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le jugement que porta Napoléon sur ce premier livre de Jomini: « Voilà un jeune chef de bataillon, et un Suisse encore, qui nous apprend ce que jamais mes professeurs ne m'ont enseigné et ce que bien peu de généraux comprennent. » Il ajoutait avec un dépit qui était le plus beau des éloges : « C'est apprendre tout mon système de guerre à mes ennemis. » Il fit néanmoins le jeune auteur aide de camp adjudant du maréchal Ney. Jomini assista à la bataille d'Eylau, puis fut nommé chef d'état-major du 6® corps d'armée. Il commença vers cette époque la publication d'un de ses ouvrages les plus estimés : V Histoire critique et mili' taire des guerres de la Révolution. Pendant la campagne de 1812, il se distingua dans la retraite de la Grande- Armée et au passage de la Beresina, où, gravement malade, mais toujours à son poste, il faillit périr; puis il assista à la bataille de Bautzen : Ney lui attribua la plus grande part dans le succès de cette journée et le proposa pour général de division. Mais les déceptions et les dégoûts que lui firent éprouver certains rivaux, — entre autres Berthier — le détachèrent du service de la France; las de voir sa situation jalousée et toujours remise en question, il off'rit son épée à la Russie, et fut nommé aide de camp du czar. On a beaucoup commenté cette résolution de Jomini, qu'on a même accusé de trahison: cdl n'a pas trahi son drapeau, disait Napoléon à Sainte-Hélène. Il avait à se plaindre d'une grande injustice; il a été aveuglé par un sentiment honorable. Il n'était pas français; l'amour de la patrie ne l'a point retenu. » Il était, en efffet, resté bon Suisse, et, après Leipzig, ses efforts auprès d'Alexandre, combinés avec ceux de Laharpe, contribuèrent à faire écarter les projets menaçant l'intégrité de notre pays.
Bien des années plus tard, en 1837, ayant été chargé de l'éducation militaire du grand-duc héritier^
il écrivit son Précis de Vart de la guerre^ résumé de tous les principes exposés dans ses divers ouvrages : « Ce traité, dit Sainte-Beuve, est la quintessence de Tart militaire; il en restera la base permanente. »
La fin de la vie de Jomini s'écoula à Paris, où il n'est mort qu'en 1869, peu avant cette grande guerre qui allait confirmer ses doctrines \ Ce qui nous importe ici, c'est de constater que Jomini sut mettre au service de sa haute science militaire précisément les qualités d'écrivain que réclamaient ces matières spéciales : il eut la parfaite convenance du style ; sa langue est ce qu'elle doit être, claire, sobre, directe, « rapide et juste comme les mouvements d'une épée, » dit Olivier, a II n'a pas, ajoute Sainte-Beuve, la grandeur et la simplicité concise de Napoléon, mais il a plus que lui l'étendue, le développement, la méthode, la clarté, la démonstration convaincante et lumineuse, n est un meilleur professeur. » — Il y a toujours du professeur chez le Suisse romand.
Jomini croyait avoir besoin de l'indulgence des Français, « parce que le style d'un étranger écrivant dans leur langue laisse toujours beaucoup à désirer. » Or Sainte-Beuve a pu dire que dans la langue de Jomini (( la marque réfugiée ne se fait point ou presque point sentir. ;)
Si les écrivains n'abondent pas pendant les dix ans de l'Acte de Médiation, cette période marqua pour la Suisse dans le domaine de l'instruction publique et de l'éducation du peuple. Nous avons vu ce qu'avait déjà réalisé à cet égard l'activité de Stapfer durant la
1) Voir sur ce point sa biographie, par le colonel Lecomte, dans la Galerie suisse.
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République helvétique. D'autres poursuivirent Tœuvre à laquelle il avait donné l'impulsion première. Bientôt Fellenberg fonde ces établissements de Hofwyl, qui furent célèbres dans l'Europe entière et d'où sont sortis plus de 2000 élèves. En 1806, Pestalozzi s'établit à Yverdon, et son école, où affluent les visiteurs étrangers, répand au loin les bienfaits de sa méthode. Vers le même temps, un grand chrétien, le père Girard, commence à Fribourg son apostolat, qui lui vaudra le titre de « bienfaiteur de la jeunesse. » Ainsi la Suisse demeure fidèle à cette mission pédagogique et éducative dont nous avons parlé plus d'une fois, et dont elle semble prendre toujours mieux conscience.
A Genève, malgré la domination étrangère, la vie intellectuelle n'est pas éteinte : des savants font connaître leur ville à l'étranger et entretiennent le bon renom créé par les Saussure et les Bonnet. Ils ont pour organe la Bibliothèque britannique fondée en 1796, qui, grâce au concours des Genevois réfugiés en Angleterre, devient un véritable organe international, apprécié par toute l'Europe savante K Ainsi Genève résiste par la pensée. Mais c'est le foyer de Coppet qui surtout contribue à entretenir tout à la fois les idées libérales et le goût des choses de l'esprit : là règne « l'impératrice de la pensée. » Les séjours de Voltaire et de Rousseau parmi nous avaient ranimé, rajeuni notre littérature; les séjours de Mme de Staël à Coppet entretinrent cette flamme, exercèrent sur la partie cultivée de notre population une influence qui devait laisser des traces profondes.
Il est probable que Mme de Staël déclinerait l'honneur — médiocre à ses yeux — d'occuper une place dans notre histoire littéraire. Née et élevée à Paris, dans un milieu purement français, elle n'a pas même,
1) La Bibliothèque britanniqtie Aevini plus Urd la Bibliothèque universelle, qui est plus florissante que Jamais A l'approche de son centenaire.
comme Rousseau, reçu de notre pays ses premières impressions, cette première éducation de l'âme dont le philosophe de Genève a gardé une si visible empreinte. Il est aisé de retrouver le Genevois chez Jean- Jacques, tandis que la fille de M. Necker semble à première vue nous être étrangère : en elle rien ne fait deviner ou souvenir qu'elle est née d'un père genevois et d'une mère vaudoise. Bien plus, elle ne nous aime pas, noiis l'avons vu. En 1811, elle écrivait de Genève à Mme Récamier : « Me voici dans cette ville, où je me suia tant ennuyée depuis dix ans. )>
Et pourtant, qu'elle s'y résigne : Germaine Necker est du pays romand : c'est la Suisse française qui Ta donnée à la France, à l'Europe. Elle est nôtre, non seulement par la naissance, par les traditions domestiques, par l'éducation du foyer, par la religion, mais par une sorte de filiation morale, puisqu'elle est la fille spirituelle de Rousseau. Le grand Genevois a été réveilleur de son génie ; c'est à lui qu'elle a consacré son premier ouvrage ; entre elle et lui, il y a plus qu'une ressemblance, il y a proche parenté. Comme lui exaltée et raisonneuse, elle éprouve avec plus d'intensité ce qu'éprouvent les autres mortels ; et ce que sa cousine M^® Necker de Saussure disait d'elle pouvait déjà s'appliquei* à Rousseau : c( Son ftme est plus vivante qu'une autre. »
Nous avons vu en quel sens Rousseau a été le revendicateur des droits de la personnalité, le champion de l'individualisme. A son tour, Mme de Staël est profondément pénétrée de la valeur propre et de la dignité de l'individu, elle regarde la personne humaine comme inviolable et sacrée; rien ne doit entraver sa libre expansion, où se trouve renfermé tout le secret du bonheur. Ce qu'elle a aimé dans la Révolution, c'est l'affranchissement de la personne humaine; ce qu'elle cherche en ses semblables, c'est l'indépendance des
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caractères, la vie propre, des croyances personnelles ; suivant la belle expression d'Amiel, «Mme de Staël hait rinanité des échos et demande à chacun d'être quelqu'un. C'est par là qu'elle est libérale, protestante et républicaine. »
Il est très remarquable que sa foi en la liberté ait survécu à la grande faillite de la Révolution : elle continuait d'y croire en face de la barbarie momentanément triomphante, et s'écriait : (( La passion d'être libre renaît de ses cendres au fond des cœurs qu'elle a consumés. » En 1793, elle écrivait k Mme de Charrière : « Toutes les idées ont été englouties ; quelle colombe nous rapportera la première branche ? )) Elle savait bien qui serait la colombe : ce fut elle qui entreprit de lutter contre le découragement des âmes, de rallumer les enthousiasmes, de restaurer la foi aux idées libérales. La liberté est la condition de tout progrès; rendre l'homme libre, c'est le rendre perfectible, c'est assurer le développement normal de son individualité, et par suite le placer sur la voie du bonheur.
De tels sentiments expliquent qu'un de ses premiers ouvrages ait traité de V Influence des passions^ ces redoutables ennemies de notre liberté morale et du bonheur social ou personnel. Qui les a mieux connues, hélas ! que Mme de Staël ? « Les passions, dit-elle, cette force impulsive qui entraîne l'homme, indépendamment de la volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique. ;>
Partout, ce généreux esprit prend fait et cause pour la liberté, pour les droits de la conscience. De là son aversion pour Bonaparte, en qui elle ne tarda pas, après un court moment d'enthousiasme, à discerner le futur despote, et qui, lui, disait d'elle: «Je ne sais comment il arrive qu'on m'aime toujours moins quand on l'a vue. » Il eût pu ajouter : « quand on l'a lue. » C'est, en effet, au moment du 18 Brumaire qu'elle pu-
blie son livre De la Littérature, où elle montre le rapport intime qui existe entre le développement intellectuel des peuples et la liberté, où elle affirme sa foi au progrès simultané de la littérature, des mœurs et des institutions, où elle trace le tableau idéal d'une littérature républicaine s'épanouissant au soleil de la liberté, où elle invite les peuples à prendre possession d'eux-mêmes par un acte d'énergie morale, où elle oppose, enfin, au despotisme renaissant les forces spirituelles des nations protestantes, l'esprit du Nord à l'esprit du Midi.
Quelques années plus tard, elle dévoile dans YAUemagne aux regards des Français les richesses tout intérieures de la pensée, montre dans Kant, dans Schiller, le triomphe de la personnalité, et proclame, en ce livre que Napoléon voulait anéantir, la liberté de l'âme en face de la force matérielle.
Mais la liberté ne va pas sans responsabilité : plus on est pénétré de la dignité humaine, plus aussi sont sérieux les devoirs qui en découlent. Mme de Staël, très protestante encore en ceci, a un sentiment profond, presque tragique, de la responsabilité de l'individu, et, par suite, de la destinée de l'homme. Elle est bien de notre pays et de la religion de Calvin par cette conception sérieuse de la vie et par sa constante préoccupation du point de vue moral. Nous touchons ici à un point délicat, mais fort important, et il faut y toucher si l'on veut comprendre ce qu'est la Suisse française et ce que M^® de Staël tient de ce pays. Les prédicateurs genevois n'avaient pas inutilement prêché, pendant une longue suite d'années, la misère de l'homme, son impuissance à faire le bien et la condamnation qui l'attend : le sentiment du péché, — un mot peu littéraire, mais très courant chez nous — ce sentiment, avec la crainte de la mort, que suit un jugement redoutable, pèse sur les consciences. Car le protestan-
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tisme est surtout la religion de la conscience; c'est à elle seule qu'il en veut. On Ta accusé de rendre l'homme chagrin : il eût suffi de dire qu'il imprime à la vie un certain caractère de gravité, en persuadant à l'homme que l'existence terrestre n'est pas une partie de plaisir, mais un voyage qui peut aboutir au salut ou à la catastrophe, et qu'il importe de penser toujours à l'issue de cette vie: chacun ne peut s'en remettre qu'à lui-même et à la grâce de Dieu; pas de confessionnal où puiser la sécurité, pas de prêtre qui donne l'absolution : tout homme est face à face avec sa conscience.
Nous avons trouvé la profonde empreinte de ces sentiments chez Rousseau, qui représenta la réaction contre l'incrédulité frivole et fut plus que personne en proie à sa conscience, a N'est-ce pas en vue de l'apaiser ou de la venger, dit Vinet, qu'il avait écrit ses Confessions ? Cette préoccupation de sa valeur morale, ce soin d'établir la balance entre ses vertus et ses vices, cette évocation anticipée du juge suprême, ne sont-ils pas des symptômes de ce trouble intérieur ? »
Mme de Staël, dans un des plus beaux chapitres de son livre de la Littérature, le chapitre sur Shakespeare, semble comme obsédée par la pensée de la mort, de l'avenir mystérieux et terrible qui la suit; ce problème hantait son génie; sans cesse elle y revient, surtout dans ses romans, et dans Y Allemagne elle s'écrie : ((L'anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de l'éternité des peines. » C'est ainsi qu'à ses yeux la mélancolie put être un signe de supériorité : « Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée... La mélancolie est la véritable inspiration du talent. » On comprend qu'elle préférât les littératures du Nord à celles du Midi : elle a
poussé envers celles-ci le dédain jusqu'à Tinjustice; elle trouvait dans celles-là cet individualisme qui se replie sur lui-même, qui médite et qui rêve, qui sonde d'un regard inquiet sa conscience, interroge en tremblant sa destinée, puis s'épanche en une poésie toute personnelle, élégiaque ou lyrique. Un de nos écrivains, à qui nous faisons plus d'un emprunt, M. J. Hornung, a essayé de montrer dans Delphine la lutte entre l'élément catholique ou chevaleresque et l'élément libéral ou protestant; Corinne serait cr l'élégie du monde roman )> et résumerait « toute la poésie des nationalités tombées ; » ou, pour parler avec Vinet, Corinne représente le principe esthétique et Oswald le principe moral. Laissons les commentateurs subtils : ce qui est sûr, c'est que M™© de Staël a vu le rajeunissement de la poésie et des lettres dans un retour aux sentiments individuels, au subjectivisme, si j'ose employer ce mot un peu lourd, ou, pour parler français, dans une résurrection de l'énergie morale.
Avec une conception aussi haute, la littérature ne saurait être un jeu, un passe-temps ou un simple exercice d'art. Mm© de Staël a <( les yeux tournés en dedans, » son génie n'a rien de plastique, elle n'attache de prix qu'aux idées ; la littérature à idées, comme l'a si bien marqué M. Faguet^, — voilà son domaine; l'art pur lui est étranger et comme inférieur : « Le sentiment de l'art lui manque, écrivait Bonstetten, et le beau qui n'est pas esprit et éloquence n'existe pas pour elle.)) Le dilettantisme, la fantaisie pure, lui semblent indignes d'attention ; le but moral est tout : la littérature doit servir au perfectionnement de l'âme. On n'écrit pas pour s'amuser, on écrit pour persuader, pour agir; le livre est pour elle un moyen d'action. Non seulement le livre, mais la parole et la conversation : lorsqu'elle cause, elle cherche moins à
1) Revue des Deux-Mondes^ 15 septembre 1887.
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charmer ceux qu'elle suspend à ses lèvres merveilleusement éloquentes, qu'à agiter et répandre des idées, à instruire, à convaincre ; elle plaide ou elle enseigne. Elle est une moraliste passionnée.
Et cela encore est de notre pays. On trouve dans les amusantes lettres du chevalier de Boufflers, qui, sous la forme la plus folâtre, renferment tant d-aperçus fins et justes, un mot frappant sur les Suisses français : « Le peuple suisse et le peuple français ressemblent à deux jardiniers, dont l'un cultive des choux et l'autre des fleurs. » Cela est vrai surtout des écrivains des deux peuples. S'il est une espèce d'homme inconnue en Suisse avant notre siècle, c'est l'homme de lettres, c'est-à-dire l'homme faisant uniquement profession et métier de produire des livres, écrivant par simple vocation, sans autre fonction sociale, et cultivant « des fleurs jd pour son agrément et celui du public. Nos écrivains cultivent cr des choux, » en ce sens que leur littérature n'est pas à elle-même son propre but, mais un moyen, une arme ou un outil. Il en est bien peu, parmi les auteurs dont nous avons parlé dans cette histoire, qui n'aient écrit en vue d'un résultat particulier, à qui l'intérêt du moment, le souci de la chose publique, ou quelque cause à défendre, ou quelque vérité à enseigner, n'aient mis la plume à la main. Notre littérature est essentiellement didactique ou militante. Jean- Jacques est le grand lutteur; M™® de Staël la grande et noble institutrice. Otez à celle-ci sa conviction, ses croyances : elle cesse d'écrire ; elle n'écrira même pas de romans; elle est auteur parce qu'elle a des idées à défendre ou à répandre. C'est un besoin de son esprit de rayonner sur les hommes, de les instruire et de les éclairer; elle s'intéresse au monde moral, à la vie humaine, à la vie sociale, à tout ce qui est action de Thomme sur l'homme.
C'est encore le chevalier de Boufflers qui remarque
qu'en Suisse tout étranger est bien reçu : « Il suffit d'être homme, dit-il ; Thumanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre. » Ce mot s'applique à merveille au génie humain et cordial de Mme de Staël. Elle fut cosmopolite au sens le plus haut du mot, comme on Test souvent à Genève, « la ville des neutralisations ethnographiques,» disait AmieL Si française de cœur, elle eut une chaude sympathie pour les autres nations et une admirable aptitude à les comprendre. La « patrie de son âme, » c'était la société des. hommes distingués de tous les pays -, un des plus vifs besoins de son cœur fut de servir d'interprète entre les génies des races diverses. Mme de Charrière l'appelait ironiquement Vambassadrice ; ce sobriquet malicieux est aussi un titre d'honneur : Mme de Staël a représenté glorieusement la France dans toutes les capitales où son exil l'a conduite, à Weimar comme à Rome, à ï^étersbourg comme à Londres, à Vienne comme à Berlin. En retour, elle a cherché à révéler à la France tous les peuples civilisés; elle a chanté l'Italie, elle a expliqué l'Allemagne, elle a entrevu pour la nation russe un riche et brillant avenir. Elle a établi une communication spirituelle entre les nations étrangères et la France, elle a tenté de réconcilier le Nord et le Midi, la civilisation latine avec la civilisation germanique. Et, en ce faisant, elle a été profondément moderne; rapprocher les membres de la famille humaine, n'estce pas le but et l'ambition de tous les progrès scientifiques ou moraux dont notre temps est épris, et comme l'a dit M. Faguet, déjà cité, lorsque Mme de Staël s'écriait : (( Désormais, il faut avoir l'esprit européen, » n'a-t-elle pas donné la devise du siècle qui commençait alors et qui va finir ? Son génie a un caractère universel, et ce caractère est celui de Genève, la cité voisine de tous les pays, et de la Suisse française.
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si bien placée pour servir de point de rencontre au génie des races diverses : le nom de Mme de Staël résume la mission de notre petit pays.
G. de Humboldt avait donc raison de dire : « Par le fond le plus intime de éa nature, Mme de Staël était étrangère à la manière de penser proprement française, » — Sans doute. Et pourtant , si primitivement genevoise qu'elle vienne de nous apparaître, Mme de Staël a reçu de la France juste ce qu'il lui fallait pour faire accepter ce qu'il y avait de suisse et d'exotique en elle. Une spirituelle étrangère, Frédérique Brun, avait fort bien démêlé ce qui faisait contraste en cette riche nature, (( née française avec un caractère étranger, avec les goûts et les habitudes françaises, et les idées et les sentiments du Nord. » Marc Monnier l'a appelée, avec une heureuse concision, (( une Genevoise épanouie par la France. » Son génie est nôtre par sa tendance didactique si prononcée; mais la France lui a communiqué sa chaleur de générosité, sa force expansive en même temps que sa puissance d'attrait, son éloquence faite de passion et de grâce, l'irrésistible séduction de son universelle bienveillance, secret de ses plus nobles conquêtes. La gravité du fonds genevois primitif unie au charme et à la vivacité du génie français, — voilà Mme de Staël.
Elle est genevoise encore par certains caractères de son style. Plusieurs critiques de son temps le lui ont reproché avec une insistance peu courtoise, mais évidemment très sincère. Il est sûr que Mme de Staël, qui admirait avec excès le style de son père, n'est pas exempte d'une certaine phraséologie abstraite et sentimentale, — ce que Sainte-Beuve appelle si joliment le (( léger nuage de Germanie. »
« A l'Académie, dit-il, lorsqu'on produit, à roccasion d'un mot, les exemples tirés des principaux écrivains, il est rare que l'exemple emprunté à M°*® de Staël ne soulève pas d'objections,
et qn^une phrase d*elle passe couramment. On allègue tantôt le vague de Texpression, tantôt Timpropriété des termes ou le peu d'analogie des membres. A ce jeu de détail du dictionnaire, elle a rarement un atout... i»
On a cité en souriant le mot de Léonce à Delphine : « Aime-moi pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes. » Mme Necker eût pu écrire cela. En 1802, le Journal des Débats reprochait précisément au livre d'où cette phrase singulière est tirée, d'être écrit en langue suisse et non en français de France; et Elevée trouvait que le style de Delphine ressemblait à une traduction d'allemand en français K Mme de Staël a dans son style tout ce que la pensée et le sentiment peuvent donner; il lui manque ce que l'art y eût ajouté. Seule l'idée lui importe. De là le peu d'attention qu'elle accorde au paysage, à la nature extérieure, au phénomène, qui ne charme que les yeux. A cet égard, elle n'a rien de son maître Rousseau. Quand elle décrit la nature, c'est pour y chercher quelque symbole d'un fait d'ordre moral. Le Vésuve, remarque M. Rambert, lui apparaît comme une montagne réprouvée, cr condamnée à ne plus sentir le souffle bienfaisant de son créateur.» Combien Chateaubriand est, au contraire, attentif au monde extérieur et s'attarde volontiers à la surface des réalités! Unissez le spiritualisme de Mme de Staël et le pittoresque de Chateaubriand, vous avez deux faces essentielles du romantisme.
(( Ce que le séjour de Eemey fut pour Voltaire, celui de Coppet l'est pour Mme de Staël, mais avec plus d'au-
1) Voir, sur les critiques de M*« de Staël, l*étude de M. Eugène Rambert (Lausanne, 1854).
réole poétique, » a dit Sainte-Beuve. On a souvent décrit le cercle brillant dont elle fut la reine, cette résidence princière où affluaient les hôtes étrangers et des amis de tous les pays, ces conversations dont M»»® de Staël était Tâme toujours vibrante et inspirée. Le célèbre géographe Karl Ritter a décrit Corinne dans une de ces heures inoubliables : (( Jamais dans le cours de ma vie je n'ai ressenti un tel ébranlement nerveux ; j'en avais des crampes jusqu'au bout des doigts, » Dans ces réunions de Coppet, que Stendhal appelait «les Etats généraux de l'opinion européenne, » plusieurs Suisses tenaient un rang distingué. Il suffit de rappeler les noms de Sismondi, qui débutait dans les lettres, de Bonstetten, le causeur d'une séduisante originalité, de Jean de Muller, avec son érudition prodigieuse, de Benjamin Constant, paradoxal et mordant, de Mme Necker de Saussure, dont le souvenir ne saurait être séparé de celui de Mme de Staël et qui a su porter si bien le poids de deux noms glorieux. On cherche à se représenter un tel assemblage d'esprits éminents, électrisés par la parole de Corinne. Sismondi, nature plus solide que prirae-sautière, en était un peu ahuri ; Bonstetten lui-même, esprit bien plus vif, éprouvait quelque fatigue :
« Je reviens avec Muller de Coppet, écrit-il, et je me sens abêti, fatigné d'ane débaache d'intelligenoe. Il se dépense plus d'esprit à Coppet en un jour que dans maint pays en un an... Le bon Sismondi est complètement abasourdi ; il m'avouait hier que tout lui semblait maintenant d'une crasse ignorance ; je dus le consoler. »
«Le monde est trop petit pour son âme de feu,» disait encore Bonstetten de son illustre amie.
Après Sainte-Beuve, après le duc de Broglie, il ne nous resterait rien à dire sur la société de Coppet, si nous n'avions sous la main quelques pages inédites qui s'y rapportent et qui nous permettront d'ajouter quel-
ques traits à un tableau tracé par des maîtres. Un Neuchâtelois de mérite, nommé Gaudot, homme du monde, passionné de conversation et de lecture, avait trouvé accès auprès de Mme de Staël. Elle goûtait son esprit cultivé et original, et lui adressait de petits billets qui montrent le prix qu'elle attachait à son jugement En 1809, elle lui exprime le désir de lui soumettre quelques fragments de VAUemagne: «Vous êtes,, lui dit-elle, un esprit sur la frontière des deux pays et votre jugement me servira pour deux nations. » Elle indique à son ami neuchâtelois, d'une façon caractéristique, le sentiment auquel elle a obéi en écrivant Corinne et VAUemagne : « Il y avait deux nations hors, de mode en Europe, les Italiens et les Allemands; j'ai entrepris de leur rendre la réputation de sincérité et d'esprit; je ne sais si j'y parviendrai. »
Gaudot lui-même, dans des lettres à sa sœur, décrit ce qu'on appelait à Coppet (da dispersion générale des peuples, » c'est-à-dire la fin de la belle saison et le départ des hôtes. Il écrit de Genève, où il était en séjour :
« J'irai passer les derniers jours à Coppet pour assister à la dissolution du corps social ; c'est la dispersion de la tour de Babel. M"* de Staël, Schlegel, Albert et Albertine, vont à Vienne;. M"® Récamier, M™* de Dalmacy, sa cousine, et M. de Sabran vont à Paris; M. Constant et Auguste de Staël y vont aussi ,. mais par une autre route ; M. Middleton va en Italie ; les 6ene-> vois restent ici, et moi je pars dans le même temps pour le coin de mon feu... Je ne parle pas de trente ou quarante passants^ hommes et femmes ; ce sont des météores qui n^ont pas été en rapport avec le système...
« On imaginerait difficilement la quantité et la finesse de petites tracasseries qui ont été produites par cette longue vie de château. M"*' de Staël et M"* Récamier, ou M™« Récamier et M'"* de Staël, comme on voudra, sont les deux pôles autour desquels le mouvement tourne, et Tune et Tautre de ces deux femmes célèbres sont dans la situation la pkis extraoi*dinaire quant à leurs relations subsistantes, à leur cœur et à leur avenir. L'une
et Tantre sont aune patte d*oie de chemin où il faut opter. Quoiqu'elles rient beaucoup toutes deux à table et au salon, toutes deux sont malheureuses, par des raisons opposées, qu'elles m'ont dites dans des moments d'abandon. j>
Cette lettre date du moment même où Benjamin Constant cherchait à rompre une chaîne devenue insupportable et où il écrivait dans son journal intime : r(...Mon Dieu, délivrez-nous Tun de l'autre. » — Gaudot, vieux garçon touchant à la cinquantaine, recevait les confidences des deux dames, et surtout de la belle Juliette, qui était alors en coquetterie avec le prince Auguste de Prusse.
« Elle touche sans éblouir, écrit Gaudot ; elle attire, elle retient, parce qu'elle parle peu et que ses mouvements sont rares et naturels. Le jeu de ses yeux est une chose très particulière. Ils sont ordinairement baissés, et elle les varie en les relevant, en les détournant et en les donnant en plein d'une manière infiniment séduisante. J'aime chez elle jusqu'à certains défauts, comme, par exemple, la plus jolie petite moustache du monde... Elle a tellement l'esprit de conduite, qu'elle plaît même aux femmes. On ne l'entend jamais tenir le dé de la conversation, encore moins trancher ou blâmer, mais quand elle parle de confiance, ce qui lui est déjà arrivé avec moi, elle a une intimité décente qui pénètre. Le premier jour, je ne lui ai dit que des bienséances ; le second, nous avons passé deux heures au piano, où elle m'a chanté tout ce que je lui ai demandé, et sur le balcon, à causer d'abord musique, et ensuite bonheur. Elle n'a jamais été heureuse, elle croit qu'elle ne le sera jamais... Ce que je lui ai dit là-dessus nous a véritablement liés. »
Rappelons, à propos du tête-à-tête sur le balcon, que Mme Récamier aimait beaucoup ce genre d'intimité sentimentale. Le grave Sismondi écrivait, avec un dépit qui provenait peut-être de ce que cette femme charmante avait omis de l'attirer au balcon: «Elle entraîne toujours son voisin dans un tête-à-tête à voix basse ; elle a de petites minauderies qui me fatiguent, et son esprit, car elle en a, ne profite jamais au public. »
Gaudot raconte au long la représentation dePhèdrej à laquelle il vient d'assister. Il indique la distribution des rôles et caractérise le jeu des acteurs : M. de Sabran faisait Hîppolyte : <( Figure excessivement ingrate, Topposé le plus complet de l'héroïque ; la galanterie et la finesse françaises portées jusqu'à l'excès et à la grimace, au lieu du guerrier et du chasseur simple et sauvage, que Racine lui-même a mal saisi selon moi. » Théramène : Auguste de Staël, « l'air parfaitement vieux parce que sa figure est vieille. » Thésée était joué par M. de Prangins, dont la taille colossale convenait à un demi-dieu : « Il est si grand, dit notre reporter, qu'il touchait aux chapiteaux des colonnes et aux voûtes des palais de ce théâtre en miniature, et qu'entouré d'acteurs tous remarquablement petits, on l'aurait, au premier coup d'œil, pris pour le maître d'une troupe de marionnettes. )> Mais le spectateur ne peut assez exalter Aricie, qui n'était autre que Mm« Récamier :
c C'est, dit-il, le triomphe de la nature sur Tarfc ; car comment se défendre de trouver bien un bel objet, que la douceur, la simplicité, la modestie, la séduction, et une teinte l^re de mélancolie, mettent dans tout son jour... Aussi lui sait-on gré — et moi autant que les autres — d'avancer ou de reculer d'un pas, de lever le bras, d'étendre la main, de remuer le doigt. »
Et Phèdre? — C'était le rôle préféré de Mme de Staël, qui était en état d'y mettre, grâce à son expérience, une vérité de passion singulière. Gaudot trouve qu'elle force sa voix dans les passages passionnés, et constate qu'elle joue remarquablement « la scène de la jalousie. » Benjamin Constant en savait quelque chose . . .
On voit par ces fragments de lettres que Neuchâtel n'est point demeiœé complètement en dehors du mouvement dont Mme de Staël a été le centre chez nous, et
que le foyer de Coppet a projeté quelques rayons jusque sur nos rivages. Ces notes intimes d'un obscur visiteur de Coppet me semblent ajouter quelques traits au tableau déjà connu de cette vie brillante, qui avait, comme toute vie mondaine, ses tristes dessous et ses misères secrètes. Comment oublier, en effet, tout ce que des publications récentes nous ont appris ou confirmé avec une clarté brutale ? Comment oublier qu'à côté de Phèdre, il se jouait au château un drame plus réel ? Le journal intime de Benjamin Constant nous en a révélé toutes les péripéties. Oserons-nous dire que nous aurions presque mieux aimé n'en rien connaître et voir Corinne garder son auréole ?
Nous avons déjà rencontré Benjamin Constant dans la retraite de Colombier, auprès de Mme de Charrier e. Il était né en 1767 à Lausanne: c'est à peu près tout ce qu'il a de suisse et de vaudois. Issu d'une famille de réfugiés français, dont presque tous les hommes depuis un siècle avaient servi à l'étranger, élevé dès l'adolescence loin du pays natal, il n'a jamais montré d'attachement pour la Suisse française, et n'eut de patrie que celle de son choix, la France. Comme penseur et comme publiciste, il procède de Mm© de Staël. Qu'on lise la préface de son livre sur la Religion : c'est bien ce spiritualisme et cet amour de la liberté que professait son amie, qu'elle savait communiquer à ceux qui l'approchaient. Par malheur, Mme de Staël fut impuissante à rallumer chez lui la flamme de l'enthousiasme et de l'espérance : c'est cet élément de vie qui fait défaut à un livre d'ailleurs riche de science et d'éloquence. Benjamin l'avait commencé à Colombier,
et Ton sait qu'il en ébauchait des fragments sur des cartes à jouer, ce qui ne prête pas un aspect très sérieux à Tentreprise. Il refit et retoucha ce livre pendant des années : (( Sa poudre, disait Sainte-Beuve, est restée trop longtemps en magasin ; elle est mouillée, d II a lui-même plaisanté sans dignité sur les revirements d'opinion qu'il avait subis au cours de son interminable travail et s'est donné complaisamment des airs de ne pas croire à son propre ouvrage. La postérité l'a pris au mot : elle néglige de le lire ; en quoi elle a tort, car on trouve dans la Religion des pages de premier ordre, où le soufHe d'un spiritualisme sincère a passé. On n'a pas moins oublié les écrits politiques de Constant, bien qu'ils aient été deux fois réimprimés. C'est là pourtant, dans ces brochures, ces discours, ces traités, qu'on trouvera le meilleur Benjamin Constant, je veux dire le plus sérieux et le plus convaincu; là aussi qu'on discernera le plus clairement ce qu'il peut devoir à son pays natal. Il a proclamé et formulé le premier la grande doctrine libérale, suivant laquelle la liberté, en matière de religion, d'enseignement, de presse, d'industrie et de commerce, est l'universel remède social. Que Tinfluence de Mm© de Staël ait décidé de la ligne qu'il a suivie, cela ne saurait diminuer son mérite propre : il a résumé, avec un tact politique très sûr, avec l'expérience qu'il avait acquise au Tribunat et à la Chambre des députés, les résultats des recherches sur la science constitutionnelle, qui ont occupé tant d'esprits éminents vers la fin du XVIIIme siècle et sous la Restauration. Il a fixé avec une remarquable précision une foule d'idées éparses et flottantes, et en a fait un corps de doctrine auquel son nom reste attaché.
« Des garanties inviolables, des lois qui sauvegardent les intérêts légitimes et les droits de tous, et qui imposent le respect par leur équité même, des pouvoirs nettement définis, responsa-
Ues, n'agissant que dans la sphère d'action qui leur est assignée par un pacte organique, la conscience libre, Tindividu libre dans tous les actes qui ne nuisent point à autrui, voilà ce que veut Benjamin Constant, dans les Ëtats républicains aussi bien que dans les monarchies. ^ »
Toute récole libérale, sans oublier notre Vinet, pro- <îède de ce publiciste, <i le plus grand des hommes distingués. )) Sainte-Beuve, qui lui a décerné ce titre, a émis des doutes injurieux sur la sincérité de Benjamin Constant; mais qu'on relise tant de pages sur la liberté de la presse, sur la liberté religieuse : on y sentira une chaleur qui n'est point factice. On y trouvera une langue précise et beaucoup plus brillante que ne le ferait attendre le jugement sévère du critique cité tout à rheure. Il n'y a pas seulement dans ce style « une extrême clarté, beaucoup de rapidité, de finesse, et de l'élégance ; » il y a un charme très attirant, que je ne trouve en aucun autre. Ce n'est ni le parler précis et rapide, mais un peu court, de Voltaire, ni la rhétorique sonore de Rousseau. La langue de Constant est à la fois sobre et riche, harmonieuse et simple, poétique sans emphase; elle a ce que Vinet ne trouvait point dans la prose <( sans défauts » de Voltaire : le second plan, le lointain, quelque souffle de poésie; elle indique parfois plus qu'elle n'exprime, elle sollicite l'esprit à chercher au delà des mots.
