‹ Histoire littéraire de la Suisse françaiseChapitre 12 sur 18 · L'EMPIRE · texte numérisé non relu

L'EMPIRE

phante, et s'écriait : «La passion d'être libre renaît de ses cendres au fond des cœurs qu'elle a consumés. » En 1 793, elle écrivait à M™^ de Charrière : « Toutes les idées ont été englouties; quelle colombe nous rapportera la première branche ? » Elle savait bien qui serait la colombe : ce fut elle qui entreprit de lutter contre le découragement des âmes, de rallumer les enthousiasmes, de restaurer la foi aux idées libérales. La liberté est la condition de tout progrès; rendre l'homme libre, c'est le rendre perfectible, c'est assurer le développement normal de son individualité, et par suite le placer sur la voie du bonheur.

De tels sentiments expliquent qu'un de ses premiers ouvrages ait traité de Vlnfiuence des passions, ces redoutables ennemies de notre Hberté morale et du bonheur social ou personnel. Qui les a mieux connues, hélas ! que M»« de Staël? « Les passions, dit-elle, cette force impulsive qui entraîne l'homme, indépendamment de la volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique. »

Partout, ce généreux esprit prend fait et cause pour la liberté, pour les droits de la conscience. De là son aversion pour Bonaparte, en qui elle ne tarda pas, après un court moment d'enthousiasme, à discerner le futur despote, et qui, lui, disait d'elle : « Je ne sais comment il arrive qu'on m'aime toujours moins quand on l'a vue. » Il eût pu ajouter : « quand on l'a lue. » C'est, en effet, au moment du 1 8 Brumaire qu'elle publie son livre De la littérature, où elle montre le rapport intime qui existe entre le développement intellectuel des peuples et la liberté, où elle afïirme sa foi au progrès simultané de la littérature, des mœurs et des institutions, où elle trace le tableau idéal d'une littérature républicaine s'épanouissant au soleil de la liberté, où elle invite les peuples à prendre possession d'eux-mêmes par un acte d'énergie morale, où elle oppose, enfin, au despotisme renaissant les forces spirituelles des nations protestantes, l'esprit du Nord à l'esprit du Midi.

Quelques années plus tard, elle dévoile dans V Allemagne aux regards des Français les richesses tout intérieures de la pensée, montre dans Kant, dans Schiller, le triomphe de la personnalité, et proclame en ce livre, que Napoléon essaya d'anéantir, l'indépendance de l'âme en face de la force matérielle.

Mais la liberté ne va pas sans responsabilité : plus on est pénétré de la dignité humaine, plus aussi sont sérieux les devoirs qui en découlent. M™^ de Staël, très protestante encore en ceci, a un sentiment profond, presque tragique, de la responsabilité de l'individu, et, par suite, de la destinée de l'homme. Elle est bien de notre pays et de la religion de Calvin -par cette conception sérieuse de la vie et par sa constante préoccupation du point de vue moral. Nous touchons ici à un point délicat, mais fort important, et il faut y toucher si l'on veut comprendre ce qu'est la Suisse française et ce que M'"^ de Staël tient de ce pays. Les prédicateurs genevois n'avaient pas inutilement prêché, pendant une longue suite d'années, la misère de l'homme, son impuissance à faire le bien et la condamnation qui l'attend : le sentiment du péché, — un mot peu littéraire, mais très courant chez nous — ce sentiment, avec la crainte de la mort, que suit un jugement redoutable, pèse sur les consciences. Car le protestantisme est surtout la religion de la conscience ; c'est à elle seule qu'il en veut. On l'a accusé de rendre l'homme chagrin : il eût suffi de dire qu'il imprime à la vie un certain caractère de gravité, en persuadant à l'homme que l'existence terrestre n'est pas une partie de plaisir, mais un voyage qui peut aboutir au salut ou à la catastrophe, et qu'il importe de penser toujours à l'issue de cette vie ; chacun ne peut s'en remettre qu'à lui-même et à la grâce de Dieu; pas de confessionnal où puiser la sécurité, pas de prêtre qui donne l'absolution : tout homme est face à face avec sa conscience.

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Nous avons trouvé la profonde empreinte de ces sentiments chez Rousseau, qui représenta la réaction contre l'incrédulité frivole et fut plus que personne en proie à sa conscience. « N'est-ce pas en vue de l'apaiser ou de la venger, dit Vinet, qu'il avait écrit ses Confessions ? Cette préoccupation de sa valeur morale, ce soin d'établir la balance entre ses vertus et ses vices, cette évocation anticipée du juge suprême, ne sont-ils pas des symptômes de ce trouble intérieur ? »

M™« de Staël, dans un des plus beaux chapitres de son livre de la Littérature, le chapitre sur Shakespeare, semble comme obsédée par la pensée de la mort, de l'avenir mystérieux et terrible qui la suit. Ce problème hantait son génie; sans cesse elle y revient, surtout dans ses romans, et dans V Allemagne elle s'écrie : « L'anxiété du malheur fait douter que le repos soit dans la tombe, et le désespoir est pour les athées même comme une révélation ténébreuse de l'éternité des peines. » C'est ainsi qu'à ses yeux la mélancolie put être un signe de supériorité : « Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée ... La mélancolie est la véritable inspiration du talent. » On comprend qu'elle préférât les littératures du Nord à celles du Midi : elle a poussé envers celles-ci le dédain jusqu'à l'injustice; elle trouvait dans celles-là cet individualisme qui se replie sur lui-même, qui médite et qui rêve, qui sonde d'un regard inquiet sa conscience, interroge en tremblant sa destinée, puis s'épanche en une poésie toute personnelle, élégiaque ou lyrique. Un de nos écrivains, à qui nous faisons plus d'un emprunt, M. J. Hornung, a essayé de montrer dans Delphine la lutte entre l'élément catholique ou chevaleresque et l'élément libéral ou protestant; Corinne serait « l'élégie du monde roman » et résumerait « toute la poésie des nationalités tombées ; » ou, pour parler avec Vinet, Corinne représente le principe esthétique et Oswald le prin-

cipe moral. Laissons les commentaires subtils : ce qui est sûr, c'est que M"»^ de Staël a vu le rajeunissement de la poésie et des lettres dans un retour aux sentiments individuels, au subjectivisme, si j'ose employer ce mot un peu lourd, ou, pour parler français, dans une résurrection de l'énergie morale.

Avec une conception aussi haute, la littérature ne saurait être un jeu, un passe-temps ou un simple exercice d'art. M"»^ de Staël a « les yeux tournés en dedans, » son génie n'a rien de plastique, elle n'attache de prix qu'à la pensée; la littérature à idées, comme l'a si bien marqué M. Faguet, — voilà son domaine; l'art pur lui est étranger et comme inférieur : « Le sentiment de l'art lui manque, écrivait Bonstetten, et le beau qui n'est pas esprit et éloquence n'existe pas pour elle. « Le dilettantisme, la fantaisie pure, lui semblent indignes d'attention; le but moral est tout : la littérature doit servir au perfectionnement de l'âme. On n'écrit pas pour s'amuser, on écrit pour persuader, pour agir ; le livre est pour elle un moyen d'action. Non seulement le livre, mais la parole et la conversation : lorsqu'elle cause, elle cherche moins à charmer ceux qu'elle suspend à ses lèvres merveilleusement éloquentes, qu'à agiter et répandre des idées, à instruire, à convaincre ; elle plaide ou elle enseigne. Elle est une moraliste passionnée.

Et cela encore est de notre pays. On trouve dans les amusantes lettres du chevalier de Boufflers, qui, sous la forme la plus folâtre, renferment tant d'aperçus fins et justes, un mot frappant sur les Suisses français : « Le peuple suisse et le peuple français ressemblent à deux jardiniers, dont l'un cultive des choux et l'autre des fleurs. » Cela est vrai surtout des écrivains des deux peuples. S'il est une espèce d'homme inconnue en Suisse avant notre siècle, c'est l'homme de lettres, c'est-à-dire celui qui fait uniquement profession et métier de produire des livres, qui écrit par simple vocation, sans autre fonction sociale, et

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cultive « des fleurs » pour son agrément et celui du public. Nos écrivains cultivent « des choux, » en ce sens que leur littérature n'est pas à elle-même son propre but, mais un moyen, une arme ou un outil. Il en est bien peu, parmi les auteurs dont nous avons parlé dans cette histoire, qui n'aient écrit en vue d'un résultat particulier, à qui l'intérêt du moment, le souci de la chose publique, ou quelque cause à défendre, ou quelque vérité à enseigner, n'aient mis la plume à la main. Notre littérature est essentiellement didactique et militante. Jean- Jacques est le grand lutteur ; M™® de Staël la grande et noble institutrice. Otez à celle-ci sa conviction, ses croyances : elle cesse d'écrire; elle n'écrira pas même de romans ; elle est auteur parce qu'elle a des idées à défendre ou à répandre. C'est un besoin de son esprit de rayonner sur les hommes, de les instruire et de les éclairer ; elle s'intéresse au monde moral, à la vie humaine, à la vie sociale, à tout ce qui est action de l'homme sur l'homme.

C'est encore le chevalier de Boufïlers qui remarque qu'en Suisse tout étranger est bien reçu : « Il suffît d'être homme, dit-il ; l'humanité est pour ce bon peuple-ci tout ce que la parenté serait pour un autre. » Ce mot ne s'appliquet-il pas à merveille au génie humain et cordial de M"* de Staël ? Elle fut cosmopolite au sens le plus haut du mot, comme on l'est souvent à Genève, « la ville des neutralisations ethnographiques,» disait Amiel. Si française de cœur, elle eut une chaude sympathie pour les autres nations et une admirable aptitude à les comprendre. La « patrie de son âme, » c'était la société des hommes distingués de tous les pays ; un des plus vifs besoins de son cœur fut de servir d'interprète entre les génies des races diverses. M"^ de Charrière l'appelait ironiquement V ambassadrice ; ce sobriquet malicieux est aussi un titre d'honneur : M™« de Staël a représenté glorieusement la France dans toutes les capitales où son exil l'a conduite, à Weimar comme à

Rome, à Pétersbourg comme à Londres, à Vienne comme à Berlin. En retour, elle a cherché à révéler à la France tous les peuples civilisés ; elle a chanté l'Italie, elle a expliqué l'Allemagne, elle a entrevu pour la nation russe un riche et brillant avenir. Elle a établi une communication spirituelle entre les nations étrangères et la France, elle a tenté de réconcilier le Nord et le Midi, la civilisation latine avec la civilisation germanique. Et, en ce faisant, elle a été profondément moderne; rapprocher les membres de la famille humaine, n'est-ce pas à quoi tendent tous les progrès scientifiques ou moraux dont notre temps est épris ? Et, comme l'a dit encore M. Faguet, lorsque M™® de Staël s'écriait : « Désormais, il faut avoir l'esprit européen, » n'at-elle pas donné la devise du siècle qui commençait alors et qui va finir? Son génie a un caractère universel; or ce caractère est celui de Genève, la cité voisine de tous les pays, et celui de la Suisse française, si bien placée pour servir de point de rencontre au génie des races diverses. Le nom de M™® de Staël résume la mission de notre petit pays.

G. de Humboldt avait donc raison de dire : « Par le fond le plus intime de sa nature, M"« de Staël était étrangère à la manière de penser proprement française. » — Sans doute. Et pourtant, si primitivement genevoise qu'elle vienne de nous apparaître, M™« de Staël a reçu de la France juste ce qu'il lui fallait pour faire accepter ce qu'il y avait de suisse et d'exotique en elle. Une spirituelle étrangère, Frédérique Brun, avait fort bien démêlé ce qui faisait contraste en cette riche nature, « née française avec un caractère étranger, avec les goûts et les habitudes françaises, et les idées et les sentiments du Nord. » Marc Monnier l'a appelée, avec une heureuse concision, « une Genevoise épanouie par la France. » Son génie est nôtre par sa tendance didactique si prononcée ; mais la France lui a communiqué sa chaleur de générosité, sa force expansive

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en même temps que sa puissance d'attrait, son éloquence faite de passion et de grâce, l'irrésistible séduction de son universelle bienveillance, secret de ses plus nobles conquêtes. La gravité du fonds genevois primitif unie au charme et à la vivacité du génie français, — voilà M"^® de Staël.

Elle est genevoise encore par certains caractères de son style. Plusieurs critiques de son temps le lui ont reproché avec une insistance peu courtoise, mais évidemment très sincère. Il est sûr que M™^ de Staël, qui admirait avec excès le style de son père, n'est pas exempte d'une certaine phraséologie abstraite et sentimentale, — ce que Sainte-Beuve appelle si joliment le « léger nuage de Germanie. »

« A l'Académie, dit-il, lorsqu'on produit, à l'occasion d'un mot, les exemples tirés des principaux écrivains, il est rare que l'exemple emprunté à M"^'' de Staël ne soulève pas d'objections, et qu'une phrase d'elle passe couramment. On allègue tantôt le vague de l'expression, tantôt l'impropriété des termes ou le peu d'analogie des membres. A ce jeu de détail du dictionnaire, elle a rarement un atout ...»

