; les phrases, chargées d'incidentes, se perdent en lents détours, que Juste Olivier, très indulgent, appelait « leur grâce errante et leur aimable abandon, » et que
M. Lenient, trop sévère, qualifie de « pesanteur helvétique » (c'est savoyarde qu'il fallait dire) et d' « infatigable prolixité. » La pensée du moins est toujours claire chez Viret, les idées s'enchaînent logiquement, malgré des développements excessifs ; il sait où il va, mais il y va sans se presser. Il finit par arriver : heureux si les rares lecteurs d'aujourd'hui l'ont suivi jusqu'au bout Il n'a ni la grâce exquise d'un Amyot, ni la pittoresque imagination d'un Montaigne, ni la sobre vigueur d'un Calvin, ni la vivacité piquante d'un Bèze ; il n'est pas au rang des maîtres. Mais ce modeste professeur du « pauvre peuple » nous est cher parce qu'il est un des premiers prosateurs indigènes, qu'il est proprement nôtre, qu'il représente, par ses défauts mêmes, le pays vaudois et romand, dans un siècle où la plupart de nos écrivains ne nous appartenaient que par adoption.
Faut-il, parmi ces écrivains venus du dehors, faire une place à Antoine Froment, compatriote et collaborateur de Farel? Il a écrit, vers 1548, les Actes et gestes merveilleux de la cité de Ge^iève, complément très instructif des chroniques de Bonivard et de Jeanne de Jussie, puisqu'il retrace les faits qui se sont passés à Genève pendant la captivité du prieur de Saint- Victor à Chillon. C'est la déposition d'un témoin oculaire, qui fut plusieurs fois le principal acteur du drame. On ne peut attendre de lui un récit impartial ; mais la passion même qui l'anime est un avantage littéraire que nous avons déjà reconnu dans le livre de Jeanne de Jussie.
Les débuts de Farel et de Froment à Genève, la fameuse prédication du Molard, les dangers courus par les intrépides novateurs, la mort tragique du chanoine Verly , les prédications de Furbity, docteur de Sorbonne, l'anivée des ambassadeurs de Berne, le séjour des trois prédicants, Farel, Froment, Viret, à l'auberge de la Tête-Noire et la tentative d'empoisonnement à la-
quelle le dernier faillit succomber, la dispute de Rive en 1535, tels sont, sans en énumérer davantage, quelques-uns des épisodes racontés par Tauteur. Je ne saurais trouver son style si prolixe et monotone que le dit M. A. Rilliet: j'y rencontre plutôt ces qualités de vie, de chaleur, de relief, qui sont particulières au récit des choses vues et vécues. Lisez la scène de T empoisonnement de Viret, qui arrache à Froment cette exclamation : (( C'étaient là les salaires, prébendes et bénéfices du commencement de l'Evangile, à ceux qui prêchaient ! )> — Lisez l'épisode comique des gamins de Genève détruisant les images à Saint-Pierre, (c se jouant des marmousets» et donnant ainsi à leurs aînés un exemple promptement suivi : « Et mes petits enfants de courir et sauter après ces petits dieux, et criaient à haute voix au peuple arrêté dehors l'église : Nous avons les dieux des prêtres ; en voulez-vous ? Et les jetaient après eux... » Lisez encore la sortie des Clarisses et comparez l'humoristique récit de Froment avec la relation éplorée de Jeanne; les deux versions s'éclairent et se complètent. Il faut bien croire avec Froment que les sœurs servaient ardemment les intérêts du duc et qu'elles étaient « les meilleurs et les plus subtils espions que les ennemis eussent dans Genève. » Là est la raison de leur ((départie,» qui fut entourée des égards que l'on sait : (( Furent accompagnées et menées fort honnêtement, dessous les bras, comme épousées, par MM. les syndics et conseillers, jusqu'au pont d'Arve. » Lisez enfin le récit du combat de Cologny; voyez-en revenir ces jeunes Genevois de quatorze à quinze ans, (( tout pleins de sang comme des petits bouchers, et tout chargés de dépouilles... » Ces scènes et vingt autres sont évoquées dans leur réalité ; le témoin qui les rapporte s'exprime dans un langage un peu gauche, mais expressif, animé, vivant.
Devons-nous attribuer au même auteur l'écrit histo-
rique et polémique intitulé La guerre et délivrance de Genève f M. A. Rilliet en fait honneur à la femme de Froment, Marie Dentière, ancienne abbesse d'un couvent de Tournay, qui essaya de jouer un rôle dans la Réforme genevoise et qui, avec sa <( langue envenimée, » cherchait, suivant Jeanne de Jussie, h convertir les Clarisses au mariage par des arguments assez peu mystiques. M. Jules Vuy, au contraire, restitue obstinément au mari le libelle Gtierre et délivrance. Nous inclinerions, par des raisons purement littéraires, à nous ranger à la première opinion. Mais ce qui est sûr, c'est que ce petit ouvrage, composé en 1536, est la plus ancienne production littéraire sortie à Genève d'une plume protestante : il raconte avec vivacité l'émancipation politique et religieuse du peuple ; écho des passions contemporaines, il reflète les sentiments du parti vainqueur, comme la chronique de sœur Jeanne ceux du parti vaincu. Il a l'accent du triomphe et respire la conviction joyeuse que la partie est gagnée. Le style est alerte, dégagé, nerveux : (( Que ferez- vous maintenant, pauvres prêtres ? J'ai pitié de vous. Vous étiez ici si gros et gras, si riches et puissants, si bien à votre aise par vos faux miracles !... »
Froment est demeuré à Genève, grâce au sermon du Molard et aussi grâce à sa chronique, l'une des figures les plus populaires de la Réforme. Il était éloquent et courageux. Farel lui avait communiqué sa fiamme, et il était sans contredit plus habile, plus avisé que son maître. Il avait imaginé d'ouvrir à Genève une école où il promettait d'apprendre aux gens à lire et à écrire en un mois, a Ici, ajoutait l'affiche, on guérit aussi gratis plusieurs maladies. » La foule accourut, et sous couleur d'enseigner l'a, b, c. Froment amorçait les bonnes gens. Le charlatan montre bien un peu le bout de l'oreille; mais nous sommes au XVIme siècle, le siècle des libres allures et des excentricités audacieu-
ses: roriginalité n'était pas encore tenue pour une offense à la platitude générale...
La lin du prédicant fut moins brillante que ses débuts : à l'âge des élans généreux, il avait été comme soulevé au-dessus de lui-même par les circonstances ; passé ce moment de sincère et juvénile ferveur, il devait retomber au-dessous de son propre niveau : « Froment, dit Farel en jouant mélancoliquement sur les mots, a dégénéré en ivraie.» Cet aveu même honore Farel ; Viret dénonçait pareillement, et avec une énergie singulière, les ministres indignes; car il y en eut plus d'un. Une commotion telle que la Réforme ne pouvait se produire sans faire surgir des individualités de toute sorte et de valeur très diverse; à côté des convictions graves et sincères, il y avait place pour les enthousiasmes passagers et les adhésions irréfléchies. Toute œuvre humame, même saintement inspirée, est nécessairement complexe, et il oublierait sa psychologie celui qui demanderait à l'histoire un homme sans reproche et une révolution sans tache.
(r Surpassant non point les autres seulement, mais soi-même. » Telle est la belle expression par laquelle Farel rendait hommage à l'énergie extraordinaire de Calvin, au lendemain de la mort du grand réformateur. L'œuvre qu'il a accomplie semble, en effet, dépasser la puissance d'un seul homme. Mais ce qui est peut-être le plus remarquable dans cette carrière de labeur et de lutte, c'est que Calvin ait réussi à façonner, à transformer, à repétrir à son gré le caractère du peuple le plus jaloux de son indépendance, à en faire un peuple
nouveau, marqué d'une ineffaçable empreinte. C'est à ce point de vue spécial que Calvin appartient à notre sujet. Mais il importe tout d'abord de dégager sa viaie physionomie, souvent méconnue ou travestie par Tignorance ou le parti pris. On ne saurait trop insister sur ce point : Calvin est devenu malgré lui le Calvin qu'on lui reproche d'avoir été ; ni son instinct, ni son caractère ne le portaient à jouer le rôle qui s'est imposé à lui, et qu'il n'a accepté qu'après la plus vive résistance *.
Nous avons à cet égard un témoignage qui ne saurait être suspect : le sien. Qu'on reproche à Calvin tout ce qu'on voudra; personne ne s'avisera de mettre en doute la parfaite sincérité de sa parole. Or son ami et son successeur Théodore de Bèze nous a conservé les aveux et les renseignements recueillis de la bouche même du maître.
Calvin était par goût un humaniste plutôt qu'un théologien ; le premier écrit qu'il publia est une œuvre d'érudition littéraire, le commentaire sur le traité de la Clémence de Sénèque. Lorsqu'il quitta la France en 1534, il cherchait beaucoup moins la lutte religieuse qu'il ne tentait de s'y soustraire : a II délibéra de s'en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. » A Genève, Farel l'arrête comme on sait; il objecte ses chères études, ses projets de travaux : Farel doit recourir à des menaces a épouvantables » pour vaincre ses répugnances. Deux ans plus tard, ce fut avec une sorte d'empressement qu'il saisit l'occasion de rompre ses chaînes et de quitter la ville insoumise pour se retirer à Strasbourg. Il nous le dit expressément dans sa célèbre préface des Psaumes :
« Cependant survinrent en la ville séditions les unes sur les antres... Ainsi, combien que je me reconnais être timide, mol et jmsiUamme de ma nature^ il fallut toutefois dès les premiers com-
1) Le « réformateur malgré lui, » l'appelle M. A. Rilllet.
mencements soutenir ces flots tant impétueux... Si est-ce que je ne me trouvai point garni d'une telle magnanimité, que quand on me chassa, .^0 ne m'en réjouisse plus quHl ne fallait. Lors, par ce moyen éfant en liberté et quitte de ma vocation, j'avais délibéré de vivre en repoSy sans prendre aucune charge publique. 1»
Ce n'est certes point là le langage d'un esprit tyrannique et présomptueux, qui cherche à s'imposer aux consciences et qui s'obstine à la lutte. Sur la fin de sa vie, Calvin parlait avec quelque amertume de cette « grandeur et puissance » que lui reprochaient ses ennemis : (( Je voudrais bien, dit-il, pouvoir m'en décharger sur eux. » Et le 20 avril 1564, lorsqu'il faisait ses adieux aux ministres de Genève assemblés autour de son lit de douleur, à cette heure suprême où l'homme n'essaie pas de déguiser la vérité, le réformateur disait à ses frères (( que Dieu l'avait fortifié pour toujours tenir bon, combien que de sa nature U fût craintif Et répéta par deux ou trois fois ces mots : Je vous assure que de ma nature je suis timide et craintif. »
Qu'est-ce à dire, sinon que Calvin, suivant la belle expression de Bèze, avait (( un esprit vraiment héroïque, » de cet héroïsme qui consent à se renoncer soimême pour se livrer corps et âme à un pouvoir supérieur et devenir, en dépit des révoltes de la chair, l'instrument docile d'une grande cause ! Moïse, au moment de sa vocation près du buisson de feu, disait à l'Eternel : (T Qui suis-je, moi, que je retire les enfants d'Israël hors d'Egypte?... Ils ne me croiront point et ils n'obéiront point à ma parole... Envoie celui que tu dois envover. »
Et Moïse y alla, et tira ses frères du pays de servitude.
Que de luttes intérieures chez Calvin avant la soumission complète! Ses lettres, lorsqu'en 1540 Genève le rappela, trahissent un indicible effroi : Cur non potius ad crucem! s'écrie-t-il dans son latin énergique:
(( Que ne me crucifie-t-on plutôt ! » Et il ajoute : « Toutes les fois que je repasse dans ma mémoire les heures misérables que j'ai passées à Genève, je ne peux m'empêcher de frémir des pieds à la tête à Tidée d'y rentrer. Pourquoi me replongerais-je dans ce gouffre dévorant P )> Mais, une fois le sacrifice consommé sans retour, il fut rigide comme le fer, inébranlable comme le roc. Il ne s'appartenait plus : ce terrible dictateur n'était qu'un soldat qui obéit. Il faut lire dans les pages de Bèze le récit des « principaux combats qu'il a endurés» contre «cet amas de sangliers assemblés pour dégâter la vigne du Seigneur. » Il faut le voir, sentinelle vigilante, jour et nuit debout sur les remparts de la ville menacée, faisant tête à tous les ennemis du dehors, se retournant contre ceux du dedans qui ne lui laissent aucun repos. Comment ne pas slincliner devant un si ferme vouloir au service d'une si grande foi !
a SMI est question de vigilance, jamais Satan et les siens ne le prirent au dépourvu... S'il faut parler d'intégrité, il est encore à naître qui lui a vu faire faute en son office... S*il faut mettre en avant le travail, je ne crois point qu'il se puisse trouver son pareil. Outre qu*il prêchait tous les jours de semaine en semaine, le plus souvent et tant qu'il a pu il a prêché deux fois tous les dimanches ; il lisait trois fois la semaine en théologie, il faisait les remontrances au Consistoire... Qui pourrait raconter ses autres travaux ordinaires et extraordinaires ? Je ne sais si homme de notre temps a eu plus à ouïr, à répondre et à écrire, ni de choses de plus grande importance... »
La force surhumaine qui avait passé dans l'âme timide de Calvin s'était communiquée aussi à son corps chétif, car, ajoute Bèze, « il avait un corps si débile de nature, tant atténué de veilles et par sobriété trop grande, et, qui plus est, sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyait n'eût pu penser qu'il eût pu vivre tant soit peu; et toutefois n'a jamais cessé de travailler jour et nuit après l'œuvre du Seigneur. »
LES RÉFORMATE LRS 89
On aura remarqué dans ces lignes le passage qui fait allusion au commerce épistolaii'e de Calvin : « Je ne sais si homme de notre temps a eu plus à répondre et à écrire.,. » Sa vaste correspondance et celle de ses collègues Farel et Viret, mériteraient à elles seules une étude approfondie: les éléments en sont réunis dans la Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française^ ce précieux monument de patience et d'érudition que Ton doit à M. A.-L. Herminjard et dont rhonneur rejaillit sur notre pays tout entier. Les lettres françaises échangées entre Calvin, Farel et Vîret, intéressantes en elles-mêmes, sont en outre une source précieuse d'informations pour Thistoire de la langue: elles ont à cet égard d'autant plus de prix qu'en notre pays il ne reste pas beaucoup de lettres familières de ce temps-là. Mais la plupart des lettres de nos trois réformateurs sont écrites en latin et n'appartiennent à notre histoire littéraire que comme une mine féconde de renseignements sur leur travail et la nature des relations qui existaient entre eux. Elles nous permettent de les surprendre dans l'intimité et dans l'activité de leur vie souvent errante; et certes aucune de ces grandes figures n'a rien à perdre à se montrer ainsi. Ce qui nous frappe en parcourant leurs lettres, ce n'est pas seulement la consécration absolue de ces hommes à l'œuvre qu'ils poursuivent d'un même cœur, mais encore l'accent d'expansion fraternelle qui marque leurs rapports, la virile franchise qui assaisonne leurs mutuelles confidences. Le ton de Calvin avec ses collègues est affectueux et presque tendre ; mais lorsqu'il s'adresse à Farel, sa tendresse, mêlée de respect et de familiarité, a quelque chose de filial : Optime ac mihi duldssime frater,... dit-il à cet aîné qu'il vénère autant qu'il l'aime et qu'il en est aimé.
C'est que la physionomie vraie de Calvin est bien différente de celle qu'on se représente d'ordinaire. Son
plus récent biographe, M. Abel LeFranc \ a pu dire, en s'appuyant sur des preuves tirées de la correspondance de Calvin : (( A aucune époque de son existence, malgré la tournure méditative de son esprit, malgré rinflexibilité de son caractère entier, le réformateur n'a été dans sa vie privée le personnage sombre et concentré qu'on s'est plu à représenter. Sa correspondance le montre, durant ses années d'études, comme un jeune homme d'un commerce agréable, très répandu, aimé et recherché, séduisant tout son entourage. »
Ce que Calvin fut étudiant, il le demeura dans les luttes et les souffrances de l'âge mûr. Il suffit de lire attentivement sa vie, racontée par Théodore de Bèze, pour reconnaître en lui une nature puissamment attractive, qui a su inspirer à des hommes très divers, non point cette sorte de respect trop voisin de la crainte, mais des attachements presque passionnés. On n'a point assez remarqué, je crois, ce trait caractéristique: il contribue pour sa part à expliquer l'immense ascendant de Calvin. Sous sa volonté, on sentait son cœur ; et quand on ne le sentait pas, on savait, pour peu qu'on le connût, qu'il obéissait à une puissante conviction, au devoir tel qu'il s'imposait à lui. L'homme de devoir est souvent, pour ceux qui le jugent à distance, tout autre chose qu'un homme attrayant, mais il n'en reste pas moins, pour les familiers de son âme, un homme de cœur, vir cordatus. Ainsi fut Calvin pour ses nombreux amis.
Il voulut faire de la cité réformée <( une ville aussi pure dans sa foi qu'exemplaire dans ses mœurs *. » Le peuple raisonneur, soupçonneux, indiscipliné, de l'ancienne Genève dut se plier à la rigueur de sa règle et de son dogme. L'esprit « moderne » se récrie, proteste
1) La Jeunesse de Calvin (Paris, Fischbacher).
2) A. Sayous, Les Ecrivains de la Réforme.
au nom du droit des consciences... C'est fort beau, mais ne faisons pas des phrases — c'est si facile! — et jugeons les choses de plus haut, comme Ta si bien fait Marc Monnier lorsqu'il s'est écrié avec son loyal bon sens : « Malgré ce qui nous choque dans sa pensée et dans sa vie, nous persistons à croire que, pour son temps, il eut raison. L'ancienne et joyeuse Genève n'aurait pas tenu devant les armes de ses voisins, les séductions de François de Sales. Fortement retrempée au contraire par la discipline calviniste, cette ville est devenue la cité d'une idée, le foyer d'une lumière qui a brillé trois siècles et qui pâlit aujourd'hui, mais ne s'éteint pas. »
La Bible placée à la base d'un Etat chrétien, l'Eglise constituée à la face des nations hostiles, les mœurs transformées et régénérées, un vaste empire spijituel assuré à la capitale de la Réforme, les études remises en honneur, la cohésion rendue à ce petit peuple que rongeaient les divisions intestines, voilà ce que réalisa pour Genève la volonté de Calvin. Après cela, laissons les modernes bavards déclamer contre lui et, par un naïf anachronisme, juger cet homme extraordinaire à la mesure du XIX™© siècle... Son œuvre suffit à son apologie.
Cette œuvre, dont l'âme d'un peuple fut l'objet, est d'autant plus remarquable, que Calvin n'était nullement, comme l'ont répété beaucoup d'ignorants, le a dictateur, » le <( chef de la République, » une sorte de pape : « Belle papauté ! s'écriait deux siècles plus tard un éminent pasteur de Genève, Jacob Vernet, belle papauté que d'être ministre à Genève avec beaucoup de travail et une modique pension, en demeurant soumis au magistrat comme le moindre des citoyens et en égalité avec quinze ou vingt collègues! Ce n'est pas seulement une prélature K » Ne savons-nous pas, en
1) Lettre» critiques d'un voyageur angUiis.
effet, que ses attributions dans TEglise étaient fort restreintes, qu'il n'avait rien à voir dans le gouvernement de TEtat et que les institutions politiques de Genève n'ont subi de son vivant aucune modification importante? Ne savons-nous pas qu'il fut vingt-trois ans à Genève en qualité de simple habitant, sans avoir même le droit d'électeur, et ne reçut le titre de bourgeois que cinq ans avant sa mort ? Ne le voyons-nous pas cité devant le Conseil pour être admonesté au sujet d'un de ses sermons? Ne dut-il pas, un jour de l'an 1548, faire des excuses aux magistrats pour les avoir blâmés dans une lettre à Viret ? Ses livres n'étaient-ils pas soumis à la censure comme ceux du moindre ministre? Ne dut-il pas lutter jusqu'au bout contre les résistances, les hostilités sourdes ou déclarées ? (( De tous côtés les chiens aboient contre moi, » écrit-il dix ans avant sa mort. On voit assez que les magistrats de Genève avaient conservé leur indépendance en face du gi'and homme K Et c'est pourquoi il est injuste de lui imputer à lui seul les tristes procès criminels de Gruet, de Servet, d'autres encore ; ce sont des juges laïques qui ont procédé à l'arrestation, à l'interrogatoire, à la condamnation de ces victimes de l'intolérance. Calvin était d'ailleurs parfaitement d'accord; car nul homme n'a plus imperturbablement confondu ses propres vues avec la cause de Dieu, ni donné mieux k sa conviction personnelle la valeur d'une vérité absolue. Mais s'il est vrai, comme on Ta dit, qu'il eut au suprême degré (c l'orgueil de la foi, » s'il apporta une passion impétueuse à combattre (( les ennemis de Dieu, )) il faut bien retenir ceci : son influence et son autorité, d'une nature toute morale, ne furent jamais que celles d'un esprit qui impose autour de lui sa supériorité ; il ne régna que par l'ascendant irrésistible de son génie.
1) Voir sur cette question Calvin à Genèi^e, par Amédée Roget {Galerie suisse).
Je ne veux pas étudier ici les écrits de Calvin : ils appartiennent à la grande littérature française, et je n'aurais rien à apprendre au lecteur sur un sujet traité par tant de maîtres. Ce qui importe à cette histoire, c'est de montrer sous quelles formes diverses l'action de Calvin s'exerça sur Genève K
Dans l'Eglise, tout était à créer, et Calvin, qui voulait abAtir un édifice de longue durée,» sentit tout d'abord la nécessité de s'occuper des enfants, de leur montrer ce brièvement, selon leur petitesse, où gît la vraie chrétienneté ; » de préciser, de fixer, j'allais dire de codifier les idées nouvelles, encore fiottantes, et de mettre l'ordre et la lumière dans les esprits : c'est pourquoi, dès 1536, il tira de V Institution son Catéchisme; puis il rédigea, avec Farel, une confession de foi, que le Conseil des Deux-Cents approuva et qui fut dès lors lue chaque dimanche dans les églises. Cela fait, il était urgent de réformer les mœurs : Calvin s'y appliqua en instituant la discipline ecclésiastique, contre laquelle les vieux Genevois, qui n'avaient vu dans la Réforme qu'un moyen d'émancipation politique, ne tardèrent pas à se regimber d'une façon significative *. L'organisation du Consistoire eut l'effet qu'il en attendait : en moins de trois générations, les mœurs de Genève subirent une métamorphose complète ; à la mondanité naturelle succéda cette austérité un peu raide, cette gravité un peu étudiée, qui ont caractérisé longtemps les disciples du réformateur.
Mais un de ses plus puissants moyens d'action fut assurément sa parole : on possède de lui plus de deux mille sermons, répartis sur onze années; ils ont été, en quelque sorte, sténographiés par Jean Budé, Nicolas des Gallars, Jean Cousin, d'autres encore, et, grâce au
1) Voir rariicle Calvin de la France protestante, 2* édition.
2) Les Libertins protestaient, suivant l'estimable cbroniqueur Michel Roset, t de Toaloir vivre en liberté et ne vouloir être contraints au dire des prêcheurs. »
soin qu'ils ont pris, nous pouvons nous représenter la prédication de Calvin mieux que celle d'aucun autre réformateur française C'est son éloquence saisie comme sur le vif, c'est lui-même, plus vivant que dans aucun de ses écrits. Est-il besoin de le dire ? La base de sa prédication, c'est la Bible, seule autorité qu'il reconnaisse, autorité absolue, infaillible, indiscutable, la Bible par laquelle a parlé le Dieu souverain. Il insisrte sur la corruption de l'homme et sa totale impuissance, qui n'ont d'autre remède que la bonté de Dieu. Ses discours ne se distinguent pas seulement par ce don merveilleux d'exposition qui est la marque des ouvrages de Calvin, mais par un caractère essentiellement pratique dont le lecteur sera peut-être surpris. Moraliste sans pitié pour les misères de l'homme, il s'attaque directement à celles qu'il a sous les yeux; aucune catégorie de ses auditeurs n'échappe à son ftpre censure : elle atteint les magistrats, les citoyens, les maris, les femmes, — qu'il exhorte à « torcher, peigner, éplucher » leurs enfants, et, si elles sont nourrices, à <( endurer froid et chaud pour leur donner la mamelle ; » à chacun il prescrit, comriie un service agréable à Dieu, l'accomplissement des devoirs immédiats et journaliers. Aux pasteurs eux-mêmes, ambassadeurs du souverain maître, il enjoint de « maintenir la majesté de Dieu, et qu'ils fassent que la doctrine soit reçue avec toute crainte, — et qu'on ne vienne point rébocquer à rencontre. » Car ceux qui propagent l'erreur sont des ennemis volontaires de Dieu. Aussi ne les ménage-t-il point, en ce rude langage du XV!»»© siècle qui tourne volontiers à l'invective, mais que les circonstances et les mœurs d'alors justifient en une large mesure. Ne l'oublions jamais: Genève était comme en état de siège ; il s'agissait de sauver la Réforme, d'assurer son
]) Voir sur ce sujet Calvin prédicateur, excellente étude de M. Albert Watier* (Genève, Béroud, 1889.)
avenir au sein d'un peuple indocile, qui subissait à contre-cœur les conséquences morales de son affranchissement-, il fallait tout d'abord « lui imposer la police chrétienne ; » Calvin laissait aux prédicateurs de l'avenir le soin de faire l'éducation religieuse des cœurs : c'est le salut d'une société par la régénération de ses mœurs que poursuit cette parole aussi vigoureuse que dépourvue d'onction ; elle s'adi'esse à la conscience publique bien plus qu'au moi de l'individu.
Et pourtant, l'accent humain et tendre faisait-il défaut à son éloquence ? M. Watier, dans l'analyse d'un sermon sur le Sacrifice d'AbraJiam, a relevé quelques traits d'une pénétrante émotion : <r Isaac dit à son père : Mon père... Il n'y a rien qui pût apporter une telle angoisse à Abraham, que ce mot, qui est tant amiable : mon père... Etait-il possible qu'Abraham fût tourmenté jusque-là et qu'il le portât, lui qui n'était ni de fer ni d'axner nan plus que nous ? »
L'artifice oratoire est étranger aux discours de Calvin, qui sont le triomphe de l'éloquence naturelle et sans apprêt. D n'a d'autre préoccupation que de dire ce qu'il pense, quoi qu'il en puisse coûter non seulement à la susceptibilité de ses auditeurs, mais à la langue elle-même: dans la passion de vérité qui l'embrase, il ne recule devant aucun terme populaire, aucun mot du cru, pour se mettre à la portée des auditeurs les plus incultes. Mais son puissant génie éclate jusque dans les familiarités de sa parole, qui rencontre, chemin faisant, des images pittoresquement saisissantes. (( C'est comme d'une vessie, dit-il en parlant de la vanité de l'homme, c'est comme d'une vessie qui sera enflée, ou gonfle (qu'on appelle ici)... Il ne faut que la pointe d'une épingle pour tout crever, et voilà une peau flétrie ! »
Nous possédons dans les sermons de Calvin la forme la plus prime-sautière de son style. N'est-ce point le lieu
de rechercher en quoi consiste proprement la nouveauté de ce style, par quoi l'auteur de V Institution chrétienne a fait époque dans Thistoire de la prose française ?
La clef du français de Calvin, c'est son latin. Essentiellement préoccupé d'être entendu de tous, ce latiniste excellent voulut traiter dans la langue de tous les hautes questions qu'avant lui on ne traitait qu'en langue savante. Il dut pour cela transporter dans le parler courant la netteté lumineuse et la grave simplicité de cette langue classique — la langue du droit — qu'il affectionnait doublement, comme jurisconsulte et comme humaniste. Il s'agissait, en effet, d'élever le français, langue savoureuse et grassement pittoresque, à la hauteur des questions religieuses qu'elle n'avait jamais abordées, de transformer cet idiome gaulois, encore plein des grâces de l'enfance, en une langue virile, instrument de prédication, de propagande et de controverse ; en un mot, de lui assurer, même au prix de cruels sacrifices, une tenue, une dignité conformes à sa noble vocation. Voilà ce qu'a fait Calvin : pour des besoins nouveaux, il a créé un langage nouveau, où dominent la logique et la raison ; il l'a dépouillé des colifichets gaulois et des gentillesses italiennes; il a sacrifié tout ce qui, dans le style, est de pur agrément, ces grâces riantes et charnelles dont les Amyot, les Marot, les Montaigne savent égayer le bon sens. Oserons-nous dire que Calvin a dégauloiaé le français en le retrempant dans le latin et dans le sérieux ; qu'il en a fait une langue tout intellectuelle, essentiellement protestante jusqu'en ses lacunes, peut-être la plus protestante des langues ?
Car c'est bien l'influence protestante qui s'est exercée par Calvin sur la littérature et le style : tout ainsi que l'Eglise catholique elle-même a ressenti dans une certaine mesure l'influence de la Réforme, pareillement la langue — et par suite la littérature, même en
dehors du domaine religieux, — a subi quelque chose de Faction de Calvin. Le français a reçu de cette main puissante une empreinte de gravité, de précision juridique qu'on retrouve dans la langue sobre et forte de Descartes, dans le style si vrai de Pascal, ce style (( paré de sa nudité même, » et jusque dans la langue nette, directe, im peu sèche et sobrement ornée de Voltaire.
Qu'on ne m'accuse pas de confondre l'action de la Réforme avec celle de la Renaissance, qu'on n'objecte pas que celle-ci avait remis en honneur le latin et que le retour aux sources classiques eût suffi à produire la langue de Voltaire. Voyez l'Italie: là, c'est la seule action de la Renaissance qui s'est exercée sur une langue sœur de la nôtre ; or elle a précisément laissé subsister ce joli trop, cet aimable quod resecari possit, que Calvin a sans pitié extirpé du français. A ce point de vue, on peut dire que l'italien est la langue éminemment catholique ; et pour mieux expliquer ma pensée, je dirai, sans craiijte de sembler paradoxal, qu'il y a plus.de parenté entre l'italien et le style de François de Sales, qu'entre ce dernier et celui de Voltaire; que, littérairement, Voltaire est plus près du réformateur de Genève que de l'évêque d'Annecy. Boileau, qui est, lui aussi, dans la tradition littéraire de Calvin, s'élevait contre le style orné et fleuri d'au delà des monts :
Evitons ces excès. Laissons à l'Italie
De tous ces faux brillants Téclatante folie.
Les Chateaubriand, les Lamartine ont précisément rendu à la prose française ce que Calvin lui avait ôté : ce n'est pas sans raison que la naissance du romantisme a coïncidé avec un retour au mysticisme catholique.
Calvin a été parfaitement conscient de l'œuvre de réforme qu'il accomplissait sur la langue. C'est ce que veut dire Bossuet, quand il s'écrie * : <( Rien ne flattait
1) UUtoire de» Variations.
davantage Calvin que la gloire de bien écrire. Donnons-lui donc, puisqu'il le veut, d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle. Sa plume était plus correcte que celle de Luther; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient Tim et l'autre à parler la langue de leur pays. »
Revenons à Genève. Calvin est mort avec l'assurance de la victoire. Rien n'est plus saisissant que sa suprême entrevue avec les magistrats de Genève, alors que, dit Bèze, il « les admonesta de plusieurs choses nécessaires, selon Dieu, au gouvernement de la Seigneurie. » n leur parla en « vrai prophète, protestant de la sincérité de la doctrine qu'il leur avait annoncée, les assuraiït contre les tempêtes prochaines, pourvu qu'ils suivissent un même train de bien en mieux. » Puis il leur tendit la main en les priant a lui pardonner tous ses défauts, lesquels nul n'a jamais trouvés si grands que lui. » — C'est ensuite aux pasteurs qu'il s'adresse, les engageant à persévérer, les assurant «que Dieu maintiendrait et la ville et l'Eglise,» pourvu qu'ils demeurassent bien unis. Qui mesurera l'eflFet produit sur les chefs spirituels et civils de la cité par ces exhortations solennelles du réformateur mourant !
Parmi les créations les plus importantes de son génie, il faut mentionner l'organisation de l'enseignement supérieur. Calvin était convaincu, suivant l'expression de Senebier, a que le meilleur moyen de conserver la pureté de la religion était d'éclairer les esprits.» Un collège existait depuis la Réformation, dans lequel Castalion et Mathurin Cordier avaient professé avec distinction; mais ce ne fut qu'en 1559 que Calvin put réaliser son plan d'Académie. Il y occupa lui-même la chaire de théologie et institua la sévère discipline de l'établissement nouveau: les cours commençaient à six heures en été, à sept heures en hiver. Excellentes habitudes, qui devraient faire
rougir notre siècle! L'Académie, bientôt célèbre, ne tarda pas à attirer du dehors des centaines d'étudiants: elle renvoyait à l'Europe des pasteurs, des professeiurs, des érudits. Elle contribua ainsi, pour ime part incalculable, à propager la doctrine calviniste en France, en Hollande, en Ecosse, en Allemagne, et à lui imprimer son caractère d'unité. L'Eglise catholique elle-même subit indirectement l'influence de l'Académie de Genève: le soin plus attentif des troupeaux, l'étude plus sérieuse des saintes lettres, une prédication plus solide, préparèrent cette Eglise gallicane du XVIIme siècle, qui devait plus à Calvin qu'elle ne s'en est jamais doutée.
Foyer des idées nouvelles, Genève devint tout naturellement la place d'imprimerie du protestantisme. Au milieu du XVIme siècle, la typographie était la grande industrie genevoise, que dis-je? un art, où s'illustraient les Estienne, les de Tournes, les Jean Girard, les Badius... Elle occupait plus de trente ateliers et deux mille ouvriers; ses presses répandaient leurs produits dans toute l'Europe :
< Genève devint le grand arsenal de la librairie protestante, le centre d'où partaient les libelles, les brochures, les facéties, les placards séditieux, avec les bibles, les catéchismes et les sermons. A côté des prédicateurs s'on^anisa l'invisible armée du colportage. Missionnaire d^un nouveau genre, le colporteur descend le cours du Rhin en traversant Bâle, Strasbourg, Mayence, les sept évêchés, toute cette grasse terre d'Allemagne, où s'épanouissaient jadis les abbayes princières et les seigneuries épiscopales. Du côté de la France, il s'arrête d'abord à Lyon, première étape de la Réforme : de là il rayonne sur le Charolais, la Bourgogne, la Champagne et jusqu'aux portes de Paris. Par la longue vallée du Rhône, il s'enfonce au cœur du Midi, dans les gorges des Gévennes, dans les murs de Nîmes et de Montpellier. Infatigable à la marche, cheminant la balle au dos ou trottant sur les pas de son mulet, il s'introduit dans les châteaux, les hôtelleries et les chaumières, apôtre et marchand tout à la fois, vendant et expliquant la parole de Dieu, séduisant les ignorants comme les ha-
biles par l'appât des gravures et des livres défendus. Il a remplacé le ménestrel et le jongleur du temps passé. Cette propagande clandestine eut un effet immense. Ce fut par elle surtout que la satire protestante sMnsinua dans les masses et mina Tantique respect que Ton portait à TEglise romaine K »
L'érudition s'alliait à la propagande religieuse, et Genève, ainsi que nous le verrons bientôt, Genève « capitale d'une grande opinion *, » devenait aussi le rendez-vous des savants et des humanistes. Car la présence du grand réformateur eut cette autre conséquence énorme de faire de Genève, par excellence, la viUe du refuge. De toutes parts, quand sévissent les persécutions, accourent les huguenots: quinze cents familles fi^ançaises, trois cents familles italiennes, plusieurs familles espagnoles, anglaises et flamandes, chassées de leur pays, sont accueillies à Genève, qui leur accorde l'habitation, puis la bourgeoisie. Il devait venir un moment où le nombre des étrangers dépasserait celui des anciens citoyens. Les réfugiés assurèrent le triomphe des réformes de Calvin : ils constituaient une élite sous le rapport de l'intelligence et de la trempe morale ; car ce ne sont pas les hommes vulgaires qui endui-ent la proscription pour leur foi. Tous ces opprimés, apportant leur savoir, leur industiîe et leurs fortes convictions, renouvelèrent Genève. Mais ils ne l'égayèrent pas : « ayant au front la pâleur de l'étude et la tristesse de l'exil *, )> ils contribuèrent à donner à la cité, avec son glorieux renom, son caractère de gravité studieuse et un peu chagrine. Mais aussi, comme l'a dit un écrivain genevois*, cette émigration mêlée au vieux sang indigène, fonna un peuple d'élite, unissant les qualités précises et nettes du Français à la circonspection avisée de l'Italien et à la solidité du Suisse.
1) Lenient, La satire en France au XVI** siècle. T. I.
2) Mignet. — 3) Marc Monnier. — 4} Rod. Rey.
Observons à ce propos que les rares littérateurs français et catholiques qui ont parlé de Genève au XVIme siècle, ont insisté sur son caractère de tristesse, affectant d'y voir comme un indice de remords et presque un signe de malédiction :
J*ai vn dessus leur froDt la repentance peinte,
dit Joachim du Bellay ^, qui ajoute :
L'avarice et Tenvie,
Et tout cela qui plua tourmente notre vie, Domine en ce lien là plus qu'en tout autre lieu.
Je ne vis onques taiit l'un l'autre contredire ; Je ne vis onques talit l'un de l'autre médire : Vrai est que comme ici l'on n'y jure point Dieu.
Un autre poète de la Pléiade, Etienne Jodelle, a écrit trente-six sonnets contre les ministres de la nouvelle opinion. Dans le dix-huitième sonnet, il nous montre les pasteurs protestants
Piqués d'une acre humeur, n'ayant de quoi se plaire Aux lieux de leur exil, l'un sur l'autre entassés, De nombre, de disette et de remords pressés.
Le maître enfin, Ronsart, dans le II© Discours sur les misères de ce temps j attribue à la France les plaintes suivantes contre Genève :
Une ville est assise es champs savoisiens, Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens : Misérable séjour de toute apostasie, D'opiniiltreté, d'orgueil et d'Iiérésie,
Laquelle
App)eiant les bannis en sa secte damnable, M 'a fait, comme tu vois, chétive et misérable.
Ainsi, par la bouche du poète, la France semble reconnaître que tout ce qu'elle perd profite à Genève; et rien n'est plus vrai, rien ne restera plus vrai dans la suite des persécutions.
Appuyé sur les nouveaux venus, Calvin réussit, par
i) Les Regrets.
ses fameuses ordonnances, à faire de Genève la ville austère qu'il rêvait. Chaque père dut élever ses enfants et maintenir ses serviteurs dans la pure doctrine ; le blasphème et les propos déshonnêtes furent châtiés par la loi; le jeu, les divertissements furent proscrits, les règlements somptuaires interdirent le luxe du vêtement, le luxe de la table et des ameublements. Si la trempe des caractères fut fortifiée par un pareil régime, Tart, en revanche, devait y perdre, et Genève désapprit pour longtemps à sacrifier aux Grâces.
Pendant deux siècles, une grande ombre se projette sur sa littérature : l'ombre de Calvin.
L'histoire est merveilleuse en contrastes et se plaît aux antithèses. Si quelqu'un diflFérait de Calvin, et par le caractère, et par les goûts, et par les circonstances de sa jeunesse, c'était celui qui fut son ami, son aide et son successeur. Calvin a l'esprit tranchant et positif du Picard; Bèze a la rondeur et la verve joviale du Bourguignon. L'un a le corps débile, les traits anguleux, l'air d'un ascète; l'autre est un cavalier de belle mine, spirituel, riche, recherché dii monde, (( heureux en dons de grâce, de nature et de fortune K » Le premier a une jeunesse studieuse et sage, débute par de graves travaux; le second mord volontiers aux fruits défendus, s'adonne avec délices à la lecture des poètes païens, qu'il préfère aux Pères de l'Eglise, et publie des JuveniUa^ qu'on lui reprochera toute sa vie, même après. Celili-ci est un dialecticien redoutable, dont la plaisanterie môme a des âpretés corro-
1) Pelletier du Mans.
2) Le vrai titre est Poëmata.
sives; celui-là est un lettré, parfois un poète, qui mêle à Tardeur de sa polémique les gaîtés un peu grasses de Tesprit gaulois. Les Genevois marquaient le contraste de ces deux individualités en disant: ((Mieux vaudrait être en enfer avec Bèze qu'au ciel avec Calvin ! »
Joli dicton, qui me paraît prouver jusqu'à Tévidence que Bèze n'aurait jamais pu implanter la Réforme à Genève, mais qu'il était parfait pour continuer l'œuvre de son maître.
Il avait vingt-neuf ans, quand, en 1548, à la suite d'une maladie grave qui réveilla en lui les impressions pieuses reçues dans son enfance chez Wolmar, il fit ses (( petits paquets » et vint à Genève mettre au service de la cause protestante sa plume et sa parole. Calvin, qui se connaissait en hommes, s'empara de lui et le fit nommer professeur à l'Académie de Lausanne, récemment fondée. Bèze ne fut donc point un initiateur, un défricheur; homme du monde, littérateur élégant, il eut des séductions et des grâces dont pouvaient se passer les rudes héros des premières batailles, mais singulièrement utiles pour consolider après eux l'œuvre qu'ils avaient si virilement commencée.
Quoique français, Bèze appartient à cette histoire à divers titres, qu'il convient de rappeler brièvement. Il demeura neuf ans à Lausanne et exerça une grande influence sur ses jeunes auditeurs de l'Académie. C'est pour ses étudiants qu'il composa sa tragédie, Le mcrifice d'Abraham. Il précéda de quelques mois Pierre Viret à Genève et y continua son enseignement. On raconte que, septuagénaire, Bèze forma pendant deux ans à lui seul toute l'Académie de Genève. A la mort
de Calvin, il hérita tout à la fois de sa tâche et de son
influence : pendant quarante-deux ans, il maintint la tradition de son maître, pour Genève, d'abord, comme
pasteur, professeur, prédicateur, chef de l'Eglise, et pour TEurope aussi, qui reconnaissait en lui le successeur de Calvin et le représentant attitré du protestantisme français.
Lors de la Saint-Barthélémy, Théodore de Bèze mit son infatigable activité au service des malheureux qui affluaient, dénués de tout, dans la ville du refuge. L'œuvre accomplie alors par Genève est une des plus belles pages de son histoire: M. Henri Fazy Ta éloquemment retracée ^ ; il a montré la cité vaillante, qui, oublieuse de ses propres dangers, ouvrait ses portes aux victimes du fanatisme, les abritait derrière ses remparts; les magistrats, les citoyens, se multipliant pour secourir leurs infortunés hôtes, les pasteurs donnant rexemple de tous les dévouements. Genève était alors dans la situation la plus difficile, menacée de toutes parts, faiblement soutenue par Berne, manquant de vivres et d'argent. Ce petit peuple accomplit des prodiges d'énergie, de charité et de patriotisme. Pendant des semaines, ce fut un flot incessant de réfugiés. C'est, nous le verrons, grâce à sa chrétienne hospitalité que Genève put revendiquer comme siens quelques-uns des plus grands noms de l'érudition au XVIme siècle : les Estienne, Casaubon, Scaliger. Ce dernier nous apprend que pendant qu'il était à Genève, on y comptait cent vingt ministres réfugiés. (( Tu aurais peine à croire, écrit Bèze à un ami, combien sont grands le dénuement, la misère, le désastre de tous ces frères, qui semblent échappés d'un incendie ou d'un naufrage. » — Ce que Bèze ne dit pas, c'est qu'il est l'âme de la cité, qu'il soutient les courages, console les affligés, montre leur devoir aux magistrats et aux citoyens, correspond avec les protestants de Suisse, d'Allemagne et d'Angleterre afin d'obtenir des subsides, et fourait ainsi à Genève « le moyen de ne
1) La Saint' Barthélémy à Genève, Mèmoireê de l'Institut national. T. XIV.
pas succomber sous le poids de la tAche qu'elle avait héroïquement acceptée K »
Un simple texte officiel en dit assez sur Tesprit à la fois pieux et guerrier qui animait ce noble petit peuple : le Conseil exhorte le peuple de Genève à tenir ses armes prêtes et hanter les sermons, — On aime à se représenter Bèze prêchant à Saint-Pierre durant ces jours mémorables.
Son éloquence était d'une telle séduction que le cardinal de Lorraine, après l'avoir entendu au colloque de Poissy, s'écriait; (cPlût à Dieu qu'il fût muet, ou que nous fussions sourds ! » Cet orateur, nous l'avons déjà dit, était un poète. Voltaire a écrit sur la cité de Calvin cette malice :
Pour tout plaisir Genève psalmodie Du roi David les antiques concerts, Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers.
Voltaire n'a peut-être pas le droit d'être si difficile ; les <ï mauvais vers » que chantaient les Genevois du XVIme siècle étaient ceux de Marot et de son rival Théodore de Bèze*. Sans doute, ce dernier est inférieur comme psalmiste à son prédécesseur; lisez cependant sa version du psaume 42 :
Ainsi qu'on oit le cerf bruire, Pourchassant le frais des eaux, Ainsi mon cœur qui soupire, Seigneur, après tes ruisseaux, Va toujours criant, suivant Le grand, le grand Dieu vivant...
ou ces vers du psaume 43 :
Car en mes détresses mortelles De ton secours m'as fait jouir, Qui me fait, ô Dieu, réjouir, Caché sous Tombre de tes ailes...
1) H. Aug. fiemus, dans sa notice sur Antoine de Chandieu: — encore un de ces hommes de la Réforme que nous pourrions envisager comme nôtre, car Chandieu a résidé à LAusanne, à Genève, à Aubonne. Nous renvoyons le lecteur à la belle monographie de M. Bernus.
2) Voir à ce sujet Félix Bovet, Histoire du Psautier.
VOUS souscrirez au verdict de Montaigne, qui range Bèze parmi a les bons artisans du métier de poésie, » et vous éprouverez quelque envie de lire son drame. Il fut écrit et joué à Lausanne en 1550. C'est sans doute à Bèze que Ton doit la première de ces représentations d'étudiants devenues si fréquentes dans nos Académies et qui sont une part de notre vie littéraire. Marc Monnier a reconnu dans le Sacrifice d' Abraham «la naïveté des mystères, les qualités d'une œuvre d'art et une véhémente prédication. » — Une prédication, en effet, car l'idée qui se dégage de cette austère tragédie, c'est qu'il faut savoir tout sacrifier à Dieu: patrie, famille, enfants. La Réforme avait besoin de cet héroïsme-là: le peindre, c'était faire de l'actualité.
Après im prologue plus badin que sérieux, destiné à s'assurer l'indulgente disposition des spectateurs, le poète met en scène quatre personnages: Abraham, Sara, Isaac et Satan, sans parler d'un chœur de bergers, qui intervient à plusieurs reprises. L'entrée de Satan est tout à fait piquante : vêtu en moine, il prononce un monologue qui peint d'une manière expressive la fiévreuse activité de l'esprit malin :
Je vais, je viens, jour et nuit je travaille...
puis il établit un audacieux parallèle entre Dieu et lui:
Dieu a créé et la terre et les deux ;
J'ai bien plus fait, car j*ai créé les dieux.
Et, contemplant son froc de moine» il prédit tous les maux que cet habit doit apporter au monde :
. . . Moi qui suis de tous méchants le pire. En le portant, moi-même je m'empire.
La meilleure scène du drame est celle où Abraham enlève Isaac à sa mère ; celle-ci redoute quelque danger mystérieux : un dialogue rapide s'engage entre les époux :
C'est quelque entreprise secrète V
— Mais, telle qu'elle est, Dieu Ta faite.
— Il n'ira jamais jusque là...
— Dieu pourvoira à tout cela.
— Mais les chemins sont dangereux...
— Qui meurt suivant Dieu est heureux.
Les perplexités du père au moment du sacrifice, le combat qui se livre en son âme, les doutes qui le viennent assaillir, sant rendus avec une énergie poignante. Dieu peut-il réellement vouloir la mort de cet enfant ?
Maudit-il pas Gain n'ayant occis
Qu'Abel son frère ?... Et j'occirais mon fils !
C'est Satan, invisible au père, qui lui a souffle,» pour ainsi dire, ces mots de révolte charnelle. Mais bientôt — voyez quelle trouvaille du poète ! — le tentateur lui-même se sent ému du spectacle auquel il assiste :
Bien peu s'en faut que n'en aie pitié !
Lorsque Isaac apprend qu'il va être immolé, son exclamation est simplement sublime : (( Je suis le seul fils de ma mère ! »
Ce n'est point une médiocre imagination de poète que celle qui a rencontré ces accents d'une pathétique simplicité. Malheureusement, si la pensée est élevée et forte, la versification de Bèze a des rudesses et des gaucheries qui, à vrai dire, nous frappent plus encore dans ses psaumes que dans son drame. Depuis sa conversion, on sent que les préoccupations théologiques ou ecclésiastiques l'emportent sur le souci de l'art et de la forme : il est dès lors prosateur plutôt que poète.
Il écrit tantôt en latin, tantôt en français. On sait avec quelle véhémence parfois excessive, avec quel emportement, quelle crudité de langage, et souvent avec quelle verve puissamment bouffonne l'ancien poète des Juvenilia a bataillé sans trêve contre les ennemis de l'Eglise. Le Passavant, cette farce extra-
vagante et digne de Rabelais^ le Cydope et VAne logi' cterij écrits en latin, en font foi. On ne prête qu'aux riches: T opinion des contemporains attribua à Théodore de Bëze tous les pamphlets les plus mordants sortis du camp réformé; on alla jusqu'à lui prêter le Pape malade *, qui n'est qu'une farce grossière, indigne de lui.
Cependant, n'oublions pas la satire de la Cuisine papale, à laquelle il paraît décidément avoir collaboré, avec Estienne et quelques autres. Je n'insinuerai pas que ces allégories gastronomiques furent écrites au sortir de table — l'excuse serait pire que la faute — mais on serait tenté de le supposer. Représentez- vous, avant Scarron, de petits vers ornés de rimes burlesques, semés de gros mots, de saillies épaisses, de coqà-l'âne et de grivoiseries... La dernière satire se termine par la complainte du président Lizet, grand brûleur d'hérétiques, sur la perte de son nez :
Nez né seulement pour boire, Nez, mon honneur et ma gloire...
Nez gourmet de mes désirs, Alambic de mes plaisirs, '
Suce-vin, vide-bouteille, Nez, nez, ma rose vermeille, Hélas ! au moins j'espérais Qu'avec moi tu partirais...
Nez, vrai nez de cardinal.
Mes heures, mon doctrinal.
Miroir de la Sorbonique, Qui ne fus onc hérétique !...
Je m'arrête, un peu humilié pour la Réforme. Etaitil digne de l'œuvre accomplie par ces hommes de foi et de vaillance, de s'oublier à d'aussi plates et vulgaires facéties ? A défaut de dignité, ne devaient-ils pas avoir au moins du goût ? — Mais non, cette époque de
1) M. Lenient n'hésite pas à le considérer comme l'auteur du Pape malade. On trouvera ses raisons et l'analyse de la pièce au T. II, p. 293 et suiv. de la Satire au XVI** siècle. M. Petit de Julleville, en revanche, soutient l'opinion contraire. {Répertoire du Théâtre comique, p. 93.)
passions ardentes, de fantaisie débridée — le siècle de Rabelais — n'a pas connu le goût et la mesure. On est heureux de penser que ni Calvin, ni Farel n'ont trempé dans la Cuisine papale. On voudrait être sûr qu'ils l'ont réprouvée.
Parmi les ouvrages avoués par Bèze, le plus digne d'être relu c'esf sa Vie de Calvin. Sans doute elle est écrite sur le ton du panégyrique, mais elle est empreinte d'un irrésistible accent de sincérité. La figure ascétique de Calvin, avec sa volonté puissante, son humilité, son désintéressement, sa résignation dans les souffrances cruelles des derniers jours, se détache en relief en cette narration d'un style chaud et vibrant. Et surtout on y sent à chaque ligne un attachement respectueux et profond pour le réformateur.
Avec plus de grâce et d'élégance que Calvin, Bèze lui est cependant inférieur comme écrivain; il n'a pas la même fermeté de diction, ses sermons ont vieilli davantage, et l'on cherche, parmi ses livres mnombrables, celui qui résume le mieux les dons de ce brillant esprit. Ce n'est point sans raison que M. Lenient a comparé Bèze à un grand polémiste du siècle suivant, Arnauld : tous deux furent « de ces grands batailleurs qui laissent derrière eux des œuvres qu'on ne lit plus et un nom qu'on n'oublie pas. »
Passons un peu dans le camp des opposants et saluons avec respect celui qui eut l'honneur de proclamer, en face de l'orthodoxie triomphante de Calvin, la tolérance en matière religieuse. Sa vie fut une longue suite de souffrances courageusement supportées. Né dans une humble condition, en 1515, près de Nantua, Sébastien Castalion avait, au cours de ses fortes études, embrassé les doctrines de la Réforme, et s'était rencontré à Strasbourg avec Calvin, qui plus tard l'appela à la direction du collège de Genève. Mais
iiO CHAPITRE II
Castalion entendait faire du principe du libre examen une réalité et ne recevoir ses convictions que de rétude personnelle des Ecritures. Il n'en fallait pas plus pour se brouiller avec Calvin, et lorsque Castalion osa proposer de retrancher de la Bible le Ca^itique des CantiqueSy nier la descente aux enfers, l'élection et la prédestination, il se vit forcé d'abandonner sa chaire et de se retirer à Bâle.
Il y mena une vie misérable, réduit, pour subvenir aux besoins d'une famille nombreuse, à labourer la terre et à repêcher les épaves que charriaient les flots du Rhin. Accablé de toutes parts, déclaré hérétique à la fois par Rome et par Genève, il se défendit dans une apologie dont la modération contraste avec le style virulent de Bèze et de Calvin. Sa protestation contre le supplice de Michel Servet acheva d'exaspérer ces derniers. On peut voir dans la Vie de Calvin avec quel mépris amer l'auteur traite l'ancien régent de Genève: «Cet esprit, naturellement enclin & se plaire en soi-même, se plongea tellement dans sa vanité, qu'à la fin il s'y est noyé... Il condamna le Cantique des Cantiques f comme un livre sale et impudique; ce qui lui étant remontré, il dégorgea publiquement mille injures contre les pasteurs de cette Eglise... Convaincu de manifeste malice et calomnie, la justice lui ordonna de sortir... »
Il n'est que trop prouvé que Calvin et Bèze ont manqué complètement de charité envers Castalion. L'infortuné finit par obtenir à Bâle une chaire de professeur de grec, et mourut en 1563, onze ans plus tard, (( de n'avoir pas son soûl à manger, » si l'on en croit Montaigne.
La plupart de ses ouvrages sont écrits en latin. Dans la préface de sa traduction de la Bible, adressée au roi d'Angleterre, on trouve une superbe protestation contre les persécutions religieuses : « Et c'est au
nom de Christ que nous faisons ces choses ! . . . Qui sommes-nous donc pour condamner nos frères?» Il stigmatisait ainsi d'avance le bûcher de Servet. Son traité sur la punition des hérétiques ^ est animé d'un souffle déjà tout moderne : « Il n'est pas une secte qui ne condamne les autres; de là les exils, les chaînes, les feux, les potences et ce lamentable appareil de supplices pour le simple délit d'opinions qui déplaisent aux puissants de la terre!» Qu'est-ce qu'un hérétique? dit-il encore : c( C'est l'homme qui pense autrement que nous sur la religion. »
Le seul ouvrage de Castalion écrit en français est le Conseil à la France désolée^ où il débat la question de savoir si on doit (( forcer les consciences. » La pensée maîtresse de cet émouvant plaidoyer, écrit un an avant la mort de l'auteur, c'est que tous les malheurs de la France ont pour cause a le forcement des consciences. » Après avoir montré que chaque acte d'intolérance a été fatalement suivi de séditions et de représailles, il interpelle tour à tour les catholiques et les protestants. Pourquoi, dit-il aux premiers, avezvous persécuté les huguenots ? Parce qu'ils ne croient ni au pape, ni à la messe, ni au purgatoire, choses dont l'Ecriture ne dit pas un mot : « Ne voilà-t-il pas une beUe et juste cause de brûler les gens tout vifs !... Voudriez-vous qu'on vous rôtît tout vifs à petit feu pour n'avoir cru ou confessé quelque chose contre votre conscience ? » Aux évangéliques, il reproche de s'être départis de leur modération première, d'avoir pris l'épée et de pratiquer à leur tour l'intolérance dont ils ont souffert. Il s'adresse ensuite aux deux partis et leur représente que la lutte ne peut finir que par l'extermination ou la conversion forcée de l'un d'eux. Mais peut-on convertir par force ? C'est, dit-il, aussi impossible que de vouloir, avec une épée, (( tuer
1) Notons cependant qu'il a décliné la paternité de ce livre.
la pensée d'un homme. » Quel est donc le remède ? Laisser les deux Eglises vivre en paix côte à côte, permettre a à ceux qui croient en Christ et reçoivent le vieux et le nouveau Testament de servir Dieu selon la foi, non d'autrui, mais la leur. »
Relisez cette dernière phrase, et vous vous demanderez comme moi si, par devers lui, Castalion osait aller jusqu'au bout de sa pensée : il semble restreindre la tolérance qu'il prêche k ceux-là seuls qui croient en Jésus-Christ et à la Bible. Que fait-il de la liberté de l'athéisme ? L'eût-il défendue ? La conséquence de son principe va en réalité jusque là, et l'esprit moderne a dû y arriver. Bèze marquait avec une sorte d'horreur cet aboutissement logique des principes de Castalion, en disant : <( Il conseille qu'un, chacun croie ce qu'il voudra. »
Il faudrait être bien ignorant des idées du XVIme siècle pour s'étonner que l'écrit si sage, si bien pensé, de Castalion, ait paru détestable à tous les partis et que le synode de Lyon, en 1563, l'ait signalé à la réprobation des fidèles comme « une pièce très dangereuse. » Et, à vrai dire, que fût devenue la Genève réformée
livrée aux Servet et aux Castalion ?...
L'auteur du Conseil à la France a été le martvr solitaire, le prophète parfaitement incompris d'une cause alors sans défenseurs, qui n'a triomphé que deux siècles plus tard. Castalion est cr venu trop tôt dans un monde trop jeune. »
La Réforme et rinstruction publique. — Les humanistes à Genève. — Henri Estienne. — Le Moyen de parvenir. — François Hotmao. — Polémistes, narrateurs et poètes. — Antoine de La Faye. — Simon Goulart. — Duchesne de la Violette. — Biaise Hory.
La grande révolution religieuse du XVTme siècle avait été précédée de la renaissance des lettres, et les études avaient ouvert aux réformateurs le chemin de la vérité; ils étaient donc fidèles à leurs origines en créant partout des écoles à côté des églises. Dés Tannée 1534, Farel consacrait un chapitre de son Sommaire à Texposition du programme de la Réforme en matière d'éducation. Ces pages sont dignes d'être relues, dignes aussi d'être comparées à celles que Rabelais a consacrées au même sujet : il serait piquant de montrer comment ces deux esprits se rencontrent, sur quoi ils se séparent, de mettre en relief l'analogie frappante et aussi les différences significatives qui existent entre la fameuse lettre de Gargantua à Pantagruel et le morceau que nous allons citer.
Farel veut tout d'abord que les enfants lisent les
il4 CHAPITRE III
saintes Ecritures, qu'on leur enseigne la crainte de Dieu, qu'on leur propose de bons exemples ; puis qu'on leur donne le goût du travail, qu'on les prépare à se rendre utiles, «leur apprenant métier ou labeur de terre, » — car il ne veut pas faire de tous des savants. Puis il poursuit en ces termes :
«... Selon la puissance des parents et la capacité des enfants^ qu'ils apprennent les langues principales, comme latin, grec et ébrien (hébreu), afin que si Dieu leur donne la grâce de pouvoir enseigner et 'porter sa parole, ils puissent boire en la fontaine et lire rEcriture en son propre langage, auquel elle a été écrite, comme en ébrieu TAncien Testament et en grec le Nouveau. Aussi pour voir comment Dieu est merveilleux en ses œuvres et comment les hommes sont muables, pourront voir et apprendre ce qui a été écrit de la nature des bêtes, arbres et herbe», et autres choses que Dieu a créées pour servir à l'homme ^.
<c Des diversités des gens et pays lisant les histoires, qui montrent les grandes mutations des villes, pays et royaumes ; regardant aussi ce qui a été écrit pour le bon gouvernement des choses publiques, comme bonnes lois et ordonnances pour tenir le peuple en paix. Car de tout ceci le cœur fidèle fera son profit et fera tout servir à l'honneur de Dieu et au profit du prochain.
c £t en quelque état qu'ils soient, la science et connaissance de plusieurs choses lui servira, surtout la connaissance de la sainte Ecriture, afin qu'on ne soit plus mené comme les aveugles conduits par aveugles. Et cette est la sainte volonté de Dieu, que son Ecriture soit lue et ouïe de tous... »
Ce programme fut exécuté par la Réforme. A Neuchâtel, à Lausanne, à Genève, l'organisation de l'enseignement public suit de près celle du culte nouveau et l'instruction pénètre dans chaque ville d'où la messe vient d'être bannie. «C'est par là, disait plus tard François de Sales, que notre misérable Genève nous a surpris.» Pierrefleur constate ingénument le fait à Orbe: après le départ des Clarisses de cette viUe,
1) On surprendfei le point bible dti programme de Farel comparé A celui de Rabelais : l'un prescrit seulement la lecture de c ce qui a été écrit de la nature... » L'autre, bien plus en avance sur son temps, veut substituer l'observation directe de la nature A la science de seconde main : c Par fréquente» anatomies, dit Rabelais, acquiers-toi parfaite coniiaissance...»
LE XVl»no SIÈCLE APRÈS CALVIN 115
(( vint demeurer au couvent un maître d'école français nommé maître Jules, et c'est pour régenter et enseigner la jeunesse... Il fut le premier auquel on donna gages, & savoir soixante florins et un muid de froment... Paravanty on ne leur donnait aucun gage. »
Sans doute, les belles-lettres étaient — nous l'avons vu — déjà cultivées chez nous avant la Réforme par quelques privilégiés, par quelques hommes d'Eglise, mais le grand essor des études date du milieu du XVInïô siècle. Il n'y avait guère de prédicant qui ne fût en môme temps instituteur, et comme l'a dit un historien ^, c( l'Eglise, fille de la lumière divine, a été chez nous la mère et la nourrice de l'école. Il y a solidarité entre les lumières, d
Nous avons vu naître l'Académie de Genève. Celle de Lausanne, où professèrent des hommes tels que Conrad Gessner, Bèze, Hotman, est plus ancienne encore. C'était À l'origine une sorte de séminaire protestant; elle fut fondée en 1537 par les Bernois; des fonds furent aflTectés à l'entretien d'un certain nombre d'étudiants appelés (( les enfants de Messieurs -, » des professeurs nombreux, allemands, français, italiens, s'y succédèrent pendant le XVIme siècle. L'enseignement comprenait l'hébreu, les deux langues classiques, la théologie, la philosophie, un peu de mathématiques, quelquefois l'histoire, le droit et la médecine. Dans les occasions solennelles, les étudiants jouaient devant le Conseil, sur la place de la Palud, quelque di'ame allégorique ou sacré : nous en avons vu un exemple dans la représentation du Sacrifice d' Abraham. A l'Académie était joint un collège classique avec bourses pour les écoliers pauvres; les Bernois fondèrent enfin des écoles primaires même dans les viUages.
A Neuchâtel, dès 1532, les pasteurs pourvoient à rinstructîon de la jeunesse en créant l'enseignement
1) F. Godet.
116 CHAPITRE m ^
public dans tout le pays. Au nombre des premiers maîtres du collège figure l'un des savants distingués de répoque, Mathurin Cordier, Tauteur des Colloques. Originaire de Normandie, il avait professé en France et enseigné le latin à Thomme qui, avec Erasme, a peut-être le mieux manié cette langue au XVIme siècle, à Calvin. De Neuchâtel, il passa à Lausanne, puis à Genève. Oublieux de sa propre gloire — c'e3t le trait commun à tous les réformateurs — il demanda à enseigner le rudiment dans les plus basses classes du collège. Son idéal pédagogique était, suivant son expression, de former les enfants « à la piété et aux bonnes mœurs par l'élégance des lettres.» N'est-il pas le précurseur du bon Rollin, qui, cent cinquante ans plus tard, cherchait à «former par les belles-lettres l'esprit et le cœur?» Froment nous a donné quelques détails sur la renaissance des études classiques à Genève :
ce II fat ordonné qu'on dût faire un collège pour les enfants à Bive, et cent écus pour le recteur. Et fut Antoine Saunier (le collaborateur de Farel) le premier constitué par la Seigneurie principal et gouverneur d'icelui collège, qui y bouta une bonne et honnête police. Et pour ce que Mathurin Cordier était homme expérimenté en telles choses, et le plus apte et convenant à exercer écoles que homme de notre temps ait été en la langue française, fut envoyé quérir... Lequel aussi a maintenu ce bon ordre déjà commencé, tellement que ce collège prit grand bruit (renom) par la venue de Courderius (Cordier). »
Cet excellent latiniste était le moins pédant des hommes; il contribua pour une grande part à remettre en honneur la langue maternelle dans le collège de Rive, où l'étude du français fut de bonne heure intimement liée à celle du latin, où la grammaire prit le pas sur la rhétorique, où les méthodes scolastiques firent place à un enseignement plus pratique et plus rationnel.
Ici, qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse. Un don spécial du Suisse romand, un des traits distinctifs de son caractère, c'est le goût de l'enseignement, le sens pédagogique- Notre pays- est, pour l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande, la Russie, la Pologne, l'Autriche, une pépinière d'instituteurs et d'institutrices, de gouvernantes et de précepteurs. Que de fois, depuis plus de deux siècles, les cours du Nord ont demandé à nos contrées les éducateurs de leurs princes! Que d'exemples s'oifrent à mon souvenir, avant et après celui du czar Alexandre, élève duVaudois Laharpe! Cette carrière de l'instituteur, qui plus d'une fois a été la préface d'une carrière diplomatique, fut toujours en honneur parmi nous, et la noblesse même ne la dédaignait point. Il y aurait un livre curieux à faire : rechercher l'action continue, séculaire, exercée à l'étranger par les pédagogues suisses. Cette action est incalculable; elle s'étend aux lettres, à la politique, aux mœurs; c'est la culture française, unie aux idées protestantes, qui a pénétré avec nous dans tout le Nord de l'Europe. Notre littérature pédagogique est d'une fécondité disproportionnée avec l'étendue de notre territoire; là est notre penchant le plus évident, notre manie parfois, mais à coup sûr notre talent le plus exercé. Ce sacerdoce de l'enseignement ne va pas sans un certain dogmatisme, tranchons le mot, sans quelque pédanterie. On nous reproche en France, on reproche à nos écrivains de prêcher et d'enseigner toujours. Un grand prêcheur, en effet, que ce Jean-Jacques, qui s'institua le maître d'école intraitable et cassant de son siècle; une grande prêcheuse aussi que M^e de Staël, qui disserte sur «l'influence des passions», considère la révolution, développe dans ses romans des thèses de morale, et donne des leçons d'allemand à la France.
Or d'où vient cette particularité, ce charmna qui
418 CHAPITRE m
nous est propre? — De la Réforme, qui a étendu le bienfait de Técole à nos moindres villages, qui a constitué un clergé éclairé, moral, composé souvent d'érudits et de lettrés, grâce auxquels le goût de Tinstruction s'est propagé dans toutes les couches sociales; de la Réforme, qui a mis en spécial honneur la pédagogie, qui en a fait une profession respectée & Tégal du ministère évangélique.
Au temps où le pieux auteur des Colloques — dont rinfluence fut chez nous plus profonde encore qu'on ne se le figure — demeurait volontairement parmi les plus humbles serviteurs de la cause de l'enseignement public, une brillante pléiade d'écrivains, de savants et d'humanistes, réfugiés à Genève, en faisaient un foyer de lumière qui attirait les regards de toute l'Europe. Sans doute, les Estienne, les Hotman, les Casaubon, les Béroalde, étaient des Français, que seul le danger des persécutions avait poussés dans la citadelle de la Réforme; est-il légitime de leur donner place dans le tableau de notre littérature indigène ?
Cela ne me paraît pas douteux. Genève est devenue leur seconde patrie, a bénéficié de leurs travaux, de leur infiuence et de leur renommée, de même qu'ils ont profité de l'asile, de la sécurité, des droits qu'elle leur accordait. Et s'ils ont influé sur le développement intellectuel de Genève, qui niera que la Genève calviniste ait à son tour communiqué à leurs écrits quelque chose de sa belliqueuse énergie? Car Genève a cela de particulier de s'assimiler très vite et cordialement l'étranger qui s'y naturalise. «C'est un petit foyer très
fort et qui opère de près sa fusion. j> A cette remarque, qui est de Sainte-Beuve, j'ajoute ce mot d'Ampère: (f Ce qu'un pays donne, compte dans l'inventaire de sa richesse ; ce qu'il reçoit, compte dans l'inventaire de sa gloire. )) Passons donc rapidement en revue ces hommes qui, accueillis dans la cité de Calvin, ont contribué à en faire la capitale de l'humanisme protestant.
Le plus genevois, parmi ces illustres étrangers, est sans doute Henri Estienne, troisième représentant de cette dynastie d'imprimeurs dont les éditions hébraïques, grecques et latines ont eu une part si considérable dans la renaissance des lettres et dans la révolution religieuse en France. Robert Estienne, second du nom, pour se dérober aux suites de ses démêlés avec la Sorbonne, avait transporté ses presses à Genève à la fin de l'année 1551. Il fut, cinq ans après, reçu gratuitement bourgeois de la ville. Nous le voyons lié d'amitié particulière avec Cordier, Bèze et Calvin ; il est l'imprimeur en titre de la Réforme. Il meurt en 1559, laissant à son fils Henri l'héritage d'une vaste érudition, d'une imprimerie florissante et la qualité de bourgeois de Genève.
Henri était l'aîné de huit enfants. Né en 1528 S il avait appris le latin en même temps que sa langue maternelle; car tout le monde, mère, enfants, et jusqu'aux servantes, parlait latin dans cette maison qui était le rendez-vous des humanistes parisiens ou des savants étrangers séjournant à Paris. A dix-huit ans, il secondait déjà son père dans la publication d'ouvrages classiques. Un long voyage en Italie fut pour lui l'occasion de précieuses découvertes dans les bibliothèques de Rome, de Venise, de Naples et de Florence. La Précellence de la langue françaisey puis le Trésor de la langue grecque, commencé par son père et
1) D'autres disent en 1532.
achevé par lui, mirent le comble à sa réputation. Sa vie laborieuse est entrecoupée de voyages dans toute TEurope; il séjourne tantôt à Paris, où il retrouve un protecteur fidèle dans le roi Henri ni, tantôt à Genève, qui est le plus souvent sa résidence, et où furent imprimés la plupart de ses ouvrages. Il n'y devait pas achever sa carrière agitée, dont la fin fut assombrie par toute sorte de malheurs. Il eut avec le Consistoire de longs démêlés au sujet de ses Dialogues sur le langage français. Ces ennuis, auxquels s'ajoutaient des pertes d'argent, augmentèrent la bizarrerie naturelle de son humeur, aigrirent son caractère déjà difficile. Tombé malade au retour d'un voyage à Montpellier, où il était allé voir sa fille et son gendre Casaubon, il mourut à l'Hôtel-Dieu, à Lyon, âgé de soixante-dix ans.
Nous ne parlerons avec quelque détail que de son principal ouvrage de polémique. Henri Estienne écrit au moment où les deux grands courants de la Réforme et de la Renaissance, d'abord presque confondus, tendent à se séparer. Son hostilité contre l'Eglise romaine est profonde, mais le calvinisme ne me paraît pas avoir dominé entièrement ce libre esprit, qui ne fut jamais enrégimenté dans les troupes régulières de la Réforme. Son œuvre la plus populaire est son Apologie pour Hérodote^ qui contient tout autre chose que ce titre ne promet, et qui, en réalité, n'est qu'une vaste et amère satire contre l'Eglise romaine et son clergé.
Certains critiques d'alors avaient traité Hérodote de conteur de fables absurdes. Estienne, qui préparait une édition nouvelle de l'historien grec, entreprit de montrer que les prétendues invraisemblances d'Hérodote n'étaient pas plus incroyables qu'une foule de faits du temps présent. Et le voilà qui trace complaisamment le tableau des désordres de la société au XVme et au XVIm© siècles, qui accumule les histoires scandaleuses, les abominations de toute sorte, les faits
divers puisés dans les sermons des Cordeliers célèbres du XVme siècle, ou, plus simplement encore, dans Boccace et dans VHeptaméron de la reine Marguerite : le tout sous prétexte de démontrer que ce qui semble impossible dans les récits d'Hérodote est chose courante dans le temps actuel.
Naturellement, les gens d'Eglise, les a papicoles » et leurs débordements occupent la belle place dans ce tableau aux couleurs crues, patiemment empâté ; chacun de leurs vices (et quels vices !) a son chapitre, ou, si Ton veut, son chapelet d'anecdotes facétieuses ou grossières, groupées sous des numéros d'ordre qui en font autant de chefs d'accusation. L'ignorance des «prêtres messotiers jd est surtout pour lui un thème inépuisable d'histoires burlesques. C'est, par exemple, celle d'un curé qui, voulant faire réparer son sanctuaire par ses paroissiens, invoque le commandement de Jérémie : « Paveant Uli, et non paveam ego... » Qu'ils pavent^ et non pas moi ! Ou bien c'est un prédicateur qui raconte à ses ouailles que quand l'ange Gabriel vint auprès de la vierge Marie, il la trouva disant les heures de Notre-Dame. Ce sont cent autres bons contes du môme genre. Plus loin. Fauteur multiplie les exemples des (( sornettes et gausseries » inventées par les prêcheurs pour faire rire ou pleurer leur monde. Il y en avait un qui expliquait que Jésus ressuscité s'était fait voir d'abord aux femmes, « sachant que le bruit serait bien plus tôt semé partout que s'il s'adressait aux hommes. » Le but de ces bons pères était d'(( amener l'eau à leur moulin ; » car c'est dans leur cupidité qu'il faut voir la vraie source des abus qui ont déshonoré l'Eglise : les moines de tout ordre savent « se mettre d'accord pour employer, au profit de notre sainte mère l'Eglise, toute leur benoite et glorieuse miraclificence à faire bouillir son pot. » Et de toutes leurs ressources, la messe est la plus lucrative : « Jamais Pythagoras
n'eut l'esprit, par ses mystérieux nombres, d'inventer un si plaisant et si profitable jeu. »
Après avoir dépeint les superstitions, les abus, les roueries de ses adversaires, après les avoir accablés sous ses coups multipliés, Estienne termine son réquisitoire en proclamant, par une image toute pareille à celle que d'Aubigné devait employer & son tour, l'inefficacité des persécutions pour étouifer la vérité : ce Notre Seigneur Jésus-Christ a donné aux cendres de ses martyrs la vertu qu'on dit être es cendres du phénix, mais l'a donnée en beaucoup plus grande abondance, vu que les cendres d'un phénix ne produisent qu'un phénix, les cendres d'un fidèle serviteur de Jésus-Christ produisent un nombre infini d'autres. »
Les cendres des brûlés sont précieuses graines ^.