Mais qui s'occupe encore du libéralisme et de son grand champion ? Benjamin Constant n'est plus, pour notre fin de siècle désabusé des belles doctrines, qu'une âme désemparée, qui nous a livré l'expression de sa souffrance morale dans le roman 6! Adolphe, La génération présente se pique de comprendre mieux que les précédentes le charme douloureux de ce petit chef-d'œuvre, et se plaît à reconnaître dans la confession d'Adolphe l'image fidèle de sa propre maladie :
1) Cb. Louandre. Introduction aux Œuwea politiques.
<c J'y retrouve, a dit le plus compétent des juges en pareille matière, M. Paul Bourget, j'y retrouve la douleur la plus moderne qui soit, la plus voisine de nous, celle de la lucidité dans l'égarement y et celle aussi de la solitude de l'âme. Je devine, à travers les phrases anatomiques de ce roman, la plainte d'un être supérieur et incomplet qui ne peut arriver à se faire connaître tout entier, ni par suite à se donner, — d'une créature fine et tourmentée chez qui les passives du sentiment sont à la fois trop rapides, trop brûlants et trop conscients. J'y aperçois le martyr d'une faculté qui fait à l'heure présente tant de victimes parmi les plus distingués de nos contemporains : l'çsprit d'analyse. * »
Ainsi donc, dans l'espace de cinquante ans, notre pays a donné aux lettres et à la pensée française Rousseau, Mme de Staël et Benjamin Constant. N'est-il pas curieux que la France, qui, à la fin du XVIIIme siècle, a renouvelé les conceptions politiques et sociales de l'Europe, ait au contraire reçu de l'étranger les éléments de sa résurrection littéraire ? Le romantisme n'est pas né en France, il y a été importé, en bonne partie, il est vrai, par des Français revenus de loin : Bernardin de St-Pierre ne trouve sa veine que dans son voyage à l'Ile de France; André Chénier est un demi-grec ;] Chateaubriand ne prend pleine conscience de son génie qu'après son séjour en Amérique, d'où il revient l'imagination enrichie de visions merveilleuses; les frères de Maistre enfin sont des Savoyards qui ont passé par la Russie... La part de la Suisse est belle dans la révolution littéraire de la France. Nous verrons bientôt comment notre littérature locale a subi en retour Faction du romantisme français. Mais pour le moment, ce qui nous importe, c'est la Restauration genevoise et le mouvement très actif dont elle fut le signal.
1) Benjamin Conêtant (dans le Livre du Centenaire du Journal des Débats.^
Genève suisse. — La société genevoise. — Pyrame de CandoUe. — Sismondi. — Bonstetten. — M"* Necker de Saussure. — Rodolphe Tœpffer. — Poètes genevois ; classiques et romantiques. — Les chansonniers : Chaponniére; Gaudy-Lefort. — Petit -Senn et ses amis : Galloix, Didier, Gide, Blan valet. — Albert Richard. — Le réveil à Genève : Merle d*Aubigné.
Genève était française depuis plus de quinze ans, lorsque, le 30 décembre 1813, un détachement de l'armée alliée se présenta aux portes de la ville et y pénétra sans rencontrer de résistance. Le lendemain, dernier jour de Tan, fut aussi le dernier jour de la domination étrangère : trois anciens magistrats, LuUin, Des Arts et Pictet de Rochemont proclamèrent, avec quelques citoyens courageux, la résurrection de Tancienne République de Genève et se constituèrent en gouvernement provisoire. Le chef- lieu du département du Léman redevînt la ville et République de Genève, qui fut reçue comme vingt-deuxième canton dans la Confédération suisse ; les souverains alliés reconnurent cette existence nouvelle. Jamais peut-être
un petit peuple rendu & lui-même et à ses destinées ne donna le spectacle d'une plus vive allégresse K
La première conséquence heureuse de cette restauration, fut la rentrée des exilés. On se souvient que les révolutions de Genève avaient dispersé dans le monde quelques-uns de ses plus dignes enfants. Leur exil ne fut certes pas sans fruit : il fut pour eux une rude, mais salutaire école, trempa leurs caractères, enrichit et forma leur esprit, élargit leur horizon, les mit en contact avec les hommes illustres de France ou d'Angleterre. Lorsque, après la chute de la domination française, ils reprirent le chemin de leur patrie, ils y rapportèrent tout ce qu'ils avaient accumulé d'expérience durant les mauvais jours. Nous connaissons déjà plusieurs d'entre eux : Etienne Dumont, l'ami de Mirabeau, qui représenta à Genève ce libéralisme optimiste et confiant puisé en Angleterre, causeur charmant, riche de souvenirs qu'il excellait à raconter ; sir Francis d'Ivernois, le libre publiciste, épris aussi de l'Angleterre et qui allait mettre au service de sa patrie une plume exercée et une forte expérience politique.
Les noms de plusieurs étrangers sont inséparables de l'histoire de Genève à cette brillante époque: le célèbre réfugié italien Rossi, qui pendant quinze années enseigna avec éclat à l'Académie, et fut reçu citoyen de Genève; Capo d'Istria, le patriote grec qui sut éveiller pour son pays les chaudes sympathies que le nom d'Eynard, le philhellène, rappelle si éloquemment. Ils trouvaient à Genève une société d'élite, le professeur Marc-Auguste Pictet, qui avec son frère Pictet de Rochemont (le diplomate du congrès de Vienne), avait fondé en 1796 la Bibliothèque hritanniquey
1) Voir VHiêtoire de la restauration de la République genevoise, de M. A. Rilliet, et le petit livre, tout vibrant d'émotion patriotique, de M. Pictet de Sergy : Genève ressuscitée.
devenue plus tard la Bibliothèque universelU; Pictet- Diodati, ancien représentant de Genève à Paris, président de la Cour suprême ; LuUin de Châteauvieux, dont Tesprit modeste et brillant s'était formé dans la société de Coppet, auteur des Lettres sur V Italie et de cet ingénieux Manuscrit de Sainte-HéUney qu'on attribua à Benjamin Constant et même à Mme de Staël; Guillaume Favre, Térudît cher à Mme de Staël, et qui aimait « Tétude pour Tétude, » ainsi que Ten a loué Sainte-Beuve^; Sismondi, le grave historien; Bonstetten, le plus français des Bernois; Bellot, le législateur genevois, âme lumineuse et sereine emprisonnée dans un corps infirme, — et vingt autres que nous devrions nommer :
« Nulle part peut-être, dit l'auteur des Lundis, on n*auraib trouvé réuDJs sur un aussi petit espace et dans des conditions de société plua favorables une aussi grande variété d'esprits, de talents et d'idées, une culture aussi diverse, aussi complète et aussi honorablement désintéressée, de toutes les branches de Tintelligence, un ensemble aussi supérieur, aussi éclairé, aussi paisiblement animé, aussi honnête. j>
Les femmes d'élite ne manquaient pas à cette société, où régnait Mme Necker de Saussure, où s'arrêtaient volontiers des étrangères de distinction; Bonstetten s'écriait avec ravissement : « Tout ce qui pense et écrit en Europe passe dans notre lanterne magique... Genève, c'est le monde dans une noix. » Une nouvelle Genève a commencé à vivre: elle sera, suivant l'expression de M. Pictet de Sergy, « digne de tout ce que son enfantement aura coûté aux générations antérieures»: une noble émulation s'empare des esprits, se manifeste par des créations nombreuses et variées, philanthropiques et d'utilité générale. Les particuliers et l'Etat rivalisent de zèle et de généreux sacrifices.
i) Voir aussi la belle notice de M. J. Adert, en tôte des Mélangea iHùstoire littéraire de G. Favre.
et qu'il eut le bonheur de conserver longtemps, fut son conseiller le plus sûr et le plus avisé.
La Révocation avait contraint la famille Simonde à se réfugier à Genève, où naquit, en 1773, Jean-Charles- Léonard Simonde, qui plus tard eut la fantaisie, étonnante chez un homme sérieux, de se donner pour descendant de Tantique et noble famille Sismondi, de Pise. On raconte qu'à dix ans, il fondait avec ses camarades d'école une république idéale, où tout le monde serait « vertueux et heureux; » il en devait être le législateur. Cette jolie chimère ne sent-elle pas le voisinage de Rousseau ?
Sismondi, dont le père avait essuyé, par le malheur des temps, de graves revers de fortune, était entré dans une maison de commerce de Lyon : la Révolution le força de revenir à Genève, où la Terrem* commença bientôt à sévir aussi. Le père de Sismondi, jeté en prison, puis relâché, passa en Angleterre avec sa famille, et, à la suite de nouvelles épreuves, se réfugia en Toscane, où son fils exploita le petit domaine de Val- Chiusa. Son séjour à Lyon, puis l'Angleterre et l'Italie apprirent beaucoup à Sismondi et le préparèrent à écrire ses Etudes sur la constitution des peuples libres et le Tableau de V agriculture de Toscane; il étudia avec ardeur l'histoire et l'économie politique. Revenu à Genève, il fut en mesure de publier, en 1803, son Traité de la richesse commerciale, puis, en 1807, les premiers volumes de son Histoire des républiques italiennes. C'est vers ce temps qu'il entretint avec Coppet les relations qui stimulèrent sa bonne et loyale nature, un peu défiante d'elle-même, et qui lui donnèrent conscience de sa force. Parmi les visiteurs du château, il fut certainement le plus étonné, le plus ébloui, et même, comme nous l'avons vu, abasourdi par cet ouragan d'esprit, de verve et de passion qui était Mm© de Staël. Il fit avec elle le voyage d'Italie. Sa bonne mère l'avait mis
doucement en garde contre Benjamin Constant : (( Il est du nombre de ceux à qui il ne faut pas se livrer entièrement... Il n*a de sensibilité que celle des passions; il fait tout avec de l'esprit, il en a infiniment; mais ce qu'on appelle de Tâme, il n'en a point. » De même la digne femme, qui tenait la châtelaine de Coppet pour « un enfant gftté de la nature et du monde, » avertissait « son Charles » partant pour l'Italie : « Prends garde !... Toujours et toujoiu'g ensemble, on se voit trop ; les défauts ne trouvent pas de coin pour se cacher. »
Grâce à l'amitié de Mme de Staël, il fut fort bien reçu à Paris, en 1813, et ce séjour au milieu des cercles les plus brillants fortifia l'instinctive sympathie qu'il ressentait déjà pour la France : « S'il faut aimer une nation, a-t-il écrit à son amie, M«ne d' Albany, je ne vois pas laquelle on préférerait aux Français. » Il se trouvait de nouveau à Paris pendant les Cent-Jours, et, prenant au sérieux les velléités libérales de Napoléon au retour de l'île d'Elbe, écrivit dans le Moniteur des articles qui firent sensation et qui donnèrent à César le désir de s'entretenir avec lui K
En 1817, il avait achevé son Histoire des républiques Ualiennesy où il proclamait le relèvement possible a d'un peuple aujourd'hui malheureux et dégradé; » il avait, de plus, donné au public son cours sur la Littérature du Midi de l'Europe et contribué ainsi pour sa part, après Mme de Staël et sous son influence, à propager en France le goût des littératures étrangères. Il allait entreprendre une œuvre plus considérable encore : r Histoire des Français, qu'il conduisit jusqu'à la veille de la Révolution et dont il publia le vingt-neuvième volume l'année même de sa mort.
Non moins curieux des problèmes actpels que des
1) Voir, sut' cette mémorable entrevue, les détails donnés par M. Saint-René Taillandier {Revue des Deux Mondes, janvier 1862^
secrets du passé, Sismondi a marqué dans la science économique et s'y est fait une place à part en apportant dans ces études arides les préoccupations du moraliste et du philanthrope. Les partisans actuels de rintervention régulatrice de l'Etat trouveraient sans peine dans ses ouvrages d'assez forts arguments à l'appui de leurs conceptions économiques. Libéral d'ailleurs en politique, mais hostile à la démocratie, il vit dans la souveraineté populaire mise à la base des institutions de son pays la ruine de l'ancienne Genève; comme membre de la Constituante de 1841, il fit une opposition de principe à tous les changements proposés. Il écrivait alors tristement : « C'est un bien petit Etat que le nôtre, ce n'est presque qu'un point dans l'espace ; cependant notre révolution est un grand événement dans l'histoire de la liberté ; c'est un triomphe pour les idées serviles, un démenti pour toutes les espérances des gens de bien. » — Il mourut l'année suivante, le 25 juin 1842.
Quelqu'un a appelé Sismondi a une âme forte et une tête saine. » Un haut bon sens et une honnêteté impeccable, voilà en effet les deux traits qui distinguent ses ouvrages. Il a été proclamé l'historien le plus moral de notre époque, parce qu'il applique l'idée morale à l'étude historique des sociétés. Ce qu'il cherche dans l'histoire, c'est l'intérêt humain ; ce qu'il rêve, c'est le perfectionnement de l'homme par la liberté ; ce qui le touche, c'est le sort des peuples, et non les intrigues de cour et les vicissitudes des dynasties. Celles-ci ne l'intéressent que par leur influence sur la condition des peuples. Il est sans pitié pour les gouvernements qui n'existent que pour eux-mêmes : « Un ami de l'humanité, dit-il, doit aborder l'étude de l'histoire avec cette espèce de fermeté que celui qui veut soulager son semblable apporte à l'étude de la médecine ou de la chirurgie. » Le point de vue d'utilité morale prime
donc tout à ses yeux, et si Thistoire ne donnait pas des leçons, elle ne vaudrait pas la peine d'être étudiée. Sisraondi est moins un savant curieux qu'un austère justicier : « Depuis Tacite, a dit un écrivain suisse, Charles Monnard, je ne sache pas d'histoire d'où sortent des leçons plus graves données avec plus d'autorité... Il imprime la même flétrissure à l'ennemi de la liberté de tous, qu'il s'appelle duc ou sénat ou peuple.» C'est ainsi qu'il appelle le glorieux siècle d'Auguste <( l'époque fatale de l'avilissement de l'espèce humaine. ))
Il me semble que nous retrouvons le Genevois dans cette conception strictement morale, didactique, on peut presque dire religieuse de l'histoire. Son Hintoire des Français a voulu être, suivant sa propre déclaration, (( un tableau maral, où la nation française pourra toujours reconnaître quels fruits amers a portés le vice, quels fruits excellents a portés la vertu, jd Peutêtre y a-t-il aussi du Genevois dans une certaine dépréoccupation de l'art, qu'on a justement reprochée à Sismondi. Si ce lucide esprit excelle à disposer les diverses parties du sujet, s'il expose les faits avec une sûre méthode, en revanche il semble dédaigner trop les grâces de la forme. Or, la vérité a besoin, non seulement d'être dite, mais d'être bien dite : le soin des nuances, l'harmonie de la phrase, le charme enfin, ne «auraient lui nuire. Sismondi a. un style quelconque, simple, clair, mais gris, terne, parfois diffus : il manque d'art, en un mot, et c'est dommage, car c'est un mariage fécond que celui de l'art et de la vérité.
Aussi notre historien n'est-il plus guère lu ; mais il est resté une source abondante et sûre, à laquelle ont puisé, parfois plus qu'ils ne l'ont avoué, ceux qui sont venus après lui. Il ne faut pas oublier que lorsqu'il fit paraître ses Républiques italiennes et les premiers volumes de V Histoire des Français, Thiers, Guizot, Mi-
entrer dans la vie politique bernoise; il apportait au Conseil des Deux-Cents des idées qui n'étaient guère de mise à Berne; aussi conserva-t-il toujours parmi les patriciens la réputation d'un esprit original et aventureux. Il avait simplement le sens très profond de régalité et envisageait comme un devoir de cr racheter par un mérite supérieur Tinjustice d'un rang supérieur. )) Nommé successivement bailli du Gressenay, puis bailli de Nyon, s'il ne montra pas de grandes qualités administratives et politiques, il réussit du moins à se faire chérir de la population vaudoise; pour un bailli, c'était beaucoup. Il eut à Nyon, comme aussi dans sa campagne de Valleyres, sa petite cour, moins brillante que celle de Voltaire à Femey, moins nombreuse que celle de Bonnet à Genthod, mais formée de l'agréable société des châteaux d'alentour et d'amis chers à son cœur : le poète allemand Matthison, Frédérique Brun, Danoise très distinguée, Sophie Laroche, amie de Wieland et de Goethe, Reverdil, ancien précepteur et conseiller du roi de Danemark.
Bonstetten reçut cordialement les émigrés français. Il n'était cependant pas un sectateur du passé et laissa ses administrés préluder à une révolution qui d'avance rencontrait en lui quelque sympathie; en 1791, on célébra pendant dix jours au château de Nyon l'anniversaire de la prise de la Bastille, et les convives émoustillés offrirent des couronnes de fleurs au bailli. Berne se fâcha, le bailli quitta la place. Il fut mis, quelques années plus tard, à la tête des bailliages italiens et chercha vainement à soulager les maux créés dans ces belles et malheureuses contrées par l'administration déplorable des treize cantons. Il en avait assez vu pour ne pas se fatiguer à défendre le régime aristocratique lorsque vint la révolution de 1798. Durant cette triste époque, il s'en alla vivre en Danemark, auprès de son amie Frédérique Brun.
Le voilà arrivé à Tâge de cinquante ans : sa vraie vie va commencer. En 1 803, il se fixa à Genève, « la mieux située des hôtelleries pour un citoyen du monde. )) Il adorait ce séjour, malgré ses boutades contre les (xenevois, dont il disait: (dis recommanderaient le diable, s'il était de Genève. » Il devint alors un des hôtes les plus assidus de Coppet et trouva en M^ne de Staël un juge éclairé de ses écrits, qu'elle l'engagea à donner au public. Il passa toute la fin de sa vie à Genève, dans la société des Pictet, des Sismondi, des Candolle, des LuUin, des de la Rive, auxquels se mêlaient des hôtes étrangers et de nobles dames du Nord. Adoré du monde, surtout des femmes, qu'il charmait par le tour poétique de son esprit, correspondant avec rhistorien et romancier Zschokke, l'ami de sa vieillesse, écrivant ses Souvenirs, vivant sans fièvre de cette vie active et douce de l'intelligence, qui est moins une fatigue qu'un repos, il conserva jusqu'au bout cette étonnante élasticité de l'âme : « Ma vieillesse, disait-il, est le Grindelwald de la vie humaine, où de charmantes fieurs s'épanouissent à côté des glaciers. » Il parvint à l'âge de quatre-vingt-sept ans sans avoir éprouvé d'autre sensation que celle d'un bien-être croissant et du bonheur de vivre.
Bonstetten est, après Murait, le représentant le plus parfait de la Berne francisée du XVIIIme siècle. Notre langue était devenue dans cette ville la langue de la classe patricienne ; les enfants recevaient une éducation toute française. Nous avons surpris la trace de cette culture dans les écrits de Lerber et de Sinner. Nous aurions pu ajouter à ces noms celui de May, bailli de Romainmôtiers, auteur d'une Histoire militaire des Suisses, et celui d'une amie de Rousseau, Julie Bondeli, dont le salon fut pendant plusieurs années le centre d'une vie littéraire assez active. La langue de nourrice de Bonstetten avait été le fran-
çais, tandis que rallemand était pour lui une langue apprise et qu'il dut réapprendre lorsqu'il voulut récrire. Il y parvint si bien qu'il écrivit avec la même aisance dans les deux langues. Il participe de l'une et de l'autre race, et se trouve ainsi merveilleusement disposé pour les comprendre et pénétrer leur génie.
Et telle est bien la fonction littéraire qui nous échoit à nous Suisses; la nature nous ayant placés, au centre de l'Europe, entre ceux qui tiennent les premiers rôles sur ce grand théâtre, le nôtre consiste à les observer et à les juger. Du haut de notre balcon, nous assistons aux luttes pacifiques ou sanglantes de nos voisins, nous les considérons avec indépendance, parfois nous cherchons à concilier les extrêmes opposés, à dissiper les malentendus, à expliquer les uns aux autres ceux qui se méconnaissent. C'est pourquoi nous sommes le pays des congrès, le terrain neutre des expériences paisibles; et c'est pourquoi plusieurs de nos écrivains ont appliqué leur bon sens, leur pénétration, quelquefois leur génie, à comparer les peuples voisins et à établir entre eux des relations d'estime : il suffit de rappeler un nom, celui de Mm© de Staël! J'y joindrai celui d'Amiel, qui rêvait de laisser mieux que son Journal intimej — un grand ouvi'age, où il eût résumé sa science et sa pensée et qui eût répondu à ce que les Allemands appelleraient VceUcerpsychologie : Psychologie des peuples. Nous avons vu Murait comparer Anglais et Français : Bonstetten, à son tour, compare V Homme du Nord et VHomme du Midi.
C'est là le titre de son meilleur ouvrage. Je ne parle pas de ses écrits de pure philosophie, les Recherches sur rimagiîiation, les Etudes sur l'homme^ dont la valeur ne répond pas tout à fait à ses ambitieux desseins, car il ne visait à rien moins qu'à créer une philosophie nouvelle. Ce n'est pas dans la spéculation.
mais dans Tobservation qu'il excelle. Dans V Homme du Nord et V Homme du Midi, il marque, de ce « crayon fin, juste et léger » vanté par Sainte-Beuve, la diversité des deux caractères auxquels il a appliqué son attention. Il explique, par d'ingénieux développements, comment sous le ciel brumeux du Nord toutes les conditions naturelles de la vie tendent à mettre en jeu la prévoyance et la réflexion, comment tout sollicite l'homme à se replier sur lui-même, tandis que rien, dans le Midi, n'arrête les mouvements de l'imagination, que le sentiment «s'évapore en jouissances, » que tout convie l'homme à la vie en dehors, que <( les religions, nées dans l'éclat du soleil, tendent toutes à l'adoration des objets extérieurs : »
« L'habitant da Midi est disposé à agir sans réfléchir, et Thabitant du Nord à réfléchir sans agir... Il feiut prouver à rhorame du Nord ce qaMI fant faire sentir à rhomme da Midi. Le Français seul se trouve accessible à la fois au sentiment et à la raison. Il en résulte que les Français auront, mieux qu'une autre nation, l'esprit ouvert à toutes les vérités ; ils seront susceptibles de préjugés, mais leurs préjugés, sans racines, seront moins dangereux que chez l'homme à système ou chez l'homme à passions. }»
Ce livre n'est qu'une causerie à bâtons rompus, c'està-dire coupée en courts chapitres qu'un fil léger relie à peine : mais à chaque page, le crayon du lecteur souligne quelque fin aperçu, quelque ingénieuse remarque dont l'esprit est éclairé et charmé.
Avant cet ouvi'age, qui date de 1824, Bonstetten avait publié son Voyage dans le Latium ou sur la scène des s-ix derniers livres de V Enéide, paru en 1804, après sa seconde excursion en Italie. Est-ce un récit de voyage ? est-ce une dissertation littérahre ? Je ne sais. Il y a de tout dans ce livre écrit avec une poétique fantaisie, de tout, même de sérieuses considérations d'économiste sur la condition misérable du pays, et des accents pleins de compassion à la vue de tant de
misères. Mais Tauteur s'attache principalement à méditer ï Enéide sur les lieux mêmes qui en sont le théâtre; il montre à chaque pas l'exactitude des descriptions de Virgile, redresse les erreurs des philologues et des antiquaires. Les bons juges, depuis M. Desjardins jusqu'à M. Gaston Boissier, ont rendu hommage à la précision de sa science, toujours revêtue d'agrément. C'est un peintre habile que Bonstetten : sa touche facile et légère répand une grâce aimable, un coloris poétique sur tout ce qu'il décrit, et sa langue possède les qualités que l'étranger acquiert le plus rarement :
tf II reste toujours, dit Sainte-Beuve, vif, rapide, naturel, un
causeur qui trouve son expression, et qui ne la cherche jamais ;
] en quoi il diffère du tout au tout des autres écrivains î)emois,
du respectable et savant Stapfer, par exemple, qui ne peut jamais désenchevôtrer sa phrase française. .. Bonstetten, lui, n*a rien de cette ambiguïté, de cette odieuse condition d'amphibie. ]»
On regrette qu'il n'ait pas laissé d'œuvre maîtresse, résumant avec plus de puissance les diverses faces de son talent. Car Bonstetten est neuf; il a des mots qui font penser, des perspectives ouvertes en passant, et il demeure un des plus originaux parmi les écrivains français nés sur le sol helvétique.
Quand il eut perdu Mme de Staël, qui avait été sa conscience littéraire, Bonstetten trouva une amie d'un conseil non moins sûr dans la femme éminente qui va nous occuper.
(( Cette Genevoise si digne de respect unit à un esprit sérieux et mâle, à Tensemble des plus belles connaissances, Tintelligence la plus nette ; la bonté du cœur, la sainteté de Tâme respirent dans tout son être, et se peignent avec tant dUiarmonie sur sa Ijelle et noble figure, qu'on lui appartient du premier coup d'œil. i>
Ce portrait de M^e Necker de Saussure a été tracé par une femme ^ : nous pouvons donc nous y fier. La fille du célèbre Benedict de Saussure, née à Genève en 1766, s'était de bonne heure intéressée aux travaux de son père, et, suivant la charmante expression de Doudan, « la vivacité de son affection donnait des ailes à son esprit. » La méthode et la précision, en même temps que la liberté, présidèrent à son éducation, et le développement harmonique de facultés naturellement brillantes la prépara à écrire un des livres les plus beaux et les plus judicieux de notre littérature. Mariée à dix-neuf ans avec M. Jacques Necker, neveu de Tancien ministre de Louis XVI, elle ne tarda pas à prendre une place distinguée dans la société de Coppet, à faire apprécier son esprit ferme et étendu dans ce cercle brillant. Elle se lia d'étroite amitié avec son illustre cousine, et ce fut la mort de cette amie qui lui inspira son premier écrit, la Notice sur M^^ de Staël. Si émues, si attachantes que soient ces pages, on ne peut s'empêcher de trouver dans le style une gravité trop soutenue, comme si la vue du public, l'intimidant, lui ôtait l'aisance et la liberté. C'est là un des défauts de nos écrivains; ils s'appliquent trop, et un critique a pu dire : « Plusieurs d'entre les plus distingués semblent parler avec supériorité une langue morte. »
Une infirmité particulièrement pénible pour un esprit si actif, la surdité, éloigna Mme Necker du monde, et, déjà sur le déclin de l'âge, entourée d'une jeune famille qui avait grandi sous ses yeux, elle songea à déposer le fruit de son expérience dans un ouvrage sur l'éducation. Le premier volume parut en 1828, le troisième dix ans plus tard.
\J Education progressive, ou Etude du cours de la vie, est moins une théorie pédagogique qu'une étude de l'homme à ses différents âges, moins un ouvrage di-
1) Frédérique Brun.
dactique qu'un ouvrage d'analyse et de peinture morales. C'est ce qui en fit la séduisante nouveauté, ce qui en fait encore le charme durable. Mme Necker est avant tout moraliste; elle tenait de son père une remarquable faculté d'observation, qu'elle se plut à appliquer, non aux choses du monde extérieur, mais aux phénomènes de Tâme. Elle prend Tenfant à sa naissance et suit son développement à travers les années, en note les moindres incidents avec une curieuse attention ; le regard incertain et vague que le nouveauné jette sur le monde, les premiers indices de la vie morale, l'éveil des sentiments mauvais ou bons, les caprices, les gentillesses et les roueries de cet âge à la fois ingénu et pervers, forment le sujet de tableaux peints d'après nature avec la plus savante exactitude, mais surtout avec une sympathie tendre et contagieuse. Nous ne pensons pas que personne ait jamais îeté un regard plus pénétrant dans le mystère de l'âme enfantine, ni su répandre sur un tel sujet une poésie tour à tour plus riante et plus grave.
Mais l'éducation n'est pas une phase distincte du reste de la vie : elle est la vie môme -, car c'est à chacun de poursuivre, avec une vigilance de toutes les heures, le travail de perfectionnement commencé par d'autres mains. De là le titre de l'ouvrage; l'éducation, c'est le progrès de l'âme du berceau à la tombe. — Une impression très particulière se dégage de cette lecture : celle du sérieux de la tâche qui nous incombe à tous. On éprouve ce « sentiment d'effroi » dont parle Vinet, et avec lui on s'écrie, en supputant tous les déficits de l'éducation courante : « Si ce livre a raison, comment le monde peut-il aller ? »
La source de ce progrès incessant auquel l'auteur convie chacun de ses lecteurs, c'est le christianisme dans ce qu'il a de plus vivant et de plus intime : Mme Necker admet la corruption native de l'homme et
la nécessité d'une rédemption ; c'est dans ce sens qu'elle a pu dire : « L'éducation ne veut que rendre Vhomme libre. » Il ne s'agit pas seulement d'élever l'homme, mais de le relever; il faut pour cela une force extérieure à l'homme : (( Ce point d'appui hors du monde, qu' Archimède demandait pour mettre le monde en mouvement, ne le faut-il pas hors de notre âme pour la soulever ?» — On voit la distance profonde qui sépare Mme Necker de Rousseau.
Traiter de l'éducation, c'est toucher du môme coup à la religion, à la philosophie, à la littérature, à tout ce qui agit sur l'esprit humain : le livre de M^e Necker projette des lumières sur tous les points obscurs de ce grand sujet; pas une page qui n'ouvre des perspectives à la méditation. Les femmes surtout, — j'entends celles qui savent lire autre chose que le roman du jour — goûteront, dans la troisième partie, les portraits, tracés avec une émotion contenue, de la jeune fille, de l'épouse, de la mère, enfin de la femme parvenue à la vieillesse et se préparant à bien mourir. Elles aimeront surtout à voir ce libre esprit revendiquer la part de l'imagination dans le développement féminin, et montrer que cette faculté souvent calomniée veut être, non détruite, mais sainement dirigée. De telles pages, si largement humaines, justifient l'éloge de M. Louis Burnier, qui s'est d'ailleurs montré sévère pour V Education progressive : « C'est le livre des femmes jusqu'à la blanche vieillesse. » Je ne puis qu'indiquer, parmi les chapitres dignes d'être lus et relus, celui qui a trait à Vétude des arts : la femme de lettres, la femme artiste, c'était là un sujet délicat pour Tamie de Mme de Staël; elle l'a bravement abordé, et il est assez piquant de l'entendre faire en quelque sorte la paraphrase du mot de Tœpffer : <( Le ciel nous préserve d'une Corinne pour notre enfant ! » N'a-t-elle pas pensé à la vraie Corinne en écrivant ces mots :
ce Les grands talents ? Qai peut leur refoser son hommage ? Qui peut ne pas s'incliner devant cette gloire, et quelle femme ne sent pas quelque orgueil en voyant une telle auréole décorer le front d'une autre femme ? Mais qu'une mère s'informe de la destinée de ces êtres qui attirent tous les regards, qu'elle s'en informe auprès d'eux-mêmes, et qu'elle vienne ensuite nous dire si l'on peut désirer un sort pareil pour son enfant. Une excitation fiévreuse, le sentiment d'une discordance éternelle entre les vœux formés et la réalité, peut-être des torts plus redoutables encore, décèlent la femme dans l'artiste, et une faiblesse intérieure au sein de la puissance qu'on a sur autrui. »
Vinet a loué le style de Mme Necker, <( style plein d'émotion, de tendresse, et pourtant de repos et de mesure. » Je sais qu'on a reproché à sa prose une allure académique trop soutenue, et il est certain que la parfaite aisance est une qualité qui ne s'unit pas toujours à la distinction. Le tour ingénieux que Mme Necker donne à ses pensées rappelle parfois Mme de Lambert: elle a volontiers comme elle l'expression indirecte, d'une subtilité concise. Elle dira par exemple : « L'amour de soi est Vhéritier naturel de tous les autres amours;)) ou encore: «Une fois qu'on se préfère à tout, il n'y a plus à espérer d'incoiistance, et l'amour de soi est le plus fidèle des amours. )) Cela est cherché, je ne dis pas recherché ; mais le style de Mme Necker de Saussure, pour n'être pas toujours d'une irréprochable transparence, n'en est pas moins un style de grande marque, et son livre si riche, si profond, si plein de vues fécondes, de poétiques tableaux, d'élévation et de sérénité, demeure, comme Vinet l'a dit il y a cinquante ans, un des monuments littéraires du siècle.
C'est un pédagogue aussi, mais quel pédagogue, et combien séduisant ! — que notre Tœpffer. Je dis notrej car il est bien à nous, celui-là, et nul n'a voulu plus
obstinément rester de son pays. Il y mettait une sorte de coquetterie, qui n*a pas nui à sa renommée; et comme l'a dit un des poètes vivants dont je me suis interdit de parler :
Son aimable renom passa son espérance.
Sa vie est bien connue par les beaux travaux de M. Tabbé Relave et de M. Auguste Blondel. La famille Tœpffer, d'origine allemande, était établie à Genève depuis le milieu du siècle passé. Il y a, près de la cathédrale, une vieille maison appelée la Bourse française, parce qu'elle appartenait autrefois à une société de secours fondée par des descendants de réfugiés: c'est là qu'est né Rodolphe Tœpffer en 1799: « Par-dessus le feuillage d'un acacia, dit-il, je voyais les ogives du temple, le bas de la grosse tour, un soupirail de prison, et au delà, par une trouée, le lac et ses rives. )) Vous reconnaissez le cadre de cette charmante idylle, la Bibliothèque de mon oncle. Adam Tœpffer, fils d'un honnête tailleur et père de notre écrivain, était un peintre d'un talent original, avec un amusant coin d'humour. Rodolphe l'accompagnait dans ses excursions en Savoie et apprenait avec lui à observer la nature. Il avait une vocation décidée pour l'art. Au collège, plus rêveur que studieux, il se distingua surtout par les bonshommes dont sa plume couvrait ses cahiers. Il était né flâneur ( « Ne flâne pas qui veut, » a-t-il dit quelque part), et grandit à l'école de La Fontaine, l'école de la nature, de l'observation libre et du rêve. Ses préférences littéraires sont significatives : il aimait Virgile -, il aimait Amyot, Montaigne, et l'antique naïveté de leur langue savoureuse; plus tard, il devait goûter Paul-Louis Courier et son style retrouvé. Richardson fut une des passions de sa jeunesse. Enfin Rousseau s'empara de son âme; le spiritualisme de Jean-Jacques fut pour lui, « à l'âge des
ébranlements de croyances et des témérités d'esprit, le bouclier sauveur. » Il lui doit aussi le penchant à la rêverie en pleine nature, une certaine sensibilité romanesque, une certaine gourmandise d'imagination, ce goût des aventures de cœur, qui fait le fond et le charme Ae^'^^ouvélles genevoises. Dans la nouvelle intitulée la Peur y Tenfant passionné qui, trouvant fermées les portes de la ville, s'enfuit dans la campagne, rappelle beaucoup le petit Jean-Jacques et l'escapade qui décida de sa carrière. Mais, comme l'a dit Rodolphe Rey, Tœpffer est un Rousseau a détendu, souriant, réconcilié avec les hommes. »
Il allait partir pour l'Italie, quand il fut atteint d'une maladie des yeux qui mit à néant ses projets. Ce fut la grande épreuve de sa vie. Après un séjour à Paris, où il suivit les cours de Biot, de Gay-Lussac, de Daunou, d'Andrieux, il revint à Genève en 1820, et entra comme sous-maître dans une pension. La Suisse était alors l'école de l'aristocratie européenne: Pestalozzi, Fellenberg, le père Girard, avaient fondé la réputation de nos pensionnats; ceux de Genève voyaient affluer les élèves étrangers. Tœpffer se maria à cette époque avec la fille d'un fabricant d'horlogerie, qui lui apporta, outre une dot fort modeste, «une intelligence digne de la sienne, un cœur digne du sien. » L'année suivante, il fonda une pension qui fut bientôt florissante.