On a cité en souriant le mot de Léonce à Delphine : « Aime-moi pour être adorée dans toutes les nuances de tes charmes. » M™« Necker eût pu écrire cela. En 1 802, le Journal des Débats reprochait précisément au livre d'où cette phrase singulière est tirée, d'être écrit en langue suisse et non en français de France ; et Fiévée trouvait que le style de Delphine ressemblait à une traduction d'allemand en français ^ M'»^ de Staël a dans son style tout ce que la pensée et le sentiment peuvent donner ; il lui manque ce que l'art y eût ajouté. Seule l'idée lui importe. De là le peu d'attention qu'elle accorde au paysage, à la nature extérieure, au phénomène, qui ne charme que les

1) Le Figai-o avait un jour, sur Edmond Scherer, un mot plus cruel encore et plus drôle : « On dirait du suisse traduit en belge. » — Voir, sur les critiques de M"» de Staël, rétude de M. Eugène Rambert (Lausanne, 1854).

yeux. A cet égard, elle n'a rien de son maître Rousseau. Quand elle décrit la nature, c'est pour y chercher quelque symbole d'un fait d'ordre moral. Le Vésuve, remarque Rambert, lui apparaît comme une montagne réprouvée, « condamnée à ne plus sentir le souffle bienfaisant de son créateur. » Combien Chateaubriand est , au contraire , attentif au monde extérieur et s'attarde volontiers à la surface des réalités! Unissez le spiritualisme de M™® de Staël et le pittoresque de Chateaubriand, vous avez deux faces essentielles du romantisme.

« Ce que le séjour de Ferney fut pour Voltaire, celui de Coppet l'est pour M"'^ de Staël, mais avec plus d'auréole poétique, » a dit Sainte-Beuve. On a souvent décrit le cercle brillant dont -elle fut la reine, cette résidence princièrc où affluaient les hôtes étrangers et des amis de tous les pays, ces conversations dont M™^ de Staël était l'âme toujours vibrante et inspirée. Le célèbre géographe Karl Ritter a décrit Corinne dans une de ces heures inoubliables : « Jamais dans le cours de ma vie je n'ai ressenti un tel ébranlement nerveux; j'en avais des crampes jusqu'au bout des doigts. » Dans ces réunions de Coppet, que Stendhal appelait « les Etats généraux de l'opinion européenne, » plusieurs Suisses tenaient un rang distingué. Il suffit de rappeler les noms de Sismondi, qui débutait dans les lettres, de Bonstetten, le causeur d'une séduisante originalité, de Jean de Muller, avec son érudition prodigieuse, de Benjamin Constant, paradoxal et mordant, de M™« Necker de Saussure, dont le souvenir ne saurait être séparé de celui de M™^ de Staël et qui a su porter si bien le poids de deux noms glorieux. On cherche à se représen-

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ter un tel assemblage d'esprits éminents, électrisés par la parole de Corinne. Sismondi, nature plus solide que primesautière, en était un peu ahuri ; Bonstetten lui-même, esprit bien plus vif, avouait «qu'il y avait de quoi mourir de fatigue, et qu'après cela une personne disant des lieux communs faisait plaisir à rencontrer. » Il écrit: « Je reviens avec Muller de Coppet, et je me sens abêti, fatigué d'une débauche d'intelligence. Il se dépense plus d'esprit à Coppet en un jour que dans maint pays en un an .. . Le bon Sismondi est complètement abasourdi; il m'avouait hier que tout lui semblait maintenant d'une crasse ignorance ; je dus le consoler. » Et Bonstetten ajoutait, en parlant de son illustre amie : « Le monde est trop petit pour son âme de feu. »

Après Sainte-Beuve, après le duc de Broglie, après de Barante, il ne nous resterait rien à dire sur la société de Coppet, si nous n'avions sous la main des pages inédites qui s'y rapportent et qui nous permettront d'ajouter quelques traits à un tableau tracé par des maîtres. Un Neuchâtelois de mérite, nommé Gaudot, homme du monde, passionné de conversation et de lecture, avait trouvé accès auprès de M™® de Staël. Elle goûtait son esprit cultivé et original, et lui adressait de petits billets qui montrent le prix qu'elle attachait à son jugement. En 1809, elle lui exprime le désir de lui soumettre quelques fragments de V Allemagne : « Vous êtes, lui dit-elle, un esprit sur la frontière des deux pays et votre jugement me servira pour deux nations. » Elle indique à son ami neuchâtelois, d'une façon caractéristique, le sentiment auquel elle a obéi en écrivant Corinne et V Allemagne ; «Il y a deux nations hors de mode en Europe, les Italiens et les Allemands; j'ai entrepris de leur rendre la réputation de sincérité et d'esprit ; je ne sais si j'y parviendrai. »

Gaudot lui-même, dans des lettres à sa sœur, décrit ce qu'on appelait à Coppet « la dispersion générale des peu-

pies, » c'est-à-dire la fin de la belle saison et le départ des hôtes. Il écrit de Genève, où il était en séjour :

« J'irai passer les derniers jours à Coppet pour assister à la dissolution du corps social ; c'est la dispersion de la tour de Babel. M™" de Staël, Schlegel, Albert et Albertine, vont à Vienne ; M'"* Récamier, M""^ de Dalmacy, sa cousine, et M. de Sabran vont à Paris ; M. Constant et Auguste de Staël y vont aussi, mais par une autre route ; M, Middleton va en Italie ; les Genevois restent ici, et moi je pars dans le même temps pour le coin de mon feu ... Je ne parle pas de trente ou quarante passants, hommes et femmes ; ce sont des météores qui n'ont pas été en rapport avec le système . . .

« On imaginerait difficilement la quantité et la finesse de petites tracasseries qui ont été produites par cette longue vie de château. M"^ de Staël et M™® Eécamier, ou M""*" Récamier et M""® de Staël, comme on voudra, sont les deux pôles autour desquels le mouvement tourne, et l'une et l'autre de ces deux femmes célèbres sont dans la situation la plus extraordinaire quant à leurs relations subsistantes, à leur cœur et à leur avenir. L'une et l'autre sont à une patte d'oie de chemin où il faut opter. Quoiqu'elles rient beaucoup toutes deux à table et au salon, toutes deux sont malheureuses, par des raisons opposées, qu'elles m'ont dites dans des moments d'abandon. »

Cette lettre date du moment même où Benjamin Constant cherchait, comme nous verrons plus loin, à rompre une chaîne devenue insupportable. Gaudot, vieux garçon touchant à la cinquantaine, recevait les confidences des deux dames, et surtout de la belle Juliette, qui était alors en coquetterie avec le prince Auguste de Prusse.

c( Elle touche sans éblouir, écrit Gaudot ; elle attire, elle retient, parce qu'elle parle peu et que ses mouvements sont rares et naturels. Le jeu de ses yeux est une chose très particulière. Ils sont ordinairement baissés, et elle les varie en les relevant, en les détournant et en les donnant en plein d'une manière infiniment séduisante. J'aime chez elle jusqu'à certains défauts, comme, par exemple, la plus jolie petite moustache du monde . . . Elle a tellement l'esprit de conduite, qu'elle plaît même aux femmes. On ne l'entend jamais tenir le dé de la conversation.

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encore moins trancher ou blâmer, mais quand elle parle de confiance, ce qui lui est déjà arrivé avec moi, elle a une intimité décente qui pénètre. Le premier jour, je ne lui ai dit que des bienséances ; le second, nous avons passé deux heures au piano, où elle m'a chanté tout ce que je lui ai demandé, et sur le balcon, à causer d'abord musique, et ensuite bonheur. Elle n'a jamais été heureuse, elle croit qu'elle ne le sera jamais. .. Ce que je lui ai dit là-dessus nous a véritablement liés. »

Rappelons, à propos du tête-à-tête sur le balcon, que ^jme Récamier aimait beaucoup ce genre d'intimité sentimentale. Le grave Sismondi écrivait, avec un dépit qui provenait peut-être de ce que cette femme charmante avait omis de l'attirer au balcon : « Elle entraine toujours son voisin dans un tête-à-tête à voix basse: elle a de petites minauderies qui me fatiguent, et son esprit, car elle en a, ne profite jamais au public. »

Gaudot raconte au long la représentation de Phèdre, à laquelle il vient d'assister. Il indique la distribution des rôles et caractérise le jeu des acteurs ; M. de Sabran faisait Hippolyte : « Figure excessivement ingrate, l'opposé le plus complet de l'héroïque ; la galanterie et la finesse françaises portées jusqu'à l'excès et à la grimace, au lieu du guerrier et du chasseur simple et sauvage, que Racine lui-même a mal saisi selon moi. » Théramène : Auguste de Staël, «l'air parfaitement vieux parce que sa figure est vieille. » Thésée était joué par M. de Frangins, dont la taille colossale convenait à un demi-dieu : « Il est si grand, dit notre reporter, qu'il touchait aux chapiteaux des colonnes et aux voûtes des palais de ce théâtre en miniature, et qu'entouré d'acteurs remarquablement petits, on l'aurait, au premier coup d'œil, pris pour le maître d'une troupe de marionnettes. « Mais le spectateur ne peut assez exalter Aricie, qui n'était autre que M™® Récamier :

« C'est, dit-il, le triomphe de la nature sur l'art ; car comment se défendre de trouver bien un bel objet, que la douceur,

la simplicité, la modestie, la séduction, et une teinte légère de mélancolie, mettent dans tout son jour.. . Aussi lui sait-on gré — et moi autant que les autres — d'avancer ou de reculer d'un pas, de lever le bras, d'étendre la main, de remuer le doigt. »

Et Phèdre? — C'était le rôle préféré de M'«e de Staël, qui était en état d'y mettre, grâce à son expérience, une vérité singulière. Gauiot trouve qu'elle force sa voix dans les passages passionnés, et constate qu'elle joue remarquablement (( la scène de la jalousie. » Benjamin Constant en savait quelque chose . . .

On voit par ces fragments de lettres que Neuchâtel n'est point demeuré complètement en dehors du mouvement dont M'"^ de Staël a été le centre chez nous, et que le foyer de Coppet a projeté quelques rayons jusque sur nos rivages. Ces notes intimes d'un obscur visiteur de Coppet me semblent ajouter quelques traits au tableau déjà connu de cette vie brillante, qui avait, comme toute vie mondaine, ses tristes dessous et ses misères secrètes. Comment oublier, en effet, tout ce que des publications récentes nous ont appris ou confirmé avec une clarté brutale ? Gomment oublier qu'à côté de Phèdre, il se jouait au château un drame plus réel ? Le journal intime de Benjamin Constant nous en a révélé toutes les péripéties.

Ce journal, publié en 1 887 dans la Revue internationale, a rappelé vivement l'attention sur l'auteur d'Adolphe. Il était né en 1767, à Lausanne. C'est à peu près tout ce qu'il a de suisse et de vaudois. Issu d'une famille de réfugiés français, dont presque tous les hommes, depuis un siècle, avaient servi à l'étranger, élevé dès l'adolescence loin du pays natal, il n'a jamais montré d'attachement pour la Suisse française, et n'eut de patrie que celle de son choix,

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la France. Sa mère, douce et maladive, mourut en lui donnant le jour ; son père, d'un caractère ironique et timide, ne sut pas lui enseigner l'abandon confiant; Benjamin fut soumis à une éducation à la fois sévère et mondaine, qui desséchait son cœur. Son scepticisme précoce avait tellement frappé son entourage, qu'un habile mystificateur a pu faire accepter comme authentique une lettre de Benjamin enfant, où il se peint, à douze ans, déjà dépouillé d'illusions et jetant une pièce d'or sur une table de jeu. Il passa deux années dans une université d'Allemagne, où il fit maintes sottises, séjourna à Paris, où il rencontra, comme nous l'avons vu. M™® de Charrière. Nous avons raconté son séjour auprès d'elle : il est alors ce qu'il sera toute sa vie, « Constant l'inconstant, » c'est-à-dire une âme mobile, insaisissable, avec des grâces d'enfant gâté et des accès de sincérité qui désarment : « Aimez-moi malgré mes folies, disait-il à son amie de Colombier; je suis un bon diable au fond ...» Et dans son journal il s'écrie : « Ce qui m'a toujours fait du tort, ce sont mes paroles. » En effet, il eut en tout temps la manie de se moquer de lui-même, fatale habitude, qui devint une seconde nature. Quand il est ému, il raille sa propre émotion pour empêcher les autres d'y croire. Le Benjamin sceptique lorgne en ricanant le Benjamin sensible et prend contre lui des précautions. Il note avec soin cette redoutable faculté de dédoublement : « Il y a en moi deux personnes, dont l'une observe l'autre... La meilleure qualité que le ciel m'ait donnée, c'est celle de m'amuser de moi-même. »... «Je m'amuse de tous les embarras où je me trouve comme si c'étaient ceux d'un autre... Je suis furieux, j'enrage, mais, au fond, tout cela m'est absolument égal. »

On comprend que les femmes aient trouvé un plaisir troublant à déchifi'rer cette énigme. Il affectait de les mépriser, ce qui est un assez bon moyen de se faire rechercher par elles ; au fond, il les adorait, et pouvait écrire, en

un jour de solitude : «Il n'y a rien de si bon, de si aimant et de si dévoué qu'une femme. »

Mais il était aussi prompt au dégoût qu'à l'enthousiasme, et il eut le malheur d'être aimé encore quand il n'aimait plus. Le terrible analyste, à qui n'échappe aucun des plus secrets mouvements de son cœur, les enregistre jour par jour, avec une clairvoyance ironique, jusqu'à ce qu'il confie à son journal des observations comme celle-ci :

« Elle ne se lasse jamais de causer ; elle voulait recommencer une explication à une heure du matin ... Je mourais de sommeil ... Je n'ai jamais vu une femme meilleure, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n'en ai jamais vu une qui ait des exigences plus continuelles sans s'en apercevoir, qui absorbe plus la vie de ce qui l'entoure, et qui, avec toutes ses qualités, ait une personnalité plus avouée. . . Quand elle se livre à sa fougue, c'est un fracas comme tous les orages et les tremblements de terre. C'est une enfant gâtée. Cela résume tout. »

La vie des deux amants devint à la longue une suite de récriminations amères. La crise éclate dans toute sa violence lorsque, en 1809, Benjamin, qui avait divorcé avec sa première femme, se propose d'épouser M""® Dutertre, née de Hardenberg, elle-même divorcée. La difficulté est de rompre avec M™« de Staël, qui le retient et l'enchaîne : c< Quelle furie ! écrit Benjamin dans son journal. Mon Dieu, délivrez-nous l'un de l'autre ! » Puis encore : « Mon Dieu, qu'elle m'ennuie!... Elle affirme qu'elle se tuera si je l'abandonne. Je n'en crois pas un mot... Je la regrette et je la hais. ..» Sur quoi il retourne à Goppet, en repart, renoue, rompt de nouveau. Et alors ont lieu des scènes inouïes comme celles qui nous sont révélées par les Lettres de Benjamin Constant à sa famille^ complément si instructif du journal ^. M"« Rosalie de Constant, cousine de Benjamin, nous raconte une de ces tempêtes de passion échevelée ; le malheureux a fui Coppet, s'est réfugié à Lausanne chez sa

1) Publiées par T. H. Menos. Paris, Savine, 1890.