C'est en ce style un peu lourd, mais expressif, qu'écrit notre polémiste. Heureux quand il demeure dans les limites d'un langage décent ! Car le cr parler gras » ne lui est pas moins familier. Il en demande pardon dans son chapitre sur les sermons des prêtres, et allègue qu'il est contraint de s'accommoder à son sujet : a Car, comme dit un proverbe grec, il est bien difficile de trouver honnêtes paroles aux choses déshonnêtes ; et toutefois, je n'ai pas dit du pis que j'ai pu de ces frères, pour le respect que je porte à leur mère sainte Eglise. » — Comme on voit, il aggrave la satire sous couleur de se disculper; c'est un malin procédé dont il use fréquemment.
Je ne saurais, au reste, dissimuler l'espèce de dégoût qui s'empare du lecteur devant cette complaisante énumération d'ignominies et de choses graveleuses. Vainement l'auteur affirme qu'il lui coûte de faire le récit de a telles et si énonnes vilainies ; » vainement il s'autorise de la coutume des Lacédémoniens , « qui,
1) D'Aubigné, Leê Tragiques.
pour instruire leur jeunesse à sobriété, faisaient venir les ivrognes en leur présence : » on a le sentiment distinct qu'il se divertit im peu trop à ces infamies, que certaine fleur de délicatesse et de dignité manquait à ce prodigieux érudit, nourri dès l'enfance des lettres antiques. Sa plaisanterie est plus âpre que gaie, sa manière un peu lourde est dépourvue de cette grâce pittoresque, qui sauve des livres plus cyniques encore que le sien. Sa pesante érudition n'est adoucie et tempérée par aucun sentiment aimable : elle écrase sans pitié la poésie délicate des légendes des saints et les naïves créations de l'imagination du moyen âge. Voyez ce que devient sous sa plume brutale la mystique et délicieuse légende de Saint-François : c'est à prendre parti pour la superstition contre l'érudition !
La composition de l'ouvrage, extrêmejnent négligée, trahit la précipitation. «Il écrit au milieu du chaos d'une existence envahie de tous côtés par le tumulte des affaires et des voyages, sous le manteau d'une cheminée d'auberge, ou dans son imprimerie, au bruit de ses presses haletantes, qui réclament à chaque instant le secours de son intelligence, de ses yeux et de sa main K »
On conçoit aisément que les calvinistes genevois aient considéré Estienne comme un allié dangereux, et que ses ouvrages de polémique leur aient paru plus compromettants que sérieusement utiles à leur cause. Le surnom de Pantagruel de Genève^ que les catholiques décernaient à l'auteur, n'était point immérité: dans VApologiey il est plus près de Rabelais que de Calvin ; les histoires scandaleuses qu'il raconte, les propos impies qu'il a recueillis, les blasphèmes et les <( gausseries » monastiques dont il dresse l'inventaire assurèrent à son livre un succès d'une nature passablement
1) G. LenieDt. — Notons pourtant que les presses à bras de l'époque ne devaient pas être très c haletantes. •
124 CHAPITRE iir
équivoque, et il faudrait s'étonner que les calvinistes graves n'eussent point tenu à répudier toute solidarité avec cet enfant terrible, qui employait au profit de la Réforme les armes des railleurs sceptiques et des libres penseurs.
Mais, chose curieuse, c'est moins son Apologie que ses Dialogues sur le langage français italianisé qui semblent avoir excité les ressentiments de ses coreligionnaires. Cet amusant pamphlet littéraire et politique contre l'invasion du jargon italien nous semble aujour*d'hui, non seulement inoffensif, mais d'une inspiration excellente: il attira à l'auteur des tracasseries à la suite desquelles il rentra en France. Depuis la publication de Y Apologie^ Genève se défiait de tout ce qu'il écrivait : on l'accusa d'avoir ajouté, sur les épreuves des Dialogues, diverses anecdotes scabreuses, et l'édition fut saisie et condamnée. Au fond, ce qui déplaisait en lui, c'était son franc-parler, le tour satirique et trop libre de ses écrits. C'est ainsi que, quelques années plus tard, Agrippa d' Aubigné fut inquiété à propos de son Baron de Fceneste.
On ne prête qu'aux riches : il s'est trouvé des critiques pour attribuer à Henri Estienne le Moyen de parveniTy de Béroalde. Disons d'emblée que les arguments de M. Blavîgnac ne nous ont pas converti à cette thèse singulière. Mais ce qui résulte au moins de sa démonstration, c'est que le Moyen de parvenir est l'œuvre d'un homme qui a vécu à Genève et connaît exactement le pays, ses mœurs et son langage. Tel était le cas de François Béroalde de Verville.
Né à Paris en 1 556, il était fils du savant Matthieu Béroalde, à qui fut confiée pendant quelque temps l'éducation d'Agrippa d'Aubigné. Après la Saint-Barthélémy, nous trouvons le jeune François inscrit sur le registre des habitants de Genève comme a écolier
de Paris. » Son père F y rejoignit bientôt, et, sur la recommandation de Bèze, fut nommé professeur de belles-lettres et de philosophie chrétienne. Après sa mort, François Béroalde, âgé d'environ vingt ans, s'en alla à Bâle, où il apprit le métier d'horloger tout en exerçant la profession de précepteur auprès d'un jeune seigneur, a Sa spéculation la plus fructueuse fut d'abandonner le protestantisme, » a dit sévèrement un de ses biographes; en effet, il fut nommé, en 1593, chanoine de Tours, ce qui, du reste, ne devait pas l'empêcher de se moquer des papistes comme des huguenots.
Il avait recueilli sur les bords du Léman diverses anecdotes, des traits locaux et des mots du cru qui se retrouvent dans le livre auquel il doit sa célébrité. Ce fameux Moyen de parvenir, qui a si vivement piqué la curiosité des amateurs d'énigmes, appartient au genre des auteurs licencieux du XVIme siècle : c'est le conte gaulois dans toute sa crudité, avec sa gaîté sans frein et son vocabulaire sans pudeur, œuvre d'un railleur bon vivant et cynique, qui a préféré à l'austère religion de Calvin un gras canonicat. Il est pourtant juste de noter que le père de Béroalde, infiniment plus sérieux, avait déjà un goût prononcé pour les plaisanteries faciles et les jeux de mots burlesques : c'est lui qui, dans ses accès de verve picarde, appelait le connétable le coq d'étable, la reine-mère la reine arrière et le cardinal de Lorraine le cardinal de la ruine.
Qu'est-ce au fond que le Moyen de parvenir ? Nous avouons, au sortir de cette pénible et répugnante lecture, n'être pas en état de résoudre le problème. Représentez-vous un vaste dialogue où des centaines de personnages se donnent la réplique après boire : Cicéron, Budé, Plutarque, Hermès, Diogène, Apulée, César, Virgile, Anacréon, Tite*Live, Arétin, Tibère, Caton, Erasme, Darius, Robert Estienne, Alcibiade, Pierre
rHermite, Jodelle, Caligula, Marot, Aristote, Bëze, Homère, Calvin, Socrate, Viret, Ronsard, Cujas, Buchanan, Mahomet, Luther, Jeanne d*Arc, Savonarole, Périclès, Zoroastre... Une pareille énumératîon suffit à donner quelque idée de ce singulier pot pourri, véritable dévergondage d'imagination. Quelle en est la pensée maîtresse ? Où tend cette universelle dérision de tout ce qu'ont respecté les siècles ? Que nous veut cet amas d'obscénités ? Peut-être en faut-il chercher le sens dans le passage suivant, un des moins obscurs dans ce livre où tout est équivoque : « Je vous dirai que le principal mot du guet du Moyen de parvenir est d'avoir de l'argent : aux moines pour se soûler et besogner leur soûl, d'autant que c'est leur part; aux gentilshommes, pour paraître ; aux ambitieux, pour se faire mistigorifier comme petits démons sur le plat d'une pelle, et aux autres pour avoir du contentement en vérité et non en songe. » — La poursuite de l'argent, pourvoyeur suprême de tous les appétits, — tel serait le dernier mot de la destinée humaine !...
Mais à quoi bon nous casser la tête ? Ce que Sainte- Beuve a dit de Rabelais est surtout vrai de Béroalde : (( Essayer de comprendre, c'est déjà n'avoir pas compris. » L'auteur a quitté Genève et le protestantisme : ce n'est pas nous qui avons lieu de déplorer son apostasie.
Henri Estienne eut pour gendre Isaac Casaubon. Cet illustre savant était né en 1559 à Genève, où ses parents, originaires de Gascogne, venaient de se réfugier. Il suivit les cours de l'Académie et ne tarda pas à remplacer son professeur. Il quitta Genève en 1596
pour aller enseigner à Montpellier, puis à Paris. S'il ne fut pas un sectateur ardent du calvinisme, on sait en revanche qu'il se retira en Angleterre pour échapper aux obsessions des catholiques, qui sollicitaient vivement et escomptaient déjà sa conversion. Il mourut à Londres en 1614. Critique d'une sagacité merveilleuse, traducteur excellent, chrétien sincère et pieux, Casaubon n'a malheureusement écrit qu'en latin. Mais son nom et ses ouvrages, dont un bon nombre furent composés et publiés à Genève, a contribué à illustrer la jeune Académie. Heinsius ne l'a-t-il pas appelé « le soleil des savants, » et Scaliger, peu prodigue d'éloges, « le phénix des érudits ? »
Joseph-Juste Scaliger lui-même fut professeur à Genève de 1572 à 1574. Quelques années plus tard, Denys Godefroy, le célèbre jurisconsulte, fuyant la persécution, trouvait à Genève un asile : on lui donna la bourgeoisie avec la chaire de droit. Il y succédait à un homme non moins célèbre, qui avait professé à Bourges, à Lausanne, et qui balançait en France la réputation de Cujas, François Hotman, l'auteur de la France-Gaule.
Né en 1524 d'une famille originaire de Silésie, Hotman avait embrassé les doctrines réformées avec une sincérité si ardente qu'il leur sacrifia le repos de sa vie. A vingt-deux ans, déjà presque célèbre et sur le point de contracter un brillant mariage, il renonça à tous les avantages de cette situation pour obéir à sa conscience. Il retrouva une chaire à Lausanne, où il s'était réfugié, et y rencontra une compagne digne de lui. Ses travaux de jurisconsulte lui valurent un appel du roi de Navarre, qui le chargea de diverses missions politiques en Allemagne.
En 1572, il occupait à Bourges la chaii'e de Cujas: il n'échappa qu'à grand'peine et avec l'aide de ses étudiants au massacre de la Saint-Barthélémy, perdit
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ses biens, sa précieuse bibliothèque^ mais réussit k gagner Genève, d'où il lança contre Charles IX et sa mère son fameux livre, Franco-OaUia. Il fut suivi à Genève par son collègue Doneau, ce jurisconsulte étonnant, qui, dit-on, savait par cœur tout le Corpun juriê. La présence de ces deux savants suggéra à la compagnie des pasteurs la pensée d'instituer à l'Académie l'enseignement du droit : « Puisque Dieu, dit le registre du Conseil, a ici envoyé ces deux personnages, qui sont fort doctes et renommés en droit, ils (les ministres) ont délibéré de les prier, si Messieurs le trouvent bon, de faire quelques leçons gratuites en droit, ce qu'Us feront de bon cœur; arrêté, s'ils les peuvent induire à ce faire, qu'ils le fassent. »
La faculté de droit, que devaient illustrer Godefroy Burlamaqui et d'autres, prit donc naissance au lendemain de la Saint-Barthélémy, et c'est k des Français du refuge que Genève dut cette lumière nouvelle. a Tandis que la cour de France et les Guises demandaient au crime et à la violence le succès de leur cause, la républicaine Genève proclamait le règne de la loi, en organisant dans son Académie l'enseignement des Hotman et des Doneau. » Cette remarque est de M, Henri Fazy, dans son beau travaU sur La Saint-Barthélémy et Genève, auquel nous avons emprunté les renseignements qui précèdent \
Le traité Franco-Oallia parut en 1573: écrit en latin, puis traduit en français par Simon Goulart, il eut en France, en dépit, ou plutôt k cause des condamnations officielles, un immense retentissement. La science d'Hotman, sa connaissance profonde de l'histoire et des antiquités du droit, devenait en ses mains une aiuLt.- iidoutable; saisi d'horreur à la vue du sang répandu, il entreprit de prouver aux Français qu'à l'origint' la loyauté n'était pas héréditaire dans leur pays,
•B de l'IngtUul noiional gtnevoi», T. XIV,
LE XVin'o SIÈCLE APRÈS CALVLN 12:)
<3t ne rétait devenue qu'au mépris de leur histoire. Audacieuse démonstration, qui contient en germe cette grande doctrine de la souveraineté du peuple, que devait proclamer, deux siècles plus tard, la voix retentissante du Genevois Jean-Jacques. Pour étayer solidement sa thèse, Hotman remonte aux Gaulois, puis aux Francs : il nous montre ceux-ci se donnant (c des gardiens de leur liberté. » et non « des tyrans et des bourreaux, » et se réservant la faculté de déposer le roi à qui ils ont librement délégué leur souveraineté ; -car, dit-il, crils étaient ennemis de toute domination turquesque. » Et, un siècle avant Fénelon, mais avec moins de précaution que lui, il proclame que les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois :
« Comme le pupille n'est pas institué à cause du tuteur, ni le vaisseau pour le pilote, ni Tarmée pour le capitaine, mais au contraire le tuteur est ordonné pour le pupille, et ainsi semblablement le père, le pilote, le capitaine, pour ceux qui leur sont commis en charge ; aussi le peuple n'est point fait et assujetti à cause •du roi, mais plutôt le roi est établi pour le regard du peuple. Car le peuple peut bien consister sans roi, mais on ne saurait trouver, pas même imaginer un roi qui puisse subsister sans peuple. y>
Une fois engagé dans cette voie, Hotman ira jus- •qu'au bout : il proclame qu'il y a des séditions justes «t même nécessaires, que le peuple a foulé et opprimé par la cruauté d'un tyran» peut demander secours ■contre lui «à la congrégation des citoyens légitimement assemblés. »
Il y a dans l'œuvre du publiciste huguenot toute la <;haleur du patriotisme indigné; car Hotman adorait la France et ne cessa jamais de la regarder comme sa patrie. Dès les premières pages de son livre, il proteste avec une émotion touchante contre le proverbe ubi bene, ibipatria. Il n'est bien nulle part hors de la France, même accablée de maux, et la regrette tout comme
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Ulysse regrettait (( son pays et la pauvre ville dlthaque, laquelle ressemblait plutôt à un petit nid d'oiseau attaché contre des roches qu'à toute autre chose. » Le traité se termine par cet appel superbe à la justice en faveur de la patrie ensanglantée: a J'appelle à témoins le Dieu vivant, le soleil, le ciel, tous les hommes vivants et qui vivront ci-après, si j'ai eu tort, ou plutôt si je n'ai pas eu très juste occasion de déplorer une si vilaine tache, infamie et souillure de notre France ! »
Ce langage enflammé du proscrit n'était pas fait pour calmer les passions déchaînées : Hotman fut traité de fou dangereux par ceux qu'il appelle cr les flatteurs de cour achetés h prix d'argent. » Il est possible qu'il ait collaboré aussi au RéveUle-matin des Français^ ce pamphlet éloquent et habile, imprimé à Lausanne et qu'on attribuait à Théodore de Bèze ; on y reconnaît quelques-unes des idées favorites d'Hotman et des jurisconsultes protestants d'alors. Le Conseil de Genève s'en émut, et craignant qu'on ne fît passer ce nouveau pamphlet sur le compte de Genève, le supprima comme (c très pernicieux... »
Il est incontestable que la passion du huguenot fugitif avait fait fléchir le droit pour les besoins de sa cause : il avait soutenu que le peuple opprimé peut se défaire du souverain qu'il s'est donné. Et c'est, on l'a remarqué, en vertu de cette théorie à double tranchant qu'un poignard catholique devait un jour frapper Henri IV !
L'intérêt de la France-Gaule, c'est qu'elle nous montre le contre-coup de la Réforme en politique; on a appelé ce livre ce l'utopie du passé » : le mot est juste, je le crains, au regard de la saine critique historique. Mais à ceux que le présent écœure et maltraite, il n'est meilleur remède que de se plonger dans le passé, en Tembellissant au besoin...
Certes, le présent était dur pour l'auteur de la France-
Gaule : sa vie ne fut qu'une lutte incessante contre la misère. Chargé d'une famille nombreuse (il avait à entretenir sa mère et neuf enfants à nourrir), il vivait dans une gêne excessive et dans la douloureuse dépendance de ses protecteurs. Un jour, il appela de ses vœux la mort: ((Mon unique consolation, dit-il, est que, morts ou vivants, nous sommes au Seigneur... Je suis soutenu par la confiance en cette félicité que Dieu, dans sa clémence, nous a promise après cette misérable vie. D Telle est la foi simple et forte qui le soutint au travers de ses longues épreuves. Il donna un des plus grands exemples de constance, dans ce siècle où l'héroïsme était aussi commun que la lâcheté l'est dans le nôtre.
Nous venons de passer en revue les humanistes et les savants célèbres qui payèrent l'hospitalité genevoise en illustrant la cité qui les avait accueillis. La plupart y trouvèrent asile aux heures les plus troublées de leur vie, mais ne s'y fixèrent pas définitivement comme les écrivains qui vont nous occuper.
Antoine de La Faye, sieur de la Maisonneuve, originaire de ChAteaudun, exerça le ministère à Paris, où nous le trouvons en 1567, puis il débuta à Genève comme régent d'une des classes du collège, devint professeur à l'Académie en 1577 et pasteur en 1580. Il reçut la bourgeoisie de Genève et fut un des hommes dont Bèze faisait le plus d'estime, car il unissait à la solide piété du huguenot la science étendue des hommes de la Renaissance. Il survécut aux chefs illustres de l'Eglise genevoise et ne mourut qu'en 1615, pendant une épidémie de peste. Son principal ouvrage français
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est sa Réplique à Saint-François de Sales, qui suflBraît à révéler un publiciste distingué et d'une verve très personnelle.
Voici en peu de mots, d'après un article de M. Eugène Ritter dans la Bévue savoisienne, l'histoire de cette polémique. Vers la fin de 1597, des placards, traitant de la vertu de la croix, étaient répandus à Genève et dans les environs. François de Sales était l'auteur d'une partie au moins des thèses contenues dans ces placards. La Faye y répondit par son Bref traité de la vertu de la croix et de la manière de Vhonorer. Sur ce sujet, que Farel avait abordé une quarantaine d'années auparavant, il avait écrit quelques pages qui frappaient si juste que l'évêque d'Annecy crut devoir lui répondre par sa Défense de V Etendard de la Sainte- Croix, et, comme dit La Faye avec une ironie triomphante, écrivit «un livre de trois cent vingt-six grandes pages pour combattre quatre petites feuilles. » Alors La Faye, prenant la parole pour la seconde fois, composa sa Réplique chrétienne à la réponse de M, F, de Sales, se disant évêque de Genève,
Elle est datée du <(12 décembre 1603, jour et an révolu après l'extraordinaire miracle de Dieu veillant pour notre conservation, » — c'est-à-dire du premier anniversaire de l'Escalade K C'est aussi une tentative d'escalade que repousse le théologien genevois. Il réfute page après page tous les arguments mis en bataille par le prélat et n'en laisse passer aucun sans le discuter :
n Quand il accnmnlerait autant de raisons que Thiver engendre de neiges en Savoie, si elles ne sont plus valables que celles qu'il a rapeodiées en ce livre, il ne ferait que découvrir la pauvreté de sa cause et généralement la faiblesse de tout le bâtiment
1) C'est La Faye qui était monta en chaire le lendemain de l'Escalade, ainsi que nous l'apprend le Journal d*Esale CoUadon : < On ne fit point le prâcbe du matin, dit-il ; à celui de huit heures ne se purent trouver beaucoup d'hommes. M. de La Faye expliqua le Ps. 124, lequel on avait chanté. »
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de la Papauté. . . Approchées da soleil de la parole de Dieu, elles se fondent ; et combien qu'elles soient enOées de paroles et fassent grand bruit, si sont-elles vides de bon sens ; semblables aux ragas d'eaux ^ tombant des montagnes, qui étant écoulées, laissent leurs lieux à sec. i»
Il ne veut pourtant pas disputer avec aigreur ; le débat entre Tévêque et le pasteur doit être «plutôt conférence qu'estrif contentieux-,)) il est à souhaiter « qu'ensemble ils prient le Dieu de paix et de dilection...» Nous citons ces paroles parce qu'elles sont rindice d'un adoucissement dans le ton des querelles théologiques; l'heure des premiers déchirements et des luttes farouches est passée; les positions sont prises; l'Edit de Nantes a été proclamé et le calme est momentanément rétabli. Mais ce n'est pas h dire que La Faye ne sache plus soulever la lourde et tranchante épée des réformateurs : il a conservé, en dépit de ses sages intentions, quelque chose de leur rudesse. Il appellera tel argument de Tévêque « une supposition fantasiée en la dure méninge d'un cerveau peu illuminé,» le traitera de ce fendeur de cumin, comme disent les Grecs (il eût pu ajouter: les Allemands), c'est-à-dire un cercheur de pieds de mouches ; » il lui reprochera ses (c impertinentes allégations, » sa a fadaise scolastique ; » il épluchera sans merci certain chapitre « où il y a autant de vanité bouffie de présomptueuse magistralité qu'il y a peu de bon sens, » et il risquera cette expression aujourd'hui un peu bien familière : « H se donne du doigt dans l'œil. » (( Pauvre Aristote, s'écriera-t-il, si tu entendais telle conséquence, tu brûlerais tes livres, de dépit de voir qu'un homme fait parade d'avoir longtemps étudié en ton Organe, pour n'y apprendre rien, ou bien peu ! »
C'est que La Faye, on le sent à chaque ligne, est un esprit nourri à la forte école des théologiens de la Ré-
I) Ragas : torrent débordé (Voir le Dictionnuire provençal- français de Mistral)
forme, un logicien implacable, un dialecticien armé d'une connaissance exacte et profonde des auteurs profanes et sacrés, des philosophes et des Pères. Elevé dans la tradition de Calvin, il met une science redoutable au service d'une conviction ardente. On finit par être amusé de le voir s'escrimer d'un bras si sûr, traquer son adversaire dans ses derniers retranchements; on admire cet esprit souple, cette habileté de discussion, cette vivacité de tour.
Le fond du débat est de savoir si la croix (qu'il s'agisse de la prétendue « vraie croix, » ou de la représentation et du signe de la croix) a quelque vertu et doit être honorée. La Faye proclame sa foi au crucifié et son indifférence pour l'instrument de son supplice. 8on contradicteur s'était avisé de lui opposer les pèlerinages aux endroits consacrés par la tradition des siècles à l'adoration de la croix. C'est là, riposte galment La Faye, « un argument volage, pris de l'humeur des hommes inconstants et vagabonds, ne trouvant pays ni maison pire que la leur, et qui trottaient partout pour ne s'arrêter nulle part; presque tous très mal instruits en la piété, et partant de petite créance... » Et il imagine un nom pittoresque pour qualifier la manie des pèlerinages : c'est la « fièvre erratique d'idolâtrie. » Quant au signe de la croix, « avec trois doigts, cinq doigts, ou un, tout cela ne sort que de la boutique humaine d'un clergé abondant en loisirs, »
Le reproche le plus juste qu'il adresse au pieux évêque vise cette espèce de sensualité mystique où incline trop volontiers sa dévotion ; le spiritualisme un peu nu du disciple de Calvin s'en indigne en ces termes :
« Srt théologie est grossière et matérielle. Car il ne s'arrête à aniiv: chose <|u'à signes grossiers et matériels, comme aussi la plus grande part du train de la Papauté git en cérémonies et choses SL'ii?^uclles, par lesijuelles les sens des simples sont offusqués et les
esprits plutôt hébétés qu*édifiês. En somme, la religion romaine est nne religion d'or, d'argent, de pierres précieuses, de perles, de crêpe, de poarpre, de soie, d'écarlate, de bois odoriférant, d'ivoire, d'airain, de fer, de marbre, canelle^ senteurs, onguents, encens, huile, qui sont tontes choses chamelles. Mais comme Christ est roi et sacrificateur spirituel, ses vrais disciples le cerclmii en esprit et en vérité. »
Et lorsque François de Sales s'écrie : « Malheur au schisme ! » La Faye reprend à son compte cette exclamation : (( Malheur au schisme ! Mais ce n'est schisme de se séparer des erreurs insupportables advenues es points principaux et fondamentaux de la doctrine chrétienne. Car quoique l'union entre les hommes soit grandement recommandable, si l'est-elle plus entre les hommes et Dieu. »
Ce style ne manque ni de trait, ni de chaleur, et La Faye doit être mis au rang des polémistes les plus remarquables formés à l'école de Bèze et de Calvin.
Chargé en 1597 par la compagnie des pasteurs de composer la préface de la version de la Bible, La Faye eut pour collaborateur un autre ministre-écrivain, Simon Goulart, de Senlis, qui, ayant échappé à la Saint- Barthélémy, était venu se fixer à Genève. Ce prédicateur éminent, que Genève prêta plus d'une fois aux Eglises de France, succéda à Bèze dans la présidence de la Compagnie des pasteurs. Senebier vante sa science universelle et l'appelle une bibliothèque vivante, n fut particulièrement honoré de l'amitié de Scaliger. Ses nombreux ouvrages attestent sa puissance de travail et la variété de ses aptitudes: il a laissé des traités de théologie et de morale, des recueils
de sermons, des poésies chrétiennes, des travaux d'histoire, des traductions du latin; on lui attribue, mais sans preuve certaine, un récit en vers de TEscalade. Ses Recueils des choses mémorables advenues sous la Ligue renferment des morceaux d'un sérieux intérêt historique, tel que le Bref discours de ce qui s'est passé es environs de lu ville de Genève d'avril à juillet 1589.
En cette année-là, le duc de Savoie, appuyé sur l'Espagne et la Ligue, organisa une formidable agression contre Genève ^ Simon Goulart raconte l'un des épisodes de cette guerre, l'expédition du Faucigny et du Chablais, et s'attache à montrer que, «en toutes escarmouches et rencontres. Dieu favorisait manifestement les petites troupes de Genève. » Sa narration nous plaît par la clarté, par la simplicité lumineuse ; le style en est coulant, uni, plus nerveux que coloré ; parfois il s'anime et Ton y sent passer le souffle des passions du moment, — comme dans la page où Simon Goulart raconte l'attaque malheureuse du comte de Maurevel contre la petite ville de Bonne, occupée par les Genevois; les assaillants furent repoussés, cwitre leur attente : « A leur arrivée, ils criaient qu'on leur apprêtât à dîner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite. »
Au combat du Plan-les-Ouates, le sieur de Sonnaz essaie de tourner les Genevois et de les surprendre par derrière; ce plan fut déjoué par la vigilance de quelques canonniers. L'épisode est agréablement conté par Goulart, qui dut en être témoin, puisque la Compagnie des pasteurs l'avait désigné comme ministre « pour marcher avec les troupes. »
1) Rien ne saurait donner une idée plus vivante de cette phase de l'histoire de Genève que louvraxe de M. Ch. DuBois-Melly : Eve de Ui PaslCj Episode de la guerre de Genève (Georg, 1886). Ce roman historique ti'ès captivant est en outre une restitution archéologique de grande valeur.
« Pendant qnMls faisaient oe circuit long et fâcheux, lee compagnies de Genève se retiraient an petit pas ponr se rafraîchir, apercevant force hommes, femmes et servantes, apportant paniers et flacons (comme cela s'est toujours pratiqué es escarmouches), outre le vin que la Seigneurie v envoyait ponr cet effet. Mais, comme ils étaient à' boire et à deviser assez loin du fort, les canonniers d'un petit tertre nommé Champet, en deçà FArve, ayant découvert Tune des cornettes ennemies qui marchaient serrées avec cinquante chevaux par un sentier étroit. . . , leur tirèrent deux coups. Ce fut un signal bien à-propos aux soldats et capitaines de Genève, qui, levant Toreille à ce bruit et aux huées de la garnison du fort qui leur criait: c Avance! avance!», quittèrent flacons, gobelets et paniers, et ayant promptement découvert leurs ennemis, leur firent une salve d'environ trois cents arquebusadeset mousquetades, dont quelques chevaux et lanciers furent renversés par terre. Les autres voulant, qui à pied, qui à cheval, gagner le haut des vignes, furent pour la plupart tués sur le champ et quelques-uns emmenés prisonniers, entre autres le sieur de Saint-Cergues, dit Bellegarde, et deux autres, avec perte d'une de leurs cornettes. Leurs compagnons, voyant que les pièces de Champet les endommageaient grandement et la route de ceux qui étaient descendus, n'attendirent pas le reste et eurent bons éperons. Ils perdirent ce jour-là une partie de leurs meilleurs lanciers et plusieurs hommes de commandement. Ainsi que les grands coups se donnaient, l'on chantait au fort le psaume neuvième, et nommément ce couplet :
Incontinent les malheureux Sont chus au piège fait par eux ; Leur pied même e^est venu prendre Au filet quUls ont osé tendre. »
La scène me paraît caractéristique : elle montre bien ce qu'était alors Texistence de la vaillarite cité, perpétuellement sur le qui- vive, avec ses bourgeois toujours prêts à courir aux armes, à châtier le Savoyard insolent, tandis que du haut des remparts les mâles accents d'un psaume huguenot, entonnés par tout un peuple, promettaient aux combattants le secours du Dieu des batailles. Ce mélange de patriotisme vigilant et de religieuse assurance, n'est-ce pas la
physionomie même de Genève au XVIme siècle, de la Genève exaltée par Calvin ?
Simon Goulart s'essaya aussi, comme nous Talions voir, dans la poésie dramatique. Le théâtre, en dépit de la Réforme et du Consistoire, n'était pas complètement mort à Genève, et la seconde moitié du siècle vit paraître plusieurs pièces de circonstance, qui ne sont pas toutes indignes de mention. C'est ainsi qu'en 1568, à l'occasion du renouvellement de l'alliance de Berne, Jacques Bienvenu compose et fait jouer devant les autorités sa Comédie du Monde malade et mal pansé. Les vers ne manquent ni d'art, ni de vivacité. Le Monde est malade, tout comme Chrétienté dans la moralité de Malingre. Un savant docteiu*, ou plutôt un pédant qui croit tout savoir, maître Aliboroum, puis maître Bridoye, suivi de plusieurs fous (un prêtre, un gentillâtre, un marchand et un laboureur), surviennent et consultent entre eux sur l'état du malade. L'un lui conseille le jus du concile de Trente, l'autre de l'huile d'intérim, puis tous ensemble le déshabillent, le dépouillent, le rasent, — et quand il ne reste plus rien au patient, la Vérité paraît, qui tance à voix forte ceux qui l'ont mis, sous prétexte de le guérir, en si piteux état : — « Dame, nous ne vous cerchons pas, » répondent à Vérité Bridoye et ses complices. Et à chaque tirade de Vérité démasquant leurs fourberies, ils opposent en chœur le même vers, comme un refrain :
Dame, nous ne vous cerchons pas.
La scène est à la fois comique et saisissante: personne, ni le Monde, ni ceux qui le mènent, ne veut donc entendre la voix de Vérité ! Heureusement Genève et Berne, « conjoints ensemble, » font exception : ce qu'il fallait prouver.
LE XVI^o SIÈCLE APRÈS CALVIN 139
En 1584, les Genevois, toujours inquiets du côté de la Savoie, avaient voulu resserrer les liens qui les unissaient à la Suisse réformée : les serments avec Berne et Zurich furent solennellement renouvelés à Genève. A cette occasion, Goulart composa une pastorale allégorique à cinq personnages. Trois bergers, Zurchin, Ursin et Gerbin, figuraient Zurich, Berne et Genève. Après un court débat, ils se laissaient réconcilier par Aléthie et Homonie, et s'écriaient :
Nos houlettes seront, je le crois, suffisantes Pour chasser loin de nous toutes bêtes naissantes.
Voilà de bien mauvais vers ! Le magnifique Conseil parut les goûter, car il récompensa par uffe allocation le zèle poétique de Simon Goulart. Il n'en fit pas autant pour un autre versificateur, réfugié français, récemment débarqué, et qui offrit, dans la môme occasion, le concours de sa muse. C'était un Gascon, homme de bien, homme d'érudition, Joseph Duchesne, seigneur de la Violette, naguère encore premier médecin d'Henri de Navarre, ancien ambassadeur en Savoie et en Suisse, gendre de Guillaume Budé. Il devint par la suite bourgeois de Genève, ce qui permet à l'indulgent Senebier d'aflBrmer qu'il « cultiva les lettres avec succès. »
Duchesne avait été l'ami, le camarade d'école de DuBartas, qu'il a trop fidèlement imité dans ses vers. La pièce de circonstance qu'il composa pour célébrer l'alliance de <r l'écusson blanc et bleu, de l'ours et de l'aigle noir, » est une (( tragi-comédie » en trois actes, intitulée VOmhre deGarnier Stoffachery fSuhtse. C'est une sorte de cantate au début de laquelle Bellone exhale sa colère contre l'union des treize cantons. Un chœur de soldats suisses répond par des stances célébrant la concorde et la paix. Charmée de les entendre, l'ombre de Werner StauflFacher (Garnier) apparaît et raconte
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les origines de la Confédération. L'histoire de Guillaume Tell et de Gessler est un pur joyau:
Souvenez-vons qu'il mit sur la tête du iila
De Tell, pour butte, las ! une pomme jadis,
Que rabattre contraint d'une flèche légère
Fut à peine de mort le misérable père.
La face lui pâlit et de crainte et de peur :
Il ne pouvait guigner, ayant Tœil plein de pleurs.
Ce sont là les premiers vers français inspirés par la légende de Tell ! La pièce se termine par le triomphe de la Paix sur Bellone et par le succès de la diète tenue « en la ville des bains, » — c'est-à-dire à Baden.
Duchesne imite les plus fâcheux procédés de son ami et maître DuBartas. Il abuse de ces mots composés, si ridicules dans notre langue : les fifres douxfionnants, les épis porte-grains; il prodigue les métaphores prétentieuses: le front des monts, de neige enfariné, DuBartas avait dit avant lui :
Les monts enfarinés d'une neige éternelle.
Nous retrouvons le même style dans le poème didactique et scientifique composé par Duchesne : Le grand miroir du monde, où il prétendait peindre (( toutes les merveilles de Tunivers. » Il n'en peignit heureusement que la moitié ; cela peut suffire à sa gloire et à notre agrément.
Ce temps pervers
M'a dérobé le cœur, et la voix à mes vers,
s'écrie-t-il avec un regret que le lecteur a peine à partager. L'abus des procédés de DuBartas est ici plus insupportable encore : le soleil s'appelle « le flambeau cha^se-nuitf » le temps (( le vieillard porte-faux. » Voici une prosopopée de sa façon :
Et toi, père aime-vers, Apollon sonne-lyre !
Que dire de ces puérils redoublements de syllabes imités de l'auteur de la Semaine: les autans et leurs
poumons sou-soufflants ; la cou-cloiissante poule ! Ce fatras indigeste est dédié à Henri de Navan'e : cr Ce mien petit nain si difforme, )) ainsi Ducbesne appelle son œuvre. Difforme, oui; nain, hélas! non: plus de deux cents pages in-quarto ! — Cependant il m'a paru que Duchesne pourrait faire Tobjet d'une étude intéressante au point de vue scientifique: ce mauvais poète fut un savant de mérite, parfois assez émancipé pour son temps ; il ne craint pas de déclarer solides les raisons de Copernic à Tappui de son système, et ce n'est que par égard à sa sûreté personnelle qu'il s'en tient aux idées reçues :
Fermes tes fondements, Copernîque, je voi ; Mais je suis le chemin plus battu, quant à moi.
Faut-il donc renoncer à rencontrer un poète digne de ce nom dans cette Suisse française du XVIm« siècle, éclairée par le double flambeau de la Renaissance et de la Réforme ? Faut-il admettre que le dogme a banni le rêve, que le protestantisme a tué l'art, écrasé toutes les fleurs aimables, proscrit les délicieuses inutilités qui font le charme de la vie ? — Reconnaissons que la température calviniste n'était pas très favorable aux muses : « On n'avait besoin de vers que pour les psaumes, » a dit Marc Monnier ; ou bien encore la poésie se fait militante, prêcheuse, abstraite, poursuit un but d'instruction et de propagande, c'est-à-dire qu'elle se renie elle-même. Il est d'autant plus agréable de rencontrer, dans une époque pareille, un véritable poète; et c'est à Neuchâtel que nous le devons.
Biaise Hory n'est qu'un obscur écrivain; mais il eut incontestablement l'étincelle, le je ne sais quoi, il sentit cette (( influence secrète » dont parle Boileau. Il a
laissé du moins quelques strophes qui méritent le nom de poésie par la vivacité du sentiment, l'aisance et la grâce naturelle de la forme.
Il appartenait à une famille qui a occupé une des premières places dans le pays de Neuchâtel, où il naquit en 1528 ou 1529, au moment de la Réforme; ses parents avaient abandonné le catholicisme en même temps que les autres bourgeois. Biaise fut sans doute un des élèves de Mathurin Cordier ; il apprit de lui à écrire le latin avec une remarquable élégance, et ses poésies en cette langue attestent un commerce assidu avec les poètes anciens. Son ami Jacomot, le pasteur de Genève, auteur des Musœ neocomenses, qualifie Hory de poeta élegantisdmus. On écrivait alors dans nos contrées beaucoup de vers latins : Genève en a vu naître des quantités innombrables ; mais il est infiniment plus rare de trouver chez nous des disciples heureux de Marot ou de Ronsard. Or les poésies d'Hory vont nous fournir la preuve qu'il connaissait, non seulement les œuvres de Marot, mais aussi celles des savants artistes de la Pléiade.
Après avoir étudié à Strasbourg, il devint pasteur au bord du lac de Bienne, dans ce joli village bernois de Gléresse, que devait célébrer deux siècles plus tard un poète autrement illustre, qui s'y était réfugié, l'abbé Delille :
I*airaab1e Gléresse,
Beau lieu qui nourrissait ma poétique ivresse.
Les visites pastorales, l'inspection de l'école, la prédication du dimanche, qu'il faisait tantôt en allemand, tantôt en français, les conférences avec les pasteurs du voisinage, quelques studieux loisirs, les joies de la famille enfin, remplissaient l'existence unie de cet estimable pasteur de campagne. Il fut marié deux fois et eut au moins neuf enfants. Ses poésies reflètent les
LE XV1™<» SIÈCLE APRÈS CALVIN i43
sentiments du père et de Tépoux. Les premières, qui ne sont pas antérieures à son séjour à Gléresse, sont écrites en latin ; peu à peu il se risque à employer sa langue maternelle, et enfin n'écrit plus qu'en français. Il est assez curieux de voir le pasteur échanger des vers français ou latins et même des visites avec Tabbé du couvent voisin de Bellelay. Mais nous aimons bien mieux encore l'entendre moduler en strophes émues la Complainte sur la mort de sa «très chère femme Jehanne Perregaux » :
En ma tristesse dolente
Je lamente ; Tu me vois, Diea tout-puissant, Privé de ma tourterelle...
Je rappelle Incessamment gémissant.
O ma tant gracîosette
Brebiette, Faite selon mon dessein, Tu beuvais dedans ma tasse,
Et puis, lasse, Tu reposais en mon sein.
Tant elle m^était tidéle,
Qu*autre qu'elle Ne contentait mon désir.
N'affectant une seule heure
Ma demeure Sans elle au monde choisir.
En bonne correspondance
D'accointaUce, En secours doux et plaisants.
Mon petit cœur, ma mignonne,
Ma couronne, Vécut avec moi seize ans.
De mortelle et rude atteinte
L'as éteinte, Seigneur, étant irrité ; Plutôt me devais occire
Et détruire.
Moi qui Tavais mérité.
m CHAPITRE III
Cette simple et douce élégie est la dernière poésie d'Hory ; il avait 3oixante-cinq ans environ lorsqu'il soupira ces stances d'une émotion si vraie : il ne survécut que quelques mois h celle qui les lui avait inspirées.
 notre humble avis, les poésies du pasteur neuch&tetois, publiées en 1841, avec une notice excellente, par M. F. de Rougemont, n'ont pas excité l'attention dont elles étaient dignes. Par la clarté de la langue, par la sincérité du sentiment, par la savante variété du rythme, qui le rattache aux merveilleux artistes de la Pléiade, Biaise Hoo' occupe à la fin du XVIn'o siècle une place unique dans notre Suisse française. Il serait intéressant d'étudier de plus près les diverses coupes de strophes, parfois très heureuses, qu'il a employées, d'en rechercher les modèles dans les œuvres des poètes de France. Nous ne pouvons entreprendre ici un pareil examen. Bornons-nous à citer encore deux stances de la Chanson des adventuriers français (1583) ; elles sont d'un mouvement vif et entraînant :
En Dieu notre espoir Qui nos pounuivants Déconfit et atterre :
C'est notre chef de guerre.
Ils ont foret- el courage.
Le Dieu des cieiix,
E^t de leur parentage.
Accalmie qui suivit TËdit de Nantes. — Les savants genevois». Agrippa d*Aubigné. — Les poètes de TEscalade ; Chappuzeau. Le chancelier de MontmoIIin.
Les œuvres qui nous ont occupés dans le chapitre précédent sont pour la plupart des œuvres de discussion et de polémique. Nous avons constaté sans surprise rindigence de la poésie : Faction de la Réforme s'est surtout et naturellement exercée sur la prose, et cela dans le sens le plus favorable ; la guerre de plume qui s'est poursuivie durant tout le XVInie siècle à côté de la guerre religieuse a singulièrement assoupli la langue courante, lui a donné la vigueur et la netteté rapide, a multiplié ses ressources, l'a rompue à l'escrime de la dialectique, lui a enseigné l'art de traiter clairement des choses abstraites , de disposer en logique ordonnance les idées et les arguments.
Au point de cette histoire où nous sommes parvenus, une accalmie va succéder aux luttes ardentes : la première génération de la Réforme disparaît de la scène du monde ; aux vaillants héros des premières batailles
succèdent des hommes qui continuent leur œuvre avec plus d'exactitude et de fidélité que de génie, et qui poursuivent, dans une atmosphère moins chargée d'orages, la construction de l'édifice dont les réformateurs ont posé les fondements, La paix est rendue à la France par ce grand édit de pacification, (( perpétuel et irrévocable, » donné à Nantes en 1 598, qui permet aux protestants d'avoir dans le royaume des établissements stables, des facultés de théologie et des temples.
Mais, ainsi que Ta remarqué M. Eugène Ritter, ces conditions plus favorables assurées aux protestants français enlevèrent à Genève, au moins pour un temps, la situation exceptionnelle dont elle avait si bien su profiter durant le XVIme siècle. Aussi l'histoire littéraire de Genève, très mouvementée au temps de la Réforme et dans les trente ou quarante années qui suivirent, paraît-elle un peu terne et pauvre pendant le XVIIme siècle. Plus tard, quand vint la révocation de l'Edit de Nantes, c'est la Hollande, et non pas Genève, qui fut le principal théâtre de l'activité littéraire des réfugiés ; c'est là qu'il faut aller chercher les Bayle, les Saurin, les Jurieu, les Le Clerc, les Basnage.
Il importe cependant de remarquer que la plupart de ces écrivains ont vécu à Genève au temps de leur jeunesse, et ont fait une partie de leurs études dans cette c( cité de Calvin » où enseignaient'des théologiens et des jurisconsultes éminents, où d'habiles controversistes défendaient les principes de la Réforme, où d'éloquents prédicateurs attiraient de nombreux auditoires, où régnait enfin une activité intellectuelle dont les effets n'ont cessé de se faire sentir dans tout le monde protestant. Non seulement Genève donnait des pasteurs aux Eglises étrangères, mais elle a fourni aux rois et aux princes des conseillers qui s'appelaient Spanheim, LeFort ou Denis Godefroy.
Malheureusement, c'est en latin qu'écrivirent presque toujours ces hommes éminents, et les trop rares ouvrages français qu'ils ont laissés ne sont plus pour nous des lectures, ni des œuvres littéraires^ même au sens le plus large du mot. Nous ne pouvons ni taire leurs noms respectés, ni nous attarder à feuilleter leurs livres. Mais que de piété, que de labeur, que de science, que de distinction morale représente la sèche énumération qui va suivre !
Jean Diodati, réfugié lucquois, qui fut un des commissaires chargés de dresser les canons du synode de Dordrecht; négociateur habile, prédicateur éloquent, poète en plusieurs langues, traducteur de la Bible en italien et en français, reviseur des psaumes de Marot. Théodore Tronchin, délégué avec Diodati au synode de Dordrecht ; latiniste spirituel, contradicteur du père Cotton. Jean Mestrezat, qui, étant pasteur à Charenton, disputa neuf jours de suite avec M. de Retz \ et réussit, de l'aveu même de cet habile homme, à le mettre dans l'embarras; connu jadis dans tout le monde protestant par ses traités de V Eglise et de la Communion. Jean Sarasin, qui servit son pays avec un habile dévouement par la parole et par la plume et dont la sœur, Louise Sarasm, parlait à huit ans le latin, le grec et même l'hébreu, dit-on; type accompli de l'ancien magistrat, ardemment dévoué à la chose publique, Sarasin représenta Genève dans les négociations épineuses qui suivirent l'Escalade de 1602 et travailla avec une ténacité patriotique à rendre plus étroite l'union de Genève avec les Suisses. Secondé par réminent jurisconsulte Lect — disciple d'Hotman et calviniste austère, encore une des illustrations de ce temps — il entreprit de réfuter un pamphlet antigenevois, le Cavalier de Savoie j auquel il opposa le Citadin de Genève (1606); cet écrit polémique d'une
i) Voir les Mémoires du cardinal de Retz.
langue passablement vieillie, d'une ironie un peu massive, intéresse cependant par la chaleur d'un patriotisme exalté, par Taccent de virilité républicaine et de fierté civique ; mais surtout c'est un des premiers travaux solides sur Thistoire de Genève.
Je continue à énumérer, à saluer d'un mot des hommes d'un rare mérite. Voici, dans la seconde moitié du siècle, Jean Chouet, à qui reste l'honneur d'avoir inauguré à Genève l'enseignement de Descartes et qui communiqua à ses nombreux élèves le goût de l'observation scientifique : il fut le maître de Bayle, de Jacques Basnage et de Jean Le Clerc. Ce dernier appartient à une brillante dynastie de savants : travailleur prodigieux, critique hardi, nourri d'im vaste savoir, Jean Le Clerc voulut vivre en Hollande ; il s'y trouvait plus à l'aise qu'à Genève, car si Genève attire surtout à cette époque ceux que le zèle religieux anime, les Pays-Bas sont l'asile préféré des esprits indépendants et frondeurs. Le Clerc fut, à côté de Bayle et de Locke, aussi réfugiés en Hollande , un des champions de la pensée libre, un des chefs du rationalisme, un des précurseurs français de la philosophie du XVIHmo siècle. Sa Bibliothèque universelle et historique et ses autres recueils périodiques sont le témoignage d'un gigantesque labeur, une source très riche de renseignements biographiques et littéraires, un vrai monument d'érudition et de critique.
Mais Le Clerc nous a entraînés hors de Genève : revenons-y bien vite, pour rendre hommage à Benedict Pictet, chez qui la science théologique s'alliait à une vive piété, auteur alors renommé d'un traité de dogmatique qui fit longtemps autorité. Mais surtout c'est à lui qu'on doit les cinquante-quatre Cantiques imprimés à la suite des anciens psautiers, et dont quelquesuns se chantent encore dans nos églises. Plus dogmatique, plus intellectuelle que lyrique, cette poésie
religieuse atteint parfois à la dignité, à la noble simplicité classique.
Deux étrangers enfin doivent trouver ici leur place. Jacob Spon, médecin lyonnais, n'a fait dans notre pays qu'un court séjour, mais il est Tim des premiers explorateurs du passé genevois : son Histoire de Genève, publiée en 1680-82, a été, au siècle suivant, revue, annotée, renouvelée par les soins de Jean- Antoine Gautier et enrichie de quelques morceaux dus à la plume d'Abauzît.
Jean-Jacques Poulain de la Barre était un docteur de Sorbonne que la philosophie de Descartes conduisit au protestantisme, et, par suite, à Genève, dont il devint bourgeois et où il se voua à renseignement. Parmi ses ouvrages, il en est un, devenu fort rare et presque introuvable, qui mériterait la réimpression à titre de curiosité : Essai des remarques particulières sur la langue française pour la ville de Genève (1691). Le passage que voici a son intérêt, ce me semble, comme jugement d'un étranger compétent sur le français qu'on parlait alors à Genève :
« Il j a sujet de s'étonner (jne dans une ville qui est sur les frontières les plus reculées de France, où il y a toujours un assez bon nombre d'étrangers et au milieu d'une contrée où le patois est fort grossier et fort éloigné de la langue française, on ne laisse pas d'j parler et d'y prononcer incomparablement mieux que Ton ne fait en plusieurs provinces de France ... Il est vrai que les Genevois traînent un peu en parlant, mais il est vrai aussi que cette petite lenteur approche plus du juste milieu de la bonne prononciation que l'extrémité opposée, et qu'elle ne se remarque guère que dans les femmes et dans ceux qui ne sont point sortis de Genève. Car pour ce qui est des magistrats, des gens de lettres et des marchands, comme ils ont presque tous voyagé, on voit qu'ils prononcent le français comme les personnes de leur sorte le prononcent à Paris. »
Ne valait-il pas la peine d'enregistrer cette flatteuse remarque ?
Après tous ceux qui précèdent, que de noms encore nous n'hésiterions pas à mentionner à cette place , si nous racontions, au lieu d'une histoire littéraire, l'histoire plus générale du développement intellectuel de Genève ! Nous en avons dit assez pour faire connaître la studieuse atmosphère qui régnait dans cette cité, la richesse et la variété des ressources qu'elle offrait pour les hautes études.
Oui, tant de science, d'activité, d'émulation, nous remplissent d'une admiration respectueuse. Mais — oserai-je le dire ? — le moindre grain de mil, le moindre alexandrin bien vibrant, la momdre strophe harmonieuse, ferait bien mieux mon affaire. Un poète, de grâce, un poète! Passez, hommes érudits, pasteurs armés jusqu'aux dents de textes sacrés et de beau latin, philosophes, jurisconsultes et grammairiens, pliant sous votre bagage d'in-folio redoutables!... Passez, passez ! Je vous vénère trop pour vous lire, moi profane... Un poète, je veux un poète !
Le voici ! Il porte haut la tête, a la fière allure d'un capitaine, la voix rude, l'œil vif, la main prompte, le cœur chaud. Il est âgé déjà, mais il n'est pas vieux; son sang bouillonne encore au souvenir des luttes où sa jeunesse s'était jetée corps et âme; septuagénaire, il sent encore gronder en lui ces belles rancunes et ces haines implacables dont notre platitude a perdu le secret. Saluons bien bas le poète de la Réforme, Agrippa d'Aubigné, bourgeois de Genève.
Enfant, il avait passé deux ans à Genève, pour achever ses classes; Théodore de Bèze, moins pédant que les régents du collège, excusait ses espiègleries, qui
étaient a d'un luron et non d'un renard. » L'écolier était en pension chez le médecin Sarasin, le père de cette prodigieuse fillette qui savait trois langues anciennes. Cest elle, « la merveille de la maison, » comme il dît, qui lui rendit le goût de l'étude :
« J'étais entièrement détoarné de la langue grecqae sans elle ; mais elle, ayant reconnu en moi quelque aiguillon d'amour en son endroit, se servit de cette puissance pour me forcer par reproches, par doctes injures auxquelles je prenais plaisir, par la prison qu'elle me donnait dans son cabinet comme à un enfant de treize ans, à faire les thèmes et les vers grecs qu'elle me donnait. J'étais nourri et logé en cette maison, qui foisonnait d'un père, de quatre enfants et d'une sœur, d
C'est à Genève que d'Aubigné voulut, suivant sa belle et poétique expression, « prendre le chevet de sa vieillesse et de sa mort. » La fin de cette carrière agitée ne fut d'ailleurs point un repos : il était de ces hommes nés pour agir et qui ne cessent d'agir qu'en cessant de vivre. Son énergie, qui ne trouvait plus d'emploi dans la guerre civile, il la dépensa au profit de la république de Genève et de la république des lettres. A l'une, il donna des fortifications nouvelles (il en donna même à Berne), à l'autre il donna la fin de son Baron de Fœnestej et ce captivant récit de sa vie, qu'il rédigea dans son château du Crest, près de Genève; c'est là aussi qu'il rima son poème de la Créatio7i, resté inédit pendant trois siècles, non sans raison, je le crains.
D'Aubigné n'avait quitté son champ d'action et de bataille qu'à la dernière extrémité et lorsque la situation fut décidément devenue intenable pour lui en France. Il avait soixante-dix ans : par un jour d'automne, il partit avec douze cavaliers, franchit plaines et montagnes et arriva à Genève, où tant de souvenirs le rappelaient. Son compatriote Simon Goulart avait obtenu des Conseils, en faveur du vaillant hugue-
not, une permission de s'établir dans la ville. Il y fut accueilli avec la déférence due à sa réputation de calviniste intrépide et d'habile homme de guerre. Ecoutons son récit, où il parle de lui-même à la troisième personne :
(c Après bien des périls et des alarmes, il arriva le jeadi
premier jour de septembre 1620 à Genève, où il fut reçu avec plus d'honneur et de caresse que n'en espérait un réfugié ; outre les courtoisies ordinaires qui se font aux étrangers de quelque distinction, le premier syndic de la ville le vint prendre dans son logis pour le mener au prêche, et il le fit asseoir en la place de celui qui l'avait précédé Tannée d'auparavant, qui est une place que l'on ne donne qu'aux princes et aux ambassadeurs des têtes couronnées. Au retour de là on lui fit un festin public, auquel la magistrature assista en corps et où furent conviés quelques étrangers. Il fut servi dans ce repas des massepains portant les armoiries du nouveau venu. Ensuite la ville lui loua à ses dépens le logis de M. Sarasin ; puis on lui montra tous les magasins, on lui confia les secrets du gouvernement, on fit passer en revue devant lui toutes les troupes de la garnison, enfin on forma un conseil de guerre composé de sept personnes, dont il fut fait le président, d
Ses ennemis français ne désarmèrent pas: bientôt la cour obtint qu'il fût condamné par défaut à avoir la tête tranchée. C'est sous le coup de cette sentence que le vieillard épousa Renée Burlamaqui, veuve d'un réfugié lucquois. Il eût achevé heureusement sa vie, si son fils. Constant d'Aubigné, n'eût rempli d'amertume ses derniers jours. Ce triste personnage, qui chercha k livrer son père au parti catholique, eut, comme on sait, pour fille Françoise d'Aubigné, plus tard Mme de Maintenon.
En 1577, blessé et hors de combat, d'Aubigné avait commencé à dicter les Tragiques; il les acheva à bâtons rompus, « à cheval, dans les tranchées, » entre deux batailles, et ne les publia qu'en 1616, quatre ans avant de se retirer à Genève. Le livre était attendu
avec impatience; depuis longtemps des copies circulaient de main en main; l'auteur avait jusqu'alors hésité à le laisser voir le jour, par peur, dit-il, (c de gagner le nom de turbulent et républicain. )> Après la paix de Loudun, « cette foire publique d'une générale Iftcheté, » il crut n'avoir plus rien à ménager. On connaît les strophes d'ime fîère et sombre beauté qui servent de préface aux Tragiques :
Va, livre, tu n'es que trop beau Pour être né dans le tombeau Duquel mon exil te délivre.
Seul pour nous deux je vais périr :
Commence, mon enfant, à vivre Quand ton père s'en va mourir.
...Tu es né légitimement :
Dieu même a donné Tartrument :
Je ne te donne qu*à l'Eglise. Tu as pour support l'équité, La vérité pour entreprise.
Pour loyer l'immortalité.
Quelqu'un a appelé les Tragiques <( l'épopée du cal- ^inisme. » Tel est bien cet étrange poème, à la fois religieux et vengeur, et qui, dans ses pages les mieux inspirées, rappelle l'énergie farouche et les saintes colères des anciens prophètes. Ce sombre tableau des misères de la France pendant les guerres civiles du XVIm© siècle est une œuvre unique dans la littérature française, parce que seule elle nous montre, revêtues du prestige de la haute et grande poésie, les convictions intrépides, les ardeurs passionnées et la sévère conception morale de la Réforme calviniste.
Ce n'est pas en vain que le poète a séjourné enfant, à l'âge des impressions vives et durables, dans la Genève de Calvin. Son âme en a conservé une ineffaçable empreinte. Avec sa poésie virile et amère, nous sommes loin, bien loin, du gentil badinage de Marot, de la volupté mélancolique et païenne de Ronsard : la
muse d' Agrippa s'appelle indignation -, son vers est une épée, son poème un acte de guerre. C'est la poésie huguenote, frémissante, agressive, telle que devaient Tenfanter les luttes sanglantes du XVIme siècle. Le souffle qui Tanime d'un bout à Tautre, quel est-il, sinon l'esprit même de Genève, — la Genève nouvelle des proscrits héroïques ? L'imagination française, trempée par la Réforme, transformée, virilisée par le calvinisme, âpre, exaltée, vengeresse, et mettant toutes ses ressources d'art au service de la sainte cause, — voilà ce qu'on trouve en ce livre, qui n'a ni son pareil, ni son égal.
<r Durant les dix années que d'Aubigné vécut encore depuis son arrivée à Genève, sa verte vieillesse ne démentit point le caractère qui l'avait distingué entre tons les gentilshommes huguenots de son temps. Fier, imprudent, vif et généreux, mais haut, susceptible et prêt à rompre en visière à tout venant, querelleur, parfois tracassier, il trouva moyen, à défaut de besogne qui employât son ardeur, de se faire des affaires dans cette République qui Tavait accueilli contre le gré manifeste de la cour de France, et ne lui demandait en retour que de la prudence ^.i>
C'est à Genève, en effet, que d'Aubigné ajouta à son Baron de Fœneste une quatrième partie semée d'anecdotes scabreuses. On connaît le sujet de ce dialogue aatû-ique entre Enay et Fceneste, c'est-à-dire entre Vêtre et le paraîtrcj entre la valeur du vrai gentilhomme et la suffisance gasconne du faux-brave, corrompu par les intrigues de cour et la triste politique du roi Charles IX. On se demande, en lisant ce virulent et spirituel pamphlet, comment le réfugié huguenot osa le publier dans l'austère cité qui lui donnait asile. Avait-il donc ignoré les mésaventures d'Estienne? Espérait-il que ses attaques contre l'Eglise romaine feraient passer sur tout le reste ? Ne pouvait-il sûrement s'attendi^e à se voir désavoué par le Conseil de Genève, à voir son
1) Sayous, Les Ecrivaitis de la Réforme.
livre supprimé comme impie et blasphématoire, son imprimeur jeté en prison, condamné à Tamende ?
C'est ce qui ne manqua pas d'arriver; l'imprudent auteur eût bien dû écouter sa femme, qui lui conseillait souvent a d'arrêter sa plume... » Elle prévoyait la <r bourrasque, ji) qui, en effet, éclata au mois d'avril 1630. D'Aubigné fut cité par messieurs les scholarques, pour qu'il lui fût ce remontré le tort qu'il se faisait à soi-même et au public. » L'assignation n'eut pas de suites: juste à ce moment, la mort vint surprendre l'impétueux vieillard.
« Ces gens, disait Mayenne, sont de père en fils apprivoisés à la mort. » D'Aubigné, qui l'avait vue de près si souvent, la reçut en soldat et en chrétien, ce d'une face joyeuse, » et entonna, dit-on, le psaume CXVIII :
La voici, l'heureuse journée Que Dieu a faite à plein désir ; Par nous soit gloire à lui donnée, Et prenons en elle plaisir.
Genève, oubliant les incartades des derniers jours, fit au gentilhomme huguenot des funérailles solennelles et lui donna un tombeau dans l'église de Saint- Pierre.
Pendant son existence orageuse, la pensée d'Agrippa d'Aubigné s'était reportée plus d'une fois vers la ville du refuge. Lorsqu'il écrivait son Histoire iinitersdU — ainsi qu'il a intitulé un peu ambitieusement le récit des faits politiques et militaires de son temps — il voulut consacrer quelques pages à l'Escalade de 1602. Ce récit (il a été réimprimé à part en 1884^) est
1) Par MM. Dufour-Vemes et Eug. Ritter.
fait au point de vue technique et militaire et n'offre pas un agrément très vif au littérateur. On relira plus volontiers les vives stances écrites par le poète huguenot, probablement à l'occasion de la première fête d'Escalade qu'il vit à Genève :
Quittez vos couches emplumées Au point de laube, Genevois, Pour chanter au Dieu des armées Cantiques de cœur et de voix ;
Mères, matrones vénérables, Prenez vos enfants, condamnés Par ces tyrans impitoyables A mourir avant qu*être nés.
Apportez vos chères enfances * Dedans le temple, Genevois, Pour accorder vos consonnances Avec leur innocente voix.
Et vous, genevoises fillettes, Puisque ces cordeaux inhumains N*ont pu garrotter vos mains nettes, Faites claquer vos blanches mains ;
Et que vos voix pures et saintes, Qui, aux fers des malicieux, Eussent percé l'air de vos plaintes, Percent de louanges les cieux !
Des plumes moins habiles que celle du gentilhomme huguenot ont à leur tour essayé de célébrer la « merveilleuse délivrance» de 1602. Lorsqu'on se rappelle que pendant vingt ans Genève fut l'objectif permanent des entreprises du duc Charles-Emmanuel de Savoie, et que sa tentative d'escalader les remparts de la ville par une nuit de décembre échoua piteusement, grâce à la vigilance et k la valeur des Genevois, on comprend que toute une littérature ait jailli de ce grand souvenir. L'Escalade, a dit Marc Monnier, est l'événement ((qui inspira le plus de vers aux Genevois de tous les temps, d Récits graves ou comiques, dithyram-
1) Comme on dit aujourd'hui une jeunesse, pour une jeune fille.
bes en latin, hymnes religieux, pièces dramatiques (Rousseau en mentionne une dans la Lettre sur les spectacles)^ enfin et surtout chansons en français et en patois, forment une curieuse collection répartie sur près de trois siècles ^ La chanson triomphale du Ce qu'è laînOf en patois savoyard, est la plus populaire et la plus digne de Têtre; le carillon de Saint-Pierre en a consacré la belle et naïve mélodie, et c'est là proprement le chant national genevois :
Ce que laîno, le Maître dé bataillé, Que se moqué et se ri dé canaille, A ben fai vi pe on Desando nay Qu'il étivé Patron dé Genevois *.
Théodore de Bèze, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, chanta aussi la victoire en quarante-huit couplets. Rappelons encore Talerte chansonnette composée par le ministre Mercier :
Sus, qu'on chante, Genevois,
D'une voix, Cette belle déli\Tance, Et Tadrairable support
Du Très-Fort Nous sauvant par sa puissance.
Ce fut après la minuit
Que sans bruit Us dressèrent trois échelles ; Deux cents avaient jà passés
Nos fossés Sans qu'on en sût des nouvelles.
Ils avaient tous conspiré
Et juré De n'épargner créature, Et voulaient jeter les corps
De nos morts Au Rhône pour sépulture...
1) L'éditeur Jullien a publié un recueil des Chansons de VEscalade,
2) Celui qui est lA-faaut, le Maître des batailles. Qui se moque et se rit des canailles,
A bien (ait voir, par une nuit de samedi, Qu'il était le patron des Genevois.
Il faut indiquer enfin le Pot au lait du duc de Savoie, sorte d'apologue assez gaillardement tourné par un obscur précurseur de La Fontaine :
Un jeune et galant villageois Portait au marché du lait vendre ; Allant, il comptait sur ses doigts Quel profit il y pourrait prendre.
Le paysan fait le rêve de Perrette : il se voit déjà monté sur un beau cheval, qu'il fera a sauter, courir, tourner en telle sorte... )) Au mouvement qu'il fait, son pot tombe... et son rêve avec lui.
Comme ce villageois pensait, Ainsi fit le duc de Savoie, Quand les Alpes il traversait, Pensant Genève avoir en proie.
Parmi les productions de plus longue haleine relatives à l'événement de 1602, la moins mauvaise est le drame de Genève délivrée, par Samuel Chappuzeau. Né à Paris en 1625, fils d'un avocat au Parlement, il s'échappa à treize ans de la maison paternelle à la suite d'une correction. Il vint à Genève, y fit quelques études, rentra en France au bout de trois ans, abjura le protestantisme, puis rentra dans l'Eglise réformée; il étudia la théologie à Montauban et fut admis au ministère évangélique. Il manquait décidément d'esprit de suite, car nous le voyons séjourner tour à tour en Ecosse, en Hollande, en Allemagne, à Lyon; il exerce pendant cjnelque temps les honorables fonctions de précepteur du jeune prince Guillaume d'Orange, et finit par s'établir à Genève, où le rappelaient les souvenirs de ses (( tendres années. » Il épouse une Genevoise, qui devait lui donner cinq fils et cinq filles, et cherche à vivre de ses leçons et du travail de sa plume.
Chappuzeau écrivit sa comédie comme afin de payer l'hospitalité qu'il trouvait à Genève, et il la dédia au Conseil d'Etat, en demandant la permission de la faire
LE UIX-SEPTIKME SIÈCLE 159
jouer à Toccasion du 60^^ anniversaire de l'Escalade. Le Conseil, craignant de blesser les Savoyards et de réveiller une vieille querelle, refusa Tautorisation et interdit même la distribution de quelques copies de la pièce. On reçut cependant Tauteur à la bourgeoisie. Mais il eut bientôt maille à partir avec les autorités, à propos d'un livre sur la Savoie imprimé sans les formalités requises et qui contenait « des choses préjudiciables pour Genève. » Il dut quitter le pays. D'augustes protecteurs, des princes allemands, qui faisaient grand cas des leçons de français de Testimable Chappuzeau, mirent à son service toute leur influence, et finirent, après de grands efforts, par obtenir qu'il pût rentrer dans le pays ; il dut demander pardon au Conseil de ses étourderies de poète. Mais on lui rendit la vie si diflHcile, qu'il s'en alla bientôt chercher fortune ailleurs: il devint gouverneur des pages du duc de Zell, chef de la maison de Bruns wick-Lunebourg, et mourut à son service en 1701.
Ainsi que nous l'apprend Bayle, cet écrivain très actif avait été le collaborateur du fameux voyageur Tavernier, qui se reposait de ses fatigues dans son château d'Aubonne : (( C'est un Genevois fort mauvais poète, mais faiseur et compilateur adroit, Chappuzeau, qui lui prêta d'abord sa plume pour débrouiller ses souvenirs et rédiger ses relations. » Tavernier était lié depuis l'enfance avec Chappuzeau, qu'il avait connu à Paris, puis à Genève. -Le voyageur possédait des notes de voyage très complètes, très exactes ; mais il n'était pas écrivain de profession, et, pour mettre ses mémoires en état d'être publiés, il chargea son ami de revoir son style naturellement négligé ^
L'auteur de Genève délivrée a donné au théâtre plusieurs comédies, qu'on trouve mentionnées dans les Annales dramatiques. L'Académie des femmes, lisons-
1) Voira ce sujet Le voyageur Tavernier, par M. Charles Joret.
nous dans ce recueil, renferme « beaucoup de choses qui ressemblent aux Précieuses ridicules et aux Femmes savantes de Molière, d — Vous souriez : mais Molière n'eût pas plus dédaigné d'emprunter à Chappuzeau qu'à Cyrano de Bergerac. Dans le Riche vUain du poète genevois, le personnage principal, un avare qui craint d'être volé par son valet, lui dit :
Ça, montre-moi la main.
— Tenez !
— L'autre !
— Tenez, voyez jusqu'à demain.
— L'autre !
— Allez la chercher : en ai-je une douzaine ?
Cette pièce est de 1663 : quatre ans plus tard, Molière donnait Y Avare et se souvenait de la plaisante invention de Chappuzeau dans la scène où Harpagon demande à voir les mains de La Flèche ^
La comédie de Genève délivrée est écrite en un style aisé et plus élégant que celui dont on usait alors à Genève. Le ton est si exempt de chauvinisme, que l'on ne s'explique guère l'interdiction du Conseil, d'autant que le poète a soin de rejeter l'imprudence de l'Escalade sur deux étrangers à la Savoie, un jésuite écossais et le transfuge français d' Albigny. Tous deux sont partisans de la manière forte :
Il faut dans ce grand lac noyer cette hérésie, Qui de mille autres lieux s'est hardiment saisie.
Le jeune d'Attignac, au contraire, est un libéral, qui répugne à convertir Genève par les moyens violents :
Il faut de cette erreur autrement la guérir ; Ce n'est pas l'en tirer, c'est la faire périr.
Toute la pièce se passe ainsi en dialogues dans le camp savoyard ; elle est la froideur même, et renferme
1) II est vrai que ce trait se trouve déjà dans Plaute (ostende tertiam.,.)^ â. qui Molière peut l'avoir directement emprunté. Toutefois la rencontre avec Chappuzeau est digne de remarque.
pourtant quelques vers agréables ; dans le prologue, le bon génie de Genève s'adresse en ces termes à la vaillante république :
Tes murSf où retentit la voix de TEvangile, Ont la gloire d'offrir à tous un doux asile ; L'abondance qui règne autour de tes remparts Semble les inviter chez toi de toutes parte ; Ce petit océan, ces monts et cette plaine, Qui rendent ton assiette et si belle et si saine, Ce fleuve qu^en ton sein tu semblés concevoir, Font naître à mille gens le désir de te voir.
Le passage le plus original est la tirade du chevalier d'Albigny, qui exprime sous une forme hyperbolique les ambitieuses visées du duc de Savoie; c'est toujours le rêve de Perrette : quand j'aurai pris Genève, je prendrai Berne, Zurich, tous les cantons, puis TAllemagne et TAutriche, qui m'aideront à conquérir la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie; après l'Europe, viendra l'Asie; je reconstituerai l'ancien empire -d'Alexandre :
Nous pousserons enfin jusqu'aux deux Amériques ; Ainsi le monde entier au grand Charles soumis, Nous cesserons de vaincre en manquant d'ennemis.
Ce vers fanfaron est digne de Scudéry, qui ne l'aurait point dédaigné.
Notre dix-septième siècle littéraire n'est décidément pas bien riche. Comme l'a dit un de nos historiens, M. A. Daguet, ce temps-là (( n'apparaît guère que comme une sombre journée d'hiver ou un pâle crépuscule. La science de l'époque se réduit en général à une érudition pédantesque; la littérature est absente des -écrits des savants. » Et puis, l'école classique française
produisit alors sur nous la même impression que dans toute TEurope : « Il y eut, a dit Sainte-Beuve, soimiission, adhésion absolue et hommage. » On imitait de son mieux et de loin les grands modèles et on oubliait le plus sacré des devoirs : rester soi-même.
Le champ stérile que nous parcourons nous réserve toutefois une agréable rencontre, celle d'un homme d'Etat neuchâtelois, écrivain de race, dont Tardent patriotisme et la rare pénétration politique s'exprimaient dans une langue nerveuse, pittoresque et vraiment personnelle.
Georges de Montmollin, né à Neuchâtel en 1628, avait fait ses humanités à BAle, puis étudié la philo> Sophie et le droit à Orange et à Orléans, où il conquit le diplôme de docteur. Durant un séjour à Paris, il fréquenta assidûment le Palais. Rentré dans son pays, il est, à vingt-cinq ans, membre des Conseils de la bourgeoisie, et marche avec les troupes de la ville au secours de Berne lors de la GueiTe des paysans. H devient procureur-général, puis chancelier. Le pays de Neuchâtel appartenait alors au duc Henri II d'Orléans- Longueville. Après la mort de ce prince, que les Neuchâtelois chérissaient à juste titre, au moins dans la dernière partie de son règne, la régence échut de droit à sa veuve. La belle et aventureuse Anne-Geneviève de Bourbon, qui a inspiré tant de passions, depuis La- Rochefoucauld jusqu'à M. Victor Cousin, consultait le chancelier neuchâtelois comme le plus sûr et le plus habile de ses amis. Dans les séjours qu'il fit auprès d'elle, il rencontra le prince de Condé, son frère, qui, dit-il, (( me mit souvent en détresse... En toute ma vie, je n'ai vu vivacités et impatiences pareilles. »
Montmollin plaisait à la princesse par une qualité qui, à la cour, est souvent un défaut : la franchise. Il ne craignait pas de qualifier sévèrement devant elle l'administration des princes français, et leur appliquait
une image qui sent Thomme du vignoble : « Cette volée d'étoumeaux qui voulaient becqueter ce pauvre pays. » La duchesse lui savait gré de ces hardiesses ; écoutez plutôt :
« Parlant de ces choses ^ avec la princesse en son château de Trve, un jour que nous étions seuls dans les jardins, il m'échappa dans la vivacité du discours d'appeler ces fâcheux temps des règnes (Tétourneaux; de quoi lui ayant demandé humblement pardon, elle se prit à rire de bon cœur et, appuyant sa belle main sur mon bras, cette charmante princesse me dit ces propres paroles : Monsieur le chancelier, je vois qu'au temps passé les étourneaux étaient aussi communs en France qu'ils le sont de nos jours ; je vous prie de me parler souvent des vieilles fautes et de vous bien fâcher : c'est le moyen de me faire sage, b
Destitué plus tard par Marie de Nemours (devenue curatrice de son frère après la mort de la duchesse de Longueville), parce qu'il désapprouvait ses intrigues, puis rétabli dans sa charge et destitué de nouveau, rhonnête chancelier ne cessa de faire servir sa grande influence au bien de son pays. Ce fut lui surtout — et c'est là l'œuvre capitale de sa carrière — qui prépara l'avènement du roi d'Angleterre, Guillaume m, héritier des Châlons-Orange, et par suite l'avènement de Frédéric 1er de Prusse, à la souveraineté de Neuchâtel, qui allait devenir vacante par l'extinction de la branche aînée des Orléans-Longueville. Montmollin mourut en 1703. Quatre ans plus tard, le plan hardi qu'il avait conçu se réalisait: en 1707> — spectacle unique dans l'histoire, — la succession de Neuchâtel s'ouvrait devant les Trois-Etats, treize prétendants se présentaient; le procès s'instruisait comme une cause ordinaire de succession, et le tribunal donnait, par sentence souveraine, l'investiture à Frédéric le»", roi de Prusse. Ainsi donc, le peuple neuchâtelois avait luimême décidé de son sort, et passait par libre choix
1) L*administration de la maison d'Orléans sous les règnes précédents.