L'art vint l'y retrouver; la plume, qui lui servit à deux fins, remplaça pour lui le pinceau. La Providence a des compensations pour ceux qui savent se résigner. Tœpfffer faisait pendant les vacances d'été avec ses élèves des courses alpestres dont il écrivait ensuite et illustrait le récit. Ces cahiers, destinés d'abord à la récréation de quelques intimes, devinrent les Voyages en zigzag. Au moment où les Meuron, les Diday, les Calame, s'engageant dans les sentiers dé-
couverts par Saussure, essaient de traduire par le pinceau la majesté de TAlpe, Técrivain genevois, qui avait applaudi à leurs premières tentatives, cherche à conquérir à la littérature ce domaine nouveau, à initier ^à ses merveilles les lecteurs français. Il leur révèle la poésie spéciale du voyage alpestre, faite de gaîté, d'imprévu, de vie simple et saine, de plaisirs achetés par de salutaires fatigues. Dans ses paysages vivement esquissés, il aime à montrer Thomme: tantôt les touristes de races diverses, dont il raille au besoin les ridicules et les manies, tantôt les indigènes, les (( naturels, » dont il note curieusement la physionomie et les mœurs. Une philosophie enjouée, Tobservation morale la plus fine se mêle à la description pittoresque des sites. Ajouterons-nous, hélas! que Tœpffer a fait école, malgré le prévoyant Sainte-Beuve, qui avait dit : « Nous supplions seulement qu'on ne Timite pas ! ))
Tout en surveillant sa classe, Tœpffer, encore un peu écolier lui-même — il lui resta toute sa vie quelque chose de la quatorzième année — continuait à dessiner des botishommes. Un jour, sa plume en fit un si drôle, qu'il le prit en affection, et le lança dans une série d'aventures qui devinrent celles du Docteur Festun. D'autres types naquirent à la suite, pour la plus grande joie des pensionnaires. Ces albums drolatiques sont le plus curieux produit du talent prime-sautier de Tœpffer ; rien de moins prémédité que ces folles binettes jetées sur le papier durant les veillées d'hiver et où il raille avec une si bienfaisante gaîté la sottise des pédants, les vertus de parade, l'abus des systèmes, les prétentions des sots, « l'éternelle moutonnerie des moutons de Panurge. » Ces petits chefs-d'œuvre de persiflage sans amertume sont en quelque sorte fils du hasard, mais, qu'on y prenne garde ! — du hasard opérant sur un fonds d'expérience et d'observation mo-
raie qui n'attendait que d'être fécondé. Ainsi est né rimpayable Monsieur Crépin. L'auteur avait tracé, (( d'un bond de plume tout à fait hasardé, » la figure caractéristique du bonhomine : instantanément le nom de Crépin se formula dans son esprit :
» Ohé ! nous dîmes-nous, voilà décidément on particulier un et indivisible, pas agréable à voir, pas fait non plus pour réussir rien qu'en se montrant, et d'une intelligence plus droite qu'ouverte ; d'ailleurs assez bonhomme, doué de quelque sens, et qui serait ferme s'il pouvait être assez confiant dans ses lumières ou assez libre dans ses démarches. Du reste, pèi'e de famille assurément, et je parie que sa femme le contrarie... Nous essayâmes, et, effectivement, sa femme le contrariait dans l'éducation de ses onze enfants, s'éprenant tour à tour de tous les sots instituteurs, de toutes les folles méthodes, de tous les phrénologues de passage. De là, toute une épopée issue bien moins d'une idée préconçue que de ce type trouvé par hasard.
Un ami de Tœpffer, M. Soret, précepteur des enfants du duc de Saxe-Weimar, emporta ces cahiers et les fit voir à Goethe. Le maître admira la sagesse qui apparaissait sous la fantaisie bouffonne de ces inventions extravagantes, et son sufïrage décida l'auteur à les livrer au public: ((Tout pétille de talent et d'esprit, s'était écrié Gœthe... Il y a là quelques pages insurpassables. Si jamais j'ai vu un talent original, c'est bien le sien. » — Ce qui frappe dans les caricatures de Tœpffer, c'est qu'elles se tiennent jusque dans leur apparente incohérence ; il s'attache à ses personnages avec la ténacité d'un romancier psychologue : (( Je m'engagerais volontiers, disait-il, à les faire agir pendant cent ans conséquemment avec leur caractère, que je connais toujours plus et que j'aime à approfondir curieusement. » Il y a un rire franc et sain, un rire d'honnête homme, dans cette caricature, qui n'est, a dit Eugène Rambert, que la (( libre transfiguration des choses réelles. »
En 1829, parut dans la Bibliothèque universelle lapre-
mière nouvelle de Tœpffer : dès son début dans ce genre, il avait trouvé sa veine, et, depuis la Bibliothèque de mon onclsy il n'a rien écrit de plus achevé que ces souvenirs romancés de jeunesse, qui rappellent ceux de Charles Nodier, non point avec plus de poétique fraîcheur, mais sans doute avec plus d'humour et de piquante fantaisie. Disons mieux : la Bibliothèque et le livre premier du Presbytère sont des ouvrages sans analogue en littérature française et ne pouvaient naître que chez nous. Dans ces récits, Tœpffer est le poète en prose de Tadolescence, vue dans le cadre des mœurs protestantes. Son héros, qu'il s'appelle Jules ou Charles, c'est le jeune homme qui se rencontre en nos paisibles contrées, où l'on mûrit sans fièvre; c'est le grand garçon de quinze à dix-huit ans, déjà presque un homme, déjà volontiers épris platoniquement de quelque robe bleue, mais conservant encore l'espièglerie et la gaminerie de l'écolier. Le petit Parisien de douze ans sourira de ce jouvenceau si peu déniaisé. Il a sa physionomie bien à lui, cependant, et il ne faut pas trop rire de cette (( jeunesse intacte, préservée du bruit autant que des souillures, protégée par le foyer domestique, n'ayant rien gaspillé du trésor de son cœur K »
Avec quelle sympathie et quelle profondeur d'observation Tœpffer a lu dans cette âme, qui lentement se cherche, se dénoue, s'épanouit! De quelles nuances délicates il a peint ce moment fugitif de la vie, où tout est découvertes, fraîches impressions, erreurs délicieuses, romanesques chimères ! Que d'esprit, de grâce, de sensibilité il a su fondre dans ces inimitables récits ! Et à côté de l'écolier, du jeune rêveur, que de douces ou nobles figures entrevues ! Il en est une qu'on n'oublie pas: celle de l'oncle. Assez d'oncles de comédie
1) Eugène Rambei*t. La vie littéraire à Lausanne. Bibliothèque universelle'
ont déshérité leurs neveux et conquis Timmortalité du ridicule : il fait bon voir une fois la relation d'oncle et de neveu plus noblement comprise, voir la vieillesse dans sa sérénité, sa dignité, et gardant une sorte de sainte candeur sous les cheveux blancs. Soyons très fiers de Técrivain dont la plume a fixé les traits de cette vénérable figure !
Au charme pathétique du récit, s'ajoute dans le Presbytère le prix d'une étude de mœurs, du parler genevois et des types locaux : l'auteur n'a pas craint de mettre en scène, à côté de personnages fictifs, queU ques Genevois éminents, le jurisconsulte Bellot, Etienne Dumont, dont il trace de vifs portraits par la plume de son héros.
Nous voici à la période vraiment féconde de la vie de Tœpffer. Il enseigne la rhétorique à l'Académie et forme des élèves qui lui feront honneur, M. V. Cherbuliez, par exemple ; il donne à la Bibliothèque universelle la série des Nouvelles genevoises ; il publie ses albums ; il écrit son spirituel Traité du lavis, qui devait recevoir dans la suite des développements considérables et devenir les Réflexions et menus propos d*un peintre genevois.
C'est un traité d'art, illustré par une fantaisie capricieuse ; mais la libre allure du style ne doit pas nous tromper sur la valeur du livre, qui est un des meilleurs et l'un des plus solides ouvrages d'esthétique écrits en français. A travers les digressions humoristiques sur Vâne ou le bâton d'encre de Chine, à travers les méandres où s'attarde le moraliste, on peut suivre une doctrine précise mûrie par de longues méditations. Lart n'est pas simplement la reproduction des choses, un trompe-l'œil; il est expression, poésie, libre interprétation, il est création ^
1) Voir tout spécialement sur ce livre l'étude de M. l'abbé Relave, qui n'bésite pas à mettre hors de pair les Menus propos et y voit l'œuvra maîtresse de TœplTer. — Voir aussif au tome II de la correspondance de Vinet, la lettre du 28 janvier 18^5, où TœpfTer expose au critique l'idée de son livre.
Le succès répondait aux efforts de Tauteur, plus même, ou du moins autrement qu'il ne l'avait rêvé : on commençait à le piller, à le démarquer, si bien que, mis en gaîté satirique, il crut devoir publier un Petit appel à la délicatesse des voleurs. Tœpffer ne dédaignait point la renommée, mais il la laissait venir': « S'il m'arrivait d'être un peu connu et goûté en France, disait-il avec sa simple franchise, cette satisfaction-là tirerait tout son prix du mode par lequel j'y serais arrivé, et de ce que je n'aurais pas fait un mouvement pour y parvenir.» Ses ouvrages faisaient leur petit chemin tout seuls ; ils avaient particulièrement charmé Xavier de Maistre, avec qui TœpflFer fut en correspondance suivie et très affectueuse. L'auteur du Voyage autour de ma chambre voulut être le parrain de TœpflFer en France, et, quand l'éditeur Charpentier lui demanda s'il n'avait pas quelque morceau inédit à lui donner, il répondit par renvoi des nouvelles de TœpflFer: «Ne pouvant vous fournir les ouvrages que je n'ai pas eu la possibilité de faire, je vous recommande ceux-ci, que je voudrais avoir faits. »
Les Nouvelles Genevoises parurent à Paris en 1839. Sainte-Beuve, qui aimait à « sonner le coup de cloche de la célébrité, » en parla dans la Revue des Deux Mondes. Et pour que le succès fût complet, Gustave Planche injuria l'auteur genevois dans le Charivari: « Sainte-Beuve a perdu toute ma confiance : son dernier article sur un certain Tropfer, Tapfer ou Topfer, est complètement au-dessous de la critique... Ce Tropfer me semble un vrai cuistre de province, propre tout au plus à écrire des chroniques dans le journal de son département. » TœpflFer rit de bon cœur : « Il ne badine pas, celui-là... Or Planche, c'est un habile homme, en telle sorte que je ne sais plus qui a raison, de Beuve ou de Planche, de Planche ou de Beuve ! )) Le public fut du parti de Beuve, et en est encore, car le succès des Nouvelles est loin d'être épuisé.
Tœpffer savait ce que tant d'autres n'ont pas su : se passer du succès de Paris et du (ï sourire de M. Jules Janin. » Rappelons ce qu'il écrivait alors :
« Si j'étais artiste de talent, je m'efforcerais de chercher et de trouver ma réputation ici, à Genève, et, an besoin, j'aimerais mienx y marcher parmi les premiers de l'endroit, que là-bas à la quene des seconds ou des troisièmes... Si j'étais la patrie, je dirais aux artistes, aux gens de lettres, aux savants, et à tous ceux qui se distinguent par leurs travaux et par leurs talents : c Vous êtes mes enfants ; sachez vous trouver bien sous le toit paternel, et plantez-moi là ce Jules Janin ! )>
Tœpflfer avait l'amour des plaisirs tranquilles, des petites réunions où quelques intimes se retrouvent autour du foyer, dans la douce communion des souvenirs ; il y avait quelque chose d'antique dans la ferveur et la fidélité de son amitié, qui fait songer au mot de La Bruyère : « L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit. )) Il avait des amis de choix : Auguste de la Rive, l'illustre physicien qui a si dignement représenté notre pays dans le grand mouvement scientifique du siècle, qui a tant contribué, par ses découvertes et par son Traité d'électricité, devenu-classique, à conserver à Genève son ancien renom de ville de science, qui enfin dirigea seul pendant dix ans, avec un tact littéraire remarquable, la Bibliothèque universelle ; Adolphe Pictet, fils de Pictet de Rochemont, esprit curieusement universel, auteur de la Course à Chamounix, récit fantaisiste d'une excursion faite avec George Sand, auteur de ces Origines indoeuropéennes qui ont projeté une vive lumière sur les croyances, les mœurs, la civilisation des Aryas dans les temps préhistoriques, auteur aussi — car il touchait à tout avec une superbe aisance — d'un profond ouvrage d'esthétique : du Beau dans la nature, Vart et la poésie, où il se montre l'émule de Tœpffer et disserte sur les beaux-arts avec plus de suite et de méthode
que le séduisant auteur des Menus propos; David Hunier, le pasteur fidèle, T orateur entraînant, dont le souvenir est encore vivant à Genève, et son beau-frère, qu'il faut rattacher à ce groupe, Antoine-Elisée Cherbuliez, réconomiste hardi, le dialecticien rigoureux, disciple de la théorie utilitaire de Bentham, son fervent interprète après Etienne Dumont, — nature honnête et fière, écrivain plein de vigueur, collaborateur assidu de la Bibliothèque universelle, auteur — souvent prophète — de la Démocratie en Suisse K
De ce groupe d'esprits éminents, auquel appartenait encore Sismondi, est sorti le Courrier de Genève. Auguste de la Rive, estimant — le mot est à méditer — « qu'on est avant tout citoyen et que môme la science et les études doivent céder le pas aux devoirs qu'impose cette qualité, » fut le promoteur de ce vaillant journal, né des événements de 1841. Il y avait eu émeute, abdication des Conseils, élection d'une Constituante. TœpflFer et ses amis étaient partisans de la constitution libérale, mais aristocratique et décidément un peu démodée, de 1814, des vieilles traditions et de la vieille Genève. Tœpffer rêvait l'aristocratie à la façon de Cherbuliez : « l'aristocratie des capacités. » Il n'hésita pas à se jeter dans la mêlée et déploya au profit des idées conservatrices son talent de polémiste incisif et railleur. Il haïssait l'esprit niveleur et présomptueux du siècle, les changements qu'on prend pour des progrès, les mots qu'on prend pour des vérités; s'il fait de la politique d'artiste et de poète, il fait surtout de la politique d'honnête homme. Il dénonce « ce hideux abattis des supériorités qu'on appelle démocratie, » il stigmatise les <( désorganisateurs de la nation, » et rencontre souvent, dans son âpre colère, le mot pittoresque, propre à faire la fortune d'un article. Avec quelle verve il raille les pleutres qui, de leur
1) Voir le bel article de M. E. Rambei't dans ses Ecrivains nationaux.
fenêtre, regardent la bataUle et jugent doctement les coups :
« Plus bas ! — Plus haut ! — C'est mauvais ! — C'est pire ! i» murmurent-ils; et si le travailleur, croyant avoir ouï quelque chose, lève la tête, vite ils s'ôtent de là, ils ferment leur croisée, et se' tiennent cois, crainte de s'être compromis. Cette sorte de gens, moitié égoïstes, un quart poltrons, et un autre quart mal contents, elle est commune à Genève. ]»
A Genève !... N'est-ce qu'à Genève ?
Que de pages railleuses nous aurions à citer : la diatribe contre la manie du progrès, la spirituelle défense du latin, auquel l'esprit des temps nouveaux s'attaquait déjà! Et quand il écrivait ces pages où vibre l'éloquence de la raison, où pétille le sens commun, il était déjà atteint de la maladie qui allait l'emporter à quarante-sept ans. Il fit deux saisons à Vichy, en revint plus malade, eut à peine le temps d'achever Basa et Oertrude, et expira le 8 juin 1846. Une révolution nouvelle, mettant fin au régime bâtard issu de celle de 1841, allait amener au pouvoir M. James Fazy et consommer la ruine de l'ancienne Genève.
(( Je me félicite, disait TœpflFer à sa femme peu avant sa mort, de n'avoir écrit que des choses saines, morales, et de n'avoir dessiné que des esquisses gaies. » Ce mot suffirait à montrer l'honnête homme qu'était cet humoriste si ingénieux et si fin. Là est bien le fond et le tréfonds de TœpflFer : son humour est fait surtout d'honnêteté, de droiture, de haine du faux, du convenu, du grossier et du sale. Sainte-Beuve signalait en lui (d'honnêteté du cœur intacte avec la malice enjouée de l'esprit. » Sa plaisanterie n'est que le rire d'une âme saine, qui a gardé certain côté ingénu de l'adolescence, qui ne s'est point déflorée à certains contacts. Cette santé morale que conserva TœpflFer est le secret de l'inimitable fraîcheur qui distingue SCS écrits : ils sont autant de beaux fruits savoureux
que recouvre un fin duvet et qu'aucun ver n'a souillé. Son style, style de peintre, style expressif et vivant, a de la fleuvy comme disait encore Sainte-Beuve, c'està-dire je ne sais quoi de gai, de riant, de gaulois, qui, depuis Bonivard, avait manqué au style plutôt roide et abstrait des Genevois. On a pu appeler Tœpffer « le sourire de Genève. » Aussi est-il, parmi nos écrivains restés complètement suisses, celui que la France a peut-être le mieux accueilli. Sans vouloir surfaire ses mérites, sans méconnaître ses défauts — un langage parfois trop ingénieux, d'un archaïsme trop élaboré, et parfois aussi d'une teinte sentimentale déjà un peu démodée, — nous sentons que sa gloire propre, à côté d'écrivains plus grands et plus illustres, c'est d'être arrivé au succès durable sans rien sacrifier de son originalité locale; c'est d'avoir réussi à plaire à la France sans cesser d'être genevois et suisse. Il y a une leçon à tirer de cette carrière d'écrivain : si la France aime, si la France estime Tœpffer, n'est-ce pas précisément parce qu'il est demeuré lui-même, parce qu'il s'est sagement contenté de « boire dans son verre ? »
Tœpffer nous sert de lien naturel entre deux groupes d'écrivains, entre les graves et doctes professeurs comme Candolle ou Sismondi, et les poètes, les chansonniers, les humoristes. Le tableau de la poésie genevoise depuis le commencement du siècle a été tracé par Marc Monnier d'une façon si complète et si vivante, et son beau livre, Genève et ses poètes, est si connu des lecteurs, que nous pourrions nous contenter de faire appel à leurs souvenirs. Nous avons du moins
le droit d'être bref, d'autant plus qu'en somme, si les poètes genevois ont dépensé beaucoup de talent, beaucoup d'esprit, ils n'ont pas laissé un grand nombre d'œuvres assez fortes pour s'imposer au grand public français. La poésie genevoise n'a pas eu son Tœpffer.
On peut grouper ces poètes en deux écoles : celle du XVnime siècle finissant, laquelle, à Genève comme en France, s'est prolongée assez avant dans le siècle nouveau ; puis l'école nouvelle, le groupe romantique. En littérature comme en politique, nous avons toujours ressenti le contre-coup, parfois un peu tardif, des révolutions dont la France était le théâtre ; il est vrai que parfois c'est nous-mêmes qui les avions provoquées, lorsque nous nous appelions Rousseau ou Mm© de Staël : le romantisme dont ils ont importé en France plusieurs éléments, nous est revenu, affaibli, affadi peut-être, modifié en tous cas selon la diversité de nos tempéraments nationaux.
Les poètes genevois qui se rattachent à la tradition littéraire du siècle précédent sont des chansonniers et des conteurs, classiques et libéraux à la mode de Béranger. Au'premîer rang brille le spirituel Jean-François Chaponnière, fils d'un de ces émigrés de Constance dont nous avons parlé K Pendant la domination française, sa muse alerte taquina l'Empire; puis elle salua le jour de la délivrance par un hymne dont Genève se souvient :
Enfants de Tell, soyez les bienvenus !
Chaponnière — c'est sa meilleure gloire — est l'auteur de la chanson fort connue qui, vers 1820, courait le monde, et dont chacun en France sait au moins le refrain, que Gavroche mourant chantonnait encore :
Qu'il est beau, ce mandement De monsieur le grand-vicaire !
1) Voir page 385.
Sa pastorale vraiment A tout bon dévot doit plaire ; Car il dit à son troupeau :
c S'il est du mal sur la terre, c C'est la £aute de Voltaire, c C*est la faute de Rousseau ! i
C'est encore à Chaponnîère qu'on doit la fameuse satire du « satisfait, » Il fciUait ça on le Barbier optimiste: on y voit défiler tous les régimes que la France a subis ou s'est donnés depuis 89 ; le barbier qui les passe en revue s'écrie à chaque révolution, avec une résignation comique : Il fallait ça ! Béranger reconnaissait en Chaponnière un de ses aînés, et plus d'un vaudevilliste de Paris lui a discrètement emprunté des couplets et des airs.
Au moment môme où se produisait à Genève le mouvement religieux appelé le réveil, Chaponnière et ses joyeux amis, sans doute afin d'assurer un asile à la gaîté, fondaient le Caveau genevois. -C'est là que Salomon Cougnard, émule de Chaponnière, chantait son Fanfan, satire célèbre en son temps de la gloire militaire. C'est là que fut improvisée la Complainte de FualdèSy ou du moins la première version connue de cette scie fameuse : un saltimbanque passant à Genève acheta la complainte et la colporta à travers la France, d'où elle rayonna sur le monde en subissant diverses métamorphoses.
Gaudy-Lefort était le plus lettré des membres du Caveau, le plus écrivain parmi ces rimeurs enjoués. Il a mis beaucoup de finesse, de style et d'élégance dans ses Esquisses genevoises, où revivent des mœurs et des coutumes locales aujourd'hui disparues, et nombre de glorieux souvenirs nationaux. Son dernier recueil de vers, qui n'est pas le meilleur, porte au moins un joli titre : Fleurs de V arrière-saison. De plus, Gaudy a composé, avant Jean Humbert, un glossaire du dialecte genevois; il a écrit enfin des Promenades historiques
dam le canton de Genève^ ouvrage d'archéologie amusante : tout enfant de Genève devrait posséder et relire ce petit in- 18. Pour le reste de la Suisse française, Gaudy est l'auteur de quelques apologues lestement tournés, dont les meilleurs figurent dans les anthologies de nos poètes.
C'est ce petit groupe d'hommes gais qui fonda le Journal de Genève en 1826. On y débattait alors la querelle des classiques et des romantiques, et l'on y publiait des vers au lieu d'annonces. Parmi les collaborateurs figurait celui qui fut en poésie, suivant la jolie expression de Marc Monnier, a le fils des uns, le père des autres et le frère de tous. ))
Petit-Senn est, en effet, à la fois un classique attardé et un protecteur des jeunes romantiques. Il a servi tous les régimes littéraires avec une égale gentillesse, et disait à chaque changement, comme le barbier de Chaponnière : Il fallait ça ! Si sa poésie est faite surtout de gaîté, d'humour et de malice, sa muse aimable a en revanche certains accents qui trahissent l'émotion et ce léger tremblement dans la voix qui annonce une poésie plus intime et plus vécue. Mais en somme cet esprit vif et sémillant procède surtout de Voltaire, comme Tœpffer procède plutôt de Jean-Jacques. Il rappelait du reste le « patriarche » par son sourire fin et narquois, son regard pétillant, une intelligence prompte et lucide, et comme lui, il s'est cru moribond toute sa vie \
Né en 1792, Petit-Senn rimait déjà en 1810 et rimait encore en 1870. Il survécut à tous les jeunes qu'il protégea. Au sortir de l'école, il écrit un poème burlesque sur un bedeau du collège, la Griffonadey que son ami Tœpffer illustra d'une eau-forte, — la seule que l'on
1) Voir l'excellent article de M. JuUiard sur Petit-Senn, Bibliothèque univers selle d'avril 1889.
connaisse de lui^ Bientôt il est le poète attitré des fêtes publiques ou particulières; sa générosité est inépuisable; il donne aussi volontiers de son esprit que de son argent :
« L'on m'a fait écrire des flons-flons à boire et des chansons de circonstance ; j'ai anssi composé des boaquets de noces pour les jeunes horlogers qui se marient, et des compliments de baptême où le refrain est à deux voix, pour le parrain et la marraine. Je n'ai eu la licence d'être tant soit peu poète en mon particnlier qu'à la condition d'être, en ville, abominablement troubadour... »
Petit-Senn sut se venger des importuns ou des sots en les chansonnant, sans fiel, mais non sans sel : il créa un petit genre bien à lui, la « chanson de caractère, » crayon rapide de quelque type original, comme M. Longuet, le causeur interminable :
Encore ud instant, mon ami, Je ne t*ai dit ça qu'à demi...
OU M.Jérôme, l'homme tremblant de se compromettre :
Voilà mon avis dans ce cas ; Mais ne me compromettez pas I
OU Tami de collège, retrouvé après de longues années, qui vous emprunte de Targent, va boire et vous injurie ; ou M. Belleface, le Faux-semblant genevois. Une poésie pareille réussit aisément dans une petite ville, où l'on aime à mettre des noms sous les portraits.
Petit-Senn concentra toute sa verve d'humoriste — une verve soutenue sans effort pendant quatre chants — dans son petit poème la MUiciade : cette satire sur l'armée de Genève eut un succès énorme dans une ville qu'on s'obstine à déclarer morose. Elle fut même goûtée au dehors : «Vous nous prouvez. Monsieur,
1) Réimpdmé par Jullien en 1886, avec un CEUs-sitnile du frontispice de Tœpfifer.
écrivait Victor Hugo à T auteur, que pour le goût, la grâce et la bonne plaisanterie, Genève est encore une ville toute française. » — « Vous nous ressemblez, » — n'est-ce pas le suprême éloge dans la bouche des Français?
Notre poète continua de rire doucement des petits travers genevois dans son journal le Fantasque^ fondé en 1832, et qu'il rédigea presque seul pendant quatre à cinq ans. U y semait à pleines mains ses vers et sa prose, observations morales, satires inolFensives dans leur justesse et dont Genève ne se f&chait pas. U était si bonhomme, il pardonnait si gentiment à ceux qu'il avait égratignés, il avait un cœur si ouvert et si large! Car cet Horace était un Mécène, un Mécène modestement riche, mais assez pour venir en aide aux jeunes poètes qu'il accueillait chez lui ; il publia à ses frais les poésies du malheureux Imbert Galloix, qui venait de mourir de misère, et le premier volume de Charles Didier. Moins défiant que malicieux, il se laissa prendre au faux Barbier, qui fit plusieurs dupes en Suisse, et lui donna cent francs. Puis il apprit que ce chevalier d'industrie était l'auteur non des ïambes^ mais des crocs-en-ïambes.,. Ce mauvais jeu de mots avait toujours cela de bon qu'il le consolait. Petit-Senn aimait, pour son plaisir et pour sa gloire, à attirer dans sa maison de Chêne — son petit Ferney — toutes les célébrités qui passaient à Genève ; il conservait les lettres de ses illustres visiteurs, car tous lui écrivaient, — sauf un seul, d'où cette épîgramme :
De tous les écrivains dont la France fait cas, Je connais récriture et j'en ai quelque bribe :
D'où vient que Ton appelle Scribe
Le seul qui ne m'écrive pas ?
C'est là le Petit-Senn de l'ancienne école, l'école du bon sens aiguisé en épigrammes et de l'esprit rtiis en quatrains. Il se modifia sous l'influence de ses jeunes
amis romantiques et s'efforça d'être romantique à son tour. Il le fut passablement dans les Perce-neige et les Cheveux blancsy où Ton rencontre, mêlés à l'enjouement du poète de la MUiciade, la mélancolie et l'attendrissement d'une muse plus sérieuse. Ce mélange d'humour et de sentiment apparaît dans des vers comme ceux-ci :
Moi dont la soixantaine a mûri la sagesse, Qui n'ai plus pour l'amour qu'un sourire moqueur, Je viens de rencontrer ma première maîtresse, Dont l'image dormait au profond de mon cœur.
...Nous tînmes les propos que partout Ton essuie, Honteux de nous revoir courbés et tremblotants ; Nous parlâmes beaucoup du beau temps, de la pluie... Hélas ! nous ne parlions jadis que du beau temps.
Nos cœurs, pleins autrefois, étaient devenus vides. Comme deux vieux autels où n'éteignit le feu ; Moi je comptais ses dents, elle comptait mes rides : Elle en trouvait beaucoup, moi j'en trouvais fort peu...
Petit-Senn fut aussi un penseur très fin et un moraliste ingénieux et piquant, sinon aussi . original qu'on l'a dit. Les Bluettes et Boutades, œuvre de sa maturité, sont un des fort jolis livres, un des plus élégamment ciselés, un des plus français que la Suisse ait produits. A Paris, on nous reproche l'affectation et la recherche : on a souvent raison. Mais je voudrais bien savoir si les pensées de Joubert ou de Doudan sont plus simples que les aphorisraes de Petit-Senn, qu'on a trouvés maniérés. Leur succès a été très grand en France, où une troisième édition de dix mille exemplaires a été rapidement épuisée. Sainte-Beuve goûtait fort ces maximes incisives et brillantes, leur allure preste, leur trait aigu. Louis Reybaud y admirait a une concision, une netteté d'idées, un bonheur d'expression qui rappellent les meilleurs maîtres ; » Edgar Quinet exilé revenait souvent à ce petit livre, où il trouvait
(( rexpérience de la vie d'un sage. » Le talent de Petit-Senn consiste surtout à marquer d'une empreinte neuve et très personnelle la monnaie courante de la sagesse, à prêter l'éclat scintillant de son style aux conseils de l'étemel bon sens. La forme imprévue et curieuse dont il les a revêtues grave à jamais dans l'esprit du lecteur des pensées telles que celles-ci :
c On rend mieux joRtice à ceax qui ne sont pins qu'à ceux qui n'y sont pas. — Lorsqu'un ami vous demande de l'argent, voyez lequel des deux vous voulez perdre. — Combien de gens iraient à relise si Dieu seul les y voyait ? — Un rien blesse l'araourpropre, mais rien ne le tue. — Les abus les plus criants sont ceux dont on ne profite pas. — Si Thypocrisie mourait, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil. — Le plus lucratif des commerces serait d'acheter les hommes ce qu'ils valent et de les revendre ce qu'ils s'estiment. — Nous sommes toujours fort reconnaissants des services qu'on va nous rendre. — Si la fortune ne donne pas d'esprit, elle fait du moins que chacun nous en prête. — On se lasse des plaisirs qu'on prend, mais non de ceux qu'on donne. — Respectons les cheveux blancs, surtout les nôtres. — Le monde est aux plus fins, le ciel est aux plus dignes. »
Cette sagesse condensée en courtes maximes n'est point vulgaire, ni terre à terre : elle révèle une ftme élevée et fière, saine et bienveillante, et, à sa façon, croyante. Si l'on veut connaître l'homme, avec tout ce qu'il y avait de cordial et d'ingénu jusque dans sa malice, il faut lire les pages que lui a consacrées Marc Monnier. J'ai entendu celui-ci raconter qu'à la mort de Petit-Senn il avait écrit sur lui dix-sept articles de journaux : il souriait en indiquant ce chiffre fabuleux, mais il avait en même temps je ne sais quoi d'attendri dans le sourire, qui disait éloquemment tout ce que Petit-Senn avait su être pour les ((jeunes» qu'il accueillait en frère aîné dans sa poétique retraite. Il y vécut longtemps, toujours sage, c'est-à-dire toujours gai, résigné à vieillir, acceptant sans murmure cette fuite inexorable des jours qui devient plus rapide à
mesure qu'on avance dans la vie, et consolant en vers émus et gracieux la compagne de sa vieillesse :
Voici le froid, ma vieille amie, Qui 8iir nous a fondu soudain ; La nature semble endormie ; Voici l'hiver dans le jardin, Voici l'hiver dans notre vie...
Dieu de nos maux a pris pitié, Il nous les fait souffrir ensemble, Il voulut que notre amitié, En les allégeant de moitié, Soutînt celui de nous qui tremble.
Nous avons vu Petit-Senn entraîné doucement au romantisme par les jeunes poètes qu'il aimait à protéger. Que reste-t-il du petit Cénacle genevois ? Quelques noms, quelques vers touchants ou gracieux. Un fait digne de remarque, c'est que la Suisse française est le pays des poètes « inachevés. » La mort prend les uns; les autres sont dévorés par la vie, par le souci du pain quotidien, par l'exil du préceptorat :
« Xous nous vantons, disait Rambert, d'être les institateurs du monde, et il est vrai qu'à nos frontières se croise un double courant de jeunes gens qui viennent s'instruire dans nos écoles ou nos pensionnats, et de maîtres qui, formés par nous, vont utiliser ailleurs leurs connaissances et leurs talents. De là un rayonnement de lumières, dont notre Suisse française est le foyer ; mais dans le pays qui est le centre de cette industrie civilisatrice, les talents s'étiolent et végètent, et cette industrie même sert à les étouffer. »
Cela est, hélas ! trop vrai. Mais, à côté de ces talents en quelque sorte enterrés vivants, combien de poètes morts jeunes ! Galloix et Monneron jadis ; plus tard Paul Gautier, le délicat poète jurassien, et, dans ces dernières années, Alice de Chambrier et Ernest Bussy !
Le pauvre Imbert Galloix, qu'on a appelé (de Gilbert de Genève, )> serait oublié sans un article de Victor Hugo, qui l'avait connu et secouru aux jours de misère et d'agonie. Né en 1807, à Genève, il publia sans
succès à dix-neuf ans des Méditations lyriques. Prématurément aigriy se croyant méconnu quand il n'était qu'inconnu, il porta à Paris ses illusions et ses rêves de gloire, tomba dans la misère, dans les bizarreries d'esprit qu'elle engendre, dans cette morne stupeur et cet amer mépris de la réalité qui suivent l'écroulement des espérances. U se laissa mourir à vingt et un ans. Hugo, Nodier, lui avaient tendu une main fraternelle ; le second lui écrivait : « Je vous envoie la moitié de ce que j'ai chez moi. C'est la première fois que je rougis d'être pauvre, jd Galloix est mort avant d'avoir vu clair dans son propre talent ; rien d'achevé, rien de complet dans son œuvre ; pas une pièce qu'on puisse citer tout entière. Mais on y devine une imagination qui voit grand ; il a de beaux coups d'aile et la sensibilité douloureuse d'un Oberman. Ses meilleurs vers sont les derniers, strophes poignantes, trop réellement vécues, intitulées Solitude, où il se compare à quelque château désolé par la mort :
Je suis plus seul encor que le château rustique, Plus que le seuil désert où nul n*est attendu, Plus que le châtelain sombre et mélancolique : n perdit le bonheur, — et je n*ai rien perdu .