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tante la comtesse de Nassau, où Corinne le poursuit :

« Benjamin commençait à se tranquilliser lorsque nous entendîmes des cris dans le bas de la maison. Il reconnaît sa voix. Mon premier mouvement fut de sortir de la chambre. Je sors, je la trouve à la renverse sur l'escalier, le balayant de ses cheveux épars et, de sa gorge nue, criant : « Où est-il ? Il faut que je le retrouve. » Je veux dire qu'il n'est pas ici, elle vient de le chercher en ville. Ma tante la relève, la mène dans votre chambre. Pendant ce temps, Benjamin frappe à la porte du salon. Il faut que je lui ouvre. Elle l'entend, accourt, se jette dans ses bras, puis retombe à terre en lui faisant des reproches sanglants. Je lui dis : «Mais quel droit avez- vous de le rendre malheureux, de tourmenter sa vie? » Alors elle m'accable des plus cruelles injures qu'elle peut imaginer. . . )>

La rupture définitive survient enfin ^

Une fois marié, Benjamin regrette naturellement le parti qu'il a pris : « Quelle peste que le mariage ! Pourquoi me suis-je remarié? Sotte situation! Sotte chaîne!... Je suis aussi occupé de M™® de Staël qu'il y a dix ans. Charlotte m'accable de sa bonté. » Bientôt une nouvelle étoile paraît dans son ciel orageux : il rencontre M"^® Récamier, qui n'avait fait aucune impression sur lui à Coppet et dont il croit maintenant s'éprendre. Elle se joue de lui, il se pique au jeu, moins par amour que par amour-propre, puis finit

1) Comme on sait, M""* de Staël contracta en 1812, à l'âge de quarante-cinq ans, un mariage secret avec un jeune officier de hussards, âgé do vingt-quatre ans, M. de Uocca, qui revenait de la guerre d'Espagne, où, grièvement blessé, il avait été recueilli et soigné par une belle Espagnole. Il rentrait à Genève, sa ville natale, précédé du bruit de sa romanesque aventure. Quelques excentricités de jeunesse et sa réputation de beauté achevaient de le mettre à la mode. Delphine voulut voir ce Léonce, et eut sujet de s'écrier :

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue,

Je reconnus Vénus à ses feux redoutables. . . Elle se fit épouser et vécut cinq ans avec M. de Roccâ. Celui-ci a laissé d'attachants Mémoires sur la guerre d'Espagne, que M. Gustave Revilliod a fait réimprimer en 1886. On y trouve une peinture très vivante de la résistance du peuple espagnol, qui réservait tant de mécomptes aux envahisseui's, et le récit de certains épisodes dramatiques, qui donnent à cette campagne son caractère particulier et dent la poésie s'est parfois emparée avec succès. Tel le siège de Saragosse : f Ils avaient fait do chaque demeure une forteresse séparée, et chaque couvent, chaque maison exigeait un assaut partiel. »

Le ville prise, on fit le siège des maisons, dit très exactement M. Coppée. — Selon M. Revilliod, M™' de Staël aurait eu une grande part à la composition de cet ouvrage; il renfermî certainement des pagea qui ne sont pas indignes de sa plume.

par abandonner la partie, et se trouve si ridicule qu'il est saisi d'un « inextinguible fou-rire. »

11 cherche dans les agitations de la vie publique d'autres émotions, un moyen de se fuir lui-même et de tromper son incurable ennui. En 1814, il se rallie à la monarchie constitutionnelle. Puis, sous l'inspiration de M"^'® Récamier, il écrit, au moment du retour de l'ile d'Elbe, le 19 mars 1815, son célèbre article contre Napoléon : « Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse ...» Sur quoi il note dans son journal : « Je fais un article pour les Débats, qui est ma condamnation. Si l'on me prend, peu importe. C'est le moment de me souvenir que la vie est ennuyeuse... Mon article a paru bien mal à propos, car on ne songe plus à se battre, tant la débâcle est complète. » En effet, le lendemain Napoléon est aux Tuileries. Constant est appelé auprès de lui et ne résiste pas à sa parole habile et puissante. Il est nommé conseiller d'Etat et prend part à la rédaction de VAde additionnel.

Sous la seconde Restauration, la carrière de chef d'opposition libérale s'ouvre devant lui : il fait de beaux discours et de beaux livres ; il joue un rôle marquant, sans conquérir jamais une autorité véritable; il obtient la popularité sans atteindre la considération. Sa conduite publique ne fut-elle pas, de son propre aveu, « un tissu de maladresses et de sottises?» C'est qu'avec des dons admirables, — vaste culture de l'esprit, haute intelligence, érudition étendue, profonde connaissance des hommes, — qui semblaient le prédestiner à gouverner les autres, il ne sut jamais se gouverner lui-même. Autant son intelligence est claire, froidement pénétrante, autant sa volonté est ondoyante, soumise aux moindres impressions du dehors, et sans cesse énervée par cette ironie corrosive qui détruit en lui la force d'agir.

l'empire 433

Durant ses quinze dernières années, sa fièvre se partage nuit et jour entre le jeu et la politique. Il sollicite un fauteuil à l'Académie : elle le lui refuse, et, pour aggraver son refus, lui préfère M. Viennet. On a dit que cet échec avait hâté sa fin; il mourut en 1830, « de l'ennui de n'être pas immortel. ^ »

M. Anatole France, dans des pages exquises auxquelles nous venons d'emprunter quelques traits, a dit de Constant : « Ce sont les femmes qui ont réglé ses opinions et ses actes, M^^ de Staël fut pendant dix ans sa conscience et sa lumière. » C'est surtout d'elle, en efi'et, qu'il procède comme penseur et comme publiciste. La préface de son livre sur la Religion respire ce spiritualisme, cet amour de la liberté que professait son illustre amie et qu'elle savait communiquer à ceux qui l'approchaient. M""® de Staël fut impuissante à rallumer en lui la flamme de l'enthousiasme et de l'espérance : cet élément de vie fait défaut à un livre d'ailleurs riche de science et d'éloquence. Benjamin l'avait commencé à Colombier, où nous avons vu qu'il en ébauchait des fragments sur des cartes à jouer, — ce qui ne prête pas un aspect très sérieux à l'entreprise. Il refit et retoucha l'ouvrage pendant des années : « Sa poudre, dit Sainte-Beuve, est restée trop longtemps en magasin ; elle est mouillée. » Il a lui-même plaisanté sans dignité sur les revirements d'opinion qu'il avait subis au cours de cette interminable gestation : il avait trois ou quatre mille faits à l'appui de sa thèse, qu'il faisait évoluer à volonté, selon le caprice du moment. La postérité l'a pris au mot et néglige son livre. Ne soyons cependant pas dupes de cette affectation de cynisme : il suffît de lire le journal intime pour y découvrir une sérieuse préoccupation des idées religieuses. A cet égard, Constant se distingue nettement des hommes du XVIII™« siècle. La partie historique de l'ouvrage, où il retrace l'évolution de l'idée

1) J. Bourdeau, Journal des Débats, 7 avril 1887.

religieuse à travers les âges et montre Dieu à l'état de devenir dans l'humanité, n'est point dépourvue d'intérêt, et le livre contient des pages de premier ordre, où le souffle d'un spiritualisme sincère a passé.

On n'a pas moins oublié ses écrits politiques, bien qu'ils aient été deux fois réimprimés. C'est là pourtant, dans ses brochures, dans ses discours et ses traités, qu'on trouvera le meilleur Benjamin Constant, je veux dire le plus sérieux et le plus convaincu; là aussi qu'on discernera le plus clairement ce qu'il peut devoir à son pays natal. Il a proclamé et formulé le premier la grande doctrine Hbérale suivant laquelle la liberté, en matière de religion, d'enseignement, de presse, d'industrie et de commerce, est l'universel remède social. 11 a résumé avec un tact politique très sûr, avec l'expérience qu'il avait acquise au Tribunat et à la Chambre des députés, les résultats des recherches sur la science constitutionnelle, qui ont occupé tant d'esprits éminents vers la fin du XVIII™« siècle et sous la Restauration. Il a fixé avec une remarquable précision une foule d'idées éparses et flottantes, il en a fait un corps de doctrine auquel son nom demeure attaché :

« Des garanties inviolables, des lois qui sauvegardent les intérêts légitimes et les droits de tous, et qui imposent le respect par leur équité même, des pouvoirs nettement définis, responsables, n'agissant que dans la sphère d'action qui leur est assignée par un pacte organique, la conscience libre, l'individu libre dans tous les actes qui ne nuisent point à autrui, voilà ce que veut Benjamin Constant, dans les Etats républicains aussi bien que dans les monarchies. » ^

Toute l'école libérale, sans oublier notre Vinet, procède de ce publiciste, « le plus grand des hommes distingués. » Sainte-Beuve, qui lui a décerné ce titre, a émis des doutes sur la sincérité de Constant; mais qu'on relise tant de pages sur la liberté de la presse, sur la liberté religieuse,

1) Cb. Louandre. Introduction aux Œuvres politiques.

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on y sentira une chaleur qui n'est point factice. On y trouvera en outre une langue précise et beaucoup plus brillante que ne le ferait attendre le jugement assez sévère de l'auteur des Lundis. Jl n'y a pas seulement dans ce style « une extrême clarté, beaucoup de rapidité, de finesse, et de l'élégance;» il y a un charme très attirant, que je ne trouve en aucun autre. Ce n'est ni le parler si alerte, mais un peu court, de Voltaire, ni la rhétorique sonore de Rousseau; la langue de Constant est à la fois sobre et riche, harmonieuse et simple, poétique sans emphase ; elle a ce que Vinet ne trouvait pas dans la prose « sans défauts » de Voltaire : le second plan, le lointain ; elle indique parfois plus qu'elle n'exprime, elle induit l'esprit à chercher au delà des mots.