SOUS le sceptre de la maison de Brandebourg ! MontmoUin n'était-il pas prophète, lorsque, quinze ans auparavant, il écrivait cette phrase, qui indique Taboutissement de son rêve lointain : « Tel de\iendra peutêtre souverain de ce pays, auquel on ne pense guère. »
(( Jamais, s'écrie un historien français, M. E. Bourgeois, professeur à Tuniversité de Lyon, dans son livre si neuf sur la Prusse et Neuchâtel ^ jamais politique n'a montré dans la conduite des affaires extériem^es d'un grand pays plus de sagacité que MontmoUbi n'en montra alors pour sauver ce petit Etat convoité par la France, tiraillé par les factions et les prétendants, déchiré par les intrigues. » Le nom du chancelier (( devrait être plus connu, » ajoute M. Bourgeois. Montmollin avait en effet l'étoffe d'un grand homme d'Etat ; il ne lui a manqué qu'un théâtre digne de son génie. L'audacieuse combinaison par laquelle il rattachait la souveraineté de Neuchâtel à la maison de Châlons, au nom d'antiques rapports féodaux depuis longtemps anéantis, fut un véritable coup de maître; jamais prétendant ne fut inventé plus à propos que Guillaume d'Orange ne le fut par le chancelier. Il faut entendre celui-ci converser avec lui-même, la plume à la main, et a ruminer, » comme il dit, sur l'avenir de son « pauvre petit pays ; » ce sont des pages charmantes autant que profondes, où la bonhomie d'Hérodote s'unit à la clairvoyance de Thucydide :
(( On ne peut s'empêcher de demander avec inquiétude ce que deviendra ce pauvre petit Etat à la prochaine extinction de la maison d'Orléans, qui ne peut être éloignée et qui nous annonce une orageuse vacance. » — Régulièrement, il le sent bien, la succession reviendrait à de petits princes français ; mais ils seraient impuissants à défendre les franchises du pays, car le roi Louis XIV est ((heureux et redouté, fort
1) Neuchâtel et la politique prussienne en Franche- Comté (1702 - 1713).
accoutumé à faire ses volontés chez lui comme chez les autres... ï> « Nous n'aurions toujours que des étourneaux : encore les anciens étaient-ils en liberté ; ceuxci ne seraient qu'étourneaux en cage : c'est encore pis. » — Que faire donc V — Le chancelier invoque carrément la raison d'Etat :
« Comme il est souvent nécessaire en politique, ainsi qu'en chimi'gie, de faire un mal pour en prévenir un plus grand, ou en vue d'opérer un bien considérable, Tétat des choses demandera peut-être qu'à la susdite prochaine vacance, on fasse violence à
la loi en faveur du salub public Il me semble que s'il y avait
quelque part un prince en état de nous protéger et de nous faire du bien et assez èloigm pour ne pouvoir aisément nous nuirez un prince en grande considération par toute l'Europe, défenseur déclaré des libertés spirituelles et temporelles des peuples, et en faveur duquel on pourrait établir d'une manière assez éblouissante le droit de succéder à la maison d'Orléans, il me semble, dis- je, que puisqu'il est question de chercher, non le vrai et légitime successeur que la loi appelle, mais celui qui politiquement nous conviendrait le mieux, un souverain tel que je viens de le décrire serait bien notre fait. Or je crois l'apercevoir en la pereonne du prince d'Orange,Guillau me- Henri de Nassau, possesseur des droits et titres de l'ancienne maison de Châlons-Orange.. . Les prétentions du prince d'Orange pourraient être si bien vêtues, que ta majeure partie des gens n'apercevront les coutures. j>
C'est ainsi que le chancelier traçait à son pays la route à suivre, plusieurs années avant Textinction de la maison d'Orléans ! Mais les pages les plus vives et les plus émues de notre historien sont celles qu'il consacre à Henri II, prince aimable dont les Neuchâtelois ne parlèrent longtemps qu'avec n tressaillement. » Le chancelier nous dit qu'il ressemblait à Henri IV n de physionomie, corsage et caractère ; » et les mots qu'il rapporte de ce prince montrent combien juste est ce rapprochement. Laissons le brave serviteur nous parler un peu de son maître :
<t II arriva le l**" juillet 1057 sur la frontière par Pontarlier, avec un nombreux cortège de seigneurs français, ayant à sa suite
plus de deux cents chevaux. Là il fut coraplimenté par le chancelier Hory à la tête du Conseil d'Etat ; il nous répondit : « Mes- « sieurs ! Je viens en ma vieillesse voir encore une fois mes « fidèles sujets et bons amis de ces lieux, et vous témoigner à « tous combien je vous aime ; j'ai pris soin de vous conserver « vos franchises et libertés, voire celles de votre religion, qui tf n'est la mienne, et le ferai tout le temps de ma vie, afin qu'à € l'heure de ma mort, j'aie le doux contentement de vous laisser « heureux.... j> Arrivé sur les champs de Peseux, il y trouva la bandière de Neuchâtel ave<^ 900 hommes commandés par le maître-bourgeois Pury-la-Pointe. Le banderet Merveilleux présenta la bandière an prince, qui la tint pendant le compliment, et la lui rendant, dit : « Je revois avec grand plaisir ces braves bour- € geois, en la garde desquels je mets ma personne ; reprenez la « bandière, sire banderet, et m'y veux ranger tout le premier, € comme bon bourgeois de Neuchâtel que je suis, étant prêt à la « suivre pour soutenir les droits et honneur de notre bonne paa trie Suisse. y>
((Si les princes savaient, ajoute Montmollin, combien il leur est facile de gagner Taffection de la multitude, ils ne pourraient refuser de faire si petite dépense. » Et il enregistre ce curieux propos adressé par Henri II aux seigneurs de sa suite : « En France, je ne suis prince que sur parchemin d'Italie ; en Suisse, il en est tout autrement, je vous le disais bien. »
Quelques jours après, la ville offrit un repas à l'aimable prince :
<r ... En se mettant à table, il voulut avoir à sa droite le maître-bourgeois en chef, et à sa gauche le banderet, ne cessant d'adresser des paroles d'afi^ection aux uns et aux autres, les appelant par leur nom qu'il avait pris soin d'apprendre, et devisant de la chose publique avec bonne intelligence, voire des grands débats de l'an KîlS. « En ma première jeunesse, leur dit-il, je « vous ai fait bien du chagrin ; les enfants ne savent ce qu'ils « font ; il faut leur pardonner. j>
<r On n'avait rien épargné pour rendre le festin splendide, de quoi le prince semblait fâché, disant : « Mes amis, pourquoi ce « grand régal ? Mieux valait coUationner comme bons Suisses : « du fromage avec vous autres me régalerait plus qu'ortolans « avec des princes. » Et remarquant certains messieurs de sa
suite badins et de joyeuse humeur, se chuchotant comme par moquerie, alors qu'on apportait les grands vases pour boire la santé du prince, il éleva la voix bien fort, toutefois sans fâcherie, et dit : < C'est ici la table de la grande famille, où ne sont admis € que les enfants de la maison, à savoir nous autres bourgeois et € frères, sauf par grande faveur faite à quelques-uns du dehors, c comme il se voit aujourd'hui.!» En disant ces dernières paroles, il regarda fixement certains seigneurs de sa suite, et posant sa main droite sur Tépaule du maître-bourgeois en chef, il ajouta : t Voici le chef et père de la grande famille ; nous lui devons « tous honneur et respect, moi le premier pour être en bon exem- < pie à ceux qui ne connaissent assez ces choses. »
<r La santé du prince ayant été bue avec grand bruit de canon et force mousquetades (car toute la bourgeoisie était en armes, grands et petits, jeunes et vieux, voire les enfants depuis Tâge de sept ans), il demanda un vase, disant : « Donnez-moi le plus beau, » dans lequel il voulut verser lui-même, ei s' étant levé, il dit à haute voix : « Je bois de grand cœur à la prospérité de notre c chère bourgeoisie, à laquelle je jure et promets tous devoirs de « bon seigneur et loyal bourgeois... » Au même moment, il demanda la bandière qu'il voyait flotter en dehors des fenêtres ; le banderet la lui pi'ésenta : alore le prince s'appuyant dessus et manifestant qu'il voulait parler, il se fit un grand silence : « Je « suis vieux, dit-il, et mes fils sont bien jeunes ; je les mets sous « la garde et protection de cette bandière ; mes amis, je vous « recommande mes enfants ; si je quitte bientôt ce monde, ser- « vez-leur de père en leur jeunesse, afin qu'ils soient un jour de « bons et sages princes à votre gré ; mes amis, vous ferez ce que « je vous demande ; car vous m'aimez, je le sais bien. » Le prince ayadt prononcé ces touchantes paroles d'une voix tout affectuense et avec attendrissement de cœur, tous les assistants, en larmes d'admiration et d'amour, s'écrièrent, répétant les paroles du maître-lx)urgeoi8 en chef : « Monseigneur, monseigneur, c nos corps, biens et vies sont à vous et aux vôtres à toujoura. »
« Certes, il faut avoir vu ces choses pour s'en faire une juste idée ; car comment décrire ce touchant murmure de voix confuses, éloquent langage des cœurs pénétrés de respect, tendresse et gratitude ? Je remarquai que les plus Ijadinset l)ouffon8 d'entre les susdits seigneurs français semblaient émerveillés et pleuraient comme nous, voire un peu plus. Certain est-il que si les princes de la terre assistaient une seule fois en leur vie à pareille fête, ils ne pourraient être à meilleure école, et en vaudraient davantajre ; car c'est miracle si, sur dix souverains, il s'en trouve un seule-
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v>« *r'.' f:^.'L:!i^tl t\,rH '^.it% \ftii4*^, : ce 'pe vojani !« prince, il ftj'/'>';a if///r/.!,vrf,n ; «^ A.if« vite, m^sç çRfacis. préparez v.:ïe oa- ♦ t > ;//^r |/-i» al^-r* : j'y v*rrjx travAi.!«:r avec too* . ►
Morifrnolliri /'crivaît à la fin du XVIIn>^ siècle, et potjrtaiit il s^-rnble appartenir par le style à Tépoqoe ^le Uu^h'-li^'U K (\(t Conieille: sa phrase parfois un peu trahiaiite, rnaix abondamment semée de vives images, P'fk'f^' jijH^|ij^î dan«* s^-s né^liprences, avec une sincérité parfaite, une periM-e toujours forte, nette et sûre d'elleniAme, Le chancelier se rattache par avance à ces p'Mi**^'urH politiques qui ont trouvé leur ^and homme dans Montesquieu*. Xul n'a mieux pénétré que lui le
I; f>ll<' <*iti \'oniint*i 'l^*i fMiWtf^i il\^*f% qui d*'^'enôeni du château de Colombier 1} Voir lU'tfUi' Hmmnc, iK^',, la Vilid»* <^ude de M. Henri Jacottet: De Vélat pré-
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE Itîî)
caractère neuchâtelois, nul n*a embrassé d*im plus ferme regard Thistoire et les destinées de ce petit peuple. Quelle justesse, pour qui les connaît, dans cette réflexion sur l'énergie collective de ces bourgeois individuellement timides et irrésolus: erll semble que Tesprit, le courage et Tamour du bien ne leur venaient que quand ils étaient rassemblés en grande troupe, se réchauffant alors mutuellement en se frottant les uns contre les autres, jo
Avec quelle clairvoyante insistance le chancelier revient sans cesse sur la nécessité pom' Xeuchâtel, (c Etat souverain et conti-ée suisse, i) de se (c coller aux Ligues ! » Comme il montre, à chaque page de son lumineux exposé, que « notre incorporation helvétique, assise déjà sur d'antiques fondements, est le bouclier de ce pays au regard du dehors ! » Et comme, après ravoir lu, on se sent pris de pitié profonde pour les tribuns ignares qui s'imaginent que NeuchAtel, sorti il y a quarante ans de longs siècles d'esclavage, a commencé seulement alors à vivre de la vie suisse! Ils n'ont donc lu ni le chanoine de Pierre, ni le chancelier de MontmoUin!... Au fait, pourquoi les auraient-ils lus?
Si Henri II a bien inspiré le chancelier, il faut reconnaître qu'en général les princes français de NeuchAtel n'ont pas été très heureux en littérature : c'est ce même duc de Longueville qui a patronné Chapelain, et à qui, en sa qualité de descendant de Dunois,... fut dédiée la Pticelle ! Bien mieux : c'est sa fille, dernière princesse française de NeuchAtel, qui inspira à l'abbé Cotin le fameux sonnet que Molière prête à son Trissotin : Sonnet à Mademoiselle de Longueville, â présent duchesse de Nemours, sur sa fièvre quarte...
LtVEIL INTELLECTUEL ET SCIENTIFIQUE
La Révocation de rEdit de Naotes; le refuge; les études en Suisse française. — Bourguet. — L'Académie de Lausanne et le Consensus, — Ruchat ; J.-P. de Crousaz. — Abauzit. — Les jurisconsultes : Barbeyrac ; Burlamaqui ; Vattel. — Rénovation de la théologie : Turrettini: Osterwald. — Le mouvement piétiste et rationaliste: Marie Huber; Béat de Murait.
Ce chapitre embrassera la période de 1685 à 1754: 1685, c'est la Révocation de TEdit de Nantes, dont rinfiuence sur notre pays a été si profonde; 1754, c'est Tannée où les deux plus grands écrivains du XVHIme siècle viennent séjourner dans nos contrées, Tun pour n'y passer que quelques mois, — mais il y reviendra dix ans plus tard, — l'autre pour y achever sa carrière: Jean-Jacques Rousseau arrive à Genève en juin 1754, Voltaire s'établit aux Délices en décembre de la même année.
Cette division: 1685-1754, n'est point arbitraire et superficielle, car ces dates embrassent assez exactement la carrière de presque tous les hommes marquants dont nous allons nous occuper.
Nous voyons, en eflFet, disparaître, de 1737 à 1750, les Turrettini, les Osterwald, les Barbeyrac, les Ruchat,
les Burlamaqui; les Bourguet, les de Murait, les de Crousaz ; c'est bien réellement la fin d'une période qui coïncide avec le milieu du siècle. Sous Tinfluence de deux grands génies, une époque nouvelle va s'ouvrir, et chez nous, comme en France, le XVmme siècle commence proprement alors. Ses cinquante premières années, que nous allons raconter, sont pour nous, comme pour nos voisins, un temps d'éveil et de préparation.
La Révocation de 1685, qui appauvrit la France de tant de lumières et de vertus, enrichit la Suisse française d'une part de ces trésors rejetés par une intolérance aveugle. On vit arriver dans nos villes des flots d'émigrants. La seule Genève en reçut huit mille en cinq semaines : beaucoup d'entre eux furent répartis dans toute la Suisse réformée. En apportant à nos Eglises, à nos Académies, à nos industries le concours de leur science, de leur talent et de leur savoir-faire, ils vont renouveler en plus d'un sens les conditions de notre vie sociale. Ils élargiront le cercle de nos idées, stimuleront autour d'eux l'activité des esprits, créeront des journaux qui contribueront à assouplir la langue un peu roide des écrivains indigènes.
Ces nouveaux venus, accueillis d'abord avec la compassion que commandaient leur infortune et leur vaillance, ne furent cependant pas toujours regardés de très bon œil dans nos contrées ; l'arrivée de ces hommes actifs troublait bien des petits intérêts : par exemple, les premières boutiques qu'on vit dans les villes du pays de Vaud furent ouvertes par des Français, tandis que jusqu'alors le petit commerce se faisait dans les foires et par des colporteurs, qui se plaignirent de la concurrence. Ceux d'entre les réfugiés qui exerçaient des métiers, gens actifs, intelligents et sobres, faisaient aussi une concurrence sérieuse aux artisans indigènes. D'autres, appartenant à une con-
dition sociale supérieure, apportaient, avec leurs capitaux et leurs industries, des idées nouvelles, de nouvelles mœurs ; le sentiment local, un peu étroit, s'alarmait de cette invasion. A Genève, on vit deux cent quinze bourgeois signer une « représentation i> contre les réfugiés et réclamer le maintien sévère des privilèges de la bourgeoisie. A tort ou à raison, on redoutait leur influence, leurs prétentions. D existe deux pièces de vers qui sont un frappant témoignage de cette espèce de rivalité: dans Tune, un réfugié se plaint de la triste condition faite à ses pareils et du mauvais vouloir des Suisses à leur égard; dans l'autre, un Suisse répond à ces doléances en se servant des mêmes rimes. Voici deux strophes tirées de ce bizarre dialogue; le Français s'écrie:
Je ne gagne plus rien, a dit Tartisan suisse.
— Paresseux ! Eh ! qu'a donc le Français plus que toi ?
Travaille comme il faut» en observant ma loi,
Si tu veux que ton Dieu comme lui te bénisse.
L'indigène réplique :
Combien t'es-tu moqué de cet artisan suisse, Après avoir gagné tous ses chalands à toi? Tu t'ose encor vanter d'observer bien ma loi Et d'avoir mérité que ma main te bénisse !
Le versificateur suisse va jusqu'à traiter les Français de Tartufes qui s'introduisent dans la demeure d'Orgon, — ce qui prouve tout au moins, comme on l'a remarqué, qu'en Suisse on connaissait son Molière.
Mais, tout pesé et quoi qu'en aient dit nos pères, le refuge, à toutes les époques, fut un gain immense pour nos villes romandes. Combien de ces étrangers devinrent la richesse et l'honneur du pays qui les avait reçus ! C'est toute une génération de naturalistes, de mathématiciens, que Genève doit à la France du XVIInie siècle, comme, au XVIme, elle en a reçu la glorieuse cohorte des humanistes; ce sont de vraies
l'éveil lntellectuel et scientifique 173
dynastieg de savants qui se fondent, et plusieurs se perpétueront jusqu'à nos jours.
En même temps que se produit ce grand mouvement d'immigration, un mouvement inverse tend à se dessiner, celui d'une émigration très profitable aussi. Plusieurs de nos hommes les plus distingués d'alors ont éprouvé Timpérieux besoin d'élargir leur horizon, de sortir des murailles étroites de nos petites cités, d'aller chercher au dehors, dans les grands foyers étrangers, un surcroît de lumière et comme un renouvellement de chaleur vitale. C'est ainsi que nous verrons J.-A. Turrettini voyager en Hollande, en Angleterre, séjourner à Paris, causer tour à tour avec Bayle, Saint-Evremond, Newton, Fontenelle... et Ninon. C'est ainsi que Murait, trente an$ avant Voltaire, étudie attentivement les Anglais. C'est ainsi que de Crousaz visite la Hollande et Paris, converse avec Bayle et Malebranche. C'est ainsi que J.-F. Osterwald envoie son fils cadet, qui allait devenir un jurisconsulte estimé, voyager pendant deux ans pour achever, par le spectacle instructif des hommes et du monde, les études commencées dans les livres. L'esprit de curiosité est un des traits de cette époque, où les sciences naturelles, les recherches historiques, vont prendre leur essor, où s'émancipent les intelligences jusque-là confinées dans la théologie, où Ruchat essaie d'écrire la première histoire nationale, où Charles Bonnet débute par de savants travaux d'observation, où Albert de Haller et son ami Jean Gesner entreprennent, bien avant de Saussure (1728), la première excursion alpestre dans un but scientifique. Enfin, comment ne pas noter ici que le premier éditeur de V Esprit des lois, en 1747, fut un pasteur de Genève, qui avait à deux reprises parcouru l'Europe? Ce sont là autant de symptômes de besoins nouveaux, et, chez nous aussi, les hommes d'élite peuvent s'écrier avec le Persan de
Montesquieu : «r Nous n'avons pas cru que les bornes de notre pays fussent celles de nos connaissances. »
Les émigrés français ont pris, dès la fin du XVTIme siècle^ une part très honorable au développement de notre instruction publique. Quelques indications rapides suffiront à le montrer.
En 1686, Tanneguy-Lefèvre, fils du philologue de Saumur et frère de Tillusti'e madame Dacier, devient recteur du collège de Neuchâtel, qui avait eu au XVImo siècle Mathurin Cordier et devait posséder bientôt un des savants les plus estimés de cette époque.
Fils d'un riche négociant réfugié de Nîmes, Louis Bourguet fut un remarquable exemple de ces organisations encyclopédiques, si nombreuses au siècle de Fontenelle, de Haller et de Voltaire. H faudrait énumérer toutes les sciences pour dire quelles étaient les études favorites de Bourguet. Il occupa à Neuchâtel la chaire de philosophie et de mathématiques, et créa un véritable foyer scientifique auquel se rattachaient le médecin Garcin, membre correspondant de l'Académie des sciences, qui introduisit en Suisse l'hydrothérapie, et un autre médecin indigène, l'excellent Abraham Gagnebin, qui, plus tard, devait initier Rousseau à la botanique. Bourguet commença des cours où — chose bien nouvelle alors — les dames étaient admises: il leur enseignait la logique. Entreprise courageuse, n'est-ce pas ? mais qui annonce un public déjà singulièrement cultivé ! Il avait pour collègue MontmoUin, professeur de belles-lettres, celui-là même qui, devenu pasteur de Môtiers-Travers, eut avec son paroissien Jean-Jacques la bruyante querelle que l'on sait.
l'éveil intellectuel et scientifique 175
Bourguet — Neocomi decusy dit son épitaphe — correspondait avec les savants les plus illustres de son temps, entre autres Leibniz et Réaumur. Il avait fait plusieurs voyages en Italie et entretenait des relations actives avec les hommes éminents de ce pays ; déplorant de voir combien leurs travaux demeuraient ignorés des lecteurs de langue française, il fonda la Bibliothèque italique. Les Cramer, les Calandrini, à Genève, les de Bochat, les Ruchat, les Seigneux de Correvon, les Loys de Cheseaux, à Lausanne, secondèrent cette entreprise. La Bibliothèque, qui parut à Genève de 1729 à 1734 et forme une collection de dix-huit volumes, eut le mérite de servir de lien entre les savants étrangers et ceux de notre pays, comme aussi de fournir à ces derniers, jusqu'alors tributaires des journaux de Hollande, un moyen plus commode de déployer leur activité naissante. Il en est de même d'un autre recueil périodique, appelé à de plus longues destinées et à un rôle vraiment important, le Journal helvétique ou Mercure suisse, qui vécut sous différents noms jusqu'en 1784. Fondée par Bourguet en 1732, cette revue scien tîfique, littéraire et politique compta parmi ses collaborateurs le grand Haller, Abauzit, Baulacre, Ruchat, etc., et conquit les suffrages des savants étrangers tels que Réaumur et Mairan. C'est là que s'essayèrent nos meilleurs écrivains, c'est là que balbutiait la muse neuchâteloise ; nous verrons ce qu'en pensait Jean- Jacques. Malgré ses dédains, reconnaissons qu'à l'époque où nous sommes arrivés et grâce à l'activité entreprenante des réfugiés français, un véritable mouvement intellectuel se manifestait chez nous et que cet esprit de vulgarisation scientifique particulier au XVIIIme siècle trouvait en Suisse un terrain bien préparé.
Au reste, Bourguet fut plus et mieux qu'un vulgarisateur, il fut un initiateur: Buffon daigna remarquer
et signaler ses expériences de physiologie; le président Bouhier, de TAcadémie de Dijon, louait ses recherches sur la langue étrusque ; un géologue moderne, Thurmann, Tappela un des créateurs de la paléontologie. Son Traité des Pétrifications (1742), où Bourguet devance Guettard et Cuvier*, a fait époque dans les pays français.
Quelques mois après cette publication, Fauteur mourait à Neuchâtel, et dès lors le goût des sciences devait s'y perpétuer et produire en notre siècle la féconde école dont Agassiz fut le chef et la gloire.
Bourguet était naturellement en relations suivies avec ses voisins de Genève et de Lausanne. Dans cette dernière ville, TAcadémie dut à la Révocation une phase brillante, sinon comparable à l'époque où les Hotman et les Théodore de Bèze enseignaient dans ses chaires. Elie Merlat, de Saintes, y professait la théologie. C'est ce brave homme — on le sut après sa mort — qui, chaque fois qu'il recevait ses amis à dîner, donnait aux pauvres une somme égale à la valeur du repas.
Barbeyrac, le commentateur et le traducteur de Grotius «t de Pufendorf, était arrivé à Lausanne à Tâge de douze ans. En 1710, déjà connu de l'Europe savante, il obtint la chaire de droit et d'histoire, et il eût achevé sa carrière à Lausanne sans l'intolérance bernoise, à laquelle il tint tête courageusement dans l'affaire du Consensus.
C'est ici le lieu de rappeler en peu de mots ce que fut le Consensus, qu'on a plus justement appelé Dissensus. Cette célèbre formule de l'orthodoxie, acte de foi additionnel à la confession helvétique, était destinée à combattre certaines opinions qui avaient cours en
1) Voir Mu»ée neiichàtelois (décembre 1866), l'attachante étude de M. L. Vnvre sur Bourguet.
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France, notamment à la faculté de Saumur, et que les pasteurs réfugiés avaient apportées à Genève: tel théologien français, comme Amyraut, s'était prononcé contre la prédestination; tel autre, comme Cappel, osait enseigner une interprétation raisonnée de la Bible et mettre en doute Tinspiration des points-voyelles du texte hébreu. A ces velléités hétérodoxes, on opposa chez nous le Consensus: un théologien zuricois, un théologien bâlois et le Genevois François Turrettini furent chargés, en 1675, de rédiger cette formule sèchement orthodoxe, où étaient proclamées Tinspiration littérale de la Bible et la prédestination calviniste 4ans toute sa rigidité. Le Consensus fut adopté dès 1679 par tous les cantons protestants et les Eglises évangéliques des villes alliées, sauf celle de Neuchâtel, -qui trouvait plus simple et plus sage d'interdire à ses pasteurs de disputer sur ces questions épineuses.
Genève n'y adhéra qu'avec répugnance, cédant aux instances de Berne et de Zurich dans un moment où elle avait un pressant besoin du secours de ses alliés. La république de Berne imposa le formulaire à l'Académie de Lausanne et au clergé vaudois : l'Académie essaya de résister *, comme elle l'avait fait au XVIn^e siècle, et, comme alors, ses meilleurs professeurs la quittèrent. Tel fut le cas de Barbeyrac : il revendiqua avec énergie a pour chacun une honnête liberté de suivre les lumières de sa conscience ; » l'autorité bernoise n'était pas à la hauteur d'un pareil langage. Plutôt que de fléchir devant elle, Barbeyrac quitta Lausanne et accepta une chaire de droit public à l'université de Groningue. Ses pages les plus originales sont sans doute la préface de Pufendorf, où il expose
1) Voir sur les débats relatifs au ConsensuSt Verdeil, Histoire du canton de
Vaud, tome IH, et Gindroz, Histoire île l'instmiction publique dans le canton de
Vaiui, Ce dernier reproduit, p. 300 et suiv., le curieux scénario d'une comédie
satirique, Madame de FormuloUj dirigée contre le Consensus et les Bernois. Ce
•o*est qu'une esquisse, mais où l'esprit et l'a -propos ne manquent pas.
les principes de la morale naturelle, base de la société. Si Jésus-Christ lui apparaît comme le restaurateur de cette morale, conforme à la raison de Thomme et à ses véritables intérêts, les Pères de l'Eglise ont au contraire défiguré les préceptes de TEvangile, et Barbeyrac les juge avec une sévérité qui plut à Voltaire; aussi appelle-t-il le professeur de Lausanne « une belle Ame » et a le seul commentateur dont on fasse plus de cas que de son auteur. »
Ajoutons à la liste des réfugiés établis dans le pays de Vaud le nom de Philippe Aiguisier, fils d'un avocat au Parlement de Marseille, qui, devenu principal du collège de Vevey, faisait représenter par ses élèves des pièces de sa façon. Il s'avisa d'écrire une suite de VEsther de Racine, où, à l'exemple de beaucoup de huguenots, il voulait voir des allusions à la persécution ft'ançaise et & la Révocation de l'Edit de Nantes. L»' Addition à la tragédie d^Esther contenait deux actes, dont le premier représentait la (c réjection » de Faîtière Vasthi et le second le couronnement d'Esther.
Parmi les professeurs indigènes de l'Académie de Lausanne, quelques-uns tenaient dignement lem- rang à côté des Merlat et des Barbeyrac. Tel est Loys de Bochat, auteur des Mémoires critiquer sur VTmtoire ancienne de la iSMi>xf», « où, dit GauUieur, tant d archéologues ont puisé leur science, d Tel est surtout Abraham Ruchat, le père de la science historique dans la Suisse tVançaise.
Né en 1G78, il sortait d'une famille de paysans. Il joignait à la science théologique ce goût très vif pour rhîstoire et les antiquités locales, que nous retrouvons un siècle plus tard chez le doyen Bridel. Après avoir visité quelques univei^ités allemandes et hollandaises, puis dosv^ervi les paroisses dAubonne et de Rolle, il était devenu professeur à Lausanne. Il conçut le projet d une histoire générale de la Suisse, dont il ne publia.
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(1727 à 1728) qu'un fragment, déjà considérable, V Histoire de la Réformatioji de la Suisse. Cet ouvrage, que Jean de Mttller devait consulter avec tant de fruit, aurait pu réveiller le sentiment national encore assoupi ; aussi Leurs Excellences de Berne ne voulurentelles point consentir à ce que la suite fût imprimée. N'oublions pas que quelques années avant l'apparition de cette histoire, le major Davel, ayant convié son pays à secouer la tutelle bernoise, payait de sa tête ses illusions généreuses.
On doit louer dans V Histoire de la déformation un remarquable sens historique, le souci de l'exactitude, l'abondance des renseignements puisés aux sources originales. Se flgure-t-on bien la vaillance que réclamait l'entreprise de Ruchat? Car alors tout était à faire : il ne s'agissait de rien moins que de défricher une forêt vierge : « J'ai été tenté vingt fois, nous dit-il, de renoncer à mon entreprise et de vivre en repos; mais le désir de rendre service à ma patrie m'a toujours redonné du courage... Je ne cherche nullement la gloire, mais la vérité et l'utilité publique. » — Etre vrai, c'est être utile. Le vénérable historien a pu se rendre ce témoignage: ((J'ai toujours écrit comme devant rendre raison un jour de ce qui part de ma plume. ))
Sans doute, l'ouvrage de Ruchat est touffu, fatigant par la complexité du sujet et la multiplicité des faits accumulés; U est d'ailleurs écrit sans art, sans couleur ni chaleur, par une plume qui ignore le secret des transitions ingénieuses et des mouvements oratoires; Ruchat n'est pas, à proprement parler, un écrivain ; mais tous ceux qui ont écrit après lui sur notre histoire nationale doivent beaucoup à ce scrupuleux et fidèle initiateur.
Au moment des pénibles débats du Consemus, l'Académie de Lausanne avait pour recteur un homme dont
la réputation, alors assez étendue, nous semble aujourd'hui avoir dépassé de beaucoup les mérites réels, (( le célèbre professeur de Crousaz. d Philosophe éclectique, écrivain fécond, polémiste, contradicteur de Bayle, de Wolff et de Leibniz, mathématicien, prédicateur, esthéticien, J.-P. de Crousaz, qu'on a trop oublié par esprit de réaction, a l'honneur d'avoir introduit à Lausanne les traditions de Descartes, de s'être en toutes matières affranchi de la routine et de la pédanterie de l'école. Dans sa jeunesse, il avait étudié on cachette — car Descartes était fruit défendu — la physique du grand philosophe; puis il avait passé deux ans à l'étranger, visité Rotterdam, où il rencontra Bayle, et Paris, où il causa religion avec Malebranche, qui tenta de lui faire abjurer le protestantisme. De retour à Lausanne, il prit part à divers concours : l'Académie des sciences couronna, en 1720, son Entrai mrle mouvement et le nomma associé étranger. Il avait débuté en 1700 comme professeur: son cours de logique, qu'il faisait en français et où il rompait avec Taristotélisme régnant, fut à ce double point do vue une heureuse innovation. Son TVaité du beau est une esquisse qui n'a plus d'autre valeur aujourd'hui que d'avoir marqué le premier pas dans une étude nouvelle et d'avoir fait rentrer l'esthétique dans le champ de la philosophie. L'idée centrale de ce traité, c'est que le beau réside dans la variété ramenée à l'unité, soit la proportion.
De Oousaz était en correspondance active avec Jean-Baptiste Rousseau, alore en exil à Soleure et qui signalait volontiei^s dans le style de son ami vaudois les expressions locales qui le déparaient à ses yeux. Notons en passant que Rousseau — on rappelait alors le (/iviwrf Rousseau — trouvait le Jourmil helvétique trop libéral ot trop haixli :
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« Je vous avoiie, écrivait-il, en 1714, à l'an des collaborateurs, du Lignon, que cet esprit d'examen, cette liberté de penser, ce mépris de Tautorité et cette déférence pour la raison, me parait la plus infaillible preuve de perdition et la plus grande marque d'abandonnement de Dieu dont l'esprit de l'homme puisse être frappé. Si l'autorité nous égare, au moins la soumission nous sauve. Mais la raison, à coup sûr, égarera toujours, comme elle a toujours égaré, les savants présomptneux. »
De Crousaz avait soixante ans, quand les déméléH relatifs au Consensus, où son rôle ne fut pas bien glorieux, lui firent quitter sa patrie; il y revint dix ans plus tard, après avoir professé à Groningue et rempli les fonctions de gouverneur auprès du prince de Hesse-Cassel. Son Traité sur Véducation des enfants^ antérieur à son exil, a un mérite au moins, celui d'avoir précédé le Traité des Etudes de Rollin, et surtout V Emile de Jean-Jacques. Tout ce qu'il dit du rôle de la volonté de l'enfant dans l'éducation, n'est point d'un penseur médiocre. De Crousaz était un esprit curieux et libéral plutôt que profond; il eut assez d'originalité pour être un initiateur, pas assez pour être un créateur. Il eut surtout, comme on Ta remarqué, (d'art de semer beaucoup d'idées nouvelles sans susciter d'orages. » Mais il lui manqua un style plus dégagé, plus souple et plus con'ect. L'influence qu'il exerça est attestée par Gibbon, qui lui devait, selon son propre aveu, une partie de son éducation philosophique et lui savait gré d'avoir a répandu dans le clergé et les habitants du pays de Vaud le goût et lesprit des lettres.»
A côté de l'Académie, nous rencontrons a cette époque une autre institution qui à contribué pour sa part à la vie intellectuelle et à la bonne renommée de Latisanne. En face des pei'sécutions qui si^Fialcront ravenement de Louis XV, les synodes des P^^lises dr* France décidèrent la fondation du Séminaire de Lan-
sanne, et Antoine Court vint s'établir dans cette ville en 1 729 pour diriger « Técole des pasteurs du Désert. » Il y résida pendant trente ans, et c'est à Lausanne que fut élevé son fils, Court de Gébelin, Fauteur érudit du Monde primitif et le défenseur persévérant de ses coreligionnaires.
Une figure demeurée bien vivante, et qui commande à la fois la sympathie et le respect, nous attire à Genève-, c'est celle du sage Abauzit, que j 'appellerais volontiers le Conrart genevois : il vécut près d'un siècle et ne publia rien. Quel exemple! Et tandis que tel auteur dont les livres sont légion n'est plus même un nom pour la postérité, Firmin Abauzit, par je ne sais quel prestige, demeure une des gloires les plus incontestées du refuge genevois.
Lors de la Révocation, il avait six ans, était orphelin de père, et sa mère ne l'arracha qu'à grand'peine à la dangereuse sollicitude de l'évêque d'Uzès. L'enfant vécut quelque temps caché avec son frère cadet chez un paysan dauphinois: c'est là que, n'ayant ni encre ni papier, il s'exerçait à copier sur le sable des modèles d'écriture. Après av^oir subi deux enlèvements et traversé mille angoisses, les deux frères purent gagner Genève, où leur mère parvint à les rejoindre. Ses premières études achevées, Firmin Abauzit fît son tour d'Europe, noua d'illustres amitiés, rentra à Genève et devint bibliothécaire de la ville à titre gratuit. Il savait tout et il aima toutes les sciences, sauf une, la métaphysique, qu'il trouvait pernicieuse et triste : ((C'est un pays où plus on avance, plus on peut s'égarer... Elle ôte d'ailleurs à l'esprit cette gaîfé néces-
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saire qui lui conserve son activité. » Ce mot peint Abauzit et sa sagesse souriante.
Mais d'où vient donc sa réputation? M. Sayous, dans son substantiel ouvrage sur la littérature du XVnimo siècle à l'étranger (auquel j'emprunte et que je pille trop pour pouvoir le citer toujours), M. Sayous a appelé Abauzit un « grand prêteur de savoir et d'idées. )) C'est, en effet, par sa con*espondance infatigable avec les savants de tous pays, par sa conversation richement instructive, que cet homme excellent, dont l'érudition même avait du charme, a conquis un renom encore vivace aujourd'hui. Et puis, il arrive — quelquefois — que la justice éternelle récompense dès icibas le labeur modeste et désintéressé : Abauzit a recherché la science pour elle-même, sans aucune préoccupation de vanité ; sa vie studieuse et retirée , passée tout entière parmi les livres, qui valent mieux que les hommes, est certainement la plus heureuse des vies : du moins l'aurait-elle été s'il n'était resté célibataire et ne s'était privé par là des plus chers soucis de l'existence.
Il fut philosophe jusqu'à l'héroïsme. Sa servante jeta un jour au feu, sous prétexte qu'il était sale et jaune, le papier où Abauzit notait depuis vingt-sept ans ses observations sur le baromètre. Le savant croisa les bras, lutta un instant avec sa juste fureur, puis dit du ton le plus calme : « Vous avez détruit vingt-sept années de travaux. A l'avenir, ne touchez à rien dans ce cabinet. »
Son esprit curieux s'est promené dans tous les domaines de l'activité intellectuelle: il v a constamment porté cette finesse et cette liberté de jugement qui, dans ses écrits posthumes, le font ressembler à Fontenelle : <( C'est, dit M. Sayous, le même tour d'expression demi-sérieuse, demi-railleuse, la même ironie contenue, mais d'autant plus mordante. » Abauzit rap-
pelle aussi Tauteur des Motides par le caractère mesuré de sa gaîté : Voltaire, qui a toujours Tadjectif heureux, a parlé quelque part du a discret Fonteiielle.» L'épithète convient à merveille à notre philosophe, qui ne voulait ni gronder sa servante, ni imprimer ses livres.
C'est Moultou, Tami de Rousseau, qui a rassemblé les écrits d'Abauzit. Les Remarqua sur le Nouveau Testament sont une démolition en règle des Evangiles, des miracles, de la morale du Christ, le tout revêtu de cette forme indirecte, maligne et cauteleuse, familière aux écrivains d'alors. Rappelez-vous Bayle ou Voltaire : ils ne procèdent point par négations brutales; ils insinuent adroitement leurs doutes, hasardent les objections les plus graves, les ironies les plus perfides, en les mettant sur le compte de quelque téméraire questionneur, dégagent leur propre responsabilité et protestent de leur respect pour les saints mystères qu'ilsviennent de ruiner en détail. Bayle surtout est passé maître en cet art: Abauzit me paraît avoir profité merveilleusement de ses leçons, et peut-être ne doiton pas attribuer à la seule modestie le prudent silence qu'il observa jusqu'à sa mort.
Un de ses ouvrages les plus caractéristiques est sa Lettre à une dame de Dljonj modèle de polémique courtoise et d'ironie enjouée, où il répond aux avances d'un jésuite qui avait essayé de le convertir et réfute Y Exposition de la foi catholique de Bossuet. Le Discours sur V Apocalypse est encore une incursion assez hardie sur le teiTain de la critique sacrée : Abauzit met en doute la canonicité de l'Apocalypse et soutient que les prophéties contenues dans ce livre ne s'appliquent qu'à la ruine de Jérusalem. Il défend cette thèse avec une habileté dont Voltaire fut charmé, — trop charmé : car que fit Voltaire, avec cette désinvolture impudente qu'on n'admirera jamais assez? Il s'em-
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para du Discours encore inédit, dont il avait reçu communication, y mêla des plaisanteries de son goût, en enleva l'érudition sérieuse, raccommoda à la sauce du jour, puis le fit passer, ainsi dénaturé, dans le Dictionnaire philosophique f Et il a le front d'écrire à d'Alembert: «L'article Apocalypse est tout entier d'un M. Abauzit, si vanté par Jean-Jacques... Il est public que cet article est de lui. »
Vanté par Jean-Jacques : on se souvient en effet de cette note lyrique de la Nouvelle Hélotse :
« Non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connais nn, un seul, j'en conviens ; mais c'est beaucoup encore, et pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d'avoir su l'ester peu connu ? Savant et modeste Abauzit, que votre simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer ; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour. Ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache en est d'autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir devant la docte ignorance du sage I Vénérable et vertueux vieillard, vous n'aurez point été prôné par les beaux esprits, leurs bruyantes académies n'auront point retenti de vos éloges ; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres, vous l'avez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez* vécu comme Socrate ; mais il mourut par la main de ses concitoyens et vous êtes chéri des vôtres. »
On peut se demander si ce ton d'emphase est bien celui qui convient pour louer l'homme que nous venons de contempler dans ^a studieuse retraite. Combien je préfère le portrait, moins théâtral et plus précis, tracé par Bonstetten :
(fJe visitais souvent le sage Abauzit, dont l'heureuse pauvreté et l'àme sereine me remplissaient d'enthousiasme. Il me semble
que je vois encore ce vieillard, fort petit et maigre, se promener tout aoal, enveloppé d'un surtout de laine que le temps avait rendu ^ris comme ses cheveux. £tait-il à la maison sans oompa- {tnie et sans lumière, il chantait dans son fauteuil, heureux comme un enfant. A sept heures, nous passions de sa chambre à la cuisine, où il soupait avec sa vieille servante. Le sel était placé au milieu de la table, dans un fragment de pot cassé. Mais si cette espèce de salière est rare sur des tables mieux servies, son sourire philosophique ne Tétait pas moins. Il avait trente louis de revenu, ce qui est peu à Genève ; avec cela, il vivait plus heureux (ju'un roi, vénéré et presque adoré de chacune »
Dans tous les domaines, Tesprit d'investigation et de nouveauté fait alors son œuvi'e, à Genève comme ailleurs. C'est la grande période du droit naturel et des théories politiques; c'est le temps où un jurisconsulte célèbre, Burlamaqui, ami de Barbeyrac, et digne successeur des Hotman et des Godefrov, aborde le domaine encore peu exploré du droit public. Né d'une famille italienne réfugiée, il voyage en Hollande, en Angleterre, en France, comme la plupart des hommes de sa génération, puis enseigne avec éclat, à l'Académie de Genève, le droit naturel, auquel il donne pour base les principes de la religion naturelle, la croyance en Dieu, la liberté de l'homme et sa responsabilité morale. Son grand ouvrage, les Principes du droit naturel, qui fut traduit en plusieurs langues, passe avec raison pour un chef-d'œuvre d'exposition claire et lumineuse ; mais il paraît d'une concision un peu sèche au lecteur d'aujourd'hui.
1) C'est par erreur que les auteurs des Dernières années de Mme d'Epinmj, d'ailleurs toujours si exactement renseignés, ont cru reconnaître Abauzit dans la Jolie page où leur héroïne raconte la visite de son fils à n un des pramiers magistrats de la ville. > Abauzit n'était point magistrat, et la garnison ne lui rendait pas les honneurs, comme au personnage que visita le jeune d'Epinay.
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Il y a certes bien moins d'idées neuves et originales, bien moins de rigueur philosophique, mais plus de chaleur de style dans Touvrage que publia dix ans plus tard un jurisconsulte neuchâtelois, Eraer de Vattel. Né à Couvet en 1714, mort à Neuchâtel en 1767, il était par sa mère neveu du chancelier de MontmoUin, et dut beaucoup aux enseignements de ce remarquable homme d'Etat; il passa la plus grande partie de sa vie auprès d'Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe. Le principal mérite de son Droit des gens fut de venir à propos et de combler une lacune dans la littérature juridique de la France. Le fond des idées appartient à Wolff, dont Vattel a été le vulgai isateur ; mais il a eu l'art de le clarifier, de mettre de Tordre, de la lumière, dans une matière très vaste et très touifue. La pensée, moins hardie que lucide, est servie par une langue assez colorée. De nombreux exemples empruntés à Thistoire, de préférence à l'histoire moderne et suisse, donnent un relief heureux à son exposé.
Certains écrivains catholiques ont été très sévères pour Vattel. Et cela s'explique pour le lecteur du Droit des gens: le jurisconsulte neuchâtelois manifeste une antipathie particulière pour ces (c moines ocieux » dont Rabelais aimait tant à se gausser. Laissons-le exhaler contre eux sa mauvaise humeur :
«Quelle multitude d'hommes, dans les couvents, consacrés à l'oisiveté sous le manteau de la dévotion ! Egalement inutiles à la société et en paix et en guerre, ils ne la servent ni par leur travail, dans les professions nécessaires, ni par leur courage, dans les armées ; et cependant ils jouissent de revenus immenses ; il faut que les sueurs du peuple fournissent à Tentretien de ces essaims de fainéants. Que dirait-on d'un colon qui protégerait d'inutiles frelons, pour leur faire dévorer le miel de ses abeilles ? )>
Ailleurs, il propose qu'on emploie les religieux au soulagement des soldats. Et il ajoute :
(( Il est une aatre espèce de fainéants dont Texcmption est plus criante encore : je veux parler de ce tas de valets, qui remplissent inutilement les maisons des grands et des riches : gens dont la vocation est de se corrompre eux-mêmes, en étalant le luxe de leurs maîtres. »
Je cite ces passages pour montrer que Vattel aborde les questions avec son sentiment et sa passion, autant qu'avec son intelligence; ce n'était point une âme aride; il se montra souvent plus généreux, plus humain que son maître Wolff ; il raille le préjugé du duel, qu'il trouve gothique; il prêche la tolérance, revendique le droit de la pensée: «La liberté de philosopher, dit-il, c'est l'âme de la république des lettres. »
Sans doute, au milieu du XVnim© siècle, ces idées n'étaient déjà plus très neuves, et personne ne sera tenté de voir en Vattel un initiateur : il ne le fut à aucun titre ; il faut même reconnaître que pour le droit de la guerre, il est moins libéral que son devancier,, l'auteur de la Paix perpétuelle^ ce bon abbé de Saint- Pierre
dont la plume féconde
Fit tant de vains projets pour la paix de ce monde.'
Mais Vattel sut, en matière de droit des gens, offrir sous une forme agréable à l'opinion moyenne de l'Europe la somme d'idées qu'elle était capable d'accepter alors.
Le mouvement d'émancipation intellectuelle auquel les réfugiés eurent une si grande part et qui se manifeste au commencement du XVnime siècle dans tous les domaines de la pensée, ne pouvait manquer de renou-
1) Voltaire. Discours sur Ui vraie vertu.
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vêler la théologie. C'est à ce moment que brille J.-A. Tuirettini, dont le nom représente la réaction contre l'autorité dogmatique de Calvin. Il avait eu pour maître un disciple éminent de Descartes, Robert Chouet, dont renseignement philosophique à TAcadémie de Genève servit à affranchir les esprits des dernières entraves de la tradition scolastique, à propager le goût de l'analyse, de l'observation, du libre examen, La vie et l'activité de Turrettini nous sont très exactement connues par les utiles publications de M. de Budé, qui nous a donné la biographie, puis la correspondance du grand théologien.
Né en 1671, il était fils de François Turrettini, qui avait travaillé à l'élaboration du Consensus. L'événement le plus important de sa jeunesse, ce fut le voyage qu'il entreprit en 1691, après avoir achevé ses études de théologie. Il débuta par la Hollande, y vit Spanheim, qui professait à Leyde l'histoire ecclésiastique, le Genevois Jean Le Clerc, directeur alors célèbre de la Bibliothèque universelle^ les ministres Superville et Jurieu. «Je soupai hier avec M. Turrettini chez M. Basnage, écrit Bayle; c'est un jeune homme de grande espérance, qui s'exprime tout à fait délicatement. Il se fait admirer toutes les fois qu'il monte en chaire, et il n'est pas moins goûté en conversation par la finesse de son esprit, son honnêteté et sa modestie.» Il soutint avec un succès marqué ses thèses sur le « pyrrhonisme pontifical, » réfutation du livre des Variations de Bossuet : (( Elles lui ont acquis une gloire singulière, écrit encore Bayle, et il s'en va d'ici avec une réputation fort rare à des gens aussi jeunes que lui. »
De la Hollande, Turrettini passe en Angleterre, où l'évoque Burnet le présente à la cour. Il visite Newton, admire sa « naïve simplicité, » et emporte de ses entretiens avec lui (( les plus belles idées sur la gran-
deur (les œuvres de Dieu, sur Timmortalité de l'âme et Texcellence du christianisme pris dam sa pureté et tourné en pratique. » Il prêche plusieurs fois en anglais. Dans son éclectisme, il ne dédaigne point d'aller voir Saint-Evi'emond, qui le charge d'une commission pour Ninon de Lenclos.
Le jeune pasteur partait pour Paris; nous Ty retrouvons en 1693, fréquentant avec prédilection les beauxesprits et les personnages éminents de l'Eglise catholique : il voit tour à tour Bossuet, Malebranche, Huet, l'abbé Longuerue, qui lui enseigne l'arabe, Pavillon, Fontenelle et son bizarre ami l'abbé de Saint-Pierre. Il soutient des thèses devant les docteurs de Sorbonne, et — contraste piquant! — va voir Ninon, alors septuagénaire ; il y rencontre « quantité de gens distingués, » parmi lesquels il cite l'abbé de Châteauneuf (le futur parrain du petit Arouet). La lettre où Ninon raconte à Saint-Evremond la visite du théologien genevois mérite d'être citée :
« J'étais dans ma chambre, tonte senle et très lasse de lectures, Ioi*squ'on me dit : « Voil^ un homme de la part de M. de Saint- Evremond. I» Jngez si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai témoigné à M. Turrettini la joie que j'avais de lui être bonne à quelque chose ; il a trouvé ici des amis qui Tont jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes ; mais elles ne me siéent pas mal ; j'ai toujours eu la mine grave. »
Et Turrettini, écrivant à son tour à un parent de Genève, fait l'éloge du salon de cette « vieille demoiselle, » qui a (( infiniment d'esprit. »
Cette variété de relations indique chez le jeune théologien un esprit largement ouvert, affranchi de plusieurs préjugés, avant tout désireux d'enrichir son expérience en contemplant le mouvant spectacle de
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la société humaine. Revenu dans sa patrie en 1694, il occupa la chaire d'histoire ecclésiastique. Mais, loin de se confiner dans la théologie, son esprit continue de s'ouvrir à toutes les curiosités : il est grand amateur et collectionneur de médailles ; il goûte les charmes de la société, qui le recherche pour T agrément de son commerce, l'enjouement de sa conversation et cette politesse que ses séjours à l'étranger avaient affinée. Nous sommes bien loin du Genevois raide et guindé dont on a tracé trop souvent un portrait chargé. Les hommes distingués réunis alors à Genève tempéraient leur gravité de beaucoup d'aisance et d'usage du monde, et rien n'est plus faux que de se représenter une société confite en une dévotion chagrine.
Bientôt les travaux et l'activité du jeune professeur lui eurent acquis assez d'autorité pour qu'il pût rompre avec la tradition calviniste. Il importe de marquer en quoi il s'en est écarté. C'est une erreur, je crois, de voir en Turrettini un des pères du rationalisme moderne ; au contraire, sa théologie est dirigée contre l'école naturaliste qui attaquait la révélation chrétienne. Il a simplement cherché à rendre la vie à une Eglise endormie dans l'étroitesse de son dogme. Il travailla en 1706 à l'abrogation de ce Consemun dont son père avait été, quarante ans auparavant, un des ardents promoteurs. Sans rien retrancher des vérités centrales de la religion, il tendit à remplacer le christianisme tout intellectuel par la vie morale, les formules par la piété : ce fut un véritable réveil qu'il tenta d'opérer. Il ne reniait rien — ses travaux apologétiques le montrent assez — des principes fondamentaux de la Réformation, qu'il distinguait avec soin des points accessoires; mais il voulait assurer à la doctrine chrétienne une action plus directe sur la vie. En réclamant la liberté d'examen, en prêchant la tolérance, il savait qu'il enlevait ses plus fortes armes à l'incrédulité.
Comme Ta heureusement dît Sainte-Beuve, « un notable changement s'opéra dans l'atmosphère théologique de Genève; il y eut une détente et le climat moral s'adoucit. »
Les ouvrages de Turrettini sont presque tous écrits en latin, aussi nous intéressent-ils moins que l'influence qu'ils ont exercée. Le premier en date est sa réponse à Bossuet, où les a variations » des Eglises protestantes sont habilement représentées comme le titre de gloire d'une religion qui cherche librement la règle de sa foi dans la Bible. Mais l'accord des réformés ne lui semblait point rendu impossible par les divergences secondaires existant entre eux, et il composa un ouvrage sur la réunion des protestants, qu'il rêvait avec tant d'autres esprits généreux de Suisse, d'Allemagne, de Hollande et d'Angleterre. Cette entreprise d'union de la chrétienté évangéliquo échoua par l'entêtement des vieux luthériens et des anglicans extrêmes ; mais quel chrétien digne de ce nom n'eût pu signer la formule rédigée par le professeur de Genève :
«Placez devant vous on homme qui, touchant les points contestés de la théologie, les ignore, suspend son jugement, ou soit incapable de les comprendre ; mais cet homme remplit les devoirs d'un chrétien pieux et intègre, il ôe reconnaît pauvre et misérable pécheur devant Dieu, il ressent une vraie repentance de ses fautes, il se réfugie sans réserve dans la miséricorde divine, il se livre tout entier à Jésus-Christ, il demande son pardon, il repose en lui toute sa confiance. Aidé par la grâce divine, il s'efforce d'être juste, charitable envers le prochain, d'exercer la patience, la tempérance, l'humilité, il atteint l'heure de la mort en s'en remettant complètement au pardon céleste... Qui voudra retrancher cet homme du troupeau de Jésus-Ohrist ? »
L'ouvrage le plus connu de Turrettini, Nubestestium, est justement un plaidoyer en faveur de cette largeur chrétienne: dans un ample recueil de témoignages tirés de l'Ecriture, des Pères, des théologiens, il montre quelle réserve il convient d'observer sur les questions
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de la prédestination et de la grâce, qui, depuis la Réforme, ont si mal à propos divisé TEglise protestante, sans (( avancer la sanctification des âmes. »
Le centre de sa religion, c'est en un mot cette vertu que les luttes dogmatiques avaient trop reléguée dans l'ombre, la charité. Un sermon qu'il a publié sur ce sujet résume sa pensée avec cette simplicité lumineuse qui était le caractère de sa prédication : car il exerçait une action profonde sans aucun artifice de rhétorique, et sa parole avait tant de vie, de naturel, qu'on disait : « Il ne prêche pas, il cause en chaire. »
La mort de cet homme éminent, depuis longtemps travaillé par la maladie, survint au printemps 1737 et fut un deuil public. Citons encore Sainte-Beuve, dont la plume a formulé tant d'arrêts définitifs :
«A défaut d'une grande originalité, Turrettini eut de Tà-propos, de la sagesse pratique, de la persuasion, une influence salutaire, et il contribua à fixer pour un long temps cette température religieuse et morale dans laquelle on respira désormais plus librement et qui permettait d'être à la fois, dans une certaine mesure, chrétien, philosophe, géomètre et physicien, homme d'expérience, d'examen, de doute respectueux et de foi . i»
M. de Budé a récemment publié en trois volumes les Lettres adressées à J.-A. Turrettini. Ce recueil de lettres nous renseigne de la façon la plus utile sur l'activité religieuse du commencement du siècle, en Suisse, en Hollande, en Angleterre, dans les Vallées vaudoises. La variété même des correspondants de Turrettini contient la preuve de cette largeur d'esprit que ses concitoyens surent admirer : nous y rencontrons tour k tour des philosophes, des érudits protestants ou catholiques comme Basnage, Abauzit, Nicaise, J. LeClerc, Barbeyrac, l'abbé Bignon; de plus illustres encore, tels que Bayle, dont les lettres sont pleines d'intérêt, ou Leibniz, qui dit au professeur genevois: (c Tout ce qui vient de vous est exquis, » ou Fontenelle, qui, cà
propos d'une spirituelle production de Werenfels, de Bâle, écrit ce passage amusant sur les écrivains suisses :
« ...Si vous permettiez Tinsolence française, je voas dirais que j'ai trouvé son livre bien vif, bien gai, bien léger pour un étranger. La sottise que je vous dis là, je vous supplie, Monsieur^ de croire que je la connais bien pour ce qu'elle est ; je ne crois point du tout les esprits suisses moins déliés que les français; peut-être seulement sont-ils un peu moins en haleine, moins accoutumés à un certain ton ; mais ils le prendront quand il leur plaira, et y réussiront très bien . t>
Werenfels, qui inspirait ces réflexions à Fontenelle, fut très lié avec Turrettini et figure au nombre des théologiens les plus sympathiques de son temps; ce seul mot d'une de ses lettres peint son esprit supérieur: <( Grâce à Dieu, j'en suis venu à n'aimer aucune de mes opinions, mais seulement la vérité. »
Jurieu — (( Tinjurieux Jurieu » de Voltaire — figure aussi parmi ces correspondants, à côté du grand prédicateur Saurin, le Bossuet protestant, qui, dans une lettre, nous montre la puérilité des querelles dont se nourrissaient les réfugiés dans les Pays-Bas : « J'avais dit, je ne sais où, raconte Saurin, que le dogme de la Trinité était Vécueil de la raison humaine. Il y eut des conférences très vives sur ce mot dans le Consistoire de Rotterdam, où il fut conclu que je mettrais, au lieu du mot éctieil, celui d'aheurfement Jugez de la pièce par cet échantillon ! »
L'un des plus chers amis de Turrettini et l'un de ses correspondants les plus actifs fut Jean-Frédéric Osterwald, le pasteur de Neuchâtel. Anhnœ dimidium meœ: c'est ainsi qu'il appelle son collègue genevois. Tous deux, et Werenfels, de Bâle, formaient un triumvirat dont les Eglises suisses étaient justement fières.
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Osterwald représenta à Neuchâtel les mêmes tendances que Turrettini à Genève : (( La piété est encore plus importante que les sciences,» écrit cet homme excellent, auquel on a reproché bien à tort de prêcher le salut par les œuvres, parce qu'il voulait rendre aux œuvres leur place légitime dans la vie chrétienne.
J.-F. Osterwald naquit à Neuchâtel en 1663; sa famille, originaire de Westphalie, était neuchâteloise depuis deux siècles; son aïeul et son bisaïeul avaient commandé sous Henri de Navarre des compagnies d'atetituriers et pris part à la bataille d'Arqués. Son père, Rodolphe Osterwald, pasteur à Neuchâtel, qui fut anobli par la duchesse deLongueville,jouaunrôle important dans les débats du Consermis et fut à la tête de ceux qui refusèrent de souscrire à cette nouvelle règle de foi : Jean-Frédéric grandit ainsi dans l'atmosphère d'une orthodoxie sans raideur. Il retrouva à l'Académie de Saumur des tendances théologiques qui répondaient aux sympathies qu'il devait à l'influence du milieu natal. Après avoir séjourné à Orléans, puis à Paris, et achevé ses études à Genève, il devint pasteur à Neuchâtel. Sa prédication attira tant d'auditeurs, qu'il fallut construire un nouveau temple. C'était pourtant une éloquence sobre et sans grand éclat que la sienne ; mais elle s'adressait surtout à la conscience et remplaçait les controverses théologiques par un aliment plus substantiel. Le texte de son « sermon d'entrée » marque l'esprit de tout son ministère : « Que ceux qui ont cru s'attachent principalement aux bonnes œuvres. » Ecoutons un instant cette grave parole, qui allait produh'e un véritable réveil :
« La fin est plus noble que les moyens. Ou n'élève pas un édifice pour appuyer des fondements, mais on pose des fondements pour soutenir un édifice. Les dogmes ont leur usage, et ils doivent être solides ; mais le o^rand point est la sainteté, Tunion, la charité, en un mot, la paix de Tàme. Les spéculations, les disputes entre les
frères, rarrangement des décrete divins, les subtilités métapliysiqnes sur les mystères ne font rien à ce grand but et pourraient même le faire perdre de vue. i»
Il savait d'ailleurs s'élever aussi contre ceux « qui ne prêchent que la morale, qui fonjt de l'éloquence mondaine, et qui oublient l'essentiel, savoir Jésus- Christ, sa croix, sa grâce, son esprit. » La sagesse et la mesure, un fonds de solide bon sens, telles sont les qualités qui distinguent ce représentant peut-être accompli du caractère neuchâtelois.
En 1697, il écrivait à son ami Turrettini : « On veut que je devienne auteur, moi qui n'eus jamais ni l'inclination, ni les dons nécessaires pour cela. » L'ouvrage qu'il s'apprêtait à publier, sur les instances de ses paroissiens, est le Traité des sources de la corruption qui règne aujourd'hui parmi les chrétiens. Il tentait d'expliquer la contradiction qui existait entre la profession d'une religion pure et la pratique de la vie; dans ce traité, qui fut célèbre à son heure, on retrouve l'allure méthodique et grave, la piété substantielle qui distinguent Osterwald. En 1702, il achevait un ouvrage qui devait exercer une influence profonde dans son pays et lui valoir dans les contrées protestantes une réputation que sa modestie ne recherchait pas. Nous voulons parler de son Catéchisme,
Le catéchisme de Calvin était né dans une époque de controverse, et s'en ressentait; le catéchisme de Heidelberg avait un caractère dogmatique qui le rendait peu accessible à l'enfance. Osterwald voulut doter l'Eglise d'un manuel d'enseignement qui lui manquait. Il composa son Grand Catéchisme, dont il fit lui-même un Abrégé, qui était encore en usage dans les écoles neuchâteloises il y a vingt ans. Au point de vue littéraire, que nous oublions peut-être trop dans ces pages, le travail d'Osterwald commande l'attention par sa
belle et lumineuse ordonnance, par la clarté, la concision, rénergie d'un style un peu nu, mais qui s'élève par instant jusqu'à Téloquence. Nous en citerons un passage caractéristique, propre à réveiller d'anciens souvenirs d'enfance chez tous les Neuchâtelois âgés de plus de trente ans : après avoir interrogé l'élève sur (( la vie et la mort des gens de bien, » le maître lui adresse cette question solennelle :
«Mais quel est Tétat des méchants?
« — Ils sont toujours malheureux, et dans la vie et dans la mort ; jamais ils n'ont de solide repos, ni de véritable contentement. Tout les rend misérables ; les tentations les séduisent, la prospérité les corrompt, l'adversité les accable et la mort les épouvante. »>
Représentez-vous une longue suite de générations d'écoliers, dont l'enfance a répété cette période redoutable : il en doit rester quelque chose dans l'âme d'un peuple ; aussi est-il vrai de dire qu'après Farel, nul n'a exercé sur les Neuchâtelois une influence plus durable ni plus profonde que celui qu'ils appellent encore le (( grand Osterwald. »
Au delà des étroites frontières de son pays, il est surtout connu par la version de la Bible qui porte son nom (174i). Il avait commencé par écrire, sur chacun des chapiti'es du saint livre, des ((arguments et réflexions, » qui ne se distinguent ni par la profondeur théologique, ni par l'élégance de la forme, mais bien par une précision un peu sèche et l'excellence pratique. De là, il fut conduit à entreprendre un travail plus vaste, la revision de la Bible. La traduction d'Olivétan, déjà rajeunie par les pasteurs de Genève, contenait encore beaucoup d'expressions obscures ou de tournures vieillies. Osterwald prit simplement un exemplaire de la Bible de Genève et inscrivit en marge ses corrections: tel est le manuscrit de cette
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fameuse version d'Oaterwaldj devenue si populaire, non seulement en Suisse, mais en France ^
Lue depuis cent cinquante ans dans toutes les familles et dans les écoles de notre pays, elle a exercé une action sensible sur la langue que nous parlons et qui gardera longtemps Tempreinte du style d'Osterwald \ ainsi s'expliquent certains archaïsmes que le Français de France remarque dans notre parler local. Je conduisais un jour un ami parisien à la bibliothèque de Neuchâtel; il s'arrêta surpris devant la porte, où sont inscrits ces mots : (( Entrez sans heurter. » — « Tiens, s'écria-t-il, à Paris nous disons frapper k la porte! Heurter, un mot vieilli, qui rappelle le temps où le heurtoir était en usage... » — Et mon Parisien de se lancer dans une aimable dissertation sur le charme et le parfum de notre parler provincial. — Savez-vous, répliquai-je, pourquoi nous disons heurter et non fraj)per à la porte? C'est que notre éducation s'est faite par la Bible d'Osterwald : (( Heurtez, et l'on vous ouvrira *... »
Les travaux d'Osterwald furent spécialement goûtés par les théologiens de l'Eglise épiscopale, avec lesquels il avait certaines affinités. Mais ce qui surprendra davantage, c'est de voir un illustre prélat français rendre hommage à l'auteur du Catéchisme, Si l'on en croit David Durand, le plus ancien biographe d'Osterwald, Fénelon, rencontrant un jeune maçon de Neuchâtel qui travaillait à l'archevêché de Cambrai, l'interrogea k plusieurs reprises sur le digne pasteur et le chargea de ce message : ce N'oubliez pas de faire bien mes compliments à M. Osterwald; dites-lui que je l'estime, que je l'honore et que j'ai tous ses ouvrages. »
1) Vuir l'excellente notice de M. L. Henriod, Galerie suisse, T. I.
2) Sainte-Beuve a souligné, dans une pièce du poète vaudois Monneron, le mot angoissée, qui, dit-il, est d'usage habituel dans le canton de Vaud. Et il ajoute : c La lecture de la Bible en langue vulgaire maintient en circulation beau' coup de ces mots un peu étranges ou vieillis. »
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Deux traits encore de cette physionomie douce et grave méritent d'être signalés : Osterwald s'efforça de réagir, surtout par le développement du chant, contre la froide simplicité du culte institué par la Réforme; il adressait à Turrettini ces paroles remarquables: « Notre pratique et la vôtre sont bien sèches, et à cet égard, comme à bien d'autres, on a trop ôté. » Puis Osterwald, comme son grand ami de Genève, était tolérant, ou s'efforçait de l'être; ses lettres sur le mouvement piétiste sont à cet égard édifiantes :
« Le peuple, dit-il, crie contre les ministres, de ce que nous n^agissons pas contre ces gens-là. Je suis fort éloigné de toute violence. Si on agit contre eux, on les confirmera dans leurs schismes et ils feront gloire de soufPrir persécution ; ils disent déjà qu'il ne leur manque que ce caractère pour achever de les convaincre qu'ils sont dans la bonne voie. i>
En 1747, Osterwald, âgé de quatre-vingt-quatre ans, venait de monter en chaire et commençait son discours, lorsqu'il tomba frappé d'apoplexie : il expira quelque temps après. Un de ses fils, Jean-Rodolphe, pasteur de l'Eglise de Bâle, auteur d'un livre longtemps populaire dans nos contrées, la Nourriture de VAme, resta fidèle aux traditions de piété simple et forte de son père, et se tint éloigné des querelles théologiques :
«c Heureux, disait-il, ceux qui ne sont point appelés à entrer dans ces disputes et qui, dans une raisonnable retraite, écoutent la voix de Jésus-Christ seul dans le silence. J'aime mieux lire une page de Kempis que plusieui^ volumes de ces systèmes où je ne puis découvrir la simplicité et la charité qui forment le caractère de la doctrine de Christ. »
Nous venons de rencontrer sur notre chemin la secte des piétistes : elle eut une part dans le mouvement littéraire de notre pays. Les efforts des Turret-
tini et des Osterwald pour raviver les sources de la piété montrent assez combien la religion formaliste de leur temps était insuffisante à satisfaire les besoins profonds des âmes sérieuses : elle s'adressait trop exclusivement à l'intelligence pour trouver le chemin des cœurs. A côté de la réaction théologique et dogmatique que nous avons tout à l'heure observée, il se produisit une réaction plus populaire et d'une nature toute morale : tel fut le mouvement piétiste, qui a son explication — Osterwald eût dit son excuse — dans l'état de langueur où végétaient nos Eglises; ce fut un essai d'émancipation qui s'accomplit en dehors du clergé, et qui, dépourvu du contre poids de la raison, aboutit chez plusieurs au mysticisme et à l'illuminisme.
C'est dans les premières années du siècle^ que le piétisme, qui était né en Allemagne et s'était propagé à Berne et à Zurich, gagna la Suisse romande. Déjà les sentiments de Mme Guyon avaient trouvé de l'écho à Lausanne. En 1708, Osterwald note le fait qu'à Neuchàtel (( quelques piétistes se séparent de nos assemblées et ne communient plus. » Dès 1702, le Consistoire de Genève s'occupe fréquemment de la secte naissante et de ses progrès, nomme une commission, procède à des enquêtes ; pendant quarante ans, sa vigilance ne perd pas de vue ce petit groupe de suspects. L'agitation fut surtout vive dans les années 1712-1720: au canton de Vaud, les piétistes furent positivement persécutés ; aussi — comme le remarque Juste Olivier — est-ce du sein du peuple vaudois qu'est sorti le grand apôtre de la liberté des cultes, Vinet.
La religion nouvelle répondait à un besoin également ressenti par des gens incultes et par quelquesuns des esprits les plus distingués du temps. Plus tard,
1) Voir sur ce sujet les ailicles de M. Euffène Hitter dans les Etrennes chrétiennes de 1886 et 1889, et dans la Bevun internationale de mal 1889; l'ouvrage de M. Jules Chavannes sur Dutoit- Membrini et l'étude de M. Gustave- A. Metzger, Marie Huber^ sa vie, ses teuvres, sa théologie.
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en 1741, Tarrivée du comte de Zinzendorf et de ses fidèles à Genève, y donna naissance à une société des Frères moraves, qui subsista pendant trois quarts de siècle et fut, il y a soixante ans, suivant les mémoires de M. Bost, le premier foyer du réveil évangélique.
Il est très intéressant d'observer les effets produits sur les Ames simples par ces « rêveries, » — ainsi que les sages orthodoxes qualifiaient la dévotion piétiste : les adeptes ; — et surtout les plus ignorants — se considéraient volontiers comme inspirés du Saint-Esprit; il existe à cet égard des documents de la plus haute étrangeté. Rappelons en passant que le major Davel, qui crut avoir reçu d'En-haut Tordre de renverser la domination bernoise, appartenait précisément à la secte des piétistes de Cully.
Ces gens se piquaient d'une piété extraordinaire, s'éloignaient du reste du monde à cause de sa corruption, visitaient les hôpitaux et les pauvres. Des liens étroits unissaient entre eux les groupes piétistes épars dans nos campagnes et nos villes, à Colombier, à Yverdon, à Morges, à Vevey, à Genève. Signalons, parmi les chefs du piétisme vaudois, un certain Magny, qui fut le maître de religion de Mme de Warens : Rousseau expose avec détails, au livre VI de ses Confessions, la religion de sa « maman, » qui était pénétrée des idées de Magny; c'est donc la théologie piétiste que Rousseau a connue par elle : Magny et Mme de Warens ont été les intermédiaires par lesquels un écho des idées de Spener est amvé jusqu'à l'auteur à! Emile. Un autre chef de piétisme, Monod, admirateur et correspondant de Mme Guyon, fut l'aïeul d'un des promoteurs de cette révolution vaudoise, qui réalisa le rêve du mystique Davel. Ce n'étaient certes point des âmes vulgaires que celles de ces hommes portés à la méditation, affamés de vérité, jaloux des droits de la conscience. On est toutefois étonné de rencontrer dans ces conven-
ticules, parmi ces paysans dévots et ces humbles filles illuminées, des hommes d'une éducation et d'une condition sociale bien différentes, comme Béat de Murait. Mais avant d'évoquer la figure du gentilhomme bernois, étudions celle de Marie Huber, qui occupe une place à part dans Thistoire des idées à cette époque. Car, si elle débuta par le piétisme, elle ne s'y attarda point, et représente en quelque sorte la transition du mvsticisme au rationalisme.
La famille Huber, originaire de Schaff house, établie vers le milieu du XVIIme siècle à Genève, y tenait un rang qui confinait au patriciat. Elle a fourni un artiste original, neveu de Marie Huber, que nous retrouverons dans la société de Voltaire, et un naturaliste éminent, ce François Huber, qui réussit, quoique aveugle, à faire sur les mœurs des abeilles des observations restées célèbres. Marie Huber naquit à Genève en 1G95; elle était le second de quatorze enfants. A seize ans, elle alla habiter près de Lyon avec ses parents, mais la famille demeura toujours attachée à Genève, où elle comptait une parenté nombreuse. Un oncle de Marie, qui n'était autre que Fatio de Duillier, l'ardent piétiste, exerça sur elle une influence décisive: un beau jour, cette jeune fille, «née, dit Sayous, avec une beauté qui ne sert pas ordinairement k faire des théologiennes, » partit en mission pour Genève afin d'en convertir les habitants. Cette étrange entreprise, ordonnée à la pauvre enfant par les « révélations » d'un illuminé nommé Pagez, lui valut « tous les déboires imaginables de la part des ministres. » Bien des années plus tard, le souvenir de l'étroitesse dogmatique genevoise lui inspirait cette réfiexion, qui serait amère dans une autre bouche que la sienne : <( Dans les pays où l'on fait profession d'une rigide, dirai-je raide orthodoxie, tous se ressentent de cet esprit de raideur, depuis les conducteurs de l'Eglise jusqu'aux pères et mères de fa-
mille; il est vrai qu'ici on ne vous crève pas les yeux, mais on vous les bande bien serré \.. »
La phase d'exaltation chez Marie Huber ne fut pas très longue: son esprit net, logique et fenne, sa défiance de tout ce qui est factice, lui firent bientôt retrouver réquilibre. Un jour, elle prit la plume, (( pour se soulager plus que pour faire parler d'elle, » — car elle ne signa aucun de ses ouvrages. Toute sa vie s'écoula dans la retraite; elle la consacra à la piété, à la charité, et laissa à Genève et à Lyon le renom d'une sainte, même chez les catholiques, étonnés a qu'on pût unir tant de vertus à si peu de dogmes. » Elle mourut en 1753, âgée de cinquante-huit ans.