La plainte s'achève en prière :
Vrai, juste, seul puissant, seule âme, âme des âmes. Dieu du pauvre, à tes pieds je m'abaisse en pleurant...
Aujourd'hui, une rue de sa ville natale porte le nom du malheureux poète qui l'avait si imprudemment quittée.
Plus équilibré, mais d'humeur voyageuse aussi, Charles Didier est un des rares poètes genevois qui se soient fait un nom dans le monde littéraire français. Etudiant, il fut, en 1824, l'un des fondateurs et le premier président de la Société de Belles-Lettres de Genève, (( cette humble association d'étudiants qui donna
quelque souci du style à presque tous ceux qui devaient écrire à Genève, » a dit Marc Monnier. Il fut ensuite précepteur dans la famille de Bonstetten et tira profit de son commerce avec ce vieillard studieux, spirituel et toujours jeune. Puis il quitta la Suisse, vécut à Paris, lut lié avec Victor Hugo, Charles Nodier et George Sand, courut le monde, cherchant des impressions neuves, des choses à raconter, observant tout, s'intéressant à tout. Nul n'a mieux connu que lui l'Italie de 1825 à 1830, dont il avait parcouru à pied toutes les provinces. Il en a rapporté un livre qui fit une certaine sensation : La Rome souterraine. C'est, en même temps qu'une description parfois saisissante de la campagne romaine, une peinture animée du carbonarisme aux prises avec le parti jésuite et autrichien sous le pontificat de Grégoire XVI. Mais cette étude est faite sous forme de roman, ce qui lui enlève beaucoup, de son prix, car le lecteur se demande à chaque pas s'il est dans la réalité ou dans la fiction. Faut-il prendre au sérieux le chapitre XVIII, où l'auteur décrit une séance des conjurés ? Cette mise en scène nocturne, ces attitudes théâtrales, ces formules sacramentelles, ces poignards qui luisent dans la pénombre des caveaux, est-ce de l'histoire, ou n'est-ce que du romantisme? Didier est un poète épris de la (( sainte cause ; » il veut glorifier les aspirations de cette <( jeune Italie,» qu'il représente comme une femme vêtue de deuil, à genoux sur le tillac d'un vaisseau battu par la tempête. Cette image donne une idée de sa manière. On préférerait une peinture plus sobre, une prose moins chargée de <îouleurs; son style, visiblement imité de Chateaubriand, est trop (r distingué ; » ses conspirateurs, avec leurs poses de brigands d'opéra, emploient trop d'adjectifs: en 1835, on trouva cela brillant; aujourd'hui c'est du clinquant.
M. J. Hornung a dit que les Suisses français sont
très bien placés pour comprendre l'Italie: il est sûr que ce pays a quelques obligations envers nos écrivains et nos artistes : sans parler de Mme de Staël et de Corinne , rappelons que Sismondi a écrit l'histoire de l'Italie, que le peintre neuchâtelois Léopold Robert a rendu « la majestueuse tristesse de ses pâtres et de ses pêcheurs, » que Bonstetten Ta visitée en érudit et en philanthrope ému de ses misères, que Didier l'a peinte à son tour dans la grandeur de ses paysages et l'ardeur de ses aspirations libérales, et qu'un écrivain plus récent — et plus simple — qui nous appartient autant qu'à la France, Marc Monnier, a posé et résolu comme on sait la fameuse question : « U Italie est-elle la terre des morts f »
On doit à la plume féconde de Charles Didier toute une série de récits de voyages : Cinq cents lieues sur le Nil^ Cinquante jours au désert, les Nuits du Caire^ des romans comme Chavornay, des articles de revues, des recueils de poésies d'un romantisme volontiers éploré. Ses Mélodies, sa Harpe helvétique, sa Porte d'Ivoire, nous révèlent un poète plus élégant et correct que vraiment original, et nous font nous demander s'il n'eut pas moins d'âme que de talent. Un jour, pourtant, son cœur battit plus fort que de coutume ; et il est curieux de constater que c'est le souvenir du pays natal qui a le mieux inspiré cet infatigable voyageur :
Non ! ne me parlez point de ma Suisse chérie ; Vous voyez bien que moi je n'en parle jamais...
...Ce fut là ma première et ma seule patrie, Et je sens maintenant à quel point je Taimais.
Jamais cent-suisse au loin n'entend le ranz des vaches^ Sans qu'une larme tombe au bord de ses moustaches, Et le mal du pays l'entraîne à déserter.
Comme lui, tous les jours, en esprit je déserte.
Car je sens, dans Tezil, tous les jours plus ma perte...
0 mes Alpes ! pourquoi fallut-il vous quitter ?
Heureux celui qui laisse au moins quelques rimes dans la mémoire des hommes :
AnacréoQ D*a laissé qu'une page,
Qui flotte encor sur Tabîme des temps !
Etienne Gide, le brillant professeur de droit à l'Académie de Genève, a ce privilège : il restera pour le public romand T auteur du Sentier perdu :
C'était un frais sentier plein d'une ombre amoureuse. L'on n'y passait que deux en se tenant la main ; Nous le suivions ensemble en la saison heureuse, Mais je n'ai plus dès lors retrouvé ce chemin.
C'est qu'il faut être deux pour ce pèlerinage ; C'est que le frais sentier n*a d'aspect enchanteur, De gazon et de fleurs, de parfums et d'ombrage, Qu'alors que sur son cœur on presse un autre cœur...
Il écrivait cette mélodieuse rêverie en 1841. Bien des années plus tard, un poète français chantait à son tour le sentier où Ton ne repasse jamais :
Je n'ai vu qu'une fois cette vallée heureuse, Dans ma vingtième année, et guidé par la main D'une petite fée, une blonde amoureuse ... Seul depuis, je n'ai pas retrouvé ce chemin ^
Cette rencontre d'Etienne Gide et d'André Lemoyne sur le même sentier honore Tun et Tautre.
Le plus original parmi les poètes genevois, c'est, à notre goût, Henri Blanvalet. Son romantisme est plus viril que celui de Galloix ou de Didier. Il a sa note personnelle, juste, franche, émue, parfois vibrante, et laisse trois ou quatre poésies qui vivront dans le pays où elles sont nées.
Ton modeste contour est pour moi l'univers,
disait-il à ce pays dans un hymne que Grast, le compositeur genevois, poète lui-même à ses heures, a mis en belle musique. Né en 1811, Blanvalet passa la meil-
1) Chemin perdu, /béates d'André Lemoyne. Lemen'e, 1873.
leure partie de sa vie à Francfort, comme précepteur dans la maison de Rothschild. C'est là qu'il publia son premier recueil, Une Lyre à la mer. Puis, possesseur d'une modeste aisance et marié depuis 1857, il revint se fixer k Genève. Son talent n'a pas produit tout ce qu'on pouvait en espérer: il a le don naturel, a dît Rambert, le progrès lui manque; c'est encore un (( inachevé. )> La solitude littéraire en fut cause : après dix-neuf années d'Allemagne, le poète rentrait dans une ville où sévissait la politique, cette ennemie des muses ; il se confina de plus en plus dans la retraite et ne produisit rien de supérieur à ses premiers vers. Il avait débuté tout jeime dans le FatUasque de Petit- Senn. A vingt-deux ans, il partait à pied pour l'Université de Berlin ; ce voyage nous a valu une ballade un peu germanique d'accent et que Henri Heine eût aimée :
Je faisais, pensant à ma mère,
Route pour l'université,
Quand la fille de la meunière *
Surprit mon regard arrêté.
Elle était si jeune et si frêle,
Du ciel me parlait si souvent,
Que j'oubliais souvent prés d'elle
Le tic-tac du moulin à vent.
Fallut reprendre la grand'route Qui mène à l'université, Oii, supposant qu'on les écoute.
Tant de docteurs ont radoté.
En contemplant la face blême De ces parleurs à tout venant, Je pensais souvent en moi-même Au tic-tac du moulin à vent.
Quand, pour regagner la patrie.
Je quittai l'université.
Je revis bien dans la prairie Le moulin toujours agité.
Mais la fille de la meunière N'était plus là comme devant ; Elle dormait au cimetière.
Au tic-tac du moulin à vent.
La muse de Blanvalet, a-t-on dit, c'est la sympathie : il a été le poète des petits, il a chanté la faiblesse sous ses deux fonnes les plus intéressantes : les enfants et les misérables. Les anthologies ont recueilli ce chefd'œuvre d'élégie enfantine intitulé la Petite somr:
Bon passant, dis-moi , je t^en prie, N'as-tu pas vn dans la prairie, Dans les bois ou sur le chemin, N'as-tu point vu mon petit frère Qui doit errer tout solitaire ?
Oh ! mon Dieu ! je le cherche en vain...
Epoux et père, Blanvalet trouva dans les joies du foyer une nouvelle source de poésie. Le vieux poète ami de Marot, Charles Fontaine, n'a pas rencontré, pour saluer la venue de son premier-né, des accents plus touchants que ceux-ci :
Tu n'as trouvé chez moi ni dentelle à tes langes, Ni berceau pavoisé qu'un héraut blasonna : Je t'ai reçu, vois-tu, comme on reçoit les anges, Avec des bras ouverts, un cœur gros de louanges Et le peu que l'on a.
Mais je veux avec toi partager ma ricliesse : Ma table au pied blessé, ma chaise au coin du feu. Le sort qui m'est échu, l'espoir d'une caresse. Et puis tout un trésor de joie et de tendresse. Ta mère et notre Dieu.
Cette voix douce et grave change parfois de ton sous l'empire des préoccupations humanitaires: il y avait en Blanvalet un plébéien, qui fut longtemps dépaysé dans un monde brillant où son âme s'ennuyait; sa poésie doit à ce contraste quelques accents vigoureux, de nobles colères ; il avait le sentiment poignant des souffrances humaines, et peignit dans V Ecrans la Glaneuse et vingt autres pièces, l'égoïsme du riche, l'héroïsme du pauvre. On le traita de socialiste; il n'était que charitable. A la fin de sa vie, il écrivit avec un art très ingénieux de petites fables-épigram-
mes, qu'il appelait des ruades, et qui frappent, en effet, d'un coup sec et vif. Ce genre fut toujours en faveur à Genève : avant et après Blanvalet, Gaudy-Lefort , Albert Richard, Carteret, se plurent à écrire des apologues : même en vers, nous tenons à moraliser. Enfin notre poète est Tauteur d'un hymne qu'on chante souvent dans nos églises, mais qu'une main pieuse et maladroite a abominablement défiguré :
Je répandrai mon âme en concerts de louanges...
On y retrouve cette soudaineté d'inspiration, ce chaud lyrisme, cet éclat des images et cette vigueur de style qui distinguent les bonnes poésies de Blanvalet.
Parmi les poetœ minores que Genève a produits en grand nombre dans la première moitié de ce siècle, il en est vingt au moins dont on pourrait nous reprocher d'avoir omis les noms. Qu'on veuille bien se rappeler que notre but n'est point de tout dire, mais d'indiquer ce qui nous paraît essentiel et caractéristique. Aussi n'aurons-nous garde d'oublier Albert Richard, qui a cherché à faire en poésie ce que Lugardon et Hornung ont fait en peinture : célébrer nos gloires nationales et les héroïsmes du passé.
Pour bien connaître notre (( poète national » (il est défendu de le qualifier autrement), on devra lire le volume de Mélanges poétiques, publié par l'Institut genevois en 1884, qui contient une notice de Marc Monnier et une autobiographie de Richard. Né en 1801 à Orbe, la ville de Viret, sorti comme lui d'une humble condition, il aimait le petit peuple : et J'aurai du respect pour la naissance, disait-il, quand il me sera prouvé qu'on peut choisir son père. » Il eut une enfance rude et pénible, qui développa en lui une précoce énergie ; souvent solitaire, il puisa dans la lecture des romans
de chevalerie le goût des actions héroïques et des grands sentiments. Après un séjour à Paris, où la vie ne lui fut pas douce, il devint professeur à Berne. Le premier personnage marquant à qui on le présenta comme poète lui dit gracieusement : « Chaime pas la poésie. — Cela se voit tout de suite, » répondit Richard. La révolution de 1846 lui donna une chaire académique à Genève, où s'acheva sa vie.
(( Où trouver une source plus abondante d'inspirations que dans ma vieille Helvétie? écrivait Richard. Son histoire, ses traditions, ses légendes, ses mœurs, tout chez eue est poétique, tout offre un caractère de grandeur et d'originalité; c'est une mine jusqu'ici inexploitée. )> — Il creusa cette mine à grands coups de pioche, et en tira ses Poèmes Jielvétiques, œuvre d'un patriote plus encore que d'un artiste: il chante les grands souvenirs pour y puiser de grands exemples. Ses tableaux épiques, d'un dessin vigoureux, mais sobres de couleur, vivent par l'extraordinaire énergie de l'inspiration. Qu'on relise ce que lui-même appelait avec simplicité ses « suisseries » : le poème de Saint- Jacques, qui débute si fièrement :
Ils sont là douze cents couchés sur la poussière...
OU ce Wala de Olaris, qui est dans toutes nos mémoires :
Honneur de la patrie, effroi des ennemis, Roi des braves, salut, ô Wala de Glaris !
Qu'on se rappelle les tirades vengeresses où il flétrit la prudence excessive de la Suisse dans ses relations avec les puissances étrangères avant 1848 :
0 Suisse, nul jadis ne pouvait t'outrager
Sans rencontrer un bras qui savait te venger !...
et l'on conviendra avec un éminent critique genevois, M. Marc Debrit, que Richard est, parmi nos poètes,
(( celui qui a chanté du plus mâle accent, avec le plus d'originalité et de succès, les faits héroïques de rhls« toire suisse. »
Oui, — et pourtant ! . . . Nous ne voudrions faire de peine k personne, mais le patriotisme du poète ne saurait tenir lieu de qualités artistiques dont Richard s'est trop facilement passé. Son style est tendu, rocailleux, d'une Apreté monotone; on n'a pas oublié cette bizarre apostrophe :
Berne, ton ours dort-il ?
Il y a de la déclamation et de l'outrance dans cette poésie, qui ressemble aux exercices violents par lesquels Richard fortifiait son corps dans sa jeunesse. On éprouve quelque malaise à critiquer ce barde sincère et farouche, qui fut en son particulier le plus doux des hommes. Mais il faut bien convenir que sa versification est fruste, que les rimes par adjectifs synonymes y abondent, que les vers de Richard, pareils aux vieux chevaliers bardés de fer, se meuvent tout d'une masse et frappent pesamment avec un gros bruit de ferraille. Un jour, Marc Monnier récitait à Bérangdr des vers de Richard : « Oui, dit Béranger, ce doit être bien beau en allemand. »
Mais n'oublions pas que cet honnête homme chantait à une époque où la Suisse avait besoin d'entendre une voix mâle et fière; n'oublions pas qu'il a transporté d'enthousiasme toute une génération, toute une jeunesse plus éprise d'héroïsme et de vaillance que de rimes riches : ce sera son éternel honneur d'avoir éveillé de tels échos dans les nobles âmes.
Nous avons vu renaître bien des choses à Genève à partir de 1814 : l'indépendance nationale, la vie de
société, les sciences et les letti'es, la poésie et l'art. C'est alors aussi que se produisit, après les grandes secousses morales et matérielles du XVlUme siècle, ce puissant mouvement appelé le réveil^ qui a agité et ranimé les Eglises protestantes de Suisse et de France et dont on a dit qu'il est le plus grand fait de notre histoire religieuse depuis la Réformation. Des missionnaires anglais et écossais en avaient été les promoteurs. Ils voulaient rendre à la doctrine de la justification par la foi et de l'action régénératrice du Saint- Esprit la place et l'importance qu'elle avait perdues, et provoquer par là un retour à ime vie religieuse plus intense et plus profonde. « Le réveUy a dit un spectateur sérieux, ne fut exempt ni de puérilité, ni d'exagération, ni de manie, mais sa foi était vive, agissante ; en tous cas elle était respectable. » Nous verrons ce mouvement se propager dans le pays de Vaud ; à Genève, où il avait eu des précurseurs tels que le pieux et éloquent prédicateur Cellérier, il devait trouver des sympathies parmi les derniers débris de la secte morave dont nous avons parlé (p. 201). M. Bost a laissé sur ce sujet des Mémoires d'un vif intérêt et d'un style agréable et piquant: il avait été un des premiers et des ardents champions de ce néo-calvinisme, dont le représentant le plus célèbre fut César Malan, orateur impérieux et persuasif, poète à qui l'on doit les Chants de Sion.
Vers 1830, deux hommes représentaient à Genève avec éclat ces tendances nouvelles, Gaussen, qui professait une orthodoxie rigide, infatigable défenseur de l'inspiration littérale de la Bible, auteur vraiment éloquent de la Théopneustiey et Merle d'Aubigné, le futur historien de la Réformation. A cette époque furent fondées l'Eglise de l'Oratoire et la Société évangélique, encore prospères aujourd'hui.
Mais nous écrivons l'histoire littéraire de Genève :
nous ne cherchans pas des a frères, » nous cherchons des écrivains. Merle d'Aubigné, certes, en fut un. Sa réputation s'est étendue jusqu'aux confins du monde protestant. Les savants épris avant tout d'histoire ((documentée,» les partisans de la méthode critique sévère qui prévaut aujourd'hui, font leurs réserves sur Y Histoire de la Reformations sur le rôle qu'ont pu jouer dans sa composition certaines idées préconçues et la belle imagination de l'auteur. Lorsqu'en 1817, il eut la première idée de son livre, lui-même raconte qu'il se dit : (( Je montrerai par les faits que ce qui faisait le fond de la Réforme, c'était, etc.. » Dire : (( Je montrerai par les faits, » avant d'avoir étudié les faits, ce n'est certes pas le comble de l'objectivité. Mais il est impossible de ne pas admirer les qualités brillantes de cette narration pleine de chaleur et d'émotion. L'écrivain, émule de Michelet, excelle à dramatiser les événements, k évoquer et à mettre en scène les personnages, à donner l'impression vivante des scènes qu'il raconte. Son ouvrage demeure, en attendant qu'on ait fait mieux, l'histoire populaire de la grande crise religieuse du XVIme siècle. Nous souhaitons au savant scrupuleux qui entreprendra d'écrire cette histoire conformément aux exigences de la critique moderne, d'y mettre autant de couleur et de vie que son éminent devancier.
Le clergé genevois, national ou dissident, a produit un grand nombre d'écrivains dont les œuvres, sans appartenir k la littérature proprement dite, réclament cependant une mention. M. François Naville, que Mme Necker de Saussure s'est plu à citer avec éloges, est l'auteur d'un excellent traité sur Y Education publique et d'un ouvrage contre a la charité légale » que couronna l'Académie des sciences morales et politiques. M. Chastel, mort il y a peu d'années, a consacré une longue carrière aux études d'histoire ecclésiastique.
Plus brillant, plus accessible aux lecteurs laïques, M. Félix Bungener a obtenu un très grand succès en créant ce qu'on pourrait appeler le roman huguenot. Un goût plus simple préférera peut-être le livre du pasteur Martin, qui avait servi sous les drapeaux de Napoléon Iw et qui a raconté avec une bonne grâce charmante les Souvenirs d'un ex-officier.
Il faudrait écrire un chapitre nouveau pour parler avec les développements convenables de Thistorien Albert Rilliet, qui a retracé les Origines de la Confédération de manière à prouver que Thistoire vraie ne le cède point en beauté poétique à la légende ; de Joseph Hornung, dont les travaux riches de pensées, de vues générales, quelquefois plus que hardies, sur notre littérature indigène, nous ont constamment servi dans nos études; d'Amiel, le poète penseur, le psychologue subtil, le critique souple et pénétrant, qui, n'ayant pu donner sa mesure dans une œuvre maîtresse, a conquis une célébrité posthume en analysant avec génie Timpuissance où s'est débattue sa pensée.
Evoquer ces noms, auxquels il en faudrait joindre tant d'autres, c'est toucher à la Genève d'hier, presque à celle d'aujourd'hui. Or notre plan ne comporte point l'étude des manifestations du mouvement littéraire actuel, mais simplement l'histoire des faits qui, à travers les siècles, l'ont préparé et rendu possible. Avec la révolution démocratique de 1 846 et l'avènement de James Fazy, tribun taillé pour la dictature, orateur habile, polémiste incisif ^ commence pour Genève une ère nouvelle, au seuil de laquelle nous avons résolu de nous arrêter.
1) James Fazy a été historien et romancier à son heure : il a publié en 1838 la première partie d'une histoire de la République de Genève, et en 1840, la nouvelle historique de Jean d" Ivoire (Voir James Fazy^ sa vie et son oeuvre^ par Henri Fazy. Genève, Georg, 1887).
Le canton de Vaud. — L'Académie de Lausanne et le mouvement intellectuel. — Alexandre Vinet. — Ch. Monnard et L. Vulliemin ; les sociétés d'étudiants. — Jean-Jacques Porchat. — Juste Olivier; Monneron ; Durand. — Ad. Lèbre. — La Revtiê suisêe. — Sainte- Beuve à Lausanne. — 1845.
Et nous aussif sur la montagne, Nous avons eu notre rayon, Avec Taurore pour compagne Et pour chemin le frais gazon !
Nous rêvions tout, pleins d'espérance I Notre regard, sondant l'éther.
Jetait à tout, en assurance, Jeune sourire et jeune éclair.
Lébre a franchi le noir espace :
Il est au céleste jardin, Suivant, d'un pas que rien ne lasse, Les monts où luit le jour sans fin.
Parmi les troupes infinies Qui forment le chœur immortel.
Se mêle aux jeunes harmonies Henri, l'aimable ménestrel.
Et MonDeron, tout air, tout flammes.
Dont Toeil en haut toujours montait, A revu son pays des âmes, Qu*ici-ba8 même il habitait.
Mais nous, hélas ! loin de Taurore, Rentrés sous le brouillard impur, A tâtons nous suivons encore De la terre le sentier dur.
Monnard, en butte & la colère D'un peuple injuste, aveugle, errant.
Laisse, vieux chêne séculaire.
Gronder à ses pieds le torrent.
Vulliemin fouille de nos pères Les tombeaux cachés sous nos pas.
Agassiz creuse les mystères D'un temps où Thomme n'était pas.
Tribun de la sainte parole Qui des cienx nous appelle tous, Vinet nous guide et nous console.
Lui qui souffre bien plus que nous.
Et moi, dans la cité lointaine.
Au bord du fleuve m 'asseyant.
Perdu dans la brumeuse plaine, 0 mes amis, je vais disant :
Et nous aussi, sur la montagne.
Nous avons eu notre rayon.
Avec l'aurore pour compagne Et pour chemin le frais gazon !
Ces vers de Juste Olivier, intitulés Et in Arcadiâ, sont le mélancolique souvenir d'une belle et courte saison, la poétique histoire d'une génération d'élite. Une ère nouvelle a commencé pour le pays de Vaud : il est devenu le canton de Vaud, il s'est émancipé, il s'appartient. Il va essayer ses forces, laisser parler son âme. A la génération des hommes poUtiques, créateurs et organisateurs de la liberté, succède la génération des écrivains, des penseurs, des poètes. Les ondes sonores du romantisme se propagent chez nous : les voix de Lamartine, de Victor Hugo, de Béranger éveillent des échos au sein d'une jeunesse en qui la
sève surabonde : Theure est propice à Téclosion d'une poésie nationale vaudoise.
Le foyer de cette vie nouvelle, pleine d'élan, d'ardeur, de magnifiques promesses, fut l'Académie de Lausanne, qui, depuis Bèze, Hotman, Viret, n'avait pas eu, même au temps de Barbeyrac et de J.-P. de Crousaz, une époque aussi brillante K L'amour-propre national peut même constater cette diflFérence entre l'Académie du XVIme siècle et celle du XlXme^ que la plupart des professeurs qui ont illustré la première étaient des étrangers, tandis que la seconde était formée d'enfants du pays et représentait « un faisceau serré des forces nationales. » Il vint, il est vrai, s'y ajouter des éléments étrangers, mais le fond et l'esprit étaient franchement vaudois.
Cette belle efflorescence ne donna pas tous les fruits qu'on en pouvait attendre : la mort alla chercher dans les rangs de la jeunesse studieuse ceux sur qui reposaient les meilleures espérances; le vent aigre de la politique dispersa les professeurs, qui furent presque tous destitués par le gouvernement issu de la révolution de 1 845.
M. Rambert a qualifié en deux mots le mouvement intellectuel que nous allons étudier: il fut religieux et poétique. Deux noms correspondent, me semble-t-il, à ces deux adjectifs : Vinet, Juste Olivier. C'est autour d'eux que nous grouperons les écrivains dont nous allons parler.
Le critique cité tout à l'heure a retracé la biographie de Vinet avec une distinction magistrale et avec une émotion d'autant plus communicative qu'elle est plus sobre et plus contenue*. La grande figure de
1) Voir à ce sujet et pour tout ce chapitre Tarticle de M. E. Rainbert: La vie littéraire à Lausanne avant i8i5 {BiblioOïèque universeUe, 1886).
2) On comprendra que nous n'ayons pu indiquer chaque fois par des notes et des guillemets les emprunts que nous avons faits au livre de M. Rambert
Vinet commande cette discrétion : on se sent en face d'une conscience si délicate et d'une humilité si profonde que réloge même en devient timide. Le récit de cette vie est pour le lecteur une perpétuelle humiliation : eh ! quoi, Vinet, cette âme d'élite, quitte ce monde en demandant «pardon à Dieu et aux hommes des nombreux scandales qu'il a donnés. » Mais alors, qu'en sera-t-il de tout autre, de vous et moi ? Il faut pourtant bien l'aborder, cet homme qui a laissé à tous ceux qui l'approchèrent, même aux plus profanes, l'ineffaçable impression que décrivait Sainte-Beuve :
« Le grand, Tincomparable profit moral que je retirai du voisinage de M. Vinet et de mon séjour dans ce bon pays de Vaud, ce fut de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c'est que le christianisme intérieur ; d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est, en toute communion, qu'un véritable chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui séparent. Etre de Vècole de Jésus-Ohrisf : je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles enferment. i>
Orîginaiie de Crassier, lieu de naissance de Mme Necker, né en 1797 à Ouchy, où son père était employé dans les péages, Vinet descendait d'une famille française établie en Suisse depuis deux générations. Cette origine est à noter : Vinet ne doit-il pas au pays de ses ancêtres le sentiment exquis des qualités propres à la langue française, la mesure, la finesse, la justesse, et cette implacable logique de l'esprit qui va jusqu'aux dernières conséquences d'un principe? Mais le Vaudois est aussi nettement reconnaissable en lui : le Vaudois ne mûrit pas vite; l'histoire même du pays n'est pas celle d'un peuple précoce. Or Vinet ne s'est développé que lentement ; il alla se perfectionnant par degrés, pour le fond et pour la forme, se cherchant toujours, toujoui's se défiant de lui-même: ((Moralement, disait-il, je n'ai été qu'ébauché, tout est chez
moi fait à moitié. » L'évolution de sa pensée dura jusqu'à la fin, sa vie fut une transformation incessa^nte. C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue en le jugreant ; c'est ce qui rend difficile de donner un « esprit de Vinet » qui ne trahisse pas Vînet.
Soumis dans la maison paternelle k une éducation patriarcale et sévère, qui rappelait l'antique austérité huguenote, il eut pourtant une heureuse vie d'étudiant. Sa jeunesse fut une vraie jeunesse, honnête, pure, mais joyeuse, et embellie par de chaudes amitiés. Du temps qu'il faisait partie de la Société de Belles-Lettres, il tournait des couplets qui contrastent avec la gravité dont son nom seul éveille l'idée :
0 mes amis, vidons bouteille Et laissons faire le destin. Le dieu qui préside à la treille Est notre unique souverain.
C'est vers ce temps que, pour se moquer du guet, il composa la Guétiade, poème héroï-comique dont le succès fut grand à l'Académie de Lausanne. Il avait seize ans lorsque, en 1813, les prétentions de Berne, qui cherchait à recouvrer ses possessions vaudoises, lui inspirèrent son Réveil des Vaudois, espèce de Marseillaise adoucie, qui répondit au sentiment populaire :
Liberté, liberté chérie,
Soutiens nos cœurs, guide nos pas !
Vinet n'avait rien dans son extérieur de séduisant ni de brillant, mais la flamme intérieure transparaissait à travers cette enveloppe un peu fruste. La première fois que Mme de Montolieu le vit, elle demanda : (( Qui est ce laid qui devient beau quand il parle ? » Il était né affectueux, sensible, sensitif même -, il y avait de la lumière dans son sourire; quand il était seul, il aimait, en allant et venant, à chanter de sa voix douce et musicale.
A vingt ans, encore étudiant en théologie, il fut appelé à Bàle pour y enseigner la langue et la littérature françaises. Il y fonda une famille, y goûta des jours heureux mêlés déjà de cruelles épreuves, débuta dans la carrière de publiciste par son Mémoire sur la liberté des cultes et devint le collaborateur le plus en vue du Semeur, fondé à Paris par un groupe de protestants; mais il refusa, malgré les instances les plus pressantes, de prendre la direction de cette revue, qui, grâce surtout à la plume de Vinet, conquit une place d'honneur dans rhistoire de la presse périodique française. Revenu à Lausanne en 1837, il fut mêlé aux luttes ecclésiastiques qui ont tant agité le canton de Vaud et défendit toiy ours plus résolument la cause de l'indépendance de TEglise : il eut encore la joie — non exempte, il est vrai, de quelque anxiété — de voir naître, à la suite des événements de 1845, une Eglise libre, et mourut en 1847.
Telle est Thistoire de sa vie extérieure. L'histoire de sa vie morale est bien plus mouvementée, parfois même tragique, et comprend plusieurs phases : « Le vrai progrès, a-t-il dit, consiste à se renouveler... Quand on est toujours le même, on n'est pas vrai. . . » <( J'ai été lentement conduit à la vérité qui aflBranchit. » Il n'est cependant point parti du scepticisme, car son âme était naturellement religieuse; au début de sa carrière, sa piété n'est que le reflet de la religion traditionnelle de ses parents. Formé par son éducation au respect de l'autorité, disciple soumis du doyen Curtat *, qui voulait maintenir les formes et l'esprit de l'ancien culte, Vinet éprouva d'abord pour le réveil une vive antipathie. Les méthodistes — en langue populaire les m&miers — venus de Genève, qui commen-
1) Ne passons pas à côté de ce vénérable ecclésiastique sans rappeler quMl est l'auteur de la chanson vaudoise populaire entre toute», et qui ne manque ni de couleur, ni de gr&ce naïve, — laquelle a pour refrain : ...le canton de Vaud, H beau /...
482 CHAPITRE xin
cent à former de petites congrégations dans le canton de Vaud, lui apparaissent comme des «fous ambulants ; » il dénonce en eux (c un curieux mélange d'humilité et d'orgueil, » et voudrait — lui, Vinet ! — posséder (( le pouvoir moral ou extérieur de dissiper cette secte. » Aussi n'est-ce pas le réveil romand qui ramena à une piété plus intime et plus attendrie, mais bien rinfluence de la vie religieuse de Bâle et plus particulièrement de la Maison des Missions. Puis les événements marchèrent: la persécution s'étant déchaînée contre le réveil, il épousa cette cause, il en devint l'avocat, moins par sympathie pour elle que par amour pour la liberté. La souveraineté de la conscience, telle est ridée maîtresse de ses premiers écrits, de sa première brochure : Le Respect des opinions. Lorsque fut promulguée la loi d'intolérance du 20 mai 1824, qui rejetait sur les victimes la faute des persécuteurs et qui ne faisait que ((régulariser la persécution,» Vinet fut comme ((frappé d'un trait de lumière; » il se prend à douter de la légitimité d'une religion d'Etat; il déclare alors adultères et funestes les relations entre l'Etat et la religion, proclame que « l'Etat gêne la conscience en protégeant comme en opprimant, » et que ((la vérité n'est jamais si forte que quand on l'abandonne à ses propres forces. » Il envisage encore la séparation des deux domaines comme un idéal lointain ; ^ mais il est entré dans une voie d'où il ne sortira plus. Ses convictions religieuses suivirent un développement parallèle à celui de ses idées ecclésiastiques. Il était entré dans le courant du réveil sans en admettre les formules; nul n'en discernait mieux que lui les faiblesses ; mais en même temps il sentit que cette piété plus vivante avait en elle de quoi réveiller les Eglises nationales endormies. Il vit de plus en plus dans le christianisme, non l'édifice de dogmes savamment assemblés, mais un fait, sur lequel reposent la doctrine et la morale, l'œuvre et la foi.
Ce développement progressif des idées de Vinet n'alla pas sans de cruelles agitations intérieures. Il parle des (( tourments intellectuels » par où il a passé, de ces doutes insolents et de ces effroyables visions de la raison, « contre lesquelles, dit-il, je n'ai qu'un asile. » Ces fluctuations, qui nous sont révélées par tant de passages de son admirable journal intime et qui semblent rompre l'unité de sa vie, en constituent au contraire la beauté morale: Vinet a voulu posséder la vérité par droit de conquête, ou plutôt — lui-même l'a dit — il dut (( être vaincu pour être convaincu. » Chaque pas en avant fut acheté par une crise douloureuse. Il a souffert toute sa vie dans sa santé, toujours chancelante depuis sa vingt-cinquième année, dans ses affections, car il perdit sa fille de bonne heure et eut un fils infirme, et surtout dans son âme et dans sa pensée. Non seulement il dut combattre pour ses convictions contre les adversaires du dehors, mais il lutta sans cesse avec lui-même : lutte douloureuse d'une conscience profondément chrétienne et d'un esprit droit, qui n'avait pas été sans subir à Bâle l'infiuence plutôt négative du savant de Wette et qui ne pouvait se dissimuler certaines lacunes de son orthodoxie. On connaît les refus qu'il opposa aux appels venus de Genève et de Montauban ; il objecta l'insuffisance de ses études et surtout la faiblesse de sa foi :
« Vous ne savez pas que celui que vous appelez à votre sainte guerre est à peine un chrétien commencé, qu'il y a dans sa foi et surtout dans sa vie de profondes lacunes ; qu'il ne marche pas, qu'il chancelle ; qu'il ne parle pas, qu'il balbutie ; qu'il ne veut pas, mais seulement qu'il vovdraiL., Ne versez pas cette eau insipide dans le vin généreux que vous avez pressé ; cherchez de plus dignes compagnons d'œuvre. »
Plus tard, au moment de prendre possession de sa chaire de Lausanne, il écrit & ses étudiants : n Je vais à vous en grande détresse de cœur, ayant peur, non des hommes, mais de moi-même. » De pareils accents
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nous semblent indiquer un homme qui a pris possession de la vérité par le cœur, mais n'a pu triompher complètement des incertitudes de son intelligence. Or Vinet, conscience d'élite, éprouve par-dessus tout un impérieux besoin de sincérité et de droiture. Le devoîid'être soi-même, c'est-à-dire d'être sincère, est le premier devoir humain. Mais de ce devoir parfois redoutable découle un droit non moins absolu, celui de professer sa croyance : aussi Vinet fut-il l'apôtre, à la fois humble et intrépide, de cet individualisme chrétien qui ne cède pas un pouce du territoire sacré de la conscience.