Mais qui s'occupe encore du libéralisme et de son grand champion ? Benjamin Constant n'est plus, pour notre fin de siècle désabusé des belles doctrines, qu'une âme ondoyante et désemparée, qui nous a livré l'expression de sa souffrance morale dans le petit roman autobiographique à! Adolphe. Lorsqu'il parut, il n'eut aucun succès, parce qu'il ne fut pas compris. Byron trouvait ce caractère trop exceptionnel ; tant de sécheresse d'âme lui paraissait invraisemblable. Sainte-Beuve, il y a trente ans encore, décidait que « le héros de Benjamin Constant n'a pu arriver à être un type. » Mais voici que la génération désenchantée d'aujourd'hui a reconnu en Adolphe une figure familière, l'a élevé à la hauteur d'un type, et s'est plu à trouver dans sa confession douloureuse l'image fidèle de sa propre maladie. Cet éternel retour sur soi-même, oii Gœthe voyait le trait significatif des époques de décadence, cette sécheresse d'âme, cet ennui persistant sous la sensibilité apparente, ont charmé M. Maurice Barrés : « J'aime surtout Benjamin Constant, s'est-il écrié, parce qu'il vivait dans la poussière desséchante de ses idées, sans jamais respirer la nature, et qu'il mettait sa volupté à surveiller

ironiquement son âme si fine et si misérable. » Et le plus compétent des juges en cette matière, M. Paul Bourget, a marqué à son tour, en un langage moins paradoxal, ce qui prête au roman à! Adolphe un si frappant caractère d'actualité :

« J'y retrouve la douleur la plus moderne qui soit, la plus voisine de nous, celle de la lucidité dans l'égarement, et celle aussi de la solitude de l'âme. Je devine, à travers les phrases anatomiques de ce roman, la plainte d'un être supérieur et incomplet qui ne peut arriver à se faire connaître tout entier, ni par suite à se donner, — d'une créature fine et tourmentée chez qui les passages du sentiment sont à la fois trop rapides, trop brûlants et trop conscients. J'y aperçois le martyr d'une faculté qui fait à l'heure présente tant de victimes parmi les plus distingués de nos contemporains : l'esprit d'analyse. » ^

Ainsi donc, dans l'espace de cinquante ans, notre pays a donné aux lettres et à la pensée française Rousseau, M™« de Staël et Benjamin Constant. N'est-il pas curieux que la France, qui, à la fin du XVIlIn'e siècle, a renouvelé les conceptions politiques et sociales de l'Europe, ait au contraire reçu de l'étranger les éléments de sa résurrection littéraire? Le romantisme n'est pas né en France, il y a été importé, en bonne partie, il est vrai, par des Français revenus de loin : Bernardin de St-Pierre ne trouve sa veine que dans son voyage à l'Ile de France ; André Chénier est un demi-grec ; Chateaubriand ne prend pleine conscience de son génie qu'après son séjour en Amérique, d'où il revient l'imagination enrichie de visions merveilleuses ; les frères de Maistre enfin sont des Savoyards qui ont passé par la Russie ... La part de la Suisse est belle dans la révolution littéraire de la France. Nous verrons bientôt comment notre littérature locale a subi en retour l'action du romantisme français. Mais pour le moment, ce qui nous importe, c'est la Restauration genevoise et le mouvement très actif dont elle fut le signal.

1) Benjamin Constant, dans le Livre du Centenaire du Journal des Débats.

Genève suisse. — La société genevoise. — Pyrame de Candolle. — Sismondi. — Bonstetten. — M™® Necker de Saussure. — Rodolphe Tœpffer. — Poètes genevois : classiques et romantiques. — Les chansonniers : Chaponnière ; Gaudy-Lefort. — Petit -Senn et ses amis : Gallois, Didier, Gide, Blanvalet. — Albert Richard. — Le Réveil à Genève : Gaussen, Merle d'Aubigné, etc.

Genève était française depuis plus de quinze ans, lorsque, le 30 décembre 1813, un détachement de l'armée alliée se présenta aux portes de la ville et y pénétra sans rencontrer de résistance. Le lendemain, dernier jour de l'an, fut aussi le dernier jour de la domination étrangère : trois anciens magistrats, Lullin, Des Arts et Pictet de Rochemont proclamèrent, avec quelques citoyens courageux, la résurrection de l'ancienne République de Genève et se constituèrent en gouvernement provisoire. Le chef-lieu du département du Léman redevint la ville et République de Genève, qui fut reçue comme vingt-deuxième canton dans la Confédération suisse ; les souverains alliés reconnurent cette existence nouvelle. Jamais peut-être un petit peuple rendu à lui-même et à ses destinées ne donna le spectacle d'une plus vive allégresse ^.

■ 1) Voir l'Histoire de la Restauration de la République, genevoise, de M. A. Rilliet, et le petit livre, tout vibrant d'émotion patriotique, de M. Pictet de Sergy : Genève ressuscitée.

La première conséquence heureuse de cette restauration, fut la rentrée des exilés. On se souvient que les révolutions de Genève avaient dispersé dans le monde quelques-uns de ses plus dignes enfants. Leur exil ne fut certes pas sans fruit: cette rude, mais salutaire école trempa leurs caractères, enrichit et forma leur esprit, élargit leur horizon, les mit en contact avec les hommes illustres de France ou d'Angleterre. Lorsque, après la chute de la domination française, ils reprirent le chemin de leur patrie, ils y rapportèrent tout ce qu'ils avaient accumulé d'expérience durant les mauvais jours. Nous connaissons déjà plusieurs d'entre eux : Etienne Dumont, l'ami de Mirabeau, qui représenta à Genève ce libérahsme optimiste et confiant puisé en Angleterre, causeur charmant, riche de souvenirs qu'il excellait à raconter ; sir Francis d'Ivernois, le libre publiciste, épris aussi de l'Angleterre et qui allait mettre au service de sa patrie une plume exercée et une forte expérience politique.

Les noms de plusieurs étrangers sont inséparables de l'histoire de Genève à cette brillante époque : le célèbre réfugié italien Rossi, qui pendant quinze années enseigna avec éclat à l'Académie, et fut reçu citoyen de Genève ; Cape d'Istria, le patriote grec qui sut éveiller pour son pays les chaudes sympathies que le nom d'Eynard, le philhellène, rappelle si éloquemment. Ils trouvaient à Genève une société d'élite, le professeur Marc- Auguste Pictet, qui avec son frère Pictet de Kochemont (le diplomate du congrès de Vienne), avait fondé en 1796 la Bibliothèque britannique, devenue plus tard la Bibliothèque universelle ^/Pictet- Diodati, ancien représentant de Genève à Paris, président de la Cour suprême ; LuUin de Ghàteauvieux, dont l'esprit modeste et brillant s'était formé dans la société de Coppet, auteur des Lettres sur V Italie et de cet ingénieux Manuscrit de

1) Voir, sur cet homme éminent, Biographie, travaux et correspondance diplomatique de C. Pictet de Rochemont, par Edmond Pictet. Genève, Georg, lo9z.

Sainte-Hélène, qu'on attribua à Benjamin Constant et même à M*""^ de Staël, et qui aimait « l'étude pour l'étude, » ainsi que l'en a loué Sainte-Beuve ^ ; Sismondi, le grave historien; Bonstetten, le plus français des Bernois; Bellot, le législateur genevois, âme lumineuse et sereine emprisonnée dans un corps infirme, — et vingt autres que nous devrions nommer. La haute société genevoise, au commencement du siècle, était la plus recherchée de l'Europe :

« Nulle part peut-être, dit l'auteur des Lundis^ on n'aurait trouvé réunis sur un aussi petit espace et dans des »;onditions de société plus favorables une aussi grande variété d'esprits, de talents et d'idées, une culture aussi diverse, aussi complète et aussi honorablement désintéressée, de toutes les branches de l'intelligence, un ensemble aussi supérieur, aussi éclairé, aussi paisiblement animé, aussi honnête. »

Dans ses Souvenirs, publiés en 1892, le baron de Barante, dont le père était préfet de l'Empire à Genève, traçait de cette ville une peinture qui trouve ici sa place naturelle :

« Genève ne ressemble en rien à une ville de province ; on n'y trouve pas cette imitation vulgaire et affectée des mœurs de Paris ; la société supérieure est formée de gens riches et bien élevés. Les voyages des étrangers à Genève et des Genevois à l'étranger les mêlent à l'aristocratie européenne et leur donnent de bonnes leçons, toujours convenables si elles ne sont pas toujours faciles. C'est un centre de lumière, de religion, de fortune. On y rencontre bon nombre d'hommes spirituels et instruits qui, au large et sur leur terrain, ont toute leur valeur et ne sont pas restreints et étouffés comme dans nos provinces françaises. »

Les femmes d'élite ne manquaient pas à cette société, où régnait M™® Necker de Saussure, où s'arrêtaient volontiers des étrangères de distinction; Bonstetten s'écriait avec ravissement : « Tout ce qui pense et écrit en Europe passe dans notre lanterne magique . . . Genève, c'est le monde dans une noix. » Une nouvelle Genève a commencé

1) Voir aussi la belle notice de J. Adeit, en tète des Mélanges d'histoire littéraire de G. Favre.

à vivre; elle sera, suivant l'expression de M. Pictet de Sergy, « digne de tout ce que son enfantement aura coûté aux générations antérieures. » Une noble émulation s'empare des esprits, se manifeste par des créations nombreuses et variées, philanthropiques et d'utilité générale. Les particuliers et l'Etat rivalisent de zèle et de généreux sacrifices.

Le centre de cette vie intellectuelle à la fois brillante et forte, ce fut Pyrame de CandoUe, un grand éveilleur d'esprits, un solliciteur puissant des plus nobles curiosités. Il était né à Genève, d'une famille originaire de Provence, en 1778, l'année même où Linné mourait. Après avoir reçu les leçons de Saussure, il était allé chercher carrière à Paris, où il passa dix ans dans la société de Laplace, de Cuvier, de Berthollet, de Thénard, de Humboldt, de Gay- Lussac, d'Arago, et où il publia sa Flore française. A Monipellier, où il occupe ensuite une chaire, il donne au monde savant sa Théorie élémentaire de la botanique, remarquable par la clarté et la vivacité de l'exposition. 11 rentre à Genève en 1816, et y déploie une activité qui a laissé des monuments durables. Homme du monde autant qu'homme de science, il fait de sa maison le rendez-vous de tout ce que sa ville natale contient de personnages éminents. Il donne des cours qui attirent des foules d'auditeurs... et même d'auditrices, — car il traite les sujets les plus ardus avec cette lucidité, cette grâce de parole qui font de l'étude un plaisir.

C'est le moment où la ville s'enrichit de toute sorte d'institutions philanthropiques, où l'on crée les écoles lancastériennes, les caisses d'épargne, où l'on réforme le régime pénitentiaire, où un généreux citoyen, H.-L. Boissier, constitue le comité d'utilité publique. Candolle crée le jardin botanique et le musée d'histoire naturelle ; il fonde avec Dumont, Bellot, de la Rive, Pictet, la Société de lecture, qui devait rendre à Genève et à ses hôtes étrangers d'inestimables services. Il préside la Société des Arts,

inaugure, en 1826, le musée de peinture fondé par les demoiselles Rath. Elu trois fois par ses concitoyens presque unanimes au corps représentatif du pays, il aime à jouer un rôle de conciliateur. On trouve son nom mêlé à tout ce qui s'est fait de bon et de grand à Genève de 1816 à 1840.

Il est vrai qu'on lui a reproché de faire de la science pour la science, de la séparer trop du domaine religieux et moral et du domaine esthétique, de détourner la jeunesse des études littéraires, de la spéculation philosophique, en un mot de représenter la tendance utilitaire. Gela est possible; mais il lui reste l'honneur d'avoir popularisé la science à Genève, d'avoir su la faire aimer du grand public. Les dames étaient ses disciples les plus enthousiastes, et l'on raconte qu'il s'en trouva plus de cent pour copier en huit jours mille dessins d'une flore du Mexique qu'on lui avait prêtée. Au premier appel, l'argent dont il avait besoin pour quelque création nouvelle affluait dans ses mains. Son enseignement était animé, réchauffé par un patriotisme ardent :

« Allez visiter les pays étrangers, disait à ses élèves cet illustre et laborieux citoyen ; mais sachez en rapporter un cœur devenu plus genevois encore, par le sentiment plus éclairé de notre bonheur et de notre liberté. Faites tous vos efforts pour nous conserver, dès à présent et à l'avenir, cette sage liberté amie de l'ordre, de la justice et de la paix, dont nous jouissons aujourd'hui, et sans laquelle toutes les améliorations deviennent hasardeuses et problématiques. »

Lorsque Candolle mourut en 1841, son Prodromus demeurait inachevé; mais il laissait un continuateur digne de lui, son fils et son élève ^.

Dans le temps où ce savant célèbre renouvelait l'étude de la botanique et donnait à cette science un développe-

1) Alphonse de Candolle, mort en 1893, à Genève, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, s'est illustré à son tour dans sa science préférée et fut en quelque sorte le créateur de la géographie botanique. Il est l'auteur d'une remarquable Histoire de la science et des savants depuis deux siècles.

ment dont on n'avait jusqu'alors aucune idée, un autre Genevois, bientôt non moins illustre, devenait le rénovateur de la science historique. A en croire Gandolle luimême, « tous les hommes distingués ont eu des mères de mérite et d'esprit. » Tel fut assurément le cas de Sismondi : sa mère, qu'il adorait et qu'il eut le bonheur de conserver longtemps, fut son conseiller le plus sûr et le plus avisé.

La Révocation avait contraint la famille Simonde à se réfugier à Genève, où naquit, en 1773, Jean-Gharles- Léonard Simonde, qui plus tard eut la fantaisie, étonnante chez un homme sérieux, de se donner pour descendant de l'antique et noble famille Sismondi, de Pise. On raconte qu'à dix ans, il fondait avec ses camarades d'école une république idéale, où tout le monde serait « vertueux et heureux; 3) il en devait être le législateur. Cette jolie chimère ne sent-elle pas le voisinage de Rousseau ?