Marie Huber est une apparition étrange et — si j'ose dire ainsi — .mi generis: un cerveau d'homme marié à un cœur de femme. Le plus imperturbable bon sens, armé d'une inflexible logique, s'unit chez elle à l'ardeur d'une âme toute brûlante d'amour pour l'humanité, et particulièrement de compassion pour les faibles et les pauvres. On sent qu'elle n'hésiterait pas à donner sa vie pour faire de la famille humaine une famille de gens de bien, — heureuse et sainte. Son ouvrage capital n'a pas d'autre sentiment inspirateur.
Quant à la tendance de son œuvre, elle s'explique par un naturel besoin de réagir contre le dogmatisme de Dordrecht, qu'on avait cherché à imposer à toutes les Eglises réformées de la Suisse; la prédestination arbitraire des uns au salut, des autres à la damnation, jointe à l'éternité des peines, tel était le fond de ce système : on conçoit la révolte d'une femme de sens et de cœur. Tandis que les uns, comme Murait, doués d'un sentiment religieux plus intime et plus profond, échappaient à cette dure orthodoxie par un mysticisme élevé, mais nuageux, d'autres, tels que Marie Huber, chez qui le bon sens était la faculté maîtresse,
1) Lettres sur la Religion essentielle.
réagissaient avec une sorte d'indignation contre un enseignement qui les révoltait et dans lequel ils ne pouvaient reconnaître le vrai christianisme biblique. Mais, une fois lancés dans cette voie d'opposition, ils allèrent jusqu'à retrancher de l'Evangile tout ce qui n'était pas un corollaire de la raison et de la conscience naturelles : ils s'évadaient ainsi par la porte du rationalisme de la prison dont les autres cherchaient à percer le toit par le mysticisme. Ce fut dans l'Eglise de France une crise pareille à celle qui se produisit dans l'Eglise d'Allemagne, lorsque la formule de concorde luthérienne donna le jour, par réaction, aux tendances de Spener et de Semler.
Dans la première lettre de Marie Huber sur Y Indifférence des religwns perce toute la lassitude, le véritable dégoût que causaient aux âmes pieuses les vains débats des sectes et les polémiques des théologiens : « Le christianisme, s'écrie-t-elle, perdra-t-il beaucoup par le retranchement de toutes ces distinctions de religions, ou soi-disant telles, romaine, luthérienne, réformée, etc.. ? )>
Elle avait trente-six ans lorsqu'elle publia le Monde fol préféré au monde sage. Trois amis, Criton, philosophe, Philon, avocat, Eraste, négociant, se retrouvent après une séparation assez longue : leur entretien prend bientôt une tournure sérieuse et devient une véritable dissertation sur la conscience. Le négociant, Eraste, «échappé depuis peu du monde sage et qui tâche de s'en éloigner pour s'approcher du monde sincère, » instruit l'avocat et le philosophe, les convainc d'erreur et les amène à la lumière; ils s'y prêtent d'ailleurs de la meilleure grâce du monde. Eraste est un représentant accompli de la tendance d'alors à secouer les formules étroites de la dogmatique orthodoxe. Le (( monde sage )> et le « monde fol, » que l'auteur appelle aussi le monde nuu^qué et le monde démasqué^ ce sont.
l'éveil lntellectuel et scientifique 205
d'une part, les (( honnêtes gens, » ceux qui font extérieurement profession de vertu, et d'autre part les francs pécheurs sans retenue: Marie Huber n'hésite pas à préférer ces fols, qui, du moins, ont le courage de se montrer aussi mauvais qu'ils sont, et sont plus près de la vérité que ceux qui croient la posséder. Toute la conduite de Thomme doit avoir pour base la sincérité envers soi-même.
Les idées favorites de Marie Huber apparaissent déjà dans ce livre, où le christianisme n'est considéré que comme un simple prolongement de la religion naturelle. Sa conception ne va à rien moins qu'à méconnaître l'œuvre de Jésus-Christ : Marie Huber est « de ces natures droites, puissamment trempées, sévères envers elles-mêmes, qui cherchent dans l'Evangile un moyen de sanctification plutôt que de pardon, en Christ un modèle et une force, plutôt qu'une victime expiatoire *. » Le péché originel n'est point tant aux yeux de l'auteur la désobéissance et la révolte de l'homme, que son erreur, que l'oubli coupable de la vérité. Aussi les peines éternelles lui apparaissent-elles monstrueuses : elle écrira tout un livre, le Système des théologiens^ pour combattre cette doctrine; dans son opinion, le vrai châtiment de l'homme sera de voir, à la grande lumière de l'au delà, combien il est demeuré loin de la vérité, combien il s'est écarté de l'idéal primitif, combien ses erreurs l'ont séparé du divin modèle.
Aux attaques que lui valut la hardiesse de ce système, Marie Huber répondit par ses Lettres sur la religion essentielle à Vhomme. Elle veut présenter la religion dans ce qu'elle a d'essentiel, elle en ôte (( les pierres et les broussailles, » c'est-à-dire ces « opinions particulières, qui ont de tout temps divisé les chrétiens, déchiré la chrétienté, défiguré la religion *. » « La religion essen-
1) F. Godet, Etudes Bibliques (l'Apôtre Samt- Jacques).
2) C'est elle qui souligne si abondamment, suivant son habitude.
tielle à l'homme doit être à la portée des idiots, » ditelle en son énergique langage.
Cette religion, c'est celle qui tient à la nature même de rhomme et qui tend tout entière à la réalisation pratique de sa destination, le bonheur. L'auteur fouille d'une main courageuse les dogmes reçus, les met à l'épreuve, écarte hardiment tout ce qui ne tend pas à ce but de la religion essentielle; ce qu'elle en conserve n'est qu'un résidu fort mince du christianisme traditionnel, à savoir ce qui s'accorde avec la conscience et le sens intellectuel et moral de l'homme, seuls critères de la vérité. Jésus est venu nous proposer par sa vie le modèle des vertus à réaliser, nous montrer par sa mort l'utilité des souffrances qui si souvent troublent notre foi, abattent nos courages. Il nous a ouvert la perspective de cette vie h venir dans laquelle le développement moral des individus, commencé icibas, s'accomplira parfaitement.
Plusieurs théologiens prirent la plume pour réfuter les écrits de Marie Huber: Ruchat, de Lausanne, la combattit avec une certaine âpreté, et de Roches, élève de Turrettini, prédicateur brillant, que Senebier appelle « le Démosthène de la chaire, » écrivit sa Défense du Christimmme, où il accuse Marie Huber de «détruire la religion. » La pieuse fille rêvait tout autre chose; mais ses écrits ont certainement contribué à détacher de l'orthodoxie bon nombre d'esprits disposés à s'affranchir du dogme.
On a considéré Marie Huber comme l'ancêtre du protestantisme libéral : c'est fort juste. Mais ici elle nous intéresse h un autre titre : c'est qu'elle fut comme une première ébauche que forma l'esprit du temps, avant de s'incarner dans Rousseau. Marie Huber est moins une initiatrice consciente qu'un produit anticipé de l'air ambiant. Ex\ voyant ainsi les mêmes combinaisons de sentiments et d'idées se faire jour sur plusieurs
l'éveil intellectuel et scientifique ti07
points différents, on se convainc qu'elles naissaient naturellement à cette heure, et J.-J. Rousseau apparaît dès lors comme le fruit natui'el de son époque, ou, si Ton veut, comme Texpression retentissante des idées qui perçaient de toutes parts et prenaient par degi*és possession des esprits.
Mais si, comme on Ta remarqué, Rousseau ne fit plus tard que reprendre et développer sous une forme plus brillante les idées de Marie Huber, faut-il en conclure que les ouvrages de celle-ci aient eu sur la pensée du philosophe Tinfluence directe qu'on a voulu leur accorder ? — C'était Tavis de Jacob Vernet, qui fut quelque temps Tami de Jean- Jacques ; et Testimable théosophe Dutoit-Membrini ^, dans sa Philosophie divine, s'exprime en ces termes peu galants :
«Une femmelette, dont l'orgueil s'est avisé de bâtir nu système du tout hérétique, M"® Huber, a fondé sa prétendue ReJif/iort essenfielle à rhomme, où entre autres impiétés, elle fait main liasse sur tous les mystères. Et à ce propos, il n'est pas vrai que M. Rousseau, plus impie encore, puisse s'appeler novateur, comme ses sectateurs le prônent ; car il a pris presque tout son système du livre de la Religion essentielle^ ou plutôt dans ce que ce livre a de plus mauvais, b
Lamartine a repris à son tour cette idée en l'enjolivant: il a attribué à M. Savons, ce «fureteur de génie, » l'honneur d'avoir découvert à Genève, <( en recherchant les sources de Rousseau, une femme, une jeune fille, une belle sibylle des Alpes, une théologienne de vingt ans, une prophétesse de raison et d'instruction, qui prophétise à demi voix et qui prophétise quoi ? La profession de foi du vicaire savoyard. Rousseau récoute, il retient, il s'inspire et il écrit. Qui se serait
1) Voir, dans le Canton de Vaud, les pages que 0005001*6 Juste Olivier à Tauteur de la Philosophie diviney qu'il appelle • un grand esprit et d'un vaste savoir, vif, perçant, enthousiaste. » Le doyen Rridel, qui l'avait connu, l'appelait «notre Féneîon, • et disait qu'aux pi'emiers siècles de l'Eglise, cil aurait pris place parmi ceux que nous appelons les Pères. » — Malheureusement, l'écrivain est loin de valoir le penseur. — II réimprima les œuvres de >!■• Guyon.
douté de cette Egérie cachée dans les grottes du Léman, derrière ce philosophe misanthrope. »
En effet, qui s'en serait douté, sans la rhétorique trop brillante de T auteur de Jocelyn ? Le fait est que Rousseau, qui aime à indiquer les livres qui ont exercé une influence sur le développement de sa pensée, qui cite plus d'une fois Murait, par exemple, n'a jamais parlé ni de Marie Huber, ni de ses ouvrages. Il les connaissait probablement; ils ont dû lui plaire, puisque, comme elle, il détestait l'incrédulité matérialiste et la rigueur dogmatique des Eglises ; il y a bien des points communs dans leurs doctrines, qui étaient, comme on dit, dans l'air ; mais on chercherait en vain, dans Tœuvre de Rousseau, des traces précises de l'influence de Marie Huber. Jean- Jacques, ainsi que l'a ingénieusement démontré M. Eugène Ritter, eût écrit l'Emile quand bien même il n'eût pas lu la Religion essentielle.
Ferons-nous de Marie Huber un écrivain de premier ordre ? Non, certes. Mais son style, souvent inélégant et sans art, a souvent aussi une sobriété incisive qui ne trahit point la main d'une femme, un charme singulier, ce je ne sais quoi qui captive le lecteur et qui n'est peut-être que l'accent d'une sincérité profonde. L'esprit sérieux aime à méditer les belles pensées et les images heureuses qu'il rencontre dans ces pages si évidemment pénétrées de l'amour du vrai :
« Ceux qui ont bâti entre eux et la vérité des barricades presque insurmontables, soufiFrent moins pendant un certain temps ; mais ils ne savent pas combien il leur en coûtera un jour. y> — a La séparation de Tâme d^avec le corps ne change rien à l'essentiel du voyage ; ce n'est qu'un changement de circonstance dans la forme ou dans l'équipage du voyageur, semblable à l'accident d'une voiture qui se briserait en chemin, ce qui engagerait son maître à faire le reste du chemin à pied. »
Recueillons enfin, dans ses écrits posthumes, la réflexion suivante, qui date de la dernière année de sa
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vie et où paraît son fraternel amour pour les humbles et les pauvres :
c II n'est rien dont les riches soient mieux instruits que de ce que les pauvres devraient être, et si ceux-ci l'ignorent, les riches sont zélés à les en instruire. J'observerai ici que la tâche du pauvre est la plus rude et la plus difficile (et cela ne fait pas un désavantage pour eux), mais que celle du riche est la plus étendue. Leurs devoirs sont en plus grand nombre. Les riches, je le réitère, savent au bout du doigt les devoirs du pauvre. Une question à leur faire : Connaissent-ils les leurs ? »
La conception religieuse de Marie Huber ressemble fort, par certains côtés, à celle de Béat de Murait: aussi plusieurs des ouvrages de cette femme distinguée ont-ils été attribués par les contemporains à l'écrivain bernois : « L'homme, dit-il, vaut par le cœur et non par la tête. Je tiens pour respectable toute théologie, toute doctrine qui va à l'essentiel de la religion et parle au cœur; qui porte à accomplir plutôt qu'à savoir... J'appelle avoir de la religion rentrer dans Tordre d'où nous sommes sortis, rentrer dans la dépendance de Dieu et faire de cela notre affaii*e, notre grande, notre principale affaire. » « Nul, dit-il encore, afin de montrer que la religion est surtout affaire de vie pratique et non de doctrine, nul ne connaît Jésus-Christ vérité, d'où toute vraie connaissance découle, s'il ne l'a connu chemin^ et nul ne le connaît chemin qu'autant qu'il y marche. » — (( L'Eglise de Dieu, sa véritable Eglise, a toujours consisté et consistera toujours dans les gens de bien. »
De même que Marie Huber, Murait repousse énergiquement les peines éternelles et proclame sa foi au rétablissement universel. Il pense ainsi, librement, sur les plus graves sujets, et accepte d'avance de bonne grâce le nom de fanatique, « tant appréhendé de quelques-uns. » — C'est là le ton détaché du gentilhomme, à qui l'opinion de la foule est d'une suprême indiffé-
rence et qui se sent au-dessus du vulgaire, moins encore par la naissance que par la force et l'indépendance de son esprit.
Les Murait avaient été expulsés, au milieu du XVIm® siècle, de Locamo, pour avoir embrassé le protestantisme ; une branche de la famille s'était établie à Berne : Béat-Louis y naquit en 1665. Vers Tâge de seize ans,, il séjourna à Genève, où les jeunes Bernois allaient souvent alors poursuivre leurs études. Puis, à l'exemple de son père, il entra au service de France, mais n'y resta pas bien longtemps, car avant la fin du siècle il regagnait la Suisse, poussé par un besoin de retraite et de solitude. Mais il avait auparavant visité l'Angleterre en 1694, et c'est à ce voyage que nous devons son premier et son meilleur ouvrage, les Lettres sur Us Anglais et les Français. Il paraît les avoir écrites de Londres et de Paris, pour son plaisir et pour celui de l'ami à qui elles étaient destinées, mais sans songer précisément & les publier. Elles se répandirent sous forme de copies plus ou moins exactes, et valurent à Murait un certain renom d'écrivain longtemps avant qu'il eût rien donné au public. Ce n'est qu'en 1725 que ses amis obtinrent, non sans peine, la permission d'imprimer cet ouvrage.
Après son retour à Berne, Murait épousa Marguerite de Watteville ; il était marié depuis deux ans lorsqu'il fut impliqué dans les troubles suscités par l'invasion du piétisme et l'intolérance du clergé. Au sein de l'Eglise bernoise, alors comme figée dans un froid formalisme, dans le dogmatisme étroit du Consensus^ venait de se produire un véritable réveil, dont les promoteurs furent quelques étudiants en théologie de l'Académie, et qui gagna plusieurs des familles patriciennes. Le Grand Conseil destitua ou bannit des pasteurs; Murait lui-même, qui s'était associé au mouvement nouveau, ne voulut pas s'engager à rester fidèle
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au culte établi, c'est-à-dire à fréquenter les sermons du doyen Bachmann, le grand inquisiteur de l'Eglise bernoise et le représentant le plus dur de l'orthodoxie calviniste. Il fut banni du territoire de la République en 1701, et n'y rentra jamais, si ce n'est pour de courts séjours.
Il essaya d'abord de se fixer à Genève, d'où il fut poliment éconduit. «On me bannit des villes quand j'y entre ou que j'en approche de trop près, » écrivait-il alors. Il se retira dans le joli village de Colombier, à une lieue de Neuchâtel, et c'est là que s'est écoulé le reste de sa vie ; il y mourut en 1 749, ne laissant qu'une fille de son premier mariage (il en avait contracté un second, à l'âge de soixante-douze ans, avec ime jeune Zuricoise de vingt-cinq ans). Cette fille unique de Murait épousa M. de Charrière, dont le fils devait donner son nom à la spiiîtuelle Hollandaise qui l'a illustré. C'est dans la maison même où avait résidé Murait, à Colombier, que vécut à la fin du siècle dernier Mme de Charrière, c'est' là qu'elle accueillit Benjamin Constant, là qu'elle écrivit ses romans et qu'elle mourut en 1 805.
Nous avons à considérer Murait tour à tour comme moraliste et comme écrivain mystique. Le fond de sa nature me paraît être la haine implacable du faux en toute chose, du convenu, des vaines apparences, et, par suite, de toute puissance humaine qui prétendrait le forcer à sacrifier Vêtre au paraître. La droiture est sa vertu de prédilection, la base de sa morale, (d'essentiel de l'homme. » Qu'on se représente ce personnage traversant, à la fin du XVIIme siècle, la société de Londres et de Paris : tout ce qu'il y avait de factice dans une civilisation d'ailleurs brillante, les conventions mondaines, les mensonges de salon, les artifices de la rhétorique devaient exciter la verve un peu frondeuse de cet Alceste bernois, comme, plus tard, il s'in-
surgera contre le formalisme ecclésiastique, substituera aux dogmes de TEglise la voix de la conscience, qu'il appellera Vinstind divin, et défendra la cause de la liberté et de la tolérance. Murait est un des esprits les plus indépendants, les plus sérieux et les mieux trempés de son époque ; un accent de sincérité courageuse est le trait distinctif de tous ses écrits. Parcourons-les pour le mieux connaître.
Les Lettres sur les Anglais et les Français ont été écrites — j'y insiste — à la fin du XVlIme siècle, c'està-dire à une époque où, d'une part, l'Angleterre était encore mal connue de la France, où, d'autre part, la France était en possession d'un prestige immense et d'une royauté intellectuelle reconnue par toute l'Europe. L'Allemagne tournait ses yeux vers elle comme vers le modèle en toutes choses, et voyait en Boileau, que Murait allait si librement critiquer, le représentant accompli de la poésie.
Eh bien, plus de vingt ans avant les Lettres persanes, plus de trente ans avant les Lettres anglaises de Voltaire, le patricien bernois abordait avec un sans-façon vraiment helvétique et la clairvoyance d'un esprit supérieur l'étude des deux nations, entreprenait de les faire connaître l'une à l'autre. Cette initiative ne constitue déjà pas un médiocre mérite; mais l'ouvrage ne vaut pas seulement par sa date : les peintures de Murait n'ont point vieilli, leur vérité éclate encore aux yeux du lecteur d'aujourd'hui. C'est qu'il s'occupe moins des institutions et des mœurs du moment que de l'essence même du caractère national ; il est curieux du fond de l'homme, plus que des choses passagères qui l'entourent. Or, le caractère anglais n'a pas sensiblement changé depuis que Murait en faisait le tour avec tant de sagacité. L'Angleterre est demeurée ce pays de liberté où chacun « est ce qu'il a envie d'être. » Et de là, remarque l'écrivain, «viennent sans doute
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tant de caractères extraordinaires, de héros en mal comme en bien.» A cette heure encore, les Anglais sont volontiers « gens extrêmes dans le mal comme dans le bien; » ils « se mettent peu en peine des jugements que les autres font d'eux, et ne font guère d'attention aux actions des autres;» aujourd'hui encore — la Suisse ne le sait que trop — ils « forment des religions extravagantes; » et j'imagine que l'étranger visitant l'Angleterre pourra voir encore, (( chez des gens de qualité, servir des pipes et du tabac à la fin du repas, les femmes se retirer et les hommes les voir partir tranquillement en remplissant leurs pipes. » Le portrait de la femme anglaise, (f toute blonde et blanche, » est resté vrai, et le joli trait final trouverait bien encore quelque jeune miss à qui s'appliquer : « Leur air est si modeste, qu'on se sent tenté quelquefois de dire à une femme qu'elle est belle, pour avoir le plaisir de le lui apprendre. » L'air « de santé et de prospérité » des clergymans, les « chapelains gras et vermeils , » n'appartiennent pas seulement au passé, et nous les en félicitons.
Mais si ces détails ont gardé leur saveur, la peinture générale du caractère, qui importe surtout k Murait, a conservé toute sa valeur aussi. Le patriotisme exclusif de ce peuple, son orgueil national, le tour particulier de son esprit, sa manière de comprendre la vie, son courage moral et son dédain de l'opinion européenne, la forte sève enfin qui anime ce puissant corps social, tout cela est mis en relief par le pénétrant observateur. Bien plus : précurseur de M. Taine, il a essayé de rattacher le caractère de la race à ses origines, et ce n'est pas le passage le moins curieux de son étude que celui où, prétendant reconnaître chez les Anglais « un petit reste de férocité qui est le fond de leur ancien caractère, » il se risque dans une voie alors toute nouvelle : « Il me paraît qu'ils tiennent
quelque chose des différentes nations qui les ont subjugués: ils boivent comme les Saxons; ils aiment la chasse comme les Danois ; les Normands leur ont laissé la chicane et les faux témoins ; ils ont retenu des Romains rinclination pour les spectacles sanglants et le mépris de la mort... »
Ces aperçus hardis sont relevés par le don de Thumour, de l'ironie rapide, qui mord sans appuyer : l'auteur appellera en passant le nouveau temple de Saint- Paul (( un des plus vastes qui soient en Europe, capable d'arrêter toute la corruption de Londres, si TefiBcace des sermons répond à la grandeur du bâtiment. » Par de semblables traits de raillerie discrète, fort nombreux sous sa plume, Murait me rappelle Hamilton ; et peut-être a-t-il, en effet, un tour d'esprit plus anglais qu'il ne le soupçonne lui-même.
C'est ainsi que notre écrivain s'était a exercé et dégourdi l'esprit, — avant que d'en venir aux Français. » Il est sévère pour eux, très sévère. Mais est-il vrai qu'il les haïsse et qu'il aime leurs ennemis? Est-il vrai, comme l'a dit Rousseau, que sa haine pour les Parisiens perce cr jusque dans les éloges qu'il leur donne?» M. de Greierz ne paraît pas éloigné de l'admettre dans sa substantielle étude sur Murait K Mais, oserai-je le dire ? ce savant critique de race germanique n'a peutêtre pas saisi dans toutes ses fines nuances le parallèle tracé entre les deux peuples par le moraliste bernois ; et quant à Rousseau, il tirait à lui Murait, par ressentiment contre la France. Le lecteur ne doit pas s'y tromper: Murait e^fime peut-être davantage les Anglais, précisément parce qu'il a en horreur l'artificiel et le convenu, mais à coup sûr ce sont les Français qu'il aime. Vinet a appelé la France ce la Célimène de l'Europe » : notre Alceste, en effet, semble s'écrier tout du long :
1) Beat-Ludwig von Murait. Frauenfeld, Huber, 1888.
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En dépit qu*on en ait, elle se fait aimer !
Il ne lui ménage aucune vérité, il se met en contradiction avec Topinion courante de l'Europe, éprise de Célimène; il la juge et la censure vertement; mais parfois ses morsures ressemblent à des baisers et le fond de son cœur apparaît sous la rigueur de son analyse. Les Français ont de graves travers : le principal est de vivre en dehors, pour la société ; de là vient qu'ils tiennent moins au fond qu'à l'apparence: ((Ils font consister leur bonheur à être crus heureux... Ceux qui réussissent dans les entreprises sur les femmes, ou qui passent pour y réussii', et à qui, pour les encourager davantage, on donne le nom envié d'Jiommes à bonnes fortunes, avouent qu'ils aiment mieux qu'on les croie favorisés sans l'être, que de l'être sans qu'on le croie. »
La Fontaine n'a-t-il pas dit que cr se croire un personnage, »
C'est proprement le mal français ?
Chacun fait étalage de ce qu'il a, se dépense et se met en scène aux yeux du monde : « Les marchands, remarque finement Murait, sont extrêmement civils, empressés et infatigables à vous faire voir ce que vous leur demandez, et même ce que vous ne leur demandez pas : vous diriez qu'en tant que Français «7* prennent plaisir à étaler. »
Cette vie tout extérieure est l'empire naturel de la mode, de l'étiquette, des usages consacrés et tyranniques :
« Ils font de la coutume la reine du pays, la ^ande reine, pas moins que de leur roi le grand rai, a: Cela se fait, cela ne se fait pas, » leur sont des raisons sacrées.... La mode les unit dans la nouveauté et contente leur humeur changeante. Tous reconnaissent son autorité, les grands et le roi comme les autres ; la mode ressemble au Destin dont parlent les poètes, qui est supérieur à toutes les divinités et à qui Jupiter même obéit... L^étranger
croit voir des gens qui essaient tontes sortes d'habits, sans en pouvoir trouver un qui leur convienne... Cependant, au bout de cent changements, tous de bien en mieux, on les voit revenir aux anciennes modes... Si quelque chose devait les arrêter, ce sont ceux de leurs voisins qui les imitent ; de la manière dont ils outrent les modes et prennent plaisir à renchérir sur toutes les nouveautés qui leur viennent de France, il semble que leur dessein soit de tourner les Français en ridicule plutôt que de les imiter. Mais ce n'est pas cela ; les Français ont bonne grâce dans leurs changements de mode, et toute nation qui veut les imiter se tourne en ridicule elle-même. Ils semblent être faits pour leurs habits, et toujours pour le dernier qu'ils mettent; et nous autres, avec chaque mode nouvelle, nous paraissons prendre un ridicule nouveau !
Convenez que la page est charmante sous une plume suisse. Et tout le reste voudrait être cité. Que de traits aigus et rapides dans cette lettre sur la mode! J'y cueille celui-ci encore : « Tel se ruine à renouveler ses meubles, qui sont encore neufs, mais qui ne sont plus nouveaux... » Puis cet autre, si spirituellement vrai : (( Dès qu'un Français vient dans un autre pays, surpris de voir tout un peuple différer de lui, il ne peut plus se contenir et il s'échappe à la vue de tant d'horreurs. »
La lettre où il parle des mille petites manières en usage dans la société n'est pas d'une observation moins piquante : (( Tout cela fait ce qu'ils appellent du nom magnifique de savoir-vivre^ et qu'ils ont raison d'appeler ainsi, puisqu'ils en font leur grande affaire et qu'ils ne semblent vivre que pour cela. » — ce Les Français inspirent à leurs enfants des habitudes plutôt que des principes, des bienséances qui font honneur pour le présent plutôt que ce qui peut servir de règle pour l'avenir. )>
La frivolité de cette vie tout extérieure, d'où vient la puissance de la mode, explique aussi l'importance excessive attachée à Y esprit: Murait a sur ce sujet des réflexions pleines de malice et de gaîté. Il observe encore que le Français, si exclusivement sociable, se
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trouve dépaysé, éperdu, sitôt qu'il est affranchi de la contrainte mondaine. Louis XIV, quand il voulait punir un grand seigneur qui lui avait déplu, Texilait à la campagne : « Séjour délicieux, » remarque Murait. Mais « c'est un exil que le Français ne saurait supporter : dès qu'il se voit maître de soi-même il languit-, le loisir et la liberté le rendent malheureux, » Le spirituel Bussy-Rabutin fut ainsi banni de la cour pour avoir écrit les historiettes que l'on sait: il souffrit cruellement dans sa retraite et a ne sut plus écrire que pour tâcher d'en sortir. »
Il serait bien intéressant de rechercher dans ces lettres l'esquisse et comme la contre-épreuve de certains types originaux que nous retrouvons dans la comédie du commencement du XVIIIm© siècle. Murait a rencontré d'Urval, le héros du Préjugé à la mode, de La Chaussée, ce mari qui rougirait d'aimer sa femme: « Aujourd'hui la mode défend en France qu'un homme s'attache à sa femme... Cela serait du dernier bourgeois et du vieux temps. » Il a rencontré le méchant de Gresset, des Cléons ou des Valères, qui (( affectent les vices mêmes qu'ils n'ont point. » Il a rencontré le glorieux de Destouches, des comtes de TuflHère, <( qui ne cherchaient qu'à s'éloigner de toute roture, puis rebroussent chemin et s'empressent de devenir les gendres de ces messieurs. »
Voilà, certes, un monde bien léger, bien ridicule et bien vide ! Que reste-t-il donc à ces pauvres Français inconsistants et vains ? — Cette simple petite chose : la bonté :
«La bonté du cœur, qui est propre aux Français et qui fait le fond de leur caractère, et la franchise qui assortit cette bonté, font ensemble l'ornement de cette nation... Le mal qu'il y a à dire d'eux occupe beaucoup plus de place ; mais il concerne le plus souvent d'assez petites choses ; c'est une liste des bagatelles auxquelles ils mettent un trop grand prix et par où il leur arrive
de se rendre petits. Le bien est plus tôt dit, mais il regarde des qualités essentielles, qui s'étendent sur toute la vie... J'aimerais mieux faire la rencontre d'un Français homme de mérite que d'un homme de mérite Anglais, comme il y aurait plus de plaisir de trouver un trésor en pièces d'or, dont on pourrait d'abord jouir, que d'en trouver un en lingots qu'il faudrait premièrement convertir en espèces. »
Cet cr homme de mérite,» ce Français accompli, Murait le peint avec complaisance : ce II a les bonnes qualités de sa nation, et il en fait valoir heureusement jusqu'aux défauts, qu'il rectifie... Etre honnête homme et faire plaisir est chez lui une profession : il s'y applique et il y excelle; c'est, je crois, ce qu'U y a parmi les hommes de plus revenant. » Et, songeant aux Français distingués qu'il a connus, Murait ajoute, avec une mélancolie qu'il dut souvent éprouver plus tard dans sa retraite : « Je ne sais si c'est une rencontre fort à souhaiter : ce peut être matière de regret pour le reste de la vie et de dégoût pour la plupart des hommes avec qui on est obligé de vivre. » — Voici enfin le cri qui résume les vives sympathies de notre écrivain : (( Les Français sont peut-être de toutes les nations la plus humaine : ils méritent l'amitié des autres. »
La plus originale de ces lettres est celle où l'auteur «'attaque à Boileau, alors en possession d'une gloire incontestée. — Pourquoi Boileau ? — Murait avait une idée particulière et très haute du rôle littéraire de l'écrivain : élever l'homme, procurer son amélioration morale, telle est sa tâche ; dans ses pages sur les auteurs contemporains, on le sent surtout curieux de rechercher leur conception propre de la vie humaine, de son but et de son prix ; il applique avec dédain le nom de bagatelles aux œuvres de quiconque n'écrit que pour s'amuser et amuser les autres ; il ne sépare point — et en cela il est un peu le précurseur de plusieurs critiques suisses — l'art et la morale ; il veut
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qu'un écrivain soit (( utile à la société, » qu'il ait « le bien en vue, » qu'il soit pénétré de ce qui fait le a mérite de rbomme. » Or les satires de Boileau, et surtout celle qu'il critique, les Embarras de Paris, ne répondent pas à son idéal du genre ; il ne trouve que le jeu d'un homme de lettres, là où il cherchait, d'après le titi'e de satire, la censure du moraliste.
Et si c'est un jeu, au moins devrait-il être habilement joué : Murait, aussi incisif que fin et mesuré, n'a pas de peine à montrer dans le poème de Boileau des tours obscurs ou forcés, des expressions impropres, des chevilles très apparentes ; il fait voir que les traits pittoresques dont le poète a chargé son tableau ne sont point particuliers à Paris, mais s'appliquent à toutes les villes possibles. Cet examen minutieux auquel se livre Murait est vraiment amusant, parce que le fond est aussi judicieux que la forme est piquante et vive. On croit entendre M. de Banville lui-même, dans son fameux chapitre de la Rime, lorsque Murait s'écrie: <( C'est sur les mots qui font la rime que la critique tomberait assez souvent, si on voulait y faire attention... Il bronche trop souvent au bout du vers; et c'est là une remarque fâcheuse pour un ouvrage de poésie, qui doit tirer en partie sa beauté d'une rime naturelle... Ces vers ne sont rien moins que des vers aisés et libres, dont la rime soit heureuse ; elle est trop douée au vers. »
Béranger disait de Jocelyn qu'il regrettait que ce beau poème contînt quelques centaines d'alexandrins que Lamartine avait fait écrire par son concierge. Murait dit de la satire de Boileau : (( On dirait qu'un maître n'a touché à cette pièce que par-ci par-là, comme il est ordinaire aux peintres fameux de relever de quelques traits les ouvrages de leurs apprentis et de les faire passer ensuite sous leur nom. » Et, pour conclure. Murait relègue hardiment cette satire parmi les poèmes médiocres, et pense que « le temps, qui met
le vrai prix aux auteurs, ne placera pas celui-ci au premier rang où son siècle le place. »
Cette libre critique d'un étranger contemporain du poète a frappé Sainte-Beuve, qui insinue que la postérité pourrait bien, en définitive, souscrire au jugement de Murait : a II a dit le premier bien des choses qu'on a répétées depuis avec moins de netteté et de franchise. »
Ces (( vérités suisses, dites avec beaucoup d'esprit, » comme les appelle encore Tauteur des Lundis^ ne passèrent pas inaperçues en 1725. Les journaux d'alors applaudirent ou se fâchèrent; l'un traita Murait de ((Suisse atrabilaire;» un autre — c'était l'abbé Desfontaines — rendit justice à son esprit : (( Je fus bien aise de voir un Suisse penser, jd dit candidement l'abbé, qui ajoute :
« Il faut avouer que nous avous, au sujet de quelques nations, des préjugés ridicules. Je commence donc à me figurer aisément des philosophes sur la cime des Alpes... Ce Suisse à tête pensante n'est pas, s'il vous plaît, un Français déguisé; c'est un Suisse, un vrai Suisse, mais un Suisse anglais et français en même temps, c'est-à-dire qu'il s'est formé l'esprit dans le commerce des deux nations. Comme Suisse, il a du bon sens et de la simplicité ; comme Anglais, assez de profondeur et de pénétration ; comme Français, de la vivacité et quelque délicatesse. »
Desfontaines ne fut pas aussi aimable jusqu'au bout; mais Voltaire vengea notre écrivain : (( Imprime-t-on, s'écrie-t-il, un livre sage et ingénieux de M. de Murait, qui fait tant d'honneur à la Suisse, l'abbé Desfontaines prend la plume, déchire M. de Murait, qu'il ne connaît pas, et décide sur l'Angleterre, qu'il n'a jamais vue. »
Les Lettres sur les Anglais, paraissant dix ans après la mort de Louis XIV, répondirent au sentiment de curiosité d'une génération qui cherchait précisément en Angleterre, dans la législation, dans la littérature, les modèles de cette indépendance après laquelle sou-
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piraient tant de bons esprits. On comprend que Voltaire ait volontiers loué le « sage et ingénieux Murait. » Rousseau Ta cité aussi plusieurs fois dans la Nouvelle Héloïse. Ne lisait-il pas les Lettres fanatiques de Murait en travaillant à VEmile^ et les Lettres sur les Anglais et les Français en écrivant l'histoire de Julie ? Il pouvait reconnaître en Murait son précurseur à plusieurs points de vue. Les Lettres sur les voyages — il faudrait dire contre les voyages — que Murait écrivit peu après son retour en Suisse, ont déjà l'accent un peu sombre d'un homme qui a rompu avec le monde et volontiers tiendrait tête au courant d'idées de son époque. Il soutient que la Suisse a plus à perdre qu'à gagner au contact avec des peuples d'une civilisation raffinée : « Heureuse nation, s'écrie-t-il, si elle revenait à soi ! » Et il prêche à ses compatriotes l'antique simplicité, la primitive droiture, autant de vertus qu'ils ont perdues cr parm\ les nations opulentes et voluptueuses. »
De plus en plus, notre écrivain s'abîma dans un mysticisme visionnaire que sa solitude ne faisait qu'exalter. Cette seconde partie de sa vie et de son œuvre laisse une impression pénible: on y voit un grand esprit s'égarer dans d'étranges sentiers, et c'est avec une sorte de stupeur qu'on lit le récit du mystérieux voyage que fit Murait, à soixante-quinze ans, dans la Prusse rhénane (il descendit l'Aar et le Rhin en bateau), — pour obéir aux injonctions d'une certaine Dorothée, espèce d'illuminée qui avait réussi à lui faire prendre ses lubies pour des ordres d'En-Haut,
Nous retrouvons néanmoins, jusque dans les aberrations des Lettres fanatiques (1 739), le même vigoureux esprit, le même cœur droit et sincère. Il y a là des pages d'une beauté bizarre contre les savants, que Murait a pris en haine farouche, ces docteurs, ces <( conducteurs aveugles, » auxquels il oppose l'homme (( dans sa noble liberté et simplicité, » avec son « ins-
tinct divin, » suprême règle du vrai. Ce sont les savants qui ont corrompu la religion naturelle : ils doivent être terrassés, comme Saint-Paul sur la route de Damas. La Genèse les a préfigurés par le serpent du jardin d'Eden, condamné « à ramper et à se nourrir de pousaière sous V arbre de la sdence. »
Du milieu de ces sombres malédictions partent des traits de malice où Ton retrouve l'humoriste d'autrefois: ((On peut regarder les savants comme les gens du monde les plus incapables de mettre le prix aux choses; celui qu'ils mettent à leurs productions le fait voir. »
C'est, en revanche, sur le ton de la gravité la plus convaincue que Murait accuse la lune d'être (( la planète qui préside au vain savoir, » et disserte à ce propos sur les lunatiques dont parle l'Evangile ; qu'il développe sa théorie sur les esprits habitant cet astre fatal et chargés de gouverner le monde pour y inspirer, les uns le bien, les autres le mal ; qu'il proclame l'infaillibilité de cet ((instinct divin,» sur lequel il écrivit un petit livre devenu fort rare. Il revendique fièrement le nom de fanatique et termine en proclamant le devoir de la tolérance. C'est ce qu'il y a de meilleur à retenii' de ces lettres singulières, écrites sur un ton d'apocalypse.
Nous nous sommes arrêté longtemps devant cette figure originale et en somme attachante jusque dans ses extravagances. Murait méritait particulièrement cette étude attentive, parce qu'il est sans contredit l'écrivain français le plus remarquable que la Suisse ait produit jusqu'alors. C'est une surprise singulièrement agréable de voir apparaître, isolé en pays allemand, un écrivain qui sut joindre au robuste bon sens, au jugement droit et ferme du Bernois, la vivacité piquante, la sobriété nerveuse et la justesse expressive de la langue la plus française.
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L'action qu'iï a exercée n'est point à méconnaître : plus qu'aucun autre, Murait a rempli ce rôle d'interprète et d'intermédiaire entre les pays européens, auquel les écrivains suisses et la Suisse elle-même semblent prédestinés.
agissait sur les mœurs indigènes. Mais ce n'étaient pas seulement les réfugiés étrangers qui contribuaient à modifier le caractère national; le commerce, auquel beaucoup de Genevois se livraient avec succès, les mettait en rapports fréquents avec les pays voisins et surtout avec la France ; un échange d'idées s'établit de pays à pays.
Les Genevois, enrichis par des spéculations heureuses et par un travail intelligent, revenaient se fixer dans leur ville et y rapportaient le goût d'une vie plus large, du luxe et des plaisirs. On se figure aisément qu'au retour de Paris, Genève devait leur paraître bien puritaine.
d Ils comparaient coatinuellemenb, et avec chagrin, les joaissances recherchées des Français aux gênes de la Hberté genevoise, s'écrie Técrivain démocratique d'Ivernois. Paris les avait infectés de tous ses poisons... Ses palais, ses théâtres surtout, éblouissaient leurs faibles jeux, et le plus ardent de leurs désirs était de posséder à Genève une troupe de comédiens, qui n'auraient pas manqué d'y dévouer au ridicule les faibles restes des mœurs républicaines. Heureusement, les citoyens éclairés par Rousseau annoncèrent une opposition invincible à cette innovation. ^
Vous sentez naître l'antagonisme: c'est alors, en eiïet, qu'on vit la ville se partager en deux, en haut la grande finance et la magistrature, en bas les artisans et les marchands; c'est alors que s'élèvent dans la ville haute ces belles demeures aristocratiques de la Treille ou de la Rue des Granges, qui arrachaient à quelque pasteur ce cri d'alarme: ((Par ces portes co* chères, le luxe entre à deux battants. » La plupart des familles bourgeoises conservaient les habitudes d'austérité, d'économie sévère, du siècle précédent, et as> sistaient avec déplaisir à cette invasion du luxe, que Cornuaud a si vivement dépeinte dans ses intéressants Mémoire.^ ^
1) Voir la Vie intime de Voltaire auv Délice» et à Ferney, de Perey et Maugras^ Nuus y puisons sans cesse pour ce chapitre.
« Les privilégiés auxquels avait souri la fortune étonnèrent la République par un train d'équipages et de modes ruineuses, inconnu jusqu'alors au milieu de nous. Ce furent en général des banquiers qui eurent ces suwîès corrupteurs... Paris servait de théâtre à leurs victoires ; ils v menaient leura femmes en chaises de poste, et les ramenaient triomphantes dans des équipages brillants, suivies de jockeys, de chevaux de main, et chargées de tous les bijoux, de tous les chiifons que le dernier goût avait inventés... »
Comme on voit, le temps avait marché, et la Genève du XVIlIme siècle, en dépit des institutions rigoureuses de Calvin et des efforts du Consistoire, ne ressemblait plus guère à celle du XVIme siècle. Il est vrai qu'elle ne paraissait point si émancipée aux Parisiens accoutumés à la vie mondaine et que, vers 1765 encore, le chevalier de Boufflers pouvait écrire ce piquant passage si souvent cité : <( C'est une gi^ande et triste ville, habitée par des gens qui ne manquent pas d'esprit et encore moins d'argent, et qui ne se servent ni de l'un ni de l'autre. Ce qu'il y a de très joli à Genève, ce sont les femmes; elles s'ennuient comme des mortes, mais elles mériteraient bien de s'amuser.» Vers le même temps Voltaire ne traitait pas mieux la ((Cité genevoise,»
Noble cité, riche, fière et sournoise ; On y calcule et jamais on n'y rit.
L'art de Barème est le seul qui fleurit ; On hait le bal, on hait la comédie ; Pour tout plaisir Genève psalmodie Du bon David les antiques concerte.
Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers. Des prédicants la morne et dure espèce Sur tous les fronts y grave la tristesse.
Voltaire parlait tout autrement de Genève au début de son séjour, lorsqu'il espérait encore réussir à la transformer à l'image de la société française. Un des premiers amis qu'il y rencontra fut précisément, nous
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Talions voir, un de ces «mornes prédicants. » Et pour la comédie, il n'est pas vrai de dire que les Genevois l'eussent en horreur : on avait pu les en sevrer, mais non pas leur en faire passer le goût. Il était défendu de représenter aucune pièce de théâtre, même à domicile, ce^qui n'avait pas empêché qu'en 1681, le Cid fût joué chez M. Perdriau par des enfants, au nombre desquels figurait le fils du premier syndic. Le Consistoire s'émut de ces « désordres, » et les pasteurs furent invités <( à en parler en chaire. »
Nous voyons qu'au commencement du XVHIme siècle, et à plusieurs reprises, des comédiens ambulants donnèrent aux portes de la ville des représentations où le public se rendait en foule, malgré les menaces et les censures du Consistoire; ces faits indiquent assez quel changement tendait à s'opérer dans les mœurs lorsque Voltaire vint s'établû* aux Délices.
Peu à peu, et dès le commencement du XVIIIme siècle, le gouvernement était devenu une oligarchie aristocratique ; l'ancien Conseil général, composé de tous les bourgeois et seul véritable souverain, avait perdu son antique prestige; on ne le consultait plus et les pouvoirs se concentraient dans le Petit Conseil et le Conseil des Deux-Cents. Lorsque vinrent des temps difficiles de chômage et de disette, le peuple se mit à mesurer les distances sociales, se rappela Fancienne égalité, songea à reconquérir ses vieilles prérogatives. Bientôt nous voyons trois partis en présence: une aristocratie qui détient seule l'autorité, jalouse de ses privilèges, et qui, par les refus qu'elle opposera aux revendications populaires, justifiera son nom de parti des Négatifs. Les bourgeois ne cesseront de lui adresser des représentations, d'où leur nom de Représentants. Le troisième groupe est celui des Natifs, ou descendants d'étrangers admis au simple droit d'habitation. Ils ne jouissaient pas des droits civils des citoyens;
redit de médiation de 1738 ne les admit qu'à exercer les métiers, et non les « arts libéraux » ; en revanche, ils payaient plus d'impôts. On les voit prêter leur appui, suivant les promesses qu'elles leur font, tantôt à la bourgeoisie, tantôt à l'aristocratie :
<c Mes amis, Icnr disait Voltaire, vous ne ressemblez pas mal à ces poissons volants qui, hors de Peau, sont mangés par les oiseaux de proie, ou qui, se replongeant dans Tonde, sont dévorés par les grands poissons. Vous êtes entre deux partis également puissants : vous serez victimes des intérêts de Tun on de Tautre, et peut-être de tous les deux ensemble. i>
Les luttes entre ces divers éléments sont l'histoire même de Genève au XVIII"»© siècle. Voici les étapes les plus importantes de cette évolution politique. En 1 707, première agitation qui coûta la vie à Pierre Fatio, un des chefs du parti populaire. En 1734, second mouvement des bourgeois, qui revendiquent les droits du Conseil général, notamment en matière d'impôts; les hostilités ne prennent fin qu'en 1738, par l'intervention de la France, de Zurich et de Berne ; leur arbitrage procura un temps de trêve. Mais, en 1763, la démission de Rousseau de ses droits de citoyen, après la condamnation de YEmiley fut le signal d'une troisième crise; il y eut nouvelle médiation, puis la lutte reprit de plus belle pour aboutir, en 1782, à la victoire du parti ai istocratique, suivie de l'exil des chefs du parti populaire.
On comprend qu'un siècle aussi agité ait vu naître à Genève toute une littérature militante ; mais celle-ci a perdu pour nous beaucoup de son intérêt. On a réuni deux mille cinq cents brochures, satires, pamphlets, chansons, sur les troubles de 1738 à 1795. Déjà lors des élections de 1 734 au Conseil des Deux-Cents ^ le pays avait été inondé de rimes. Les plumes alertes ne manquaient point k Genève, témoin celle du procureur général Jean du Pan, qui, dans une comédie en
prose, le Délire des politiques, a mis en scène avec finesse et gaîté les bourgeois et les aristocrates.
Nous retrouverons précisément cet antagonisme de classes dans les querelles auxquelles vont donner naissance les divertissements dramatiques de Voltaire et la publication de VEmile. Il faut bien prendre garde, en effet, que la démission de Rousseau fut pour la bourgeoisie un prétexte : elle éprouvait moins de sollicitude pour le philosophe que d'aigreur et de rancune contre le Magnifique Conseil; le conflit relatif à VEmUe est un épisode de la vieille et longue guerre qui agitait la République , de même que le gros orage dont Rousseau fut la victime à Neuchâtel fut un épisode de la lutte séculaire entre le gouvernement et la Classe des pasteurs, entre le Château et le Conclave. Dans les deux cas, Rousseau eut la malefortune de se trouver entre l'enclume et le marteau.
C'est dans cette république en fermentation, que Voltaire , âgé de soixante et un ans, vint établir sa résidence, à la suite des ch'constances que chacun connaît.L'esprit du XVIID»^ siècle incarné pénétrait avec lui dans Genève.
On a beaucoup écrit sur les rapports de Voltaire avec les Genevois. Le livre si attachant, si plein de choses inédites, que Ton doit à Perey et Maugras, contient à peu près tout ce qu'on peut désii'er savoir sur ce sujet. Nous nous bornons ici à montrer d'une part ce qu'était la société genevoise au milieu du XVIII»"^ siècle, d'autre part l'action que Voltaire a exercée, ou voulu exercer sur elle.
Il avait à Genève des relations, quelques amis, et ce
fait ne fut point étranger au choix de sa résidence. Le nom de Jacob Vernet se présente à nous tout d'abord: né en 1698, Jacob Vernet, élève de Turrettini et de Benedict Pictet, figure déjà au nombre des rédacteurs de la Bibliothèque italique de Bourguet. Il quitta Genève en 1720 pour aller à Paris. Il y séjourna plusieurs années, fréquenta Tabbé Bignon, Tabbé Longuerue, Mairan, Fontenelle, et resta en correspondance avec eux. En 1 728, il fit le voyage d'Italie. A Venise, il rencontre Law, le fameux financier écofisais, toujours convaincu de l'excellence de son système; à Modène, il se lie avec Muratori; à Rome, il trouve mieux encore, Montesquieu, avec qui il fait amitié. Revenu à Genève, Vernet devient pasteur d'une paroisse de campagne. C'est alors qu'il entreprend son grand ouvrage de la Vérité de la religion chrétienne, exposé de la théologie que Turrettini avait professée ; il en publiera le dixième volume dans son extrême vieillesse \
Mais bientôt nous le voyons se remettre en voyage avec le fils de Turrettini, qu'il accompagne en Suisse, en Allemagne, en Angleterre. En passant à Paris, il fait la connaissance de Voltaire, — le Voltaire de 1733, l'auteur d' Œdipe, de Zaïre et de Charles XII: « Vous m'avez paru un philosophe pensant librement et parlant sagement... En fait de religion, nous avons, je crois, vous et moi, de la tolérance, » lui écrit Voltaire, qui achevait alors ses Lettres anglaises. Vernet, qui travaillait avec ses collègues genevois à la revision de la Bible, demande au philosophe si l'on doit s'adresser à Dieu par tu ou par vous : « Je crois, répond Voltaire, que quand on s'adresse à Dieu, le tu a d'autant plus de force qu'il s'éloigne du vous; car le tu est le langage de la vérité, et le vous le langage du compliment. »
Vernet fut nommé professeur de belles-lettres en
1) Jacob Vernet mourut en 1789.
1739. C'est quelques années après que Montesquieu lui confia le manuscrit de Y Esprit des lois pour le faire imprimer à Genève. Cette ville, en vertu d'anciens privilèges remontant à Henri IV, pouvait faire entrer ses produits en France; l'Allemagne et l'Italie lui étaient également ouvertes : on comprend le choix de Montesquieu. Vernet surveilla l'impression du grand ouvrage, et ne cessa, au cours de ce travail, d'entretenir avec l'auteur une correspondance active, malheureusement perdue aujourd'hui. Si nous pouvions la lire, elle détruirait sans doute la légende suivant laquelle Vernet aurait été pour quelque chose dans la composition même de V Esprit des lois : le génie de Montesquieu pouvait y suffire.
La correspondance de Vernet avec Voltaire n'avait pas complètement cessé, et le pasteur, ayant un peu imprudemment offert ses services au philosophe, faillit surveiller l'impression de Y Essai sur les mœurs, comme celle de Y Esprit des lois. Après sa brouille avec Frédéric II, Voltaire, attiré à Genève par la présence de Tronchin, se décide à y axer son séjour. Il y arrive en décembre 1754,
Une chose qui nous surprend aujourd'hui, c'est que sa demande de résider dans le territoire de la République ne souleva officiellement aucune objection. Pourtant les gens avisés éprouvaient quelque anxiété, comme le montre cette lettre de Vernet à Voltaire :
« La seule chose qui trouble la satisfaction générale de voir arriver parmi nous un homme aussi célèbre que vous êtes, c'est ridée que des ouvrages de jeunesse ont donnée au public sur vos sentiments par rapport à la religion. Je ne vous dissimulerai point que les gens sages qui nous gouvernent, et la bonne bourgeoisie, ont manifesté de graves inquiétudes à ce sujet. J'espère que vous les dissiperez complètement, et que vous vous unirez à nous, quand l'ocoasion s'en présentera, pour détourner notre jeunesse de l'irréligion, qui conduit au libertinage; soyez sûr qu'alors vous serez honoré, chéri de tous et craint de personne. Par-
donnez-moi si j'ai saisi cette occasion de voas ouvrir une fois mon cœar sur ce point important. »
Voltaire répondit par le billet suivant :
«c Mon cher Monsieur, ce que vous écrivez sur la religion est fort raisonnable. Je déteste Tintolérance et le fanatisme, je respecte vos lois religieuses. J'aime et je respecte votre république. Je suis trop vieux, trop malade et un peu trop sévère pour les jeunes gens. Vous me ferez plaisir de communiquer à vos amis les sentiments qui m'attachent tendrement à vous. »
Voltaire acheta, comme on sait, la propriété de Saint- Jean, qu'il appela les Délices. Le conseiller Tronchin lui servit d'homme de paille pour cette acquisition, la loi défendant aux catholiques de posséder un immeuble sur le territoire de la République. Et Voltaire aussitôt de se féliciter malignement d'avoir (( donné une entorse à cette belle loi fondamentale de Genève. » Dès ce moment, il affecte de s'intituler « le Suisse Voltaire. » C'est sa lune de miel avec la cité de Calvin. Mais les craintes de Vemet, que partageaient ses collègues, n'allaient être que trop tôt justifiées; le jour vint où il dut cesser de voir Voltaire et même prendre la plume pour réfuter le chapitre Genève et Calvin de V Essai sur l^s mœurs. Voltaire se vengea par les plus grossières injures de celui à qui il avait donné tant de témoignages d'estime et d'amitié. Pendant vingt ans, il va poursuivre, avec une ténacité diabolique, un seul but: faire jouer la comédie à Genève.
Bientôt, il tient table ouverte aux Délices, attire et séduit les Genevois, charme les femmes par ses attentions ingénieuses : un cercle brillant, l'élite de la ville, ne tarde pas à se réunir autour de lui. C'étaient d'abord les Tronchin : François, le conseiller, qui aimait le théâtre et avait même commis une tragédie; puis le procureur général Tronchin, le futur contradicteur de Rousseau, et surtout le docteur Tronchin, une célébrité européenne.
Théodore Tronchin appartenait à une famille d'origine française, qui avait quitté Troyes à la Saint- Barthélémy. Né en 1709, fils d'un banquier ruiné par la chute de Law, il était parti à dix-huit ans pour l'Angleterre, puis avait passé en Hollande, attiré à Leyde par la science de Bœrhaave. L'illustre professeur avait remarqué dans son auditoire cet adolescent de belle mine, à l'intelligente physionomie couronnée d'une chevelure opulente : (( Une si belle chevelure, avait-il dit, doit faire perdre bien du temps!» Cette parole revint à l'étudiant, qui courut se faire couper les cheveux et y gagna l'amitié du maître. Etabli à Amsterdam, considéré bientôt comme un des premiers médecins de la Hollande, il entreprit sa fameuse campagne en faveur de l'inoculation. Lorsqu'il fut revenu dans sa ville natale, où l'on créa pour lui une chaire de médecine, son habileté, sa science, aidées par le charme de sa personne, lui valurent une vogue extraordinaire dans le grand monde. La mode s'en mêla, et, comme l'a dit M. Sayous, « on fit le voyage de Genève pour voir M. de Voltaire et consulter son médecin. »
Ce médecin était doublé d'un psychologue, d'un moraliste — j'allais dire d'un ((directeur» — et Grimm pouvait observer finement : (( La plupart de nos médecins ne traitent que les maladies ; il traite le malade. » Tronchin croyait peu à la science médicale, dont il a dit : (( Elle est exposée à demeurer ce qu'elle fut tou- ' jours, le fléau du genre humain. » Sa médecine était expectante et préventive, il croyait à l'hygiène plus qu'aux remèdes : a C'est à la nature de guérir les maux et à l'art de lever les obstacles, » écrivait-il à Rousseau. Aux jeunes gens anémiques, il prescrivait gaîment l'escrime, (( un spécifique dont les maîtres du monde, les anciens Romains, connaissaient tout le prix, tandis que nos sybarites, de crainte de déranger leurs toupets, négligent toutes les parties de la gymnastique et
TOLTAIRE ET ROUSSEAU 235
n'escriment plus que contre la religion et les mœui's. » Ce dernier trait révèle en Tronchîn le croyant: il sut l'être, simplement et sans pose, en face de Voltaire et des encyclopédistes, qui lui passaient cette faiblesse à cause de sa tolérance et de son inépuisable charité. La science n'avait servi qu'à rendre plus évidentes à ses yeux la misère et la fragilité humaines :
« Une fièvre tierce mal guérie, écrit-il à Rousseau, le plus petit dérangement de Torgane qui sert à la sécrétion de la bile, la plus légère atteinte de notre cerveau, ne peut-elle pas ébranler l'édifice de notre sagesse et nous rendre dans un instant plus petits et plus faibles que ceux dont nous plaignons la faiblesse et la petitesse? La plus profonde humilité est le seul état qui convient à rhomme. Les héros sont des fous on des forcenés ; les philosophes extravaguent ; les beaux esprits font pitié. Il n'y a d'homme' respectable que celui qui est pénétré de sa petitesse et de la grandeur de Dieu. Tâchons de l'être, mon bon ami, et conduisonsnous de façon que nous puissions attendre la mort sans la désirer ni la craindre.»
Sa renommée européenne finit par le conduire à Paris, où il devait assister à la mort de Voltaire. Ce fut lui qui fit ouvrir en hiver les fenêtres du château de Versailles, qu'on tenait soigneusement closes, qui enseigna aux grandes dames le prix des promenades à pied, le matin, en robes courtes, qu'on appela les tronchines ; lui qui, avant Rousseau, leur ordonna de nourrir leurs enfants et de les soustraire aux règles d'une hygiène absurde et surannée.
Une chose surtout, dans cet homme supérieur, devait séduire Voltaire: le bon sens. Puis sa conversation était vive, attrayante, empreinte d'une rare élévation. Il exerçait, par son calme et la fermeté de sa parole, un véritable empire sur le nerveux philosophe des Délices : a C'est, disait Voltaire, un homme haut de six pieds, savant comme Esculape et beau comme Apollon. » Dans la Guerre de Genève, il a tracé du docteur un portrait humoristique plus détaillé :
Sur son beati front siège le doux repos ;
Son nez romain dès l'abord en impose ;
Ses yeux sont noirs, ses lèvres sont de rose ;
Il parle peu, mais avec dignité.
Sou air de maître est plein d'une bonté
Qui tempérait la splendeur de sa gloire.
Il va tâtant le pouls du Consistoire
Et du Conseil et des plus gros bourgeois.
Mme Tronchîn, hollandaise, petite-nièce du grand pensionnaire Jean de Witt, passait pour laide et maussade : le docteur était avec elle, à en croire M»© d'Epinay, a un miracle de patience et de douceur. )> Il avait décidément toutes les vertus...
Au nombre des meilleurs amis de Voltaire figuraient les Cramer, Gabriel et Philibert, les éditeurs bien connus. Le (( beau Philibert » est célébré dans la Guerre de Genève :
Ce Cramer dont la presse
A tant gémi sous ma prose et mes vers,
Au magasin déjà rongés des vers,
Ce beau Cramer qui jamais ne s'empresse
Que de chercher la joie et les festins,
Dont le front chauve est encor cher aux belles,
Acteur brillant dans nos pièces nouvelles...
Son frère Gabriel fut aussi un des plus brillants acteurs de la troupe des Délices. Sa femme, une petite Languedocienne, ravissait le patriarche par la drôlerie de son esprit pétillant. C'est elle à qui Ton demandait: (( Que fait M"»© Tronchin ? — Elle fait peur ! » C'est elle encore qui donna si bien la réplique à Mme Denis : (( Mon cher oncle, disait celle-ci, ne peut souffrir votre Jésus-Christ. — Messieurs de Voltaire et Rousseau, riposta Mme Cramer, sont jaloux de Notre-Seigneur, parce qu'ils désespèrent de faire une aussi longue sensation que lui. »
Voltaire avait pour voisins les Pictet de Saint- Jean ; s'il estimait le professeur Pictet, il avait plus que de l'estime pour sa fille Charlotte, pour ses « grands yeux
noii's» et sa «belle âme, logée dans un corps droit comme un jonc.» Elle était avec le vieillard en coquetterie réglée : un jour, elle lui envoie un bonnet qu'elle a brodé pour lui, avec un quatrain lestement ti'oussé ; Voltaire répond en vers et en prose, et s'écrie : (c Vous me tournez la tête encore plus que vous ne la coiffez ; mais vous en tournerez bien d'autres. » Voltaire servit d'ambassadeur à M. Samuel de Constant, major au service de Hollande, lorsqu'il demanda la main de la belle Charlotte. Les époux étaient dignes l'un de l'autre: Constant, qui a laissé quelques romans, entre autres Laure de Germosan, et à qui on a souvent attribué le Mari sentimental de M^o de Charrière, était un des hommes les plus distingués de la société aristocratique de Lausanne. Sa jeune femme écrivait avec une grâce spirituelle, qu'ont mise en lumière les lettres inédites publiées par Perey et Maugras. Les Constant- Pictet devinrent de précieuses recrues pour le théâtre de Voltaire.
Jacob Vernes^, pasteur et homme d'esprit, avait couru le monde et causait bien. Voltaire l'appelait (( mon petit prêtre. » Il venait aux Délices avec Madame Vernes, dont le piquant minois mettait en train le philosophe, témoin cet impromptu :
Oui, j'en conviens, chez moi la Trinité Jusqu'à présent n'avait pas fait fortune ; Mais j'aperçois les trois Grâces en une : Vous confondez mon incrédulité.
Cet aimable pasteur publia, de 1755 à 1 760, le Choix littéraire, qui forme une collection de vingt-quatre volumes, mélange de morceaux en prose et en vers empruntés aux auteurs du temps. Bien qu'homme du monde, Vernes était très ferme et très franc, défendait avec courage et présence d'esprit ses convictions,
1) Il importe de né pas le confondre avec Jacob Vernet. La ressemblance des noms a souvent rendu la confusion facile.
qu'il soutint à la table même de Voltaire, puis dans ses Lettres sur le christianisme de Jean-Jacques Rousseau et dans sa Confidence philosophique.
Ce dernier ouvrage est un roman d'une véritable originalité et d'un agrément encore très vif pour le lecteur d'aujourd'hui. La donnée en est, à vrai dire, assez risquée : un jeune homme entraîné aux plus graves désordres* par la philosophie du jour, réussit à infecter de son incrédulité la femme de son ami intime, et la séduit; les tristes conséquences morales de la philosophie matérialiste, voilà ce que prétend montrer cette histoire, qui se termine par la mort tragique de la malheureuse héroïne. Ce qu'il y a de plus ingénieux dans ce petit roman, c'est la façon dont s'y prend le jeune séducteur pour ruiner la foi dans le cœur de la belle et vertueuse Mm© Hébert; c'est l'art consommé, patient, qu'il déploie dans ce travail lent, mais sûr, de destruction progressive ; pièce à pièce on voit s'écrouler, sous les coups répétés de l'ennemi, l'édifice en apparence bien assis de la croyance traditionnelle. Et quand plus rien ne reste debout, pas même Dieu, pas même l'obligation morale, la fleur d'adultère pousse naturellement sur ces décombres :
<c L'espèce de vide où Ton se trouve tout à coup après Tabjuration du christianisme, facilite l'entrée à toutes les vérités philosophiques, à celles, en particulier, qui ont pour objet les plus doux penchants de la nature. C'est, dit le jeune scélérat, ce que j'avais appris par mon expérience, et qu'il me tardait de voir confirmé par celle de ma belle écolière. d
La Confidence philosophique est moins encore un roman qu'une satire. Dans un des chapitres les plus vivement écrits, le jeune homme dévoile à Mme Hébert les horreurs que les adversaires du christianisme mettent si volontiers sur son compte :
« Elle fut atterrée en apprenant qu'il y avait eu neuf millions
(]aatre cent soixante et hait mille huit cent trente-trois personnes ou égorgfées, ou noyées, ou brûlées, ou rouées, ou pendues, pour Taraour de Dieu. Elle ne voulait pas le croire ; mais je lui prouvai, en faisant de nouveau Taddition, qu'il n'y avait pas uu noyé, pas un pendu à rabattre. i>
Voltaire avait donc trouvé, dans la parvulissime république et parmi ces prédicants dont il devait dire un jour tant de mal, une élite remarquable par la culture de Tesprit, et telle qu'on n'en eût rencontré alors dans aucune ville de quinze mille âmes. Qui donc a représenté la société genevoise de ce temps comme un conventicule étroit , intolérant et maussade ? Sufflt-il d'avoir des convictions et de les défendre contre ceux qui les attaquent pour mériter une réputation si fâcheuse ? Mm© d'Epinay, juge impartial et avisé, écrivait de Genève en 1758 : (( Je me suis fait ici une société de gens qui seraient recherchés partout. » Le clergé de Genève à cette époque, les Vernes, les Picot, les Claparède, les Vemet, les Roustan surent résister à l'envahissement de l'esprit voltairien avec une énergie, une habileté qui exaspérèrent le « patriarche,)) et qui — je tiens à le dire — leur font à mes yeux d'autant plus d'honneur.
A la liste des amis et des hôtes de Voltaire, ajoutons encore un personnage original entre tous, le chevalier Huber, qui appartenait à la même famille que l'auteur de la Religion essentielle. Il avait de l'esprit jusqu'au bout des doigts — surtout au bout des doigts : doué d'un prodigieux talent pour le dessin, il conquit une célébrité par ses croquis de Voltaire surpris dans toutes les attitudes, et par ses découpures, d'une habileté merveilleuse, représentant la silhouette du patriarche. On raconte même qu'il faisait mordiller par son chien un morceau de mie de pain et dirigeait assez adroitement l'animal pour obtenir un buste de Voltaire, grossièrement ébauché, mais ressemblant. Pour les
curieux, ajoutons que Jean Huber publia, en 1783, dans le Mercure de France, une Note sur la manière de diriger les ballons, fondée sur le vol des oiseaux de proie.,. Ce fut en 1755 que Voltaire fit le premier essai d'introduire le théâtre aux Délices. Lekain était en séjour chez lui ; un soir, Voltaire lut Za:ire à ses hôtes, avec le célèbre acteur et Mme Denis : « Nous avons fait pleurer tout le Conseil, écrit-il le lendemain... Jamais les calvinistes n'ont été si tendres. » Enhardi par ce succès, il songea à faire jouer aux Délices VOrphelin de la Chine, qu'il venait d'achever, et s'occupa d'aménager une salle de spectacle. Le Consistoire s'émut de ces préparatifs, les acteurs genevois furent avertis de s'abstenir. Braver l'autorité, c'était pour Voltaire risquer d'être chassé du territoire de la République: il rongea son frein. Mais Lausanne lui procura des consolations.
En s'établissant aux Délices, il avait acheté la petite propriété de Monrion, entre Lausanne et le lac, campagne où il comptait chercher pendant les mois d'hiver un climat moins rude que celui de Genève. Il se rendit en effet, en décembre 1755, dans ce ((petit hermitage, à l'abri du cruel vent du Nord. » En même temps, il s'arrangeait à la ville une résidence plus vaste, avec une vue superbe sur le lac, la côte de Savoie, les Alpes. Il trouva à Lausanne une société aimable, prête à le recevoir avec cette rondeur et cette bonhomie particulières aux Vaudois : « Voltaire, a dit Sainte-Beuve, n'a fait qu'une idylle en sa vie, et c'est à Lausanne qu'il l'a faite. » Genève l'intéressait plus par son activité et le mouvement des idées ; Lausanne
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l'amusait et le charmait davantage; il ne rencontrait point la lutte dans cette société (( bonne enfant, ;> mais au contraire un triomphe facile, qui lui fut très doux. Juste Olivier, qui a si bien parlé de ce séjour de Voltaire, a remarqué qu'il eut alors, non pas de Tesprit seulement, mais une sorte de bien-être, de joie plus franche, rare chez lui ; son rire est moins Acre, son ton moins moqueur. Tout lui plaît sur ces heureux rivages, la société, la nature, et même, bien qu'il parle sans cesse de son estomac délabré, la cuisine : (( Nous avons le bon vin de la Côte, l'excellent vin de Lavaux... Nous mangeons des gelinottes, des coqs de bruyère, des truites de vingt livres... Ne sommes-nous pas fort à plaindre ? >>
Les gens lui plaisent autant que les choses, « dans ce charmant pays de Vaud qui inspire la joie. » La société lausannoise, composée en bonne partie de familles immigrées lors de la Révocation, avait gardé le caractère de son ancienne patrie en y joignant la simplicité suisse K Et c'était vraiment une société digne de plaire à Voltaire et de se plaire avec lui que ces jeunes femmes, ces jeunes filles, dont plusieurs unissaient l'esprit à la beauté. Mme d'Aubonne, Mme de Constant d'Hermenches, Mme de Chandieu (qui possédait les lettres encore inédites de MHeAïssé), Mme de Brenles, qui a traduit le Caton de Pope et tournait gentiment les vers; la famille du général baron de Constant, dont une flUe avait épousé le marquis Gentil de Langalerie, et dont les quatre fils, tous au service de Hollande comme lui, occupaient le premier rang dans la société de la rue de Bourg; enfin des Bernois de haut rang, comme Albert de Haller, que nous retrouverons bientôt, — tels sont quelques-uns
1) On pourrait en dire autant de plusieurs des petites villes vaudolses : « Nous voyons, écrivait de Vevey le chevalier de Boufflers, plus d*honnétes gens dans une ville de trois mille habitants, qu'on n'en trouverait dans toutes les villes des provinces de la France. »
des personnages que nous rencontrons chez Voltaii'e. Ses tragédies nouvelles — mes oiseaux du Léman^ comme il disait — ne furent jamais mieux accueillies, ni, à l'en croire, mieux jouées. 11 faut lire son récit de la représentation de Zaïre, où un fils du général Constant faisait un si bel Orosmane :
a Tout le inonde jone avec chaleur. Vos acteurs de Paris ?ont à la glace. Je voudrais que vous eussiez passé Thiver avec moi à Lausanne ; vous y verriez les pièces nouvelles exécutées par des acteurs excellents, les étrangers accourir de trente lieues à la ronde, et mon pays roman, mes beaux rivages du lac Léman, devenus Tasile des arts, du plaisir et du goût. On croit chez les badauds de Paris que toute la Suisse est un pays sauvage : on serait bien étonné si on voyait jouer Zaïre à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris ; on serait plus surpris encore de voir deux cents spectateurs aussi bons juges qu'il y en ait en Europe. Il y a ici autant d'esprit et de bon goût qu'en aucun lieu du monde... II n'y a dans Lausanne que des familles françaises, des mœurs françaises, du goût français... Nous n'avons de suisse que la cordialité; c'est Tâge d'or avec les agréments du siècle de fer ... »
Le triomphe de Voltaii'e fut de voir les pasteurs et les théologiens accourir aux représentations données sur le petit théâtre de Monrepos: a Nous avons eu, écrit-il, à la première représentation douze ministres du Saint-Evangile avec tous les petits proposants. Il faut avouer que Lausanne donne d'assez bons exemples à Genève. » Moins défiants, moins ombrageux que plusieurs de leurs collègues de Genève, les pasteurs vaudois allaient voir Voltaire, qui les trouvait a tous fort aimables et instruits. » L'un d'entre eux, le plus vénérable, poussa très loin la confiance: le doyen Polier-(père de M»"« de Montolieu) avait connu Vol-
taire en Allemagne et lui avait recommandé le séjour de Lausanne. Voltaire le retrouva avec plaisir, et, toujours empressé à compromettre uivhomme d'Eglise, il n'eut pas de repos qu'il n'eût fait du ministre un collaborateur de V Encyclopédie l C'est, en effet, au doyen
Polier qu'on doit les articles Mages, Magie, Magicien, Messie, Voltaire aussitôt de s'écrier triomphant : « Les lévites abandonnent l'arche. » Et, envoyant les articles à d' Alerabert, il lui dit :
« TJn laïque de Paris qui écrirait ainsi risquerait le fagot ; mais si, par apostille, on certifie que les articles sont du premier prêtre de Lausanne, je crois que les articles pourront passer, pour la rareté. Si mon prêtre vous ennuie, brûlez ses guenilles Je lui ai donné Messie à faire ; nous verrons comme il s'en tirera. »
Ami des pasteurs, Voltaire l'était aussi des baillis. On sait qu'il ménageait cette puissance et la flattait au besoin, car, si l'on en croit une joyeuse anecdote vaudoise, le bailli de Lausanne l'avait dûment averti : « Monsieur de Voltaire, on dit que vous avez écrit contre le bon Dieu: cela est mal; mais il vous pardonnera; — contre notre Seigneur : cela est très mal ; mais il vous pardonnera. Monsieur de Voltaire! gardez-vous d'écrire contre leurs Excellences de Berne: elles ne vous le pardonneraient jamais ! )>
L'influence de Voltaire sur Lausanne fut moins philosophique que mondaine, c'est-à-dire toute de surface. On allait chez lui par mode et par genre, bien plus que par goût d'incrédulité. Il forma des acteurs de société plutôt que des lecteurs de Y Encyclopédie. Il donna à ce joli monde le goût des divertissements intellectuels, attira l'attention sur Lausanne, et fut l'un des premiers, en même temps que le plus illustre de ces étrangers de distinction qui résidèrent à Lausanne dans la seconde moitié du XVIIIm® siècle et en firent le rendez-vous des beaux esprits en villégiature. Nous aurons à revenir dans un prochain chapitre sur ce rôle réservé à Lausanne. Bornons-nous à constater que la présence de Voltaire a contribué à y dégourdir, à y éveiller les esçritsi» Nous en avons la preuve dans les plaintes mêmes d'un de ses adversaires, le général Warnery, écrivain militaire estimé et original, qui le
rend responsable du fait que les jeunes filles (( lisent des romans et font des vers, ne parlent qu'en boutsrimés ou en chansons. » Or, ajoute cet austère soldat, (( le luxe, la délicatesse et la dépravation des mœurs ont fait des progrès en Suisse avec la poésie. »
Pendant la belle saison et sitôt que les arbres avaient, comme il dit, « remis leur livrée verte, » Vol taire retrouvait aux Délices la société genevoise et les hôtes de distinction que sa réputation et celle de Tronchin attiraient à Genève. Parmi les visites qui marquèrent Tété de 1756, il en est une qui fut grosse de conséquences, celle de d'Alembert. Voltaire s'était empressé de le mettre en relations avec les pasteurs de la ville. Nous avons vu que, sous l'influence de Turrettini, l'Eglise de Genève avait beaucoup rabattu de sa raideur dogmatique; son clergé jouissait même d'une réputation de tolérance, que justifiaient certes dans la pratique les Vernes et les Vernet : ils faisaient moins de théologie que de morale, lisaient les livres nouveaux, ouvraient doucement leur voile au souffle libéral qui passait sur la littérature et la philosophie.