Jusque dans son style se reflète son religieux respect de la vérité : « Il craignait toujours, raconte un de ses amis, que la parole ne dépassât la pensée. » On a dit que chez Vinet écrivain, la conscience nuisait à la verve, qu'il surchargeait son style à force d'exactitude, de précautions et de scrupules; mais cet excès môme de conscience est le secret et la marque propre du style de Vinet. Moins scrupuleux, il ne serait plus lui.
Vinet a fait œuvre de publiciste libéral, de penseur chrétien et de critique littéraire. Nous avons vu quel était son état d'esprit en 1824, lorsque la Société de la morale chrétienne, dont M. Stapfer était un des membres les plus en vue, proposa un prix pour le meilleur Mémoire sur la liberté des cultes. Dans le travail écrit par Vinet pour ce concours et qui est l'œuvre principale de sa jeunesse, il montre que la liberté de conscience n'est rien si elle n'a pour corollaire et pour garant la liberté des cultes. Toute croyance est inviolable par cela même qu'aucune n'est évidente ; le gouvernement n'en saurait être juge: il n'a le droit ni d'imposer, ni de protéger aucune religion. L'Etat dit chrétien, c'est l'invasion de la contrainte dans le domaine de la conscience, et par conséquent l'altération
de la notion même de religion : dire que la société a une religion, c'est dire que l'individu n'a pas le droit d'en avoir une. Vinet ne réclame pourtant point la séparation absolue, rêve lointain; car, dit-il, «un gouvernement qui ne se mêlerait que de ce qui le regarde est encore une de ces hypothèses hardies qu'on n'exprime point sans une sorte de crainte. » Il se borne à demander qu'on réduise les inconvénients d'un système faux, mais consacré par les siècles, en accordant ce minimum : qu'aucun croyant ne soit menacé à cause de sa foi dans sa qualité de citoyen et que toute secte soit tolérée qui ne porte nulle atteinte à la morale sociale. Mais il ne cache point que ses vœux intimes vont bien au delà, vont jusqu'au bout; car, à ses yeux, la religion, si elle ne pénètre pas les cœurs, n'est rien, fût-elle entourée de toutes les pompes officielles ; elle doit être spontanée, gagner les esprits et les âmes, et elle ne le peut que par la liberté: ainsi se formera cette Eglise invisible qui est la seule vraie.
On sent quel est le rapport intime entre les convictions ecclésiastiques et la foi personnelle de Vinet, et pourquoi elles ont suivi un développement parallèle. S'il progresse dans son libéralisme chrétien, c'est qu'il progresse en spontanéité religieuse. Ce Mémoire, où tout Vinet est déjà plus qu'en germe, est un hymne à la liberté: l'élan du style, la chaleur qui l'anime et le porte, plaçaient d'emblée l'auteur au rang des publicistes les plus distingués. On n'a guère écrit de plus belles pages, plus vives, plus émues, que le chapitre XIV de la 2"»^ partie, où Vinet, dans deux tableaux de toute magnificence, montre tour à tour l'Eglise d'Etat, avec sa grandeur extérieure et apparente, puis l'Eglise affranchie, forte de sa seule grandeur morale.
Le Mémoire venait de fonder la réputation de Vinet^ lorsqu'il fut entraîné, à propos des persécutions dirigées contre les sectaires, dans une lutte toute prati-
f^.^. Il fr;.::<i.z*'à- i^ o:.c--ert avrc Tr^rle^ Moiinani. T^'A^/'.f: ^T di A''V^r<.-7i>> r«7«J"i', due ariienre p«3lêmi- '^ -^ a.'i r,o'^rs d*: La.^i^lle îi pr>.LàîïLa nenemeni le Oroît de v:o>r ur.e loi o-iî elle-ni*ême viole la con- '^rj-.xjiifz : < Ce prir.cîpe, loin d^rre subversif, est le \ffAJ:\\f*t d^ v:e de> îîO<rî«r:e>-^ Cest de révolte en révolte t\ Ton veut employer ce mot que les sociétés •e j^erfectionrieiit, que la ci\'ilisation s'établit, que la justice rê^ie, que la vérité fleurit. #
On sait l'orage que souleva cette fameuse phrase. Le landarnman Muret, qui était l'âme du gouvernement, homme d'esprit, mais à la mode de l'ancien temps, voyait dans l'Eglise un des éléments de Tunité nationale: on poursuivit Monnard et Vinet; celui-ci fut condamné à quatre-vingts francs d'amende, celui-là fut acquitté par le tribunal, mais suspendu admînistrativerneîit pour un an de ses fonctions de professeur à l'Académie, Durant cette guerre de plume, Vinet avait déployé une hardiesse qui contraste avec sa grande défiance de lui-même, et la puissance d'une dialectique (}ui, dans sa forme, rappelle par instants la redoutable ironie de Pascal.
Il (Toyait encore, lors de l'élaboration de la constitution de 1831, à la possibilité d'établir entre TEtat et rKgliscî un compromis favorable à la liberté: il dut p(ui k peu se convaincre que cet espoir était chiméri- (|U(». Dés lors il n'hésita plus à aller jusqu'au bout de son i(lé(» : après la promulgation de la loi ecclésiasti- (juo de 18:59, il renonce à la qualité de membre du clcM'gé vaudois; puis, répondant à un second appel de la Société de la morale chrétienne, il écrit son Essai Mur ta manifestation des convictions religieuses, où il ne plaide plus seulement pour la liberté des cultes, mais l)()ur la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat: c'est un devoir de manifester ses opinions, un devoir (Uivci's la société et envers la vérité elle-même; de ce
devoir découle un droit, dont la société doit permettre Texercice à chaque individu ; or l'union de TEglise et de TEtat, impliquant la protection d'une religion préférée et, partant, la persécution des autres, entrave l'exercice de ce droit. C'est dans cette œuvre capitale de Vinet qu'apparaissent le mieux les caractères et les habitudes de sa pensée : l'analyse affinée jusqu'à la subtilité, la dialectique allant parfois jusqu'à la recherche, mais surtout a cette inexorable franchise, cette intrépidité rectiligne de l'esprit, » qui ne recule devant aucune des conséquences les plus hardies de prémisses qu'on a pu trouver (c plutôt supposées que posées. » La séparation n'est plus à ses yeux une question de convenance, de perfection et d'époque, elle est une nécessité absolue, <( une partie de la vérité chrétienne. » (( Le crime des Eglises d'Etat, dit-il, n'est pas tant d'empêcher les convictions de se manifester que de les empêcher de se former : leur crime est de nier tacitement la conscience et la religion. »
L'étude sur le Socialisme tient aux écrits précédents par des liens étroits : Vinet y revendique plus éloquemment que jamais les droits de l'individualité. L'individu a le devoir de chercher la vérité, et, l'ayant trouvée, d'y conformer sa vie ; or il peut y avoir désaccord entre ce que prescrit la conscience individuelle et la loi de l'Etat. L'auteur s'attache à établir cette dualité entre l'homme et la société, qui a été constamment méconnue dans le passé et que nie le socialisme moderne comme le socialisme païen, puisque l'idée mère du socialisme n'est autre chose que l'identification de l'homme et de la société. La religion seule peut lutter contre lui, mais à condition de n'être pas socialiste elle-même ; donc le devoir des chrétiens est de se séparer de toute institution qui repose sur le principe socialiste, c'est-à-dire qui nie l'individualité. Et c'est justement le tort que Vinet reproche au nationalisme :
œuvre de critique littéraire que nous devons peut-être chercher le témoignage le plus complet sur la nature de son talent, les qualités de son esprit et même son caractère. Il aimait passionnément la littérature, et c'est aux livres qu'il a dû ses plus vives jouissances. Il n'a publié aucun ouvrage de critique ou d'histoire littéraire, mais il a donné à diverses revues, surtout au Semeur — où il a tenu une si grande place et qui a tenu une place si grande aussi dans sa vie — de nombreux articles que ses éditeurs ont recueillis. On a tiré également de ses cahiers de professeur et de ceux de ses élèves les éléments de plusieurs volumes, qui ne sauraient d'ailleurs donner une idée de la parole si animée et vivante du maître. Nous avons les Poètes du siècle de Louis XlVy les cinq volumes sur la Littérature au XVIII^^ siècle et ati XIX^^ siècUj les Etudes sur Pascal et celles sur les Moralistes. Un de ces cours au moins : M^^ de Staël et Chateaubriand, avait reçu une rédaction définitive.
A-t-on jamais mieux parlé de Mme de Staël ? L'a-t-on jamais mieux analysée et comprise ? L'a-t-on jamais jugée du point de vue chrétien à la fois avec plus de fermeté, d'équité et de sympathie? Mais ce qui surprendrait davantage, s'il ne s'agissait de Vinet — c'est-à-dire du critique le plus large et le plus tolérant — c'est la manière dont il juge Chateaubriand et le Génie du Christianisme. Il est sévère sans doute pour cette (( noble et magnifique parodie de la religion, » qui tourne plus à la gloire de l'auteur qu'à celle du christianisme. Mais la charité la plus vraie et l'admiration la plus respectueuse éclatent jusque dans la franchise de la critique. Quelques-unes des plus heureuses pages de Vinet sont celles où il compare Werther, Renéf Oberman et Adolphe, puis oppose à ce lamentable cortège le Lépreux de Xavier de Maistre, et montre que Eené a pris, dans le Génie du Christia^iisme, la
place qui appartenait au Lépreux. Jamais Vinet n'eut autant de verve, d'éclat, d'esprit même, au sens le plus brillant et le plus vif de ce mot... Jamais, c'est trop dire : plaçons sur la même ligne les articles consacrés à Victor Hugo, pour qui Vinet éprouva toujours une prédilection singulière. C'est là surtout qu'est vraie l'appréciation d'Edmond Scherer sur la critique de Vinet :
« Il étonne par les ressources de sa plame ; il éblouit par des étincelles d^esprit on d'imagination ; il se concilie le lecteur par rhonnêteté et la bonne grâce de sa manière ; il le charme par la mesure et la justesse ; il le séduit par le sentiment littéraire le plus sincère et le plus vif ; il le touche par une bienveillance qui ne donne que plus de force aux restrictions imposées par la conscience ou par le goût. )>
Ces restrictions sont nombreuses en ce qui touche Victor Hugo. Vinet lui reproche dès le commencement tout ce qu'on lui a reproché depuis, et surtout l'excès de force, la prodigalité folle des images, un certain matérialisme de style; et, parlant lui-même par image, il s'écrie, en face de cette rhétorique éblouissante : (( Nul, comme poète, n'a porté si loin la convoitise des yeux. » Plus loin, c'est encore par une image heureuse que Vinet caractérise la révolution à la fois redoutable et bienfaisante opérée par Hugo : (( C'est un débordement du Nil : il faudra bien que le fleuve rentre dans son lit; mais les campagnes auront été fécondées. »
Le poète remercia un jour Vinet de sa critique <( si grave, si loyale, si désintéressée et si consciencieuse. » A son tour, Lamartine, venant de publier les Girondinsj lui écrivait qu'il attendait avec impatience son jugement, ce qui ferait autorité pour lui et le fixerait lui-même sur la valeur de son livre. ï> Ces lettres, et celles de Béranger, de Chateaubriand, font foi de l'estime profonde que Vinet avait su inspirer aux écrivains les plus considérables de son temps. Peu après
la mort de Vinet, Sainte-Beuve louait ce mélange de sincérité et d'indulgence qui distinguait sa critique: «Indulgence môme, s'écrie-t-il, n'est pas ici le vrai mot, et c'est charité qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps-ci un critique sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui obéissait en tous ses mouvements à un esprit chrétien de charité. » — Mériter de tels éloges, n'est-ce pas une façon éloquente aussi de plaider la cause de son Maître? Et Vinet ne dut-il pas éprouver une sainte joie, lorsque le même Sainte-Beuve lui écrivait, après la lecture d'un de ses articles : « On achève la dernière page en regardant là-haut. ))
Le critique du Semeur a surtout étudié les œuvres contemporaines, et les articles qu'il a laissés forment un cours presque complet, sinon bien lié, sur la littérature de 1830 à 1847: ils embrassent ainsi une des plus riches périodes de notre siècle, celle de l'épanouissement et de la transformation du romantisme. Si Vinet reste fidèle à l'ancienne méthode, qui se borne k analyser l'œuvre et à la juger selon les règles du goût, il l'applique avec un esprit libre de toute superstition d'école, avec une fraîcheur d'impressions, une candeur de sympathie qui, par la force même des choses, manqueront toujours, du plus au moins, aux critiques de Paris. A sa bonne foi parfaite, à sa haute probité, il unit une rare modestie ; il ne pontifie jamais, il n'a ni raideur puritaine, ni boutades moroses, ni hautaines sentences, ni ce ton de raillerie où il eût excellé s'il l'eût voulu, car il avait à un haut degré le don de la satire et de l'ironie : « Il y a en moi, a-t-il avoué quelque part, un fond de malignité prêt à se soulever comme une fine poussière au plus léger souffle, pour se répandre sur tout ce qui m'entoure. » La critique de Vinet porte l'empreinte d'un esprit qui cherche avant tout dans les livres la note vraiment
humaine; on y voit à plein une âme aisément charmée, s'ingéniant, comme Ta si bien dit Juste Olivier, (( à trouver les qualités comme d'autres à trouver les défauts,)) et qui partout «se plaît à reconnaître les rayons dispersés ou brisés de la lumière divine. ))
C'est que, pour lui, la critique est <( une étude de psychologie chrétienne, )) la littérature un des moyens de connaître Thomme et les besoins dont son cœur réclame la satisfaction. Rien n'est étranger au domaine du christianisme, et c'est le devoir de la critique religieuse « de se mêler à tous les intérêts de la société, de pénétrer dans toutes les sphères de l'activité intellectuelle. » On sent qu'il aime en frère ceux dont il étudie l'œuvre. Voilà l'originalité propre de sa critique. Rappelez- vous l'article sur Robinson Crusoé : cette causerie, qui est une perle de grâce et de sentiment, se termine par un touchant retour vers tous les délaissés, tous les solitaires du monde et de la vie, tous ceux à qui la solidarité chrétienne doit un jour rendre leur part de bonheur :
<3c Tons les progrès sont lents, je Tavcae, et nous ne verrons pas tout ce que verront nos neveux ; mais enfin Robinson peut déjà voir blanchir à l'horizon les voiles du navire qui vient le tirer de son désert. Robinson, mon frère, homme de labeur, sans loisir, sans liberté, presque sans relation sociale, que ne puis-je, des yeux de ma chair, voir le navire jeter Tancre, et toi-même y monter avec joie pour retourner au sein de la société, n'emportant avec toi que quelques lambeaux de ton exil, pour te souvenir des temps où tu étais solitaire ! 7>
A cette critique si pleine de largeur et de pénétration, si riche d'aperçus originaux, on a reproché l'abus de la finesse, des idées ingénieuses un peu trop caressées : il est vrai que cet analyste si fin , préoccupé de ne trahir aucune des nuances de sa pensée, de trouver une forme <( qui corresponde à la délicatesse de ses perceptions, )) finit par arriver quelque-
fois, à force de subtilité, à un style abstrait et incolore ; il se complaît dans les minuties de l'idée et de l'expression, et devient obscur pour vouloir être trop précis K Mais qu'on relise les morceaux où il se livre, sans trop raffiner, à son tempérament de styliste, comme les articles que nous avons indiqués déjà ; qu'on relise Tad mirable dîscoui-s-préface de la Chrestomathie; qu'on relise même ses articles de polémique sur la liberté religieuse, et l'on verra qu'il y avait en Vinet, non seulement un moraliste profond et sagace, un critique plein de justesse et de justice, mais aussi un prosateur remarquable par la distinction suprême, l'atticisme et l'éclat du style ; qu'il y avait — qu'il eût pu y avoir en lui — un virtuose de la parole écrite. Il éprouvait une sympathie particulière pour Montesquieu, « le seul, dit-il, des grands esprits du XVHIme siècle pour lequel je me sente un puissant attrait, d Attrait tout moral, sans doute; mais le style de Vinet contribue aussi à nous expliquer cette préférence : il avait ses raisons pour goûter chez Montesquieu ce style a individuel, mâle, où la matière est pressée, condensée, » cet admirable talent ce de jeter comme des éclairs une foule de pensées fortes, profondes, dont une seule pourrait suffire à arrêter l'attention du lecteur. »
Nous venons de rappeler le Discours de la Chrestomathie : il y faut revenir. La Chrestomathie est le principal résultat de l'enseignement de Vinet à Bâle. Permettre d'étudier la langue sur le vif, dans les modèles,
1) Les manuscrits de Vinet pourraient faire l'ubjet d'une étude intéressante. Ses lettres semblent écrites d'un Jet, de sa belle et flne écriture» sans corrections ni retouches ; la tradition veut qu'au contraire ses manuscrits destinés à l'Impression aient été chargés de ratures, ce qui n'empêchait pas l'auteur de corriger encore beaucoup sur les épreuves. Dans le manuscrit de son cours de Philosoj^ie pratique du christianisme, qui devait résumer sa pensée et qu'il n'a pu revoir, les corrections sont nombreuses et marquent plus d'une hésitation : en général, elles tendent à préciser la pensée en même temps qu'à l'enrichir par une foule de nuances et d'incidentes. Il en résulte quelque lourdeur, un excès de densité de la phrase, qui exprime trop de choses (Nous devons la substance de cette note & l'obligeance de M. H. Le Coultre, professeur à la faculté libre de Lausanne, un des hommes qui sait le mieux son Vinet).
fournir en même temps aux maîtres et aux élèves un cours complet d'histoire littéraire, tel était le but de Touvrage, qui n'a pas été égalé depuis. Le choix des morceaux qui composent ces trois volumes gradués témoigne de la sûreté et de la pureté de son goût; s'il a quelque complaisance envers les poètes de l'Empire, il faut se rappeler que l'ouvrage remonte à soixante ans déjà et que ces poètes étaient contemporains de la jeunesse de Vinet. Les introductions et les notes qui accompagnent les morceaux cités en doublent le prix : on y sent ce besoin d'exactitude, cette passion de vérité que Vinet portait en toutes choses. Quant au Discours inséré en tête du troisième volume, c'est peut-être le chef-d'œuvi-e littéraire de Vinet. En quatre-vingts pages il passe en revue les poètes et les prosateurs français. Pour la partie des origines, les sources manquaient au professeur de Bâle ; mais si ces premières pages sont un peu écourtées et insuffisantes, il est arrivé à Vinet de devancer parfois d'un mot les résultats des recherches qui, depuis, ont jeté tant de lumière sur la littérature du moyen âge. Les lacunes de cette première partie ont du reste été comblées par réminent continuateur de Vinet, et les additions qu'on doit à Eugène Rambert sont dignes des pages qu'elles complètent : on n'en saurait faire un plus bel éloge. Sitôt que Vinet arrive au XVme siècle , — ce siècle « qui en toutes choses couvait un immense avenir, » — le Discours marche avec une magistrale assurance. a Chacune de ses paroles compte, » a dit Sainte-Beuve qui ajoute :
« Toutes ses qualités de précision, de propriété, de suite, de sagacité fine et de relief en peu d'espace, y sont fondues entre elles, et en équilibre avec le sujet même... Il n'y a pas un point, pas une maille du tissu qui ne soit solide, exactement serrée... Combien d'heureux traits d'une concision ingénieuse !... On reste tout surpris et charmé... Quelle balance sensible et sûre ! et pour-
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tant le glaive entrevu parfois... Je ne me lasse pas de repasser les jugements de Fauteur, qui sont comme autant de pierres précieuses, enchâssées, Tune après l'autre, dans la prise exacte de son ongle net et fin. Je ne trouve pas un point à mordre, tant le tout est serré et se tient... Quand on songe que celui qui a écrit ce précis est un ministre protestant, et non pas un protestant socinien et vague, mais un biblique rigoureux, un croyant à la divinité de Christ, à la rédemption, à la grâce, on admire sa to* lérance et sa compréhension si étendue, qui ne dégénère pourtant jamais en relâchement ni en abandon, s
Que pourrait-on ajouter à l'éloge d'un tel juge, sinon que Vinet était né pour écrire, ainsi qu'il en eut le projet, l'histoire de la littérature française ? On devine quel eût été le prix, la nouveauté d'un pareil travail, accompli par le représentant le plus distingué de la Suisse française et protestante, avec la haute équité et le sérieux chrétien qui distinguent sa critique. Car le sentiment chrétien, indépendant de toute formule théologique, est l'âme de tous ses écrits, l'accent propre de sa parole. C'est une des raisons pour lesquelles — Edmond Scherer l'a montré — Vinet n'a pu atteindre en France à cette notoriété que ses compatriotes étaient en droit d'espérer poui* un écrivain si français d'ailleurs par sa langue et par son esprit : le sérieux protestant a rebuté ce vaste public, et malgré les appels de Sainte-Beuve, les lecteurs sont restés disti^aits. Eût-il même écrit à Paris, ce qu'il y avait d'un peu abstrait, de subtil, dans son tour d'esprit, et sa profonde gravité morale, ne lui eussent guère permis d'arriver à prendre place en pleine lumière. Mais les juges sérieux savent et reconnaissent toujours plus ce qu'il vaut : M. Brunetière aime à le nommer, à le citer ; d'autres — ne trahissons personne — le citent abondamment, mais ne le nomment pas... Un joli sujet de conférence: Les plagiaires de Vinet.,, Etre pillé, c'est une des formes du succès.
Il nous reste à dire un mot des vers de Vinet: la*
poésie a été pour lui une nécessité intérieure ; dès sa première jeunesse, il aima la langue des vers et s'en servit souvent dans ses lettres; aux heures les plus graves de sa vie, dans ses grandes crises morales, c'est en vers qu'il a exprimé ses émotions de cœur et de conscience. Et pourtant, personne ne jugera que ses poésies vaillent sa prose. Il a écrit sans doute de fort beaux cantiques, tel celui du Vendredi Saint, qu'on rencontre dans une de ses Etudes évangéliques et qui est d'une profondeur d'accent dont nous ne connaissons guère d'exemple en français :
Sous ton voile d'ignominie, Sons ta couronne de douleur, N'attends pas que je te renie, Chef auguste de mon Sauveur!...
On aime aussi à relire cet hymne, V Amitié consolée, qui oppose à l'idée de la mort celle de l'immortalité :
Dis, pourquoi Tamitié gémirait-elle encore ? ...Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés ^
On n'oubliera point surtout ces stances si douces et si tristes sur la mort de sa fille :
Pourquoi reprendre,
0 père tendre.
Ces biens dont tu m'as couronné ?
Ce qu'en offrandes
Tu redemandes Pourquoi donc l'avais-tu donné ?
Sous mon toit sombre Croissait dans l'ombre Une humble enfant au cœur aimant...
Mais ce morceau même montre ce qui manque à la
1) Nous sera-t-il permis de nous demander si, en écrivant ces vers, Yinet songeait à ce passage de Viret : c Nus frères appelés et délivrés de ce monde par le Seigneur, nous savons qu*ite ne sont pas perdus, mais se sont seulement mis devant, s'en allant pour nous devancer^ ainsi que font ceux qui cheminent ou naviguent, t Cela m'a fait plaisir de retrouver Viret dans Vinet, ou Vinet dans Viret» comme on voudra.
poésie de Vinet, ou plutôt ce qu'elle a de ti'op. Ecoutez cette strophe :
Le saint modèle
De tout fidèle, Jésus est mort ; il faut mourir !
Mourir, c'est naître ;
D'un nouvel être C'est jour à jour se revêtir.
Heureuse mort, qui m'unis à mon Maître, Mort du mal, je veux te subir.
Que de choses en huit vers, dont le plus long n'a que dix syllabes ! Tout un cours de religion ! Tout un enchaînement de vérités chrétiennes! Jésus, le divm modèle, est mort pour nous ; nous devons mourir à nous-mêmes; mourir à soi-même, c'est naître de nouveau, c'est entrer dans la voie de la sanctification pour s'unir étroitement à Christ... Tout cela peut être de bonne théologie, mais n'a rien à voir avec le lyrisme ; la poésie de Vinet est souvent ainsi, trop pleine de réflexions, de préoccupations et de réminiscences dogmatiques; elle a volontiers je ne sais quoi de dru, de concentré, d'entortillé, de pénible; c'est de la poésie de penseur.
Mais, comme l'a si bien montré Eugène Rambert, l'étude des poésies de Vinet est indispensable à qui le veut bien connaître, et c'est ce qui donnera du prix au recueil complet qui en sera prochainement offert au public: aucune source d'information ne doit être négligée, lorsqu'il s'agit de l'écrivain le plus distingué que la Suisse française ait produit depuis Rousseau et Mme de Staël.
Vinet compte chez nous et ailleurs de fervents disciples; j'ai pensé à eux, non sans effroi, en écrivant les pages qui précèdent : je sais d'avance qu'elles ne sauraient satisfaire ceux qui vivent habituellement dans une sorte d'intimité avec le maître vénéré, qui l'ont mieux lu que moi et qui ont l'inestimable privilège de
ravoir connu. Mais si je n'ai pas su parler dignement
de lui, du moins ne me suis-je approché qu'avec res- ■
pect de cette noble figure, et cela peut-être me sera
compté.
Le retour de Vinet à Lausanne fut un événement de grande portée pour le canton de Vaud : à ce pays riche en hommes de talent et en ressources intellectuelles, il manquait un point de ralliement. Sans doute Juste Olivier groupait autour de lui, comme nous le verrons, les jeunes gens épris de littérature et de poésie ; mais Vinet arrivait fort à propos, avec une autorité déjà reconnue au loin, pour prendre le rôle de conseiller et de guide, et grftce à lui, Lausanne devint un des principaux centres religieux et littéraires du protestantisme français. Ce fut un beau moment — beau et court — que celui de 1837 à 1845. Deux vétérans qui avaient servi leur pays de façons bien différentes, mais avec un égal amour, Laharpe et le doyen Bridel, ont pu voir encore la moissonjaunir dans le champ qu'ils avaient ensemencé. Parmi leurs cadets, il y avait des hommes d'un âge déjà vénérable. Tel était un ancien hôte du château de Coppet, le pasteur Manuel, âme d'élite, poète, orateur ayant <r le sel de la grâce, » dont la mort a inspiré à Vinet un de ses articles les plus émus et qu'il a appelé « un homme qu'on pouvait feuilleter comme un livre dont toutes les pages seraient exquises. » Son intime ami Charles Monnard a joué un rôle important comme journaliste, comme publiciste, comme orateur politique, comme professeur. Nous l'avons vu combattre avec Vinet pour la tolérance et la liberté religieuse et mériter les rigueurs du pouvoir.
Son œuvre capitale est la traduction et la continuation de V Histoire suisse de Jean de Muller : il acheva ce travail à Bonn, où il était professeur depuis 1846 et où il mourut en 1865. On doit à Monnard les cinq volumes qui racontent le XVIIIme siècle, la Révolution et l'Empire ; son ami Louis VuUiemin s'est chargé des XVIme et XVIIme siècles. Grâce aux deux collaborateurs vaudois, nous avons en français une histoire complète de la Suisse. Sainte-Beuve, qui avait connu à Lausanne « le vieux Monnard, » et avait eu « l'honneur d'être 9on collègue, » goûtait ce « caractère antique » et nous a laissé de lui un portrait d'une assez fière tournure :
<t ...Il était resté le même à travers toates les vicissitades, les ingratitudes des partis qui, en dernier lieu, Pavaient réduit à Texpatriation et à Texil, — inflexible et immuable sous ses cheveux blancs. Cet homme d^étude, qui, dans sa jeunesse, avait été précepteur du comte Tanneguj Duchâtel (les Suisses sont volontiers précepteurs dans leur jeunesse), n'avait pas varié une minute au fond du cœur, ni faibli dans sa première et vieille trempe helvétique ; et quand je pense à cet homme de bien, vétéran des universités, ancien membre de la Diète aux heures difficiles, si modeste de vie, mais intègre et grand par le caractère, je me le figu)« toujours sous les traits d'un soldat suisse dans les combats, inébranlable dans la mêlée comme àSempach, la pique ou la hallebarde à la main, i»
Monnard, que nous venons de voir costumé en ancien Suisse, avait vécu à Paris dans la société de Cousin, de Thiers, de Mîgnet, de Dubois (du Globe) ; il est un de nos écrivains les plus cultivés et les plus soigneux de la forme. La solennité classique de son style nous paraît aujourd'hui un peu démodée, mais la valeur solide du fond, ainsi que le souffle libéral et généreux qui anime le récit, font pardonner bien volontiers le ton trop académique du professeur vaudois.
A l'âge de seize ans, c'est-à-dire en 1806, Charles Monnard avait fondé à Lausanne avec quelques amis
une société jeune encore aujourd'hui, puisqu'elle a quatre fois vingt ans, la Société de Belles - Lettres, doyenne de nos sociétés d'étudiants. Treize ans après, Louis VuUiemin, dont le nom est inséparable de celui de Monnard, prenait part à son tour à la fondation de la Société de Zoflngen ; dans ses Souvenirs — le plus agréable de ses écrits — il a raconté avec émotion ces jours d'enthousiasme, où la jeunesse suisse se rencontra dans un même sentiment de patriotique espérance. Vulliemin fut poète alors, et poète vraiment heureux : il écrivit pour ses amis zofingiens un hymne qui est demeuré justement populaire :
La connais-tu, cette heureuse patrie, Où la nature a son temple et son fort ? Riante ainsi que le ciel d'Italie, Sévère ainsi que les glaces du Nord...
Remarquons ce fait significatif: Monnard, esprit essentiellement littéraire, formé à Paris, préoccupé de la correction et de l'élégance du style, et Vulliemin, esprit orienté plutôt vers la Suisse allemande, volontiers ouvert aux influences germaniques, l'un plus Suisse français, l'autre plus helvétique, ont été les promoteurs de deux associations qui précisément reflètent ces deux tendances, non point opposées, mais distinctes : l'une embrassant la Suisse romande et craignant de mal étreindre en embrassant trop, l'autre nourrissant de plus vastes desseins et s'appliquant à resserrer des liens que la politique fédérale rend d'ailleurs chaque jour plus étroits. Ces deux confréries, qui tiennent une place d'honneur dans les affections de notre jeunesse, ont joué un rôle considérable dans le développement intellectuel de notre pays : c'est dans leur sein, en eff'et, que presque tous nos poètes se sont essayés à chanter ; elles créent entre les étudiants de nos villes des relations précieuses, qui n'embellissent pas seulement le temps des études, mais se perpétuent
bien au delà — toute la vie. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet; mais le temps nous presse.
Ne quittons pas VuUiemin sans rappeler encore quelques-uns de ses titres à notre gratitude : il a réimprimé et tiré de Toubli Tœuvre d'Abraham Ruchat * ; on lui doit le ChroniqueuVy recueil historique renfermant le récit de la Réformation dans THelvétie romande; il a tracé avec amour un tableau du Canto^i de Vaudy considéré dans son histoire, ses mœurs et ses sites; il a écrit, dans les dernières années de sa vie, une Histoire de la Confédération en deux volumes animés du plus pur enthousiasme helvétique*; il a été enfin le fondateur de la Société d'histoire de la Suisse romande (1837), avec Félix Chavannes, Taimable poète, auteur de la gracieuse romance de la Reine Berthey et Frédéric de Gingins, Tinvestigateur sagace, connu par ses travaux sur le moyen Age. Ecrivain plus fin et plus ingénieux que correct, esprit délié, pénétrant, doué de « Tinstinct du passé, » imagination riante et pleine de fraîcheur, surtout ardent patriote, VuUiemin mérite que la patrie vaudoise et suisse lui garde un souvenir reconnaissant.
Tandis que, dans les Académies de Genève et de Neuchâtel, les esprits se tournaient de préférence vers les sciences positives ou l'histoire naturelle, l'Académie de Lausanne était plutôt un foyer d'études littéraires et morales. Moins actif que rêveur, plus porté à la pensée spéculative qu'à l'observation scientifique, le peuple vaudois rendu à lui-même a produit surtout des poètes, des philosophes et des lettrés. Aucun ne fut plus exclusivement littérateur que Jean-Jacques Porchat; nul, parmi nos écrivains, ne fut à certains
1) Voir chapitre V.
2) Voir dans le petit volume Profeaseura^ historiens et magistrats suisses, publié en 1886 par M. Pierre Vaucher, une série de lettres très intéressantes et piquantes adressées par L. VuUiemin à son savant collaborateur genevois.
égards plus français; nul ne prit plus au sérieux Tart d'écrire ; aussi a-t-il fait bonne figure à Paris, où son talent ne se trouva pas dépaysé comme celui de Juste Olivier, et proclamait-il sans hésitation que (( Paris est notre capitale littéraire. »
Né en 1800, Porchat a enseigné la littérature latine à r Académie de Lausanne; comme il expliquait Horace ou Virgile, non en philologue, mais en simple homme de goût, on en prit prétexte pour le congédier en 1838, lors de la réorganisation de l'Académie ; on eut tort : un aussi fin lettré n'est jamais de trop nulle part. — Il a traduit avec une habileté élégante VArt poétique d'Horace et* les élégies de TibuUe ; mais il est surtout connu par ses Fables et paraboles , qui ont eu un certain succès à Paris, où il s'était rendu après sa disgrâce. C'est que Porchat a le don bien français de conter; il a du goût, de la mesure, un tour d'esprit naturellement gai; un grain de sel assaisonne sa bonhomie, qui n'exclut point une certaine sensibilité sans affectation et à fieur de peau. Foncièrement honnête, discrètement religieux, observateur attentif de la nature, grand ami des champs et des bêtes, moraliste indulgent jusque dans sa malice, il était destiné à écrire des fables : « L'apologue lui est tellement naturel, a dit Vinet, qu'on est tenté de croire que s'il n'y avait pas eu de fables dans le monde, il en aurait fait. » Nous n'aurions que l'embarras du choix si nous voulions donner un exemple de cette précision enjouée, de cette variété de tours, de ce style vif et prompt, d'une concision parfois un peu sèche, qui distinguent les fables de Porchat.