Sismondi, dont le père avait essuyé, par le malheur des temps, de graves revers de fortune, était entré dans une maison de commerce de Lyon ; la Révolution le força de revenir à Genève, où la Terreur commença bientôt à sévir aussi. Son père, jeté en prison, puis relâché, passa en Angleterre avec les siens, et, à la suite de nouvelles épreuves, se réfugia en Toscane, où son fils exploita le petit domaine de Val-Chiusa. Le séjour de Lyon, puis l'Angleterre et l'Halie apprirent beaucoup à Sismondi et le préparèrent à écrire ses Etudes sur la constitution des peuples libres et le Tableau de Vagriculture de Toscane; il étudia avec ardeur l'histoire et l'économie pohtique. Revenu à Genève, il fut en mesure de publier, en 1803, son Traité delà richesse commerciale^ puis, en 1807, les premiers volumes de son Histoire des républiques italiennes. C'est vers ce temps qu'il entretint avec Coppet les relations qui stimulèrent sa bonne et loyale nature, un peu défiante d'elle-même, et qui lui donnèrent conscience de sa force. Parmi les visiteurs du château, il fut certainement le plus étonné, le plus ébloui ;

nous l'avons même vu un peu abasourdi par cet ouragan d'esprit, de verve et de passion qui était M™« de Staël. Il fit avec elle le voyage d'Italie. Sa bonne mère l'avait mis doucement en garde contre Benjamin Constant : « Il est du nombre de ceux à qui il ne faut pas se livrer entière ment... Il n'a de sensibilité que celle des passions; il fait tout avec de l'esprit, il en a infiniment; mais ce qu'on appelle de l'âme, il n'en a point. » De même la digne femme, qui tenait la châtelaine de Goppet pour ce un enfant gâté de la nature et du monde, » avertissait « son Charles » partant pour l'Italie : « Prends garde !.. . Toujours et toujours ensemble, on se voit trop ; les défauts ne trouvent pas de coin pour se cacher. »

Grâce à l'amitié de M'^^ de Staël, il fut fort bien reçu à Paris, en 1813, et ce séjour au milieu des cercles les plus brillants fortifia l'instinctive sympathie qu'il ressentait déjà pour la France : «S'il faut aimer une nation, a-t-il écrit à son amie, M"»^ d'Albany, je ne vois pas laquelle on préférerait aux Français. » Il se trouvait de nouveau à Paris pendant les Cent-Jours, et, prenant au sérieux les velléités libérales de Napoléon au retour de l'île d'Elbe, écrivit dans le Moniteur des articles qui firent quelque sensation et donnèrent à César le désir de s'entretenir avec lui ^

En 1817, il avait achevé sou Histoire des républiques italiennes, où il proclamait le relèvement possible « d'un peuple aujourd'hui malheureux et dégradé; » il avait, de plus, donné au public son cours sur la Littérature du Midi de V Europe et contribué ainsi pour sa part, après M™« de Staël et sous son influence, à propager en France le goût des littératures étrangères. Il allait entreprendre une œuvre plus considérable encore : V Histoire des Français, qu'il conduisit jusqu'à la veille de la Révolution et dont il publia le vingt-neuvième volume l'année même de sa mort.

1) Voir, sur cette entrevue, les détails donnés par M. Saint-René-Taillandier dans la Revue des Deux-Mondes de janvier 1862, et par M. P. Villari dans la Revue historique de 1876, t. I.

Non moins curieux des problèmes actuels que des secrets du passé, Sismondi a marqué dans la science économique et s'y est fait une place à part en apportant dans ces études arides les préoccupations du moraliste et du philanthrope. Il fait constamment appel « aux meilleurs sentiments de l'homme pour l'homme. » Les partisans actuels de l'intervention régulatrice de l'Etat trouveraient sans peine dans ses ouvrages d'assez forts arguments à l'appui de leurs conceptions économiques. Libéral d'ailleurs en politique, mais hostile à la démocratie, il vit dans la souveraineté populaire mise à la base des institutions de son pays la ruine de l'ancienne Genève ; comme membre de la Constituante de 1841, il fit une opposition de principe à tous les changements proposés. 11 écrivait alors tristement : « C'est un bien petit Etat que le nôtre, ce n'est presque qu'un point dans l'espace ; cependant notre révolution est un grand événement dans l'histoire de la liberté ; c'est un triomphe pour les idées serviles, un démenti pour toutes les espérances des gens de bien. » — Il mourut l'année suivante, le 25 juin 1842.

Quelqu'un a appelé Sismondi « une âme forte et une tête saine. » Un haut bon sens et une honnêteté impeccable, voilà en effet les deux traits qui distinguent ses ouvrages. 11 a été proclamé l'historien le plus moral de notre époque, parce qu'il applique l'idée morale à l'étude historique des sociétés. Ce qu'il cherche dans l'histoire, c'est l'intérêt humain; ce qu'il rêve, c'est le perfectionnement de l'homme par la liberté ; ce qui le touche, c'est le sort des peuples, et non les intrigues de cour et les vicissitudes des dynasties. Celles-ci ne l'intéressent que par leur influence sur la condition des peuples. Il est sans pitié pour les gouvernements qui n'existent que pour eux-mêmes : « Un ami de l'humanité, dit-il, doit aborder l'étude de l'histoire avec cette espèce de fermeté que celui qui veut soulager son semblable apporte à l'étude de la médecine ou de la chi-

rurgie. » Le point de vue d'utilité morale prime donc tout à ses yeux, et si l'histoire ne donnait pas des leçons, elle ne vaudrait pas la peine d'être étudiée. Sismondi est moins un savant curieux qu'un austère justicier : « Depuis Tacite, a dit un écrivain suisse, Charles Monnard, je ne sache pas d'histoire d'où sortent des leçons plus graves données avec plus d'autorité ... Il imprime la même flétrissure à l'ennemi de la liberté de tous, qu'il s'appelle duc ou sénat ou peuple. » C'est ainsi qu'il appelle le glorieux siècle d'Auguste « l'époque fatale de l'avilissement de l'espèce humaine. »

Il me semble que nous retrouvons le Genevois dans cette conception strictement morale, didactique, on peut presque dire religieuse de l'histoire. Son Histoire des Français a voulu être, suivant sa propre déclaration, « un tableau moral, où la nation française pourra toujours reconnaître quels fruits amers a portés le vice, quels fruits excellents a portés la vertu. » Peut-être y a-t-il aussi du Genevois dans une certaine dépréoccupation de l'art, qu'on a justement reprochée à Sismondi. Si ce lucide esprit excelle à disposer les diverses parties du sujet, s'il expose les faits avec une sûre méthode, en revanche il semble dédaigner trop les grâces de la forme. Or, la vérité a besoin, non seulement d'être dite, mais d'être bien dite : le soin des nuances, l'harmonie de la phrase, .le charme enfin, ne sauraient lui nuire. Sismondi a un style quelconque, simple, clair, mais gris, terne, parfois diffus : il manque d'art, en un mot, et c'est dommage, car c'est un mariage fécond que celui de l'art et de la vérité.

Aussi notre historien n'est-il plus guère lu; mais il est resté une source abondante et sûre, à laquelle ont puisé, parfois plus qu'ils ne l'ont avoué, ceux qui sont venus après lui. Il ne faut pas oublier que lorsqu'il fit paraître ses Eéjmhliques italiennes et les premiers volumes de l'Histoire des Français, Thiers, Guizot, Michelet, Mignet n'avaient pas

446 CHAPITRE xri

encore donné leurs premiers travaux : avant tous, il entreprit d'écrire, avec une sincérité absolue, les annales complètes d'un peuple qu'il sut aimer du fond du cœur sans le flatter jamais. « Si j'avais, dit Sainte-Beuve, à conseiller à une jeune personne sérieuse, à une lectrice douée de patience, un livre d'histoire de France qui ne faussât en rien les idées, et oii aucun système artificiel ne masquât les faits, ce serait encore Sismondi que je conseillerais de préférence à tout autre. »

Sous le même toit que Sismondi, habitait à Genève un de ses plus chers amis, qui avait un quart de siècle de plus que le grave historien, mais qui le taquinait souvent et le désolait par ses espiègleries et ses pétulances. C'était Bonstetten ^ Peut-être aurions-nous dû nous arrêter plus tôt devant cette figure déjà entrevue quelquefois. Mais vraiment l'on peut hésiter sur l'époque à laquelle Bonstetten se rattache, puisqu'il est à la fois l'homme de deux siècles, qu'il a connu Voltaire à Ferney, M™« de Charrière à Colombier et qu'il a pris plaisir à entendre, dans sa verte vieillesse, le son du cor d'Hernani. Destinée singulière que celle de cet homme heureusement né, qui n'a jamais connu le poids de l'âge et pour qui chaque année semblait un rajeunissement.

Né en 1745, à Berne, d'une des plus illustres familles de la Suisse, il avait étudié un peu au gré de sa fantaisie, sans discipline et sans contrainte. A Genève, où il séjourne adolescent, il subit profondément l'influence de Rousseau, visite le vieil Abauzit, va chez Voltaire, qu'il juge très librement, puis rencontre Charles Bonnet, qui « s'empara de son âme tout entière » et entreprit de discipliner sa pensée. De ses premières impressions religieuses assez vives, il lui restait un point fixe, la foi à l'immortalité de

1) Voir à son sujet rétude très complète d'Aimé Steinlen (Lausanne, 1860.) Voir aussi les lettres inédites de Bonstetten à son ami Stapfer, que nous avons publiées dans la Bibliothèque universelle de novembre 1893.

l'âme, qui demeura la base de ses croyances. A ce moment décisif de son développement, son père le rappela à Berne. Ce fut pour le jeune honmie un coup très sensible : il n'aimait point sa ville natale, où il ne trouvait nul écho, nul stimulant. Il écrivait à son ami, le fils d'Albert de Haller :

« On fait ici ce que l'on fait toujours. L'on dort, l'on déjeune, l'on bâille, l'on traîne son existence, l'on fait la digestion. Et puis l'on dîne, et puis l'on s'habille, et puis l'on se quarre dans les arcades, et l'on se dit : ce Je suis charmant et spirituel, car les « lettres de mon nom ont une combinaison qui me rend capable de (c gouverner et d'être la lumière de deux cent mille personnes. » Et puis l'on aborde une jolie taille enveloppée décemment dans un manteau de pelisse; et puis l'on court dans une assemblée où l'on fait la roue autour dune douzaine de tourterelles ; l'on a l'air de dire quelque chose et l'on accouche avec effort d'une bêtise ; puis l'on goûte, et se trouvant au bout de son esprit, l'on s'amuse avec des petits morceaux de carton peints ; et puis l'on rit, et puis l'on se sépare avec faste et ennui; et puis l'on soupe, et puis l'on se couche content ; car enfin l'on a été charmant. »

N'est-ce pas l'occasion de remarquer que les deux meilleurs écrivains français de Berne, Murait et Bonstetten, n'ont pu s'y acclimater et ont renoncé à y vivre ? — Bonstetten tomba dans une mélancolie dont il ne guérit ni à Leyde, où il alla fréquenter l'Université, ni en Angleterre, où il se lia intimement avec le poète Gray. Le séjour de Paris lui rendit un peu d'équilibre. De retour en Suisse, il chercha le mouvement et la vie, que Berne ne lui offrait pas, dans les réunions de cette Société helvétique où nous avons vu se rendre Bridel. Il y rencontra un jeune homme de vingt ans, vers qui il se sentit attiré dès les premières paroles échangées : c'était Jean de Mûller. L'influence de Bonstetten sur notre historien national fut décisive ; il le poussa dans sa « magnanime entreprise » de toute la force de sa clairvoyante amitié.

Après un voyage en Italie, Bonstetten se résigna à entrer dans la politique bernoise; il apportait au Conseil des

Deux-Cents des idées qui n'étaient guère de mise à Berne ; aussi conserva-t-il ^toujours parmi les patriciens la réputation d'un esprit original et aventureux. Il avait simplement le sens très profond de l'égalité et envisageait comme un devoir de «racheter par un mérite supérieur l'injustice d'un rang supérieur. » Nommé successivement bailli du Gessenay, puis bailli de Nyon, s'il ne montra pas de grandes qualités administratives et politiques, il réussit du moins à se faire chérir de la population vaudoise ; pour un bailli, c'était beaucoup. Il eut à Nyon, comme aussi dans sa campagne de Valleyres, sa petite cour, moins brillante que celle de Voltaire à Ferney, moins nombreuse que celle de Bonnet à Genthod, mais formée de l'agréable société des châteaux d'alentour et d'amis chers à son cœur : le poète allemand Matthison, Frédérique Brun, danoise très distinguée, Sophie Laroche, amie de Wieland et de Goethe, Reverdil, ancien précepteur et conseiller du roi de Danemark.

Bonstetten reçut cordialement les émigrés français. Il n'était cependant pas un sectateur du passé et laissa ses administrés préluder à une révolution qui d'avance rencontrait en lui quelque sympathie; en 1791, on célébra pendant dix jours au château de Nyon l'anniversaire de la prise de la Bastille, et les convives émoustillés offrirent des couronnes de fleurs au bailli. Berne se fâcha, le bailli quitta la place. Il fut mis, quelques années plus tard, à la tête des bailliages italiens et chercha vainement à soulager les maux créés dans ces belles et malheureuses contrées par l'administration déplorable des treize cantons. Il en avait assez vu pour ne pas se fatiguer à défendre le régime aristocratique lorsque vint la révolution de 1798, Durant cette triste époque, il s'en alla vivre en Danemark, auprès de son amie Frédérique Brun.