Voltaire, qui observait cet état des esprits, s'avisa d'en profiter pour se venger du Consistoire. Le plus sûr moyen, c'était de compromettre le clergé genevois d'une manière retentissante. Les pasteurs n'avaient pas manqué de visiter le célèbre directeur de Y Encyclopédie : on avait causé à cœur ouvert, et il est à croire que quelque théologien, dans une heure d'abandon, avait un peu pactisé avec la philosophie du jour. D'Alembert, après s'être renseigné sur les institutions
de la République avec le même soin qu'il avait mis à s'enquérir de l'état d'esprit du clergé, partit aussi content de ses hôtes que ceux-ci l'étaient de lui.
A la fin de l'année suivante parut le Vllme volume de V Encyclopédie, où figurait un article consacré à Genève. L'auteur y faisait un fort bel éloge des institutions de la République ; mais il ne s'en tenait pas là : il félicitait la plupart des membres du clergé de n'avoir d'autre religion qu'un socinianisme parfait :
d On se plaint moins à Genève qu'ailleurs, disait-il, des progrès de riiicrédulité, ce qui ne doit pas surprendre ; car la religion y est presque réduite à radoration d'un seul Dieu, du moins chez tout ce qui n'est pas peuple ; le respect pour Jésus-Christ et pour les Ecritures est peut-être la seule chose qui distingue d'un pur déisme le christianisme de Genève. »
Ces éloges étaient-ils aussi perfides qu'on l'a dit? D'Alembert avait-il mis autant de malice à écrire ce passage que Voltaire en avait mis à l'inspirer ? Je ne sais ; mais l'émotion fut vive à Genève. La Compagnie des pasteurs s'assembla, et, comme il est d'usage dans les cas embarrassants, elle nomma une commission. Jacob Vernet en était le président et le docteur Tronchin le secrétaire. L'attitude de Voltaire pendant l'orage fut d'une effronterie sans égale : il suffit de citer quelques-unes des lettres qu'il écrivait de Lausanne, où il s'était hâté de se réfugier. A d' Alembert il dit :
« Ces drôles osent se plaindre des éloges que vous daignez leur donner de croire en Dieu et d'avoir plus de raison que de foi. Mais vous, à qui quelques-uns se sont ouverts, vous qui êtes instmit de leur foi par leur bouche, ne vous rétractez pas ; il y va de votre salut, votre conscience y est engagée... Vous n'avez pas besoin de mes saintes exhortations pour soutenir la gale que vous avez donnée au troupeau de Genève, d
D'autre part, il joue l'ignorance avec le pasteur Vernes : il n'a pas même lu l'article, il ne sait de quoi il s'agit... Quand il ne peut plus soutenir décemment
ce rôle in\Taisemblable, il se borne à tirer sou épingle du jeu :
« Si quelque orthodoxe ou hétérodoxe m'accusait d'avoir la moindre part à l'article Gémève, je vous supplie instamment de rendre gloire à la vérité. J^ai appris h dernier fouie cette affaire, je ne veux que le repos, et je le souhaite à tous mes confrères, moines, curés, ministres, séculiers, r^nliera, trinitaires, unitaires, quakers, moraves, turcs, juifs, chinois, etc...»
Or la même plume écrit à d' Alembert : (( Les prêtres de Genève doivent vous écrire... Je vous assure que mes amis et moi les mènerons beau train ; ils boiront le calice jusqu'à la li^. »
Cette menace furieuse suffirait à indiquer, si on ne le savait d'ailleurs, qui avait été Tinstigateur de Tarticle Genève. N'ayant pu obtenir de d'Alembert une rectification, malgré les eff'orts personnels du docteur Tronchin, la commission de la vénérable Compagnie réfuta l'accusation de socinianisme dans une déclaration qui affirmait en termes très nets la foi des pasteurs de Genève au salut par Jésus-Christ. Voltaire, qui attribuait ce document à Vernet, exhala sa rancune dans ses Dialogues chrétiens ou Préservatif contre V Encyclopédie, par M. V. Vernet est censé avouer qu'il ne croit pas en Dieu, et déclare que ses collègues sont des hypocrites, des gens sans mœurs, qui font leur métier de prédicants pour l'argent qu'il leur rapporte.
C'est alors, et pour réfuter l'article Genève, que Vernet composa ses Lettres critiques d'un voyageur anglais, un des rares ouvrages de polémique qui puisse, après un siècle, se lire sans ennui, non seulement parce que l'intérêt de la querelle n'est pas épuisé pour nous, mais aussi parce que Vernet a déployé dans sa réfutation beaucoup de bon sens, un esprit juste et fin, servi par uiie plume habile. Qu'on lise, dans la première lettre, le portrait de Voltaire: il est prestement touché. Et quant à l'auteur du fameux article, le grave pasteur
le turlupine très agréablement, « tout d'Alembert qu'il est. » Les bonnes pages, vigoureuses, décisives, portant coup, abondent dans ces deux volumes, qui donnent une haute idée de la forte discipline philosophique et littéraire à laquelle étaient soumis les esprits genevois de ce temps.
L'attention des Genevois s'était concentrée d'abord sur le débat théologique; ce n'est qu'un peu plus tard qu'on jugea à propos de s'émouvoir aussi du passage suivant, visiblement inspiré par Voltaire :
« On ne souffre point de comédie à Genève ; ce n'est pas qu'on désapprouve les spectacles eux-mêmes, mais on y craint le goût de la parnre, la dissipation, le libertinage que les troupes de comédiens apportent avec elles. Cependant, ne serait-il pas possible de remédier à cet inconvénient par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des comédiens ? Par ce moyen, Genève aurait des spectacles et conserverait ses mœurs. Les représentations théâtrales formeraient le goût des citoyens, leur donneraient une tinesse de tact, une délicatesse de sentiments, qu'il est bien difficile d'acquérir sans ce secours. La littérature en profiterait sans que le libertinage fît des progrès, et Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes. »
Franchement, cela n'est pas bien grave, et l'on a quelque peine à comprendre la colère excitée par l'expression toute platonique d'un désir assez naturel. Mais Rousseau v vit une occasion de battre en brèche ses anciens amis les philosophes et de faire pièce à Voltaire. Trois semaines plus tard, il avait achevé sa Lettre à d'AlemheH sur les spectadeSj qui est peut-être le plus éloquent de ses écrits.
Nous ne songeons point à faire ici une étude de la vie et des ouvrages de Rousseau : tout a été dit sur lui, et s'il est le plus grand des écrivains que la Huisse
française a produits, il est aussi celui dont nous pouvons le mieux nous dispenser de parler longuement. Nous ne rappellerons que ce qui importe à cette histoire.
On sait qu'il était né en 1712, d'une famille bourgeoise réfugiée à Genève depuis le XYI^e siècle-, qu'il avait quitté sa ville natale en fugitif à Tâge de seize ans, puis abjuré la religion protestante, et mené une existence décousue et vagabonde; qu'après avoir passé quelques années dans la douce et studieuse retraite des Charmettes, il avait débuté en 1 750 par sou retentissant Discours sur les arts et les sciences et donné avec un vif succès, en 1752, son opéra le Devin du village. Sa patrie, où il n'était revenu qu'à de rares intervalles depuis sa fuite d'adolescent, l'accueillit avec distinction lorsqu'il y rentra en 1754, précédé d'une réputation qui grandissait chaque jour. Remarquons que le clergé l'accueillit avec beaucoup de faveur et qu'il rencontra de chaudes sympathies dans les rangs de la bourgeoisie.
« Arrivé dans cette ville, je me livrai à l'enthousiasme républicain qui m'y avait amené. Cet enthousiasme augmenta par l'accueil que j'y reçus ; fêté, caressé dans tous les états, je me livrai tout entier au zèle patriotique, et, honteux d'être exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un auti-e culte que celui de mes frères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. »
L'impression qu'il ressentit dut être profonde en retrouvant la vieille République où bouillonnaient tant de passions ardentes : il dut entendre souvent des citoyens épris des idées d'égalité républicaine exprimer les espérances qui les animaient; il dut considérer avec une respectueuse attention les institutions politiques de sa patrie, se plaire à en étudier le jeu, établir une perpétuelle comparaison avec celles de la France monarchique. Ce séjour, où le grand écrivain se re-
trempa dans le sentiment genevois, a laissé une trace immortelle dans le Contrat social, qui n'est autre chose que la théorie idéalisée du gouvernement de sa patrie. C'est bien aux lointaines impressions de son enfance, ravivées par celles de Tâge mûr, qu'il doit ses idées sur la souveraineté du peuple et sa passion de l'égalité.
Aussi est-ce à la République de Genève qu'il dédia son second Discours, celui sur Y Inégalité. Nulle part on ne retrouve plus complètement que dans cet ouvrage le <( citoyen de Genève, » le républicain rigide, le puritain mépriseur des sociétés monarchiques, des mœurs mondaines et des civilisations raffinées.
Il n'eût tenu qu'à Rousseau de se fixer à Genève en 1 754 et d'y occuper une situation fort honorable : on lui offrit la place de bibliothécaire, dont il ne voulut pas; c'est qu'au moment où, après un heureux séjour de quatre mois, il venait de quitter Genève avec l'espoir d'y revenir bientôt. Voltaire s'était établi aux Délices : (( Je compris, dit-il, que cet homme y ferait révolution, que j'irais retrouver dans ma patrie le ton, les airs, les mœurs qui me chassaient de Paris, qu'il me faudrait batailler sans cesse, et que je n'aurais d'autre choix dans ma conduite que celui d'être un pédant insupportable, ou un lâche et mauvais citoyen. » On peut aussi se demander si sa liaison irrégulière avec Thérèse ne fut pas un obstacle à son établissement dans la ville de Calvin.
Jusque-là, les rapports de Rousseau et de Voltaire s'étaient bornés à un échange de lettres, respectueuses de la part du premier, protectrices et légèrement ironiques de la part du second. On se rappelle entre autres que lorsque parut le discours sur Ylnégalité^ l'auteur l'envoya à Voltaire; cet hommage était presque un défi : Voltaire n'incarnait-il pas cette civilisation, ces arts, cette sociabilité que Rousseau rendait responsables de tous les maux humains et auxquels il
opposait les bienfaits de Tétat de nature ? Voltaire répondit à l'apologie de la vie sauvage par la célèbre et délicieuse lettre — chef-d'œuvre de l'ironie française : « J'ai reçu, monsieur, votre livre contre le genre humain... On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend des envies de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage... »
Bientôt Voltaire publia son poème sur le Désastre de Lisbonne^ dont le pessimisme scandalisa les pasteurs de Genève : les Vernet, les Roustan, les Moultou étaient en relations cordiales avec Rousseau depuis le séjour de 1754 et entretenaient avec lui un commerce épistolaire ; c'est peut-être à leur prière qu'il écrivit la réfutation du poème, sous forme de lettre adressée à l'auteur. Affectant un ton d'humilité, Rousseau établissait entre la destinée de Voltaire et la sienne le parallèle que voici :
« Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de Tâme, et, si le corps ou le cœur soufifre, vous avez Tronchin pour médecin et pDur ami ; vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes ? Vous Pavez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j'espère ; et l'espérance embellit tout. Pardonnez-moi, grand homme...»
Le grand homme ne pardonna point du tout : il fut exaspéré, mais il n'en laissa rien voir, et répondit à Jean-Jacques en s'excusant poliment de ne pouvoir entrer en discussion avec lui : a Votre lettre est très belle, mais j'ai chez moi une de mes nièces qui, depuis trois semaines, est dans un grand danger; je suis garde-malade et très malade moi-même...» La vraie réponse, ce fut Candidej « ce livre qui semble, dit Mme de Staël, sortir de la plume d'un être d'une autre
nature que nous, indifférent à notre sort, content de nos souffrances, et riant comme un démon ou comme un singe des misères de cette espèce humaine avec laquelle il n'a rien de commun. »
Tels avaient été les premiers rapports de ces deux génies si peu faits pour s'entendre, Tun représentant la civilisation aristocratique, F autre les aspirations plébéiennes, Tun gentilhomme de cour, l'autre citoyen de Genève. La guerre devait éclater un jour : l'article Genève mit le feu aux poudres.
La lettre sur les spectacles est, comme le discours sur V Inégalité, un des écrits les plus genevois de Jean- Jacques : il s'est créé par l'imagination un peuple bien différent de la réalité, une république idéale, de mœurs austères, qui aurait tout à perdre au contact de la civilisation contemporaine et qu'il faut préserver à tout prix de cette contagion mortelle. Tout ce qu'il aime se transfigure sous sa plume, même la physionomie un peu équivoque de son père, qui lui apparaît, à travers le prisme des années, comme le type accompli du citoyen, et lui adresse, un jour de fête populaire, en l'embrassant avec transport, ces émouvantes paroles: «Jean-Jacques, aime ton pays... Tu es genevois; tu verras d'autres peuples; mais tu ne trouveras jamais leurs pareils. »
L'orgueil national, que je n'excuse nulle part aussi volontiers que dans cette grande petite Genève, fut vraiment la muse de Rousseau quand il écrivit ces pages brûlantes de la Lettre sur les spectacles. Cette patrie, dont il fait une Sparte, forte de sa seule grandeur morale et de sa vertu un peu farouche, il la défend de toute son âme contre l'esprit corrupteur de Voltaire; il la venge des attouchements impurs de ce dangereux séducteur... N'est-il pas vraiment dans la tradition de Calvin, et le rigide réformateur n'eût-il pas applaudi à cette violente diatribe ?
Le clergé de Genève, que Rousseau défendait contre les inculpations de socinianisme, ne fut point mécontent de son attitude. La bourgeoisie vibra à T unisson de son chaleureux plaidoyer, qui — il faut bien se le rappeler — n'atteignait pas seulement Voltaire, mais cette aristocratie qui fournissait des commensaux et des acteurs au poète des Délices. Rousseau, en protestant contre l'invasion du luxe etdes mondains plaisirs, avait touché une corde sensible dans Tâme du peuple genevois : il l'aura désormais pour lui dans les luttes qui lui restent à soutenir.
Voltaire n'avait qu'une manière de répondre: implanter le théâtre à Genève en dépit de Jean-Jacques et du Consistoire. Il s'y acharna. Et pour commencer, il se procura une installation hors du territoire de la République: il acheta, en 1758 et 1759, les terres de Ferney et Tournay, pour échapper aux (( prêtres de Baal. » A peine installé à Ferney, il achève et publie Candide. Tout le monde reconnaît Voltaire, qui s'empresse de désavouer l'œuvre : « Qu'est-ce qu'une brochure intitulée Candide ? écrit-il avec un air ingénu au libraire Cramer. On prétend qu'il y a des gens assez impertinents pour m'attribuer cet ouvrage, que je n'ai jamais vu. »
Le livre fut brûlé à Genève par la main du bourreau. Voltaire redouble de verve diabolique et inonde Genève de ses pamphlets irréligieux portant des titres rassurants: Pensées sérieuses sur Dieu, etc. L'auteur dramatique continuait à se venger du Consistoire. Il achève à ce moment Tancrède^ crée à Tournay une salle de spectacle, et organise une troupe d'acteurs, où figurent ses meilleurs amis genevois, les Cramer, les Pictet, les Constant, les Rilliet, les Chapeaurouge, un Turrettini, un Boissier, un Buisson, fils aîné d'un syndic de la République ! Quel triomphe pour le malin vieillard : (( Jean-Jacques a beau écrire contre la co-
médie, tout Genève y court en foule. La ville de Calvin devient la ville des plaisirs et de la tolérance... Je corromps toute la jeunesse de la pédante ville de Genève... Je fais jouer chez moi des fils de syndics... Les prédicants enragent. Je les écrase. »
Les représentations de Tournay ayant marché sans encombre, Voltaire hasarda de faire jouer GengisKhan aux Délices, sur territoire genevois. La Compagnie des pasteurs éleva une protestation, et le Grand Conseil, bien qu'il lui en coûtât de frapper quelques-uns de ses membres, finit par interdire aux Genevois d'aller jouer la comédie chez Voltaire. La plupart se soumirent; Voltaire, exaspéré, s'écriait: ((Je ferai tirer sur le premier prêtre socinien qui passera sur mon territoire.» Et, déchargeant sur Rousseau tout son ressentiment: «Le polisson! dit-il. S'il vient au pays,je le ferai mettre dans un tonneau avec la moitié d'un manteau sur son vilain petit corps à bonnes fortunes. »
Mais, au bout de quelque temps, les représentations théâtrales recommençaient de plus belle : acteurs et spectateurs s'y rendaient clandestinement-, un théâtre dans la ville même eût été moins dangereux. « Le mal est désormais sans remède, écrivait Rousseau à Tronchin... J'aime mieux vivre parmi les Français que d'en aller chercher à Genève. Dans ce pays où les beaux esprits sont si fêtés, J.-J. Rousseau ne le serait guère... Je suis l'ami du genre humain, et Ton trouve partout des hommes.» A Voltaire lui-même il écrit: ((Je ne vous aime point, monsieur; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitovens... »
n se trompait doublement: les Genevois lisaient avec transport, à ce moment même, la Nouvelle Héloisej
qui sans doute a troublé plus d'imaginations que le théâtre de Voltaire. Le Consistoire en jugea bien ainsi, car il fit interdire par le Conseil le roman nouveau, dont la lecture « ne pouvait être que très dangereuse aux mœurs des jeunes gens. » — Mais qu'était cette condamnation, en comparaison de Torage qui allait éclater à l'occasion de ï Emile ? Condamné et brûlé à Paris, ce livre le fut également à Genève, quelques jours après, ainsi que le Contrat social. L'auteur, s'il se présentait sur le territoire de la République, devait être arrêté pour avoir à répondre de ses ouvrages. Rousseau estima, non sans raison, qu'on l'avait déjà condamné sans l'entendre; chassé de France, il s'enfuit dans le pays de Neuchâtel.
Depuis la Lettre sur les spectdcles, Rousseau avait à Genève des partisans enthousiastes dans les rangs de la bourgeoisie, — braves gens qui trouvaient bien étrange de voir leurs hauts magistrats, grands amis de M. de Voltaire, tolérer l'impression et la vente de ses libelles impies et réserver toute leur rigueur pour leur concitoyen Jean-Jacques. Cependant, ils ne protestèrent pas tout d'abord: un an se passa, au bout duquel Rousseau déclara par une lettre fameuse qu'il renonçait à la bourgeoisie de Genève. Ses partisans alors se réveillèrent: une quarantaine de citoyens firent au Conseil une « représentation, » fondée sur ce que le Consistoire n'avait pas été consulté avant la condamnation de V Emile. Sur une réponse hautaine du Sénat, les bourgeois réclamèrent le droit de porter leur représentation devant le Conseil général ; le Sénat leur opposa son droit négatif. Neuf fois, dans Tespat^e de trois ans, les citoyens réclamèrent le retrait de la condamnation de Rousseau, neuf fois ils reçurent une réponse négative.
L'effervescence allait croissant. Partout, dans les ceiX'les, dans les rues, on parlait politique, on discutait,
on critiquait la constitution de l'Etat. Il importait que le gouvernement défendît ses positions. Les Conseils trouvèrent leur avocat dans la personne d'un jurisconsulte qui eût été digne d'un plus vaste théâtre, le procureur général Tronchin. C'était un de ces magistrats comme Genève en eut tant depuis le XVJme siècle, alliant à une haute science le sens et l'habitude des affaires publiques, saisissant ainsi le droit par son côté pratique et vivant. Orateur plein de force, d'élévation, d'autorité, il écrivait avec une élégance qui n'était pas fort commune en Suisse il y a cent vingt ans. Ce fut à lui qu'échut l'honneur de défendre le gouvernement : ainsi sont nées les Lettres de la Campagne,
Après avoir soutenu la légalité du décret qui a frappé Jean-Jacques, il fait l'apologie — devenue nécessaire, hélas! — de la constitution genevoise; il expose que le droit de représentation des citoyens est limité par le droit de veto des Conseils, qui sont juges des intérêts de la République; que la force du gouvernement doit consister moins dans son action que dans sa résistance; que le fameux droit négatif préserve seul Genève de la confusion et de l'anarchie, et que ce sage équilibre des pouvoirs est la force même et la sauvegarde de l'Etat.
Ce remarquable exposé des principes constitutionnels, (( monument durable des rares talents de son auteur, » dit Rousseau lui-même, valut à Tronchin le nom de « Montesquieu genevois. » Le grand Montesquieu eût trouvé dans ces pages lumineuses un argument à l'appui de ses théories sur la vertu, ressort des républiques: le ton du procureur Tronchin est bien celui du magistrat « vertueux; » — qu'on me pardonne cet adjectif vieilli, qui, dans ma pensée, représente un ensemble de qualités antiques, la dignité, l'intégrité, le désintéressement. On a reproché à Tronchin le ton
hautain et cassant de ses Lettres; je ne saurais partager ce sentiment. Tronchin, sans doute, parle de haut, mais il fait appel à ce qu'il y a de meilleur dans Tâme toujours un peu méfiante du peuple genevois et répand de belles maximes dans Taridité de son exposé juridique :
« Un peuple sage, dib-il, ne doit jamais onblier que le moyen le plus sûr de perdre sa liberté, c'est de porter trop loin son pouvoir*... «Une nation libre doit être vigilante, et ne s'en rapporter qu'à elle-même du soin de défendre sa liberté ; mais la vigilance n'est pas cette frayeur inquiète qui s'alarme de ses propres cris»... cLa liberté a ses orages, ce sont des tributs qu'il faut lui payer 1...
Tel est le ton de ce patricien, qui parle avec la froide assurance d'un homme plus habitué à être écouté que discuté.
Les Lettres de la Montagne répondirent aux Lettres de la Campagne. Voici dans quelles circonstances ce nouvel écrit de Rousseau vit le jour. Il y avait à Genève un horloger, nommé Jacques-François DeLuc, membre fougueux du parti représentant, démagogue à r éloquence entraînante et persuasive. Il écrivit à Rousseau les lettres les plus pressantes pour le conjurer de répondre à Tronchin. Cette correspondance, qui devra être un jour mise en lumière, est extrêmement instructive. On y lit, par exemple, sous la date du 28 octobre 1763 : « Oui, mon cher ami, il est absolument nécessaire que vous nous aidiez; et qui peut mieux le faire que vous, dès que nous vous aurons muni des matériaux dont vous avez besoin ? » Les lettres de DeLuc établissent donc la vérité de ce que disent les Confessions: ((Les Représentants jetèrent les yeux sur moi, comme sur le seul qui pût entrer en lice. » Les partisans de Rousseau s'étaient compromis pour lui ; quand ils se virent en face d'un adversaire plus fort qu'eux, ils s'adressèrent à lui pour les défen-
dre à son tour, et ce n'est pas Rousseau qui prit Tinitiative de la lutte contre le gouvernement de son pays.
Deux questions occupent Téloquent tribun dans cet écrit, où il montre une profonde connaissance de Thistoire et de la constitution de son pays : celle de la condamnation de V Emile et celle des droits du peuple de Genève, une question religieuse et une question politique. Quant à la première, il reprend et accentue les idées du Vicaire savoyard sur la morale et la révélation: avec une habileté incomparable, il montre qu'il n'a point manqué à la religion de l'Etat et qu'en reconnaissant la Bible pour règle de sa croyance, il demeure fidèle au principe de la Réformation, méconnu par les théologiens protestants, à commencer par Calvin lui-même. Mais, non content de défendre ses convictions, il entre dans le vif du débat politique, s'adresse aux passions déjà surexcitées des citoyens impuissants à obtenir justice, leur représente l'état d'infériorité où les tient l'aristocratie, raille (( l'illusion de leur souveraineté, » et se venge des magistrats en les dénonçant comme des hommes en voie de consommer l'asservissement du peuple souverain : « Vos citoyens, dit-il, ne voient les fers qu'on leur prépare que quand ils en sentent le poids. »
Ce langage fut de l'huile sur le feu : la France et les cantons de Berne et de Zurich durent intervenir de nouveau, comme en 1737.
Voltaire, toujours habile à saisir l'occasion aux cheveux, fit réclamer par l'envoyé français l'introduction d'une troupe de comédiens dans la ville : cela s'était fait déjà en 1737, pour l'agrément et à la demande des médiateurs. Le Conseil dut s'incliner devant les vœux de l'envoyé de Versailles : « Le théâtre est dans Genève! » s'écrie Voltaire; et il nargue tout à la fois Jean-Jacques et les prédicants. Dès que les plénipotentiaires eurent quitté Genève, où ils n'avaient pu
réconcilier les partis, on congédia les comédiens. Peu de temps après, un incendie dévorait le théâtre : Voltaire n*hésita pas à mettre ce sinistre au compte de Jean-Jacques et de ses amis, et, pour se venger d'eux, publia sa Guerre citnle de Genève.
Ce poème burlesque, où T avocat des Calas bafoue Rousseau alors exilé et persécuté, roule sur un incident qui venait de se produire au Consistoire : un citoyen, Robert Covelle, ayant encouru la censure, refusa de s'agenouiller, suivant Tusage, devant le tribunal des mœurs. Dans Tétat des esprits, cet épisode prit des proportions invraisemblables; Voltaire y vit une bonne occasion de rire aux dépens des prédicants^ des bourgeois, de la République et surtout de Rousseau. Dans V avertissement qui précède ce pamphlet rimé, les éditeurs (lisez: Voltaire) font allusion aux efforts du poète pour doter Genève d'un théâtre : n II avait donné la comédie gratis aux dames genevoises... Les exécutions de Servet, d'Antoine et de Michel Chaudron avaient été jusqu'alors les seuls spectacles permis par le Consistoire... » Voilà le ton. Le portrait de Jean-Jacques est crayonné de la main cruelle qui traça celui du pauvre diable :
Il vous soutient et le pour et le contre Avec un front de pudeur dépouillé ; Cet étourdi souvent a barbouillé De plats romans, de fades comédies, Des opéras, de minces mélodies : Puis il condamne en style entortillé Les opéras, les romans, les spectacles... Il se connaît linement en amis :
Il les embrasse... et pour jamais les quitte. LMngratitude est son premier mérite...
Voltaire raillait encore ce peuple en ébullition, ces horlogers qui quittaient leur établi pour discuter politique :
Le trouble augmente ; on ne sait plus enfin Quelle heure il est dans les mu: s de Calvin.
Il couvrait de ses sarcasmes la « parvulissîme république, » et résumait ainsi la situation :
« J'aitoajoars conseillé aux Genevois d'être pins gais quMls ne sont, d'avoir chez eux la comédie . . . L'esprit de contumace est dans cette famille. Les Natifs disent que je prends le parti des Bourgeois ; les Bourgeois craignent que je ne prenne le parti des Natifs. Les Natifs et les Bourgeois prétendent que j'ai eu trop de déférence pour le Conseil. Le Conseil dit que j'ai eu trop d'amitié pour les Natifs et les Bourgeois. Les Bourgeois, les Natifs et le Conseil ne savent ce qu'ils veulent, ni ce qu'ils font, ni ce qu'ils disent. »
La vérité, c'est que Voltaire soutenait maintenant les Natifs, tout à la fois par dépit contre Genève et par générosité naturelle: ces ouvriers intelligents, Français d'origine pour la plupart, qui étaient comme les CendrUlons de la République, commençaient à réclamer plus de droits, une plus large place au soleil; lorsque les Représentants, ayant enfin obtenu la victoire, refusèrent d'en partager le fruit avec eux. Voltaire, enchanté de faire concurrence à la ville de Calvin, s'empressa d'attirer les Natifs à Ferney, où il leur bâtit des maisons, et soutint leur industrie de son argent et de son crédit.
La période agitée que nous venons de parcourir vit naître, comme on peut le penser, une foule de brochures, de pamphlets, d'écrits satiriques en vers et en prose. Voltaire s'en divertissait :
Chacun écrit, chacun fait un projet,
On représente, et puis on représente ;
A penser creux tout bourgeois se tourmente.
Il nomme en les raillant les héros de cette guerre
de plume : (( Tin trépide Flournois » et « le disert Clavière. » Dans ses Révolutioiis de Genève^ d'Ivernois a tracé les portraits de ces vaillants citoyens, avec qui il lutta lui-même : Tavocat Rilliet, n sublime jusque dans ses écarts, » DeLuc le fils, cr toujours calme et sage, » Flournois, « précieux à ses concitoyens par un jugement exquis, par la vive et profonde pénétration avec laquelle il découvrait ce qu'on devait taire et ce qu'il fallait faire, » Clavière, qui se distinguait (( par la chaleur du sentiment, par Tamour ardent qu'il portait à la liberté. » Ce n'est pas sans raison que Rousseau écrivait, en 1768, au commissaire dlvemois: «Je vous félicite d'un bonheur qui n'est pas toujours attaché à la bonne cause : c'est d'avoir trouvé, pour le soutien de la vôtre, des talents capables de la faire valoir. Vos mémoires sont des chefs-d'œuvre de logique et de diction. »
A part le procureur Tronchin et Jacob Vernet, qui prit dans une brochure intéressante la défense du gouvernement, la mile haute était beaucoup moins bien partagée : l'on marquait plaisamment la différence en disant : « Les perruques sont en haut et les têtes sont en bas. »
Les publicistes sortent pour ainsi dire du sol si profondément remué de la petite République, et c'est avec une espèce d'effroi qu'on assiste aux subtiles discussions de droit politique auxquelles se livrent de simples horlogers de Saint-Gervais. Plusieurs aussi tournent la chanson avec une verve goguenarde, mais un peu sèche; il y a, chez ces poètes du cru, plus d'amertume que de grâce, plus de sarcasme que de gaîté ; la muse genevoise sourit moins qu'elle ne mord. Nous ne parlerons pas du pharmacien Tollot, adversaire de Jean-Jacques et auteur d'un innocent poème sur le Taenia, dont on disait, dans les salons peu guindés de Genève :
Il est poète, il est apothicaire :
Il fit des vers, il en fit faire.
Nous ne nous arrêterons pas davantage au poèteperruquier Berraud, si ce n'est pour rappeler qu'il présenta à Voltaire une comédie de sa façon : — (c Quel est votre état ? lui demanda Voltaire. — Je suis perruquier. — Eh bien, mon ami, allez, faites des perruques, »
Cette anecdote nous est racontée par Isaac Cornuaud, un autre enfant du peuple, qui a laissé des Mémoires inédits. Poitevin d'origine, il appartenait à la classe des Natifs. D'Ivemois l'appelle le « pervers Comuaud, » un ce génie malfaisant, » et lui reconnaît (cune étonnante fertilité de basses ressources.» Ses Mémoires — pour autant que nous les connaissons par divers fragments — sont écrits avec facilité et même avec une certaine élégance. Cornuaud avait reçu une instruction sommaire; très dévote, sa mère n'avait réussi à lui inspirer qu' (( un dégoût violent pour les livres de religion. » Il préférait Robinson et Gil-Blas au catéchisme d'Osterwald et aux Consolations contre les frayeurs de la mort. Jeune homme, il fut esprit fort; assagi par l'âge, il demeura sceptique; bon fils d'ailleurs, aidant sa vieille mère dans son ménage, faisant les fonctions d'écrivain public pour les bonnes du quartier, et, dans ses loisirs, dévorant Voltaire et Rousseau. L'ambition — il l'avoue très simplement, — le désir « de se distinguer autant que celui d'être utile, » le poussèrent dans la lutte. Il n'y fut point médiocre, et ses Mémoires révèlent un esprit souple et pénétrant. Ils ont surtout le mérite de montrer, à travers leur prolixité, la figure originale d'un de ces hommes du peuple, si nombreux dans l'histoire de Genève, autodidactes à l'esprit curieux, passionnés de lecture, conscients de leur valeur, à cheval sur leur dignité. Rousseau n'est-il pas le type accompli et comme
Texemplaire le plus achevé de cette floraison plébéienne ?
L'horloger Rival en est encore un représentant, et non le moindre. Il osait adresser une épître en vers au seigneur de Ferney, qui avait qualifié Calvin d'âme atroce et soutenait à ce propos avec le pasteur Vemet une vive querelle ; Thorloger-poète se posait en arbitre et donnait tort à tout le monde :
Servet eut tort et fut un sot D'oser, dans un siècle falot, S'avouer anti-trinitaire...
Quant à vous, célèbre Voltaire, Vous eûtes tort, c'est mon avis :
Vous vous plaisez en ce pays ; Fêtez le saint qu'on y révère !
Vous avez à satiété Les biens où la raison aspire, L'opulence, la liberté, La paix qu'en cent lieux on désire, Des droits à l'immortalité ;...
On a du goût, ou vous admiré, Tronchin veille à votre santé.
Cela vaut bien, en vérité.
Qu'on immole à sa sûreté Le plaisir de pincer sans rire.
« Il est singulier, s'écriait Voltaire, qu'un horloger fasse de si jolies choses. Sa pendule va juste. » Et il daigna lui répondre en vers. Marc Monnier a remarqué que ce Rival fut mêlé à l'histoire de Rousseau comme à celle de Voltaire : lorsque Jean-Jacques s'enfuit de Genève à seize ans, son père — les Confesdoiis nous le disent — se mit à sa poursuite « avec un M. Rival, son ami, horloger comme lui, homme d'esprit, bel-esprit même, qui faisait des vers mieux que La Motte. »
Rival eut un fils qui devint comédien célèbre sous le nom d'Aufrène, et qui joua, en 1772, à Genève, sur le théâtre de Châtelaine. Toute la ville courut entendre le fils de l'horloger; on assure même qu'il y eut des pasteurs. Le torrent du siècle était irrésistible. Il se
créait dans la ville des sociétés pour jouer la comédie. Suivant l'expression d'un Genevois, c'était une (( fureur épidémique,» comme l'explosion d'une passion trop longtemps comprimée. Le Consistoire et le Magnifique Conseil essaient encore de sévir: ils sont débordés; Voltaire l'emporte sur Rousseau, l'esprit du siècle sur l'esprit de Calvin.
En 1 782, les puissances garantes intervenaient dans Genève après de nouveaux troubles. Le marquis de Jaucourt s'empressa d'y faire entrer à sa suite les comédiens, et quelques jour» après, la construction d'un théâtre — un théâtre en pierre qui devait durer un siècle — était commencée. Le directeur de la troupe s'appelait Fabre d'Eglantine; il eut pour successeur Collot d'Herbois; il n'a pas manqué de gens pour rendre Genève responsable des excès révolutionnaires de ces deux histrions !
Quant à l'homme de Ferney, il n'assista pas à cette victoire définitive du théâtre : il était mort depuis quatre ans; s'il eût vécu jusqu'à ce jour, il est probable qu'il serait mort de joie.
Nous venons de rappeler les épisodes saillants du séjour de Voltaire aux Délices et à Ferney. Le voisinage de Genève semble avoir exaspéré la fureur irréligieuse du grand écrivain, et ses productions les plus impies datent de cette époque. Mais c'est alors aussi qu'il prit en mains la cause de la tolérance. On l'en a loué cent fois; on a eu raison. N'oublions pas, cependant, que plaider cette noble cause, c'était encore une façon d'attaquer l'Eglise. Et si Voltaire a montré éloquemment le prix de la justice sociale, on peut regretter qu'il n'ait pas poussé le zèle jusqu'à réclamer en faveur de Jean-Jacques un peu de cette justice qu'il revendiquait si bruyamment pour d'autres. Au contraire, il souffla sur le feu... Mais son séjour près de Genève peut avoir eu sa part d'influence sur ses
idées en matière de tolérance : vivant à Paris, aurait-il pris en main la cause des galériens protestants ? Aurait-il rencontré ces flls de huguenots, ces victimes de la persécution, qui firent appel à, son cœur, qui le poussèrent dans la lutte la plus généreuse qu'il ait soutenue, et dont les récits firent vibrer les meilleures cordes de son âme ? Aurait-il connu Moultou, qui, dans ses lettres, Tentretient si souvent de l'affaire Calas ? — Il me semble que la plus pure gloire de Voltaire doit bien quelque chose au voisinage de Genève.
Nous ne raconterons pas le séjour de Jean- Jacques au Val-de-Travers : les moindres épisodes en sont connus aujourd'hui, grâce aux patientes recherches de M. Fritz Berthoud et aux documents inédits qu'il a tirés de l'ombre. Arrivé à Mo tiers-Travers le 10 juillet 1 762, Rousseau en partit pour se rendre dans l'Ile de Saint-Pierre en septembre 1765. Ce n'était pas son premier séjour dans le pays de Neuchâtel : il y avait erré au temps de son adolescence vagabonde ; il avait donné à Neuchâtel, avec l'aplomb de l'ignorance, des leçons de musique dont on se contentait, paraît-il; il avait parcouru ces montagnes, dont il dépeignit plus tard les habitants et les mœurs patriarcales en termes si enthousiastes, que Métastase s'écriait naïvement: « Eh ! comment ne va-t-il pas demeurer avec eux ! » Il avait rencontré dans un cabaret de Boudry ce singulier archimandrite qui quêtait pour le Saint-Sépulcre et qui faillit l'emmener à Jérusalem.
Tous ces souvenirs d'une jeunesse misérable, mais heureuse — puisque c'était la jeunesse — durent se présenter en foule, idéalisés par la distance, à l'ima-
gination du fugitif débarquant à Môtiers. Il y fut accueilli par le gouverneur, Georges Keith, grand seigneur écossais, cultivé, sceptique et tolérant. Ce personnage était arrivé dans le pays au moment où la question de la non-éternité des peines, prêchée par le ministre Ferdinand-Olivier Petitpierre \ mettait en feu toutes les têtes. La querelle, qui dura deux ans, a été racontée par M. Charles Berthoud : son ouvi'age, les Quatre Petitpierre^ est un des chapitres les plus curieux, les plus instructifs de notre histoire littéraire et religieuse. L'ancien et perpétuel antagonisme de Tautorité ecclésiastique et du pouvoir civil — que nous retrouvons aux prises à propos de Rousseau — éclata en cette occasion avec toute sa fureiu*. La plupart des paroissiens du pasteur accusé, les hommes les plus éclairés du pays, le Conseil d'Etat dans sa majorité, le gouverneur, le Grand Frédéric, prince de Neuchâtel, eurent beau épouser le parti de Petitpierre : la Compagnie des pasteurs et les quatre Bourgeoisies groupées autour d'elle contre le gouvernement, l'emportèrent; Petitpierre dut quitter le pays, et Frédéric II s'écria pour conclusion : ce Si les Neuchâtelois veulent être damnés éternellement, qu'à moi ne tienne ! »
Le pasteur de MontmoUin, qui devait, à ses périls et risques, assumer le poids de la lutte contre Rousseau, avait été déjà l'un des adversaires les plus impitoyables du pasteur non-éterniste.
Au début, tout alla fort bien pour Jean-Jacques : il s'était promis de ne plus écrire, menait une vie paisible, apprenait à faire du lacet, se promenait en costume d'Arménien, causait avec la tout aimable Isabelle d'Ivernois, à qui il a adressé de si jolis billets. Le colonel Abraham de Pury, homme d'esprit, lui fai-
1) Il était un des derniers disciples d'Osterwald; les écrits de Marie Huber paraissent avuir exercé sur lui une action décisive.
sait courtoisement des avances ; et le sauvage de les repousser, en ajoutant : (c Vous êtes lieutenant-colonel, Monsieiu*... J'en suis fort aise ; mais fussiez- vous prince, et, qui plus est, laboureur, comme je n'ai qu'un ton avec tout le monde, je n'en prendrais pas un autre avec vous. )>
Des relations se formèrent cependant entre Tours et le colonel ; bientôt un groupe d'amis sûrs entoura Rousseau: DuPeyrou, à qui il léguera ses papiers, d'Escherny, qui a laissé d'agréables pages sur le séjour de Rousseau à Môtiers, Milord Maréchal (c'està-dire George Keith, déjà nommé), le botaniste Gagnebin, de la Ferrière, ami de Haller et de Réaumur. Ses amis de Genève, d'Ivernois, Roustan, Moultou, le venaient voir ; des lettres des quatre coins du monde arrivaient a par ballots. » La petite société qui s'était groupée autour de Rousseau témoignait à Thérèse une bienveillance aimable dont on peut presque s'étonner aujourd'hui. Jean-Jacques n'était pas bien à plaindre vraiment.
Mais un nouvel orage éclata bientôt sur sa tête. En deux mots, voici les faits : il avait témoigné au pasteur de Môtiers le désir de participer à la Sainte-Cène. Montmollin l'y admit, un peu à la légère et à l'insu de la Compagnie des pasteurs, qui plus tard l'en blâma, car elle venait justement de dénoncer au gouvernement V Emile «comme un ouvrage qui attaquait les fondements de notre sainte religion. » Après la publication des Lettres de la Moittagney Montmollin déploya contre Rousseau un acharnement qui contraste avec la tolérance qu'il avait montrée pour Y Emile. M. Fritz Berthoud a prouvé que ce brusque changement de conduite est dû en bonne partie à l'intervention de quelques pasteurs de Genève, entre autres de Jean Sarasin le jeune.
La Compagnie des pasteurs donna pour instruction
à MontmoUin d'exiger de Rousseau une déclaration de foi catégorique, à défaut de laquelle il serait exclu de la communion. Rousseau persista à demeurer dans TEglise sans obtempérer à la demande du pasteur-, il fut cité devant le Consistoire de Môtiers, qui refusa de Texcommunier. Cette attitude de la majorité des membres du Consistoire avait été inspirée sous main par le Conseil d'Etat, qui saisissait l'occasion de faire pièce à la Compagnie des pasteurs.
Alors éclata une violente polémique: c'étaient la Lettre imprimée à Goa aux dépens du Saint-Office^ dont plus tard DuPeyrou se déclara l'auteur et où la Classe et le pasteur de Môtiers ne sont point ménagés; la Réfutation, en dix lettres, du pasteur de Montmollin, qui se fâchait beaucoup trop-, les Remarques du colonel Pury, vives et railleuses; enfin une lettre de Jean- Jacques lui-même à DuPeyrou.
On sait comment se termina cette guerre : un sermon de Montmollin, dirigé contre Rousseau, excita si bien quelques paroissiens, qu'ils assaillirent de nuit sa maison. Menacé, presque lapidé, le malheureux prit la fuite dès le lendemain ^ Sa destinée allait démentir cruellement ce beau précepte du jurisconsulte ijieuchâtelois Vattel : « Un homme, pour être exilé ou banni, ne perd point sa qualité d'homme, ni par conséquent le droit d'habiter quelque part sur la terre, »
Rousseau a laissé, dans ses Lettres au maréchal de Luxembourg, un portrait peu flatté des Neuchâtelois, qui pourtant, au moment où il le traçait (1763), ne lui avaient pas encore fait grand mal :
« Beaucoup d'esprit et encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voilà ce qui m'a d'abord frappé chez les Neuchâtelois. Ils parlent très bien, très aisément, mais ils écrivent plate-
1) Voir les documents inédits publiés par M. F. Bertboud (Jean-Jacques Rouaseau au Val- (le- Travers) ^ et ceux de M. Jansen : Documents sur J.-J, Rousseau (1762-1765;, recueiUis dans les archives de Berlin. Genève, 1885.
ment et mal, surtout lorsqu'ils veulent écrire légèrement, et ils le veulent toujours. Ils ont une manière de journal dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins. Ils y fourrent môme de petits vers de leur façon ... Ils se croient polis, parce qu'ils sont façonniers, et gais, parce qu'ils sont turbulents. Je crois qu'il n'y a que les Chinois hu monde qui puissent l'emporter sur eux à faire des compliments. La politesse française est de mettre les gens à leur aise et même de s'y mettre aussi ; la politesse neuchâteloise est de gêner et soi-même et les autres... Le sexe n'y est pas beau ... La religion dont ils se piquent sert plutôt à les rendre hargneux que bons, etc . . . »
Voilà quelques traits, auxquels j'ajoute le suivant, allusion à la querelle de la non-éternité des peines: «Quand ils se seraient tous arrangés pour aller en enfer, ils n'auraient pas plus de souci de ce qui s'y passe. ))
N'hésitons pas à dire que ce malin portrait fut ressemblant par bien des côtés. Il est sûr que le goût littéraire était encore assez peu développé à Neuchâtel à cette époque. La présence de Rousseau et la guerre dont elle fut l'occasion contribuèrent précisément à dérouiller les esprits, à les stimuler, à exercer à l'escrime les plumes indigènes, à former au sein du public une opinion qui jugeait les coups. Le journal dont se moquait Rousseau, ce pauvre Mercure suisse, n'allait pas tarder à prendre un essor assez brillant, sous la direction du jeune pasteur Chaillet; et bientôt Mme de Charrière, qui aimait tant Rousseau, peut-être par amitié pour DuPeyrou, allait devenir le centre d'un petit mouvement littéraire.
Un an après la fuite de Rousseau, une guerre nouvelle éclatait dans ce turbulent petit pays et occupait pendant deux années les têtes ardentes de ses habitants. Il s'agissait, cette fois, du mode de perception de la dîme, le souverain tenant pour le régime des fermer, et les Bourgeoisies demandant le retour à l'ancienne régie. C'est à cette occasion que le colonel
Pury publia ses Lettres du cousin Abram au cousin David, lin modèle de pamphlet :
« Ce sont nos petites lettres, à noas petits, a dît un bon juge, M. Charles Berthoud, et si Ton trouve qu'il ne faut pas prêter à rire en évoquant ainsi le souvenir de Pascal, je dirai qu'il est telle page du colonel Pury que je préfère à telle page brillante de Paul-Louis Courier, parce que j'y trouve, dans la plaisanterie et dans le tour du style, quelque chose de plus spontané et de moins voulu. »
Les lecteurs d'aujourd'hui, ajoute le critique, « seraient surpris de trouver tant de finesse sous des apparences familières, tant de malice avec un sens politique si ferme, Tesprit neuchâtelois sous sa forme la meilleure et la plus distinguée, avec son sel, sinon attique, du moins bourguignon. » — Une de ces lettres fut brûlée à Neuchâtel par la main du bourreau, ce qui réjouit fort le colonel. Cette tempête devait malheureusement coûter autre chose que de Tencre : l'avocat du roi, Gaudot, avait trop bien plaidé la cause de son maître contre les bourgeois; ceux-ci, dans une heure d'exaspération, assiégèrent sa demeure et le massacrèrent. Parmi cette populace ivre de fureur et de vin, se distinguait un frère du futur « ami du peuple, » le petit David Marat...
Qui nous dit que le sort de Gaudot n'eût pas été celui de Rousseau, s'il n'avait fui devant les forcenés qui cassaient ses vitres à coups de pierres ?
Laissons partir Jean-Jacques, laissons-le continuer cette triste odyssée qui se terminera dans la chaumière d'Ermenonville, et cherchons à résumer notre sentiment sur ce génie en marquant ce qu'il doit à Genève et ce que Genève a donné par lui à la France.
La Savoie a pu compléter Rousseau ; mais, quoi que Michelet en ait dit, ce n'est pas elle qui Ta a fait. » Sans doute, son séjour chez M«ie de Warens a développé en lui le côté Imaginatif et sensuel; mais nous trouvons surtout en lui le type du Genevois K Son âme a gardé Tempreinte de la discipline calviniste et républicaine, et ses théories sur TEglise et TEtat, sur la morale et la société, ne s'expliqueraient pas si Ton ne tenait compte des conditions civiles et politiques de Genève. Au-dessous de Taristocratie qui gouvernait, s'agitait la bourgeoisie, domptée par deux siècles de calvinisme, mais toujours remuante, à l'allure frondeuse, susceptible et jalouse de ses droits: elle a donné, au XVIme siècle, les Berthelier et les Pécolat ; au XVIIIme siècle, Rousseau. Son caractère est celui du plébéien genevois : fier, ombrageux, passionné, défiant, mais avec cela sincère, loyal, probe, laborieux, vaillant dans la lutte, prêt à souffrir pour son idée. Jusque dans les écarts de Rousseau, on retrouve l'impression persistante d'une religion grave, d'institutions libres, de mœurs austères.
On a dit que Genève est tout pour le Genevois : Rousseau aima Genève de tout son cœur et je crois qu'il n'aima rien davantage. Enfant, il a souvent entendu son père parler du Conseil général, cette assemblée d'un peuple souverain; il a entendu les citoyens discuter les questions qu'on agitait dans les cercles, sur le seuil des portes, à la table de famille. Il a frémi
1) Nous avons largement profité pour les pages qui suivent du substantiel volume publié à Tuccasion du centenaire de Rousseau : Jean-Jacques Rousseau juyé par les Genevois d'aujourd'hui^ recueil de conférences faites par plusieurs professeurs de Cienève.
d'enthousiasme au spectacle de ces fêtes populaires qui entretiennent et embellissent la tradition nationale. Devenu homme, il inêle tous ces souvenirs aux réminiscences de Sparte et de Rome étudiées dans Plutarque, et se forge un idéal de démocratie abstraite reposant sur la réalité jadis entrevue. La société lui apparaît formée d'individus égaux, dont les volontés réunies sont fondues dans une seule, qui est celle de TEtat, du Souverain, le grand Infaillible. L'individu doit savoir abdiquer devant la volonté de l'Etat, qui lui impose sa religion même. La tyrannie de la multitude, telle est au fond la théorie du Contrat social, qui, hélas ! retombera un jour de tout son poids sur le (( citoyen de Genève. »
Ce beau titre de n citoyen de Genève, » comme il le fait sonner aux oreilles de toute l'Europe ! C'est qu'il résume toutes ses prédilections, tous ses rêves, toutes ses fiertés. Et quelle heureuse antithèse avec M. de Voltaire, n gentilhomme ordinaire du roi ! »
Genevois, Rousseau l'est encore par cet indestructible sentiment religieux qui survit aux plus lamentables, aux plus dégradantes aventures de sa vie décousue. Son profond spiritualisme, la rigueur théorique de sa morale, sont d'un protestant; mais surtout la personnalité humaine est à la base de cette religion tout individuelle : la Bible, librement interprétée, demeure le livre de chevet de Jean- Jacques. Il a le respect pour les choses saintes, même pour celles qu'il ne croit plus. Dieu, la conscience, la terreur du péché, ont hanté son génie jusque dans ce délire d'orgueil où il se proclamait, comme afin d'apaiser de justes remords, le meilleur des fils des hommes. C'est la religion de Genève, adoucie, humanisée par les Turrettini et les Vemet, et embrassée par le sentiment, que proclamera sa vigoureuse éloquence à la face de l'incrédulité française : la religion prouvée par le sens in-
terne, voilà la profession de foi du Vicaire savoyard. La révélation en est exclue, parce que Rousseau cherche la source du mal, non dans l'individu, mais dans la société; il réduit Thomme sorti pur des mains du Créateur, à cette religion d'imagination, dont M^© de Créqui disait si bien qu'elle « saute à pieds joints par dessus le péché originel. » Mais cette religiosité vague ne put assurer son repos; et si son orgueil l'empêcha de comprendre ce qui lui manquait, le besoin moral insatisfait qui l'a tourmenté toute sa vie le rattache précisément, d'une façon plus visible encore, k la tradition réformée.
Jusque dans le détail de sa vie, nous retrouvons l'enfant de la vieille cité républicaine. Voyez-le conservant orgueilleusement dans la célébrité sa profession manuelle, afin de mieux assurer son indépendance, (( car, dit-il, on n'est vraiment libre que lorsque, par son travail, on peut se passer d'autrui ! » Voyez-le copiant de la musique à dix sous la page, menant à Paris la vie simple, modeste et frugale de l'artisan genevois ! Et voyez sa défiance envers quiconque fait mine, en le protégeant, de prendre sur lui le moindre empire ! Voyez le regard soupçonneux qu'il jette sur ces (( bienfaiteurs » qu'il déteste !
Monstre d'ingratitude ! crient, après Voltaire, ceux qui ne comprennent pas. Orgueil ombrageux du citoyen libre, répond le lecteur attentif de l'histoire de Genève : cette défiance toujours en alarme a sauvé, à travers les âges, l'indépendance de la République.
C'est parce que Rousseau a ainsi résumé en lui et dans son œuvre la civilisation protestante de Genève, qu'il a exercé sur son temps une action si profonde. « C'est dans ce qu'il a de réellement genevois qu'il faut chercher le secret de sa puissance K » Le premier, il a su mettre en valeur dans la littérature française les
1) M. J. Horiiung.
traditions de la vie religieuse, politique et morale de la ville de Calvin.
Cherchons à saisir, à préciser, dans les différents domaines, la trace de cette influence. Et pour cela> n'oublions pas ce que l'éducation — ou plutôt Tabsence d'éducation — a fait du Genevois Rousseau K
Il fut Tenfant de la nature ; personne ne lui enseigna à lutter contre lui-même ; au moment décisif de Tadolescence, il est livré aux inconstances de son imagination et de son cœur. Cet apprentissage solitaire de la vie le rend exclusif, tranchant, insociable ; il se pénètre de sa propre valeur. Il a manqué à sa jeunesse cela même qui manque à son Emile : l'influence de la mère et la camaraderie de l'école; son moi ne s'est pas trouvé aux prises avec celui du voisin, son esprit ne s'est pas assoupli au contact des opinions contraires, il n'a pas appris à en tenir compte. Un jour, il tombe brusquement dans le grand mensonge de la vie civilisée ; il voit les philosophes, et mesure leurs inconséquences, la société, et constate ses injustices. Son génie, secoué par ce spectacle inattendu, prend brusquement conscience de lui-même : il pousse sa grande clameur de révolte, son cri de guerre contre la civilisation.
Et le voilà, réformateur nouveau, suivant en sens inverse le chemin que suivit Calvin il y a deux siècles et apportant à la France un nouvel évangile. Calvin disait : « Revenez à la Bible ! » Rousseau crie : « Revenez à la nature! — La nature est bonne : je le sais bien, puisque c'est la nature qui m'a formé, moi qui suis bon. Votre société est un amas d'abus et d'injustices, vos mœurs sont corrompues, votre littérature afl'adie ou dépravée, votre éducation faussée dès le berceau ; votre philosophie rit de tout, votre religion est morte ! — Quel est le remède? — Faire rentrer la nature dans
1) Voir sur ce point M. Aimé Steinlen {Revue 8uiê8e de 1852).
la religion, dans l'Etat, dans l'éducation, dans la science, dans la poésie, dans l'art. »
(( On trouve dans tous ses écrits, a dit Mm® de Staël, la passion de la nature et la haine de ce que les hommes y ont ajouté.» Dès son entrée en lice, Rousseau attaque les sciences et les arts corrupteurs, et prêche le retour à l'égalité naturelle. Dans son Contrat social^ il trace, d'après quelques-unes des maximes de la constitution de Genève réduites en système, le plan de l'Etat modèle et primordial, reposant sur la souveraineté du peuple ; la Nouvelle HéloUe^ que les bords vaudois du Léman lui inspirèrent, évoque dans un cadre idyllique le tableau des mœurs champêtres et de la félicité primitive; dans la Lettre sur les spectacles j il vante les plaisirs simples et les fêtes chères aux peuples jeunes; dans Emile, il expose l'éducation et la religion naturelles, il en appelle de la routine et du formalisme aux idées éternelles écrites dans l'âme humaine. Par sa propre vie, il enseigne, en restant incorruptible dans la pauvreté, cette dignité de l'écrivain à laquelle d'Alembert rappelait si justement ses confrères K
Tel est, rapidement esquissé, l'apostolat de Rousseau, l'homme de la nature. On sait quels fruits il a portés, quelques-uns savoureux et doux, d'autres empoisonnés.
Il a inauguré une apologétique nouvelle du christianisme, en rendant au sentiment religieux son rôle et sa suprématie, et rappelé un siècle frivole au respect du divin. Il a révolutionné la science éducative en proclamant les droits de l'enfant, et a été l'inspirateur de tous les grands pédagogues modernes. Il a été l'initiateur de la philosophie nouvelle en mettant la volonté autonome au centre du monde, en statuant la souveraineté de la conscience :
1) Essai sur la société des gens de lettres et des grands.
(c Jacobi a déduit de Rousseau sa philosophie du sentiment, tandis que Kant eu faisait sortir la théorie de la religion dans les limites de la raison. Schiller, Fichte, Herbart, Schleiermacher, pour ne mentionner que les esprits de premier ordre, ont applaudi le penseur de Genève et salué en lui le partisan de la spontanéité et de l'autonomie du moi, le revendicateur de la personnalité, pour tous les âges de la vie et dans toutes les conditions sociales, Tavocat le plus paissant de l'individualisme.' t»
En môme temps, il donnait une impulsion nouvelle à la société dans Tordre politique. La Révolution française a tiré de ses écrits son credo, elle a fondé sur ses théories Tégalité civile, elle lui a emprunté son idée de la souveraineté nationale. Malheureusement, Rousseau est Thomme des systèmes et non de Texpérience : il y a un profond dédain de Thistoire au fond de ses, affirmations absolues; on sent qu'il n'a pas vécu de la vie de la cité : la patrie lui a manqué tout comme le foyer. De là les erreurs du politique idéologue ; de là les chimères de l'éducateur. Aussi la Révolution française a-t-elle déraillé avec lui, lorsqu'elle a voulu imposer le civisme et décréter un Dieu officiel.
Cette conception néfaste de la religion d'Etat, il ne faut cependant pas la reprocher à Jean-Jacques sans se replacer au point de vue de son époque : « Dans un siècle, a-t-il dit lui-même, où toute religion est sapée par les fondements, il importe, pour en conserver l'essentiel, d'abandonner l'accessoire... Mon livre établit de la religion tout ce qui est utile à la société bien gouvernée. )> Ce que Rousseau demandait, c'était qu'on n'imposât à chaque citoyen que la religion imposée à tout honnête homme par sa propre conscience. Un éloquent pasteur de Genève, M. A. Bouvier, Ta dit excellemment :
« An lendemain du supplice de Calas, perpétré au nom du droit confessionnel, à la veille des deux bûchers qui attendaient
1) H.-F. Amiel.
VKmiley alors que la religion traditionnelle et officielle pesait lourdement sur toutes les législations et sur toutes les magistratures, essayer d'alléger cette pression de tout le poids des dogmes positifs, ramener la religion d'Etat à une sorte de minimum, cela pouvait et devait même paraître un progrès. »
Est-il enfin besoin de montrer une fois de plus ce que la France doit à l'influence littéraire de Jean- Jacques, à ce qu'il y a de tendre, de contemplatif et d'intime dans son génie ? Il n'est pas seulement l'inventeur d'un style nouveau, de cette éloquence harmonieuse et ardemment passionnée qu'on n'avait point encore ouïe — audita non priusj — mais il est vraiment l'inventeur d'une façon nouvelle de sentir, il a découvert des veines encore inexplorées, il a, suivant la charmante expression d'un penseur, « dénoué quelque chose dans l'âme humaine. » Son originalité, c'est d'être — en prose — le grand poète français du protestantisme : Calvin n'en avait été que le théologien, n'avait vu que l'idée religieuse; nous avons dît, en nous occupant de lui, ce qu'il avait banni de la langue et du style. Rousseau, de cette même idée protestante, a fait découler en ruisseaux abondants tous les poétiques trésors : l'adoration dans ses œuvres d'un Dieu bon; la conscience de ce qu'il y a de tragique dans notre destinée; le sentiment des liens mystérieux de l'âme humaine avec la nature; l'amour passionné de la patrie locale, du foyer, de la vie intime et champêtre. Le premier, il a fait ce beau rêve d'avoir, a au penchant de quelque agréable colline bien ombragée, une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts. »
Cette poésie d'une essence toute nouvelle — et toute romande — coule à pleins bords dans l'épopée-idylle appelée la Nouvelle Héloïse. Nous sommes en droit de lui attribuer ici une importance particulière, car dans Héloise apparaît, plus encore que l'écrivain genevois,
récrivain suisse et romand. Rousseau, le premier, a senti, a exprimé la poésie de nos rivages. C'est à mie promenade à Vevey, aux jours de son adolescence, que remonte Tinspiration première de cet hymne plein de filiale tendresse : « Je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages et qui m'y a fait établir les héros de mon roman... Quand Tardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né vient enflammer mon imagination, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. » C'est là, au cœur du pays romand, que l'infortuné Jean- Jacques aimait à placer son rêve de bonheur imaginaire. Il se complaît à retracer les mœurs simples et laborieuses de ces campagnes, où l'on vit heureux « par l'exemption des peines plutôt que par le goût des plaisirs, » à décrire l'hospitalité désintéressée qu'il y rencontra durant ses pérégrinations ; il aime à vanter le bon vin de nos vignes, ce qui est encore une façon d'aimer le sol natal-, il va jusqu'à excuser le goût de boire, si répandu dans nos contrées, par ce paradoxe ingénieux : « que les gens faux sont sobres ; » il évoque avec prédilection les scènes de notre vie rustique, les fenaisons et les vendanges, les veillées égayées par les chansons... Il a vraiment vécu par le cœur toutes ces choses qui ont charmé ses regards -, il a laissé une part de son âme dans tous ces lieux que décrit son magique pinceau ; dans toutes ces peintures de mœurs ou de paysages, on sent mieux qu'un habile artiste, on sent l'enfant du pays.
L'Europe charmée prêta l'oreille à cette voix qui tremblait d'une si sincère émotion. On s'explique d'ailleurs le prodigieux succès de la Nouvelle Hélotse, si l'on songe qu'elle substituait à l'ancien idéal romanesque la pure réalité humaine, la vie. C'est bien Rousseau qui a révélé au monde français, et dans son
roman et dans ses Confessions, la poésie de la campagne, du foyer, le pittoresque bourgeois et familier, les plaisirs du voyage pédestre, le charme de la science pratiquée en pleine nature, la douceur de la rêverie, le prix de la solitude. Il a (( étendu le cercle des choses qui s'écrivent. » Toute la poésie romantique est en' germe dans son œuvre. Il Ta dotée de cette dixième muse, si chère à Mme de Staël, la mélancolie. Les brillants écrivains du commencement de notre siècle ont tous, à des degrés divers, subi l'influence du grand enchanteur : a Rousseau, a dit Marc Monnier, a laissé une famille spirituelle, une postérité glorieuse ^ les fils de sa pensée et de son génie remplacent avantageusement pour nous les enfants de Thérèse, qu'il eut le très grand tort d'abandonner. y>
Ainsi, comme action littéraire, Genève l'a emporté sur Femey; c'est Rousseau, non Voltaire, qui a fait école : le cœur est plus fécond que l'esprit. Le génie expansif et ardent de Rousseau, unissant en une riche harmonie tous les éléments de l'âme moderne, a été la sève nouvelle qui a fait refleurir la poésie française.
Non seulement française ! Werther, ce fils de Saint- Preux, eût-il vu le jour sans la Nouvelle Héloïse? Schiller n'a-t-il pas écrit ses premières œuvres sous l'impression de ses lectures de Jean-Jacques ? Byron n'a-t-il pas été le plus passionné de ses admirateurs ?
Pour résumer toute ma pensée, sans rien cacher de ce qui pourra sembler excessif, je dirai: L'apparition de ce génie singulier, fécond et puissant, est une manifestation saisissante de la loi des compensations dans l'histoire. Avec l'horloger de Genève, enfant du Refuge, le principe de la Réforme, violemment extirpé de France, rentre triomphant dans la littérature française : Rousseau, c'est le protestantisme exilé reprenant possession de sa patrie.
Les savants suisses : Albert de Haller ; ses rapports avec Voltaire. — Charles Bonnet ; sa correspondance avec Haller. — Bonnet et Voltaire. — Les hôtes de Qenthod. — H.-B. de Saussure ; ses précurseurs à Chamounix ; ses Voyages, — Bonrrit et les frères De- Luc. — Erudits genevois : Mallet, Senebier, Baulacre.
Revenons sur nos pas; reportons-nous en 1754, au moment où Voltaire s'établissait près de Genève. Son incrédulité railleuse, que nous avons vue aux prises avec réloquence un peu déclamatoire de Rousseau ou avec la dialectique habile et ferme d'un clergé très instruit, devait rencontrer aussi des adversaires considérables parmi les savants. Le commencement du XVIIIme siècle, où nous avons noté tant de symptômes d'émancipation des esprits, est l'heure où s'éveille dans notre pays — et surtout à Genève — la curiosité scientifique. Pendant près de deux siècles, les Genevois, disciplinés par la religion de Calvin, ne se sont guère occupés de la nature. Mais les Chouet, les Turrettini, les Abauzit, ont fait naître par leurs écrits et leur parole des besoins nouveaux, suscité des hardiesses jusqu'alors inconnues; on a observé que
ravènement des sciences naturelles, physiques, mathématiques, à Genève, date de Tépoque (1720 à 1730) où Tautorité de la théologie calviniste commence à déchoir. Les Cramer, les Calandrini, les Trembley, les Jallabert, les DeLuc, les Pictet, les Mallet, les Achard et surtout Charles Bonnet, vont donner à (lenève un lustre nouveau. Après avoir été une célèbre ville de théologie, elle devient et restera une célèbre ville de science.
Un critique a même voulu reconnaître un besoin de réaction contre le calvinisme dans ce goût des voyages, de rinvestigation scientifique, si répandu dans la haute société genevoise : ce On a beau faire, dit M. Eugène Rambert, Tesprit humain est né curieux, et il faut que sa curiosité trouve une issue. Plus on lui en interdit, plus il s'échappe par celles qui sont permises. » Peut-être ne faudrait-il pas prendre cette théorie trop à la lettre ; Tesprit du XVIILu© siècle fit naturellement son œuvre à Genève, et la science y eût fleuri tout de même, quand le calvinisme eût fait peser un joug moins lourd sur les intelligences. Les patriciens genevois étaient poussés vers les sciences par la situation qu'ils occupaient dans la République :
c Ils n'y trouvaient pas d'ambitions ni de vanités à satisfaire ; ils n*y pouvaient être ni hommes de cour, ni gens d'épée, ni héros de ruelles, et sans effort, à un certain âge, par droit de naissance, ils arrivaient au pouvoir. Aussi ne savaient-ils que faire de leur jeunesse; ils s'attachèrent donc à la nature, qui, riche et neuve, ignorée, inépuisable, aux portes de leur petite ville, s'offrait à leurs yeux, se livrait à leurs mains. Bientôt ces études furent plus et mieux que des passe-temps, elles devinrent des devoii*s de famille ; le fils, héritant du père, eut un renom scientifique à soutenir, une œuvre importante à poursuivre... Et Voltaire eut beau rire, ce fut un spectacle frappant, en face de la France des Pompadour, que ce pays de bonnes mœurs gouverné par des hommes de science.^ »
1j Marc-Monnler, Genève et ses poètes.
Or voyez le contraste qui existe entre la science suisse et la science française à cette époque : tandis que celle-ci forme des incrédules, celle-là demeure ralliée fidèle du christianisme ; à Genève, la philosophie s'attache à défendre la religion autant qu'à Paris elle s'acharne à la détruire. Rousseau lui-même, ce philosophe genevois si émancipé, garde, à défaut de dogme, le respect de la religion. Et Voltaire de s'écrier : (( Quel temps a-t-il pris pour rendre notre philosophie odieuse? Le temps même où elle allait triompher ! »
A Lausanne, l'auteur du Mondain devait rencontrer le plus illustre représentant de la science helvétique, celui que son siècle appela le Grand Haller. Il est amusant de constater que ce grave personnage inspirait à Voltaire une sorte de frayeur respectueuse : Haller était revêtu de cette force mystérieuse qu'on nomme l'autorité ; sa haute franchise n'épargnait personne, et il osa tenir tête au plus brillant écrivain de la France philosophique. Agé de plus de quarante-six ans lorsque Voltaire s'établit à Lausanne, Albert de Haller avait publié en 1731 son poème des Alpes, où il donnait, en une langue énergique et puissante, des descriptions alors toutes neuves d'une nature inconnue du grand public. Cet ouvrage eut une trentaine d'éditions, dont plusieurs en français. Haller partagea dès lors avec l'idyllique Salomon Gessner l'honneur de représenter la poésie suisse aux yeux de l'Europe. Mais ses travaux de botanique, de physiologie, lui assurèrent une autre sorte de renommée peut-être plus solide encore et plus universelle- Toutes les Académies se firent un honneur d'inscrire son nom sur la liste de leurs associés.
Haller passa huit années de sa vie dans le canton de Vaud, en qualité de bailli d'Aigle et de directeur des salines de Bex. Il assistait à cette représentation
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de Zaïre k laquelle Voltaire prit un plaisir d'enfant; le savant bernois écouta gravement la pièce, et quand on lui demanda son avis, se borna à répondre : « C'est la première fois que je vois donner un rendez- vous d'amour pour se faire baptiser. » Le mot eût fait fortune à Paris : « Il est heureux pour moi, s'écria Voltaire, que ce malin Suisse n'ait pas tenu ce propos à la Comédie française-, ma Zaïre était f . . . »
Les opinions irréligieuses du « patriarche » étaient profondément antipathiques à Haller, à qui répugnait surtout la plaisanterie en de si graves sujets. D'autre part, Voltaire était piqué de sa froideur un peu hautaine. Néanmoins, lors de ses bruyants démêlés avec l'éditeur Grasset, il chercha à flatter Haller pour le mettre de son parti. Haller répondit avec une politesse froidement ironique : (( La Providence vous a comblé de biens, elle vous accable de gloire ; mais il vous fallait des malheurs; elle a trouvé l'équilibre en vous rendant sensible. » Bien que ce ton exaspérât Voltaire, il eut soin de ne pas se brouiller avec une puissance telle que Haller et lui écrivit une seconde lettre, très courtoise, à laquelle le Bernois répondit plus sèchement encore. Voltaire ne se découragea pas : (( Il ne manque à mon bonheur, réplique-t-il, que de pouvoir vous rencontrer et vous témoigner mes sentiments. » Ainsi se termina cette correspondance peu engageante.
Ces deux honunes étaient deux puissances en face l'une de l'autre : Voltaire tenait l'opinion de l'Europe enchaînée à ses pieds ; Haller commandait le respect par son caractère et son génie. Voltaire voulait être flatté, admiré; Haller dédaigna de s'incliner devant l'idole : sa conscience était révoltée par la prétention des philosophes de se poser en iirbitres des idées religieuses, et il exprime souvent ce sentiment dans ses lettres ; il écrit par exemple :
<r Les Voltaire et les RousseHU, tous les philosophes de nos jours ne sont que des enfants qui soufflent contre une tempête. La tolérance étendra la lecture de Tunique Livre qui écrase d'un côté la superstition; de Tautre l'athéisme... La Providence se sert de l'irréligion pour détruire la fraude et la superstition ; elle trouvera des remèdes à Tirréligion quand elle le jugera nécessaire. 1 d
Ces lignes sont adressées par Haller à Tun de ses plus actifs correspondants, à l'un de ses plus chauds admirateurs, à celui qui s'écriait dans une heure d'enthousiasme : «Platon rendait grâces aux dieux de l'avoir fait naître au temps de Socrate ; moi, je rends grâces à Dieu de m'avoir fait naître au temps des Haller et des Réaumur. » Ainsi disait Charles Bonnet.
Bonnet a contribué, avec Haller, Trembley, de Saussure et Rousseau, à remettre en honneur la nature, à en découvrir à la fois les beautés et les secrets, à réveiller le sentiment de l'admiration et le goût de l'observation. Pas plus que Haller, il ne put vaincre la répulsion que lui inspirait Voltaire; mais celui-ci, comme nous le verrons, ménagea moins le philosophe de Genthod que le savant bernois.
Il y a deux périodes bien distinctes dans la carrière de Charles Bonnet : les sciences naturelles remplissent la première; dans la seconde, il s'adonne à la spéculation philosophique. Né en 1720, d'une vieille famille genevoise. Bonnet eut conscience de sa vocation dès l'âge de seize ans; la nature a l'avait fait naître observateur. » Ce don fut fécondé par la solitude relative où il passa son enfance, confié, à cause
i) Voir rarticle sur Albert de Haller^ par Aimé Steinlen ; lieviie suisse de septembre 1854.
de la surdité dont il souffrait, aux soins d'un précepteur. Qui croirait que le Spectacle de la nature de Tabbé Pluche ait jamais dénoué quelque chose dans une âme? C'est pourtant la lecture de cet ouvrage, alors célèbre, qui donna au jeune Bonnet la commotion électrique d'où peut dépendre une carrière; pris dès ce moment d'une véritable passion pour l'étude, il lut tous les ouvrages de science qu'il put se procurer, mais surtout les Mémoires de Réaumur sur les insectes. C'est à ces « chers délaissés de la création » que furent consacrés les premiers travaux qui attirèrent l'attention sur lui. On sait qu'il soumit pendant trentequatre jours à l'observation la plus minutieuse une puceronne androgyne, pour découvrir si les pucerons se reproduisent sans mariage. Il a raconté cette expérience décisive dans des pages fort curieuses, qui lui valurent de la part des Pères de Trévoux le reproche « de n'avoir pas assez ménagé la délicatesse du lecteur en traitant des amours des pucerons. » — Sur quoi Abauzit, qui n'aimait pas les Jésuites, s'écriait : (c Demandez-leur donc si le Père Sanchez a mieux ménagé la délicatesse du lecteur dans son traité de V Immaculée conception de la Vierge! »
Son mémoire sur le fécond célibat des pucerons, envoyé à Réaumur, communiqué par celui-ci à l'Académie des sciences, valut à l'auteur le titre de membre correspondant. On peut se figurer la joie du jeune étudiant de vingt ans lorsqu'il reçut la lettre, signée de la main de Fontenelle, qui lui annonçait une distinction aussi inespérée. Bonnet en perdit un peu la tête : (( Je me sentis embrasé de la soif de la réputation et du désir de mériter de nouvelles distinctions littéraires. Il s'en fallait peu que je me crusse déjà sur le chemin de l'immortalité. » — Heureux qui a connu d'aussi délicieuses ivresses ! Bonnet n'en garda qu'une ardeur extrême au travail et fut bientôt en mesure de
publier son premier ouvrage, le traité d'Insectologie, paru en 1 745.