Pendant son séjour à Paris, il écrivit des récits en prose destinés à la jeunesse : qui de nous n'a versé quelque larme en lisant TVois mois sous la neige, touchante histoire si digne du prix Monthyon qu'elle a obtenu ? Qui n'a lu les Colons du rivage, le Berger et le
Proscrit ? Qui n'a béni Thonuôte homme qui procura à notre enfance de si innocentes émotions ? La dernière œuvre de Porchat fut sa traduction de Goethe, où il mit beaucoup de conscience, de fidélité et de correction. Il s'est essayé aussi dans la tragédie nationale : de son Winkdriedy un beau vers au moins mérite d'être retenu :
L^oenvre qu^unsenl commence, un peuple entier Taché ve.
Quelques strophes, auxquelles le poète attachait sans doute beaucoup moins de prix, resteront, grâce à la vérité du sentiment, grâce au charme d'une mélodie siinple et douce, admirablement appropriée aux paroles, l'œuvre la plus populaire de Porchat; il n'est pas, jusque dans le plus humble hameau de la Suisse française, un enfant qui ne chante cette chanson d'une poésie grave et rustique :
C'est là-bas près du village, C'est au pied du clocher noir, Sous Tormeau dont le feuillage Se balance au vent du soir :
Là finissent nos misères ; Là reposent nos vieux pères ; Jusqu'au jour du grand réveil, On y trouve un doux sommeil.
L'âme du pays se révèle dans ces simples accents : le village natal, le champ solitaire et sacré où dorment les aïeux, la consolante espérance de l'immortalité, un clocher qui montre le ciel, n'est-ce pas presque toute la poésie vaudoise ? Mais nous allons la trouver, bien plus riche et bien plus profonde, chez le poète vaudois par excellence, chez celui-là même k qui les partisans exclusifs de la poésie classique opposaient l'estimable Porchat.
Saurons-nous parler de Juste Olivier avec la mesure qui convient? A ce nom se rattachent nos émotions littéraires les plus profondes, TinefiFable souvenir de réveil de la poésie aux premières heures de l'adolescence ; les Chansons lointaines ont été pour nous le livre des révélations. Nous les avons souvent relues depuis, nous y avons discerné maint défaut qui échappait, il y a vingt-cinq ans, à notre enthousiasme d'écolier; mais rémotion nous ressaisit toujours à telle page que seul Olivier put écrire, et qui doit, s'il y a une justice, sauver de Toubli sa mémoire.
Un génie est caché dans tous ces lieux que j^aime,
a dit Olivier : faire parler ce génie, fut le rêve de sa vie entière ; il a voulu être le poète de THelvétie romande, la doter d'une poésie nationale, française par la langue, vaudoise par le fond : (c J'ai eu une très ancienne ambition d'élever, fût-ce dans la solitude, un monument à ma patrie. >> La solitude, le public indiflférent s'est chargé de la lui procurer, et en somme, la destinée du poète fut mélancolique. Fils de paysans aisés et cultivés, comme il y en a tant dans nos campagnes *, Juste Olivier « tenait de son père un sentiment austère du devoir, de sa mère une sensibilité facilement attristée et le tour particulier de son imagination. * )) Il était né à Eysins, au pied du Jura, en 1807. Enfant, il a suivi son père au labour, il a gardé les
1) Notons que la fkmille Olivier était originaire de France et appartenait au refuge protestant.
2) M. Cb. Berthoud (Galerie «utase, article Juste Olivier.}— Voir, sur Olivier, la notice que lui a consacrée Hambert en télé des Œuvres choisies^ et à laquelle nous ferons de nombreux emprunts.
vaches avec son frère Urbain, devenu plus tard l'édifiant conteur villageois ; il a vécu enfin cette agreste poésie qui se révèle aux âmes d'élite et à laquelle il saura donner une expression à la fois si sincère et si neuve. Puis il a traversé Theureux âge d'écolier, dont il évoquera un jour le souvenir dans ces strophes adressées à sa mère :
Tu nous éveilles pour Técole, Et du ravin nous franchissons Le gai sentier qui dégringole, Ainsi que nous, par les buissons.
Dans notre sac cahiers et livres, Dans un panier notre buffet :
De quoi dîner sans en être ivres ; Trois coups de dent, ce sera fait.
£t cependant, avec les pommes Aux flancs roussis, bruns et vermeils, Quels bons repas ! Vieux que nous sommets. Nous n'en ferons plus de pareils.
Au sortir du collège de Nyon , a la riante ville, » Olivier entre à l'Académie de Lausanne et y remporte ses premiers succès poétiques : un prix est décerné, en 1 828, à son poème de Julia Alpinula, Sujet touchant que celui de la mort de la jeune prêtresse d'Aventicum. Qu'importe que la fille de Julius Alpinus ne soit peut-être qu'une figure légendaire, que l'existence de la prétendue inscription où son nom aurait figuré soit contestée par les savants ! Juste Olivier a su donner la vie à cette poétique incarnation de l'Helvétie romaine; de même encore, en son poème de la BataUU de Grandson, il a su personnifier heureusement, dans l'attachante et mystérieuse figure d'Yzolier Davel, «le génie de la future patrie vaudoise, mariée de cœur à la vieille Suisse. )>
Appelé en 1830 à occuper une chaire de littérature à Neuchâtel, Juste Olivier fit à Paris un séjour d'études avant de rejoindre son poste. Il vit de près les poètes
du Cénacle, se lia surtout avec Sainte-Beuve, et publia bientôt Alpinula et Grandson sous le titre courageux de Poèmes suisses. A Neuchâtel, où il passa trois ans, il écrivit avec Mme Caroline Olivier, poète d'un talent net et vigoureux, bon nombre des poésies qui forment le recueil des Deux Voix. N'oublions pas que c'est à la compagne du poète que nous devons ces beaux vers sur la Suisse, dont la Suisse s'est souvenue :
Qu^aiijourd'hui l'on te voie encor, pieuse et fière, A genoux devant Dieu, debout devant les rois !
Une chaire d'histoire, créée pour Olivier, le rappela à Lausanne. Il y enseigna pendant plus de douze ans, et nul, avant Vinet, n'a exercé sur la jeunesse vaudoise une action aussi profonde, aussi décisive. Il communiqua à ses étudiants la flamme sacrée, il suscita parmi eux des historiens et des chercheurs:
<t Olivier nous a inibiés à tant de choses,... a dit Tan de ses plus dignes élèves, le savant M. Hérminjard... Toucher à Olivier, c'est toute notre vie de jeunesse qu'on ressuscite d'un mot. Amour, patrie, poésie, mystères du cœur humain, beautés de l'histoire et de la nature, nous avons tout entrevu et plus ou moins pénétré et saisi, grâce à Olivier. Nous provenons de lui et nous serons à lui tant que nous vivrons. i>
Les étudiants se retrouvaient le samedi soir dans le salon de leur professeur, où régnaient la simplicité et la cordialité vaudoises.
C'est de ce temps heureux que date le livre si riche, même un peu touffu, finement ingénieux, plein d'érudition, et surtout débordant de poésie, intitulé le Canton de Vaud. Juste Olivier est incurablement poète ; il l'est dans ses travaux de science comme dans ses romans. Pour lui, l'histoire d'un pays n'est pas seulement dans les événements publics et politiques; elle est dans la nature, dans les sites, dans les mœurs, dans les traditions, dans les superstitions, dans la littérature popu-
laire, dans « les mystérieuses influences de la terre sur rhomme. » Un lien secret unit toutes ces choses : saisir ce lien, remonter par là jusqu'à Tunité du caractère national, telle est la tâche de l'historien; l'histoire devient ainsi, d' œuvre de science, une œuvre d amour. Dans les Etudes d'histoire national'e, on remarqua surtout le piquant morceau sur Voltaire à Lausanne et rétude émue et brillante sur le major Davel, en qui Olivier montre la plus haute personnification du caractère national.
Il fallut la tourmente de 1 845 pour enlever le maître aux élèves qui le chérissaient: destitué avec là plupart de ses collègues, Olivier dut aller chercher son pain loin de ce pays qu'il aimait tant et qui le payait d'ingratitude. H s'établit à Paris, où il vécut péniblement de son labeur d'écrivain et de professeur jusqu'en 1870. Mais il ne sut pas oublier assez la patrie pour réussir loin d'elle : pendant vingt-cinq ans, il eut les yeux tournés vers le rivage natal.
Le premier salut qu'il lui envoya fut le recueil des Chansons lointaines, où éclate ime tendresse avivée par l'exil: le fond du livre, c'est encore et toujours le pays de Vaud. Qu'on ne prenne d'ailleurs pas à la lettre ce nom modeste de Chansons , sous lequel on découvre des élégies, des ballades, des romances, des poésies personnelles inspirées par les joies ou les soucis du foyer, et parfois les hautes rêveries d'un philosophe. Dans sa variété, le recueil garde un cachet bien à lui : un sentiment religieux et grave pénètre cette poésie, qui, tout en subissant l'influence du romantisme français, a su demeurer profondément originale et vaudoise. Voici des chansons politiques inspirées par le spectacle des luttes civiles : le poète raille tour à tour la fureur égalitaire et l'égoïsme conservateur en strophes qui rappellent Béranger et que l'illustre chansonnier n'eût pas dédaigné d'avouer :
Mon lit est fait. Je u*empêche personne De faire aussi le sien corome il Tentend . Tel n'en a pas, du moins je le soupçonne ; Mais j'ai le mien, c'est le point important. Vents, bercez-moi d'une aile fraîche et pure. Avec l'ombrage, avec le flot chanteur ! Terre, et vous, cieux, et toute la nature. Conservez-moi ! Je suis conservateur.
Voici mieux que des couplets satiriques: des hjnnnes d'un libre et fier essor, où la noblesse du sentiment n'est jamais déparée, comme chez tant d'autres, par une forme usée et banale. Sainte-Beuve avait une prédilection pour ces strophes, qui sont devenues notre hymne national :
n est, amis, une terre sacrée
Où tous ses fils veulent au moins mourir.
Du haut des monts dont elle est entourée,
Lequel de nous la vit sans s'attendrir ?
Cimes qu'argenté une neige durcie,
Rocs dans les airs dressés comme des tours,
Vallons fleuris, Helvétie ! Helvétie 1
C'est toi, c'est toi que nous aimons toujours.
La liberté, depuis les anciens figes Jusques à ceux où flottent nos destins. Aime à poser ses pieds nus et sauvages Sur les gazons qu'ombragent nos sapins.
Là, sa voix forte éclate — et s'associe Avec la foudre et ses roulements sourds : A cette voix, Helvétie ! Helvétie !
Nous répondrons, nous qui t'aimons toujours.
Le poète rêve pour son pays le plus haut idéal, non point la puissance matérielle et la terrestre gloire, mais la grandeur morale:
Si le rocher qui borne tes campagnes Réduit ta part du lot universel, Tu peux encore, ô terre des montagnes.
Grandir, mais du côté du ciel.
Ce pays, que la poésie d'Olivier célèbre en si fiers accents, elle aime à en décrire les paysages et les
mœurs, à en noter les légendes et les souvenirs. Elle s'empare des traditions naïves et les fait siennes. C'est^ par exemple, la Mère du soldai, petit drame rustique dont je ne connais pas le pareil en français :
Elle me prit snr ses genoux,
Si bonne était ma mère, Elle avait un regard si doux,
Le plus doux de la terre.
Elle me chanta sa chanson,
Si bien chantait ma mère, Sa voix avait un si doux son,
Le plus doux de la terre.
Elle me dit : Mon pauvre en£int.
Hélas ! qu'allons-nous faire ?
— Ma mère, quand je serai grand.
N'ayez pas peur, ma mère.
Devenu homme, le fils prend du service à l'étranger; puis il revient avec «un peu d>rgent, vieille moustache et Tépaulette de sergent. » En approchant du village, il rencontre un triste cortège :
Bonnes gens, d*où revenez-vous ?
Pourquoi cette civière ?
— Soldat, d*un lieu d'où Ton est tous.
Soldat, du cimetière.
Une vfeille sur son grabat
Est morte solitaire, Et veuve et mère de soldat,
Nous Tavons mise en terre.
Le fils veut revoir celle qu'on vient d'enterrer : on rouvre la fosse... 0 prodige! La morte renaît sous l'étreinte filiale, sa paupière se soulève, ses lèvres remuent :
Déjoignant les mains, elle dit :
— C'est mon Hls qui mVppelle ; Pourrai-je sortir de mon lit,
Hallumer la chandelle ?
II remporta sur le gazon :
— Mère, qu'on se dépêche De regagner notre maison,
Car la nuit sera fraîche.
— Pourquoi restons-nous, mon ami,
Si tard loin du village ?
— Ma mère, vous avez dormi,
Là-bas, sons cet ombrage.
— Mon lils, pourquoi ce long trajet
De prairie en prairie ?
— Pour vous cueillir un beau bouquet,
Car vous êtes guérie.
— Mon enfant, pourquoi passons-nous
Le long du cimetière ?
— Ma mère, tranquillisez-vous.
Faites votre prière.
Ailleurs, Olivier chante en vers d'une souple et brillante fantaisie le Servant ^^ ou lutin familier, qui court, la nuit, par la maison, taquine les servantes, trait les vaches,
Puis se balance au peuplier Et, quand il le veut, fait plier.
Les bras tortus du châtaignier.
Plus loin, voici le poème des alpestres solitudes :
Petit oiseau, sur la montagne, Chantant au bleu sommet des airs...
Ou bien Ja gracieuse légende de la vigne et du rossignol :
Mon père, maintes fois, riant de ma demande, M'a conté cette histoire à la veine romande.
Et voici surtout le poème des Campagnes, large et simple idylle, chef-d'œuvre de poésie rustique et familière. La maladie et la mort d'une jeune paysanne qui aimait sans être aimée : tel est le thème que le poète
1) Il fiàudrait écrire Servan (sans t) i<i, comme le pensent les éiymologistes, ce mot vient de Silvanus.
développe en quatre chants très courts; le dernier nous donne sous une forme saisissante le dénouement de cette humble histoire :
Un homme, à travers charaps, se rend dans les villages.
Partout les cerisiers rougissent leurs feuillages.
Le hêtre prend la pourpre et le noyer jaunit,
Dévoilant à son faîte un reste de vieux nid...
...Les vergers, la forêt sont calmes et pensifs.
Seulement dans leur sein quelques soupirs f urtifs,
Incertains, ignorés : une feuille qui tombe
Et qui montre ^ ses sœurs le chemin de la tombe ;
Un gland qui fait sonner un morceau de bois mort ;
Un oiseau qui s'enfuit; la sève qui s'endort.
Toute chose a fini son œuvre et sa journée,
Et s'incline sans bruit devant la destinée.
S'acheminant toujours, Thonnête messager
Heste sous sa nouvelle impassible et léger...
N*a-t-il pas, en effet, son chapeau des dimanches,
Son habit bleu qui vient expirer sur les hanches,
Bonne mine, un teint frais, rasé dès le matin,
Et de l'argent pour boire au cabaret voisin ?...
. . .Sur la pente des prés, il voit à l'horizon Le toit fumeux et brun d'une antique maison. Il monte le verger. Les vaches curieuses Le regardent passer, graves, silencieuses, Fuis, à la fin, l'ayant contemplé longuement, Sortant de leur stupeur, appellent en bramant.
Aucun détail du paysage n'échappe au poète; ses souvenirs d'enfance deviennent autant de touches expressives dans ce calme tableau de Tautomne... Mais le messager pénètre dans la ferme :
Lorsqu'il ouvrit la porte, un bon fagot d'épine D'un feu clair et léger égayait la cuisine ; Assise auprès, la mère avait l'œil au dîner. Aux marmites, qu'il faut tourner et retourner, Secouer, retirer de la braise trop haute, Afin que tout soit cuit bien à point et sans faute. Mais cependant on voit sur ce front triste et doux, Où la vie a laissé des marques de ses coups, Dans le calme sourire et la lèvre inclinée D'une bouche tremblante et pourtant résignée. Dans ce regard aimant que rien n'a fait vieillir, Une âme en de vils soins qui n'a pu s'enfouir.
Le messager vient annoncer aux gens de la ferme la mort de leur jeune cousine : il raconte sa maladie, ses derniers moments, et mêle à son récit les réflexions banales du paysan terre à terre et bien portant :
Ainsi parla le messager,
S*ÎDterrompant souvent pour boire et pour manger, ... Il se leva, disant que dans cette journée, Des parents il devait achever la tournée.
. . . Messager, messager, qui parcours la campagne. Et qu*un brouillard de mort par les prés accompagne. Ton bras est vigoureux, ton pied sûr et léger ; Songes-tu qu*à ton tour, messager, messager !...
Il était déjà loin, suivant par la vallée
La route qu'en leur temps ses pères ont foulée.
Que tout cela est vu, vécu, réel jusque dans le moindre détail, et comme notre pays se reconnaît à chaque trait, à chaque mot ! Cette paysanne dans la cuisine, c'est la mère du poète, — bonne et tendre mère qui lui avait « appris à croire en Dieu; » cette ferme, c'est la maison où il est né; le messager parcourant les campagnes, indifférent sous sa nouvelle funèbre , épiloguant en chemin sur les cultures et bavardant de maison en maison, nous avons pu le voir encore avant que le télégraphe eût pénétré partout. Et quel saisissant contraste avec le paisible tableau qui précède, dans cet avertissement final du poète: «Messager, messager, songes-tu qu'à ton tour?...»
Non content de peindre ainsi son pays, ses mœurs sa vie dans ce qu'elle a de plus intime, Olivier a voulu en ressusciter l'antique poésie: il l'a cherchée dans les balbutiements enfantins de la muse vaudoise, et, s'emparant de ces vieux refrains rustiques que sa mère lui chantait jadis et dont le charme est surtout dans ce qu'ils ont de vague et d'inachevé, il en dégage l'idée naïvement poétique, il la développe en variations : sous cette forme ingénue et primitive, il donne
une expressioD aux sentimentB étemels du cœur. Deux ou trois rimes d'une ronde villageoise lui fournissent une ballade qui est tout un drame d'amour. Il aime à peindre surtout le contraste entre la jeunesse et la mort : « Où va la belle ? — Où s'en va-t-elle? » ce simple refrain « s'épanouit en ballade » et devient la plainte de la jeune fille délaissée, qui se meurt lentement, en proie au délire. Telle autre s'en va se perdre dans la montagne en rêvant à sa parure de noces :
Oh ! qui me donnera, donnere Voile de neige, et qui me l'âtera ?
Le parfum pénétrant et rare d'une poésie à la fois populaire et raffinée s'exhale de ces chansons et d'autres encore qu'il publiera vers la fin de sa vie, telles que Frère Jacques ou les Compagnons de la marjolaine. Ici c'est le problème de la destinée qui apparaît plus tragique sous cet air de badinage léger : Olivier fut toujours obsédé par le sentiment du sérieux de la vie et de la responsabilité humaine; l'idée de la mort, du jugement, qui lui a inspiré, peu avant sa fin, l'étrange et puissant poème de Jean Wysshaupt, elle est partout dans ses vieux refrains; c'est justement le contraste entre cette grave inspiration et l'enfantme galté de la forme qui constitue l'originalité de ces petits poèmes. Le chef-d'œuvre du genre est l'épopée des Marionnettes, où, sur le rythme sautillant d'une ronde naïve, l'humanité tout entière, tous les âges, toutes les conditions, exécutent leurs « trois petits tours » dans l'espace :
Ainsi font, font, font
Les folletlea
Marionnettes,
Ainsi font, fonl, font
Trois p'tits tours, et puis s'en vont.
Cela, disait Vinet, est nouveau en France, nou-
veau en Allemagne, nouveau partout. » Nul n'a jamais donné plus de portée, plus d'envergure, une forme plus imprévue, à la chanson philosophique, et je doute qu'il existe beaucoup de recueils de vers français plus profondément originaux que les Chansons lointaines et les Chansons du soir. Ce dernier volume, publié en 1867, est douloureusement triste, mais encore tout plein de la patrie, de son souvenir et de son amour :
Sur la montagne à la robe fleurie, Comme autrefois, venez, asseyons-nous.
Ainsi, le soir, une mère chérîe
Tient ses enfants sur ses genoux.
Réminiscences d'autrefois, légendes alpestres, agrestes refrains élevés au rang de symboles philosophiques, remplissent ce petit volume, auquel Paris ne prit pas garde et que la patrie d'Olivier n'accueillit guère mieux. On ergota doctement sur les défauts du poète ; on signala avec soin ce qui lui manquait : on ne vit pas ce qu'il avait, ce que nul n'avait que lui ; on ne discerna pas la nouveauté de cette inspiration si personnelle.
On ne goûta pas davantage ses romans, qui sont «moins écrits que rêvés,» où se meuvent des héros irréels, de pure imagination, où la narration flâne un peu et se perd dans les subtilités du dialogue et les recherches de l'expression. Olivier y a répandu pourtant des trésors de finesse, de grâce et de poésie, de poésie surtout, car ses personnages ne sont que l'incarnation de ses propres songes. Luze Léonard, roman historique du temps de la Réforme, dont l'idée est empruntée à une page de Ruchat, nous a laissé une impression que nous retrouvons encore vive et présente après vingt années. Nous aimons à reconnaître l'auteur lui-même dans le Simplice du Batelier de Clarens. Le Pré aux Noisettes, enfin, est une étude très attentive des mœurs du temps de la révolution de 1845, dans
cette campagne vaudoise où Olivier avait passé son enfance, où son frère Urbain a trouvé les sujets de ses aimables et honnêtes récits populaires.
La vie avait trompé les espérances du poète et fait évanouir son rêve : il le lui reprochait au seuil de la vieillesse :
Rends-moi, trompeuse aax doigts de rose, D^autres beaux jours 1
— T*ai-je trompé ? répondit-elle.
A toi de voir la vérité :
Je suis la Vie ; en sa beauté Seule ma sœur est immortelle, L'Eternité.
L'Eternité ! c'est le dernier mot de la poésie d'Olivier; ce cri est un de ceux qui reviennent dans ses vers comme le son grave et familier d'une cloche :
Le Temps s'en va, mais l'Eternité reste, L'Eternité, l'Eternité.
Il chante un au delà plus réel que les décevantes réalités d'ici-bas :
Pour ces demeures éternelles, Quand aurons-nous enfin des ailes.
Que nous puissions nous poser là, Au delà I
Le malheur d'Olivier — mais non ! c'est sa gloire au contraire — fut de rester fidèle à la pensée de toute sa vie, d'écouter obstinément la voix intime qui lui avait parlé dès les jours de son adolescence. Alors déjà, il pressentait que le laurier est une plante « qui ne croît pas sur nos rivages. »
En 1870, il était en séjour dans le pays natal: la guerre l'y fixa. Mais il fallait vivre. Pendant trois hivers, le poète parcourut la Suisse romande, faisant des conférences où il lisait des vers et racontait ses souvenirs avec cet humour un peu triste qui donnait à
sa parole tant de charme. Le public — nous en avons été témoin — fut poli, respectueux, rien de plus ; Olivier put se sentir presque étranger dans son pays; on le trouvait a trop original. » Hélas ! c'est un défaut si peu répandu !... Le poète se consolait pendant l'été à Gryon, « le haut village, » en face de ces Alpes vaudoises qu'il a tant célébrées. Il allait chanter, à la fête de la mi-août, sa chanson aux pâtres d'Anzeindaz: ceux-là le comprenaient et l'acclamaient; il avait son jour de gloire et de bonheur parmi ces simples montagnards, il était pour une heure ce qu'il avait toujours rêvé d'être, le chantre national vaudois.
Nous l'avons revu, durant sa dernière maladie, dans son chalet de Gryon : il était face à face avec cette éternité qui avait constamment préoccupé sa pensée. Il ne voulait plus rien savoir de son œuvre, ni songer à ses espoirs déçus : c'est en avant et en haut qu'il portait ses regards. Il mourut en janvier 1876.
« C'est une triste histoire que celle de notre pays, écrivait-il à la fin de sa vie. Il n'a aidé ni Viret, ni Vinet, et quoique fort au-dessous d'eux, j'en sais quelque chose aussi. « Allons boire un verre, » c'est la fin finale et le résumé de tout ici... J'avais espéré mieux. Oh ! quel beau rêve I Du moins j'y ai été fidèle, si je n*ai pas fait, je crois, tout ce que j'aurais pu faire. Depuis le jour où, dans un de mes premiers morceaux imprimés, je disais :
Un génie est caché dans touB ces lieux (^ue j'aime,
j'ai cherché obstinément ce génie et tâché de le faire parler. Il m'a encore plus répondu, ce me semble, qu'on ne Ta écouté... »
Dans une de ses dernières œuvres, le délicat roman des Fins- Hauts, il a personnifié ce (( génie du lieu : » c'est Sylvion, le petit berger fantasque et rêveur, qui sait tous les secrets de la montagne, qui, naïvement inspiré par tout ce qu'il voit, s'exprime en langage cadencé et rimé, qui songe éveillé dans sa haute solitude, parle moins aux autres qu'à lui-même, sort de sa
retraite pour offrir aux passants son bouquet de fleurs des Alpes, <( encore humides de la rosée du matin, » puis soudain quitte ce monde en regardant le ciel: (( Les fins-hauts, qu'ils sont beaux, les tout fins-hauts ! » Olivier se retrouve tout entier dans cette dernière création : son mystérieux petit personnage, moitié berger, moitié sylphe, c'est le génie de la poésie vaudoise, profonde, vive et fraîche, à laquelle il ne manque pour s'imposer au monde que la transparence complète de l'expression ; poésie naïve et pourtant raffinée, rêveuse et subtile, franchement rustique, mais aussi recherchée, préférant l'expression détournée à l'expression directe, parfois volontairement obscure, se complaisant avec une coquetterie inconsciente dans les nuances et le demi-jour, greffant trop d'art et d'arrière-pensées sur le fond d'une inspiration toute locale, mais toujours sincère, toujours émue, grave jusque dans les caprices d'enfant où elle s'abandonne, et hantée par le sentiment de l'infini.
Nous retrouvons quelques-uns de ces caractères chez un jeune poète dont Sainte-Beuve, en séjour à Lausanne, parlait dans une lettre à Mme Desbordes- Valmore : « Il y avait ici un vrai, qui pouvait devenir un grand poète ; il vient de mourir à vingt-quatre ans, durant un séjour en Allemagne. Il avait du génie. » — Nature ardente et concentrée, mélancolique et vive, sensible et sauvage, Frédéric Monneron vécut un peu à part et à demi étranger au sein de sa volée ^ d'étudiants. Après avoir commencé des études de théologie,
1) J'emploie en le soulignant ce joli mot de volée, qui n'a pas son équivalent en français de Paris : promotion n'exprime pas aussi bien ce qui unit les Jeunes gens qui ont pris ensemble leur vol et poursuivent d'un même élan leur voyage.
il y avait renoncé pour se vouer à la philologie, et, à la fin de 1837, il s'installait à Gœttingen, où il voulait entendre Ottfried Muller; plein de projets de travail, il s'apprêtait à passer dans la studieuse petite ville « le plus calme et le plus méditatif des blancs hivers. » Quelques mois plus tard, on apprit que, dans une heure de fièvre et d'égarement, il s'était donné la mort.
Monneron paraît avoir été obsédé par l'idée d'une autre existence, qu'il entrevoyait aux deux extrémités de la vie, dans le passé et dans l'avenir : la vie terrestre n'était pour lui qu'une pénible interruption dans le cours de cette vie supérieure, seul séjour de la réalité, où l'attirait son idée fixe. Mais la loi du devoir existe; l'homme ne peut s'y soustraire. De là une lutte tragique dans l'âme du poète : la poésie qui entraîne Monneron vers le monde idéal lui apparaît comme la tentation suprême; sa conscience s'alarme quand il cède à cet irrésistible vertige. On voit où devait aboutir le drame intérieur de cette âme malade; on comprend aussi ce que peut être sa poésie, aspiration à cette vie immatérielle qu'il rêvait : poésie nébuleuse, étrange, mais où luisent des éclairs, et qui monte toujours, pour se perdre dans l'infini bleu, comme l'alouette.
Car les cieux même ont des tombeaux Pour qui nourrit trop son audace.
Son œuvre la plus caractéristique est le poème des Alpes, où la description sert de cadre à la vertigineuse ascension du poète. Quel accent nouveau dans cette poésie à la fois colorée et diaphane, aérienne et vibrante, que Juste Olivier comparait à (( une aile invisible et qui pourtant vous touche et vous enlève ! » Quelle musique suggestive dans des vers tels que ceux qu'admirait Sainte-Beuve, et où Monneron décrit les ébats des sylphes de la montagne :
Sur les bonis de l'eau claire, à Tombre des mélèzes, Leurs doigts avaient cueilli le rosage et les fraises ; Et, cadençant leur vol aux divines chansons, Dans leur danse indécise ils rasaient les gazons. Sur la brise réglant leur suave harmonie, Qs chantaient du bleu ciel la douceur infinie, Et sous leurs pas légers le gazon incliné Remplissait de senteurs le val abandonné.
La composition laisse fort à désirer dans les poésies de Monneron ; le dessin général est faible, insuflBsant^ et le style obscur et pénible, même dans ses meilleures pièces , comme Tharmonieuse élégie intitulée A vousj ou la ballade des Deux buveurs. Mais cette ballade fantastique est peut-être sans analogue dans la poésie française : le sombre génie du Nord semble avoir emprunté notre langue et lui prêter en retour des accents d'une saisissante nouveauté. Voici enfin deux simples strophes qui révèlent chez Monneron une inspiration par instants plus apaisée, et dont le charme mystique et voilé fait songer à quelque vitrail entrevu dans la nef d'une cathédrale :
Quel est ce roi sublime et tendre Qui vers nos déserts attiédis, Les yeux en pleurs, paraît descendre Les bleus coteaux du paradis ?
C'est le pauvre fils de Marie ; C'est Tépoux de la terre en deuil, Qui pose la lampe de vie Dans le mystère du cercueil.
Cinq ans après Monneron, mourait un autre poète vaudois, âgé de vingt-trois ans, Henri Durand, de Vevey. Juste Olivier l'a surnommé « l'aimable ménestrel,)) parce qu'il aimait à improviser des vers en s'accompagnant de la guitare. Il était poète a comme on l'est à vingt ans;)) il est difficile d'affirmer qu'il l'eût été encore à quarante, ce II existe, a dit Sainte- Beuve, chez les trois quarts des hommes un poète mort
jeune à qui Thomme survit. » On a recueilli les poésies de Durand après sa mort prématurée. Les eût-il luimême publiées ? Cela est fort possible : c'était jadis une mode assez répandue parmi la jeunesse romande de publier, au moment d'entrer dans la vie pratique, le petit recueil de ses juvenUia, sorte d'adieu à la vie d'études. On les dédiait à ses frères à casquette verte ou blanche; on avait ainsi son heure de modeste renommée locale; parfois un journaliste grincheux vous houspillait dans le journal de l'endroit, ce qui est le premier pas vers la gloire. On a toujours rimé avec zèle dans nos sociétés d'étudiants, et il n'en est guère, parmi nos pasteurs, nos professeurs, nos avocats, nos médecins même, et peut-être — qu'ils me pardonnent ! — nos banquiers, qui aient franchi l'heureuse étape de la vie académique sans avoir eu leur heure de divin tressaillement.
Si les aimables poésies du jeune (ï ménestrel » ne révèlent pas une imagination créatrice, un tempérament de poète original, elles ont l'attrait d'une source limpide et fraîche ; elles chantent avec une grâce un peu mélancolique les simples émotions d'un cœur honnête et d'une jeunesse pure.
Mais d'où viennent, dans la poésie d'une génération saine et forte, ces prédispositions à la maladie et à la mort ? Eugène Rambert se l'est demandé. C'est, répond-il, que la plante n'était pas mûre pour la floraison : (( Elle a ses grâces et son charme; mais elle a je ne sais quoi de frêle, de triste, de penché, et il lui manque le cachet de la force et le bel air de la santé. »
C'est assurément un phénomène étrange et navrant que ces floraisons anticipées aboutissant à une mort précoce. Peu de temps après Durand et Monneron, en 1844, un de leurs amis, Adolphe Lèbre, mourait dans la plénitude de son talent, âgé de trente ans à peine. De solides et brillants travaux sur la philosophie aile-
mande et la littérature slave, et des études de science sociale, qu'il publia dans le Semeur et dans la Revue des Deux Mondes , avaient attiré sur le jeune écrivain Tattention des meilleurs juges, a Celui-là a le feu sacré, )) disait M. Cousin. Il l'avait, en eflfet, jusqu'à en être intérieurement dévoré. Ame enthousiaste et fervente, éprise de vérité, esprit studieux, avide de lumière, Lèbre avait fait en Allemagne un stage assez long, avait entendu Baader et Schelling, s'était familiarisé avec la pensée allemande, puis était revenu suivre les cours de Vînet. Orphelin, il avait retrouvé un foyer, une famille chez Juste Olivier, qui l'aimait comme son fils. En 1841, il arrivait à Paris, où il fut précepteur d'un élève qui lui a fait honneur, M. Edmond de Pressensé. L'année suivante, il entrait à la Revue des Deux Mondes et comptait bientôt parmi ses rédacteurs les plus en vue \ lorsque la mort interrompit brusquement cette carrière pleine de promesses. Le public français appréciait chez Adolphe Lèbre un noble essor d'idées philosophiques allié à de fortes croyances.
« ...De tous les avantages que la vie peut offrir, a dit Vinet, il ne s'était réservé que les affections. Peu d'hommes ont eu autant d'amis, et d'amis presque passionnés, car ce n'était pas un homme qu'on pût aimer médiocrement... Il avait encore dilaté, par l'étude et par la méditation, l'horizon naturellement vaste de sa pensée et de son imagination. Cette dernière faculté, corde vibrante et sonore que la moindre chose ébranlait, était gouvernée par une raison très supérieure, de jour en jour plus vigilante, et par un savoir étendu et positif. Son style, qui avait toujours eu de la grandeur et de Téclat, avait acquis en peu de temps toutes les qualités françaises, sans perdre cette individualité qui, entre tous les beaux styles, eût fait reconnaître le sien ^. »
1) Voir l'article nécrologique que lui consacra la Revue du 1*' avril 1844.
2) Un choix très bien fait des ailicles de Lèbre a été publié en 1856 par M. Marc Debrit, avec une touchante notice biographique de Juste Olivier et une préface de M. Ernest Naville. A ceux que pourrait rebuter une grave étude sur le panthéisme hégélien, nous signalons, comme plus accessible, une critique vigoureuse et indignée du système de Fourier.