Le voilà arrivé à l'âge de cinquante ans : sa vraie vie va commencer. En 1803, il se fixa à Genève, «la mieux

située des hôtelleries pour un citoyen du monde. » Il adorait ce séjour, malgré ses boutades contre les Genevois, dont il disait : « Ils recommanderaient le diable, s'il était de Genève. » Il devint alors un des hôtes les plus assidus de Coppet et trouva en M™« de Staël un juge éclairé de ses écrits, qu'elle l'engagea à donner au public. Il passa toute la fin de sa vie à Genève, dans la société des Pictet, des Sismondi, des Candolle, des Lullin, des de la Rive, auxquels se mêlaient des hôtes étrangers et de nobles dames du Nord. Adoré du monde, surtout des femmes, qu'il charmait par le tour poétique de son esprit, correspondant avec l'historien et romancier Zschokke, l'ami de sa vieillesse, écrivant ses Souvenirs, vivant sans fièvre de cette vie active et douce de l'intelligence, qui est moins une fatigue qu'un repos, il conserva jusqu'au bout une étonnante élasticité de l'âme : « Ma vieillesse, disait-il, est le Grindelwald de la vie humaine, où de charmantes fleurs s'épanouissent à côté des glaciers. » Il parvint à l'âge de quatre-vingt-sept ans sans avoir éprouvé d'autre sensation que celle d'un bien-être croissant et du bonheur de vivre. Bonstetten est, après Murait, le représentant le plus parfait de la Berne francisée du XyiII™» siècle. Notre langue était devenue dans cette ville la langue de la classe patricienne; les enfants recevaient une éducation toute française. Nous avons surpris la trace de cette culture dans les écrits de Lerber et de Sinner. Nous aurions pu ajouter à ces noms celui de May, bailli de Romainmôtiers, auteur d'une Histoire militaire des Suisses, et celui d'une amie de Rousseau, Julie Bondeh, dont le salon fut pendant plusieurs années le centre d'une vie littéraire assez active. Sainte-Beuve a fait, à propos des écrivains français de la Suisse allemande, cette remarque très fine et très juste : (( Il est plus aisé à un Suisse homme d'esprit, de la partie allemande, tel que Besenval, Bonstetten, Meister ou M. de Murait, de prendre, quand il s'y met, le tour français tout

net en écrivant, qu'à des Genevois déjà français de langage, mais qui ont leur forme à eux et leur pli.contracté dès l'enfance, » Ajoutons, en ce qui concerne Bonstetten, que sa langue de nourrice avait été le français, tandis que l'allemand était pour lui une langue apprise et qu'il dut réapprendre lorsqu'il voulut l'écrire. Il y parvint si bien qu'il écrivit avec la même aisance dans les deux langues. Il participe de l'une et de l'autre race, et se trouve ainsi merveilleusement disposé pour les comprendre et pénétrer leur génie.

Et telle est bien la fonction littéraire qui nous échoit à nous Suisses; la nature nous ayant placés, au centre de l'Europe, entre ceux qui tiennent les premiers rôles sur ce grand théâtre, le nôtre consiste à les observer et à les juger. Du haut de notre balcon, nous assistons aux luttes pacifiques ou sanglantes de nos voisins, nous les considérons avec indépendance, parfois nous cherchons à concilier les extrêmes opposés, à dissiper les malentendus, à expliquer les uns aux autres ceux qui se méconnaissent. C'est pourquoi nous sommes le pays des congrès, le terrain neutre des expériences paisibles; et c'est pourquoi plusieurs de nos écrivains ont appHqué leur bon sens, leur pénétration, quelquefois leur génie, à comparer les peuples voisins et à établir entre eux des relations d'estime : il suffit de rappeler un nom, celui de M™« de Staël. J'y joindrai celui d'Amiel, qui rêvait de laisser mieux que son Journal intime^ — un grand ouvrage, où il eût résumé sa science et sa pensée et qui eût répondu à ce que les Allemands appelleraient Vœlkerpstjchologie : Psychologie des peuples. Nous avons vu Murait comparer Anglais et Français : Bonstetten, à son tour, compare V Homme du Nord et V Homme du Midi.

C'est là le titre de son meilleur ouvrage. Je ne parle pas de ses écrits de pure philosophie, les Recherches sur l'Imagination, les Etudes sur l'homme, dont la valeur ne

LA RESTAURATION GENEVOISE 45i

répond pas tout à fait à ses ambitieux desseins, car il ne visait à rien moins qu'à créer une philosophie nouvelle. Ce n'est pas dans la spéculation, mais dans l'observation qu'il excelle. Dans V Homme du Nord et l'Homme du Midi, il marque, de ce « crayon fin, juste et léger » vanté par Sainte-Beuve, la diversité des deux caractères auxquels il a appliqué son attention. Il explique, par d'ingénieux développements, comment sous le ciel brumeux du Nord toutes les conditions naturelles de la vie tendent à mettre en jeu la prévoyance et la réflexion, comment tout sollicite l'homme à se replier sur lui-même, tandis que rien, dans le Midi, n'arrête les mouvements de l'imagination, que le sentiment «s'évapore en jouissances, » que tout convie l'homme à la vie en dehors, que « les religions, nées dans l'éclat du soleil, tendent toujours à l'adoration des objets extérieurs : d

« L'habitant du Midi est disposé à agir sans réfléchir, et l'habitant du Nord à réfléchir sans agir... Il faut prouver à l'homme du Nord ce qu'il faut faire sentir à l'homme du Midi. Le Français seul se trouve accessible à la fois au sentiment et à la raison. Il en résulte que les Français auront, mieux qu'une autre nation, l'esprit ouvert à toutes les vérités ; ils seront susceptibles de préjugés, mais leurs préjugés, sans racines, seront moins dangereux que chez l'homme à système ou chez l'homme à passions. »

Ce livre n'est qu'une causerie à bâtons rompus, c'est-àdire coupée en courts chapitres qu'un fil léger relie à peine : mais à chaque page, le crayon du lecteur souligne quelque fin aperçu, quelque ingénieuse remarque dont l'esprit est éclairé et charmé.

Avant cet ouvrage, qui date de 1824, Bonstetten avait publié son Voyage dam le Latium ou sur la scène des six derniers livres de V Enéide, paru en 1804, après sa seconde excursion en Italie. Est-ce un récit de voyage ? est-ce une dissertation littéraire ? Je ne sais. Il y a de tout dans ce livre écrit avec une poétique fantaisie, de tout, même de

sérieuses considérations d'économiste sur la condition misérable du pays, et des accents pleins de compassion à la vue de tant de misères. Mais l'auteur s'attache principalement à méditer V Enéide sur les lieux mêmes qui en sont le théâtre ; il montre à chaque pas l'exactitude des descriptions de Virgile, redresse les erreurs des philologues et des antiquaires. Les bons juges, tels que M. Desjardins et M. Gaston Boissier, ont rendu hommage à la précision de sa science, toujours revêtue d'agrément. C'est un peintre habile que Bonstetten ; sa touche facile et légère répand une grâce aimable, un coloris poétique sur tout ce qu'il décrit, et sa langue possède les qualités que l'étranger acquiert le plus rarement :

«II reste toujours, dit Sainte-Beuve, vif, rapide, naturel, un causeur qui trouve son expression, et qui ne la cherche jamais; en quoi il diffère du tout au tout des autres écrivains bernois, du respectable et savant Stapfer, par exemple, qui ne peut jamais désenchevêtrer sa phrase française... Bonstetten, lui, n'a rien de cette ambiguïté, de cette odieuse condition d'amphibie. »

On regrette qu'il n'ait pas laissé d'œuvre maîtresse, résumant avec plus de puissance les diverses faces de son talent. Car Bonstetten est neuf; il a des mots qui font penser, des perspectives ouvertes en passant, et il demeure un des plus originaux parmi les écrivains français nés sur le sol helvétique.

Quand il eut perdu M™® de Staël, qui avait été sa conscience littéraire, Bonstetten trouva une amie d'un conseil non moins sûr dans la femme éminente qui va nous occuper.

« Cette Genevoise si digne de respect unit à un esprit sérieux et mâle, à l'ensemble des plus belles connaissances, l'intelligence

la plus nette; la bonté du cœur, la sainteté de l'âme respirent dans tout son être, et se peignent avec tant d'harmonie sur sa belle et noble figure, qu'on lui appartient du premier coup d'œil. »

Ce portrait de M™« Necker de Saussure a été tracé par une femme ^ : nous pouvons donc nous y fier. La fille du célèbre Bénédict de Saussure, née à Genève en 1766, s'était de bonne heure intéressée aux travaux de son père et, suivant la charmante expression de Doudan, ce la vivacité de son affection donnait des ailes à son esprit. » La méthode et la précision, en même temps que la liberté, présidèrent à son éducation, et le développement harmonique de facultés naturellement brillantes la prépara à écrire un des livres les plus beaux et les plus judicieux de notre littérature. Mariée à dix-neuf ans avec M. Jacques Necker, neveu de l'ancien ministre de Louis XVI, elle ne tarda pas à prendre une place distinguée dans la société de Coppet, à faire apprécier dans ce cercle brillant son esprit ferme et étendu. Elle se lia d'étroite amitié avec son illustre cousine, et ce fut la mort de cette amie qui lui inspira son premier écrit, la Notice sur M"^^ de Staël. Si émues, si attachantes que soient ces pages, on ne peut s'empêcher de trouver dans le style une gravité trop soutenue, comme si la vue du public ôtait à l'auteur l'aisance et la liberté. C'est là un des défauts de nos écrivains ; ils s'appliquent trop, et un critique a pu dire : « Plusieurs d'entre les plus distingués semblent parler avec supériorité une langue morte. »

Une infirmité particulièrement pénible pour un esprit si actif, la surdité, éloigna M"« Necker du monde, et, déjà sur le déclin de l'âge, entourée d'une jeune famille qui avait grandi sous ses yeux, elle songea à déposer le fruit de son expérience dans un ouvrage sur l'éducation. Le premier volume parut en 1828, le troisième dix ans plus tard.

L'Education progressive, ou Etude du cours de la vie, est

1) Frédénque Brun.

moins une théorie pédagogique qu'une étude de l'homme à ses différents âges, moins un ouvrage didactique qu'un essai d'analyse et de peinture morales. C'est ce qui en fit la séduisante nouveauté, ce qui en fait encore le charme durable. M'"^ Necker est avant tout moraliste ; elle tenait de son père une remarquable faculté d'observation, qu'elle se plut à appliquer, non aux choses du monde extérieur, mais aux phénomènes de l'àme. Elle prend l'enfant à sa naissance et suit son développement à travers les années, en note les moindres incidents avec une curieuse attention; le regard incertain et vague que le nouveau -né jette sur le monde, les premiers indices de la vie morale, l'éveil des sentiments mauvais ou bons, les caprices, les gentillesses et les roueries de cet âge à la fois ingénu et pervers, forment le sujet de tableaux peints d'après nature avec la plus savante exactitude, mais surtout avec une sympathie tendre et contagieuse. Nous ne pensons pas que personne ait jamais jeté un regard plus pénétrant dans le mystère de l'âme enfantine, ni su répandre sur un tel sujet une poésie tour à tour plus riante et plus grave.

Mais l'éducation n'est pas une phase distincte du reste de la vie : elle est la vie même; car c'est à chacun de poursuivre, avec une vigilance de toutes les heures, le travail de perfectionnement commencé par d'autres mains. De là le titre de l'ouvrage ; l'éducation, c'est le progrès de l'àme du berceau à la tombe. Une impression très particulière se dégage de cette lecture : celle du sérieux de la tâche qui nous incombe à tous. On éprouve ce « sentiment d'effroi» dont parle Vinet, et avec lui on s'écrie, en supputant tous les déficits de l'éducation courante : « Si ce livre a raison, comment le monde peut-il aller? »

La source de ce progrès incessant auquel l'auteur convie chacun de ses lecteurs, c'est le christianisme dans ce qu'il a de plus vivant et de plus intime : M»"* Necker admet la corruption native de l'homme et la nécessité d'une rédemp-

tion ; c'est dans ce sens qu'elle a pu dire : « L'éducation ne veut que rendre l'homme libre. » Il ne s'agit pas seulement d'élever l'homme, mais de le relever; il faut pour cela une force extérieure à l'homme : « Ce point d'appui hors du monde, qu'Archimède demandait pour mettre le monde en mouvement, ne le faut-il pas hors de notre âme pour la soulever ?» — On voit la distance profonde qui sépare jyjme Necker de Rousseau.