C'est alors même, au seuil de la gloire, que de cruels maux d'yeux vinrent l'arrêter dans sa brillante carrière d'entomologiste :
ff Je fus forcé de renoncer à toute espèce de travail, et, ce qui fut pour moi un sacrifice bien plus douloureux, je fus contraint de renoncer entièrement à Tétude des insectes et à l'usage du microsoope . . . Cette belle nature, que j'aimais avec tant de passion, sembla s'anéantir à mes yeux.. . Il me fallait la bonne parole du Maître; ce fut cette parole, dont je me saisis, qui ramena le calme dans mon âme et m'inspira une résignation réfléchie qui me rendit supérieur à mon infortune. id
Obligé, comme il le dit, de « se retirer dans son cerveau, » il contracta le goût, qu'il n'avait guère jusqu'alors, de la spéculation philosophique. La méditation à laquelle il était condamné par la maladie allait faire du naturaliste un métaphysicien. La Théodicée de Leibniz le familiarisa avec les abstractions qu'il avait longtemps dédaignées. En 1754, — l'année même de l'arrivée de Voltaire — il publiait son Essai de psychologie : a Je voudrais, disait-il dans sa préface, persuader aux hommes que le christianisme est la meilleure philosophie, parce qu'il est la perfection de la raison. »
C'est aux fatalistes surtout que son argumentation s'adresse : il veut leur montrer que la nécessité des actions hmnaines ne saurait ébranler la morale, que la vertu reste la vertu, c'est-à-dire la source du bonheur, que le mal reste le mal. Dieu l'arbitre de nos destinées, l'Evangile « le tableau le plus fini de la perfection hmnaine, » Jésus « le philosophe par excellence. » n y a, dans cet Essai, du Marie Huber et déjà aussi du Rousseau : M. Sayous a mis en relief les points sur lesquels Bonnet a devancé l'auteur de V Emile; ce qu'il dit de réducation, du devoir de la rendre plus conforme
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à la nature, du danger de faire apprendre trop tôt le catéchisme à Tenfant, du rôle du plaisir et du jeu dans renseignement, tout ce chapiti-e est une esquisse sommaire du programme que développera Rousseau. Il y a d'ailleurs entre ces deux hommes — qui ne s'aimaient pas — quelques ressemblances d'âme : Bonnet a une certaine inflammabilité d'enthousiasme, des heures d'extase de la pensée. Vous vous rappelez le bouillonnement d'idées que provoqua chez Rousseau la lecture du programme du concours de Dijon ? C'est quelque chose de pareil qu'éprouve Bonnet à la lecture de V Esprit des lois : « Je me persuadai que je n'avais encore rien lu, rien pensé, rien écrit. J'étais tout en feu et comme possédé de l'esprit de l'auteur. »
Ce premier ouvrage philosophique de Bonnet effraya un peu les lecteurs genevois : on trouvait qu'il parlait beaucoup de fibres, que son langage avait je ne sais quelle teinte matérialiste ; et, de fait, tout spiritualiste qu'il est par les besoins du cœur, Bonnet fait la part très large à la sensation dans l'origine de nos idées. Son Essai analytique des facultés de Vâme, publié en 1760 à Copenhague aux frais du roi de Danemark, offre une curieuse rencontre avec le Traité des sensations de Condillac : Bonnet, sans connaître cet ouvrage, n'a-t-il pas imaginé une statue à laquelle il prête successivement tous les sens, pour noter les phénomènes qui se produisent et montrer l'enchaînement des impressions qui d'un être sentant font un être pensant ! Ce livi-e, qui est le fruit de l'observation psychologique la plus sagace, ne rassura pas les anxiétés genevoises: toujours trop de sensation, trop àe fibres! Bonnet abusait vraiment un peu des fibres et ne rachetait pas cet abus en plaçant le siège de l'âme dans le (( corps calleux. » 11 est vrai qu'il la proclamait hautement immortelle...
Après avoir abordé le problème de la génération
dans ses Considérerions sur les corps organisés, où, par sa théorie de remboîtement des êtres, il se met en opposition avec la doctrine des molécules organiques chère à Buflfon, Bonnet publia la Contemplation de la nature. C'est le moins oublié de ses ouvrages et celui qui conquit le plus complètement la faveur du grand public. Il fut traduit en allemand, en anglais, en hollandais, en italien, et Spallanzani le commenta dans sa chaire de Padoue. C'est que Bonnet avait fait ici œuvre de vulgarisateur; c'est encore que son livre, malgré ce qui nous déplaît dans le style, est composé avec symétrie, qu'une idée aisément saisissable, frappante, grandiose, sinon juste, brille à toutes les pages : l'idée d'une échelle continue des êtres, qui forment une vaste chaîne universelle embrassant tous les règnes de la nature, l'idée d'un développement progressif de la création vers une harmonie supérieure. Tous ces êtres ont une âme qui ne saurait périr; tous sont indéfiniment perfectibles et renaîtront pour vivre une meilleure vie avec une âme plus parfaite : ce II y aura de l'avancement pour tout le monde, » dit gaîment M. Villemain.
La Contemplation renferme les pages les plus agréables du philosophe genevois, et ce sont justement celles où il est le moins philosophe, où reparaît l'observateur et le curieux ami des bêtes, celles où il décrit tout simplement les choses qu'il a vues. Voyez les chapitres sur les polypes à bouquet ou les polypes à bras, si chers à son illustre ami le naturaliste Trembley*; voyez les chapitres sur les mœurs des oiseaux, sur la construction des nids, sur le langage des bêtes et l'industrie des animaux ; voyez ces courts morceaux sur le renard, la marmotte, sur les lapins, qui «goûtent dans les douceurs domestiques les plaisirs les plus
i) L'auteur des Instructions d'un père à ses enfanta^ aussi l'emarquables par le fond que peu littéraires par la forme.
touchants de la vie » : ces pages, toutes pénétrées du sentiment de la richesse et de la variété infinies de la nature, charmeraient encore aujourd'hui les lecteurs, si elles avaient des lecteurs. Quand Bonnet consent à être simple, il est charmant. Certes, Bernardin de Saint-Pierre est un artiste autrement habile ; la moindre page des Etudes de la nature a bien plus de couleur et de séduction ; mais il est permis de dire que Bonnet remporte par la précision du détail, la rigueur de Tobservation, et qu'à force d'amour pour son sujet il devient tout à fait attachant.
Dans la Palingénésie {17 G9)j il complète et développe sa conception du perfectionnement des êtres dans une nouvelle existence. Notre corps contient le germe d'un corps nouveau, doué d'une petite âme qui s'épanouira dans une autre économie; la mémoire, fondement de la personnalité, reliera la créature nouvelle à la première. U en sera de même des animaux de tout rang : tous ont une force de vie qui les perpétuera. L'auteur de ce système consolant s'appuie sans défaillance sur les promesses de la Bible et les espérances chrétiennes, et pour en avoir philosopliiquement le droit, il consacre la dernière partie de sa Palingénésie h des Recherches sur le Christianisme, où il rend raison de sa foi.
On peut penser si Voltaire vit matière à plaisanterie dans les spéculations du pieux penseur : il trouvait fort impertinent que, si près de lui, on s'avisât de défendre la religion au nom de la philosophie : « Je ne sais quel rêveur nommé Bonnet, de Genthod, dans un recueil de facéties appelé par lui Palingénésie^ paraît persuadé que nos corps ressusciteront sans estomac... Nous aurons des fibres intellectuelles et d'excellentes têtes. Celle de Bonnet me paraît un peu fêlée. » — Bonnet fit dire à Voltaire qu'il préférait ses railleries k ses éloges, et se contenta de répliquer : « Il paraî-
trait que M. de Voltaire n'a aimé personne dans ce monde, il n'a su regretter ni son père, ni sa mère -, car si son âme était susceptible d'un attachement ou d'un regret, il n'aurait pas le triste courage de plaisanter sur la plus douce espérance des malheureux et des déshérités de ce monde. »
La correspondance de Bonnet avec son cher maître Albert de Haller contient de piquants jugements sur l'auteur de Candide. On voit que Bonnet suivait attentivement les publications de son redoutable voisin; il rendait justice à sa vivacité d'esprit, à l'incomparable souplesse de son style et même aux instincts généreux dont il fit preuve; mais il détestait en lui l'incarnation de l'incrédulité frivole et railleuse: «Nous ne puiserons pas dans cette fabrique, dit-il, les choses qui nous sont nécessaires pour le grand voyage de l'éternité. »
L'antipathie de Voltaire pour Bonnet avait une autre cause que des divergences philosophiques : Bonnet jouissait d'une réputation dont nous avons peine à nous faire une idée; il avait en tous pays, mais surtout dans le Nord, des disciples, des correspondants enthousiastes ; il était fort bien coté à l'Académie des sciences; pendant quarante ans, il fut mêlé à tout le mouvement scientifique de son siècle ; sa vaste con'espondance, conservée à la bibliothèque de Genève, atteste retendue de ses relations et de son influence. Les voyageurs passant en Suisse l'allaient visiter dans sa studieuse retraite de Genthod. Il arrivait souvent qu'ils sortaient de chez Voltaire pour aller saluer Bonnet. Ce partage de royauté était insupportable au <( patriarche. j>
Cela ne l'empêcha pas d'ailleurs d'emprunter à un des livres de Bonnet l'article Feuilles de l'Encyclopédie ; il eut soin seulement d'apporter au texte primitif quelques changements indispensables: le mot Nature
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remplaça le mot Dieu, et à la Providence furent substituées l^s lois générales.
Aujourd'hui, si le nom de Bonnet n'a pas perdu tout son prestige, ses ouvrages sont tombés dans un oubli profond. Qui s'avise encore de feuilleter ces superbes in-quarto imprimés avec un luxe seigneurial par Fauche-Borel, le libraire neuchâtelois ? C'est qu'ils, manquent surtout des qualités littéraires qui ont suflS à. sauver de la mort dès œuvres bien moins riches de pensée. On est étonné, en lisant Bonnet, qu'un esprit de cette trempe, aussi étendu, rompu aux spéculations, philosophiques, n'ait pas su créer à son usage une langue plus personnelle et plus nerveuse. L'aspect typographique de ces pages rassure d'abord le lecteur, qui voit se dérouler une longue suite de petits alinéas, formant de petits chapitres. Mais cette rapidité et cette concision sont moins réelles qu'apparentes : le style de l'auteur est diffus, d'une redoutable fluidité, trop onctueux, gavé d'adjectifs qui étouffent l'idée sous prétexte de l'illustrer. Bonnet poursuit les effets rhétoriques, et quand ses forces le trahissent en chemin^ il s'en tire par l'abus de la forme exclamative et interrogative, ou encore par des points suspensifs qui sont moins une réticence pleine d'art qu'une façon de sortir de sa phrase. Il y a, dans un style pareil, à la fois gaucherie et prétention. Voyez la conclusion de la Palingénésie :
« 0 ! que la contera plation de ce magnifique, de cet immense^ de ce ravissant Système de Bienveuillance qui embrasse tout ce qui pense, sent on respire, est propre à élever, à agrandir notre àme, à balancer, à adoucir toutes les épreuves de cette vie mortelle, à soutenir, à augmenter notre patience, notre résignation, notre courage, à nourrir, à exalter tous nos sentiments de reconnaissance, d'amour, de vénération pour cette Bonté Adorable qui nous a ouvert par son Envoyé les portes de cette ïlternité heureuse, le grand, le perpétuel Objet de nos désirs eU pour laquelle nous sommes faits.. . »
Que de mots ! Que de mots, qui submergent l'idée ! Quelle sentimentalité mouillée de larmes! Et quelle phrase, enfin! Je Tai citée pour en tirer une leçon: quand les écrivains suisses écriront de la sorte, qu'ils ne s'avisent jamais d'accuser la France de les méconnaître. La France n'a pas de parti pris, au contraire : ayez du style; loin de vous méconnaître, elle vous adoptera et vous fera siens. Ecrivez comme Charles Bonnet, elle vous oubliera.
Pour nous, le devoir est de nous souvenir: Bonnet fut une des plus hautes intelligences de son temps, un maître dans l'art de cette contemplation intérieure où il a passé la seconde moitié de sa vie ; il est arrivé à concilier avec une admirable certitude le christianisme et la philosophie, dans le temps même où le divorce entre eux allait être consommé. L'exemple de cette pensée puissante aboutissant à la foi la plus humble fut un réconfort pour beaucoup d'âmes troublées, qui venaient raffermir auprès du solitaire de Genthod leurs croyances ébranlées par le vent du siècle. Tout cela n'est-il rien? Le succès même des ouvrages de Bonnet auprès de ses contemporains ne dit-il pas que, malgré leurs imperfections de forme, ils répondaient à ce besoin de foi, d'expansion et d'ardeur mystique qui survivait dans beaucoup de cœurs pieux? Bonnet fut un vrai consolateur, un directeur d'âmes plein de tendresse. Jusque dans les infirmités cruelles de sa vieillesse, il aima les autres et leur apparut comme un sage en qui l'on trouvait un père.
Les exemples abondent. Parmi les hôtes de Genthod, nous aurions rencontré vers 1772 un jeune Schaff'ousois âgé de vingt ans, doué d'une imagination de feu et tourmenté du désir de la gloire. Lié avec Haller, Saussure et surtout Bonstetten, Jean deMuUer — c'était lui — conçut alors le projet d'écrire l'histoire de la Suisse, d'être le poète épique des vieux âges; il ébau-
cha en français les premières parties de son œuvre. « J'ai vu son âme, disait Bonnet, vibrer comme une lame d'acier, » Le philosophe s'était pris à aimer cette nature ardente, impressionnable, et cherchait à en apaiser les orages. Je rappelle encore les Souvenirs d'un voyage en Suisse, de Karamzine, et l'enthousiaste récit de sa visite à Genthod ; puis le témoignage de Bonstetten, qui assure que la connaissance de Bonnet (( fit la destinée de sa vie intellectuelle. » Voici enfin le journal inédit d'un jeune étudiant en théologie de Neuchâtel, qui devait être plus tard un des hommes distingués de son pays, Henri-David Chaillet :
c Je n'allais qa'avec volupté chez l'excellent M. Bonnet, ou je faisais toujours provision de bonheur. Ta as mis des hommes de bien sur la terre, 6 mon Dieu ! Mon âme te bénit à cause d'eux. . . J'y trouvai des étrangers qui avaient voulu voir M. Bonnet comme un célèbre savant. Ah ! ils virent mille fois plus : un homme vertueux... J'y restai jusqu'à la nuit, m'oubliant dans son délicieux entretien... J'y causai, un peu plus familièrement et plus ouvertement que de coutume, sur mon sort et les êtres qui m'environnaient . . . Comment aurais-je dormi cette nuit-là ? Je suffisais à peine à penser à M. Bonnet, d
De pareils accents, dans leur emphase même, ont leur éloquence; ils montrent quelle action profonde exerçait le philosophe de Genthod sur tous ceux qui l'approchaient, et combien sa parole, faite d'autorité et de bonté, était supérieure au langage de ses livres. L'auteur trop souvent se guindé et s'évertue à la majesté; l'homme était simple et bon; sa grâce affectueuse, sa conversation pleine de naturel, riche de pensées, remplissait les visiteurs d'admiration et de reconnaissance, car ils ne sortaient jamais le cœur ni la tête vide de l'hospitalière demeure du savant chrétien.
Adversaire résolu de la philosophie des encyclopédistes, adversaire aussi du radicalisme de Rousseau,
qu'il appelait a TErostrate politique, » Bounet assista encore à la révolution que ces écrivains avaient préparée. Il mourut en 1 793, après avoir exhorté ses amis par ces belles paroles : « Adorons les voies de la Providence, qui dans le gouvernement moral de ce bas monde, se sert des folies d'une génération pour préparer le bonheur des générations futures ! »
ni
« Les noms de Charles Bonnet et de l'illustre Saussure, a dit Sainte-Beuve, forment le véritable couronnement de ce beau siècle littéraire et scientifique de Genève. » La France a si bien adopté le grand explorateur des Alpes, que l'inauguration de sa statue à Chamounix a été une vraie fête française, avec mise en scène officielle et discours du ministre de l'instruction publique. La France n'a fait, au reste, que reprendre son bien, car la famille de Saussure s'était réfugiée à Lausanne au temps de la Réformation. Un de ses membres s'établit à Genève au commencement du XVIIme siècle et fut le chef de la branche qui a fleuri dans cette ville. Né en 1740, Horace-Bénédict de Saussure avait pour mère la sœur de Mme Charles Bonnet, née de la Rive. Cette femme distinguée releva virilement, le rendit fort, de toutes manières, pour le combat de la vie. Malade et clouée dans son fauteuil, elle adorait les fleurs : son fils allait battre les haies et les champs et lui rapportait des bouquets; ce furent ses premières excursions botaniques. Son oncle Charles Bonnet le mit de bonne heure en relations avec Haller, alors à Bex, et le jeune homme, déjà passionné pour la science, devint l'admirateur, le disciple, le compagnon de courses du savant bernois.
A vingt-trois ans, il débuta à Genève comme professeur de philosophie; son enseignement comprenait les principes généraux des sciences.
C'est en 1760 que, désireux d'étudier la structure de la chaîne des Alpes, il partit, à pied et seul, pour Chamounix, pauvre village, où « il n'y avait point encore d'auberge logeable, mais seulement un ou deux misérables cabarets, semblables à ceux que Ton trouve dans les villages les moins fréquentés. » A vrai dire, il n'était pas le premier à entreprendre l'exploration de ces « montagnes maudites. » On connaît les excursions des Anglais Windham et Pocock, en 1 740, l'année même où naissait Saussure, et de Pierre Martel, en 1741;^ elles eurent un certain retentissement, grâce à Baulacre, qui collaborait aux gazettes suisses et hollandaises, et qui entretint les lecteurs du Journal helvétique des « glacières de Savoie. » Le récit du voyage de Windham a un caractère plutôt pittoresque, sans qu'il faille attacher à ce mot un sens trop séduisant : les touristes se bornent à mesurer les distances parcourues, les hauteurs qu'ils gravissent, parlent des fatigues et des dangers de leur excursion, mais paraissent assez indifférents à la beauté des sites. Martel obéit davantage à la curiosité scientifique, car Baulacre nous apprend qu'il y avait dans la caravane <( un mécaniste expert, qui fait lui-même les instruments de mathématiques et qui les sait manier.» Martel observe déjà le mouvement des glaciers, et s'il déclare le Mont-Blanc « inaccessible, » il consigne quelques remarques intéressantes sur les habitants de la vallée.
On sait avec quelle ardeur Saussure entreprit à son tour l'exploration des Alpes. On raconte que sa jeune femme le voyait avec une sollicitude inquiète risquer
i) Voir à ce sujet les articles de M. Th. Dufour, le savant bibliothécaire de Genève, dans VEcho des Alpes.
sa vie dans les hautes solitudes : « Comment, lui répondait-il, renoncer à une vocation qui fait toute mon existence ? » Non content de traverser quatorze fois les Alpes par huit passages différents, il visita encore les Vosges, l'Allemagne, T Angleterre, la Sicile, le Dauphiné, TAuvergne. Tout en étudiant les montagnes, il ne dédaignait pas d'étudier les hommes : en 1768, il passe quelque temps à Paris, fréquente les Buffon et les Jussieu, dont il trace d'agréables portraits dans ses lettres à Charles Bonnet. Dans celles que plus tard il écrit d'Italie, on aime à rencontrer, à côté des obsei'vations du savant, des passages émus sur les merveilles de l'art.
Des juges compétents, qui se nomment Cuvier, Alexandre de Humboldt, Alphonse Favre, ont dit ce que fut Saussure comme initiateur en géologie. Il a, dit Cuvier, jeté le premier « quelques lumières sur les événements qui ont précédé l'état actuel du monde, » c'est-à-dire qu'il a entrepris de chercher dans l'état présent du globe terrestre le secret et les causes des modifications qu'il a subies. Son plus grand mérite, l'essence même de son génie, c'était de savoir observer. Il procédait avec une patience tranquille; son esprit hardi résistait froidement à la séduction des hypothèses. Aussi Buffon, qui s'y abandonnait, lui, trop aisément, trouvait-il que Saussure « ne concluait pas assez. » Il travailla, en effet, dix-neuf ans avant de rien publier. Mais à cette prudence son génie unissait l'ampleur de l'observation. Il n'était pas de ces savants, dont il parle dans le discours préliminaire des Voyages, qui a recueillent des curiosités, » qui « rampent, les yeux fixés sur la terre, ramassant çà et là de petits morceaux, sans viser à des observations générales;» il veut sans doute qu'on observe les détails, mais sans perdre jamais de vue les grandes masses et les ensembles.
Mais récrivain, qui nous touche surtout, n'est pas moins digne de reconnaissance que le savant et n'a pas rendu de moindres services, si c'est servir l'humanité que d'élargir le cercle de ses admirations. Ce qui frappe tout d'abord chez cet auteur, c'est combien il l'est peu : là est le secret de son charme ; rien en lui ne sent V auteur , rien ne rappelle ces « beaux esprits » dont il haïssait « l'orgueil insupportable. » « Plus exercé, dit-il modestement, à gravir les rochers qu'à tourner et à polir les phrases, je ne me suis attaché qu'à rendre clairement les objets que j'ai vus et les impressions que j'ai senties. » Sa rhétorique, s'il en a une, n'est qu'une forme de la probité : elle consiste à dire nettement des choses vraies. Les certitudes qu'il a conquises, il a besoin de les faire entrer dans l'esprit d'autrui. Car il reste toMJonrs professeur ; écrire, pour lui, c'est enseigner. Il n'est ni un philosophe contemplateur, ni un rêveur sentimental, ni un touriste dilettante; il est un chercheur qui veut enrichir la science du fruit de ses travaux. Aussi l'ornement du style est-il la dernière de ses préoccupations. Est-ce à dire que sa narration soit plate et incolore ? — Elle a, au contraire, dans sa sobriété, ce qui peut contribuer à la rendre vivante, expressive ; elle use d'images en général très simples, de comparaisons plus exactes que brillantes, mais qui évoquent avec puissance l'objet qu'elles doivent représenter.
Le public ne sentit pas d'abord le prix de cette énergique simplicité. On eût voulu... quoi ? — Le style des Nuits d'Young, j'imagine, ou celui des Ruines de Volney, appliqué à la haute montagne. Si Saussure avait voulu faire du beau style, son ouvrage était perdu pour la postérité : pour quiconque connaît l'Alpe, il en a exprimé la sereine poésie, le calme et la fraîcheur, bien mieux que n'eussent pu le faire des écrivains d'un génie littéraire très supérieur au sien.
Voici une impression du glacier du Talèfre, où vous ne trouverez pas un mot à effet: Y effet pourtant est produit par la netteté du dessin et la justesse de Texpression :
^ Commenb peindre à rimagination des objets qui n'ont rien de commnn avec tout ce que Toq voit dans le reste du monde ? Comment faire passer dans Tâme du lecteur cette impression mêlée d'admiration et de terreur qu'inspirent ces immenses amas de glace entourés et surmontés de ces rochers pyramidaux plus immenses encore ; le contraste de la blancheur des neiges avec la couleur obscure des rochers, la pureté de l'air, l'éclat de la lumière du soleil, qui donne à tous ces objets une netteté et une vivacité extraordinaires ; le profond et majestueux silence qui règne dans ces vastes solitudes, silence qui n'est troublé que de loin en loin par le fracas de quelque grand rocher de granit ou de glace qui s'écroule du haut de quelque montagne ; et la nudité même de ces rochers élevés, où l'on ne découvre ni animaux, ni arbustes, ni veràure. Et quand on se rappelle la belle végétation et les charmants paysages que l'on a vus les jours précédents dans les basses vallées, on est tenté de croire qu'on a été subitement transporté dans un autre monde oublié par la nature.
<r ...Les glaciers sont couronnés par des pentes de neige qui montent en festons découpés comme des feuilles d'acanthe entre les tables noires et verticales des granits, où elles n'ont pas pu se fixer ; et le haut de ce magnifique amphithéâtre va se joindre à la voûte du ciel, qui est ici coloré d'un bleu d'azur foncé tel qu'on ne le voit jamais dans la plaine, et qui fait singulièrement ressortir l'éclat et le contraste des neiges et des rochers. »
Campé à la cabane de Pierre-Ronde, sur les flancs du Mont-Blanc, il note l'impression solennelle qui Tassiège, et rencontre sans le chercher un trait final plein de grandeur :
«c Le i^iel était parfaitement pur et sans nuages ; la vapeur ne se voyait plus que dans le fond des vallées; les étoiles brillantes, mais dépouillées de toute espèce de scintillation, répandaient sur les sommets des montagnes une lueur extrêmement faible et pâle, mais qui suffisait pourtant à faire distinguer les masses et les distances. Le repos et le profond silence qui régnaient dans cette vaste étendue, agrandie encore par l'imagination, m'inspiraient
une sorte de terreur ; // me semblait que f avais survécu seul à r univers, et que je voyais son cadavre étendu sous mes pieds. »
Le plus compétent des juges, Rodolphe Tœpffer, admirait dans de telles pages a cette imagination assez riche, assez élevée surtout, pour trouver toujours assez d'aliment dans Texacte réalité, sans exagérer les beautés, sans transformer Taccident en phénomène, la chose curieuse en merveille, la singulière en miracle. » L'amour de la vérité est le fond de cet écrivain, comme il est le fond du savant.
Ses pages les plus justement célèbres sont celles où la grandeur du sujet ajoute à son récit un surcroît d'intérêt, c'est-à-dire celles où il raconte ses campagnes du Mont-Blanc. On sait comment, avec son fidèle guide Balmat, il parvint au sommet après de longues études, en 1787. Il a retracé cette période héroïque de sa vie sur le même ton égal et modeste que ses autres voyages. Mais le lecteur le suit avec une émotion plus vive dans sa lutte patiente avec le colosse. Une vraie lutte, en effet, où le savant semble être aux prises avec un adversaire résolu à ne pas céder : « Cela était devenu pour moi une espèce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le Mont-Blanc, que Ton voit de tant d'endroits de nos environs, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. » Quand il a vaincu enfin, le pénible souvenir de l'effort accompli, quelque chose qui ressemble à de la rancune, l'emporte d'abord sur la joie du triomphe. Comme confidence psychologique, le passage veut être cité :
« Cette arrivée (au aommet) ne me donna pas d'alx)rd tout le plaisir que Ton pourrait imaginer ; mon sentiment le plus vif, le plus doux, fut de voir cesser les inquiétudes dont j'avais été l'objet, car la longueur de cette lutte, le souvenir et la sensation même encore poignante des peines que m'avajt coûtées cette victoire, me donnaient une espèce d'irritation. Au moment où j'eus
atteint lepoiatle plus élevé de la neige qui couronne cette cime, je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu'avec un sentiment de plaisir. »
Mais Saussure a bon estomac : c'est la moitié au moins d'un bon caractère, et son humeur indulgente reprend le dessus après souper : (( Ce fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans,... projet que j'avais si souvent abandonné et repris et qui faisait pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. )) De retour à Genève, ajoute-t-il avec cette bonhomie enjouée qui s'allie si bien chez lui à la gravité, «je revis le Mont-Blanc avec un vrai plaisir et sans éprouver ce sentiment de trouble et de peine qu'il me causait auparavant. »
Nous parlons de bonhomie : rien de moins tendu que ces récits souvent égayés d'une pointe d'humour. En passant entre le glacier des Bossons et le sommet de l'arête, la caravane cherche une échelle et une perche cachées par Jacques Balmat dans son précédent voyage; on retrouva l'échelle, mais la perche avait été dérobée: «Il est singulier, remarque Saussure, qu'il y eût là des voleurs : on ne peut pas dire cependant que ce fussent des voleurs de grand chemin. » — Il y avait, chez cet homme de génie, un inaltérable fonds de candeur : il avoue, tout en le qualifiant de (( puéril, » le mouvement de joie qu'il éprouva lorsque, en s'élevant sur les flancs du Mont-Blanc, il découvrit au loin... le lac de Genève. Un sentiment analogue, une joie d'adolescent, l'envahit chaque printemps lorsqu'il lui est enfin permis de regagner la montagne et qu'il revoit les premières plantes alpines. Né pour vivre dans ces altitudes, il ne vit entièrement que là; l'horizon de sa pensée s'élargit à mesure que grandit l'horizon offert à ses regards: «Ceux-là seuls,s'écrie-t-il, qui se sont li\Tés à ces méditations sur les cimes des
hautes Alpes savent combien elles sont plus profondes, plus étendues, plus luminetises que lorsqu'on est resserré entre les murs de son cabinet. »
De cette nature sauvage, il ne sépare point dans son affection les montagnards, ses c( bons amis de Chamounix;» riche, il se fait pauvre avec eux, devient leur pareil, partage leur humble genre de vie ; il sait démêler sous leurs préjugés et leur ignorance leurs qualités solides; il ne croit pas, dit Tœpffer, «qu'un salaire d'argent paie le respect, le dévouement, l'affection de ces cœurs simples qui se donnent à lui ; » il les observe d'un œil bienveillant; il étudie chez eux, en frère aîné qui cherche à les comprendre, (( ce singulier mélange de raison et de superstition, exprimé avec force dans la langue énergique du pays ; » en quelques pages pénétrantes, il esquisse la psychologie des chasseurs de chamois, et par une condescendance touchante, il élève leur passion au niveau de la sienne :
« Ce sont ces dangers mêmes, cette alternative d'espérances et de craintes, Tagitation continnelle que ces mouvements entretiennent dans Tâme, qui excitent le chasseur, comme elles animent le joueur, le guerrier, le navigateur, et même jusqu'à un certain point le naturaliste des Alpes, dont la vie ressemble bien à quelques égards à celle du chasseur de chamois. »
S'il aimait à chercher l'homme dans la nature, y a-t-il rencontré Dieu? Le peintre des Alpes est très réservé k cet égard, et rien en lui ne rappelle la religiosité un peu débordante de son oncle Charles Bonnet; il est difHcile, après l'avoir lu, de dire en quoi consiste son spiritualisme. N'incline-t-il point vers un certain panthéisme, lorsque, par exemple, ayant décrit la source de l'Orbe, il s'écrie :
On comprend, en voyant cette source, comment les poètes ont pu déifier les fontaines ou en faire le séjour de leurs divinités. La pureté de ses eaux, les beaux ombrages qui l'entourent, les
rochers escarpés et les épaisses forêts qui en défendent rapproche, ce mélange de beautés tout à la fois douces et imposantes, cause un saisissement difficile à exprimer et semble annoncer la sainte présence d'un être supérieur à Thumanité.»
Saussure mourut au commencement de 1799. La célébrité était venue à lui, les sociétés savantes de toute l'Europe le comptaient au nombre de leurs membres; il laissait à ses enfants un nom glorieux qu'ils ont dignement porté et des talents variés qu'ils ont fait valoir à son exemple : Mm« Necker de Saussure, sa fille, a pris une place d'honneur dans la littérature pédagogique. Les concitoyens de Saussure aimaient en lui un représentant de l'esprit aristocratique dans ce qu'il a de vraiment noble : exempt des préjugés de caste, d'un esprit plus libéral que celui qui régnait autour de lui, il faisait consister la vraie supériorité dans la distinction des sentiments et la valeur intellectuelle. Il fonda à Genève une Société des Arts encore florissante aujourd'hui et à laquelle ses descendants n'ont cessé de rendre de constants services. Il prit un vif intérêt au développement de l'instruction publique, et jamais savant ne demeura moins confiné dans le culte égoïste de la science. Il s'exprimait ainsi dans son Projet de réforme pour le collège de Genève :
<!( Les enfants destinés aux arts et au commerce, qui font pourtant la plus nombreuse et la plus utile partie de notre ville, ne tirent de l'éducation qu'ils reçoivent dans le collège aucune utilité. Dans une république, où le plus grand nombre participe à la souveraineté, faut-il que ce grand nombre soit dévoué à une éducation défectueuse? Réveillons-nous à la voix de la patrie et de la liberté, qui demandent à grands cris une vraie éducation publique. }»
Malgré la popularité que de tels sentiments lui avaient value, il fut arrêté, en 1782, pour avoir tenu tête aux perturbateurs; puis il osa soutenir avec ses domestiques le siège de sa propre maison et montra
dans cette heure de révolution que Tintrépidité du citoyen valait celle de l'explorateur des Alpes.
Rousseau avait fait œuvre de paysagiste et de littérateur, mais ne s'était guère élevé dans ses descriptions au-dessus de la région moyenne de notre pays. Avec de Saussure, le cadre s'élargit, les hautes Alpes deviennent le principal objet d'études, il crée une littérature alpestre : avant lui on parlait des sublimes honneurs de ces régions qu'on ne connaissait pas; à partir de la publication de ses Voyages, V horreur disparaît, la sublimité est mieux comprise ; les excursions en Suisse se multiplient, deviennent une mode européenne, et les livres inspirés par les Alpes ne se comptent pas plus que les tableaux dont elles fourniront les motifs. En gravissant le Mont-Blanc, l'écrivain genevois a ouvert à l'esprit humain une voie nouvelle, un domaine dont les sciences, l'art et les letti'es sont loin encore à cette heure d'avoir épuisé les richesses.
Pour être juste, il faut joindre au nom de Saussure celui de Marc-Théodore Bourrit, l'historiographe des Alpes. Il était chantre à l'église de Saint-Pierre de Genève, et joignait à un certain talent de peinture le don d'un style expressif, quoique sentimental et pompeux. Pendant cinquante années, il visita les montagnes, qui lui fournirent le sujet de plusieurs ouvrages, illustrés d'estampes qu'il gravait lui-même. Sa pittoresque Description des glaciers de Savoie précéda les Voyages de Saussure, qui, loin de voir en lui un rival, lui écrivait : « J'aurai à votre livre l'obligation d'avoir réveillé l'attention du public sur ces grands objets, et de lui avoir fait désirer d'en connaître les particularités. »
Il ne rendait pas un moins sincère hommage aux travaux des frères DeLuc, qui s'efforcèrent de systématiser les observations géologiques qu'il avait recueillies et d'édifier une théorie de la terre. Ces deux f rères ,' Jean- André et Guillaume-Antoine, étaient fils de ce « bon DeLuc » que Rousseau appelait « le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes, » et à qui l'on doit les Lettres de la Montagne ^ Ses fils étaient négociants de leur état, mais épris de science, et visitaient chaque année quelque région nouvelle en collectionnant des fossiles. Leurs travaux, qui ont été placés en bon rang par Cuvier dans son Discours sur les résolutions du globe, avaient pour but d'établir la conformité entre les récits de la Genèse et les données de la géologie. U Histoire de la terre et de Vhomme de Jean-André DeLuc atteste sa vaste érudition autant que la solidité de ses croyances.
Toute une pléiade de savants fut l'honneur de Genève pendant cette seconde moitié du siècle ; les sciences d'observation ne sont pas les seules qui fleurissent alors dans la cité des Bonnet, des Saussure et des Trembley. Bien avant les Voyages dans les Alpes, Paul- Henri Mallet avait ouvert aux imaginations des perspectives toutes nouvelles dans son Hutoire du Daiiemark. Il est aisé de s'expliquer la vogue dont a joui cet ouvrage aujourd'hui trop oublié : Mallet eut l'honneur de révéler au public, dans une Introduction fort bien faite, la poésie et la mythologie Scandinaves, d'attirer l'attention du monde savant sur les antiquités du Nord. Professeur à Copenhague et précepteur du prince royal de Danemark, très érudit, doué d'un sens critique aiguisé, il avait appliqué ses talents à la matière qui s'offrait à lui, à l'histoire du pays où il était obligé de gagner sa vie. Mallet n'est pas un brillant
1) Voir ci-dessus, page 256.
écrivain, sa narration claire et facile n'eût point suffi à assurer le très grand succès de son livre, si la nouveauté du sujet ne lui avait prêté un charme très vif. Ses chapitres sur la religion des peuples du Nord, puisés dans VEdda^ avaient alors tout Tattrait de Tinconnu, et les lecteurs saturés de philosophie y trouvèrent une sorte de rafraîchissement. Le mérite de Mallet, c'est encore d'avoir entrevu la méthode historique moderne, qui ne néglige plus aucun élément de connaissance : « Si nous voulons sérieusement de nouveaux résultats, dit-îl, faisons des observations nouvelles... Il faut étudier les langues, les livres, les hommes de chaque siècle, de chaque pays, puiser dans ses vraies sources la connaissance des nations. »
Vers le même temps, l'estimable Senebier, bibliothécaire de la ville de Genève, accomplissait ses utiles ti'avaux de bibliographie et donnait cette histoire littéraire de Genève, qui sans doute manque de composition, de couleur dans le style, parfois aussi de mesure dans l'éloge, mais qui devra toujours être consultée par quiconque écrira sur les mêmes matières. Sainte-Beuve, étonné de la richesse du sujet, s'écriait:
«Théologie, droit public, science, philosophie et philologie, morale, toutes ces branches sont admirablement représentées et portent des fruits comme disproportionnés à l'œil avec le peu d'apparence du tronc; c'est un poirier nain qui est, à lui seul, tout un verger. Certes la patrie de Cramer, de Calandrini, de Burlamaqui, de Trembley, de Bonnet et de Saussure, n'a rien à envier aux plus fîères patries, surtout quand elle est la nourrice aussi et la mère adoptive de tant d'hommes dont le nom ne se sépare plus du sien, et quand elle a, selon les temps, Calvin pour les saints, Abauzit pour les sages. »
Senebier avait composé son histoire d'après les matériaux laissés par Léonard Baulacre. Plusieurs fois nous avons rencontré ce nom sans nous y arrêter. Baulacre a prodigué pendant la première moitié du
siècle d'innombrables articles de biographie et de critique dans les recueils périodiques. On a rassemblé il y a trente ans quelques-uns de ses travaux, qui peu- ^
vent encore instruire et plaire par un certain atticisme ingénieux. Il est le type d'une espèce de savant qui n'est pas rare à Genève : le savant qui se répand et se disperse, qui fouille les recoins obscurs des sciences, manifeste quelque prédilection pour les infiniment petits, possède à fond ce qu'il sait, — et sait tout, — en fait libéralement profiter les autres, exerce à merveille un sens critique très délié, se complaît dans l'analyse et les recherches minutieuses, mais oublie de se ressaisir et de se résumer, de faire un livre et de composer une œuvre. Depuis Abauzit, que de savants pareils Genève a comptés : estimables entre les meilleurs, laborieux et modestes, dignes dans leur vie, serviables à tous, honorés de tous, songeant trop à la science, point assez au public, et laissant k d'autres l'honneur des fructueuses moissons !
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Gibbon à Lausanne. — Suzanne Curchod. — M™« de Montolieu. — Le doyen Bridel. — Le docteur Tissot. — Les Bernois : Lerber ; Sinner de Ballaigue.
Le séjour de Voltaii'e k Lausanne, sans y exercer une influence littéraire très profonde, avait répandu le goût des plaisirs de société, du théâtre, de la vie élégante et facile: cette flamme brillante et légère ne s'éteignit que vers la fin du siècle. La philosophie raffinée du Mondain avait trouvé un sol favorable au bord du Léman, dans Theureuse saison d'insouciance qui précéda la grande révolution. Les gentilshommes du pays, à qui les carrières publiques les plus importantes étaient fermées au profit des Bernois, prenaient du service à l'étranger ; ils rapportaient de France ou de Hollande le ton et les manières du grand monde, menaient pendant Tété la vie de château, passaient rhiver à Lausanne, ou à Yverdon, ville alors très animée. Par eux s'établissaient des relations fréquentes avec le reste de l'Europe ; ils enseignaient à leurs amis étrangers le chemin de nos contrées, que venait d'illustrer le séjour de Voltaire, où résidait le docteur
Tissot, cet émule de Tronchin. Beaucoup d'autres Vaudois instruits, dont les talents ne trouvaient pas leur emploi dans leur patrie, s'en allaient à l'étranger comme précepteurs ou gouverneurs dans des familles nobles ou princières. Ces Saint-Preux revenaient au pays achever leur vie dans l'aimable oisiveté de nos petites villes. Les salons de la rue de Bourg, — ce faubourg Saint-Germain de Lausanne, dit l'historien Verdeil — s'ouvraient à une société brillante, cosmopolite, où les indigènes apportaient leur cordialité, leur bonhomie, et les étrangers les idées qui avaient cours dans l'élite de l'Europe. A côté de patriciens bernois cultivés et savants, on rencontrait des Français réfugiés qui venaient renforcer les rangs de la noblesse du pays. Dans le haut quartier de la Cité, près de la cathédrale, se groupaient les étudiants et les professeurs. Le monde aristocratique et le monde académique parfois se mêlaient, avaient en commun des fêtes, des assemblées, des pique-niques.
La publication de la Nouvelle Héloïse avait attiré les regards de l'Europe lettrée vers les beaux rivages du Léman : les bosquets de Clarens, les rochers de Meillerie devinrent des lieux de pèlerinage. Remarquons à ce propos que les étrangers paraissent avoir goûté avant nous la beauté de notre pays et en général le charme de la nature. Juste Olivier a recueilli la preuve qu'en 1757, à Lausanne, il était encore malséant de s'asseoir sur l'herbe; un voyageur français, en 1770, accusait les Vaudois d'être insensibles à la beauté sous toutes ses formes : (( L'habitant du pays de Vaud, disait-il, est l'époux d'une belle femme que tout le monde admire excepté lui. » Mais l'inconscience n'estelle pas une forme du bonheur? Le peuple vaudois était heureux : le landamman Monod pouvait écrire, au commencement de notre siècle, en songeant aux années d'avant la révolution vaudoise : « Qui ne voit
encore sur nos promenades ces danses que formaient, au coucher du soleil, l'ouvrier et Tartisan, comme si chaque beau jour eût été un jour de fête? »
Parmi les hôtes de distinction que Lausanne se fait gloire d'avoir hébergés, il en est un qui a laissé une agréable peinture de la société vaudoise de ce temps. Edouard Gibbon, fils d'un membre du Parlement anglais, né en 1737, s'était fait catholique à seize ans. Son père le relégua à Lausanne et le confia au pasteur et professeur Pavillard, pour le retirer «des erreurs du papisme. » Il passa cinq ans dans cette ville, à laquelle il s'attacha « comme à la plus agréable des retraites. » Il y connut Deyverdun, le futur traducteur de Werther y «jeune homme d'un aimable caractère et d'un excellent jugement, » qui devait être le compagnon de son âge mûr. Gibbon refit sérieusement son éducation à Lausanne, sous la direction de l'estimable Pavillard et avec des professeurs distingués comme Vicat et Treytorrens.
Il fréquentait la société que Voltaire réunissait autour de lui. Dans les salons où il était reçu, il rencontra en 1757 une jeune personne qu'il se vante d'avoir aimée d'un amour pur et exalté. C'était « la belle Curchod, » ainsi que l'appelait tout Lausanne. Suzanne Curchod, fille du pasteur de Crassier, village voisin de la frontière de France, unissait l'esprit, la beauté et l'érudition : « Je la trouvai, dit-il, savante sans pédanterie, animée dans la conversation, pure dans ses sentiments et élégante dans ses manières. » Les étudiants en belles-lettres et les «proposants» de Lausanne avaient fondé, sous la direction de la jeune fille, une société littéraire, l'académie des Eaux, qui tenait son nom du vallon des Eaux, où elle se réunissait. La belle Suzanne présidait du haut d'un trône de verdure. On voit par là que l'esprit de Voltaire n'avait point banni de Lausanne un certain goût de préciosité : la prési-
dente de T académie des Eaux garda toujours son coin d'affectation et de bel esprit. Lorsqu'elle fut devenue madame Necker, un juge fort spirituel, Bonstetten, trouvait sa conversation a un peu ambitieuse. »
Gibbon a raconté dans ses Mémoires son petit roman, mais il a altéré la vérité. A l'en croire, après avoir obtenu la main de iPi® Curchod, il aurait dû renoncer à elle à cause de l'opposition formelle de son père : «Je soupirai comme amant, j'obéis comme fils. » Il ajoute que sa fiancée prit fort tranquillement l'aventure. Or il est aujourd'hui bien prouvé ^ que Gibbon se conduisit comme un parfait égoïste, aussi peu gentleman que possible : pendant les quatre ans qui suivirent son retour en Angleterre, il ne donna plus signe de vie à la fiancée qui comptait sur sa parole, et enfin il se dégagea par une lettre embarrassée où il alléguait la volonté paternelle. Suzanne souffrit cruellement de cet abandon. Rousseau, tenu au courant de l'affaire par Moultou, appelle Gibbon « un homme à mépriser. » Le mot n'est point trop sévère.
Après la mort du pasteur de Crassier, la jeune fille, restée sans fortune avec sa mère, donna des leçons pour vivre. Au bout de trois années d'une existence précaire, Mme Curchod, emportée par une courte maladie, laissait Suzanne orpheline et seule, dans un état voisin de l'indigence. Elle accepta une place de dame de compagnie chez Mme de Vermenoux qui, dans un séjour à Genève, s'était éprise de son mérite et désirait l'emmener à Paris. Veuve et jeune encore, Mme de Vermenoux était recherchée en mariage par le riche banquier Necker, , mais ne pouvait se décider à lui donner une réponse favorable. Quand Necker eut vu la jeune Vaudoise, il changea ses batteries : ce fut elle qui devint Mme Necker. Nous la retrouverons à Paris,
1) Voir la correspondance des deux Jeunes gens publiée par M. d'HaussonvilIe : Le Salon de M** Necker, i. h
310 CHAPITRE VIH
OÙ Gibbon ne craignit pas d'aller la revoir : cr Elle me montrait, dit-il avec une fatuité insupportable, beaucoup d'attachement, et le mari beaucoup de politesse. Pouvait-il m'insulter plus cruellement?... Elle est aussi belle que jamais et beaucoup plus agréable, et me semble plus satisfaite qu'enorgueillie de sa fortune. » Gibbon avait quitté Lausanne en avril 1758, avec le ferme espoir de revenir un jour dans ces lieux (( si chers k sa jeunesse. » Souvent, le soir, à Londres, pendant que les carrosses roulaient sur le pavé de Bond- Street, accoudé sur ses livres dans sa chambre solitaire, il laissait sa pensée s'envoler vers les heureux rivages où un instant avait battu son cœur. Il avait rapporté de Suisse l'idée d'écrire une Histoire de la république des Suisses (l'idée était dans l'air), et les premiers chapitres de son Essai sur V étude de la littérature, écrits en français. Il revenait en 1763 à Lausanne, où le bon Pavillard le reçut en pleurant de tendresse. Ce second séjour de près d'une année fut plein de charme pour le jeune écrivain : le goût du théâtre avait survécu au passage de Voltaire; la jeunesse lausannoise, qui jouissait d'une grande liberté d'allures, formait une société portant le nom poétique de Société du printemps :
a Elle était composée de quinze à vingt jeunes demoiselles de bonne famille... La plus âgée n'avait pas peut-être vingt ans ; toutes agréables, plusieurs jolies, et deux ou trois d'une beauté parfaite. Elles s'assemblaient dans les maison» les unes des autres presque tous les jours, sans j être sous la garde, ni même en présence d'une mère ou d'une tante. Au milieu d'une foule de jeunes gens de toutes les nations de l'Europe, elles étaient confiées à leur seule prudence. E]les riaient, x)hantaient, dansaient, jouaient aux cartes et même des comédies ; mais au sein de cette gaîté insouciante elles se respectaient elles-mêmes et étaient respectées par les hommes. »
Pourtant, Gibbon ne voyait plus Lausanne avec des yeux d'adolescent; le sens critique corrigeait les en-
thousiasmes naïfs d'autrefois. Il observe que les femmes vaudoises sont supérieures aux hommes, qu'elles sont (( douées de plus de connaissances et de goût que leurs maris et leurs frères. » Il insiste sur leur sagesse, unie à tant de liberté: ((Tout au plus peuvent-elles être un peu complaisantes, dans l'idée honnête, mais incertaine, de prendre un étranger dans leurs filets . . . L'affectation est le péché originel des Lausannois, — non pas tant l'affectation d'esprit, qui est rare, que l'affectation de dépense et de noblesse. »
Après ce second séjour. Gibbon retourna se fixer à Londres et y commença son grand ouvrage de la Décadence de V Empire romain. Mais bientôt las de la politique, où il avait fait une courte incursion, las même de l'Angleterre, où on ne lui rendait pas justice, il songea à chercher à Lausanne a la retraite de son âge mûr. » Tout l'y rappelait : les souvenirs, le charme du pays, l'agrément de la société, la langue aussi, qu'il préférait à l'anglais, et surtout son amitié pour Deyverdun, qui possédait à Lausanne une habitation charmante avec terrasse et jardin K Les deux célibataires résolurent de marier leurs existences dépareillées. En 1783, vingt ans après son second séjour, Gibbon s'établissait à Lausanne : (( Bien des changements avaient eu lieu, dit-il... Je me rappelle les polissons qui sont aujourd'hui juges; les petites filles de la Société du printemps qui sont devenues grand'mères. »
Lausanne était plus animée que jamais : la réputation de Tissot y attirait les étrangers autant que la mode nouvelle de visiter les montagnes. M^e de Charrîère a tracé, dans ses Lettres de Lausanne^ un vif tableau de la société aimable et variée qu'elle avait rencontrée dans la petite ville. On conçoit que Gibbon dut s'y plaire et qu'il annonce gaîment à ses amis anglais son mariage (( avec Fanny Lausanne, » qui est
1) C'est sur remplacement du Jardin que s'élève aujourd'hui l'hdtel Gibbon.
(( du caractère le plus gai et le plus sociable. » La lune de miel ne Tempêcha d'ailleurs point d'achever son grand ouvrage, dans la nuit du 27 juin -1789, sous son berceau d'acacias, ainsi qu'il le rapporte dans une page célèbre de ses Mémoires, Il lui fallait de la volonté pour travailler avec suite et résister aux distractions de cet agréable séjour. Malades et oisifs, altesses et diplomates, écrivains en délicatesse avec leur gouvernement, prétendants en exil, aventuriers de lettres, tout un monde changeant et bizarre afHuait à Lausanne, qui profitait de l'abandon de Genève constamment troublée par les révolutions*. Gibbon écrit en 1784àMiladySheffield:
« Je me promenais il y a quelques semaines sur ma terrasse avec M. Tissot, le célèbre médecin, M. Mercier, auteur du Tahleau de Paris. Tabbé Rajnal, Monsieur, Madame et Mademoiselle Necker, l'abbé de Bourbon, fils naturel de Louis XV, le prince héi'éditaire de Brunswick, le prince Henri de Prusse, et une douzaine de comtes, de barons et de personnages singuliers, parmi lesquels un fils naturel de Timpératrice de Russie... Le tour de Suisse, des Alpes et des glaciers est devenu une mode. Tissot attire les malades, de France surtout ; et une colonie d'Anglais a pris l'habitude de passer les hivers à Nice et les étés au pays de Vaud. »
Aux noms cités par Gibbon, il faut ajouter celui du marquis de BoufHers, qui cherchait « des originaux » et n'en pouvait trouver nulle part autant que sur nos rivages; celui de Court de Gébelin, de Servan, de Mme de Genlis, qui, ne trouvant plus de place à l'auberge, aurait couché dans son carrosse, si Mme de Montolieu n'avait vu de sa fenêtre la perplexité de l'étrangère et ne lui avait offert un asile *.
i) Une « Athènes orageuse, u disait Alexandre de Humboldt.
J) Sur la société lausannoise à la fln du XVUl"* siècle, voir les curieuses lettres de Sophie Laroche, l'amie de Gœthe, publiées par GauUieur dans la Revue êuisse de 1858. EUIes sont pleines de détails piquants sur Gibbon, M"* de Montolieu, Bonstetten, Dutoit-Mennbiini. la famille Constant, lafkmille Necker, les émigrés. Voir, dans le même volume, les lettres inédites de Bonstetten. On est très xirappé de l'activité d'esprit qui régnait alors dans nos contrées.
Deyverdun groupa plusieurs de ces étrangers en une société littéraire qui joua un rôle plus sérieux que la Société du printemps. On y lisait des mémoires, dont on discutait les conclusions. Les sujets étaient dans le goût du jour : (( Est-il des préjugés qu'il faut respecter ? — S'il est des sciences absolument inutiles au bonheur et à la perfection des hommes ?» — Mais voici une question qui nous touche de plus près et dont la portée est significative : La Suisse française a-t-elle une poésie nationah, et en quoi cette poésie diffère-t-elle de celle des peuples voisins ? C'était — à peine besoin de le dire — un jeune rimeur qui avait proposé cette question : M. Josse plaida avec conviction la cause de l'orfèvrerie. Il s'appelait de son vrai nom Philippe Bridel, et fut, quelques années plus tard, le promoteur de la littérature indigène, le premier chantre des beautés naturelles et des gloires historiques de son pays.
La présence de Gibbon ne fut pas sans influence sur le mouvement littéraire vaudois. Il donnait volontiers des conseils, s'intéressait aux travaux de la chanoinesse Polier, qui dirigeait le Journal de Lausanne ; il nous apprend dans une lettre àMilady Sheflfield qu'il ne fut pas étranger à la publication d'un roman dont le succès fut considérable :
«Milady a-t-elle lu un roraan de notre fabrique ici, qui a pour titre : Caroline de Lichtfîeld? Je puis bien dire de notre, puisque nous avons été, Deyverdun et moi, les juges et les mécènes du manuscrit. L'auteur, qui depuis s'est mariée pour la seconde fois (M"* de Crousaz, à présent de Montolieu), est une charmante femme. Il y a eu du danger pour moi... »
On ne peut se défendre d'un sourire: Gibbon, qui n'avait jamais été beau, était devenu avec les années grotesquement gras et replet. Ecoutons Sainte-Beuve :
<i Tout le monde connaît sa silhouette, son profil découpé qui est en tête des Mémoires, et où il est représenté triturant sa prise
de tabac, ce corps volainineux et rond porté sar deax jambes fluettes, ce petit visage comme perdu entre un front haut et un menton à double étage, ce petit nez presque effacé par la proéminence des joues. »
Ainsi fait, Gibbon, si Ton en croit Mme de Genlis, tomba un jour aux pieds de M^e de Montolieu, et, malgré les injonctions de celle-ci, ne pouvait se relever: il était devenu si gros et si pesant que la romancière en fut réduite à sonner un domestique et à lui dire : (( Relevez monsieur. »
Le nom de Mme de Montolieu n'évoque plus aujourd'hui que la vague et désagréable idée d'un goût faux et d'un romanesque enfantin. Fille du doyen Polier de Bottens, elle était née à Lausanne en 1751 ; déjà veuve à vingt-quatre ans de Benjamin de Crousaz, elle se remaria avec le baron de Montolieu, réfugié languedocien. C'est pendant son veuvage et pour se distraire qu'elle se mit à écrire : Caroline de Lichtfiddj son premier et son meilleur ouvrage, parut en 1786 à Lausanne et fut réimprimé à Paris et à Londres. Son second mariage ne dura guère plus que le premier : bientôt veuve pour la seconde fois, elle partagea sa vie entre la société, la lecture et le travail. Elle a laissé cent cinq volumes, romans originaux ou imités de l'allemand et de l'anglais, qu'elle se plaisait k composer dans sa campagne de Bussigny. Le plus populaire est assurément sa traduction du Rohinson suisse, que nous avons tous lu et relu. L'auteur mourut octogénaire en 1832. Son fils unique ne lui survécut que quelques heures. Le même convoi les jdéposa dans la même fosse, sur laquelle on mit cette inscription : (( Me voici. Seigneur, avec le fils que tu m'as donné. »
Voilà ce que nous apprend T excellent* Dictionnaire biographique de M. de Montet. Voulez-vous voir maintenant un malin croquis de la sentimentale baronne ? Demandons-le aux lettres inédites de Mme de Charrière. Sans doute, c'est une femme à succès qui parle d'une autre femme à succès, et — chose plus grave encore ! — une romancière qui juge une rivale. Mais s'il y a quelque intention de caricature dans la page qu'on va lire, on y discerne les traits véritables sur lesquels a appuyé le vif crayon de l'auteur de Caliste. Mme de Charrière était, avant tout, naturelle ; Mm© de Montolieu, avec une intelligence ornée, beaucoup de monde et de lecture, était un peu précieuse : il y avait chez elle, disons le mot, du bel-esprit de province. Elle était venue faire un séjour à Neuchâtel, et Mme de Charrière écrivait de Colombier à une amie résidant à la ville :
« J'ai soupe avec M"® de Montolieu, à Lausanne, il y a bien des années. JSlIe avait de TespHt, et joignait à une naïveté villageoise de la coquetterie et des prétentions. Il était naturel qu'elle ne me plût guères, mais il était naturel qu'elle plût aux hommes beaucoup. Seulement les Anglais qui étaient en pension chez son beau-père la trouvaient d'une malpropreté dégoûtante. Amusezvous à comparer le portrait de la jeunesse avec la réalité actuelle. »
Mm© de Charrière put faire elle-même la comparaison, car Mme de Montolieu la vint voir à Colombier. Elle écrit à son amie :
« Dites-moi, ma belle, si je me trompe en disant ici à mes entours que vos Neuchâtelois n'auront osé prononcer sur M"* de MontoKeu. Elle a trop mauvaise façon pour qu'ils aient pu prendre sur eux de dire que c'était une femme d'esprit, et elle a trop de réputation pour qu'ils disent : « C'est une femme commune. » Elle m'a dit de fort jolies choses avec de grosses flagorneries du genre le plus embarrassant pour quiconque n'a pas un gros amour-propre bien avide et avalant tout ce qui se présente J'ai voulu en vain retrouver en elle quelque vestige de
la femme d'autrefois, de celle qui était jolie et qui avait des pré-
tentions à Taimable abandon de la naïveté. Cependant il n'est pafi très étonnant que Taimable naïveté villageoise se soit changée avec le temps en ce vulgarisme d'une marchande à la toilette. Quelle mine, quel rire ! Adieu, ne parlez pas d'après moi, mais dites-moi ce que Ton dit, ... si Ton se hasarde à parler, d
Ce que Mme de Charrière paraît avoir ignoré, c'est Texcellent fond que cachait la baronne sous des dehors un peu déplaisants. Ceux qui Tout connue vieille dame rendent hommage à sa bonté indulgente, que risolement de Tâge n'avait point altérée, et à la grâce d'un esprit resté jeune sous les cheveux blancs.
Caroline de Lichtfield, qui jouit d'une vogue prolongée, et fut réimprimé pour la dernière fois en 1843, avait été écrit, assure l'auteur, a pour amuser une vieille parente. » Deyverdun s'empara du manuscrit et le publia. Gibbon était complice de cette petite violence faite à Mme de Montolieu, et lorsqu'elle s'en plaignit, il lui offrit de signer le roman, tant le succès lui paraissait assuré. Il ne se trompait pas. C'était une terre favorable à l'éclosion du roman que ce pays de Vaud où Jean-Jacques avait placé l'histoire d'Héloïse, On en vit naître beaucoup après celui qui nous occupe, et le Premier Consul pouvait demander à des députés de la Consulta helvétique : « Fait-on toujours des romans à Lausanne ? » Louis Bridel, frère du doyen, écrivait en 1 787 :
« Le roman de Caroline et l'espèce de réputation qu'il a procurée à son auteur, a causé une telle fermentation parmi nos têtes femelles, que, jalouses de la réputation d'une de leurs compagnes, elles barbouillent une incroyable quantité de papier. ...Elles passent leurs journées à composer des romans ; leurs toilettes ne sont plus couvertes de chiffons, mais de feuilles éparses, et si l'on déroule une papillote, on est sûr d'y trouver des fragments de lettres amoureuses, de descriptions romantiques.^ »
1) Voir, sur la littérature romanesque de Lausanne à cette époque, les curieuses pages de Gaullieur (Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française, p. 281 et suiv.).
Mme de Montolieu, comme elle le reconnaît modestement, est surtout une « arrangeuse, » habile à travailler sur un canevas d'emprunt; les nouvelles qui sont entièrement de son fonds ne valent pas celles dont elle a trouvé le sujet dans quelque conte allemand, comme c'est le cas pour Caroline. Cette touchante histoire repose sur un fait réel, dont Tauteur fut instruite, dans un voyage en Prusse, par un manuscrit d'une soixantaine de pages. Ce n'est point sans préventions que j'ai ouvert ce roman, et je dois avouer que je fus d'abord, cruellement rebuté. La phraséologie sentimentale et démodée de la baronne, ses personnages vertueux et sensibles, toujours baignés de larmes, nous touchent peu, et la tendre Caroline a trop souvent (( recours à son flacon. » Mais qu'on fasse un léger effort, qu'on accepte, par une sorte d'héroïsme, ce verbiage conventionnel, qu'on s'attache au récit luimême : on ne tarde pas à être captivé par l'intérêt soutenu de l'intrigue, par des aventures assez habilement enchaînées, par quelques situations pathétiques. Les caractères ont un certain relief : tel est le héros Walstein, tel est le père de Caroline, l'homme de cour égoïste et superficiel; telle est la bonne chanoinesse de feindaw, femme du monde que l'âge et la retraite n'ont pu guérir de sa futilité bavarde.
Caroline a été élevée par cette excellente femme à la campagne et dans l'ignorance du monde; à quinze ans, on la fiance avec Walstein, qu'elle n'a jamais vu. Ce mari de trente ans n'est pas fait pour répondre à l'idéal d'une jeune fille : il a perdu un œil, une cicatrice le défigure, sa taille est voûtée, il boite, et n'a plus de cheveux. A la première entrevue, Caroline se sauve en poussant un cri d'effroi. Le soir du mariage, elle obtient de son triste époux qu'il la laisse repartir pour Rindaw et lui donne le temps de s'accoutumer à l'idée d'être sa femme. Elle vit de longs mois chez la
3i8 CHAPITRE vm
chanoînesse qui lui a servi de mère. Un bel officier, nommé Lindorf, s'éprend d'elle-, Caroline, qui sent qu'elle l'aime aussi, n'hésite pas à l'instruire de sa situation. Â son tour, Lindorf lui révèle son histoire : il est l'intime ami de Walstein; c'est lui-même qui, dans un accès de colère jalouse, avait, quelques années auparavant, blessé et défiguré le comte ; celui-ci lui a pardonné, car c'est l'ftme la plus noble, la plus délicate, la plus généreuse... Les cahiers où Lindorf a écrit cette confession en apprennent tant à Caroline sur son mari, qu'elle finit par s'éprendre d'un homme qui cache de si hautes vertus sous tant de laideur.
Tel commence le vrai roman, qui n'est qu'un long malentendu : Walstein est persuadé que sa jeune femme ne pourra jamais l'aimer; elle est de son côté persuadée qu'il dédaigne maintenant la petite sotte qui a repoussé son amour. Un hasard imprévu met en présence Lindorf, Walstein et Caroline : c'était « la scène à faire; » elle est vivement conduite. Le comte découvre que Lindorf aime Caroline ; la jeune femme perd connaissance et tombe dangereusement malade. Son mari la sauve à force de tendres soins, qui ne font que fortifier l'amour qu'elle a commencé de ressentir pour lui. Mais l'infortuné attribue k la reconnaissance le changement qui le frappe chez son épouse, et demeure convaincu qu'elle immole son amour pour Lindorf à son devoir conjugal. Aussi observe-t-il une réserve que Caroline prend pour de l'aversion et qui la iii>'-spère. Peu s'en faut que le divorce généreusement ili'iiiandé par Walstein ne soit consommé entre ces (Ilux êtres qui s'adorent sans se le dire. Tout s'espliqiic enfin; mais le lecteur a traversé des perplexités tiinîlles. Car, en vérité, on s'intéresse à ces belles âmes ■|iii se méconnaissent et se font souffrir par l'élévation irjL'ine de leurs sentiments; et en dépit de la fadeur du style, on finit par se plaire un peu dans ce monde
idéal, — si différent des trivialités de la vie, — où tout est sacrifice, oubli de soi-même, héroïsme invraisemblable.
La psychologie savante à laquelle on tient tant aujourd'hui, n'est point étrangère, quoi qu'en ait pensé M. Sayous, au roman de Mm© de Montolieu. Toute la dernière partie — le malentendu conjugal — est finement traitée, avec des nuances et des subtilités d'analyse qui ne sont point d'un obsei'vateur médiocre. Il faut bien que le public ait senti ce mérite pour goûter si vivement un livre aussi pauvrement écrit. Car c'est à peine si l'on peut parler du style de M^e de Montolieu : il est à la fois affecté et incolore ; nulle variété de tour, aucun bonheur d'expression; le vocabulaire est indigent, la langue banale ; l'auteur a le secret des platitudes vagues et croit avoir assez fait quand elle a doté son héros « des vertus les plus réelles, de l'âme la plus sensible, du cœur le plus excellent. » On reconnaît l'écrivain suisse à ces locutions : (( Mon but est rempli,,. Elle ne se rappelle de rien. » Mme de Montolieu est encore de notre pays par une certaine gaucherie, qui ignore l'art des sous-entendus rapides et des indications à demi mot ; elle insiste mal à propos et s'empêtre dans sa propre invention. Rien d'amusant comme de la voir repêcher son héros, qu'elle a montré si laid au début et qu'il faut pourtant rendre acceptable :
«c Un large ruban noir cachait encore Toeil qu'il avait perda ; mais Tautre était si beau, que ce ruban, qui n*ôtait rien à la noblesse de sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu'un sentiment d'horreur. Un peu d'attention sur lui-même lui avait fait aussi redresser sa taille. £lle n'était plus remarquable que par une attitude aisée et négligée, hien préfèrabïs à la raideur. Il boitait encore, il est vrai ; mais on ne marche pas toujours , et il marchait peu,.. S'il avait été de même deux ans plus tôt, Caroline serait restée dans le salon, la lettre n'eût point été écrite, et ce livre n^ existerait pas. Totd est donc bien comme il est, »
Ce dernier trait — le donc surtout — n'est-îl pas adorable ? Il y a chez Mme de Montolieu un fond de... comment dirai-je?... de candeur, qui est bien de nos rivages. On en peut sourire ; mais souffrez que je remarque que sans cette candeur la baronne eût été beaucoup moins admirée. M^e de Charrière, écrivain de race, avec son goût si sûr, son fin sourire, son imperceptible ironie, a obtenu les suffrages d'une élite; mais Caroline a été plus goûtée que Caliste par la masse des lecteurs. Si M^e de Charrière avait écrit les Châteaux suisses, le livre aurait eu bien plus de valeur et beaucoup moins d'éditions.
C'est encore la candeur qui sauve cet ouvrage. (( Habitant un des pays les plus beaux et les plus pittoresques de l'Europe, dit l'auteur, j'ai naturellement eu le désir d'en retracer quelques sites. » Dans ce cadre emprunté à la nature suisse, elle place ces romanesques histoires qui ravirent la génération passée et qui ont peut-être conservé plus de lecteurs qu'on ne soupçonne. Elles nous reportent en plein moyen âge, à Grandson, à Wufflens, à Blonay, au Thorberg, etc. ; moyen âge tout de convention, cela va sans dire, qui ressemble à celui de Millevoye et du (( jeune et beau Dunois » (le livre est de 1816). L'auteur met dans la bouche des « beautés captives » et des « preux chevaliers >> qui peuplent ses donjons, le langage sentimental de la fin du siècle passé, auquel elle prête, pour surcroît de ridicule, une teinte faussement archaïque. Le farouche Archibald, la sensible Ermance, la douce Aloïse, V ingénue Gisèle, cette galerie de mannequins et de poupées, constitue certainement le poncif le plus réussi que je connaisse...
Oui, mais je vous donne ma parole d'honneur que ces histoires ont encore un brin de charme : c'est que celle qui les raconte y prend un plaisir d'enfant, et le lecteur lui sait gré d'être si bonne dupe de ce dont
îl sourit lui-même. La sincérité est une force singulière : qu'une petite fille vous raconte une histoire quelconque avec un grand accent de conviction, — à moins d'être un monstre, vous Técouterez jusqu'au bout. La bonne foi de Mme de Montolieu produit cet €ffet-là.
Ajoutons que cet ouvrage est un des premiers livres inspirés par le pays natal, ses sites pittoresques et son passé. Il appartient à l'époque où le canton de Vaud prenait conscience de lui-même ; où le Conservateur sume du doyen Bridel ouvrait aux imaginations des perspectives inconnues, enseignait aux lecteurs le respect des traditions locales et des monuments historiques. Quelque mince que soit la valeur littéraire des Châteaux suisses aux yeux de la génération actuelle, ils méritent d'éveiller en nous un sentiment de reconnaissance. Eugène Rambert l'a dit : (c Ce sont d'humbles commencements, mais ce sont les nôtres. »
C'est à Bridel que revient l'honneur d'avoir su le premier écouter et comprendre la voix du génie du lieu. Sans doute la carrière du vénérable doyen s'est prolongée bien au delà de la période que nous étudions en ce moment, puisqu'il n'est mort qu'après la révolution de 1 845. Mais la partie vraiment féconde de son activité littéraire, comme son tour d'esprit et la nature de son talent, le rattachent au XVIIIm© siècle. C'est donc ici que nous devons évoquer la figure de cet homme excellent, dont l'influence a été bien supérieure au mérite artistique de son œuvre.
Nous l'avons vu, dans la société de Deyverdun, poser et résoudre affirmativement la question de sa-
voir si nous avions une poésie nationale. Il avait alors vingt ans à peine. Né en 1757, à Begnins, d'un pasteur de campagne, confié tout jeune à son aïeul paternel, pasteur à l'Abbaye, dans la vallée de Joux, Philippe Bridel passa son enfance près de la nature et près de Dieu. Il fit ses premières études chez son oncle Louis Bridel, pasteur aussi, dans le voisinage de Moudon^ puis les continua à l'Académie de Lausanne. Jeune étudiant, il adresse des vers latins au grand Haller et débute dans le Journal helvétique de Neuchâtel, où le pasteur Chaillet, critique pénétrant et sévère, accueille et encourage ses essais.
La théologie, à laquelle s'était voué Bridel, ne l'empêcha pas de se mêler à la vie de société alors si active à Lausanne. Deyverdun, qui s'était fait le protecteur du jeune homme, l'avait présenté à son ami Gibbon, lui avait ouvert sa bibliothèque et l'introduisit dans le monde qu'il fréquentait. Bridel y rencontra le célèbre médecin Tissot, auteur de VAnis au peupUy qu'il appelle, en style de l'époque,
L'Hippocrate fameux des rives du Léman ;
le vieux professeur Polier de Bottens, ancien ami de Voltaire, et sa fille, Mn^© de Montolieu, dont le roman Caroline de Lichtfield, allait bientôt paraître ; Loys de Cheseaux, économiste et physicien distingué; des jurisconsultes tels que Porta, Seigneux de Correvon^ Clavel de Brenles; un jeune avocat, nommé Frédéric- César Laharpe ; le général Samuel de Constant, père de Benjamin; M»"© Necker, qui venait, dans la belle saison, habiter sa campagne de Beaulieu avec M. Necker et sa fille, la future Mm® de Staël. Mme de Charrière de Bavois (que l'on confond sans cesse avec la spirituelle romancière auteur de Caliste, — laquelle habitait Colombier), recevait Bridel à ses samedis; on y faisait des jeux d'esprit et de la littérature de salon :
n J'ai vu là, disait plus tard Bridel, une société de gens aimables, instruits, du meilleur ton, du ^oût le plus épuré, du commerce le plus sûr... Là se rencontraient la plupart des gens lettrés qui habitaient Lausanne et les étrangers distingués qui y faisaient quelque séjour. Là venaient des femmes instruites sans pédanterie, et des jeunes filles belles sans prétention. La conversation, la lecture, la musique, un joli souper, partageaient des heures trop courtes. Tantôt on lisait un ouvrage nouveau de littérature, tantôt on jouait un proverbe, une pièce à tiroir, une comédie que les acteurs avaient eux-mêmes composée. »
Bridel rencontrait aussi chez Deyverdun plusieurs de ces étrangers de marque, que le soin de leur santé, le goût des voyages ou Texil avait conduits à Lausanne : le prince Galitzin, le prince de Wurtemberg, Servan, l'éloquent avocat des protestants, qui cultivait avec passion le magnétisme animal, le comte Olivarez, proscrit d'Espagne par llnquisition, l'abbé Raynal, et vingt autres encore. Gibbon avait raison de dire que c'était là « un cercle comme il serait impossible d'en trouver ailleurs dans un aussi petit espace. »
Stimulé par ce milieu si actif, Bridel publiait à vingtdeux ans un premier recueil de vers, les Tombeaux, qui sont du Yung et du Hervey mis en rimes françaises. Nous préférons de beaucoup ses Poésies helvétiennes (1782), dédiées à la Société littéraire de Lausanfie, et où l'on surprend la première idée d'une poésie nationale ; le Discours préliminaire, qui exprime cette aspiration, contient le programme de toute l'activité littéraire de Bridel. Il veut faire nouveau et faire vrai, c'est-à-dire peindre avec sincérité les paysages et les mœurs de son pays :
« Et dans quel pays, s'écrie-t-il, cette Poésie brillera-t-elle d'un plus grand éclat que dans Theureuse Helvétie, où la nature est si variée, si belle, si majestueuse ; où Ton entend encore répéter partout ces noms augustes : Pairie et Liberté! Déjà Haller, Gessner, Lavater, et quelques autres Suisses allemands, ont parcouru cette carrière ; osons les suivre et partager leurs succès, o
324 CHAPITRE Via
Il développe ces idées avec une chaleur juvénile : la nature, les mœurs, les légendes, Thistoire, lui suggèrent tour à tour des arguments heureux, qui avaient alors tout le prix, toute la saveur de la nouveauté. (( Né sous un beau ciel, dans un climat fortuné, libre dans sa personne et dans ses biens, il ne manque peutêtre à rhabitant du pays de Vaud que de bien connaître et sentir son bonheur,.. »
Cet appel à la conscience nationale n'avait encore jamais retenti dans la société un peu cosmopolite de Lausanne. Car Lausanne s'appartenait moins qu'elle n'appartenait à l'Europe. Elle était le rendez-vous de la société élégante et y gagnait sans doute en politesse; mais le caractère indigène y perdait un peu de son relief. Benjamin Constant est le fruit de cet exotisme qui régnait alors à Lausanne, et c'est avec raison qu'on l'a appelé (( une âme prématurément déracinée du sol natal, » si tant est qu'il y ait jamais eu des racines.
Mais, chose curieuse, celui qui a si bien esquissé la théorie de la poésie nationale, n'a pas su la réaliser dans ses vers. Il entrevoit la terre promise, la montre du doigt, mais n'y entre pas. Les poésies qu'il nomme helvétiennes le sont en effet beaucoup moins qu'il ne le croit : le Permesse, les neuf Sœurs, le dieu de Cy thère, la sagesse aimable et facile que prêche l'auteur à Glycère ou Sylvie... nous connaissons tout cela, et le connaissons trop; la poésie, au XYHIme siècle, en a vécu, et même en est morte.