Ainsi ont été ravis, dans l'espace de quelques années, les représentants les plus brillants de la jeunesse vaudoise; ainsi notre pays a perdu les deux hommes — Lèbre et Monneron — qui semblaient destinés à unir et à combiner le génie des deux grandes nations voisines. Lèbre eut conscience de cette mission, il rêva d'accomplir sur le sol romand une fusion des idées allemandes et des idées françaises ; il rêvait aussi de concilier — ou réconcilier — la foi et la philosophie. On sait avec quelle persévérance et quel succès plusieurs de nos penseurs se sont appliqués à cette tâche : si nous n'étudions pas ici les auteurs vivants, il nous sera du moins permis de nommer MM. Charles Secrétan et Ernest Naville, qui nous ont offert le spectacle d'une science philosophique fondée sur une foi positive, — de même qu'un autre écrivain, qui a débuté il y a plus de cinquante ans et dont la verve paraît infatigable, nous a montré, dans les Horizons prochaim et dans une longue série de livres émus et brillants, l'accord du christianisme et de l'art. Ces démonstrations victorieuses rentrent aussi dans la mission de la Suisse française.
On a pu se faire une idée de l'Académie vaudoise dans les années d'épanouissement qui précédèrent 1845 : ce fut la glorieuse matinée d'un beau jour-, dans le champ de l'étude s'unissaient les efforts des maîtres et des disciples; d'intimes relations s'étaient établies entre eux ; liés par le travail, ils se retrouvaient dans ces fêtes joyeuses qui sont un des charmes de notre vie académique. A côté de Vinet, dont la parole grave et persuasive avait suscité une petite phalange d'écri-
524 CHAPITRE Xltl
vains dévoués à la cause du spiritualisme chrétien. Juste Olivier répandait les semences d'une poésie nouvelle, exaltait l'amour du pays natal au sein de cette jeunesse pleine d'ardeur et d'espérances*. A ces maîtres, qui étaient des amis et des frères aînés, vim'ent s'en ajouter d'autres, que l'Académie de Lausanne, empruntait à l'étranger. Le plus illustre fut Sainte- Beuve.
Nous avons vu qu'il s'était lié d'amitié avec Juste Olivier. Les deux amis se revirent à Aigle pendant l'été de 1837. C'est alors que Sainte-Beuve connut les écrits de Vinet et les vers de Monneron, et qu'il écrivit pour la Revue des Deux Mondes ce portrait de Vinet où il parle de notre pays avec une sympathie toute récente et un peu étonnée. C'est alors aussi que le critique, sollicité par ses amis vaudois, se décida & faire h l'Académie de Lausanne son cours sur Port-Roycd. Trois cents personnes suivirent cette série de quatrevingt-une leçons; parmi les auditeurs, on remarquait le chef du parti avancé et le chef du mouvement religieux, Druey et Vinet. Sainte-Beuve a consigné dans une note de Port-Royal de piquants souvenirs de son séjour à Lausanne; il nous a dit comment son ouvrage fut «construit et bâti» pendant l'hiver 1887- 1838 ; Vinet arrivait de Bâle, où il avait enseigné «une
1) On peul dire qu'A ce Dioinenl. >u eanlon de Vaiid. [1 j avait d« la poésie dans l'air. N'a-t-on pas vu une stmple cuisinière de Vevey, NaneUe Bonnaveau. prise k son tour du Feu sicri T Ses Poitim ont été recueillies au ISM, mais mTec nombre de (buIss d'Impression et de ti-anscrlptlon. Pour la connaître 11 faut lire l'article, riche en citations, que lui a consacré Marc Honnler dans la Suitte itltittrée du 13 Juillet 1B72. Nous ne rapporterons ici que quatre rers de la Bonnaveaui ib wni calibres, et on en a fait honneur i, de plus Illustres qu'elle, mais Ils soDt
Il Lulslnlère vendait du sa ton et des ail urne lies ; Nanette était oonservatrlce :
|i< '.< !:'iiiain, on trouva collé sur l'arbre ce quatrain :
Pour leur arbre de liberté ; 11 aurait nourri de sa graine Tous les cochons qui l'ont planté.
s. lis convenons que cette Toix rade détonne un peu dans le mystique cou-
ci-ii <ti' la poésie \'aadolse.
littérature française des plus élevées, des plus fines et qu'eût certes enviée Paris; » il fut installé professeur le même jour que Sainte-Beuve :
a S'il était permis, ajoute celui-ci, de mêler un sourire à ces souvenirs sérieux, je dirais que la réunion fréquente (les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine) au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de certaines familiarités honnêtes, des railleries même comme le sexe le plus faible ne manque jamais d'en trouver le premier, quand il est en nombre, en face de Tennemi. Plus d'un de mes élèves, dès qu'il entrait, avait, du côté des dames, un sobriquet tiré de Port-Royal et qui circulait tout bas : Lanceloty Le Mattrey Singlin, etc. — Je ne sus tout- cela que plus tard. Enfin, il y eut l'année suivante plus d'un mariage et quelques fiançailles dont on faisait remonter l'origine à ces réguliers et innocents rendez-vous que mon cours avait procurés... »
On raconte que dans certain café de Lausanne, quelques Vaudois que la <( grâce» n'avait point touchés, répétaient chaque soir en charge la leçon du professeur, et que Singlin et la mère Angélique y subissaient des travestissements étranges.
Sainte-Beuve s'attacha à ce pays, au mouvement intellectuel duquel il fut un moment associé. On sait avec quelle chaleur il s'est exprimé sur la Suisse et le canton de Vaud dans un de ses derniers articles, la grande étude sur le général Jomini ^ Ses promenades aux environs de Lausanne ont laissé aussi quelques traces dans ses vers, où Ton retrouve les a reinettes de r étang de Chamblande. »
On a disputé sur ses croyances d'alors, sur l'influence que ce milieu nouveau aurait exercée sur lui : suivant Juste Olivier, le Sainte-Beuve de 1837 et de Lausanne était « l'observateur en suspens » plutôt que le a déterminé sceptique. » Des âmes pieuses rêvaient sa conversion et incitèrent Vinet à y travailler. Nous
1) Voir le passage sur le ranz étemel et la page sur Charles Monnard (pages 395 et 500).
avons vu rimpression qu'il fit sur Sainte-Beuve; quelques années plus tard, il écrivait à Vinet cette lettre amèrement triste, qui ressemble à une confession :
<r Je me trouve sans paroles devant vos éloges, m'en sentant si peu digne, passé qne je suis à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil centriste à la mort de mon cœur . . . D'où cet étrange état ? Hélas ! Il y a des causes anciennes et profondes. Voilà que je vous parle tout à coup comme à un confesseur : mais je vous sais si ami, si charitable, et c'est ceci, ce dernier point qui est tout, et que le monde appelle vulgairement le cœur, qui e^t mort en moi. L'intelligence luit sur ce cimetière comme une lune morte, »
Sainte-Beuve s'arrêta à Lausanne lors de son voyage en Italie : il passa quelques jours chez les parents d'Olivier et partagea cette vie rustique qu'il a célébrée dans un sonnet:
Paix et douceur des champs, simplicité sacrée ! Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Ëysins, Et déjà des pensera plue salubres et sains M'ont pris Tâme au réveil et me l'ont pénétrée...
A Lausanne, il rencontra de nouveaux professeurs étrangers, Melegari, qui enseignait le droit public et devint plus tard ministre du roi d'Italie; Miçkiewicz, le poète polonais exilé, dont Vinet trouvait les vers ((effrayants et sublimes,» et qui pendant deux ans occupa avec éclat la chaire de littérature latine.
Sainte-Beuve fut encore rattaché à notre pays par la Revue Suisse, qui eut une grande et belle part dans notre mouvement littéraire. La Revue Suisse, fondée en 1838 par Tintelligent éditeur Marc Ducloux, fut tout ensemble une cause et un eflFet: née d'une recrudescence de vie littéraire, elle stimula ceux qui la soutinrent au début. La direction en avait été confiée à un jeune homme que son talent désignait pour cette tâche, M. Charles Secrétan. Dans les premières livrai-
sons, on rencontre des articles de Vinet, des vers de Monneron, une nouvelle remarquable de Mm© Olivier, Uhonneur de famille. L'histoire de cette revue reste à écrire, comme il reste à dresser une table analytique des matières qui y furent traitées, depuis 1838 jusqu'en 1861, où elle fusionna avec la Bibliothèque Universelle. Ce travail, si quelque homme de loisir l'entreprend, montrera la très réelle et durable richesse d'un recueil qui, pendant plus de vingt années, sut attirer tout ce que notre pays comptait d'hommes distingués dans tous les camps et dans nos divers cantons ; le Valais même, Fribourg et le Jura bernois lui envoyèrent leur part, souvent originale, de science et de poésie. Les petits cahiers jaunes de la Revue Suisse devinrent donc un lien précieux entre les membres de la famille romande, et par le fait même qu'elle accueillit et mit en lumière une foule déjeunes talents, elle eut en partage la jeunesse, le souffle et la poésie. Que notre pays garde un reconnaissant souvenir aux vaillants qui l'ont rédigée et publiée à leurs périls et risques !
Olivier est au premier rang de ceux-là: devenu propriétaire de la lievue Suisse en 1843, il eut l'idée de la doter d'une chronique parisienne, et s'en ouvrit à Sainte-Beuve, qui « prit feu aussitôt » ; dès le mois de mars 1843, il envoya une correspondance régulière à Olivier, qui en tirait sa chronique. Sainte-Beuve s'en remettait à son ami vaudois du soin d'arranger ses lettres : ne l'appelait-il pas sa conscience et son autre lui-même? Mais il entendait garder le plus strict incognito, afin de pouvoir s'accorder « le plaisir de dire des choses justes et vraies, » et employait des supercheries amusantes pour donner le changé aux curieux; il chargeait, par exemple, Olivier de corriger ainsi un passage d'une de ses lettres : « Au lieu de : amour des hommes en Jésus-Christ, mettez : en Christ y selon l'usage de là-bas, qu'on n'emploie jamais ici. » — Ce
que Sainte-Beuve aimait dans la Revue Suissej c'était « un point d'appui indépendant » :
« Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité ; je vous aiderai d'ici de tout mon pouvoir... L'étranger, c'est à beaucoup d'égards une province et la dernière de toutes : oui, mais à d'autres égards, c'est un commencement de postérité. Ecrivons pour ce dernier aspect... Fondons une place de sûreté là-bas... Laissons Paris et visons à l'Appenzell. La gloire au bout du compte s'y retrouverait. »
Le célèbre critique rêvait de revenir à Lausanne, d'y « bâtir » peut-être un nouveau livre ; la révolution de 1845 renversa ces projets: «Mon canton de Vaud, écrit-il, a perdu sa virginité; ma république idéale, mon angulus ridet vient de disparaître dans un tremblement. » Sainte-Beuve ne revînt pas à Lausanne ; ce fut au contraire Olivier qui le rejoignit à Paris. En partant, il remit la Revue Suisse à un jeune éditeur neuchâtelois, M. Wolfrath; pendant les quelques années qu'elle vécut encore \ Juste Olivier lui adressa régulièrement une chronique parisienne : Sainte-Beuve , Charles Clément, le critique des Débats, le peintre Gleyre, tous amis du poète, -lui fournissaient sur les hommes et les choses des renseignements de première main. Jamais peut-être Olivier n'a écrit avec moins d'apprêt, d'une plume aussi alerte, et ses chroniques, image vive et fidèle du mouvement littéraire français, mériteraient d'être remises en lumière.
Nous voici arrivés à la limite que nous nous étions fixée, et même nous l'avons franchie plus d'une fois. La révolution vaudoise de 1845, comme les autres révolutions cantonales du milieu du siècle qui ont pré-
1) A son tour, M. Wolfrath céda la Revue à MM. Félix Bovet et F. Borel, et quelques années après, M. Charles Secrétan, alors professeur à NeuchAteJ, en reprit la direction, avec la collaboration de plusieurs Neuch&telois, parmi lesquels il faut citer MM. Félix Bovet, Charles Berthoud, Ed. Desor, Henri Jacottet, D' Vouga, etc.
paré la Confédération nouvelle, a fait une œuvre mélangée. L'Académie fut une de ses premières victimes, parce qu'elle était à plusieurs égards en avance sur l'opinion du pays : « Les professeurs les plus considérables, a dit Rambert, étaient des hommes d'une religion progressive et agissante ; ils s'irritaient de la tiédeur populaire; plusieurs étaient gagnés au principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat... L'accord désirable entre le pays et l'Académie n'existait pas. » L'Académie succomba, ou du moins ceux qui l'avaient illustrée furent dispersés par la destitution qui les frappa. ((Ce fut, a dit sévèrement l'un d'entre eux, Vinet, ce fut une réaction furieuse et stupide contre les lumières, la culture et les sentiments élevés. »
Trois ans plus tard, une révolution portait pareillement le coup de mort à l'Académie de Neuchâtel, qui nous occupera dans notre dernier chapitre.
L'éveiJ littéraire à Fribourg : Le père Girard ; V Emulation; poètes et conteurs. — En Valais. — Le Jura bernois. — Neuchfitel : la première Académie ; Agassiz et son groupe ; savants et historiens : Ed. Desor, Arnold Guyot, F. de Rougemont, F. de Chambrier, Matiie, DuBois de Montperreux. — La poésie : Pradel riraprovisateur ; Jules de Sandoz-Travers. — Les Neuchâtelois peints par eux-mêmes.
Il y a parenté, ou du moins ressemblance, entre Fribourgeois et Vaudois : leurs défauts et leurs qualités sont les qualités et les défauts des races campagnardes ; mais tandis que Vaud subissait la Réforme, Fribourg demeurait catholique : de là des différences aussi «ensibles que les analogies sont apparentes.
A Fribourg, au commencement de ce siècle, « l'esprit littéraire, longtemps étouffé sous le boisseau de la scolastique et du germanisme officiel, ne s'était encore décelé que par quelques timides essais en prose et en vers ou par quelques chansons ou traductions en dialecte romand )) Sans doute Fribourg avait eu d'ancienne date sa littérature populaire, dont il reste
t) A. Daguet. Voir la Revue des principaux écrivains littéraires de la Suisse frnuçaise : nous ulilisuns lai*gement ce consciencieux travail dans les pages qui suivent.
im impérissable monument, le Ranz des Vaches; à côté de cette veine rustique, où le patois a conquis des titres immortels, nous trouvons au XVIm© siècle les savants ouvrages de Guillimann, Thistorien des Habsbourg, Tauteur des Antiquités de la Suisse; mais ce livre plein d'érudition et de conscience a un tort : il est écrit en latin. Au siècle dernier, il n'y a guère à signaler que Y Histoire des Helvétiens de Tavoyer d' Alt ; un autre Fribourgeois, Tavocat Python, publie, en 1788, les Bucoliques de Virgile traduites en patois de la Gruyère : tentative curieuse, intéressante à plus d'un titre, mais qui n'ajoute rien au trésor de la littérature française en Suisse. Rappelons enfin que Louis d'Epinay, fils de la célèbre Mme d'Epinay, publia, de 1805 à 1809, les Etrennes fribourgeoisesj petit almanach historique et littéraire, composé avec talent et qui réussit fort bien ^
Fribourg n'a donc joué qu'un rôle effacé dans notre mouvement littéraire. Cependant, le collège des Jésuites (qui, soit dit en passant, fut témoin de la conversion de Louis Veuillot) n'a pas été sans infiuence sur la marche des idées en Suisse, comme on l'a bien vu par les événements de 1846 et 1847, et cet établissement a perpétué des traditions de culture qui devaient enfin se manifester au dehors avec un certain éclat.
Un nom, celui du père Girard, représente la meilleure gloire de Fribourg. Il nous semble naturel de rapprocher cette noble figure de celle de Vinet : dans deux confessions opposées, ces deux hommes ont uni un talent supérieur à la plus rare distinction de l'âme :
« Le père Girard et Vinet, écrivait M. Ernest Naville en 18.55, sont sans contredit, dans Tordre des études morales- et de l'influence générale et humaine, les deux hommes les plus éminents que la Suisse française ait produits dans ces dernières années...
1) Voir les Dernières années de M" d'Epinay, par Perey et Maugras.
Ibi <mt, dan* dt» cODdiiitnu div«nes, voné lenr plume et leur parole à dd« iDéme caïue, le déveloi^roent chrétien de Is pen-
Comme Vinet, ajouterai-je, le père Girard eut la foi HereJDe et absolue dans la vérité : « J'ai confiance en la %'érité, a-t-tl dit, et je sais que tôt ou tard elle finit par triompher, parce que la victoire lui appartient de droit. »
Jean Girard était né à Fribourg en 1765. Son enfance nous est connue par ses Soticenirg, dont M. A. Daguet a publié dans VEmuJation de Fribourg des fragmenta étendus et pleins de chai'me. Il avait de nombreux frères et sœurs; ce petit monde était gouverné par une mère excellente, qui y appliquait d'instinct l'enseignement mutuel dont l'illustre cordelier devait plus tard démontrer les avantages :
« Ma mère, dit-il dans aon principal ouvrage, avait nonrri et êlevij i{uin7.e enfants : femme forte, intelligeDte, active et gaie. elle prcsidaib à notre Édticnbion dans tous ses détails. Une de mes Bccurs montrait les travaux de l'aiguille à ses cadettes. En l'absence du précepteur, j'étais chargé de faire lire, écrire et réciter mes petits frères et mes petites sœurs. Il me souvient que j'étais ttt's exigeant dans mes fonctions, et que je me suis attiré des réprimandes de ma bonne mérti. Je ne savais pas, comme elle, allier la douceur à l'exactitude. I.a leçon n'a pas été perdue, car je me suis corrigé depuis lore. Ma mère ne se doutait pas qu'elle me faisait faire eu petit ce que plus tard je serais appelé à faire en grand dans une école de ma ville natale. Et moi, j'étais bien loin de penser que l'on proscrirait na jour, comme une invention prc8<{ue sortie de l'enfer, un enseignement qui est né dans la famille, et qui vient d'en-haut. puisqu'il appartient h Viustinct maternel. Aujourd'hui le proscrit est réhabilité chez nous, car il se montre plus ou moins dans toutes nos institutions publiques, bien que atns jwrter son nom. C'est ainsi que l'on peut cmcifier la vérit4^, sans (louvoir la Luer : car après quelques jours elle revient k la Tie. »
Après avoir achevé sa rhétorique au coUège des .li.'siiites. Girard entra dans l'ordre des Cordeliers, fit
FRIBOL'RG, LE VALAIS, NEUCHATEL 533
son noviciat au couvent de Lucerne, puis passa à Wurzbourg quatre années, consacrées à Tétude de la théologie et de la philosophie de Kant, années qui furent décisives pour le développement de sa pensée. Collaborateur de Stapfer à Lucerne, pendant la République helvétique, puis aumônier du gouvernement à Berne, il sut se concilier Testime des protestants par sa tolérance et sa largeur de vues. Rappelé à Fribourg en 1804 pour y prendre la direction des écoles primaires qu'il importait de réorganiser, il consacra toute son énergie et tous ses talents à la réforme scolaire, fit adopter le principe de l'instruction obligatoire, renouvela les manuels et les méthodes, forma un personnel enseignant, introduisit renseignement mutuel, mais avec de sages tempéraments que la méthode lancastérienne avait ignorés. (( La réflexion, le sens intime, la conscience dans tous les sens de ce mot, sont à la base de ce système d'éducation , qui se trouve être ainsi un véritable cours de spiritualisme, puisqu'il a pour effet de développer chez l'élève les facultés actives, l'intelligence et la volonté ^» Vers 1815, l'école du père Girard, qui comptait vingt-sept classes et quatre cents élèves, pouvait rivaliser avec les établissements célèbres de Fellenberg et de Pestalozzi, et attirait l'attention des pédagogues de toute l'Europe.
Mais les succès du moine éducateur, ainsi que son libéralisme et ses idées anti-romaines, avaient amassé sur sa tête des rancunes qui s'étaient manifestées déjà en plus d'une occasion; lorsque, en 1818, le Grand Conseil fribourgeois vota le rappel des Jésuites, l'évêque Yenny sut mettre à profit cet esprit de réaction : il dénonça l'enseignement mutuel comme « funeste aux mœurs et à la religion, )> et en obtint la suppression en 18:23. Tuer la méthode, c'était tuer l'école: le père Gi-
1) Marc Debrit. De l'avenir de la philosophie en Suisse (Revue suisse de 1859).
rard se retira à Lucerne, où il enseigna la philosophie, et devînt pour les gouvernements cantonaux un arbitre souvent consulté en matière d'instruction publique. En 1834, le mal du pays le ramena septuagénaire àFribourg; il consacra ses dernières années à ses travaux sur renseignement de la langue : « C'est, a dit M. Daguet, la période la plus paisible et la plus honorée de sa vie ; elle ressemble à ces beaux couchers de soleil qui suivent parfois des journées orageuses. Toutes les hostilités ont disparu; Tadmiration a gagné ses anciens ennemis ou les a réduits au silence.» En 1838, il recevait, sur l'initiative de M. Cousin, la croix de la légion d'honneur, et en 1844, l'Académie décernait à son Cours de langue le grand prix Monthyon de 6000 francs. Le père Girard eut la douleur d'assister encore aux déchirements du Sonderbund et de la révolution fribourgeoise, et mourut en 1850.
Dans le rapport fait à l'Académie française, en 1844, M. Villemain a tracé de sa plume ingénieuse le portrait du père Girard :
« Esprit supérieur et naïf ami de Tenfaiice, passant tour à tour de renseignement primaire à une chaire de philosophie, unissant à la religion la plus fervente la charité la plus égale, homme de Dieu et de notre siècle, auquel il n'a manqué dans sa longue carrière aucune épreuve, pas même celle des persécutions jalouses que son humilité devait écarter et prévenir, le père Girard n'est réellement pas un étranger pour nous. Son ancienne école de Fribourg était avant tout une école française... Le livre qu'il vient de publier est écrit dans notre langue avec cette netteté, cette abondance, ce tour vif et simple auquel nous croirons toujours reconnaître un talent indigène. »
L'introduction au Cours de langue^ à laquelle le secrétaire perpétuel de l'Académie décernait ces éloges, est intitulée de V Enseignement régulier de la langue maternelle et porte cette épigraphe : (f Les mots pour les pensées ; les pensées pour le cœur et la vie. » Comme Pestalozzi, le père Girard considère que cet (( art au-
guste, » appelé Téducation, doit tendre h réaliser le développement harmonique de toutes les facultés ; mais Pestalozzi voyait dans les mathématiques le principal instrument d'éducation, tandis que Girard attendait de renseignement de la langue maternelle ce que son illustre devancier demandait à la science des nombres. Le cours de langue doit reprendre et perfectionner les leçons que la mère a données à son enfant en lui apprenant à parler, et devenii* un cours complet d'instruction ; la langue, en elBFet, n'est que l'expression de la pensée ; c'est donc en cultivant la pensée qu'il faut développer et régulariser son expression: bien compris, bien ordonné, l'enseignement de la langue deviendra ainsi le grand moyen de cultiver les facultés intellectuelles et de former le cœur, puisqu'il fournira l'occasion d'inculquer à l'enfance, sous prétexte de leçons de grammaire, tous les principes religieux et moraux, depuis les plus simples jusqu'aux plus élevés. Idée profondément philosophique, et propre à élargir, à renouveler, à ennoblir le plus aride des enseignements. Il y a dans l'accent du pieux cordelier quelque chose du ton persuasif de Fénelon et de Roilin, et l'étude du langage devait être singulièrement attrayante sous la direction d'un tel maître.
La méthode et l'action personnelle du père Girard avaient donné aux esprits une impulsion salutaire, dont la littérature devait profiter. Ce n'est point le talent qui manque aux Fribourgeois ; l'influence et l'enseignement des Jésuites, les rapports fréquents et les aflBnités religieuses avec la France, leur ont imprimé un caractère particulier, un tour d'esprit plus nettement français: aussi les écrivains de Fribourg ont-ils souvent des qualités d'aisance, d'élégante limpidité, qui ne sont pas le privilège ordinaire des écrivains romands. On peut s'en convaincre en feuilletant les cahiers de V Emulation.
Fondée en 1841, par un groupe de savants et de lettrés à la tête desquels se trouvait M. A. Daguet, Thistorien populaire de la Suisse, VEmulationj — ancienne et nouvelle, car elle eut deux périodes — fut pour la partie catholique de la Suisse française ce que la Revue suisse fut pour les trois cantons protestants. Rien de tranché, d'ailleurs, ni surtout d'hostile entre ces deux revues, où écrivaient tour à tour les mêmes plumes. Mais V Emulation représente une vie propre et des aspirations distinctes, et c'est dans ce recueil que presque tous les écrivains fribourgeois ont fait leurs premières armes. Travaux historiques ou économiques, légendes et traditions locales, récits de voyages, nouvelles, poésies françaises ou patoises, remplissaient ses livraisons. Elle compta parmi ses collaborateurs, outre M. A. Daguet, qui avait mis tout son cœur à cette patriotique entreprise, le Dr Berchthold, auteur d'une histoire de Fribourg, des poètes comme Louis Bornet, auteur d'un gracieux petit poème pastoral en patois. Us Deux Chevriersj ou comme l'avocat Glasson, qui avait un sentiment très vif de la nature et l'élégance innée du style. On doit à ce dernier quelques poésies rustiques remarquables par la franchise d'accent, le mouvement lyrique et l'agreste fraîcheur; témoin le Chant de l4i Faux :
Passe, passe, ô ma faux, repasse infatigable, Retourne sur tes pas, puis reviens en sifflant ; Arrondis sur le sol ton arc impitoyable Et, souple dans ma main, soutiens bien ton élan.
Coupe la pâquerette et la haute héraclée, Et l'esparcette rouge et l'odorant cerfeuil, Et la dent-de-lion ^ la feuille effilée, Et le trèfle surtout, qui des prés est l'orgueil.
Plus tard, V Emulation révèle au public le nom et le talent de Pierre Sciobéret, le plus richement doué de nos conteurs, suivant l'opinion de Rambert; il a dé-
crit et célébré la Gruyère; ses récits champêtres, Martin le Scieur, Marie la Tresseiisey sont des peintures de mœurs pleines de vie et de relief, semées de descriptions d'une vérité saisissante : Sciobéret fut un réaliste parfois un peu cru, toujours scrupuleusement sincère et visiblement épris du coin de terre où il a rencontré toutes ses inspirations.
C'est aussi dans V Emulation que M. Ayer, qui plus tard se fit un nom dans le monde savant, publiait ses premiers travaux de linguistique. Nous y rencontrons en outre des noms français dignes d'attention : voici des nouvelles et de piquantes causeries d'une Française à demi fribourgeoise par sa mère, M^e de Sénancour, fille de l'auteur d'Oberman, Sénancour s'était retiré en Suisse pendant la Révolution ; son goût de la solitude lui avait fait choisir un logis à Agiez, près de Fribourg, dans la famille Daguet : il épousa en 1 790 une des filles de la maison. Le roman d'Oberman fut écrit sous les ombrages d' Agiez, vers 1802, et il est intéressant d'y retrouver les impressions produites sur la sensibilité maladive de l'auteur par les paysages de nos contrées: ses pages descriptives ne sont pas les moins heureuses dans ce livre qu'on ne lit plus.
Max Buchon, le poète franc-comtois, l'habile traducteur du poète Hebel et du romancier bernois Gotthelf, tenait au canton de Fribourg par ses relations de collège et par de solides amitiés ; il donna à V Emulation toute une série de petits poèmes où éclate ce réalisme rustique, gai, robuste et savoureux, dont la France n'a peut-être pas assez senti le mérite et la nouveauté.
Quelques écrivains du Valais et du Jura bernois trouvaient dans V Emulation un accueil hospitalier. Nous n'avons guère parlé jusqu'ici de la partie française du canton de Berne, dont la littérature, à vrai dire, n'est pas opulente. Nous avons cité ailleurs le
nom du doyen Morel, historien de TEvêché de Bâle ; avant lui, un autre Jurassien, Nicolas Béguelin, de Courtelary, avait fait honneur à son vallon natal : membre de l'Académie de Berlin, précepteur du prince qui fut Frédéric-Guillaume II, il a laissé des travaux estimés de physique et de météorologie. Vers 1840» l'ancien Evêché eut aussi son heure d'éveil littéraire et scientifique : la Société jurassienne d'émulation compta parmi ses fondateurs le célèbre géologue Thurmann, Quiquerez, vaillant travailleur, éminent archéologue, qui avait débuté par des romans historiques, et Xavier Kohler, poète, auteur des Alperoses, qui a publié de nombreuses poésies dans la Revue suisse et V Emulation de Fribourg. D'autres chanteurs joignaient leurs voix à la sienne : nous trouvons dans V Emulation des stances pleines de fraîcheur de IPie Stockmar et d'élégantes imitations des poètes du Nord signées Napoléon Vernier. Dès lors le Jura bernois a vu naître et mourir prématurément un vrai poète, Paul Gautier, qui avait en partage, avec une sensibilité délicate, l'élégance et la distinction natives.
Ce fut aussi la revue fribourgeoise qui reçut les prémices de la poésie valaisanne :
cr Peuple d'agriculteurs et de bergers, possédant de grandes richesses naturelles, mais sans industrie ; pauvres et insouciants, nonchalants comme des méridionaux, catholiques, chômant raille fêtes ; républicains de nature et peu soucieux des étrangers ; race énergique, propre aux combats ; pays convoité de tous les conquérants, de ses voisins, et dont l'Europe entière a foulé la route ; mais resté toujours lui-même et toujours à part... li»
C'est ainsi que Juste Olivier caractérise le peuple Bas-Valaisan. Nous avons, dans notre premier chapitre (p. 29 à 30), porté à l'actif du Valais le Mystère de Saint-Bernard de Menthon. Nous aurions pu rappeler à ce propos que les moines furent, chez nous comme ailleurs, les premiers maîtres d'école et les premiers
écrivains; que c'est dans les cloîtres qu'avait fleuri, durant la première moitié du moyen âge, la littérature légendaire, et qu'au Vll^e siècle l'abbaye de Saint-Maurice, en Valais, était un foyer lumineux dans THelvétie bourguignonne*. Nous aurions pu encore mentionner au XVI«ne siècle le cardinal Schinner, de Sion, diplomate, guerrier, orateur populaire, qui a été jugé très diversement, mais qui demeure une des plus grandes figures de l'histoire suisse ; au X VlIIme siècle, nous aurions pu citer le mathématicien Pierre Rivaz, de Saint-Gingolph, dont les travaux furent distingués par l'Académie des sciences. On lui doit « un chefd'œuvre de discussion, de critique historique et chronologique » (ainsi dit Sayous), à savoir son Edaircissement, écrit d'un style ferme et sobre, sur le martyre de la légion thébéenne. L'auteur démontre par de solides raisons l'authenticité du massacre de la fameuse légion impériale dans la plaine d'Agaune, à l'entrée du Valais. Rousseau a parlé du (c célèbre Rivaz » dans sa lettre à d'Alembert : « Je sais bien, dit-il, qu'il n'a pas beaucoup d'égaux parmi ses compatriotes; mais enfin, c'est en vivant avec eux qu'il a appris à les surpasser. »
Dans notre siècle, le Valais, sans prendre encore une part active à notre mouvement littéraire, compte quelques écrivains : le chanoine Boccard, auteur de l'histoire du Valais; Charles-Louis de Bons, chantre de Divicon et des HiroïideUes, qui avait débuté par des récits historiques en prose d'un dramatique intérêt; son fils Roger de Bons, dont les romans révèlent un peintre de mœurs attentif; Louis Gross, qui dans ses vers a décrit parfois avec bonheur la nature tout ensemble gracieuse et sévère de son pays natal.
Ces glaciers entourés de vertes broderies, Où l'hiver familier joue avec le printemps.
1) Voir A. Daguet, Etudes sur Vhistoire littéraire de ta Suiêse,
Revenons à Fribourg pour un instant : il nous reste à saluer un vrai poète, Etienne Eggis, l'auteur de En cannant avec la lune et des Voyagea aux pays du cœur. Petit-neveu de l'auteur à'Oberman, Eggis alla à Paris vers 1850 chercher la gloire qu'il rêvait: il y trouva la misère, sombra dans la bohème, et, après une vie errante, mourut tristement à Berlin en 1867^ Il avait obtenu pourtant ce que Tœpffer n'enviait pas, un « sourire de M, Jules Janin, h qui signala ses premières poésies dans le Journal de« Débais. C'est à Eggis qu'on doit l'invention du mot eniohiUé, que Théophile Gautier trouva joli et consacra. Il avait l'imagination, le souffle, une langue harmonieuse et riche ; le premier il a représenté en littérature française ce qu'on pourrait appeler ta poésie du Bursch, de l'étudiant en rupture de cours, promenant à travers le monde sa paresse et sa fantaisie- Uhland a poétisé cette vie-là. Eggis a su lui donner en français une expression pittoresque et hardie ;
En cimsanl une rime aux deux ooina d'une idée, JerD'enallaiBréveur, lebStonàlamain, La tête de Boleil ou de vent inondée, En laJESHnt au hasard le soin du lendemain.. .
Je n'avait) pour tout bien qu'une pipe allemande, Les deux Fauit du grand Goethe, un pantalon d'été. Deux pistoletE rayés non sujets à l'amende, Une harpe légère, et puis ... la liberté ! . . .
Dans les années mêmes où l'Académie de Lausanne iirillait d'un si vif éclat, celle de Neuchatel, fondée en I Sa9, prenait dès sa naissance un rang des plus honorables parmi les foyers scientifiques de cette époque.
le Eggii, sv«c nuUce de Phi.
Les Neuchâtelois ne pensent jamais sans orgueil k leur première Académie, dont l'histoire a été retracée dans un livre récent K Nous ne la raconterons pas ici : il suffit à notre dessein d'en rappeler quelques traits essentiels.
A Neuchâtel comme dans les autres cantons romands, la première moitié du siècle est marquée par un réveil intellectuel. Le gouvernement travaille à développer l'instruction élémentaire, et les autorités du chef-lieu organisent l'enseignement classique. Un Neuchâtelois, qui fut le premier docteur de la jeune Université de Berlin, Abraham-François Pétavel, est appelé en 1813 à la chaire de belles - lettres. Il sera plus tard recteur de la première Académie neuchâteloise. Durant un séjour d'études à Genève, il avait fréquenté le salon de Coppet ; humaniste, théologien, surtout ardemment préoccupé de la destinée du peuple juif; auteur de la FUle de Sion, poème où il y a par moments de hautes envolées; causeur original, toujours plein d'imprévu, qui jusque sous sa couronne de cheveux blancs conserva la double jeunesse de l'esprit et du cœur, Pétavel fut dans sa ville natale le patriarche des études classiques. Bientôt Juste Olivier fut chargé, nous l'avons vu, de l'enseignement de l'histoire générale et de la littérature; puis Charles Prince se révéla comme un philologue sagace et profond, doublé d'un philosophe d'une haute originalité, ainsi qu'en témoigne sa Muse de Platon. Les « Auditoires » de Neuchâtel étaient certainement alors à la hauteur de la plupart des collèges suisses, et plusieurs des cours qui s'y donnaient avaient une portée académique.