Traiter de l'éducation, c'est toucher du même coup à la religion, à la philosophie, à la littérature, à tout ce qui agit sur l'esprit humain : le livre de M"^*" Necker projette des lumières sur tous les points obscurs de ce grand sujet ; pas une page qui n'ouvre des perspectives à la méditation. Les femmes surtout, — j'entends celles qui savent lire autre chose que le roman du jour — goûteront, dans la troisième partie, les portraits, tracés avec une émotion contenue, de la jeune fille, de l'épouse, de la mère, enfin de la femme parvenue à la vieillesse et se préparant à bien mourir. Elles aimeront surtout à voir ce libre esprit revendiquer la part de l'imagination dans le développement féminin, et montrer que cette faculté souvent calomniée veut être, non détruite, mais sainement dirigée. De telles pages, si largement humaines, justifient l'éloge de M. Louis Burnier, qui s'est d'ailleurs montré sévère pour l Education progressive : « C'est le livre des femmes jusqu'à la blanche vieillesse. » Je ne puis qu'indiquer, parmi les chapitres dignes d'être lus et relus, celui qui a trait à V étude des arts: la femme de lettres, la femme artiste, c'était là un sujet délicat pour l'amie de M™® de Staël; elle l'a bravement abordé, et il est assez piquant de l'entendre faire en quelque sorte la paraphrase du mot de Tœpffer : « Le ciel nous préserve d'une Corinne pour notre enfant ! » N'a-t-elle pas pensé à la vraie Corinne en écrivant ces mots :

« Les grands talents ? Qui peut leur refuser son hommage ? Qui peut ne pas s'incliner devant cette gloire, et quelle femme

ne sent pas quelque orgueil en voyant une telle auréole décorer le front d'une autre femme? Mais qu'une mère s'informe de la destinée de ces êtres qui attirent tous les regards, qu'elle s'en informe auprès d'eux-mêmes, et qu'elle vienne ensuite nous dire si l'on peut désirer un sort pareil pour son enfant. Une excitation fiévreuse, le sentiment d'une discordance éternelle entre les vœux formés et la réalité, peut-être des torts plus redoutables encore, décèlent la femme dans l'artiste, et une faiblesse intérieure au sein de la puissance qu'on a sur autrui. »

Vinet a loué le style de M"»»^ Necker, « style plein d'émotion, de tendresse, et pourtant de repos et de masure. » Je sais qu'on a reproché à sa prose une allure académique trop soutenue, et il est certain que la parfaite aisance est une qualité qui ne s'unit pas toujours à la distinction. Le tour ingénieux que M™® Necker donne à ses pensées rappelle parfois M™® de Lambert : elle a volontiers comme elle l'expression indirecte, d'une subtilité concise. Elle dira par exemple : « L'amour de soi est V héritier naturel de tous les autres amours; » ou encore : « Une fois qu'on se préfère à tout, il n'y a plus à esjjérer d'inconstance, et l'amour de soi est le plus fidèle des amours. » Gela est cherché, je ne dis pas recherché; mais le style de M™« Necker de Saussure, pour n'être pas toujours d'une irréprochable transparence, n'en est pas moins un style de grande marque, et son livre si riche, si profond, si plein de vues fécondes, de poétiques tableaux, d'élévation et de sérénité, demeure, comme Vinet l'a dit il y a cinquante ans, un des monuments littéraires du siècle.

C'est un pédagogue aussi, mais quel pédagogue, et combien séduisant ! — que notre Tœpffer. Je dis 7iotre, car il est bien à nous, celui-là, et nul n'a voulu plus obstinément rester de son pays. Il y mettait une sorte de coquetterie,

qui n'a pas nui à sa renommée ; et comme Ta dit un de nos poètes :

Son aimable renom passa son espérance.

Sa vie est bien connue par les beaux travaux de M. l'abbé Relave et de M, Auguste Blondel ^ La famille Tœpffer, d'origine allemande, était établie à Genève depuis le milieu du siècle passé. Il y a, près de la cathédrale, une vieille maison appelée la Bourse française, parce qu'elle appartenait autrefois à une société de secours fondée par des descendants de réfugiés : c'est là qu'est né Rodolphe Tœpffer en 1799: «Par-dessus le feuillage d'un acacia, dit-il, je voyais les ogives du temple, le bas de la grosse tour, un soupirail de prison, et au delà, par une trouée, le lac et ses rives. » Vous reconnaissez le cadre de cette charmante idylle, la Bibliothèque de mon oncle. Adam Tœpffer, fils d'un honnête tailleur et père de notre écrivain, était un peintre d'un talent original, avec un amusant coin d'humour. Rodolphe l'accompagnait dans ses excursions en Savoie et apprenait avec lui à observer la nature. Il avait une vocation décidée pour l'art. Au collège, plus rêveur que studieux, il se distingua surtout par les bonshommes dont sa plume couvrait ses cahiers. Il était né flâneur ( « Ne flâne pas qui veut, » a-t-il dit quelque part), et grandit à l'école de La Fontaine, l'école de la nature, de l'observation libre et du rêve. Ses préférences littéraires sont significatives : il aimait Virgile ; il aimait Amyot, Montaigne, et l'antique naïveté de leur langue savoureuse ; plus tard, il devait goûter Paul-Louis Courier et son style retrouvé. Richardson fut une dos passions de sa jeunesse. Enfin Rousseau s'empara de son âme ; le spiritualisme de Jean-Jacques fut pour lui, « à l'âge des ébranlements de croyances et des témérités d'esprit, le bouclier sau-

1) Deux volumes parus chez Hachette : en 1886, Rodolphe Tœpffer, l'écrivain et l homme, par Augusle Blondel; la Vie et les œuvres de Tœpffer, par l'abbé Relave.

veur. » Il lui doit aussi le penchant à la rêverie en pleine nature, une certaine sensibilité romanesque, une certaine gourmandise d'imagination, ce goût des aventures de cœur, qui fait le fond et le charme des Nouvelles genevoises. Dans la nouvelle intitulée la Peur, l'enfant passionné qui, trouvant fermées les portes de la ville, s'enfuit dans la campagne, rappelle beaucoup le petit Jean-Jacques et l'escapade qui décida de sa carrière. Mais, comme l'a dit Rodolphe Rey, Tœpffer est un Rousseau « détendu, souriant, réconcilié avec les hommes. »

Il allait partir pour l'Italie, quand il fut atteint d'une maladie des yeux qui mit à néant ses projets. Ce fut la grande épreuve de sa vie. Après un séjour à Paris, oii il suivit les cours de Biot, de Gay-Lussac, de Daunou, d'Andrieux, il revint à Genève en 1 820, et entra comme sousmaître dans une pension. La Suisse était alors l'école de l'aristocratie européenne : Pestalozzi, Fellenberg, le père Girard, avaient fondé la réputation de nos pensionnats; ceux de Genève voyaient affluer les élèves étrangers. Tœpffer se maria à cette époque avec la fille d'un fabricant d'horlogerie, qui lui apporta, outre une dot fort modeste, « une intelligence digne de la sienne, un cœur digne du sien. » L'année suivante, il fonda une pension qui fut bientôt florissante.

L'art vint l'y retrouver; la plume, qui lui servit à deux fins, remplaça pour lui le pinceau. La Providence a des compensations pour ceux qui savent se résigner. Tœpffer faisait pendant les vacances d'été avec ses élèves des courses alpestres dont il écrivait ensuite et illustrait le récit. Ces cahiers, destinés d'abord à la récréation de quelques intimes, devinrent les Voyages en zigzag. Au moment où les Meuron, les Diday, les Calame, s'engageant dans les sentiers découverts par Saussure, essaient de traduire par le pinceau la majesté de l'Alpe, l'écrivain genevois, qui avait applaudi à leurs premières tentatives,

cherche à conquérir à la littérature ce domaine nouveau, à initier à ses merveilles les lecteurs français. Il leur révèle la poésie spéciale du voyage alpestre, faite de gaîté, d'imprévu, de vie simple et saine, de plaisirs achetés par de salutaires fatigues. Dans ses paysages vivement esquissés, il aime à montrer l'homme : tantôt les touristes de races diverses, dont il raille au besoin les ridicules et les manies, tantôt les indigènes, les « naturels, » dont il note curieusement la physionomie et les mœurs. Une philosophie enjouée, l'observation morale la plus fine se mêle à la description pittoresque des sites. Ajouterons-nous, hélas ! que Tœptfer a fait école, malgré le prévoyant Sainte-Beuve, qui avait dit : « Nous supplions seulement qu'on ne l'imite pas!»

Tout en surveillant sa classe, Tœpffer, encore un peu écolier lui-même — il lui resta toute sa vie quelque chose de la quatorzième année — continuait à dessiner des bonshommes. Un jour, sa plume en fit un si drôle, qu'il le prit en affection, et le lança dans une série d'aventures qui devinrent celles du Docteur Festus. D'autres types naquirent à la suite, pour la plus grande joie des pensionnaires. Ces albums drolatiques sont le plus curieux produit du talent prime-sautier de Tœpffer; rien de moins prémédité que ces folles bluettes jetées sur le papier durant les veillées d'hiver et où il raille avec une si bienfaisante gaîté la sottise des pédants, les vertus de parade, l'abus des systèmes, les prétentions des sots, « l'éternelle moutonnerie des moutons de Panurge. » Ces petits chefs d'œuvre de persiflage sans amertume sont en quelque sorte fils du hasard, mais, qu'on y prenne garde ! — du hasard opérant sur un fonds d'expérience et d'observation morale qui n'attendait que d'être fécondé. Ainsi est né l'impayable Monsieur Crépin. L'auteur avait tracé, « d'un bond de plume tout à fait hasardé, » la figure caractéristique du bonhomme : instantanément le nom de Crépin se formula dans son esprit :

« Ohé ! nous dîmes-nous, voilà décidément un particulier un et indivisible, pas agréable à voir, pas fait non plus pour réussir rien qu'en se montrant, et d'une intelligence plus droite qu'ouverte; d'ailleurs assez bonhomme, doué de quelque sens, et qui serait ferme s'il pouvait être assez confiant dans ses lumières ou assez libre dans ses démarches. Du reste, père de famille assurément, et je parie que sa femme le contrarie... Nous essayâmes, et, effectivement, sa femme le contrariait dans l'éducation de ses onze enfants, s'éprenant tour à tour de tous les sots instituteurs, de toutes les folles méthodes, de tous les phrénologues de passage. De là, toute une épopée issue bien moins d'une idée préconçue que de ce type trouvé par hasard. »

Un ami de Tœpffer, M. Soret, précepteur des enfants du duc de Saxe-Weimar, emporta ces cahiers et les fit voir à Goethe. Le maître admira la sagesse qui apparaissait sous la fantaisie bouffonne de ces inventions extravagantes, et son suffrage décida Fauteur à les livrer au pubhc : « Tout pétille de talent et d'esprit, s'était écrié Gœthe. .. Il y a là quelques pages insurpassables. Si jamais j'ai vu un talent original, c'est bien le sien. » — Ce qui frappe dans les caricatures de Tœpffer, c'est qu'elles se tiennent jusque dans leur apparente incohérence; il s'attache à ses personnages avec la ténacité d'un romancier psychologue : « Je m'engagerais volontiers, disait-il, à les faire agir pendant cent ans conséquemment avec leur caractère, que je connais toujours plus et que j'aime à approfondir curieusement.» Il y a un rire franc et sain, un rire d'honnête homme, dans cette caricature, qui n'est, a dit Eugène Rambert, que la « libre transfiguration des choses réelles. »

En 1829, parut dans la Bibliothèque universelle la première nouvelle de Tœpffer. Dès son début dans ce genre, il avait trouvé sa veine, et, depuis la Bibliothèque de mon oncle, il n'a rien écrit de plus achevé que ces souvenirs romancés de jeunesse, qui rappellent ceux de Charles Nodier, non point avec plus de poétique fraîcheur, mais sans doute avec plus d'humour et de piquante fantaisie.

Disons mieux : la Bibliothèque et le premier livre du Preshijtère sont des ouvrages sans analogue en littérature française et ne pouvaient naître que chez nous. Dans ces récits, Tœpffer est le poète en prose de l'adolescence, vue dans le cadre des mœurs protestantes. Son héros, qu'il s'appelle Jules ou Charles, c'est le jeune homme qui se rencontre en nos paisibles contrées, où l'on mûrit sans fièvre; c'est le grand garçon de quinze à dix-huit ans, déjà presque un homme, déjà volontiers épris platoniquement de quelque robe bleue, mais conservant encore l'espièglerie et la gaminerie de l'écolier. Le petit Parisien de douze ans sourira de ce jouvenceau si peu déniaisé. Il a sa physionomie bien à lui, cependant, et il ne faut pas trop rire de cette « jeunesse intacte, préservée du bruit autant que des souillures, protégée par le foyer domestique, n'ayant rien gaspillé du trésor de son cœur ^ »

Avec quelle sympathie et quelle profondeur d'observation Tœpffer a lu dans cette âme, qui lentement se cherche, se dénoue, s'épanouit ! De quelles nuances délicates il a peint ce moment fugitif de la vie, où tout est découvertes, fraîches impressions, erreurs délicieuses, romanesques chimères ! Que d'esprit, de grâce, de sensibilité il a su fondre dans ces inimitables récits ! Et à côté de l'écolier, du jeune rêveur, que de douces ou nobles figures entrevues ! Il en est une qu'on n'oublie pas : celle de l'oncle. Assez d'oncles de comédie ont déshérité leurs neveux et conquis l'immortalité du ridicule : il fait bon voir une fois la relation d'onde et de neveu plus noblement comprise, la vieillesse dans sa sérénité, sa dignité, et gardant une sorte de sainte candeur sous les cheveux blancs. Soyons très fiers de l'écrivain dont la plume a fixé les traits de cette vénérable figure !

Au charme pathétique du récit, s'ajoute dans le Preshy-

i) Eugène Rambert. La vie litté-aire à Lausanne. Bibliothèque universelle,

tère le prix d'une étude de mœurs, du parler genevois et des types locaux : l'auteur n'a pas craint de mettre en scène, à côté de personnages fictifs, quelques Genevois éminents, le jurisconsulte Bellot, Etienne Dumont, dont il trace de vifs portraits par la plume de son héros.