Pourtant, soyons juste : quelques poèmes de Bridel répondent mieux au titre du recueil ; le Lac Léman, par exemple, renferme des traits descriptifs qui attestent l'observation directe de la nature ; les aspects variés du lac aux diverses heures du jour et dans les différentes saisons avaient tenté le pinceau de Bridel : il faut lui tenir compte de cette velléité, que personne
n'avait eue avant lui. Sa peinture est précise, ingénieuse par instant, mais trop voulue ; un grand poète aurait, d'une seule touche magistrale, rendu telle impression que Bridel traduit par une succession de petits traits. Néanmoins, son effort mérite déjà notre reconnaissance, et nous applaudissons à ce cri, qui termine le poème :
On nous crut trop longtemps ennemis des beaux-art« ; Achevons de détruire une erreur qui s^efface ; Faiiions voir que nos monts valent bien le Parnasse ; Forçons le Français même à répéter nos vere, Et vengeons THelvétie aux yeux de Tunivers.
La seconde partie du recueil contient des romances suisses, inspirées par une vie rustique un peu conventionnelle ou par des légendes nationales. Toujours des idées heureuses et de bonnes intentions: la cour du presbytère de Bridel en fut pavée. Mais, il faut bien le reconnaître, il n'était pas de taille à créer cette poésie nouvelle qu'il entrevoyait : ses vers, qui coulent, coulent avec une extrême facilité, sont dépourvus de relief, d'originalité véritable :
« Une chose manque à Bridel poar remplir toute l'étendue de la tâche qu'il se propose, a dit M. Rambert : il n'est pas assez poète, chez lui Pinspiration flotte incertaine, sans se dégager du lieu commun, sans se fixer dans une conception originale. Il tourne joliment le vers, mais comme beaucoup de gens le tournaient alors. Il traite à la française des sujets du pays, et il arrive que la mollesse du style et un certain laisser aller, mêlé de négligence autant que de bonhomie, trahissent seuls l'origine de l'auteur. »
Qu'est-ce à dire, sinon que Bridel, plus puissamment doué, eût été le père d'une poésie romande, tandis qu'il n'en fut que l'intelligent et aimable prophète? Nous allons voir que c'est surtout par sa prose qu'il a servi la poésie.
Il était pasteur suffragant près de Lausanne et employait ses loisirs à donner des leçons à de jeunes élèves, parmi lesquels nous rencontrons Benjamin Constant et le prince héritier de Brunswick ; il fit avec ce dernier un voyage en Suisse, qui lui fournit Toccasion d'observer mille particularités historiques et morales : les notes qu'il en rapporta furent les premiers éléments de ses Etrennes hdvétiennes, qui parurent d'année en année jusqu'en 1816 et servirent de fond et de base au recueil intitulé le Conservateur suisse. Les Etrennes étaient à l'origine un tout petit alraanach, dont le succès fut considérable et alla croissant.
Appelé au poste de pasteur de l'Eglise française de Bâle en 1 786, Bridel ne quitta pas sans regret l'aimable société qui avait salué ses débuts : Bâle semblait un exil au jeune littérateur ; mais il s'en accommoda pendant dix ans, et, comme l'a dit un de ses biographes S il y devint plus suisse. Dès ce moment, son horizon s'élargit : il embrasse dans ses recherches les questions d'utilité publique, d'économie sociale; en même temps il explore le pays environnant, l'ancien Evêché de Bâle, encore peu visité, et raconte sa Course de Bâle à Bienne, mêlant à sa narration des considérations humanitaires qui parurent parfois irrévérencieuses aux maîtres de ces vallées. Il fréquente les réunions de la Société helvétique, qui a joué un rôle important au siècle dernier dans l'histoire intellectuelle de la Suisse; il visite Zurich et les Petits-Cantons, noue avec les hommes les plus distingués — Lavater, Bodmer, Gessner, J. de MuUer, Hirzel — des relations précieuses qui lui permettront de devenir comme un trait d'union entre la Suisse allemande et la Suisse française. A Zoug, il fait visite au vieux général Zurlauben, qui, après avoir servi quarante-cinq ans dans l'année française, devait laisser cette minu-
1) M. Eugène Secrétan, dans la Galerie suisse.
tieuse Histoire militaire des Suisses au service de France, encore si estimée des spécialistes.
C'est ainsi que Bridel continuait d'enrichir son trésor de connaissances, de notes, d'observations de toute espèce. Il est un des premiers Suisses qui aient senti vivement et distinctement la solidarité helvétique, non point seulement au point de vue politique et de la défense mutuelle, mais au point de vue scientifique et littéraire.
Il devait pourtant revenir avec prédilection à son cher pays de Vaud : nous le retrouvons après la Révolution, en 1795, à Château-d'Oex, dans les Alpes vaudoises : il déploie un dévouement admirable lors du terrible incendie qui détruisit le bourg en 1800, et c'est grâce à son insistance que les montagnards, contrairement à l'usage alpestre, reconstruisent en pierre leurs maisons et les couvrent de tuiles, — ce qui, dans la vallée, fit donner au pasteur le surnom de tiolaré.
Bridel poiu-suit d'ailleurs son œuvre de chercheur et de conteur, explore le Valais, la Gruyère, le Gessenay, qu'il a décrits dans ses Mélanges d'un voyageur dans les Alpes, — livre si diff'érent des sobres récits de Saussure. Il aborde quelquefois aussi la haute montagne, avec Gaudin, l'auteur encore estimé de la Flore helvétique, ou avec le géologue Escher de la Lin th. C'est notre pasteur qui découvre en quelque sorte le lac Lioson, — le lac alpestre idéal, — le Val d'IUiez, tout un monde riant ou grandiose; il cause avec les habitants, apprend leur patois, déchiffre les vieilles chartes, recueille les traditions, les superstitions, les débris de poésie populaire, toutes choses qui seront si artistement mêlées à l'histoire dans les pages du Conservateur suisse, qu'on ne sait jamais bien où finit la réalité, où la part de l'imagination commence. Il faisait lui-même plus tard cet aveu ingénu : ((J'aimais deux muses : l'une était, je crois, celle de la poésie
et Tautre, celle de Thistoire; toutes deux me parlaient à la fois à Toreille, en sorte qu'écrivant je n'ai jamais pu distinguer nettement ce qui me venait de Tune et ce qui m'arrivait de l'autre. »
On a eu la pédanterie de lui reprocher cette allure médiocrement scientifique, de même qu'on a souri de son riche Glossaire du patois romariy où il a hasardé sans sourciller tant de fantastiques étymologie& celtiques. Mais les savants n'ont pas réfléchi que cet alliage de vérité et de fiction était un stage nécessaire dans notre éducation nationale; on ne pouvait faire entrer de plein saut les esprits dans les études purement historiques : il importait de les amorcer en quelque sorte, de leur dorer un peu la pilule d'érudition, de les convertir, en les charmant, au culte du passé. Aujourd'hui, notre peuple s'intéresse volontiers aux choses d'autrefois, à la vie publique et privée des ancêtres, à la conservation des monuments qu'ils ont laissés : nous avons des musées, des collections, que les dons des particuliers enrichissent, des sociétés d'histoire florissantes; les travaux du doyen Bridel ont eu plus de part à cet essor des recherches historiques que les savants travaux de nos archéologues. Il a éveillé l'amour du passé, il a popularisé le sentiment helvétique dans le pays romand, il a fait connaître la Suisse aux Suisses.
Les Etrennes hehétiennes, le Conservateur suisse, ces vastes recueils où nous puisons tous, sont une source de grande importance pour notre histoire littéraire : notices biographiques, anecdotes héroïques ou naïves, poèmes nationaux, chansons pa toises, scènes de mœurs pastorales, légendes alpestres, relations de voyage, descriptions pittoresques de sites longtemps inconnus, servant de cadre à des idylles du moyen âge, — le tout écrit avec une élégance aimable et facile, animé d'un profond sentiment religieux, plein
d'une saine et douce morale, assaisonné de grâce, de gaîté et parfois de malice, — tel est ce Conservateur, qui eût pu, pour presque tous, s'appeler le Révélateur,
Apprendre à un peuple à aimer son pays dans sa nature et dans son histoire, n'est-ce pas le rendre à lui-même, lui ouvrir les sources de la poésie ? C'est ce qu'a fait, ce qu'a voulu faire le doyen Bridel; toute sa vie d'écrivain, admirablement une, est dominée par cette pensée.
Mais n'est-il pas étrange que cet homme n'ait pu sympathiser avec ceux qui précisément secondaient son œuvre en émancipant le pays de Vaud ? Nous le voyons, en 1797, déplorer la chute des seigneurs de Berne et regretter leur tutelle. Le coup d'oeil du poète et du patriote manquait ici de clairvoyance, d'étendue ; il avait, comme l'explique M. Rambert, (( un certain idéal patilarcal que les révolutions dérangeaient fort. » « Son cœur, a dit encore son biographe Vulliemin, était à la vieille Suisse, idéalisée dans son imagination; la révolution, qui venait de renverser cette idole, devint à ses yeux le génie du mal. » Son amertume s'accrut encore à la vue des bouleversements dont la Suisse était le théâtre. Il se soulageait par des épigrammes. On a cité cent fois celle que lui a inspirée le fameux Rapinat, cet agent français sm*nommé le « Verres de la Suisse » :
La pauvre Suisse qu'on ruine Voudrait bien que Ton décidât Si Hapinat vient de rapine, Ou rapine de Rapinat.
Ce qu'on a oublié, ajoute Juste Olivier, et ce qui est incroyable, mais vrai, c'est que le secrétaire de Rapinat s'appelait Forfait, et son adjoint Grugeon,
La paroisse de Bridel fut la dernière du pays de Vaud où fut planté l'arbre de liberté. Par un contraste bizan'e, Bridel devint, en 1805, pasteur de Mon-
treux, dont les habitants avaient les premiers salué avec enthousiasme la révolution vaudoise.
Il était destiné k voir encore la révolution de 1845; âgé de quatre-vingt-huit ans alors, il ne s'émut guère de cette secousse nouvelle ; on raconte que, lorsque le gouvernement provisoire réclama l'adhésion des membres du clergé, le spirituel vieillard répondit : « Ecrivez qu'à rage où je suis parvenu, on adhère facilement à ce qui est provisoire. » Il mourut quelques mois après.
Son séjour à Montreux n'avait pas été exempt d'orages. La gaîté du doyen ne craignait pas toujours assez le trait malicieux, qui blesse ceux qui ne savent pas en rire. Ses mordantes épigrammes contre le nouvel ordre de choses lui firent des ennemis parmi ses paroissiens ; il y eut du bruit à Montreux, le gouvernement s'en occupa-, Bridel dut comparaître à Lausanne devant des juges plus jeunes que lui, qui l'invitèrent à la prudence, — cette vertu si moderne !... Son tour d'esprit n'allait plus avec le siècle nouveau.
C'est qu'en effet la physionomie enjouée et sereine du doyen Bridel est peut-être plus compliquée qu'elle ne paraît au premier abord : il représente une époque de transition, de transformation, et par là même il offre à l'analyse un mélange d'éléments assez dissemblables. Esprit plus vif que profond, plus curieux et pétillant que philosophique, il est la fidèle image d'un temps où la patrie vaudoise, encore étrangère à la liberté, se berçait dans une molle insouciance. Il représente de plus les tendances littéraires du XVni™© siècle ; la sensiblerie de son style, l'aisance négligée de ses vers, le tendre coloris de sa morale et de sa vertu, sont bien de l'époque qui finit. D'autre part, il a un amour instinctif, très poétiquement délicat, de la nature, le penchant à la rêverie ; il célèbre avec une conviction déjà toute romantique
Le pouvoir enchanteur de la mélancolie, De ce doux sentiment qu^on ne peut définir.
Le pur XVnim® siècle ne connaît pas les sentiments (( indéfinissables. » Bridel a enfin le goût du pittoresque dans le paysage et dans l'histoire, la passion du document, des sources et de la couleur locale. Il est donc tout ensemble un initiateur et un attardé. Il se rendait bien compte de ce qui manquait à son œuvre, et qu'elle n'était qu'un acheminement, car il disait : (( J'aurai en littérature helvétique des successeurs qui vaudront mieux que moi. »
Il en eut, en eff'et ; un entre autres, qu'il a pu saluer au déclin de sa vie, et qu'il désignait dans son langage métaphorique un peu démodé : (< Si la harpe désaccordée du vieux barde du Léman valait d'être léguée, je voudrais que le chantre touchant d'Alpinula ne dédaignât pas cette chétive succession. »
Juste Olivier a entendu cet appel; chacun sait dans le pays de Vaud — ou devrait savoir — comment il y a répondu.
On raconte qu'un jeune Allemand, introduit dans un des samedis de Mm© de Charrière de Bavois, fut très surpris du spectacle qui s'offrit à ses yeux. Un des assistants jouait du violon, tandis qu'un homme d'un embonpoint remarquable errait dans le salon, semblant chercher quelque chose ou quelqu'un. Enfin le gros homme se dirigea vers un personnage à la figure digne et froide, le prit par la main et le contraignit à danser le menuet: l'assemblée riait aux éclats; l'Allemand n'y comprenait rien. Les invités venaient de se livrer à quelque jeu d'esprit et l'on était occupé
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à «payer les gages. » Gibbon — c'était le gros homme — avait été condamné à danser le menuet avec le célèbre médecin Tissot. L'année suivante, l'Allemand n'était pas encore entré dans la plaisanterie, car, dans une relation de voyage qu'il publia, il citait comme un exemple des mœurs simples de l'Helvétie le fait d'avoir vu le célèbre historien de Rome et le bienfaiteur de l'humanité <( entrelacer des danses harmonieuses et rappeler ainsi les innocents plaisirs de l'antique Arcadie. » ^
L'auteur de VAvis au peuple, qui s'oubliait rarement dans de telles mondanités, n'est pas seulement un des hommes qui ont le plus honoré leur pays ; il est un de ceux qui l'ont le- plus utilement servi. Tronchin avait été le médecin de l'Europe aristocratique; Tissot le fut aussi à son heure, mais il voulut être surtout le médecin du peuple. On peut lui appliquer cette belle parole de Villemain : « Le bienfait des lettres se montre surtout dans ces écrivains d'un esprit libre et sage, qui se servent du talent pour éclaircir et rendre populaires les vérités sociales. »
David- Auguste Tissot, né à Grancy (Vaud) en 1728, fut élevé, comme Bridel, par un oncle pasteur, qu'il accompagnait dans ses visites aux malades : sa sensibilité fut ainsi tournée de bonne heure vers les souffrances humaines. Il étudia la médecine à Montpellier, puis se fixa à Lausanne, où il fut nommé médecin des pauvres : cette place peu rétribuée convenait à son dévouement, et elle lui fournit l'occasion de constater combien de préjugés régnaient dans le peuple en matière d'hygiène et de médecine. Il se signala pendant une épidémie de petite vérole et ne tarda pas à publier son Inoculatio7i justifiée, plaidoyer énergique en faveur de la méthode déjà préconisée par Tronchin. En 1761, il donne au monde son Avis au peuple sur sa savUé; ce
1) Voir cette anecdote dans la Vie de Tisaott par M. Cb. Eynard.
livre eut en quelques années quinze éditions françaises — sans parler des contrefaçons — et fut traduit en dix-sept langues, même en arabe. Le public avait été séduit d'entrée par le ton simple et modeste de l'auteur, par l'absence de toute prétention pédante, en même temps que par la nouveauté du fond. Aujourd'hui les traités d'hygiène abondent et il y a des médecins dans presque tous nos villages : il nous est difficile de nous représenter l'état dans lequel se trouvait il y a cent trente ans la science médicale, les préjugés, les superstitions qui avaient cours dans les campagnes : « J'en ai été pénétré de douleur plusieurs fois, » s'écrie Tissot : ses entrailles s'étaient émues en faveur de ce petit peuple pour qui Viret se faisait écrivain deux siècles avant lui : (( Pendant que nous donnons nos soins à la partie la plus brillante de l'humanité dans les villes, sa moitié la plus utile périt misérablement dans les campagnes. »
Il veut donc mettre à la portée de tous, notamment des pasteurs et des instituteurs, les notions élémentaires de l'art de guérir. Il décrit les maladies aiguës, en indique les symptômes caractéristiques et la manière de les traiter. Il le fait en un style coulant, animé, toujours limpide, relevé parfois d'un trait heureux. Il dira par exemple : (( Plus on aime un malade, plus on veut le faire manger: c'est l'assassiner par tendresse. »
Le caractère essentiellement populaire et vaudois de l'ouvrage ne l'empêcha pas d'être apprécié au loin par l'élite du public et par les savants; il opéra une petite révolution dans les idées régnantes, selon lesquelles les notions médicales étaient encore un sanctuaire mystérieux, interdit aux regards profanes. On ne saura jamais tout le bien qu'a fait VAvis, jusqu'où s'est étendue son action. Lamartine raconte dans ses Confidences que sa mère suivait les conseils de Tissot
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dans les soins qu'elle donnait à ses paysans; la reine de Suède n'acceptait une ordonnance de son médecin que s'il pouvait s'appuyer sur l'autorité de Tissot
Les relations du docteur avec Rousseau remontent à cet ouvrage : elles demeurèrent cordiales jusqu'à la mort du philosophe, qui inspirait à Tissot une vive admiration, mêlée sans doute à la fin de beaucoup de pitié. Tis§ot avait une âme religieuse, et, comme l'a dit Vinet, (( toute âme à qui Voltaire ne suffisait pas était tributaire-née de J.-J. Rousseau. » Ils avaient un ami commun, cet excellent prince de Wurtemberg qui était venu se fixer à Lausanne pour être plus près de son médecin favori, et à qui Rousseau écrivait, à propos d'une demande de conseil sur l'éducation de ses enfants : « Si j'avais le malheur d'être né prince... »
Le roi de Pologne chercha en vain à attirer Tissot à sa cour; appelé plus tard par le roi de Hanovre, il lui envoya à sa place son ami le médecin Zimmermann K Le gouvernement bernois, sollicité par Haller, reconnut cet attachement au pays en nommant Tissot professeur honoraire à l'Académie de Lausanne. Sa réputation attirait une si grande quantité d'étrangers, que les hôtels ne suffisaient plus à les loger et que beaucoup s'établirent dans les campagnes des environs de la ville. U Essai sur les maladies des gens du monde (1770) avait accru encore la renommée du médecin: c'est un traité de morale autant qu'un traité d'hygiène ; l'auteur dépeint dans un parallèle frappant la vie des laboureurs et celle des gens du monde, et montre que cette dernière, en violant sans cesse les règles de la nature et du sens commun, est une source de maux de toute espèce. Non point qu'il prêche, à l'instar de Rousseau, le retour à la vie primitive : il n'hésite pas à préférer, au contraire, l'existence des
1) L*auteur bien connu de la Solitude^ de l'Orgueil fiational et d'autres ouvra* ges. Voir sur cette flgure originale la Galerie suisse, tome II.
villes, car la société et la culture de Tesprit augmentent notre somme de bonheur : « Si Thomme du monde est moins heureux que l'homme des champs, c'est par sa faute : il devrait naturellement Têtre davantage ; mais il est si maladroit, qu'il a construit l'édifice de ses plaisirs de façon qu'il est devenu la fabrique de ses peines. »
Dans sa leçon d'installation à l'Académie, Tissot avait traité De la santé des gens de lettres. Ce petit écrit, égayé d'exemples et d'anecdotes, montre avec une lamentable évidence que le travail de cabinet expose ces pauvres faiseurs de livres à des dangers particulièrement graves et leur commande une hygiène toute spéciale. Plein de choses encore actuelles, ce traité a été réimprimé il y a trente ans. Il est bon à relire aujourd'hui. Qui ignore, par exemple, les ravages que fait le thé, cette boisson spleenique, la complice du pessimisme littéraire ? Tel était déjà l'avis de Tissot :
« Ces théières pleines d'eau chaude, que je trouve sur leurs tables, me rappellent la boîte de Pandore, d'où tous les maux sortent, — avec cette différence qu'elles ne laissent pas même l'espérance, mais, au contraire, en propageant l'hypocondrie, elles répandent la tristesse et le désespoir. :»
On raconte que pendant un séjour que Tissot fit à Paris en 1 779, les visiteurs étaient si nombreux qu'il se produisait des embarras de voitures devant son logis, rue des Petits-Augustins. Bientôt après, l'empereur Joseph II l'appelait à l'Université de Pavie, où il enseigna deux ans avec un succès qui y attira de nombreux étrangers. Lorsqu'il repartit pour Lausanne, ses disciples érigèrent un monument pour consacrer son souvenir et publièrent en son honneur un recueil de vers en français, en italien, en anglais, en grec et en latin. Voilà qui ressemble bien à de la gloire ! Mais plusieurs épreuves en furent comme la rançon. La
Révolution ne contribua pas à rattacher Tissot à Texistence : pas plus que Bridel, il ne sut applaudir au réveil de l'esprit de liberté, qu'il considérait comme l'esprit de révolte. Sa santé déclinait rapidement; il mourut en 1797, après avoir traversé les souffrances les plus cruelles.
Tissot avait entretenu des rapports d'amitié avec Bonnet et Albert de Haller : sa correspondance avec ce dernier est d'un vif intérêt ; les dernières lignes qu'ait écrites l'illustre Bernois étaient adressées à son ami de Lausanne. Parmi ses correspondants alors moins célèbres, il en est un qui devait le devenir un jour : c'était un jeune officier d'artillerie de Douai, en congé à Ajaccio, qui, en 1787, demandait au médecin une consultation en faveur de son oncle, archidiacre, atteint de la goutte. L'orthographe et le style de la lettre sont également fantaisistes : a S'il asseie de remuer les genoux, des douleus égus lui font cesser son accion... » Cela est signé Bnonapartej officier au régiment de la Fère,
Ce rapide tableau de la société vaudoise à la fin du XVnime siècle serait incomplet si nous n'y réservions une place pour les Bernois qui jouèrent à cette époque un rôle dans notre vie intellectuelle et sociale. Il faut en convenir : le gouvernement de Berne a eu la main lourde pour le canton de Vaud, mais il ne l'avait pas toujours malheureuse dans le choix de ses baillis. Quelques-uns, les Haller, les Bonstetten, les Sinner, lesXerber, représentaient l'élite de leur pays. Ils ont écrit dans notre langue avec une aisance et parfois une distinction dont Murait nous avait donné déjà un
remarquable exemple. Berne a même produit des poésies françaises. Je ne parle pas de celles du conspirateur Henzi, qui publiait en 1747, sous le titre de Messagerie du Pinde, d'assez méchants petits vers. Mais qui soupçonnerait une muse bernoise capable de tourner des vers français aussi élégants que ceux de Lerber ? Jurisconsulte et auteur d'un code civil, il a chanté, dans son petit poème la Vue d'Anet, le lac de Neuchâtel et la rivière dormante qui en sort :
Dans le sein da vallon, au pied de ces montagnes,
Je vois couler la Thièle à travers les roseaux. «>
Rivière tranquille et chérfb,
Que j'aime à suivre tes détours î Ton eau silencieuse, en son paisible cours^ Présente à mon esprit l'image de la vie : Elle semble immobile et s'écoule toujours.
Sainte-Beuve trouve ces vers dignes de Chaulieu: ne pourraient-ils pas être de Fontanes aussi ? N'ont-ils pas quelque chose de sa grâce rêveuse et de son élégante mélancolie ?
L'abbé Raynal, — à qui Ton ne reconnaîtrait plus aujourd'hui, même chez nous, le droit de se montrer sévère pour le style d'autrui — Tabbé Raynal n'admettait pas qu'un Bernois pût écrire correctement notre langue. Il était venu en Suisse en 1 780, après la condamnation de son Histoire philosophique et politique des deux Indes, et s'était fixé à Neuchâtel. Non loin de là, en terre bernoise, vivait un bailli qui était en même temps un archéologue et un bibliophile, J.-R. de Sinner, seigneur de Ballaigue, auteur du Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale (1781) et d'une traduction française fort estimée des satires de Perse. Apprenant un jour que l'illustre abbé devait passer dans le voisinage, Sinner alla le voir à l'auberge où il relayait et, sans se faire connaître, lui présenta son ouvrage. Je voudrais citer le récit de cette entrevue,
338 CHAPITRE YIII
spirituellement dramatisée par M. Félix Bovet K L'abbé, feuilletant les volumes de Técrivain bernois^ le désabusa cruellement sur la valeur de son style, et Sinner, blessé au cœur, renonça à publier la troisième partie de son Voyage y qui devait contenir un article sur Berne. Il est probable que des considérations de prudence l'engagèrent aussi à garder son manuscrit en portefeuille.
L'ouvrage de Sinner mérite mieux que le mépris de Tabbé Raynal : je soupçonne même qu'il a plus de lecteurs aujourd'hui — bien qu'il n'en ait guère — que V Histoire philosophique des deux Indes. C'est une suite d'observations très instructives sur les mœurs, l'état des lettres et des arts, les bibliothèques, les collections,, les antiquités de nos villes, une description, agréable dans son exactitude, de l'Evêché de Bâle, de Neuchâtel, du pays de Vaud, du Valais et de Genève. On chercherait vainement ailleurs sur ce sujet complexe un ensemble aussi riche de renseignements aussi va-^ ries et sûrs : c'est la Suisse occidentale d'il y a un siècle, vue par un esprit libre, sensé, rendu tolérant par l'étude, à la fois ami du passé et ami du progrès. La lecture du Voyage de Sinner serait le complément nécessaire ou plutôt l'introduction naturelle de l'histoire que nous essayons d'écrire ici.
Dans le troisième volume, demeuré inédit, l'auteur se livrait à des critiques, d'ailleurs assez inoflfensives,. contre l'immobilisme du gouvernement bernois. Il lui rend cependant cette justice qu'il essaya de patronner quelques idées nouvelles, et de les diriger, puisqu'il ne pouvait les empêcher de naître. C'est ainsi que leurs. Excellences permirent la fondation de la Société économique y née en 1759, et dont Albert de Haller fut longtemps le président. Cette association d'hommes, préoccupés du bien public a exercé une action qui
1) Berne au XVIIl** siècle. Revue suisse 1K)3.
n'est point à méconnaître, en ouvrant des concours et en distribuant des prix aux meilleurs mémoires sur des questions de statistique, d'histoire, d'économie politique. Des sociétés similaires se fondèrent à Lausanne sous la présidence de Seigneux de Correvon, à Vevey, sous celle du doyen Muret, à Yverdon, à Nyon, à Morges, à Payerne, sous la direction des baillis; elles créèrent ou développèrent les bibliothèques locales, répandirent le goût des études utiles et ce don d'exposition claire et pratique dont nous ne sommes pas dépourvus, dit-on.
L'aimable société vaudoise au sein de laquelle nous venons de nous attarder devait ressentir vivement le contre-coup de la Révolution. Gibbon, conservateur par essence, bien qu'il eût écrit des choses assez hardies sur le gouvernement du pays de Vaud par les Bernois, se rejeta de leur côté aux premiers grondements du tonnerre :
K Depuift deux oa trois ans, écrit-il, les troubles de France obscurcissent notre tranquillité... Le voisinage, les mœurs, la langue, ont attiré à Lausanne un essaim d'émigrés des deux sexes, échappés à la ruine publique, et nos étroites habitations à la ville et à la campagne sont à présent occupées par les premiers noms et les plus qualifiés de la monarchie disparue... Quant à moi, le premier coup d'un tambour de rébellion sera le signal immédiat de mon départ. ^
Déjà mal portant. Gibbon quitta Lausanne pour se rendre auprès de son ami lord Sheffield, qui venait de perdre sa femme ; il mourut quelques semaines après, en janvier 1794. Vingt ans plus tard, un grand poète anglais, lord Byron, qui devait à son tour s'éprendre de nos rivages, venait faire un pèlerinage à la demeure de son compatriote, cueillir une branche de son acacia, une rose de son jardin, et constatait que le souvenir de Gibbon était resté cher à ses anciens amis. Les Vaudois ont toujours eu le cœur fidèle.
Bientôt la révolution redoutée par Gibbon allait éclater dans la paisible contrée où il avait passé d'heureux jours. Avant d'assister à ces événements, nous devons faire pour Neuchâtel ce que nous venons de faire pour Lausanne, et chercher à y surprendre réveil de Tesprit littéraire.
MADAME DE CHARRIËRE ET LES NEUCHATELOIS
Jeunesse de >!"• de Charrière. — Benjamin Constant à Colombier. — Les Lettres neuchâteloises. — M™« de Charrière et M"* de Staël. — Amis et voisins : César dlvernois, Isabelle de Gélieu, etc. — Les émigrés. — Caliste. — La Société typographique. — Le Journal helvétique et le grand Chaillet.
Hollandaise par la naissance, suisse par son mariage, française par Tesprit, voilà ce qu'on peut dire de plus clair pour fixer la nationalité de Mme de Charrière.
Née en 1740, à Utrecht, d'une ancienne et noble famille de la province, Isabelle- Agnès-Elisabeth van Tuyll van Serooskerken van Zuylen eut dès sa première enfance une gouvernante genevoise, et passa même quelque temps en pension à Genève. Esprit curieux, actif, elle se trouvait un peu dépaysée dans son milieu hollandais : « Ici Ton est vif tout seul, » écritelle à un officier vaudois au service de Hollande, Constant d'Hermenches, dont elle a fait le confident de ses années de jeunesse. Durant les longues saisons passées au château de Zuylen, à une lieue d'Utrecht, elle s'ennuie à périr : a Et en attendant le mariage, item il faut vivre. » Le plus parfait naturel, l'horreur
de raffectation sous toutes ses formes, un esprit admirablement droit et juste, dédaigneux des opinions toutes faites, épris avant tout de simplicité et de clarté, tels sont les traits saillants de son caractère : (( Je n'ai point de systèmes, écrit-elle; ils ne servent qu'à égarer méthodiquement. » De bonne heure, elle a examiné la religion traditionnelle, et s'est arrêtée à (( un scepticisme fort humble et assez tranquille. » Les classiques français, au nombre desquels elle mettrait volontiers Mme de LaFayette, Le Sage et Voltaire, lui fournissent Taliment de son esprit; elle lit couramment dans l'original Tacite, Salluste et Cicéron; elle adore les mathématiques, dont les vérités évidentes la consolent des obscurités de la religion.
A vingt-trois ans, elle débute dans les lettres par un conte anonyme, le NoUe, qui n'est qu'une vive satire de la haute société de son pays, et où elle répond à la question : a Qu'est-ce que la naissance ? — C'est le droit de chasser. » La rumeur publique l'accusa du méfait, et dès ce moment elle passa, dans les salons d'Utrecht et de La Haye, pour un dangereux esprit. Aussi son établissement fut-il un grave sujet de préoccupations pour ses parents. Divers partis lui furent proposés, et pendant plusieurs années les prétendants défilèrent devant elle. Le plus sérieux fut le marquis de Bellegarde, de Chambéry, officier aux gardes du stathouder. Elle avait du goût pour lui, mais ne voulut pas prendre l'engagement d'élever ses enfants dans la religion catholique. Il fut aussi question du comte d'Anhalt, du prince de Wittgenstein, de lord Wemyss; enfin surgit M. de Charrière, gentilhomme vaudois sans fortune, qui avait été précepteur dans U famille de Tuyll, et qu'Isabelle crut aimer assez pour lui donner la préférence. Sous un extérieur froid et un peu gauche, le fiancé, qui n'était plus un jouvenceau, cachait l'élévation du caractère et la cul-
ture de Tesprit. Le mariage eut lieu au commencement de 1771. Isabelle avait trente et un ans: «Je «uis mariée depuis onze jours, écrit-elle à son frère; je viens de les compter sur mes doigts. Sur ces onze jours nous n'en avons boudé que deux. » La main de M. de Charrier e ajoute : (( Heureusement, tout le tort a été de mon côté. »
Après un séjour à Paris, où elle revît son ami, le peintre Latour, qui avait fait son portrait à Utrecbt, «t où elle fit faire son buste par Houdon, elle vint s'établir avec M. de Charrière à Colombier, dans l'ancienne demeure de Béat de Murait. ^
A Neuchâtel, un sentiment de lassitude, une sorte de torpeur, avait succédé aux vives querelles que nous avons racontées :
« Où trouver dans ce pays quelque enthousiasme ? écrivait M°** de Charrière... L'imagination se dessèche. En fait de htté- Tature, hors M. DuPeyrou 2, à qui je parle quelquefois de Rousseau, et qui dicte presque tous les jours à son valet de chambre un billet pour moi, et à qui j'écris aussi presque tous les jours, il n'y a personne que je puisse occuper un quart d'heure de suite de ce qui m'intéresserait le plus vivement. Quand il s'agirait d'un livre comme V Esprit des lois, personne n'y prendrait garde qu'en passant. Le trUrilhy l'impériale, les nouvelles de France, absorbent tout. D
Le désir de se distraire lui fit écrire les Lettres neuc'hâteloises. Sur le fond de notre vie locale, peinte avec une finesse toute hollandaise, se détache une histoire d'amour, petit chef-d'œuvre de pathétique discret et souriant*. Un jeune étranger, qui fait son apprentissage dans une maison de commerce de Neuchâtel, a rencontré M^e de la Prise au concert : leurs deux cœurs se sont comme reconnus. Mais Henri a fait
1) Voir chapitre V, page 211.
2) L'intime ami de Rousseau et l'héritier de ses papiers.
3) Voir l'analyse et les copieuses citations de Sainte-Beuve (Portraits de femmes}.
dans la rue une autre rencontre, celle de Juliane, petite couturière assez délurée, qu'il a eu le grand tort de revoir. Mal en a pris à tous deux... Un jour que la pauvre Juliane travaille chez Mil© de la Prise, son secret lui pèse si fort qu'elle éclate en pleurs et confesse sa douloureuse situation à la jeune demoiselle. Celle-ci prend alors une résolution héroïque : elle parlera elle-même au coupable. Pâle, grave, presque solennelle, soutenue par le sentiment d'un noble devoir, elle aborde Henri en plein bal et l'instruit du malheur de Juliane.
La scène est admirable — c'est Sainte-Beuve qui la qualifie ainsi — et il ajoute « profondément touchante, et réelle et chaste. » Ce qui en fait le charme, c'est que l'héroïne aime Henri malgré sa faute et qu'elle se sent aimée ; les remords du jeune homme, mêlés au désir de se justifier un peu — car Juliane est en réalité plus coupable que lui; — son désir de conserver l'estime de celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer; puis la tendresse de M^e de la Prise, qui perce sous la pudique réserve de sa parole, — tout cela est peint avec les plus exquises nuances. Lorsque Henri est brusquement rappelé dans son pays, M^e de la Prise lui promet de s'occuper de Juliane et de pourvoir à tout de la part du jeune homme... Là s'arrête l'histoire, que l'imagination du lecteur est libre de poursuivre à son gré; il y a des romans qu'on n'achève bien qu'en ne les dénouant pas.
La vie neuchâteloise, qui sert de cadre à cette aventure de cœur, a inspiré à Mme de Charrière quelques-unes de ses pages les plus piquantes : tour à tour elle décrit avec une verve malicieuse un concert, un bal de société, un grand dîner, les vendanges, une veillée dans l'intérieur d'une famille bourgeoise, et croque au passage quelques types d'originaux. La liberté qui règne entre jeunes gens des deux sexes lui
fournit des situations heureuses, qu'elle traite d'une main délicate et légère.
Les Neuchâtelois accueillirent fort mal le petit livre, où chacun prétendait se reconnaître : « Cela devait être, et je n'y avais pas pensé, disait l'auteur. Quand on peint de fantaisie, mais avec vérité, un troupeau de moutons, chaque mouton y trouve son portrait. » Heureusement, il y eut un homme d'esprit pour prendre la défense des Lettres. C'était le pasteur Chaillet, rédacteur du Journal helvétique^ grand ami de l'auteur. Humilié de la ridicule colère de ses compatriotes, il écrivit un article étincelant, où on lit entre autres ceci :
<c J'aime l'idée de faire des Lettres muchâteloises^ je veux dire de fixer le lieu de la scène, d'y approprier si bien tout oe qu'on dit que Ton se reconnaisse à chaque page... Elle est très heureuse et même féconde cette idée ; je voudrais l'avoir eue, j'en suis jaloux... Parlons de la méchanceté des Lettres neiichâteloises. De leur méchanceté !... Eh I c'est une critique bienveillante, qui ne tombe que sur des choses légères... On y dit, il est vrai, que nous n'avons pas trop de lumières, que nous ne connaissons guère les grandes passions... Mais, par hasard, 7 prétendrionsnous ?... On rit un peu de notre train de vendange, de nos conversations sur la veniêy de ce que le même nom est commun à un conseiller d'Etat et à un pâtissier : on en rit, mais sans humeur, sans âcreté, sans aigreur. Pourquoi cela nous fâche-t-il ? Quel tort cela nous fait-il .''...
...< Quand on a de l'esprit, de la vivacité, de la franchise, de la gaité, et je ne sais quel courage ; quand avec cela on se sent bien disposé à l'égard de ceux dont on parle, on croit pouvoir se laisser aller à dire tout ce qu'on pense. On se trompe ; avec ce caractère, on passera presque toujours pour méchant. Aussi, quand on me dit que quelqu'un est méchant, je n'en crois rien pour l'ordinaire, et cela me donne plutôt bonne opinion de son esprit, de l'énergie et de la vérité de son caractère, que mauvaise opinion de son cœur.
... « Un petit conte pour finir. J'ai lu quelque part qu'un Anglais ayant écrit sur le gouvernement du Danemark, l'ambassadeur danois reçut ordre de demander que l'indiscret écrivain lui
fût livré : « Je n'ai pas ce pouvoir, répondit Georges II, mais je <r voas promets de dire cela à Tautear : il pourra faire usage de ce <E trait dans une seconde édition. i> Mes chers compatriotes ! ne nous mettons pas en colère à la danoise. i>
Quelques lecteurs qui pensaient comme Chaillet se groupèrent autour de Tauteur des Lettres et formèrent un petit cercle d'élite, qu'elle se plut à instruire et à former. Mais elle jugea sage de mettre pour un temps quelque espace entre elle et les Neuchâtelois, et après avoir publié les Lettres de Lausanne, elle partit pour Paris avec M. de Charrière. Sainte-Beuve, qui ignorait ce voyage, s'est demandé si elle avait jamais vu Paris : (( Peu importe, dit-il, puisqu'elle en était. » Elle y fut pour la seconde fois en 1786, fréquenta le salon de Mme Necker, y rencontra Thomas, Suard, Chamfort, Raynal, tout ce monde académique et encyclopédique au sein duquel a grandi Mme de Staël. A l'hôtel même où elle était descendue, elle fit la connaissance d'un grand jeune homme blond appelé Benjamin Constant. Ses airs de gamin désabusé excitèrent l'intérêt de Mme de Charrière qui, à son tour, le charma par l'originale vivacité et le détachement de son esprit.
Au lieu de regagner la maison paternelle où il est attendu. Benjamin s'enfuit en Angleterre, y mène pendant quelque temps une vie errante, écrivant à chaque étape à son amie de Colombier des lettres tantôt désespérées, tantôt bouffonnes, où se peint l'âme déséquilibrée d'un adolescent qui ne croit à rien, surtout pas à lui-même. Offensés de son équipée, ses parents l'envoyèrent à Brunswick pour y occuper un poste de gentilhomme auprès du grand-duc. Avant son départ, Benjamin voulut revoir son amie de Colombier \ il y arriva, « pauvre pigeon blessé, » un soii' d'octobre 1787, et y passa deux mois. Il méditait déjà alors son grand ouvrage sur la Religion et en ébauchait des chapitres sur des cartes à jouer... Cette sai-
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son de Colombier, temps de repos, de lectures, de causeries aimables avec ses hôtes, de discussions animées avec le pasteur Chaillet, cette heureuse saison laissa à Benjamin un ineffaçable souvenir; il écrivait à Tamie qu'il venait de quitter :
c A celle qai a créé Calisis, et qui lai ressemble, à la plus spirituelle et pourtant à la plus simple et à la plus sensible des femmes, à la plus tendre, à la plus vraie, à la plus constante des amies, salut et bonheur !... C'est vous qui m'avez rendu le courage. Vous m'avez fait connaître les deux plus doux sentiments du cœur humain, la reconnaissance et l'amitié... Vous avez repeuplé de désirs et d'espérances un monde qui depuis longtemps n'était pour moi qu'un désert... Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours : Il y a un Colombier dans le monde I »
Benjamin épousa une jeune personne attachée à la cour de Brunswick; on sait qu'un divorce mit fin bientôt à cette déplorable union. L'époux délivré se réfugia auprès de M^^© de Charrière, et fit à Colombier plusieurs séjours jusqu'au moment où il rencontra Mm» de Staël. La femme de vingt-neuf ans devait l'emporter sur celle pour qui la cinquantaine avait déjà sonné. Une influence plus jeune et plus puissante allait s'emparer de cet esprit flottant, malade, et lui donner un instant l'illusion d'une foi qu'il n'avait plus, d'une jeunesse qu'il n'avait jamais eue.
Mme de Staël et Mm» de Charrière se connaissaient depuis le séjour que la seconde avait fait à Paris en 1786; leurs aimables relations continuèrent lorsque M. Necker revint en Suisse en 1792. « C'est en Hollande, à ce que je crois, qu'on apprend le mieux notre langue, » écrivait Mme de Staël à l'auteur de Caliste. «Vous êtes bonne comme la vraie supériorité,» lui disait-elle encore. Mme de Charrière était moins expansive; en réalité, elle n'avait pas de sympathie pour (d'ambassadrice»; elle admirait comme tout le
monde sa merveilleuse parole : (( Je ne me souviens pas d'avoir entendu parler aussi bien... » — mais elle trouvait le style de ses premiers ouvrages emphatique et plein de pathos : « Je voudrais voir Bossuet et Fénelon lire cela!... Je lui pardonne d'être de son siècle, mais je ne puis m'en mettre; je déteste cette affectation. »
Corinne avait le mystérieux attrait du génie : Constant n'y résista pas, et quand il reparut à Colombier, il n'était plus le Benjamin d'autrefois :
<c Je le trouve très changé, écrit son ancienne amie... Sa carrière moitié politique, moitié amoureuse, n'est plus en possession de m'intéi*e88er. Nous n'avons ri ensemble de rien, sinon de nous-mêmes, ou plutôt Tun de Tautre... D'ailleurs les Necker, les Staël, étaient d'autant d'arches saintes auxquelles il ne fallait pas toucher. C'est dommage pour moi que cette rupture! Pour lui, qui est plus jeune et qui a besoin sans doute de mouvement et de variété, il peut mettre beaucoup de choses à la place, et M"* de Staël, remplie d'esprit et de desseins, liée ou en différend avec la terre entière, lui vaut beaucoup mieux que moi. »
Constant, de plus en plus sous le charme, a la cruauté d'adresser à M^© de Charrière l'éloge enthousiaste de sa nouvelle amie : (( C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu do tout l'univers... Vous savez quelle a été la première... Enfin, c'est un être à part, un être supérieur, tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle... »
L'esprit ne sufHt pas à tout : Mme de Charrière ne sut pas cacher son dépit, et laissa dès lors éclater en toute occurrence son aversion pour Mm© de Staël et les siens. Mais avec quelle verve incisive ! A propos d'une brochure de Mme Necker, elle s'écrie — non sans justesse : « Ils ont tellement monopolisé l'amphigouri dans cette famille, que je suis surprise qu'on en trouve encore chez d'autres. Mais ces autres ne sont que de petits marchands détaillants; ils ont, eux, les
fabriques et les magasins. » — Et lorsque enfin Benjamin Constant est emporté dans Torbite de Tastre nouveau : (( Elle est partie, et son sigisbée aussi. Je souhaite qu'aucun mal n'arrive à aucun des cheveux dorés de Tun, à aucun des crins noirâtres de l'autre: mais quelques petites humiliations pour la célèbre fille de M. Necker ne me déplairaient pas. »
Si Mme de Charrier e avait pu lire, dans le journal intime de Benjamin Constant, le récit des jours orageux de Coppet, elle se fût trouvée suflBsamment vengée.
L'auteur d'Adolphe s'est souvenu, dans ce petit roman, de son amie de Colombier; on la reconnaît dans cette femme «dont l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien, » qui n'avait « que son esprit pour toute ressource et analysait tout avec son esprit. » — Faut-il admettre avec Sainte-Beuve que Mme de Charrière ait exercé sur Constant une influence fâcheuse et desséchante? — Certes, l'esprit très désabusé de cette femme pouvait n'être pas toujours bienfaisant; mais quand il la connut. Constant était un Chérubin déjà bien endommagé, et le scepticisme de son amie ne trouva pas grand'chose à ravager dans cette âme flétrie. L'eût-elle guéri croyante ? J'ose en douter, puisque le génie enthousiaste de Mm® de Staël n'y put réussir.
En apprenant la mort de Mme de Charrière, Constant écrivait à sa tante Mme de Nassau :
me
« Si, comme je pense, on se retrouve dans Taatre monde, M de Charrière est une des personnes que j'y chercherai avec le plus d'empressement... C'était une personne de l'esprit le plus étendu que j'aie jamais rencontré. Comme cet esprit allait toujours droit son chemip, il passait sur le ventre à bien des choses, mais il avait le grand mérite d'être exempt de toute affectation, d'exister pour lui-même et par lui-même, sans se dénaturer pour plaire aux
spectateurs, de sorte quMl y avait toujoura au fond de la vérité et du naturel... Je mets le temps que j'ai passé avec elle parmi deux ou trois époques de ma vie que je regretterai toujours. »
Sainte-Beuve a curieusement noté le moment où Benjamin s'affranchit de Tinfluence de Colombier pour se livrer à celle de Coppet. Mm© de Charrière représente le XVnime siècle, avec son esprit de scepticisme et d'analyse, avec sa vivacité piquante, avec son ironie enjouée et légère, avec la netteté de sa prose un peu sèche : elle incarne l'époque qui finit. Mme de Staël, c'est le XlXnie siècle à son aurore, avec ses élans enthousiastes, sa chaleur d'âme, ses ambitions généreuses, avec son style moins précis, mais plus vibrant, avec son imagination retrempée dans les littératures étrangères ; c'est la rêverie, c'est l'exotisme, c'est le romantisme, c'est tout ce que M^© de Charrière ne pouvait ni goûter, ni comprendre. A cette heure décisive de sa vie. Benjamin Constant, qui personnifie la génération jetée entre les deux siècles, rompit avec celle qui incarnait l'aimable esprit du passé, et se toiu'na, croyant y trouver le salut, vers le génie cordial et puissant de l'avenir.
Mme de Charrière avait à Neuchâtel quelques amis éprouvés, au premier rang desquels nous rencontrons DuPeyrou, son a aristarque sévère » et son plus fidèle correspondant : esprit juste, cœur généreux, parfait galant homme, avec qui Rousseau lui-même n'avait pas réussi à se brouiller. Mme de Charrière l'aida à rédiger les éclaircissements pour son édition des Confessions. Elle correspondait alors activement avec le baron de Chambrier d'Oleyres, ambassadeur de Prusse à Turin, membre de l'Académie de Berlin, auteur de mémoires historiques d'une sérieuse valeur. J'ai sous les yeux sa correspondance inédite avec Mme de Char-
jjme DE CHARRIKRE ET LES NEUGHATELOIS 351
rière : celle-ci cherche à obtenir, par Tentremise du diplomate, les portraits de différents personnages de Turin que Rousseau nomme dans les Confessions^ afin d'en orner cet ouvrage. Chambrier répond que ces personnages répugnent à voir leur image figurer dans les mémoires de leur ancien laquais : « J'ajouterai, dit-il malicieusement, qu'on ne lit ici les Confessions qu'en s'en confessant à son confesseur. » Un fait plus curieux : Mme de Charrier e chargea l'ambassadeur de rechercher la trace de la malheureuse fille accusée jadis par Rousseau du vol du fameux ruban qu'il avait lui-même dérobé : DuPeyrou espérait pouvoir réparer tardivement les torts de Jean- Jacques envers la pauvre Marion ; mais les actives recherches du baron de Chambrier demeurèrent sans succès.
César d'Ivernois, maire de Colombier, fut une des plus agréables relations de Mme de Charrière. Poète à la façon des Gresset et des Andrieux, d'Ivernois était un homme d'un caractère sûr et d'infiniment d'esprit. Il avait un petit calepin, son Vade mecum, auquel il confiait ses pensées. J'y cueille cette boutade : ce Parler, lire, penser,... trois choses que l'on n'enseigne point au collège de Neuchâtel. » Il dit encore : « Celui qui s'écoute parler n'entend qu'un sot. » Enfin, ce mot comique et profond : a L'espérance d'une meilleure vie ne garantit personne de la crainte de la mort; mais elle nous fait merveilleusement prendre notre parti de celle du prochain. » — Les petits poèmes de d'Ivernois sont, ou peu s'en faut, notre première poésie vraiment indigène, neuchâteloise par l'inspiration, mais bien française par le ton ; à ce double point de vue il a subi l'influence directe de Mme de Charrière. On a souvent cité, et avec raison, le morceau que voici :
Déjà novembre a prolongé les nuits, Chaiimont blanchit et Thiver nous assiège ;
Bientôt nos ceps, dépouillés de lears f ruits.
Vont se courber sous des amas de neige.
Sortant enfin de son obscur cellier,
De vendangeur devenu petit-maître,
Chacun de nous au grand jour va paraître :
De six à neuf on nous verra briller
Dans ces grands thés que nous nommons soirées ;
Cercles nombreux rassemblés par devoir.
Où se rendront cent femmes bien parées,
Pour se montrer, bien plus que pour se voir...
Le conte du Mari consolé est amusant et vif comme un conte de Gresset ; la Promenade à Voëns renferme des vers d'un tour facile et piquant. Le poète excellait à rimer le madrigal, le rondeau, l'impromptu, et toutes ces gentillesses auxquelles nos grand'mères avaient le loisir de se délecter. Il fut l'incarnation neuchâteloise du XVIIIme siècle littéraire : le romantisme le trouva récalcitrant ; il en était resté à Parny et ne fit grâce qu'au Lac de Lamartine, qu'il a copié dans son Vade mectini, après des vers de Voiture, de Voltaire et d'autres poètes du temps passé.
La fille du pasteur de Colombier fut une des amies de la vieillesse de Mm© de Charrière : Isabelle de Gélieu était née en 1779. Elle avait quinze à seize ans, elle était dans tout l'éclat de sa beauté, au moment où les émigrés, si nombreux dans notre pays, animaient la retraite de Colombier. Ce milieu élégant donna à Mlle de Gélieu des qualités brillantes, sans lui enlever rien du sérieux précoce de son esprit. Un capitaine de vaisseau âgé de cinquante ans, M. de Saint- Aulaire, s'éprit d'elle et demanda sa main sans succès. Puis un jeune Bâlois à qui elle enseignait le français prit feu à son tour, mais non sans crier gare : remarquant son trouble, elle lui dit : « Mais qu'avez-vous donc ? — Je prie le bon Dieu de me préserver de vous. — Et comment ? — J'ai promis à ma mère de ne pas devenir amoureux, et je sens, en vous voyant, que je ne puis m'en défendre. » — Isabelle finît par épouser un pas-
M™*^ DE CHAHRIÊRE ET LES NEUCHATELOIS 353
teur du Jura bernois, M. Morel. Le souvenir du doyen Morel, de Corgémont, est demeuré en vénération dans la contrée, où il a déployé Tactivité féconde de son esprit ouvert à toutes les idées utiles et généreuses. Bien qu'il fût moins écrivain qu'homme d'action, il a publié en 18 11 une bonne Histoire du ci-devant Evêché de Bâle. Les soins et les soucis d'une famille nombreuse n'empêchèrent pas Mm© Morel de donner aux lettres une part de sa vie. On a d'elle une traduction en vers de plusieurs ballades de Schiller, et de gracieuses poésies fugitives; elle avait, avant son mariage, écrit en collaboration avec Mme de Charrière Nature et Art, imité de miss Inchbald, et Louise et Albert, petit roman qui renferme quelques pages assez originales. Mme Morel de Gélieu, qui mourut en 1834, n laissé le souvenir d'une femme extrêmement distinguée par la culture étendue et solide de son esprit, par ses vertus domestiques et l'élévation de son caractère.
Tout près de Colombier, dans le petit village de Bôle, vivait un couple étrange qu'y avait attiré le voisinage de M>»e de Charrière. C'étaient Huber et sa femme. Raconterons-nous leur roman ? — Mme Huber était fille du célèbre philologue Heyne, de Gœttingue; elle avait épousé Georges Forster, l'ancien compagnon de Cook. Tandis qu'il défendait à Paris, comme député du nouveau département du Rhin, ses principes révolutionnaires, Mme Forster sa femme partit un beau jour avec un homme de lettres, Huber, fils du traducteur de Gessner. Ils errèrent de ville en ville. Avant sa mort, Forster se réconcilia avec sa femme et la légua à Huber, qui l'épousa. Ces bonnes gens, très estimés à Colombier, travaillaient beaucoup, écrivaient sans relâche; ils ont traduit en allemand presque tous les ouvrages de Mme de Charrière, qui paraivSsaient simultanément dans les deux langues. Huber
3âi CHAPITRE IX
venait souvent avec sa femme, qui était fort distinguée, s'asseoir à la table de Colombier. Le pasteur Berthoud, de Bôle, se joignait à eux; cet homme peu rigide ne refusait pas de mettre au net, entre deux sermons, le manuscrit des Trois femmes, roman assez peu orthodoxe de sa spirituelle voisine. Lorsque Huber quitta notre pays pour rentrer dans le sien, Mm© de Charrière fit cette sage réflexion :
(( Je suis fâchée que Neuchâtel ne cherche point à le garder,, et j'en serais surprise si je ne savais pas que plus on aurait besoin de certaines gens, moins on les apprécie. On ne sent pas à. Neuchâtel à quel point on est arriéré en fait d'instruction... Si j'étais quatre riches pères de Neuchâtel, je dirais : « Voilà quatre cents louis ; prenez nos quatre fils et faites-leur connaître la^ littérature française. »
Veut-on savoir comment elle s'y prenait elle-même pour cultiver son entourage ? La lettre que voici va nous le montrer :
« Chaque homme a sa pente ; chaque pays aussi. A Neuchâtel» on craint trop d'être plat. Cela empêche d'être simple... Il faut secouer t^)ut cela... J'avais lu l'autre jour un très beau morceau de Buffon : Première vue d£ la nature. M™® Sandoz, votre cousine, était chez moi, ce fut elle qui lut haut. Je priai ensuite M*'® L'Hardy de lire le commencement de V Histoire universelle de • Bossuet. Ces dames et M. d'Ivernois, notre maire, et M"** de Gélieu et moi, nous admirâmes toutes dans Bossuet quelque chose de moins élaboré, de plus simple... On voit chez Buffon tout ce que la patience peut obtenir de l'esprit ; mais chez Bossuet on voit une facilité qui semble appartenir au génie. i>
Pendant la Révolution, Mme de Charrière déploya, une activité qui lui fait honneur. Ses origines républicaines et ses sympathies naturelles la rattachaient au parti libéral et modéré ; aussi appele-t-elle André Chénier et ses confrères du Journal de Paris a les semeura de la raison. » Elle écrit alors les six Lettres d'un évêque français à la nation, ingénieux pamphlet où elle-
touche à toutes les questions du jour avec une indépendance de pensée presque stupéfiante : elle devance même tous les écrivains d'alors en proclamant que le tiers-état n'est pas plus le peuple que la noblesse n'est la nation, et elle pressent, après ravènement de la bourgeoisie, celui du prolétariat.
Mais bientôt le mouvement révolutionnaire gagne les montagnes neuchâteloisesj où les exaltés, coiffés du bonnet rouge, plantent des arbres de liberté. Un matin, Mm© de Chamère reçoit du conseiller d'Etat Godefroy Tribolet ^ une lettre où il la supplie d'écrire quelque chose pour calmer (( ces fous prêts à s'entr'égorger. )> Il est piquant de voir le gouvernement neuchâtelois recourir à la plume de Caliste pour rétablir l'ordre dans le pays ! Cette idée l'amusa, elle se mit à l'œuvre, et grâce à l'aide de M. de Charrière, qui copiait à mesure les feuilles a jusqu'à se donner la crampe aux doigts, » elle put deux jours après envoyer k l'imprimeur ses charmantes Lettres trouvées dans la neige : a La promptitude de cette petite expédition ne laisse pas de me plaire, » écrit la vaillante femme. Les Lettres raillaient gaîment ce peuple libre entre tous, et de vieille date, qui croyait découvrir la liberté: elles produisirent un heureux effet sur les montagnons : « Quant au gros des Neuchâtelois, dit l'auteur, elles étaient trop simples pour leur goût. ))
Cette activité ne l'empêchait pas de prodiguer, avec DuPeyrou, son temps, ses soins, son argent aux émigrés, de consoler la belle Julie de Trémau ville, dont le fiancé Georges de MontmoUin, officier aux Gardes . suisses, venait d'être tué dans le massacre du 10 août; de s'intéresser au prince de Montbarrey, ancien ministre, dont la femme a donnait l'exemple du chagrin et de l'aigreur, » et à vingt autres encore. Beaucoup
1) Auteur d'une estimable Histoire (le Neuchâtel et Valangin^ depuis l'Jiv,énement de la maison de Prusse jusqu'en 1806.
de ces émigrés excitaient par leur frivolité Timpatience de leur bienfaitrice, qui écrivait : « Ils détruisent la pitié, ou la font tomber sur leur sottise. On voit que cette noblesse n'est que vent, qu*elle n'est rien, qu'elle a passé, et que Toubli a déjà commencé pour elle. »
Quelques-uns de ses protégés, qui s'étaient mis sérieusement au travail, celui-ci comme menuisier, celui-là comme imprimeur, la consolaient des déceptions que d'autres lui procuraient. Elle peignit ces deux sortes de Français dans une petite comédie, Y Emigré, où folâtre et divague un certain marquis d'Estourdillac, mais où, en revanche, M. de Vieux-Manoir, assistant à un bal que les émigrés embellissent de leur présence, refuse de danser en disant : « Ma mère est en prison. ï> — C'est le mot final de la pièce, qu*à Neuchàtel on trouva « trop démocrate. »
La mort de DuPeyrou, frappé d'apoplexie en 1794 au milieu d'un dîner qu'il offrait aux émigrés, fut un deuil profond pour son amie. Toujours plus confinée dans sa retraite, elle partagea la fin de sa vie entre ses occupations favorites, écrivant de fins romans, entretenant avec quelques fidèles amis la correspondance la plus active, composant la musique et les paroles de ses opéras : Zadig, Polyphème, les Phéniciennes, sous la direction du maestro Zingarelli, apprenant à lire aux enfants pauvi^es du village, conseillant les bonnes femmes, prêtant des livres, faisant du bien de mille manières autour d'elle, sans oublier ces (c coquins d'oiseaux » qui venaient chaque matin chercher leur pâture sur sa fenêtre. Cette femme, qui ne se piquait pas de christianisme, avait compris que le meilleur moyen d'oublier ses propres tristesses, c'est de prendre soin des maux d'autrui. Elle était bonne, de la bonté des gens d'esprit, — bonté ingénieuse, dé-
v.w-Mciatement prévenante, qui, en devinant les souffran-
l ": ë^s, épargne l'amertume de Taveu.
M'»o DE CHARRIÈRE ET LES NEUCHATELOÏS 357
Et maintenant, la voici vieille et malade auprès d'un mari vieux et sourd; aucun enfant n'est venu égayer leur solitude; elle mesure le néant d'une vie qui a passé comme un rêve... Vers la fin de 1805, son état s'aggrava : a Mon Dieu, redisait-elle souvent, donne-moi de croire ! » Elle expira le 27 décembre.
« Son mari, dit Sainte-Beuve, lui survécut : c'est ce que j'en ai su de plus vif. » — Le mot est joli, mais injuste; M. de Charrière était un parfait gentilhomme, très libéral pour son temps, très instruit, très éclairé, d'une conversation intéressante et d'une société en somme agréable. Il mourut à Colombier en 1808.
Des nombreux ouvrages de M»ne de Charrière, deux seulement ont surnagé : les Lettres neuchâteloise^ et les Lettres de Lausanne suivies de Caliste. Ce dernier a même été réimprimé dans la bibliothèque des chemins de fer. Il appartient au genre exquis, au groupe des petits chefs-d'œuvre; s'il n'existait pas, il manquerait une perle à l'écrin de la littérature française.
La première partie se passe à Lausanne : Cécile est une jeune Vaudoise que sa mère a élevée avec des soins intelligents. Qui épousera-t-elle ? Son cousin le jeune ministre? Ou le fils du bailli bernois?... Cécile a une préférence pour un troisième prétendant, un petit milord en passage, qui semble naïvement épris, mais qui ne se déclare pas. L'innocente coquetterie des deux jeunes gens, les anxiétés de la mère, sont analysées avec une finesse, décrites avec une grâce qui suffisent à rendre charmante cette histoire sans péripéties. Le petit milord va quitter Lausanne avant d'avoir parlé ; il est accompagné d'un parent qui lui sert de mentor, homme distingué et triste, sur qui plane un mystère. Ce personnage fait un jour sa confession à la mère de Cécile : c'est la seconde partie, l'histoire de Calistey qui se passe en Angleterre.
Caliste encore enfant avait été vouée au théâtre par
sa mère, femme dépravée qui a vendu sa fille à un homme considérable. A la mort de ce dernier, Caliste sent toute Thorreur de sa situation, et pour comble de malheur elle aime de l'amour le plus désintéressé le jeune Edouard. C'est, on le devine, celui-là même qui raconte l'histoire. Le père d'Edouard ne sait de Caliste que son triste passé; sa douceur, son repentir, sa distinction native, la dignité de son attitude, rien ne peut fléchir cet homme aveuglément soumis aux convenances sociales. Edouard aime irrévocablement Caliste, mais il est faible, sans énergie : il se laisse marier à une veuve qui a jeté sur lui son dévolu. La pauvre héroïne finit par épouser un honnête homme qui l'aimait sans espoir.
Peu de temps. après, elle rencontre Edouard: leur dernier entretien est un chaste adieu... Pendant son séjour à Lausanne, Edouard apprend la mort de Caliste. Il reçoit cette nouvelle au moment même où le jeune milord confié à ses soins hésite à déclarer son amour à Cécile, c'est-à-dire au moment où, faute de résolution, il va briser un cœur et commettre la même faute que son mentor... Vous sentez le lien délicat qui unit les deux histoires.
Sainte-Beuve appelle Caliste une esquisse ingénue de Corinne. Les analogies, en effet, sont frappantes. Mme de Staël avait relu souvent le petit roman de Mme de Charrière, à qui elle écrivait pendant la Terreur : « Mon Dieu, que je voudrais n'avoir pas lu CaliMe dix fois ! J'aurais devant moi une heure sûre de suspension de toutes mes peines. » Calice est la peinture douloureuse du bonheur sacrifié aux exigences de l'opinion. Ce qui donne à la physionomie de l'héroïne son originalité et son attrait, c'est qu'elle se juge sévèrement elle-même, qu'elle ne se pose point en victime du préjugé, en grande âme méconnue par une société hypocrite. Elle sent profondément le prix de la bonne
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renommée pour une femme ; et lorsque, à la fin de sa vie, elle s'est vouée à la bienfaisance, elle met de la pudeur jusque dans sa charité : ce Les Madeleines pécheresses elles-mêmes, écrit-elle, ne devraient faire du tien qu'à petit bruit; autrement elles ont Tair d'acheter du monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences. »
Les Lettres de Lausanne contiennent une peinture très agréable et fidèle de la société vaudoise que nous connaissons, de ce monde exotique et changeant des bords du Léman. Cécile est bien une de ces jeunes filles vives, rieuses et sages que Gibbon rencontrait dans, la Société du Printemps. On se fâcha à Lausanne, comme à Neuchâtel : on n'admettait pas encore, en ce temps-là, qu'un romancier cherchât des modèles parmi nous : Mme de Montolieu s'en gardait bien. Il parut un pamphlet contre Mme de Charrière, où on l'accusait d'être ((tout à fait populaire» avec sa femme de chambre (elle était très bonne et familière avec ses gens); — on critiquait même son style, dont Sainte-Beuve a dit : (( C'est du meilleur français, du français de Versailles. ))
On n'accueillit pas mieux le Mari sentimental et les Lettres de rnistriss Henley, deux histoires qui se font pendant. Un brave homme épouse à quarante ans — l'âge où les habitudes sont prises — une femme très bonne par intention, mais qui s'empresse de tout réformer chez lui, de vendre son cheval et ses vieux meubles, de tuer son chien, de renvoyer son vieux domestique. Exaspéré par mille piqûres, l'infortuné mari finit par se tuer de désespoir. Voilà le premier roman ; en voici la contre-partie : Mistriss Henley est une âme délicate, impressionnable, unie à un homme froid, sensé, d'une vertu ennuyeuse : elle n'a rien à lui reprocher, mais elle est malheureuse parce qu'elle est incomprise.
L'idéal du mariage, a remarqué Sainte-Beuve, sort passablement compromis de ce double roman. Mais ce n'est pas là ce qu'on y trouva de répréhensible : on sut mauvais gré à l'auteur de l'art avec lequel elle avait peint la société vaudoise ; on ne remarqua point certaines pages fortes et hardies sur la condition économique du paysan vaudois ^^ on ne se préoccupa que de reconnaître des personnages réels sous la fiction du romancier. Une dame Caillât, née de Chapeaurouge, d'Aubonne, dont le mari s'était suicidé, eut la naïveté de se plaindre d'avoir été mise en scène : elle publia une déclaration de son notaire et du bailli attestant qu'elle n'avait vendu aucun cheval, tué aucun chien, renvoyé aucim domestique. Quant à l'histoire de la femme martyrisée par son mari, GauUieur nous apprend qu'elle ne suscita aucune réclamation, sans doute parce que les maris vertueux qui rendent leurs femmes malheureuses sont plus rares dans le monde réel que les femmes irréprochables qui tuent leurs maris à coups d'épingle.
On voit quelle était alors, dans nos petites villes, la situation d'un auteur qui essayait d'écrire des romans indigènes, de peindre le pays qu'il avait sous les yeux. Le mérite de Mme de Charrière est d'avoir, à ses risques et périls, frayé la voie nouvelle où tant de nos écrivains l'ont suivie.
Sainte-Beuve fait cas du petit roman des Trois Femmes, qui roule sur une donnée originale. Où est le devoir absolu ? La vertu n'est-elle pas relative ? Telles sont les grosses questions que soulève ce récit. L'essentiel, aux yeux de l'auteur, est d'avoir dans l'âme un point fixe, la notion d'un devoir quelconque: crll suffit pour estimer quelqu'un, que quelque chose lui paraisse être bien, quelque chose être mal. »
Je ne parle pas des autres romans de Mm© de Char-
1) Voir Verdeil, Histoire du canton de Vaud, III, p. 904 et suiv.
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rière: une grande partie de son œuvre est oubliée, mais elle se laisse relire, car elle n'a point vieilli, grâce à cette qualité qui préserve les livres de la vieillesse*: le naturel du style. Quels sont les romans des siècles passés qui ont survécu? La Princesse de Clèvesy Gil Blas^ Manon Lescaut, c'est-à-dire des livres exempts de toute recherche, de toute manière; la manière peut plaire aujourd'hui; demain le goût change et le livre est mort. Ces trois romans étaient ceux qu'aimait entre tous Mme de Charrière ; Caliste et les Lettres neuchâteloises sont dignes de prendre place sur le même rayon. Comparez-les aux romans sentimentaux et déclamatoires de l'époque, à ceux de Mme de Montolieu ou de Mme Cottin ; comparez-les même, si vous voulez, à la Nouvelle Héloïse : un des mérites de Mme de Charrière est de n'avoir pas subi l'influence de ce dangereux modèle, d'avoir résisté au goût de l'emphase qui régnait alors, d'être restée elle-même, simple, naturelle.
Et puis ses romans sont pleins de pensée : qu'importe au lecteur délicat que l'intrigue en soit inconsistante, souvent presque nulle? Il y a toujours profit à les lire, parce qu'elle écrit pour se soulager de ses idées et qu'elle en a de très neuves. Elle est moins auteur que penseur, et Mme Necker de Saussure a pu dire : ce Les plus médiocres de ses romans m'ont laissé l'idée d'une femme qui sent et qui pense. » Et Mme de Staél lui écrivait : « Je crois que vos ouvrages se varient encore à la dixième lecture. » Dans tous, on retrouve son esprit net et hardi, fécond en vues personnelles sur les sujets les plus divers; elle touche à tout avec grâce, sans appuyer, mais avec la sûreté d'un esprit supérieur.
Elle a exposé sa rhétorique dans une lettre — inédite comme la plupart de celles que j'ai citées — que je dédie aux écrivains de la Suisse française :
a Depuis la Révolution, je n'ai pins reconnu de public français qui dût nous en imposer sur le style et la langue, et déjà auparavant j'ai pensé que nous autres étrangers nous ne devions pas fléchir humblement devant un tribunal en quelque sorte imaginaire ou composé de gens qui n'ont aucun titre que nous ne puissions prendre aussi bien qu'eux. Quand je fis réimprimer à Paris les Lettres écrites de Lausanne^ un journal fran^is avait relevé l'expression : se dégonfler, comme étant suisse et non française. Je ne la changeai pas, et le journaliste put la retrouver dès les premières lignes du livre. J'ai lu, il n'y a pas longtemps, des lettres encore manuscrites de Rousseau et de M. DuPeyrou. Celui-ci consultant l'autre sur une expression : c Sachez ce que vous « voulez dire, répond Rousseau, puis dites-le clairement sans e vous embarrasser d'autre chose. ]»
« M. de Saïgas me disait un jour qu'à Genève une société de gens de lettres avait été souvent arrêtée et empêchée de rien publier par des doutes sur un mot dont on ne savait pas bien s'il était français. Cela me fit rire un peu dédaigneusement, ce qui fâcha presque M. de Saïgas. Il me demanda ce qui se passait dans mon esprit : a Je pense, lui dis-je, que le public n'a pas à « regretter la privation de ce que ces messieurs lui auraient « donné. On n'a que des idées peu lumineuses, peu intéressantes, « l'auteur a peu de feu, peu de zèle, quand la peur de blesser <t l'Académie française l'intimide à ce point-là. »
Dans une autre lettre, Mme de Charrière a résumé d'un mot ses vues sur l'art d'écrire : a Ayez des idées nettes et des expressions simples. » — Aujourd'hui, il y a une école qui prêche l'inverse : a Ayez des sensations vagues et des expressions compliquées.»
Le 16 mars 1769, un jeune étudiant s'embarquait à Neuchâtel pour Morat, afin d'y prendre le coche pour Genève. Il s'appelait Henri-David Chaillet : ses compatriotes d'aujourd'hui le désignent sous ce nom : le grand Chaillet L'épithète paraîtra bien ambitieuse.
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mais celui à qui elle fut décernée evt(. ^ ^^ ^^in
de grandeur. Loin des centres où a^ ,.****-iinc** /^5 courants d'opinion, où se rendent les ^^ *"*ïienf <;OÛt) il montra une sûreté de jugement, un^ l^.^'^tîs dit ^ ^"'"^' riorité de critique dont j'espère fouï-i^j/^^ï'tù, u'^ , preuves remarquables, ^li^i^.'lqu^"
Né i Neuohatel en 1751, il flt ses étvirt o*"®^"'
4 Genève, où il eut pour camarade et ^**'* «ie th*^, if^'' Pierre PrévoBt,plus tard célèbre pa.1- j,^'^'-»»- iutito yil^f raires et scientifiques. Le journal cl'ét^^l^>-a,vail*,j,»^^ let, encore inédit, renferme une fom^ rt" "* "*" iV^ curieuses et sur lui-même et sur aori e, "'^aerV'':, jiT la Genève d'alors. Son caractère ortgi^f"^onruge "i ture, de brusquerie, de sévérité stoïcien ' *"«->t 4= -, chaque page de cette confession. Oxi v ^'^' *** "'**^ quelles fortes lectures le jeune « Prop^.^""^'* aussi sait son esprit. En ce temps-là, les éturt' ■' '" " "OUTT leurs classiques, et même les rellsaier. t * *""= Ust. ; seule manière de les lire. Il recherche *'"^ «3"'" <w^ l'avons vu', la société de Charles Bonnet '^"'""'î' ^ l sermons de Jacob Vernes et de Romiu j- ^ "^ **«*> *'»»/ Maurice et de Jacob Vernet. 11 prend bu.t^"V: ■*7^ tude de penser fortement et par lui-même à, -^V^^'*' trer son esprit, avec une attention intanj» j»,*\^^%. qu'il étudie. i'^V^
Au moment où il revint, en 177». ù J»-«ii<,^^ ^^^ y recevoir la consécration, il y svah ^7r-.«n^|^, ^V dans la petite ville- Voici i quel proTie- j ^*W^^ resse notre histoire littérau-et-ri-i>a««r .g , *^-
de talent, Jean-Elie Bertrand- «va; joo^ ^S^ ^ bean-pére le banneret 0«t«Tfai»- n*wi - ■'^■«.^^^'•»i,'^
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i) Cbap. VII, p. 2»2, ''■*-.i.:.iî
hardis qu'on n'osait pas imprimer en France. La Société eut une part considérable à l'entreprise de VEncydopédie (édition in-4o). Nous avons vu Neuchâtel tenir un rang important comme place d'imprimerie de la Réforme; elle joua un rôle non moins actif, mais bien différent, dans la propagande philosophique de la fin du XVTIIme siècle. Malheureusement, les papiers de la Société typographique ont été détruits : livres de comptes, correspondance, tout a disparu, englouti par la fabrique de papier de Serrières. C'est une perte irréparable, car les archives de l'imprimerie neuchâteloise devaient contenir une foule de lettres signées Diderot, d'Holbach, d'Alembert, Raynal, Helvetius, Sébastien Mercier, lettres qui suffiraient à établir que bon nombre d'ouvrages datés de Londres ou d'Amsterdam sont sortis de l'officine dont le pasteur Bertrand était l'un des propriétaii^es.
Tel est le cas, entre autres, du Syhième de la nature du baron d'Holbach, qui parut en 1771 (non pas à Londres, comme l'indique le titre, mais à Neuchâtel) sous le nom de Mirabaud. On conçoit que la Classe des pasteurs et les magistrats ne vissent pas de bon œil l'activité de la Société typographique. La publication du livre d'Holbach excita à Neuchâtel une indignation très vive : le ministre Bertrand et son beau-père furent destitués par leurs corps respectifs, la Classe et la Bourgeoisie, le livre impie fut brûlé publiquement par la main du bourreau, et Bertrand ne fut réhabilité, quatre ans plus tard, qu'après avoir fait amende honorable devant ses collègues et prêché un sermon dans lequel il confessa son erreur.