De cette époque date aussi le développement artistique dont Neuchâtelest justement^fier. Maximilien de
1) Alphonse Petitpierre. La première Académie de Neuchàtel. — Neuchfltel Attinger, 1889.
Meuron, précurseur de Calame et de Dîday, imprime à la peinture suisse une direction qu'elle cherchait depuis longtemps, et son tableau de VEiger, exposé à Genève, inspire à Tœpffer une page enthousiaste: (cChaque jour, j'allais savourer en face de cette toile le charme de cette poésie attrayante et neuve; c'était l'impression des solitudes glacées, c'était la lumière matinale jaillissant avec magnificence sur les dentelures argentées des hautes cimes, c'était la froide rosée détrempant de ses gouttes pures un gazon robuste et sauvage. » — En 1817, Meuron procurait à un jeune artiste de la Chaux-de-Fonds, nommé Léopold Robert, le moyen d'aller étudier à Rome. Il rendait plus tard des services analogues au graveur Charles Girardet et à ses fils Edouard et Karl, puis organisait la première exposition de tableaux à Neuchâtel, y fondait la Société des Amis des Arts et le musée de peinture. Tandis que cet homme généreux, épris d'un amour passionné du beau, donnait à l'art national une impulsion décisive, d'autres hommes éclairés cherchaient à développer l'étude des sciences. Grâce à leur initiative, un jeune naturaliste du plus brillant avenir devint le chef et l'âme du mouvement scientifique neuchâtelois. Fils d'un pasteur vaudois, Louis Agassiz était né en 1807 à Môtiers-en-Vully; dans son enfance, il transformait la fontaine du presbytère en aquarium, et déjà préludait k ses études sur les poissons d'eau douce. Il étudia la médecine et les sciences naturelles à Zurich, puis en Allemagne, et conçut de très bonne heure l'ambition d'être « au nombre de ceux qui auront reculé les bornes de la science. )) Agé de vingt-deux ans à peine, il prit rang officiel parmi les savants en publiant ses PoisHotis du Brésil^ ouvrage écrit en latin et dédié à Cuvier, avec qui il se lia bientôt et qui légua à son jeune disciple ses matériaux et ses notes sur les Poissons fossiles. En 1832, les autorités de la ville de
Neuchâtel lui confièrent un poste de professeur : il séduisit dès la première leçon un nombreux auditoire et communiqua sa flamme aux élèves qu'il entraînait à rétude de la nature.
Les découvertes du Valaisan Venetz et de J, de Charpentier furent la source de ses idées sur les glaciers, qu'il exposa avec son talent plein de fougue devant la Société helvétique des sciences naturelles, réunie àNeuchâtel en 1837 ; la nouvelle théorie rencontra des adversaires, et pour être à même de répondre à leurs objections, le jeune savant entreprit ces fameuses expéditions alpestres, auxquelles il associa Karl Vogt, Ed. Desor, F. de Pourtalès, qui plus tard devait s'illustrer par ses explorations des bas-fonds de la mer. Il fit avec eux et quelques étudiants de longs séjours au glacier de l'Aar : un bloc de schiste, sur la Grande Moraine, servait d'abri à la petite troupe, et cette habitation plus que primitive devint célèbre dans le monde scientifique sous le nom d'Hôtel des Neuchâtdois. Agassiz a exposé le résultat de ses recherches dans ses Etudes sur les glaciers.
L'Académie, fondée en 1839, avait débuté avec éclat et groupé de la manière la plus heureuse les forces vives du pays. Le départ d'Agassiz lui porta, en 1846, un premier coup sensible. Le jeune professeur allait poursuivre aux Etats-Unis sa brillante carrière: il y trouva un théâtre approprié à son génie entreprenant, et des ressources que la vieille Europe ne lui eût jamais offertes : au premier signe d'Agassiz, les dollars tombaient par milliers dans son escarcelle ; on mettait k ses ordres des navires et des équipages pour ses expéditions scientifiques ; le courant sympathique s'était tout de suite établi entre cette nation active et généreuse et le savant doué d'une irrésistible énergie.
Dans ses ouvrages, encore qu'il s'exprime avec aisance et clarté, Agassiz est homme de science et
d'action plus qu'il n'est écrivain ; c'est d'ailleurs aux savants qu'il s'adresse. L'écrivain, parmi les naturalistes neuchâtelois, fut plutôt Edouard Desor. îfé en Allemagne en 1811, d'une famille réfugiée, originaire du midi de la France, Desor avait, en 1837, rencontré à Berne Agassiz, qui cherchait un secrétaire capable de Taider dans ses recherches sur les poissons fossiles. Desor le suivit à Neuchâtel ; Karl Vogt, leur ami commun, vint bientôt les y rejoindre. Les deux collaborateurs d'Agassiz furent naturellement associés aux expéditions du Glacier de l'Aar, que Desor a racontées dans deux ouvrages devenus forts rares, les Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes, et les Nouvelles excursions. Ces récits sont d'un vif intérêt môme pour le lecteur qui n'a pas étudié la géologie : ils permettent de suivre dans leurs travaux, souvent dans leurs périls, ces courageux pionniers de la science. La première ascension du Wetterhorn est un modèle de récit à la fois clair, simple et animé, où se mêlent à dose heureuse les notions scientifiques et les détails pittoresques. Qu'on relise aussi, dans la Kevtie suisse de 1854, le récit de l'expédition au Galenstock, intitulé Une dernière ascension, où l'élément dramatique et même une pointe de sentiment s'ajoutent à la précision descriptive. Desor semble avoir conservé de son origine française la facilité d'élocution, la phrase alerte et vive; il écrit de verve, et parvient sans effort à l'aisance du style. S'il n'a pas l'ampleur magistrale de Saussure, sa narration, en revanche, a des qualités d'entrain, de rapidité, et un agréable coloris qui n'a rien perdu de sa fraîcheur après quarante années.
Desor rejoignit Agassiz en Amérique en 1847, explora la Forêt- Vierge, et en rapporta des récits très captivants dont la Revue suisse eut la primeur. Revenu en Europe en 1852, il y poursuivit sa carrière en en
élargissant le cadre, s'occupa d'antiquités lacustres, et publia avec son ami M. Louis Favre, Tingénieux romancier neuchâtelois, le Bel âge du bronze. Très hospitalier, il se plaisait à réunir dans sa chère retraite de Combe- Varin les savants illustres avec qui il était lié ; il fut activement mêlé au mouvement de la politique cantonale et fédérale, et mourut en 1 882, pendant un séjour à Nice. Il a légué ses collections, sa bibliothèque et sa fortune à la ville de Neuchâtel.
Parmi les amis et collègues d'Agassiz, il en est un qui a marqué comme lui dans la science géologique et dans rétude des glaciers, et qui, après avoir débuté dans renseignement à l'Académie de Neuchâtel, a fait aussi une brillante carrière aux Etats-Unis. Disciple de Humboldt et de Karl Ritter, Arnold Guyot tentait d'expliquer l'histoire par la géographie, de « saisir les actions mutuelles incessantes des diverses formes de la nature physique les unes sur les autres, de la nature inorganique sur les êtres organisés, sur l'homme en particulier et sur le développement successif des sociétés humaines. » Sa parole élégante et claire transportait les étudiants dans les hautes sphères de la philosophie de l'histoire, et son enseignement a laissé à Neuchâtel des traces durables; il en a condensé la substance dans un ouvrage publié d'abord en anglais, mais dont la librairie Hachette nous a donné le texte original français, sous le titre de Géographie physique. On y rencontre quelques-unes des plus belles pages qui soient sorties d'une plume neuchâteloise.
Guyot avait été précédé dans cet ordre d'études par Frédéric de Rougemont, qui fit connaître le premier chez nous les principaux résultats auxquels Karl Ritter était parvenu ; ses manuels de géographie ont été traduits dans presque toutes les langues de l'Europe. Polygraphe d'une prodigieuse fécondité, travailleur acharné, tour à tour théologien, philosophe, littérateur.
astronome, historien, polémiste, esprit original, hardi^ d'une rare indépendance, recherchant la vérité avec passion, Tauteur de Christ et ses témoins, du Peuple primitifs des Deux cités et de vingt autres ouvrages, a mis au service de ses convictions chrétiennes une érudition encyclopédique, un style plein de vie, de chaleur, mordant au besoin, une imagination aisément séduite par ses propres chimères et peut être trop prompte à concevoir des systèmes, à déduire des conséquences générales de faits incomplets. Cette jeunesse perdurable d'un esprit dont la bonne foi égalait l'ardeur, jointe à beaucoup d'urbanité et de noblesse d'âme, donnait une origmalité attachante à cette figure d'écrivaingentilhomme.
Tandis que Louis Agassiz et ses collègues renouaient à Neuchâtel les traditions scientifiques de Louis Bourguet (voir chap. V), quelques hommes distingués, marchant dans la voie où les avait précédés le chancelier de Montmollin, scrutaient avec zèle le passé de leur pays. L'histoire est l'étude favorite des peuples libres : fier de ses antiques franchises, qu'il n'a cessé de consolider et d'étendre, le peuple neuchâtelois devait avoir des historiens, et il en eut à toutes les époques. Mais ces historiens ne furent pas toujours des écrivains comme le chancelier d'Henri II ou Frédéric de Chambrier. U Histoire de Neuchâtd et Valançin jusqu'à l'avènement de la maison de Prusse, publiée par ce dernier en 1840, est l'œuvre la plus complète qui ait paru sur le passé du pays de Neuchâtel. L'auteur suit de siècle en siècle, d'un regard aflfectueux et ferme, le développement progressif des institutions neuchâteloises; il trace une vivante peinture de ce petit peuple, jaloux de son indépendance et s'appuyant sur les Confédérés,, auxquels le rattachent depuis le moyen ftge ses sympathies, ses traditions et le souvenir des luttes héroïques soutenues avec eux. A lire ces pages, on com-
prend ce qu'il peut y avoir de grandeur dans l'histoire de la plus humble nation, dès que la liberté est pour elle la question vitale.
Chambrier, qui était un homme de la culture la plus étendue, a joué un rôle de première importance comme député à la Diète helvétique et comme chef du gouvernement de Neuchâtel. Son éloquence pleine d'autorité et de distinction, forte et limpide, eût été digne d'un plus vaste théâtre. N'oublions pas qu'il fut le véritable créateur de l'Académie de Neuchâtel. Mais c'est surtout par son livre qu'il vit dans le souvenir reconnaissant de ses concitoyens. Pas un d'entre eux qui n'ait lu les belles pages où l'auteur décrit les mœurs de son pays, analyse le caractère des habitants et trace avec une sorte d'émotion le portrait du vigneron neuchâtelois ; nous transcrivons ces lignes pour donner une idée de la manière simple et large de l'historien :
«c Le vigneron de race, que le temps présent n*a pas amolli, se plaît sur ces collines où il a vu, dès son jeune âge, se lever et se coucher le soleil. Suspendant parfois son travail, les mains croisées sur sa bêche, et relevant la tête, il porte ses regards sur un immense horizon ; il se repose et ranime son courage en admirant la nature. Cette vigne qui l'a courbé, raidi et usé avant le temps, il Taime et ne peut s'en séparer. Six jours de la semaine, il y a fatigué ses bras vigoureux, et le dimanche, c'est là qu'il promène ses pas ; il s'y réjouit en voyant dans ses fruits croissants la bénédiction de Dieu. Vieux et cassé, il s'y rend néanmoins chaque matin... Appuyé sar son bâton, le corps presque parallèle au soly il se traîne auprès de ses vieux ceps qu'il a élevés et façonnés, et qu'il connaît comme ses enfants ; il les couche encore dans la fosse pour leur faire commencer une nouvelle vie, et en parlant de celle où il va lui-môme descendre : « La vigne, dit-il, a c'est comme le train du monde. Ici c'est fini pour moi, mais <r il y a autre chose là-haut. i>
Chambrier avait retracé à grands traits l'histoire de Neuchâtel; il restait à la poursuivre dans les dé-
tails, à mettre au jour nombre de documents encore enfouis dans les archives, à éclairer plus d'un point demeuré obscur. Ce fut Tœuvre d'un autre savant, Georges-Auguste Matile. Cet infatigable travailleur a exploré surtout Thistoire de Tancien droit neuchâtelois, il Ta sauvé de Toubli par la publication de ses Points de coutume; dans son Histoire des institutions judiciaires et législatives , il a exposé le développement de la vie communale depuis Tantique charte de 1214. Il a publié encore sur la Loi Gombette, le Miroir de Souabe et la Caroline, des études qui ont répandu son nom dans le monde savant; au prix d'un labeur invraisemblable, il a réuni les matériaux de trois volumes in-folio, les Monuments de l'histoire de Neuchâtél du X^*^ au XIV"^^ siècle. Il a enfin destiné à un public moins spécial son Musée historique, recueil de documents anciens, de poésies, de légendes, aujourd'hui fort recherché. Cette publication cessa brusquement: le l^r mars 1848, la révolution éclatait dans les montagnes neuchâteloises, transformait la principauté en république, et trois mois après, le Grand Conseil décrétait la suppression de l'Académie. Ce fut le signal d'une dispersion à jamais déplorable. Le départ d'Agassiz, deux ans auparavant, en avait été comme le prélude ; il ne revint pas; Guyot le rejoignit par delà l'Océan; quant à Matile, saisi d'un découragement profond, voyant s'écrouler tout ce qu'il aimait, persuadé, comme l'a dit son biographe Paul Jacottet, «que la vieille Europe, détachée de ses assises historiques, était irrémédiablement vouée à la décadence, » il dit adieu au pays de ses chères études, vendit ses livres de droit pour mieux rompre avec son passé, et partit à son tour pour le Nouveau Monde.
Vers le même temps et après la tourmente de 1848, mourait l'archéologue alors le plus renommé de la Suisse française, DuBois de Montperreux, qui avait
contribué pour sa part à fortifier la jeune Académie. Son Voyage autour du Caucase, qui est l'œuvre à la fois d'un géographe, d'un géologue, d'un historien, d'un antiquaire et d'un artiste, fit sensation à son heure. Les atlas qui accompagnent ces six volumes et contiennent deux cents planches dessinées par l'auteur, leur donnent une valeur durable : ces cartes, ces vues? ces dessins d'inscriptions, de fossiles, de motifs d'architecture, sont des modèles de précision, d'exactitude et souvent de restitution archéologique. Comme Matile, DuBois, voyant l'Académie supprimée, n'eut plus foi dans l'avenir scientifique de son pays : il légua ses précieuses collections à la ville de Zurich, où il était alors question de créer une Université fédérale.
Que devenaient les belles-lettres, à Neuchâtel, parmi tant de savants ? — Elles faisaient de leur mieux pour soutenir une redoutable concurrence : non seulement la philologie possédait des représentants distingués, que nous avons salués au passage, mais l'enseignement littéraire de Juste Olivier avait semé quelques germes féconds. Après lui, Barthélémy Tisseur, de Lyon, ami de Victor de Laprade et disciple de Ballanche, attira à son cours un auditoire empressé. Dans les années qui suivirent, Neuchâtel eut la bonne fortune d'entendre des conférences fort goûtées, celles d'Emile Souveatre, par exemple, et d'Antoine-Elisée Cherbuliez. Le plus brillant des poètes improvisateurs, Eugène de Pradel, qui étonnait Genève et Lausanne par ses tours de force, vint revoir Neuchâtel, où il avait été acclamé en 1829: il improvisait avec une égale aisance une tragédie sur un sujet donné ou un
quatrain sur rimes obligées. Ces soirées d'improvisation sont restées dans bien des mémoires comme le plus lumineux souvenir d'un Neuchâtel qui n'est plus. La dernière fois que revint Pradel, l'enthousiasme fut encore très vif. Mais les magistrats — le conseil dit des Quatre- Ministr aux, ou, plus couramment, Messieurs les Quatre — surveillaient avec sollicitude les émotions littéraires de leurs administrés : comme Pradel s'était fait entendre plusieurs fois et que le public insatiable réclamait encore une séance, Messieurs les Quatre rendirent un arrêté qui interdisait la continuation de ces brillants exercices, « attendu qu'on s'est déjà suffisamment amusé cet hiver. »
Oh ! le bon vieux temps !
Le bon vieux temps, ai-je dit. Il y eut alors à Neuchâtel un poète qui le célébra avec la plus agréable ironie, dans un poème que je ne craindrais pas, si je n'étais neuchâtelois , d'appeler un petit chef-d'œuvre: le Cabaret de Brot. L'auteur, Jules de Sandoz-Travers, est mort à trente-trois ans. Ce jeune émule de César d'Ivernois, soA parent, qui put sourire encore à ses heureux débuts, semblait avoir hérité de lui le don de la narration sph'ituelle, enjouée et rapide. C'est bien en ce genre de poésie pédestre qu'excelle la muse neuchâteloise. Ecoutez plutôt :
1\ fut un temps où le Neuchâtelois, Suivant en paix les vieux us de ses pères, Ne fabriquait ni vin mousseux ni lois, Allait parfois voir brûler des sorcières, Buvait son vin et parlait en patois.
Il n'avait point de Cercle de lecture, Ecrivait mal, calculait un peu mieux, Et se bornait, pour sa littérature, A méditer le Messager boiteux.
Ce début n'est-il pas vivement enlevé ? — Mais voyager était dangereux alors; les routes étaient à
peine tracées; parfois les loups et les brigands venaient abréger le voyage,
Et profiter aussi du bon vieux temps ! A ce propos je veux dire une histoire Qu'un oncle à moi, dont j'aime la mémoire, Me racontait lorsque j'étais enfant ; Sa tante à lui la tenait de sa mère, Qui la tenait, elle, d'un sien grand>pére, Lequel vivait sous Louis dit le Grand.
L'histoire est fort simple : un jeune Neuchâtelois, Louis Marval, qui va à Paris rejoindre son régiment, est surpris par un orage dans les gorges du Val-de- Travers. La nuit est venue ; il cherche un refuge au cabaret du hameau de Brot. Tout a l'aspect sinistre dans cette misérable taverne, et Marval, tout brave qu'il est, pense à sa paisible maison de Neuchâtel. Quand, après un maigre souper, il gagne le grenier où son lit l'attend, une jeune servante, qui semblait s'intéresser au voyageur, lui glisse dans l'oreille ces quatre mots : « Regardez sous le lit !» — Il regarde, et trouve dans un sac le cadavre d'un voyageur assassiné. Après avoir réfléchi, en vrai Neuchâtelois, — il va trouver l'hôte et lui confie qu'il a oublié à Neuchâtel un sac d'argent : il faudrait un homme sûr pour l'aller chercher. L'hôte s'offre de grand cœur à porter la lettre que le voyageur adresse à sa femme, et qui contenait ces mots :
c Brot, ce 10 juin — l'année est effacée — <E Préviens le chef de la maréchaussée « Que les archers arrivent au grand trot, « Car des brigands en veulent à ma vie ; ff Hâte^toi donc, hâte-toi, chère amie, c Ou je péris au cabaret de Brot. »
Le post-scriptum : « Jetez dans un cachot « Le scélérat qui vous porte la lettre. 9
Le scélérat eut soin de la remettre.
Mais du pourboire il fut peu satisfait ; Et les archers, il faut citer ce fait.
Firent alors un exploit mémorable :
Tout d'une traita, et sans se mettre à table.
En moins d*un jour ils parvinrent à Brot K
Or, de nos jours, de Travers jusqu'en ville, Le voyageur peut cheminer tranquille, Sans voir ni loups, ni sorciers, ni brigands ; Sans crainte on peut coucher k la Couronne, Et rhôte à Brot n'assassine personne...
Mais ce n'est plus, hélas ! le bon vieux temps.
Il me semble qu'il y a dans ces vers quelques qualités bien françaises : de la clarté, de Taisance et même du trait ; ils suffisent à montrer combien profonde est la diflférence entre les poètes vaudois et les poètes neuchâtelois : chez ces derniers, le rêve ne tient guère de place ; peu de mysticisme, peu de chimères, peu de demi-jour et d'élans lyriques; une vision nette et un peu courte de la réalité, un certain don d'analyse et d'observation terre à terre, une intelligence éveillée, qui ressemble souvent à de l'esprit. Aussi comprendon que, si le romantisme eut quelques ardents partisans parmi la jeunesse neuchâteloise, il y rencontra aussi pas mal de railleurs et de détracteurs. C'est à l'un de ces derniers qu'on doit le quatrain que le poète genevois Charles Didier recueillit en passant à Neuchâtel et que Marc Monnier a pris à tort pour l'œuvre d'un rimeur atteint de romantisme (il s'agit de la mort d'un pasteur — et non d'un magistrat — de Valangin, bourg situé près du torrent appelé le Seyon) :
Tandis que tout Valangin hurle, Grossissant son Seyon de pleurs,
Ta calme âme, assise sur le
Ciel, se rit de nos douleur^^.
Un poète neuchâtelois, représentant assez complet de l'espèce, a décrit le caractère national dans des vers qu'il faut citer. Il s'appelait Jules Gerster, était
1) Il y a moins de quatre lieues de Neuchâtel à Brot.
libraire à Neuchâtel, et devait à son physique autant qu'à son tour d'esprit le surnom d'Esope. Il causait bien, avait beaucoup lu, beaucoup observé. Sa boutique était le rendez- vous des lettrés de l'endroit : on y parlait livres nouveaux, et c'est là que les jeunes étudiants qui croyaient en Lamartine allaient attendre le ballot de Paris où devaient se trouver Jocélyn ou les RecueUlemeîits. Voici comment notre humoriste, qui avait emprunté à Barthélémy la richesse de ses rimes, a caractérisé le Neuchâtelois ; ces vers — le dernier surtout — sont bien frappés, et chaque mot mérite d'être pesé :
Positif, calculé dans toutes ses affaires, Jamais il ne s'égare en de sublimes sphères ; Sans grandeur véritable et pourtant vertueux, Avec un air modeste il est présomptueux ; Quoique très contempteur du mérite factice, Il aime à B*enivrer de sa propre justice, Et pour lui c'est toujours un plaisir séduisant Que d'écouter en cercle un discours médisant... ...Fin sans beaucoup d'esprit, poliment vaniteux. Timide et circonspect dans tous les cas douteux, Notre peuple, où fleurit la noble particule, A force de réserve échappe au ridicule.
D'autres Neuchâtelois ont cherché une poésie plus haute : avant Alice de Chambrier, apparition unique en son genre dans nos annales littéraires, un éminent jurisconsulte et homme d'Etat, qui a tenu une place d'honneur dans l'histoire de son pays, H.-F. Calame, a essayé du lyrisme et publié des Méditations du sentiment le plus élevé; après lui, de plus jeunes ont chanté : ils vivent peut-être encore... Laissons le soin de parler d'eux à celui qui continuera un jour cette histoire, et restons-en au Cabaret de Brot. La muse neuchàteloise ne fut jamais mieux logée qu'à cette enseigne.
Et maintenant, il faut conclure.
Nous ne poursuivrons pas notre histoire littéraire au delà des révolutions cantonales qui ont modifié profondément la physionomie de la Suisse française et inauguré une phase nouvelle de son développement. M. Ernest Naville, après avoir esquissé, dans la préface des œuvres de Lèbre, le tableau de Tépoque brillante que nous venons de traverser, s'écriait (c'était en 1856):
d De tout ce moavement, de toutes ces espérances, il ne reste, hélas ! que des débris dispersés. Les commotions politiques sont survenues ; et au souffle des passions révolutionnaires, quelques années ont fait Tonvrage d'un siècle. Plusieurs des hommes dont s'honorait la Suisse française, atteints dans leur vocation, froissés dans leurs sentiments, ont dit à la patrie de tristes adieux et sont allés poursuivre ailleurs leur vie et leurs travaux. En même temps que la main des hommes faisait ces plaies, la main de Dieu en faisait par la mort de plus profondes encore : Sismondi, Tœpffer, le P. Girard, Vinet ne sont plus, et tant de coups fhippés à si courts intervalles sur les têtes les plus élevées, semblent dire que la volonté suprême vient de clore pour nous un de ces moments qui constituent une période dans la vie des nations. »
Mais la période nouvelle où nous sommes entrés alors n'a pas été stérile : Genève a vu poindre et grandû* de nouveaux talents, et si, à cette heure encore,
rintellîgence ferme et précise du Genevois s'applique de préférence à l'observation scientifique, si pour lui Tart même revêt volontiers un caractère d'application industrielle, ni les littérateurs habiles, ni les poètes distingués, ni les purs artistes ne manquent à l'active et vaillante cité. On peut se demander même si les lettres y furent jamais en plus grand honneur: on lit toujours beaucoup à Genève, malgré les complications de la vie moderne ; on y est très au courant des choses littéraires, auxquelles la presse voue une attention suivie; si quelque écrivain célèbre vient offrir aux Genevois la primeur d'une œuvre inédite, il peut être assuré de les voir accourir à son appel et l'applaudir avec une chaleur qui suffirait à défendre cet aimable et intelligent public contre le reproche suranné de froideur et de roideur.
Dans le canton de Vaud, le mouvement littéraire fut arrêté net par les événements de 1845. Cependant, un écrivain se révéla bientôt, digne successeur de Vinet et de Juste Olivier, nourri de leur tradition, qu'il a reprise et continuée en la modifiant avec la liberté d'im esprit supérieur : nous avons nommé Eugène Rambert. Il est vrai qu'il n'appartient plus à notre sujet ; mais pourrions-nous terminer cette histoire littéraire sans rappeler le nom d'un maître que nous aimions, d'un critique dont l'autorité fut parmi nous très grande, d'un poète et d'un conteur qui a cherché à son tour à faire parler ce génie du lieu si avidement interrogé par le poète des Chansons lointaines. Si nous ne saurions, sans sortir du cadre que nous nous sommes tracé, étudier ici l'œuvre de Rambert, nous marquerons au moins d'un mot ce qui nous paraît constituer son originalité propre et lui assurer une place à part dans la littérature de la Suisse française.
A Genève, la science l'a souvent emporté sur les lettres. A Lausanne, si brillante que fût l'Académie,
elle eut un grave défaut : la pensée n'était sollicitée que dans une seule direction ; la tendance religieuse et littéraire absorbait tout ; les sciences positives et d'observation étaient négligées. Or Rambert représente précisément ce qui manquait avant lui à la culture romande : l'union de la science et des lettres, de Tesprit scientifique et de l'esprit littéraire, de l'histoire naturelle et de la poésie. C'est cette alliance heureuse et trop rare qui fit la fortune et la nouveauté, qui fera toujours le prix de ce beau monument littéraire appelé les Alpes suisses. Par la précision de son style descriptif, par la variété des sujets qu'il aborde en prose et en vers, par l'indépendance et la solidité de son jugement, par l'étendue de son esprit, par le tour poétique de son imagination, Rambert est un des représentants les plus complets du génie vaudois.
A Neuchâtel, la littérature romanesque a pris, depuis trente ans, un remarquable essor. Ce serait une erreur d'en conclure que l'esprit positif du Neuchfttelois a fait place tout à coup à une imagination vive et puissamment créatrice. C'est dans l'amour passionné du coin natal, allié au don de l'observation attentive, qu'on doit chercher la source d'inspiration des conteurs et des romanciers neuchâtelois. Ils forment une laborieuse petite école de peintres de mœurs et de paysagistes ; plusieurs écrivent correctement et avec esprit, et mériteraient d'être plus connus au dehors...
Mais, Amiel l'a dit, « on ne fait pas l'histoire du présent, par respect pour les vivants, qui n'ont pas tout dit, et par respect pour l'histoire, qui réclame une impartialité et un détachement complets. » Bornons-nous donc à résumer l'impression qui se dégage pour nous de cette longue étude.
Notre littérature, comme la Suisse française ellemême, n'a pas d'unité extérieure ; à considérer les petits peuples divers qui constituent le faisceau romand,
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on peut se demander s'ils ont, s'ils peuvent avoir une littérature : nos cantons n'ont point de centre commun, chacun a son histoire distincte, ses traditions propre s , son foyer de vie indépendante ; unis par la langue, et presque tous par la religion, ils diffèrent par les origines ethnographiques, par le caractère et par les aptitudes. Nous avons insisté, chemin faisant, sur ces contrastes qui ont déjà souvent fixé l'attention des observateurs. Cependant notre étude n'aurait servi à rien, si elle n'avait réussi à montrer, sous cette diversité apparente, ce qu'on peut appeler un a air de famille. »
Nous avons marqué, à toutes les époques, le caractère pratique et didactique de notre littérature ; qu'ils s'appellent Viret ou Vinet, Rousseau ou M^© de Staël, nos écrivains font moins de l'art que de la propagande ; ils n'écrivent pas pour écrire, mais pour enseigner ou convaincre; en un mot, ils croient avoir une mission. C'est qu'en effet ils en ont une, qu'ils tiennent de la position même de leur petit pays et qui peut varier suivant les temps et les circonstances. Un de nos meilleurs publicistes, M. Marc Debrit, écrivait au début de sa carrière :
« Placée au centre de TEurope, dans une position qui lui permet de recueillir les fruits d'une triple civilisation, unie à la France, à TAllemagne et à lltalie par des liens étroits, et cependant défendue par son caractère national contre l'invasion des idées étrangères, ... la Suisse présente toutes les conditions requises pour devenir le berceau d'une culture originale... Placée entre trois tendances opposées, elle est destinée par la nature à leur servir de médiatrice, à opérer entre elles une synthèse... »
C'est à quoi notre génie national s'est exercé depuis quatre siècles. L'avantage de notre situation, c'est qu'elle nous permet, à nous Suisses français, de comprendre tous nos voisins mieux qu'ils ne se compren-
nent les uns les autres, et même de comprendre pourquoi ils ne se comprennent pas ; c'est de pouvoir les comparer, les juger de sang-froid, sans épouser leurs préventions réciproques, et de pouvoir profiter de leur culture sans en devenir servilement tributaires. Protestants, nous entrons sans peine dans la pensée, dans le tour d'esprit et d'imagination des peuples du Nord ; Français de race et de langue, nous avons pour la France et pour le monde latin une sympathie toujours en éveil. Aussi la Suisse française a-t-elle rempli plus d'une fois utilement le rôle d'interprète entre ses voisins. Au XVIe siècle, notre pays a établi le lien entre la Réforme française et la Réforme allemande, et c'est de chez nous que l'esprit protestant, l'esprit du libre examen, a exercé son action sur la France. Celle-ci nous a envoyé de nombreux émigrés, qui semblaient perdus pour elle : il n'en est rien, car à notre école, sous l'empire de notre culture mixte, tout ensemble germanique et française, leur génie propre se transformera de génération en génération, et la Suisse rendra un jour k la France des fils de huguenots qui s'appeleront Rousseau ou Vînet.
Mais le rôle qui nous est dévolu a ses côtés ingrats et même ses périls : le principal, c'est de nous rendre présomptueux et pédants. Notre littérature n'a pas toujours évité ce travers, et le ton dogmatique ne nous est pas étranger. Nous avons eu d'illustres prêcheurs et donné au monde tel pédagogue doué d'une redoutable confiance en son génie.
Remarquons toutefois que, dans la première moitié de ce siècle, la littérature a subi chez nous une évolution ; elle est devenue plus artistique, sans cesser d'être fidèle à nos traditions : un romancier conome Tœpffer, un poète comme Juste Olivier, résument par leur œuvre quelques-uns des plus nobles côtés du caractère national, sans qu'il s'y mêle aucune velléité didac-
tique, aucune trace de prédication. Il me semble qu'ils nous ont indiqué la voie où doit s'engager notre littérature, où elle n'a pas su entrer encore assez résolument. Si nous représentons vraiment une culture particulière et originale, manifestons-la; prouvons notre foi par nos œuvres: que dans nos livres se montre l'esprit d'un peuple qui travaille et qui pense; qu'on devine, en nous lisant, des traditions sérieuses, des vertus solides, mais point revêches, l'élévation des sentiments et la dignité des mœurs. Que notre littérature soit morale sans moraliser, et honnête sans être prude; qu'elle ne s'imagine pas qu'il n'y a de bons livres que ceux où l'on discerne une fin religieuse, et que les ouvrages d'édification sont nécessairement édifiants. Une œuvre d'art digne de ce nom est toujours édifiante. Qu'on nous pardonne de redire ici ce que nous avons dit ailleurs : « Notre littérature sera littéraire, ou elle ne sera pas... Pour beaucoup de gens, parmi nous, un bon livre, c'est encore un livre pieux; je ne cesserai de protester contre cette assimilation funeste : un livre mal écrit n'est jamais un bon livre. »
Ces réflexions s'appliquent à une foule d'ouvrages qui ont inondé le marché suisse depuis soixante ans. Mais, comme il fallait s'y attendre, la réaction se produit, et, pareille à toutes les réactions, elle risque d'aller trop loin. Nous avons aujourd'hui des écrivains pleins de talent, qui, justement las d'une littérature aussi dépourvue d'art que confite en vertu, tendent, par respect de l'art, à se détourner des traditions indigènes; ils s'en vont chercher leurs modèles dans une littérature qui ne sera jamais chez nous un fruit naturel du sol et qui sentira toujours l'importation : encore quelques efforts, et ils auront l'air à peu près parisien. Je les en félicite; mais j'applaudirais plus encore si, ayant dérobé aux maîtres les secrets du bien dire, ils sentaient vivement aussi que la forme
n'est qu'un moyen; apprenons à écrire en bon français, mais ne portons pas de Teau à la Seine : nous avons un caractère à nous, qui en vaut d'autres, des mœurs à nous, qui se peuvent décrire, un passé à. nous. qui défie les comparaisons, un pays à nous, le plus beau du monde, une patrie, eu un mot, que nous aimons tous, même quand nous nous en plaignons. C'est cette patrie qui doit vivre dans nos œuvres.
Non point — je supplie qu'on me comprenne — qu'il faille ne nous inspirer que des choses de notre pays ; non point que nous soyons condamnés — le premier je protesterais — à refaire à perpétuité les insipides dithyrambes où le chauvinisme se complaît. Mais, jusque dans les sujets les plus divers, je voudrais voir nos écrivains imprimer à leurs œuvres leur marque bien distincte, je voudrais voir se refléter notre âme â nous dans une littérature qui sera originale parce qu'elle sera vécue, et qui ajoutera une note juste, franche et personnelle au grand concert des lettres françaises.
La France, qui, depuis Jules-César, est demeurée (( avide de choses nouvelles, » et dont l'intelligente curiosité, le tact artistique, la sympathie généreuse, aiment à surprendre partout l'accent humainy la France saura bien entendre la voix de ce petit peuple romand qui tient à elle par des liens si nombreux et si forts, et nous écoutera d'autant plus volontiers que nous serons plus hardiment nous-mêmes. C'est pourquoi je redis avec le poète que j'aime : « Vivom de notre vie! )>
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