Chaillet arrivait à Neuchâtel au plus fort de l'orage, et son journal nous en apporte quelques échos. Par instinct, autant que par raison de parenté, il se met du côté de Bertrand et le défend du reproche d'athéisme qui courait de bouche en bouche : a Tous ceux à qui
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j'en entendis parler braillaient comme des bêtes; et ma mère, et ma tante la châtelaine, et M. G., et Mlle c„ et le régent, tous ces saints criaient à pleine tête et déraisonnaient à Tenvi. »
Bertrand dirigeait le Mercure suisse ou Journal helvétique : ce fut là l'origine des relations de Chaillet avec cette publication un peu anémique, à laquelle il allait donner un regain de vie et de succès et qu'il eut le droit d'appeler mon journal. Il y collabora dès son retour à Neuchâtel. Nommé pasteur-sufifragant à Colombier, il occupa ce poste pendant douze ans. A cette époque se rattachent son activité littéraire et ses relations avec M»"e de Charrière. Bertrand étant mort en 1779, le Journal subit une éclipse de quelques mois, puis reparut la même année sous la direction du jeune pasteur, qui, de son propre aveu, était (( beaucoup plus littérateur que théologien. »
Nous avons vu ce que J.-J. Rousseau pensait du vieux Mercure fondé par Bourguet : il n'a pas été trop sévère pour cette revue agonisante, nourrie d'énigmes et de madrigaux où Tesprit du cru s'ébattait avec une lourdeur prétentieuse. On est frappé surtout du caractère d'imitation servile et de convention qui distingue — ou plutôt ne distingue pas — les poésies insérées , dans le Mercure : l'inspiration absente est remplacée par l'acceptation d'un type importé de France, la couleur locale par une banale rhétorique superstitieusement respectée. Rien d'indigène dans ces vers, rien qui trahisse un sentiment personnel, une vue directe de la nature, une émotion vécue. On rencontre dans un des volumes de cette collection un récit de voyage dans le pays de Vaud, où l'auteur — un Vaudois ! — n'a pas osé nommer une seule fois pai* leur nom les lieux qu'il visite. La vue des belles forêts n'a d'autre effet que de lui rappeler
Ces ifs dont le ciseau fait cent objets divers.
Puis il ajoute cette réflexion qui nous parait inouïe^ en face des sapins du Jura : « Un peu d'imagination nous représentait tous ces arbres tels qu'un jardinier sait les former. Il n'y manquait qu'un peu de façon et d'arrangement pour en faire des berceaux ou des voûtes majestueuses. » Le génie national avait à revenir de loin ! Après quoi, il est juste d'ajouter que les autres journaux du XVITIme siècle n'étaient pas sensiblement supérieurs au nôtre et que plusieurs des observations qui précèdent peuvent s'appliquer à la plupart des grands périodiques du temps, aux journaux de Hollande, au journal de Trévoux, etc.
Le meilleur poète neuchâtelois était à ce moment Garcin, qui jouit de quelque renom sur nos rivages. Sa chanson du Guet de Nyon est la plus agréable et la plus vive de ses œuvres badines. Ancien pasteur, il s'était retiré à Cottens, près de Nyon, où Chaillet le vit à son retour de Genève : « J'entrevis M. Garcin, qui avait une fois brillé comme un feu-follet d'un éclat assez pâle et sans chaleur, et qui faisait à Nyon le damoiseau. ))
La critique, dans le Mercure, ne valait guère mieux que les vers : elle se bornait à des analyses — ou extraits, comme on disait alors — des ouvrages nouveaux. Et pourtant, cette pauvre revue, grâce h quelques années assez brillantes, avait conquis en Suisse et à l'étranger une certaine notoriété. Mais elle était en train de la perdre quand Chaillet assuma le fardeau de l'entreprise.
J'ai eu sous les yeux son exemplaire du journal, annoté de sa microscopique écriture, he Nouveau journal helvétique formait chaque mois un cahier de cent vingt-huit pages, divisé en trois parties : Annales littéraires, Pièces fugitives y Annales politiques. J'y ai rencontré une pièce de vers que la rédaction avait fait suivre de cette note : (( J'ai promis de l'indulgence
pour les Fugitives. En voici la mesure. Tout ce qui ne sera pas moindre que cette pièce sera admis. Or elle n'est que médiocre. Son auteur ne s'offensera pas que je U dise. » Une note manuscrite glissée en marge nous apprend que cet auteur inconnu n'est autre... que Chaillet lui-même.
Avec son naïf courage et sa franchise bourrue, il résolut de mettre bon ordre à la fâcheuse manie des petits vers, et il inséra un jour l'avis suivant :
« A des dames qui nCont envoyé des vers. Vos vers sont mauvais... Puisque roccasion s'en présente, que je dise un mot de nos pitoyables et impitoyables versificateurs suisses, et que je les dégoûte, s'il se peut, d'inonder mon pauvre journal de leurs vers. Quand il s'agit de juger les vers d'une femme, nous ne sommes plus connaisseurs, nous autres hommes : nous prenons trop aisément une grâce pour une muse... En général, je conseillerais fort aux femmes de ne pas faire des vers : cela ne leur réussit pas ; il vaut beaucoup mieux que nous en fassions pour elles. »
On voit que Chaillet possédait la plus honorable, sinon la plus commune des qualités du journaliste : la sincérité. Il s'applaudissait d'écrire loin de Paris, en pleine indépendance, et il en profitait : « Notre Suisse, disait-il en ce sens, n'est-elle pas faite pour produire de bons journaux * ? » Chaillet s'était adjoint d'ailleurs des collaborateurs étrangers : Grimod de la Reynière, jeune avocat, futur auteur de VAlmanach des gourmands, était chargé de la chronique des théâtres de Paris. Mais ce fut surtout la plume de Chaillet qui valut au Journal une seconde jeunesse : on lui doit des articles excellents sur YHeptaméron de Marguerite de Navarre, sur GU Blas, sur Boileau. Il raille, avec une vivacité piquante et bien française, la morale du Théâtre des jeunes personnes, de Mme de Genlis, et
s'élève avec verdeur contre la littérature prêcheuse : *-
1) On se rappelle que Sainte-Beuve était heureux de pouvoir, dans la Revue suisse, dire toute sa pensée, sans acception de personnes.
(( Peignez seulement Thomme tel qu'il est : vos peintures seront morales sans que vous y ayez pensé... Voulez-vous donc faire déserter l^s théâtres comme les temples ! » Le mot est certes inattendu sous la plume d'un homme d'Eglise. Berquin et ses enfants « si bien siffles » ne s'en tirent pas à meilleur compte. Mais la perspicacité du critique éclate surtout dans ses articles sur Delille, alors universellement admiré : (( Il veut tout dire avec esprit, observe finement Chaillet... Cela est trop ingénieux: c'est du Fontenelle et non pas du Virgile... Ne serait-ce point là ce qu'on appelle du style précieux ? » Cette opinion n'était guère que la sienne en 1 782.
Un jugement non moins remarquable est celui qu*il porte sur Voltaire : il s'applaudit pour la religion que l'auteur de Candide ait existé, parce que désormais chacun devra prendre nettement position et qu'il ne restera dans l'Eglise que les chrétiens décidés : « Ce serait une espèce de régénération. » Mais nous admirons plus encore la série d'articles qu'il publia sur Shakespeare: nulle part il n'eut le coup d'œil plus sûr ni plus hardi; juger alors le grand dramaturge comme il l'a fait, c'était presque un trait de génie. Précisément parce qu'il vivait loin du monde des lettres, plus près de la nature, plus près du vrai, il étudia la fameuse traduction de Le Tourneur avec une complète absence de parti pris d'école, se laissa conquérir et comme terrasser par le sombre et profond génie du poète anglais. Dès le premier mot, il se campe sur le vrai terrain :
« Mettons de côté Aristote, Horace... Ne parlons pas de goût non plus : ne voyons ici qu'un génie abandonné à soi-même. Jugeons ses pièces uniquement d'après la nature... Elève de la nature, c'est dans son sein fécond qu'il a puisé tous ses caractères. Aussi manquent-ils souvent de cette dignité tragique que la nature ne leur donne point, dont nos auteurs n'osent s'écarter,
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et qui rend nos tragédies si monotones... Dans le poète anglais, un roi ne ressemble point à un autre roi, un amant à un autre amant, une femme à une autre femme et un scélérat à un autre scélérat. Vous retrouvez en lui toute la variété, tonte la richesse de la nature, parce quMl la peint sans gêne, dans sa simplicité, dans sa vérité, dirai-je dans sa nudité ?... Voilà le grand mérite de Shakespeare, et en cela il n*a point d'égal...
« Que faut-il être pour trouver Shakespeare insupportable ?
« Que penser de celui qui le lit avec indifférence ?
« Que seront ses admirateur ?
« Voilà trois questions que je propose ; elles seront faciles à répondre. »
Quel autre critique d'alors a ainsi devancé son temps? On objectera peut-être que Chaillet admirait aussi Rétif de la Bretonne : ce « Rousseau du ruisseau, » pour qui Mme de Staël et Fontanes ont eu des éloges, avait une certaine fougue naturelle, une sincérité brutale qui devait séduire un esprit tel que Chaillet. Il aimait, dans certaines œuvres de Rétif, la peinture énergique et vraie d'un siècle corrompu. J'aime à mon tour chez le critique la vivacité et l'indépendance de ses admirations.
Il eut l'honneur de saluer, avec une grande spontanéité d'enthousiasme, les Voyages dans le^ Alpes, de Saussure; il vengea Bonnet des attaques du Mercure de France ; mais, disait-il, « c'est bien moins pour sa défense que j'ai pris la plume que pour celle de la vérité. » Il encouragea plusieurs de nos jeunes écrivains, et l'un des premiers, discerna le talent de Philippe Bridel: ((De pareils vers ne se pardonnent jamais,» avait-il dit de ses essais. Mais à la lecture des Poésies helvétieniiesy il s'écria : (( Enfin î notre Suisse française a donc aussi son poète. Il en était temps !... » Un dernier trait : un jour vint où Chaillet, qui était un prédicateur remarquable, publia un recueil de ses i6ermons ; il les annonça lui-même dans son journal: (cMe voilà donc auteur tout comme un autre. Oui, j'ai fait des
sermons; et, qui plus est, c'est ce que je crois savoir le mieux faire. »
Tel est l'original personnage dont M^e de Charrièrc fut pendant quelques années la paroissienne : « Il est fort instruit, écrivait-elle au début de leur relation, et il a une certaine naïveté brusque qui me plaît. » Il fit bonne amitié chez elle avec Benjamin Constant, et c'étaient, entre ces deux hommes si dissemblables, des discussions sans fin qui devaient prodigieusement divertir l'auteur des Lettres neuchâtdoises. Benjamin, bien qu'il fût (( rétif à admirer Rétif, ce fou indécent, » faisait grand cas du jugement du pasteur journaliste, si l'on en juge par des phrases comme celle-ci : a Je suis, écrit-il à son amie, très orgueilleux que M. Chaillet s'intéresse à quelque chose que je fais. )>
Sainte-Beuve a d'un mot rendu justice au mérite de Chaillet, quand il l'a appelé (( homme d'esprit, pas du tout béotien, je vous assure. » Nous avons vu avec quelle verve courageuse il prit la défense des Lettren neuchâtdoises. L'heure vint pourtant où il se brouilla avec Mïne de Charrière, parce que celle-ci s'obstinait à garder auprès d'elle une femme de chambre qui avait commis une faute. Chaillet crut devoir à sa dignité pastorale d'exiger que Mm© de Charrière optât entre la pécheresse et lui : c'est le pasteur qui fut sacrifié, et comme il avait signé ses sermons : Chaillet, serviteur de Jéstis-Christy elle s'écria: ((On ne pourra pas dire : Tel maître, tel valet. »
LUterarum cultor in hoc urbe prœcipuus (principal cultivateur des lettres en cette ville), telle est la mention inscrite par Chaillet en tête des volumes qui formaient sa belle bibliothèque ; il avait conscience tout ensemble de son mérite et de son isolement. Quand on parcourt le journal qu'il a rédigé, on admire cet esprit si actif, si fécond, si souple, ouvert aux questions les plus variées, ce style qui, tout en conservant son relief
très personnel, se renouvelle pourtant sans cesse et ne trahit ni épuisement, ni lassitude. On a fait chez nous beaucoup de bons sermons : je sais peu de bons journaux. Aucun à cette époque ne fut écrit d'un style plus vif, plus français. On ne relit pas un journal après un siècle, on Texhume : le meilleur de Tesprit de Chaîllet, le plus prime-sautier, le plus alerte, est enterré dans son journal, mais enterré vivant. Ouvrez cette tombe : vous entendrez sa voix rude et franche. Le vieux Mercure croupissait dans les marécages d'une littérature d'imitation : Chaillet est survenu, Ta ranimé, a versé dans ses veines un sang nouveau, le sang de ses enthousiasmes ardents et de ses colères bourrues. Pendant cinq ans, le journal rajeuni jeta dans la placidité somnolente des habitudes neuchâteloises la vivacité de ses boutades, le scandale de ses paradoxes. Pour tout esprit susceptible de progrès, la lecture devint un besoin, les lettres un intérêt essentiel. M^e de Charrière et Chaillet se partagent l'honneur d'avoir suscité quelque vie littéraire dans un coin de pays où l'intelligence a toujours moins manqué que l'exemple et l'émulation.
Les Suisses à Paris pendant la Révolution. — Necker, son salon, ses écrits ; les Mélanges de M""" Necker. — Un Soleurois francisé : Besenval. — Le groupe vaudois. — D'Ivernois. — Les collaborateurs de Mirabeau : Etienne Dumont ; Salomon Reybaz, — Mallet du Pan. — La révolution vaudoise : Frédéric- César Laharpe. — La République helvétique : P.-A. Stapfer. — Les Mémoires de Monod.
Quittons pour un instant les rivages de nos lacs et allons chercher à Paris, pendant le grand drame de la Révolution, ceux de nos compatriotes qui y jouèrent un rôle. Ils sont nombreux et pourraient fournir le sujet d'une riche étude : on essaierait de montrer ce qu'ils ont apporté à la France, durant ces grands jours de son histoire, comment Thabitude de la démocratie, la pratique de la vie républicaine, Texercice des vertus civiques les avaient préparés à faire figure sur un plus vaste théâtre, et quels services ils ont pu rendre à la cause du progrès, de l'ordre et de la liberté.
Dans ce tableau, on donnerait assurément la place d'honneur à Jacques Necker, qui, négociant, étranger et protestant, devint ministre des finances et fut un moment l'homme le plus populaire du royaume. Nous l'avons quitté lorsqu'il venait d'épouser Suzanne Cur-
chod. La jeune femme trouvait enfin T occasion de satisfaire son goût passionné pour les choses de Tésprit, et son salon ne tarda pas h devenir le rendez- vous des littérateurs et des philosophes. Necker, sa fortune faite, s'était retiré de la banque; devenu ministre de la République de Genève auprès de la cour de France, il aspirait à une carrière politique plus importante. En 1769, il avait attiré Fattention publique par son Eloge de Colbert, que l'Académie couronna; puis il avait publié en 1775 son ouvrage sur la Légidation et le commerce des grains, dirigé contre les théories absolues de Turgot et qui hâta son avènement au ministère (1776). Nous n'avons ni à raconter, ni à juger sa carrière politique. Mais quel que soit le jugement qu'on porte sur la valeur de l'homme d'Etat, on ne saurait refuser à Necker des vertus politiques et privées qui font le plus grand honneur k sa patrie, — car il les tenait d'elle. Sa droiture, son élévation morale, son ardent dévouement au bien public, son désintéressement surtout, ne sauraient être oubliés : et lorsqu'on le voit, non seulement rétablir les finances et le crédit de son pays d'adoption, mais refuser les appointements de ministre, les pensions et les gratifications de tout genre, engager plus tard sa signature et sa fortune pour l'Etat qu'il sert, on ne peut s'empêcher de trouver singulièrement déplacées les plaisanteries si fréquentes en certaines bouches sur l'avarice et la cupidité genevoises. Necker ministre n'eut de l'homme d'argent que la prudence, la clairvoyance, les capacités financières ; il n'en eut ni les avidités, ni les égoïsmes. Un des caractères essentiels de son administration fut la préoccupation constante des humbles et des souffrants, et sa noble femme voulut la partager avec lui. Il donna enfin un exemple assez rare alors dans le grand monde, celui de la pureté et de la dignité dans la vie domestique.
Ce ne sont point là de médiocres mérites, et l'on peut pardonner certains travers, un sentiment ingénu et trop apparent de sa valeur, une vanité quelque peu solennelle, à celui qui a si loyalement servi la France dans les temps les plus difficiles.
On a raillé aussi l'impeccable vertu de M^eNecker, 3on adoration, son culte poiu" son mari : on oubliait qu'il est des choses qu'on ne raille point sans donner la mesure de sa propre délicatesse morale. Laissons rii'e les éternels rieurs : le bien n'en reste pas moins le bien, et il y a des sarcasmes qu'il est fort beau de savoir mériter.
La société de Mme Necker est aujourd'hui très exactement connue par la vive peinture qu'en a tracée M. d'Haussonville : elle nous montre que ce salon n'a pas été sans influence sur le mouvement des esprits et des idées qui a précédé la Révolution : <( Pour énumérer, disait Sainte-Beuve, tout ce que Mme Necker recevait dans son salon de Pai is ou dans son parc de Saint-Ouen, il faudrait dénombrer l'élite de la France. » Parmi les habitués de la maison, figurent Suard, Duclos, Marmontel, Laharpe, Galiani, Raynal, Morellet, Grimm, Diderot, d'Alembert, et les deux amis les plus choyés : Thomas et Buffon. Il est surprenant qu'une femme professant des opinions religieuses très décidées, des principes austères, ait non seulement reçu, mais attiré chez elle plusieurs des coryphées de l'incrédulité encyclopédique : à Genève, on s'émut pour elle de ce périlleux voisinage, comme le montrent certaines lettres de Moultou. Mais il faut se rappeler qu'alors les hommes de talent se rencontraient surtout dans le camp des philosophes: les Fréron et les Palissot étaient les plus brillantes illustrations du camp adverse. Mme Necker disait d'ailleurs — et le mot est charmant: «J'ai des amis athées; pourquoi non? Ce sont des amis malheureux. » Elle se sentait le droit
d'ajouter : a Leurs arguments n'ont jamais même effleuré mon esprit, et s'ils ont été jusqu'à mon cœur, ce n'a été que pour le faire frémir d'horreur. »
H est instructif de voir combien les convictions nettement affirmées de la jeune femme imposaient à son entourage : le libre et fougueux Diderot, lorsqu'il s'adresse à elle, devient un tout autre homme ; son ton, ailleurs volontiers licencieux, est retenu, plein de respect: (( n est bien fâcheux pour moi, lui dit-il, de n'avoir pas eu le bonheur de vous connaître plus tôt. Vous m'auriez certainement inspiré un goût de pureté et de délicatesse qui aurait passé de mon âme dans mes ouvrages. )>
Peu de mois avant de quitter une première fois le ministère, Necker publia son fameux Compte-rendu j dont le retentissement fut immense : c'était une innovation hardie de saisir l'opinion des questions se rattachant aux finances publiques, de l'appeler à les discuter et de réussir à les exposer en une langue si ferme et si claire. Necker employa les loisirs de sa première retraite à la méditation et à la composition de plusieurs ouvrages de politique et de philosophie. Un seul nous arrêtera un instant, celui où, à notre sens, apparaissent le mieux les qualités et les défauts de l'écrivain : De Vimportance des opinions religieuses.
Necker avait assez vu le monde pour reconnaître que la société, pas plus que l'individu, ne se peut passer de principes religieux, que les motifs terrestres sont insuffisants pour porter les hommes au bien, que les lois et l'opinion n'exercent qu'une action extérieure : (( Les gouvernements les plus sages ont besoin d'être secondés par l'influence du ressort invisible qui agit en secret sur les consciences. » C'est donc une erreur désastreuse de prétendre substituer une morale laïque à l'éducation religieuse d'un peuple.
Ces idées, Necker osa les développer en face de
l'incrédulité triomphante, et justement parce qu'elle triomphait. Ses amis les philosophes voulaient commencer la réforme de la société par la destruction des croyances : ce fut Thonneur de Técrivain genevois de s'élever contre cette prétention et d'attaquer la philosophie du jour avant que l'événement en eût encore démontré les périls. A sa manière il fut prophète ; mais surtout il fit preuve d'un courage d'esprit qu'on ne puise que dans une conviction profonde. Certains chapitres de son livre sont encore actuels, celui, par exemple, où il montre la France ballottée entre ces deux extrêmes : la dévotion intolérante et l'incrédulité railleuse. Dans d'autres, il a des pages éloquentes sur Dieu et l'immortalité de l'âme. On comprend mieux sa politique en le lisant : la liberté était pour lui une idée morale et religieuse, intimement liée à tous les devoirs, à toutes les vertus sociales.
« Le style de M. Necker, a dit le fin Joubert, est une langue qu'il ne faut pas parler, mais qu'il faut s'appliquer à entendre, si l'on ne veut pas être privé de l'intelligence d'une multitude de pensées utiles, importantes, grandes et neuves. » Ce jugement me paraît équitable et mesuré. L'illustre fille de M. Necker a tenté de nous montrer en lui « l'un des écrivains français les plus remarquables par l'éclat et la magnificence de son imagination. » Elle est allée jusqu'à vanter chez son père la « précision » et « l'originalité de l'expression. » Or c'est là peut-être ce qui lui manque le plus. Son style n'est pas dépourvu d'une certaine harmonie, qu'on sent voulue, mais il est fiasque, diftus, abstrait, incolore; sa solennité trahit je ne sais quoi de trop appliqué. Le style répondait à l'homme, si l'on en croit M. de Levis, qui a dit de Necker : <( Ses manières étaient plus graves que nobles et plus magistrales qu'imposantes ; il parlait facilement, mais avec une certaine emphase que l'on retrouve dans ses volumineux écrits. »
Il y a plus de piquant, de vivacité aisée, dans son premier essai, le Bonheur des sots, qui fut aussi goûté en son temps qu'il est injustement oublié aujourd'hui.
Lit-on davantage les Mélanges de M^e Necker, que son époux, devenu veuf en 1794, a pieusement tirés des papiers de cette femme éminente ? Nous le disons sans hésiter, quelles que soient l'élévation et parfois la finesse et la profondeur de la pensée, nous ne saurions goûter ce style alambiqué, qui donne trop complètement raison aux malicieuses boutades de Mm© de Charrière. « Ils ont monopolisé l'amphigouri dans cette famille ; » ce mot revenait sans cesse à notre esprit en feuilletant ces cinq volumes faits de notes intimes, de souvenirs, de portraits, de lettres et surtout de pensées détachées. Marmontel, qui est dans ses Mémoires assez malveillant pour Mme Necker, après avoir été fort obséquieux dans ses relations avec elle, parle pourtant, avec une conviction évidente, de sa candeur : (( Le sentiment, en elle, était parfait, dit-il ; mais dans sa tête la pensée était souvent confuse et vague. Au lieu d'éclaircir ses idées, la méditation les troublait; en les exagérant, elle croyait les agrandir...» D'où Sainte-Beuve a conclu judicieusement que Mme Necker unissait la complication de l'esprit à la rectitude du cœur. Telle est bien sa vraie formule. Le naturel de l'expression manque absolument aux pensées diverses de cet esprit d'ailleurs si distingué. L'image, souvent incohérente et bizaiTe, obscurcit l'idée au lieu de l'éclairer ; jugez-en plutôt :
« Les ailes du temps semblent réchauffer et développer les talents qui ont un vrai germe de vie. » — « La lecture est inutile à certaines personnes ; les idées passent debout dans lent tête. )> — « L'injustice et l'ingratitude des rois ressemblent à la chute d'un bloc de marbre, qui écrase l'artiste dans le temps même qu'il s'occupait à en faire la statue d'un Dieu. »
Sentez-vous la pesanteur Kie ce bloc, et comme il est amené de loin, et comme il écrase une idée d'ail-
leurs insignifiante ? (( Je conviens, dit-elle encore, qu'on est plus vertueux en Suisse qu'à Paris; mais c'est à Paris seul que l'on parle bien de la vertu : elle ressemble à l'Apollon de Délos, qui ne dictait ses oracles que dans une caverne où ses rayons n'avaient jamais pénétré. »
Ce sont là de ces a petits glaçons mythologiques » que Sainte-Beuve signalait encore dans le style de Vinet : ils abondent dans celui de Mme Necker et lui donnent une température de pédanterie extrêmement fâcheuse. On retrouve ce travers jusque dans ses lettres intimes ; elle écrit à Buffon : « Puisse mon image se mêler quelquefois aux grandes idées qui vous occupent, comme ces ombres légères qui venaient suspendre la marche du grand Hercule lorsqu'il descendait aux enfers pour accomplir un de ses travaux immortels... » Comment cette digne et intelligente femme n'a-t-elle pas compris que, transporté dans le genre épistolaire, ce ton est deux fois insupportable ? Il convient d'ajouter que Buffon n'était pas un correspondant propre à donner à ses amis le goût de la simplicité. Ses lettres, d'ailleurs pleines de bons sentiments, sont par l'emphase dignes de celles de son amie : ces deux beaux esprits s'étaient rencontrés...
Les lettres de Mme Necker à sa fille sont écrites aussi sur ce ton apprêté, j'allais dire pédagogique; on songe involoîitairement à cette plaisante dame mise en scène par Tœpffer, en laquelle on reconnaissait au premier mot « une mère tendre, qui fut institutrice dans sa jeunesse. »
Doué d'un goût et d'un tact plus sûrs, M. Necker n'eût tiré des papiers de sa compagne qu'un petit volume, qui pouvait être exquis. Il y aurait admis tant de nobles pensées revêtues d'une expression juste et simple, et d'autant mieux écrites qu'elles «viennent du cœur, » — celle-ci par exemple : (c Plus nous avons
sacrifié pour rendre un autre heureux, plus il nous est cher, et sa mort nous ravit alors plus que notre bonheur; elle nous ravit le sien. » Si le pieux éditeur des Mélanges avait su faire un triage plus rigoureux, Mme Necker occuperait dans la littérature française cette (( place plus marquée » que Sainte-Beuve réclamait pour elle. Tout au moms occupe-t-elle dans la société de son temps une place à part et des plus distinguées: elle a surester honnête dans une société corrompue, croyante en pleine incrédulité, attachée aux plus humbles devoirs de la femme au milieu du tourbillon du monde. C'est assez dire quel fonds de sérieux et d'énergie morale elle devait à son pays.
Mme de Staël lui ressemble plus qu'on ne l'a cru souvent. Mme Necker, « cette femme si froide d'apparence, qui semblait résolue à diriger sa vie par règle et par compas, était cependant dominée par la passion et par une imagination maladive. )> C'est M. d'Haussonville qui a mis en lumière ce trait peu connu de sa physionomie. Mme Necker donnait facilement une forme excessive au fond toujours sincère de ses sentiments, et son amie Mme Geoffrin, qui avait le sens exquis de la mesure, la grondait avec une douceur enjouée : « Toujours de l'engouement, jamais ne rien voir de sang-froid ! » A son tour M. de Levis a remarqué qu'avec ((beaucoup d'esprit, cette disposition à l'engouement nuisait à son discernement et gâtait son goût. » Comment ne pas retrouver un peu chez sa fille ce trait de caractère ? Jusque dans sa passion filiale, on sent quelque chose d'exagéré et, j'ose le dire, de déplaisant; on a souvent cité avec un sourire le passage où elle parle de la vie solitaire de M. Necker, à Paris, avant son mariage : (( ...Ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul ! Ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort nous avait créés contemporains. » — Sachons conve-
nir que dans ces lignes Mm© de Staël a méconnu Tart bien français de s'arrêter à temps, en deçà de certaines limites. Et pourtant elle était, elle voulait être française. A plus d'une reprise elle a eu soin de se séparer de nous, de renier notre pays, « qui n'est pas ma patrie, » disait-elle, «r Ce pays-ci ne me plaît pas du tout, écrit-elle à M. de Staël ; quoique je réussisse assez parmi les Genevois, j'ai besoin de me commander de chercher à plaire... J'ai toute la Suisse dans une magnifique horreur ^ »
Après le mariage de Germaine Necker, le salon de la mère était devenu le salon de la fille; mais c'est surtout à Coppet qu'il nous importera de la retrouver.
Xe mérite de Necker comme ministre a été judicieusement apprécié par un de ses compatriotes, qui se rattachait au parti royaliste :
« Je ne connais point personnellement M. Necker..., je suis trop ignorant en finances pour apprécier ses opérations. Il me paraît jusqu'ici que c'est un excellent intendant de maison, qui tache d'en réformer les abus, qui fait des retranchements avantageux et des emprunts forcés à meilleur marché que ses prédécesseurs ; mais je n'ai point encore vu de lui de ces spéculations ingénieuses, telles qu'on en a vu faire à M. Colbeit... J'ai peur (^ue ses résultats ne sentent plus le banquier que V homme cTEtat, i»
Celui qui écrivait ces lignes en 1780 fut arrêté en 1 789, et ce fut M. Necker qui lui sauva la vie. Le baron de Besenval — c'est de lui qu'il s'agit — est, à eu croire Sainte-Beuve, « avec Benjamin Constant, le
1) On sait que M** de Staël ne se montra point sympathique au mouvemenl d'émancipation du pays de Vaud. Aussi le patriote L.aharpe, qui n'était pas calme, l'appelait-il une infernale gueuse...
Suisse le plus français qui ait jamais été. » Il était né à Soleure, en 1721, d'une famille patricienne. La ville de Soleure avait d'anciennes et particulières attaches avec la France : elle fut pendant des siècles le lieu de résidence de rambassadeiu" de France auprès des cantons, et cette circonstance y attira fréquemment les Français de passage en Suisse. Nous y avons rencontré, dans un précédent chapitre, Jean-Baptiste Rousseau exilé; c'est encore à Soleure que Destouches débuta dans la carrière d'auteur dramatique. Il voyageait alors, comme Molière, avec une troupe qu'il dirigeait; étant appelé à jouer devant M. dePuysieux, ambassadeur de France, il composa et fit représenter le Curieux impertinent. Le ministre, charmé de l'esprit du jeune comédien, le jugea mûr pour la diplomatie et le fit entrer dans cette carrière nouvelle, qu'il suivit avec succès, sans renoncer à celle d'écrivain.
Cette petite digression tend à montrer que Soleure était alors plus près de la France qu'aujourd'hui et qu'il n'est pas étonnant de rencontrer le plus pur esprit français chez un enfant de cette cité germanique. La famille du baron de Besenval servait déjà son pays d'adoption ; il était entré tout jeune aux Gardes suisses, puis avait fait la guen'e de Sept Ans, où il conquit le grade de maréchal de camp. M. de Choiseul le nomma inspecteur des Suisses, fonction où il fit preuve d'un intelligent esprit de réforme. On lui en voulut en Suisse, et la ville de Soleure usa envers lui de procédés désagréables, dont il ne garda pas rancune.
Besenval mélangeait assez artistement le sansfaçon helvétique et le ton de Versailles; déjà vieux, il visait encore aux aventures galantes, nous dit Mme Campan, qui ajoute : « Il parlait de ses montagnes avec enthousiasme ; il eût volontiers chanté le ranz des vaches avec les larmes aux veux, et était eu
même temps le conteur le plus agréable du cercle de la comtesse Jules. » Epicurien délicat, ami de Crébillon fils, lancé dans une société dont les vices l'amusaient sans rindigner, il est « un des témoins les plus satisfaits comme les mieux informés du XVIIIm© siècle. » Il regretta toujours le bon temps d'avant la Révolution, (( où Ton ne s'occupait que d'amours et de plaisirs. » Il conserva, en dépit des sinistres événements, le ton railleur qu'il avait pris dans son monde, et on l'accusa d'avoir donné le goût du persiflage à Marie- Antoinette : « Il acquit sur elle, dit M. de Levis, un ascendant funeste et que je regarde même, ainsi que plusieurs personnes à portée d'en juger, comme une des principales causes de sa perte. »
Besenval n'était pas seulement un brave soldat; sa bravoure avait ce petit panache de gaîté, de spirituelle fanfaronnade que les Français adorent. Il montait un jour à l'assaut d'une redoute sous un feu terrible, et tout à coup, se retournant, cria à ses grenadiers : (( Morbleu ! camarades, cette situation n'est pas commode. S'il n'y avait pas des coups de fusil à gagner, on n'y tiendrait pas ! » Le mot fit fortune. En juillet 1 789, il reçut la périlleuse mission de maintenir l'ordre dans Paris, pendant les jours qui précédèrent la prise de la Bastille. Traité de massacreur par la populace, il risquait sa tête : le roi lui enjoignit de retourner en Suisse. Il fut arrêté à deux lieues de Provins, ainsi (m'il le raconte dans ses Mémoires, et dirigé sur Paris : la Providence voulut qu'il rencontrât M. Necker, qui rentrait d'exil en triomphe et s'empressa d'user de sa popularité pour sauver la vie à son compatriote. Traduit devant le Châtelet, défendu par de Sèze, Besenval fut acquitté (c'était en janvier 1790) et mourut quelques mois après, en même temps que cette société légère et charmante qu'il avait aimée. Ses Mémoires, formés de morceaux écrits à diverses époques, nous la
dépeignent avec une crudité parfois effrayante. Dans le premier volume surtout, l'anecdote scabreuse tient la plus large place. Nous en avons dit assez sur le caractère de l'auteur, pour indiquer à l'avance le ton et la portée morale de son ouvrage : ne cherchez dans ses récits aucun sérieux réel, bien qu'il affecte par instants de moraliser à l'exemple de Salluste; ne lui demandez rien de ce qui s'appelle principe ; mais c'est un observateur perspicace, plein de sens et de finesse, et il a le mérite de conter ce qu'il a vu en un style d'un naturel parfait, avec une pointe de négligence qui sent son grand seigneur. Il n'oublie jamais sa propre personne, le rôle qu'il a joué, et s'il parle bien de ses amis, « celui qu'il traite le mieux, c'est lui-même. »
« Grenève, a dit Sainte-Beuve, est le pays qui a envoyé et comme prêté an monde le pins d'esprits distingaés* sérieax et influente : de Lolme à TAngleterre, LeFort à la Rnssie, Necker à la France, Jean-Jacques à tout un siècle, et Tronchin, Etienne Dûment, et tant d'antres, en même temps qu'elle en a recueilli et fixé chez elle un grand nombre d'éminents de toutes les contrées aux divers temps. »
Nous n'ajouterons qu'une observation à celle du critique : Genève ne fut pas seule en Suisse à « prêter » des hommes à la France; il y en alla du pays de Vaud, de Neuchâtel, et même de la Suisse allemande, comme Besenval, ou le Zuricois Meister, l'intelligent collaborateur de Grimm, le fin et délicat moraliste des Etudes sur Vhomme, Laissons de côté, si vous voulez bien, Jean-Paul Marat, qui, originaire de Sardaigne, né près de Neuchâtel, fit dans cette ville ses premières études, mais ne fut jamais neuchâtelois. Un Neuchâtelois au-
thentique, en revanche, que ce Fauche-Borel, « imprimeur du roi, » éditeur des œuvres de Saussure et de Bonnet, qui prit si ardemment parti pour la contrerévolution, imprima pour le compte des émigrés et répandit en France des almanachs, des pamphlets royalistes, entra en relations avec Pichegru et le gagna à la cause des princes. Les Mémoires de Fauche-Borel nous le montrent dans sa pleine carrière de conspirations et d'intrigues, pour laquelle il avait des aptitudes incontestables.
Un autre Suisse, Christin, dTverdon, fut secrétaire de Calonne, émigra à Coblenz et devint un agent diplomatique de Catherine II. Son compatriote vaudois Cassât, de Lutry, homme de goût, littérateur spirituel et fin, qui devait plus tard jouer un rôle dans la révolution vaudoise, rédigea à Paris le Journal de la vilU et de la cour, feuille anti-révolutionnaire ; il faillit payer cher son audace lors des massacres de septembre, auxquels il échappa grâce à Tamîtîé de Danton. On cite de lui un mot plaisant sur Pache, — « le Suisse Pache, » encore un Vaudois, originaire de Morges, qui. né dans la maison du maréchal de Castries, devint ministre de la guerre, puis maire de Paris. « Cet argument, disait Cassât en sortant de discuter avec lui, cet argument ne frappa pas papa Pache. »
Le rôle du groupe genevois fut plus important. L'exemple de Rousseau, les orageux débats auxquels donnèrent lieu ses ouvrages, avaient suscité à Genève toute une pléiade de publicistes, forte école, ayant Texpérience de la vie républicaine, le goût des discussions politiques, rompue k cette dialectique un peu âpre et passionnée dont Jean-Jacques avait fourni le modèle. Sainte-Beuve nous rappelait tout à Theure le nom du sagace de Lolme, avocat genevois qui a fait un si bel exposé de la constitution de TAngleterre (1771) et dont un contemporain disait: ((Son
ouvrage, bien supérieur au chapitre de V Esprit des lois sur ce sujet, ouvrage précieux déjà cité comme autorité dans le Parlement britannique, a plus contribué qu'on ne F imagine à la révolution des esprits en France. » Celui qui en juge ainsi est un publiciste de talent, dlvernois, Thistorien un peu déclamatoire, ému pourtant, et chaleureux, des Révolutions de Genève. Parmi tant d'ouvrages de ce temps, nous avons un faible pour le livre de d'Ivernois, qui nous séduit par une certaine fierté d'accent et par une évidente sincérité. Il s'eflForce au moins d'être impartial dans le récit de la lutte sans cesse renaissante qui constitue l'histoire de Genève au XVIIIme siècle. Il caractérise en termes souvent heureux les hommes qui ont combattu avec lui parmi les représentants et qui partagèrent son exil. D'Ivernois était un jeune avocat de vingt-cinq ans, lorsque, en 1782, les Négatifs, vaincus d'abord par l'insurrection, reprirent possession de Genève avec l'appui des puissances garantes ; ils octroyèrent une nouvelle constitution, appelée VEdit de pacification, et à laquelle chaque citoyen dut prêter serment sous peine de la privation de ses droits de bourgeois. Cela équivalait à l'exil pour les chefs du mouvement populaire. Il en résulta une émigration considérable de Représentants : les uns allèrent à Paris, où nous les suivrons ; d'autres se retirèrent à Constance (c'est ainsi que naquit dans cette ville, en 1787, celui qui devait être le général Dufour). D'Ivernois, publiciste fécond, passa plusieurs années en Angleterre : nous l'en verrons revenir en 1814.
Il est deux autres Genevois qui ont joué un rôle très actif, sinon très apparent, dans la première période de la Révolution française : Salomon Reybaz et Etienne Dumont. Reybaz, vaudois d'origine, genevois par l'éducation, né en 1737, fut consacré au ministère à Genève en 1765. 11 se rangea dans le parti des Repré-
sentants, rédigea des ((représentations,» chansonna les Négatifs et rimmobîlisme du Petit Conseil :
Petit enfant n'est pas toujours le même : Son corps vermeil
Croît pendant le sommeil ;
Mais le petit Conseil,
Dans son sommeil suprême,
Reste toujours petit ;
Kien ne lui fait profit, Il est toujours, il est toujours le même.
M. A. Guillot a publié en 1887 une étude intéressante sur les poésies de Reybaz : sa verve caustique trouvait à s'exercer même contre la Vénérable Classe t En 1782, il se rendit à Paris. Après avoir collaboré quelque temps au Mercure de France avec Mallet du Pan, il s'attacha à Mirabeau, qui avait discerné en lui un fonds très riche de connaissances, un esprit net, précis, de rares facultés d'assimilation et de méditation, une plume exercée et l'éloquence du style. Il fit du pasteur genevois le préparateur de ses discours, auxquels ti'avaîUaient également Dumont et Duroveray. Les harangues sur les assignats et sur les successions en ligne directe, sur le droit de tester et sur le célibat des prêtres (cette dernière demeurée inédite Jusqu'en 1835), ont été entièrement préparées, rédigéea par Salomon Reybaz. Ce fait n'est plus contesté par personne depuis la publication ^ des lettres de Mirabeau à son collaborateur. Nous n'en citerons qu'une seule, qui donnera le ton de cette correspondance. Voici comment Mirabeau s'adresse à Reybaz, après, avoir prononcé son discours sur les assignats (août 1790) :
« Je vous envoie tous les compliments que m'a valus Texcellent discours dont vous m'avez doté. Ne soyez pas fâché de deux ou trois mots que j'y ai dissimulés ; ils resteront dans Timpres-
1) Par M. Philippe Plan. 1874.
siou ; mais j'ai craint que rassemblée fût quelquefois ou plutôt ne se crût un peu trop gourmandée. Ainsi j'ai ôté (seulement pour la prononciation) le mot bien, etc... Maintenant je vous assure : premièrement que le succès a été énorme; secondement que cela passem. Je vous demande la permission d'aller corriger les épreuves avec vous. Je vous demande aussi d'exercer sur le champ la dictature la plus absolue sur le discours, où vous voulez bien donner droit de cité au petit nombre de pages que j'y ai ajoutées. — Vale et me ama. — Au reste, je me suis aperçu que récriture, toute charmante qu'elle soit, est un peu petite à la tribune. Mes respects aux pieds du secrétaire. ^ — N.B. Suivez avec un grand soin les Moniteurs, afin de nous tenir prêts à une réplique. »
Dans tel autre billet, on voit Mirabeau réclamer de Reybaz « une bonne copie, » afin de pouvoir « apprendre bien la chose, » invoquer a son âme et son génie, » faire appel aux « mouvements spontanés » de son « cher frère d'armes. » Cela diminue-t-il Toriginalité et le génie du grand orateur ? Goethe va nous répondre :
« Au fond, c'est folie que de chercher à savoir si quelqu'un est original ou s'il est l'edevable à autrui; le point essentiel, c'est d'avoir une volonté énergique, de posséder du talent et de la persévérance pour exécuter par soi-même. Le reste est indifférent. Aussi Mirabeau avait-il parfaitement raison d'exploiter les foi'ces qu'il trouvait présentes autour de lui. Il avait le don de discerner le talent, et le talent, fasciné par le démon de cette nature puissante, s'abandonnait volontairement à lui et à sa conduite. C'est ainsi qu'il était entouré par une multitude d'intelligences d'élite, qu'il embrasait du feu dont il était animé et qu'il mettait en mouvement pour accomplir ses grands desseins. C'est précisément parce qu'il s'entendait à agir par les autres et avec les autres, qu'il avait du génie, de l'originalité et une grandeur à lui. »
Le discours sur le célibat des prêtres, écrit par Reybaz, mais qui ne fut pas prononcé, est un exposé historique solide et brillant; il offre pour nous cet intérêt spécial, qu'on retrouve dans ce morceau les
1) Trfes probablement M"» Reybaz.
arguments que suggérait à Reybaz son expérience de la vie genevoise et protestante : tels sont les passages sur le rôle de la compagne du pasteur et sur Futilité que celui-ci retire de la vie de famille pour l'exercice de ses fonctions publiques.
Après la mort de Mirabeau, Reybaz devint ministre de la République de Genève à Paris ; durant la Terreur, son talent et son dévouement furent à la hauteur des circonstances, — ce qui n'est pas peu dire. Son discours à la Convention, lors de la remise de ses lettres de créance, excita un vif enthousiasme; l'assemblée décida qu'il serait traduit « dans toutes les langues » (?) et que le drapeau de Genève serait suspendu dans la salle de ses séances. Il n'eût tenu qu'à Reybaz de figurer en tête du cortège dans la cérémonie de la translation des cendres de Rousseau au Panthéon : il préféra marcher à côté de sa fille, dans le petit groupe de ses compatriotes*. Reybaz mourut en 1804, et mourut pauvre.
S'il fut auprès de Mirabeau un actif élaborateur d'idées, Etienne Dumont fut un journaliste d'un talent souple et facile. Né en 1759, il s'était voué, comme Reybaz, au ministère évangélique, avait, comme lui, quitté Genève après les événements de 1782, s'était rendu d'abord à Pétersbourg, puis à Londres, où il se lia avec Fox, Sheridan, Samuel Romilly, Bentham surtout, dont il devait faire connaître les travaux au public de langue française. Dumont éprouvait pour la Révolution commençante la sympathie qui animait tous les esprits généreux, et, désireux de suivre de près les événements, il se fixa à Paris : c'est alors qu'il noua avec Mirabeau les relations étroites et suivies sur lesquelles ses Souvenirs nous renseignent d'une manière si attachante, en même temps qu'ils nous montrent « la profondeur et la justesse de son juge-
1) La fiJle de Reybaz épousa le poète danois Baggescn.
ment, la finesse de son esprit, la loyauté de son caractère et les qualités propres de son style K »
Rentré en 1814 dans sa patrie, il y rendit d'importants services dans les domaines de la législation et de rinstruction publique, et mourut en 1829. La génération nouvelle recherchait sa conversation piquante et vive, dont nous trouvons comme un écho dans les Souvenirs. C'est là un des livres les plus agréablement écrits que Genève ait donnés à la littérature française: il nous montre Mirabeau dans Tintimité, avec toute sa fougue, toute sa puissance de séduction, avec ses mouvements brusques et passionnés, ses irrésistibles câlineries d'enfant et sa clairvoyance d'homme de génie :
a II avait conservé jusqne dans ses désordres je ne sais quelle élévation et quelle dignité, avec une certaine vigueur de caractère, qui le distinguaient de tous ces hommes effacés, de toutes ces ombres qu'on trouvait à Paris... Je n'ai pas trouvé un homme i\m fût plus jaloux de l'estime de ceux qu'il estimait lui-même, et qu'on pût mener plus loin par un sentiment d'honneur; mais il n'y avait rien d'uniforme et de soutenu chez lui ; son âme allait par sauts et par bonds, elle obéissait à plusieurs maîtres ; il avait des passions terribles : ardent d'orgueil et dévoré de jalousie, il faisait des écarts impétueux et ne se connaissait plus...
(c ... Il avait le grand art de déterrer des talents ignorés et de flatter ceux qui pouvaient lui être utiles ; il les excitait par toutes les insinuations de l'amitié... Quand il croyait avoir besoin de moi, il me disait du bien de mes amis, il me parlait de Genève ; c'était une espèce de ranz des vaches ; il m'amollissait et me subjuguait... » « Il me parla de Genève, dit ailleurs Dumont, et sachant bien qu'un Genevois ne s" ennuie jamais à parler de sa pairie^ il me dit tout ce qu'on pouvait imaginer de plus flatteur sur cette ville qui avait fourni tant d'hommes distingués, qui avait payé un aussi grand contingent de génies et de lumières^ et il ajouta qu'il ne serait jamais heureux s'il ne pouvait contribuer à rompre les fers que la révolution de 1782 lui avait donnés. »
<c ...Mirabeau était ce qu'on appelle bon compagnon dans toute la signification du terme, complaisant, facile, plein de gaîté, de ressource et de variété dans l'esprit ; il n'y avait pas moyen de se
1) J.-L. Duval, Avertissement, en tète des Souvenirs.
tenir avec lui sur la réserve ; il fallait en venir à la familiarité, abandonner l'étiquette, les formes d'usage, s'appeler simplement par son nom. »
Le lecteur connaît maintenant le ton des Souvenirs : on y sent un homme qui, sans être dupe, est pourtant sous le charme et s'v livre.
Dumont décrit ce qu'il appelle lui-même la <r fabrique » — de nos jours on dirait la « cuisine )> — de l'orateur et du journaliste : Clavière, l'ami de Brissot, banquier genevois adversaire de Necker et qui devait être à son tour ministre des finances, fournissait à Mirabeau la matière pour ses écrits de finances. Duroveray, qui apportait de Genève son expérience des afl'aires politiques, qui avait la routine des assemblées populaires, lui servait de conseiller, de « mentor, » dans toutes les occasions importantes. Nous savons ce que fournissait Reybaz. Dumont lui-même composa le fameux discours sur le renvoi des troupes, « sorte de résumé de tout, ce qui s'était dit dans nos conversations particulières, » et rédigea l'adresse au roi sur le même objet :
«c Le lendemain, ajoute-t-il, dînant chez M. de la Rochefoucauld, un membre du comité, dont j'ai oublié le nom, s'extasia sur le mérite de cette adresse et sur la modestie de Mirabeau, qui avait consenti à tous les changements demandés, comme si son amour-propre n'avait été pour rien dans cet ouvrage... J'aurais pu, dans la suite, trouver des défauts dans cette adresse, mais il ne m'aurait pas été permis de les dire à Mirabeau. Son amour-prapre embrassait si bien ses enfants adoptifs^ qtCil prenait d* abord pour eux des entrailles de père. »
Un des côtés les plus piquants des SouveîiirSj c'est de voir l'importance que conférait aux citoyens de la petite Genève leur expérience de la vie publique : dans une page vive et gaie, Dumont raconte comment ses amis et lui, passant k Montreuil-sur-Mer, prirent en main la direction d'une élection à laquelle les habitants ne savaient comment procéder. Les Crenevois,
trouvant la plaisanterie bonne, s'instituèrent les a législateurs de Montreuil, » et en arrivant à Paris, ils lurent dans les papiers publics «que l'assemblée de Montreuil avait fini son élection la première et qu'on donnait de grands éloges à l'ordre qu'elle avait su «établir. ))
Dumont avait été bien vite électrisé — c'est son propre terme — par son séjour à Paris : « Il y avait, dit-il, de la cordialité, de la chaleur et de l'énergie dans les âmes,... une sorte d'ivresse dans les espérances. » Aussi le voyons-nous se charger avec Duroveray, à la demande de Mirabeau, de la rédaction du Courrier de Provence^ où les deux Genevois, tenant tour à tour la plume, rendirent compte des séances de l'assemblée. Loin de la flatter, ils traçaient a un tableau fidèle de l'incohérence, du désordre, de la fougue qui avaient présidé à ses travaux. » Si l'on veut juger de la pénétration de notre écrivain, de la justesse de son sens politique, il faut lire le chapitre VII des Souvenirs, où il décrit la mémorable nuit du 4 août — cette (( contagion sentimentale qui entraînait les cœurs, » — mais où il montre aussi les mobiles secrets qui s'alliaient aux élans généreux, dans cette émulation de sacrifices , dans ce fameux crescendo de motions magnanimes : « Tel, dit-il, qui se sentait ruiné par une proposition qui venait d'être adoptée unanimement, en faisait une autre par vengeance pour ne pas souffrir seul. »
L'assurance imperturbable de ces législateurs improvisés est un perpétuel sujet de surprise pour le Genevois qui les observe :
« Un Français, dit-il, affirme légèrement ; ce qui lui coûte le moins, c'est une assertion... C'est un gentilhomme français à qui Ton demandait s'il savait jouer du clavecin, et qui répondit : <t Je ne saurais vous dire, je n'ai jamais essayé, mais je vais voir. ]> Ce trait est du comique ; mais ennoblissez les idées ; au
lieu du clavecin, mettez le gouvernement; au lieu delà musique, mettez la législation, et au lieu d'un gentilhomme français, vous en aurez douze cents. j>
Dûment finit par s'éloigner et de rassemblée nationale et de Mirabeau : « Le chéirme s'était évanoui, l'illusion n'y était plus, » dit-il de la première ; quant au second, il avoue que son «train fastueux, entretenu par des moyens peu délicats, » alarmait sa conscience scrupuleuse. La séparation des deux amis fut émouvante :
« Mirabeau m'embrassa avec une émotion que je ne lui avais jamais vue : a Je mourrai à la peine, mon bon ami, me dit-il ; « nous ne nous reverrons peut-être pas. Quand je ne serai plus, « on saura ce que je valais. Les malheurs que j*ai arrêtés fon- « dront de toutes parts sur la France... Je n'ai devant les yeux « que des prophéties de malheur... » Trois mois après, Mirabeau n'était plus. »
Il est un noble côté du caractère genevois qui apparaît dans les Souvenirs d'Etienne Dumont, sans qu'il cherche d'ailleurs à le mettre fastueusement en relief, car le ton de son récit est, quoi qu'on en ait dit, simplement modeste : je veux parler du parfait désintéressement qui caractérise ces citoyens de la petite république, transportés sur un théâtre où leur expérience et leurs lumières eussent pu, s'ils l'avaient voulu, servir mieux leur fortune; les Dumont, les Reybaz surent garder une irréprochable tenue morale, la dignité de la vie, la pureté des mœurs domestiques, dont Clavière même, plus ambitieux que ses compagnons d'exil, ne cessa de donner l'exemple. Il faut voir avec quelle indignation Etienne Dumont refuse, comme « un gage de vénalité, » la somme par laquelle un banquier de Paris prétendait récompenser ses services politiques et ceux de son collaborateur Duroveray. Nous avons déjà rendu hommage au désintéressement de Necker: on peut parler hautement de celui de Rousseau ; nous
aimons à signaler le même trait chez les collaborateurs de Mirabeau, et nous le retrouvons sans surprise chez un autre Genevois, Mallet du Pan.
Jacques Mallet (le nom de du Pan, adjoint au sien, est celui de sa mère), né en 1 749 à Céligny , où son père était pasteur, avait étudié à Genève. A vingt ans, il embrassa la cause des Natifs et écrivit en leur faveur une brochure qui, condamnée et brûlée à Genève, lui valut l'amitié de Voltaire. Fixé à Paris dès 1783, il fut chargé par le libraire Panckoucke de rédiger la partie politique du Mercure et continua à tenir la plume pendant la Révolution. Sainte-Beuve l'appelle a le seul écrivain qui sut, sans insulte ni flatterie, donner une analyse raisonnée de ces grands débats. » Il ne quitta son poste qu'à la dernière extrémité, à la veille du 10 août. Réfugié en Suisse, puis à Bruxelles, il publia en 1 793 le plus connu de ses ouvrages, les Considérations sur la liévolution, où il dit à tous les partis la vérité avec une mâle franchise. Retiré en Angleterre, il rédigea le Mercure britannique, et mourut, toujours pauvre, toujours honnête, en 1800.
Esprit ferme et clairvoyant, doué de la vivacité pénétrante qui saisit rapidement la portée des faits, en même temps que du calme qui prévient les entraînements, il apparaît aujourd'hui comme un des juges les plus sûrs et les plus mesurés des événements dont il fut le témoin. Les historiens sérieux de la Révolution, M. Taine entre autres, tiennent en estime particulière le témoignage et les jugements de cet écrivain. Il avait gardé de Genève le goût et le sens de l'observation attentive ; il en avait aussi le sens moral un peu austère. Il ne sacrifie pas aux Grâces, mais il puise dans sa probité même et dans sa passion pour la vérité, une éloquence qui est bien à lui, chaleureuse et vigoureuse, énergiquement expressive. Il avait apporté enfin de sa patrie une connaissance précieuse du
train des révolutions, et ce sens pratique qui, en France, fit de lui, républicain, un partisan déclaré de la monarchie constitutionnelle. En 1789, il vit la nation française a en proie aux théories illimitées et à toutes les espérances, » prenant les mots pour des panacées et attribuant aux formules un pouvoir magique :
« Pas un commis-marchand formé par la lecture de VHèhUe, point de maître d'école ayant traduit dix pagres de Tite-Live, point d'artiste ayant feuilleté Rollin, pas un bel esprit devenu publiciste en apprenant par cœur les logogi'iphes du Contrat social^ qui ne fasse aujourd'hui une constitution... Cependant la société s'écroule durant la recherche de cette pierre philosophale de la politique spéculative ; elle i*este en cendres au fond du creuset ...»
Pendant les trois premières années de la Révolution, il ne ménagea aucune des illusions de ce peuple généreux et mobile, qu'il connaissait mieux que personne : ce fut sa manière de Taimer. En face des factions déchaînées, il se fatigua à prêcher le respect de la liberté et la modération. On vit ce calviniste genevois prendre avec ardeur la défense du clergé catholique opprimé. Enfin ce vaillant plus d'une fois fut prophète, le jour entre autres où il écrivit cette phrase remarquable : (( Par sa nature destructive , la Révolution amène nécessairement la république militaire. »
M. A. Sayous, que nous avons si souvent cité et à qui rhistoire littéraire de notre pays doit tant de reconnaissance, a publié en 1851 les Mémoires et correspondance de Mollet du Pan. Qu'on lise ces deux volumes et Ton verra combien cet homme a honoré sa patrie par son courage, sa probité et son talent. Il est nécessaire de le rappeler, car son œuvre de journaliste n'est guère lue que de quelques curieux; mais sa figure est de celles qu'on doit saluer avec le respect qui s'attache aux antiques vertus.
Le XVIlIm© siècle avait été pour toute la Suisse un temps de guerres civiles et d'insurrections locales; partout le régime patricien était menacé. Ce fut le pays de Vaud qui le premier s'émancipa. Dans les dix dernières années du siècle, un vent d'indépendance souffle sur les bords du Léman ; dans ces campagnes longtemps endormies sous la main lourdement paternelle de Berne, on commence à se souvenir des libertés anciennes, des anciens Etats de Vaud. On profite des Abbayes — ou réunions de tir — pour fêter dans les villes vaudoises la prise de la Bastille. Berne, dont les émigrés français flattaient les vieilles habitudes d'autorité, crut avoir raison du mouvement par les moyens rudes et en punit les promoteurs par l'exil ou la prison. Exiler des Vaudois à l'esprit libéral et ouvert, c'était rendre service à leur cause. Plusieurs d'entre eux vont nouer à l'étranger des relations qui leur seront précieuses dans la suite ; car cette cause de la « patrie vaudoise » restera la leur : les exilés ne perdront jamais de vue le coin natal. Juste Olivier a insisté sur le rare mérite de ces hommes, qui résolurent le problème de voir le monde tout en l'estant de leur pays,
tf Le Suisse, — a dit quelque part Sainte-Beuve, qui a tout dit, — le Suisse a cela de propre et de particulier, de rester le même et de son pays à travers toutes les pérégrinations et les nationalités passagères. Qu'il aille en France, en Russie, qu'il entre au service des czars ou des rois, il reste Suisse au fond du cœur ; la petite patrie, il ne Tabdique jamais au sein des empires, et au moment critique, à l'heure du péril, il se retrouve patriote suisse comme au premier jour, comme au jour du départ du pays natal, prêt à répondre à son appel et à le servir. Tout vrai Suisse a un ranz étemel au fond du cœur. »
Tels furent en effet les Philippe Secretan, les J.-J. Cart, les Cassât; tel fut surtout le chef de ce groupe de patriotes, Frédéric-César Laharpe. Laharpe, bien qu'il ait beaucoup écrit, n'est pas précisément un écrivain : il est moins artiste qu'homme d'action et de gouvernement. Mais le pays de Vaud lui doit en partie son réveil, et par suite la littérature est son obligée.
La famille Laharpe n'est point sans avoir rayonné au dehors: le critique Jean-François de Laharpe, «le dernier arbitre classique du goût, » était d'origine vaudoise ; un autre Laharpe, Amédée, cousin du patriote, fut général de division à l'armée d'Italie et son nom est inscrit sur l'arc de l'Etoile. Né à RoUe en 1754, reçu avocat à vingt ans, Frédéric-César fut bientôt froissé dans son patriotisme, blessé dans sa dignité par la morgue des magistrats bernois; il accepta l'appel de Catherine de Russie qui lui confia l'éducation du grand-duc Alexandre. Le caractère élevé et loyal du jeune précepteur, son tact, la distinction de. son enseignement lui conquirent l'estime de la cour, et son élève s'attacha à lui d'une amitié dont la patrie de Laharpe devait recueillir les bénéfices. On devine avec quelle attention le jeune Vaudois suivait les événements de France et le mouvement qui se dessinait dans son propre pays. Il lança de Pétersbourg des pamphlets violents contre Berne et des mémoires où il réclamait la convocation des Etats. Ses ennemis réussirent à le faire éloigner de la cour de Russie; à Paris, où il s'était rendu, il se mit en relations avec le Directoire, qu'il chercha à intéresser à la cause de l'émancipation vaudoise. Il invoqua le traité conclu en 1564 entre Berne et le duc de Savoie, traité qui, suivant lui, réservait les droits du pays de Vaud, et se fit fort de la prétendue a garantie » de ce traité promise par la France en 1565. Tout cela n'était pas juridiquement très solide, mais le Directoire avait tout
intérêt à n'y pas regarder de plus près K II entra dans les vues de Laharpe, et le 27 janvier 1798, les patriotes vaudois, forts de Tappui de la France, proclamaient à Lausanne la République lémanique. Il ne restait aux baillis bernois qu'à quitter le pays rendu sans secousse à l'indépendance. Ils furent poliment escortés dans leur retraite, on arbora le drapeau vert et blanc, on dansa autour des arbres de liberté et le comité directeur du mouvement devint l'Assemblée représentative provisoire du pays de Vaud.
Quelques jours après, un coup de fusil tiré mal à propos sur un soldat français, servit de prétexte au général Ménard pour envahir le pays avec douze mille hommes. C'est alors que Berne montra cette hésitation fatale propre aux régimes qui n'ont plus foi en euxmêmes et qui se sentent mourir. « Il ne lui restait que de la roideur de son antique énergie, et, de son habileté, que de l'indécision, )> a dit Olivier. On sait comment elle succomba après une héroïque, mais tardive résistance, et comment le trésor de la vieille République prit le chemin de la France, tout ainsi que les trésors des églises vaudoises avaient, deux siècles et demi auparavant, pris le chemin de Berne. La vieille Suisse des treize cantons avait vécu. Les partisans de la révolution lui donnèrent ime constitution modelée sur la constitution française de l'an III et qui transforma l'Helvétie en république U7ie et indivisible. Nous ne referons pas, même en abrégé, l'histoire de cette triste époque, où notre pays fut en proie à tant de maux divers : rapacité des envahisseurs, répression sanglante des petits cantons et du Valais, invasion des armées russe et autrichienne, guerre étrangère et guerre civile, lutte acharnée entre le parti unitaire et le parti fédéraliste... Ici nous retrouvons Laharpe: dans le sein du Directoire helvétique, il se montra le
1) Voir Mélanges d'histoire nationale^ par M. Pierre Vaucher.
défenseur plus ardent qu'avisé de cet unitarisrae si peu conforme à notre histoire et à nos traditions. Tout en faisant preuve des qualités et des vertus d'un vrai patriote, il déploya une énergie âpre — à la romaine — qui lui valut plus d'ennemis qu'elle ne servit sa cause. Il amassa sur sa tête tous les ressentiments. Peu après avoir quitté le Directoire helvétique, il fut accusé de trahison, arrêté et dirigé sur Berne. Pendant un relai, à Payeme, il réussit à s'évader, gagna les rives du lac de Neuchâtel et de là la route de France. Il a raconté avec une simplicité qui a son charme cette odyssée d'un magistrat fuyant la patrie qu'il avait loyalement servie ; nous ne retenons de son récit que quelques traits :
<c J^arrivai devant les portes d'Estavajer; elles étaient ouvertes. Si j'avais en la certitude de n^étre pas immédiatement poursuivi, j'aurais loué un bateau pour traverser le lac. La surface argentée des eaux et les montagnes de Neuchâtel que je découvrais au clair de la lune, éveillèrent en moi des sentiments tristes. Je résolus de suivre, par des sentiers inconnus, les bords du lac... Je continuai ma route... L'uube annonçait une superbe journée, Tair était calme ; de temps en temps se faisait entendre le chant de l'alouette ou de la grive. Accablé de fatigue, je m'arrêtai pour les écouter... A peine me fus-je enfoncé dans la forêt, que trois bûcherons se présentèrent devant moi. Je demandai le chemin d'Yvonand ; Tun d'eux voulut savoir qui j'étais. « Un pasteur, ^ fut ma réponse. Mon habit noir vint à l'appui de ce mensonge obligé... Cependant mes forces étaient épuisées... Tandis que je m'étais arrêté dans un chemin creux, j'entendis du brnit dans les broussailles ; un pauvre hérisson en sortit et vint tout près de moi sans crainte et sans défiance : <r Voilà, pensaije, de quoi me nourrir tout le jour. » Peu s'en fallut que je ne succombasse à lu tentation de faire ma proie de ce pauvre animal... i>
L'anarchie qui suivît la chute du Dii*ectoire provoqua l'intervention du Premier Consul. Il donna en 1803 h cette pauvre Helvétie désemparée la constitution appelée VAcfe de médiation, qui rétablissait la
souveraineté cantonale si malheureusement méconnue par les Jacobins suisses. Et pourtant, le gouvernement, helvétique avait eu des desseins généreux; il en avait réalisé quelques-uns. C'est en particulier rhonneur de ce régime d'avoir fait de Técole un des premiers objets de sa sollicitude et d'avoir préposé à la direction de l'instruction publique un des hommes les plus capables du pays.
P.- A. Stapfer, ministre des arts, des sciences et des cultes, était un pasteur nourri de fortes études; il entreprit d'appliquer à la République un système d'instruction qui tînt compte des besoins nouveaux sans froisser les habitudes locales, qui respectât tout ensemble le besoin d'unité né de la révolution et la diversité des lieux et des caractères nationaux. Il sut intéresser tous les bons citoyens à son œuvre, y faire concourir toutes les bonnes volontés. Il voua ses premiers soins à l'école primaire, institua des écoles normales, et fit, suivant l'expression de Vinet, (( l'éducation des éducateurs eux-mêmes. » On sait aussi comme il seconda le zèle et discerna le génie du Vincent de Paul de l'éducation, de Pestalozzi. On sait encore, et surtout depuis le beau travail de M. Luginbuhl ^, quels services Stapfer rendit à la Suisse comme représentant de son pays auprès du gouvernement français, (''est en France que s'est achevée sa noble vie de travail et de dévouement *. Ses principaux écrits ont été réunis après sa mort en deux volumes de Mélanges; on y retrouve les articles importants fournis par Stapfer à la Biographie universelle^ sur Socrate et sur Kant, ainsi que divers morceaux de philosophie religieuse. Vinet caractérise ainsi, dans la préface des Mélanges, la valeur littéraire de l'ancien ministre des sciences :
1) Philippe- Albert Stapfer, par Rodolphe Luginbûhl. Paris, Fischbacher, 1888.
2) Trois hommes ont, à des degrés divers, subi l'influence de ce f semeur d'idées, » Guizot en France, Vinet et le père Girard en Suisse.
c Nous ne craindrons pas d'indiqner parmi les pins belles pages que le sentiment religieux ait inspirées aux écrivains de notre langue, quelques-unes de celles que traça aux portes de la vieillesse cet écrivain né dans une vallée de la Suisse allemande, et qui, avant Vâge mûr, n'avait pas même abordé le sol de la France. Des habitudes germaniques se trahissent dans ces vastes périodes, entraînant péniblement avec elles les accessoires nombreux des idées dont elles se composent, comme une armée qui, pour ne vouloir se séparer d'aucun de ses moyens de subsistance, appesantit et retarde sa marche; mais pourtant cet esprit qui arrivait au fond de tout, était aussi arrivé au fond de sa langue adoptive, et ni l'expressive justesse den termes, ni l'intelligence heureuse des mouvements propres à notre idiome ne se laissent désirer dans ces beaux passages... »
Nous avons laissé Laharpe fuyant vers la France. Il vécut dans la retraite pendant le Consulat et TEmpire, et rentra en scène en 1814, lorsque les Bernois, aidés des alliés, essayèrent de restaurer l'ancien régime et de ressaisir le pays de Vaud. Mais ce projet fut déjoué grâce au crédit dont jouissait Laharpe auprès d'Alexandre 1©^, grâce aussi au général Jominî, dont le czar appréciait le franc-parler et la haute intelligence politique. Ce n'est pas le seul cas où Laharpe ait fait tourner au profit de son pays la faveur qu'il avait su conquérir et conserver. On connaît sa belle et antique réponse : ce Vous avez tout fait pour moi, lui disait le czar; que puis-je faire pour vous? — Sire, tout ce que je désire, c'est de pouvoir parler de mon pays à Votre Majesté toutes les fois que je le voudrai. »
Revenu à Lausanne en 1815, Laharpe se mêla encore avec ardeur à la politique vaudoise et acheva sa vie entouré de la vénération de tous. Il mourut en 1838.
Le style de ses brochures est un peu démodé, mais quelque chaleur anime encore cette rhétorique d'autrefois, une sincérité généreuse réchauffe ces proso-
popées vieillies. Accusé, en 1 797, de livrer son pays à la France parce qu'il faisait appel à la garantie de 1565, il disait aux Vaudois :
€ Qui sont les émissaires chargés de répandre parmi vons ces insinuations calomnieoses? Ce sont des gentilshommes tremblant pour lears créneaux, leurs parchemins, leurs girouettes et leurs livrées, et ne connaissant rien au-dessus de la chasse et du blason... Ce sont tous ces bourgeois vaniteux, qui ont acquis des fiefs pour cacher leurs noms paternels et qu'efiFraie le titre de citoyen... Ce sont ces châtelains, ces juges, ces receveurs, qui redoutent toute réforme tendant à diminuer leurs émoluments. Ce sont les petits patriciens des villes et des campagnes, qui dédaignent le laboureur et le vigneron ; aristocrates sans puissance et sans ressources, et dont la vanité est le seul patrimoine. Ce sont les curés catholiques, qu'un faux zèle entraîne, et les pasteurs réformés, qui craignent la réduction de leurs salaires !...]>
On comprend l'action que ce langage véhément devait exercer sur un peuple qui se sentait mûr pour l'indépendance. Mais si Laharpe fut le libérateur du canton de Vaud, il ne fut pas l'organisateur de la liberté : cet honneur appartient à ceux qu'on a appelés les trois landammans, Monod, Pidou et Muret, girondins pacifiques, bien dignes d'être à la tête du gouvernement vaudois. Napoléon avait discerné en Muret un esprit supérieur, net, juste et prompt, et Talleyrand avait dit : « Je voudrais être aussi laid que Muret et avoir son esprit. » Pidou joignait aux vertus civiques le goût et le culte des lettres. Monod, intelligence vive et pénétrante, nature aimable et chevaleresque, s'est peint dans ses Mémoires^ publiés en 1805. Avec quel accent il célèbre le jour de l'émancipation définitive de son pays, ce 14 avril 1803, dont l'allégresse a inspiré une si jolie chanson patoise^: ((Ma patrie, dît-il, avait enfin repris son rang !... Ce rêve qui si souvent flatta l'imagination des patriotes vaudois, ce rêve qui
1) Por la fita dau quatorze : attribuée à M. Marindin, professeur de littérature, «t compc»ée pour un des anniversaires du 14 avril.
conduisit jadis Tinfortuné Davel à Téchafaud, était donc accompli : le pays de Vaud était un canton suisse ! )) Il se demande au début de son récit : ai-je fait tout ce qui a dépendu de moi pour le bien de mon pays ? Et il répond :
<r J'ai cm qu'il fallait faire sentir à chacun que son bien et celui de sa famille ne pouvait se séparer du bien public, s'attacher à discuter, non les droits particuliers de telle commune, qui excitaient la jalousie des autres, mais les droits communs à tous. J'ai cru que par là s'étendraient les vues, que par là pourrait se former à la longue un esprit public et que l'on sortirait enfin de ce cercle étroit de politique communale exclusive, qui terminait l'horizon du très grand nombre... Je travaillai à ranimer en tons ce sentiment que tout homme bien né éprouve pour le pays qui l'a vu naître... En un mot, j'invitai tous mes compatriotes à n'être ni Bernois, ni Français, mais Yaudois. d
C'est là parler en homme d'Etat et en homme de bien. Monod avait droit au bon témoignage que lui rendait sa conscience : il avait sacrifié sa propre situation au bien de son pays, et en faisant la révolution, il se privait de trois emplois lucratifs : ce La révolution, dit-il, a nui à ma fortune ; elle m'a jeté bien loin des idées de bonheur auxquelles se rattachaient mes goûts ; mais pourquoi parler de moi, quand il s'agit de mon jyays f »
L*EHPIRE
Genève sons l'Empire. — Le général Jomini. — M°*«de Staël àCoppet. Documents inédits sur son salon. — Benjamin Constant.
L'Empire : titre humiliant pour nous, mais que nous ne saurions éviter. L'Acte de médiation, établi en 1803, dura dix ans : pendant ces dix ans, la Suisse fut, comme toute l'Europe, sous la dépendance de Napoléon. Son joug pesait sur les cantons, qui fournissaient de nombreux soldats au conquérant. Genève, déchirée par les factions, avait été envahie par une armée française en 1798 et réunie à la France. Le Valais et le Tessin avaient subi plus tard le même sort. Neuchâtel était devenu principauté française. La condition de Genève annexée était particulièrement pénible. Toutefois la petite république avait réussi à sauver du naufrage quelques-uns de ses biens les plus chers : le traité de réunion avait réservé aux Genevois le droit d'administrer eux-mêmes leur culte, leur instruction et la bienfaisance publique. Comme l'a dit M. A. de la Rive, le biographe de CandoUe, ce la patrie se réfugia alors tout entière dans ces trois éléments, éminemment propres à conserver et à réveiller le patriotisme. » Il restait aux Genevois quelque chose de l'ancienne Ge-
nève, et ce quelque chose était beaucoup, car pendant les seize années de la domination française, subsista un corps d'administration genevois, un faisceau d'institutions nationales, qui incarnaient malgré tout la survivance de la patrie et son indépendance morale.
Mais on conçoit que ce temps ait été pour la Suisse française beaucoup moins une période de production littéraire que d'attente et de recueillement. La parole, suivant une vieille métaphore qui ne fut jamais plus en place, la parole était au canon. Aussi n'est-il pas surprenant qu'un des écrivains les plus remarquables de notre pays à cette époque ait été un écrivain militaire. Nous ne saurions nous attarder longtemps auprès du général Jomini : le caractère technique de son œuvre la soustrait à notre examen. Nous ne pouvons cependant ignorer celui qui, aujourd'hui encore, fait autorité dès qu'il est question d'art militaire. S'il est vrai d'ailleurs que plusieurs de ses ouvrages les plus importants ont paru après la chute de l'Empire, c'est à l'école de Napoléon qu'il s'est formé et c'est à l'époque impériale que se rattachent ses expériences les plus fécondes et le trésor d'observations qu'il a mis en valeur.
Né à Payerne en 1 779, Jomini fut destiné au commerce et vécut quelques années à Paris; il y rencontra le patriote vaudois Laharpe, dont il partageait les opinions et les espérances. Il avait toujours montré des goûts militaires prononcés, étudiait dans ses loisirs les campagnes du Grand Frédéric, et suivait avec un intérêt fiévreux les premières campagnes de Bonaparte. En 1 798, il devint aide de camp de Keller, preinier ministre de la guerre de la République helvétique. Quelques années plus tard, il travaille à son Traité des grandes opérations; Ney, après l'avoir lu, emmène l'auteur au camp de Boulogne et lui avance des fonds pour l'impression de l'ouvrage. On connaît