Nous voici à la période vraiment féconde de la vie de Tœpfïer. Il enseigne la rhétorique à l'Académie et forme des élèves qui lui feront honneur, M. V. Cherbuliez, par exemple ; il donne à la Bibliothèque universelle la série des Nouvelles genevoises ; il publie ses albums ; il écrit son spirituel Traité du lavis, qui devait recevoir dans la suite des développements considérables et devenir les Réflexions et menus propos d'un peintre genevois.

C'est un traité d'art, illustré par une fantaisie capricieuse; mais la libre allure du style ne doit pas nous tromper sur la valeur du livre, qui est un des meilleurs et l'un des plus solides ouvrages d'esthétique écrits en français. A travers les digressions humoristiques sur \âne ou le bâton di encre de Chine, à travers les méandres où s'attarde le moraliste, on peut suivre une doctrine précise mûrie par de longues méditations. L'art n'est pas simplement la reproduction des choses, un trompe-l'œil ; il est expression, poésie, libre interprétation, il est création ^

Le succès répondait aux efforts de l'auteur, plus même, ou du moins autrement qu'il ne l'avait rêvé : on commençait à le piller, à le démarquer, si bien que, mis en gaîté satirique, il crut devoir publier un Petit appel à la délicatesse des voleurs. Tœpffer ne dédaignait point la renommée, mais il la laissait venir : « S'il m'arrivait d'être un peu connu et goûté en France, disait-il avec sa simple franchise, cette satisfaction-là tirerait tout son prix du mode par lequel j'y serais arrivé, et de ce que je n'aurais pas

1) Voir tout spécialement sur ce livre l'étude de M. l'abbé Relave, qui n'hésite pas à mettre hors de pair les Menuspropos et y voit l'œuvre maltresse de Tœpffer. — Voir aussi, au tome II de la correspondance de Vinet, la lettre du 28 janvier 1845. où Tœpffer expose au critique l'idée de son livre.

fait un mouvement pour y parvenir. » Ses ouvrages faisaient leur petit chemin tout seuls ; ils avaient particulièrement charmé Xavier de Maistre, avec qui Tœpffer fut en correspondance suivie et très affectueuse. L'auteur du Voyage autour de ma chambre voulut être le parrain de Tœpflfer en France, et, quand l'éditeur Charpentier lui demanda s'il n'avait pas quelque morceau inédit à lui donner, il répondit par l'envoi des nouvelles de Tœpffer : « Ne pouvant vous fournir les ouvrages que je n'ai pas eu la possibilité de faire, je vous recommande ceux-ci, que je voudrais avoir faits. »

Les Nouvelles genevoises parurent à Genève en 1 840, puis à Paris en 1842. Sainte-Beuve, qui aimait à «sonner le coup de cloche de la célébrité, » en parla dans la Revue des Deux-Mondes. Et pour que le succès fût complet, Gustave Planche injuria l'auteur genevois dans le Charivari : « Sainte-Beuve a perdu toute ma confiance : son dernier article sur un certain Tropfer, Tapfer ou Topfer, est complètement au-dessous de la critique. .. Ce Tropfer me semble un vrai cuistre de province, propre tout au plus à écrire des chroniques dans le journal de son département. » Tœpffer rit de bon cœur : «Il ne badine pas, celui-là... Or Planche, c'est un habile homme, en telle sorte que je ne sais plus qui a raison, de Beuve ou de Planche, de Planche ou de Beuve! » Le public fut du parti de Beuve, et en est encore, car le succès des Nouvelles est loin d'être épuisé.

Tœpffer savait ce que tant d'autres n'ont pas su : se passer du succès de Paris et du sourire de M. Jules Janin. Rappelons ce qu'il écrivait alors :

« Si j'étais artiste de talent, je m'efforcerais de chercher et de trouver ma réputation ici, à Genève, et, au besoin, j'aimerais mieux y marcher parmi les premiers de l'endroit, que là-bas à la queue des seconds ou des troisièmes ... Si j'étais la patrie, je dirais aux artistes, aux gens de lettres, aux savants, et à tous ceux

qui se distinguent par leurs trav^aax et par leurs talents : ce Vous êtes mes enfants ; sachez vous trouver bien sous le toit paternel, et plantez-moi là ce Jules Janin ! »

TœpfPer avait l'amour des plaisirs tranquilles, des petites réunions où quelques intimes se retrouvent autour du foyer, dans la douce communion des souvenirs ; il y avait quelque chose d'antique dans la ferveur et la fidélité de son amitié, qui fait songer au mot de La Bruyère : « L'on est plus sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit. » Il avait des amis de choix : « Auguste de la Rive, l'illustre physicien qui a si dignement représenté notre pays dans le grand mouvement scientifique du siècle, qui a tant contribué, par ses découvertes et par son Traité d'électricité, devenu classique, à conserver à Genève son ancien renom de ville de science, qui enfin dirigea seul pendant dix ans, avec un tact littéraire remarquable, la Bibliothèque universelle; Adolphe Pictet, fils de Pictet de Rochemont, esprit curieusement universel, auteur de la Course à Chamounix, récit fantaisiste d'une excursion faite avec George Sand, auteur de ces Origines indo-européennes qui ont projeté une vive lumière sur les croyances, les mœurs, la civihsation des Aryas dans les temps préhistoriques, auteur aussi — car il touchait à tout avec une superbe aisance — d'un profond ouvrage d'esthétique : du Beau dans la nature, l'art et la poésie, oii il se montre l'émule de Tœpffer et disserte sur les beaux-arts avec plus de suite et de méthode que le séduisant auteur des Menus proies; David Munier, le pasteur fidèle, l'orateur entraînant, dont le souvenir est encore vivant à Genève, et son beaufrère, qu'il faut rattacher à ce groupe, Antoine-Elisée Cherbuliez, l'économiste hardi, le dialecticien rigoureux, disciple de la théorie utilitaire de Bentham, son fervent interprète après Etienne Dumont, — nature honnête et fière, écrivain plein de vigueur, collaborateur assidu de la

Bibliothèque universelle, auteur — souvent prophète — de la Démocratie en Suisse *.

De ce groupe d'esprits éminents, auquel appartenait encore Sismondi, est sorti le Courrier de Genève. Auguste de la Rive, estimant — le mot est à méditer — « qu'on est avant tout citoyen et que même la conscience et les études doivent céder le pas aux devoirs qu'impose cette qualité, » fut le promoteur de ce vaillant journal, né des événements de 1841. Il y avait eu émeute, abdication des Conseils, élection d'une Constituante. Tœpffer et ses amis étaient partisans de la constitution libérale, mais aristocratique et décidément im peu démodée, de 1814, des vieilles traditions et de la vieille Genève. Tœpffer rêvait l'aristocratie à la façon de Cherbuliez, « l'aristocratie des capacités. » Il n'hésita pas à se jeter dans la mêlée el déploya au profit des idées conservatrices son talent de polémiste incisif et railleur. Il haïssait l'esprit niveleur et présomptueux du siècle, les changements qu'on prend pour des progrès, les mots qu'on prend pour des vérités ; s'il fait de la pohtique d'artiste et de poète, il fait surtout de la politique d'honnête homme. Il dénonce « ce hideux abattis des supériorités qu'on appelle démocratie, » il stigmatise les « désorganisateurs de la nation, » et rencontre souvent, dans son âpre colère, le mot pittoresque, propre à faire la fortune d'un article. Avec quelle verve il raille les pleutres qui, de leur fenêtre, regardent la bataille et jugent doctement les coups :

«Plus bas ! — Plus haut ! — C'est mauvais ! — C'est pire ! » murmurent-ils; et si le travailleur, croyant avoir ouï quelque chose, lève la tête, vite ils s'ôtent de là, ils ferment leur croisée, et se tiennent cois, crainte de s'être compromis. Cette sorte de gens, moitié égoïstes, un quart poltrons, et un autre quart mal contents, elle est commune à Genève. »

1) Voir le bel article de E. Rambeit dans ses Ecrivains nationaux.

A Genève ! . . . N'est-ce qu'à Genève ?

Que de pages railleuses nous aurions à citer : la diatribe contre la manie du progrès, la spirituelle défense du latin, auquel l'esprit des temps nouveaux s'attaquait déjà ! Et quand il écrivait ces pages où pétille le sens commun, où vibre l'éloquence de la raison, il était déjà atteint de la maladie qui allait l'emporter à quarante sept ans. Il fit deux saisons à Vichy, en revint plus malade, eut à peine le temps d'achever Rosa et Gertrude, et expira le 8 juin 1846. Une révolution nouvelle, mettant fin au régime bâtard issu de celle de 1841, allait amener au pouvoir M. James Fazy et consommer la ruine de l'ancienne Genève.

« Je me félicite, disait Tœpfï'er à sa femme peu avant sa mort, de n'avoir écrit que des choses saines, morales, et de n'avoir dessiné que des esquisses gaies. » Ce mot suffirait à montrer l'honnête homme qu'était cet humoriste si ingénieux et si fin. Là est bien le fond et le tréfonds de Tœpffèr : son humour est fait surtout d'honnêteté, de droiture, de haine du faux, du convenu, du grossier et du sale. Sainte-Beuve signalait en lui « l'honnêteté du cœur intacte avec la mahce enjouée de l'esprit. » Sa plaisanterie n'est que le rire d'une âme saine, qui a gardé certain côté ingénu de l'adolescence, qui ne s'est point déflorée à certains contacts. Cette santé morale que conserva Tœpffer est le secret de Tinimitable fraîcheur qui distingue ses écrits : ils sont autant de beaux fruits savoureux que recouvre un fin duvet et qu'aucun ver n'a souillé.

Son style, style de peintre, style expressif et vivant, a de la fleur, comme disait encore Sainte-Beuve, c'est-à-dire je ne sais quoi de gai, de riant, de gaulois, qui, depuis Bonivard, avait manqué au style plutôt roide et abstrait des Genevois. On a pu appeler Tœpffer « le sourire de Genève. » Aussi est-il, parmi nos écrivains restés complètement suisses, celui que la France a peut-être le mieux

accueilli. Sans vouloir surfaire ses mérites, sans méconnaître ses défauts — un langage parfois trop ingénieux, d'un archaïsme trop élaboré, et parfois aussi d'une teinte sentimentale déjà un peu démodée, — nous sentons que sa gloire propre, à côté d'écrivains plus grands et plus illustres, c'est d'être arrivé au succès durable sans rien sacrifier de son originalité locale; c'est d'avoir réussi à plaire à la France sans cesser d'être genevois et suisse. Il y a une leçon à tirer de cette carrière d'écrivain : si la France aime, si la France estime TœplTer, n'est-ce pas précisément parce qu'il est demeuré lui-même, parce qu'il s'est sagement contenté de « boire dans son verre? »

Tœpffer nous sert de lien naturel entre deux groupes d'écrivains, entre les graves et doctes professeurs comme Candolle ou Sismondi, et les poètes, les chansonniers, les humoristes. Le tableau de la poésie genevoise depuis le commencement du siècle a été tracée par Marc Monnier d'une façon complète et vivante, dans son beau livre, Genève, et ses poètes; il nous donne le droit d'être bref, d'autant plus qu'en somme, si les poètes genevois ont dépensé beaucoup de talent, beaucoup d'esprit, ils n'ont pas laissé un grand nombre d'œuvres assez fortes pour s'imposer au grand public français : la poésie genevoise n'a pas eu son Tœpffer.

On peut grouper ces poètes en deux écoles : celle du XVIII^^ siècle finissant, laquelle, à Genève comme en France, s'est prolongée assez avant dans le siècle nouveau; puis l'école nouvelle, le groupe romantique. En littérature comme en politique, nous avons toujours ressenti le contre-coup, parfois un peu tardif, des révolutions dont la France était le théâtre ; il est vrai que parfois c'est nous-

468 CHAPITRE Xll

mêmes qui les avions provoquées, lorsque nous nous appelions Rousseau ou M™« de Staël : le romantisme dont ils ont importé en France plusieurs éléments, nous est revenu, affaibli, atfadi peut-être, modifié en tous cas selon la diversité de nos tempéraments nationaux.

Les poètes genevois qui se rattachent à la tradition littéraire du siècle précédent sont des chansonniers et des conteurs, classiques et libéraux à la mode de Béranger. Au premier rang brille le spirituel Jean-François Ghaponnière, fils d'un de ces émigrés de Constance dont nous avons parlé ^. Pendant la domination française, sa muse alerte tac{uina l'empire; puis elle salua le jour delà délivrance par un hymne dont Genève se souvient :

Enfants de Tell, soj-ez les bienvenus !

Ghaponnière — c'est sa meilleure gloire — est l'auteur de la chanson fort connue qui, vers 1820, courait le monde, et dont chacun en France sait au moins le refrain, que Gavroche mourant fredonnait encore :

Qu'il est beau, ce mandement De monsieur le grand-vicaire !

Sa pastorale vraiment A tout bon dévot doit plaire ; Car il dit à son troupeau :

« S'il est du mal sur la terre, c( C'est la faute de Voltaire, c( C'est la faute de Rousseau ! »

C'est encore à Ghaponnière qu'on doit la fameuse satire du « satisfait : » Il fallait ça ou le Barbier optimiste; on y voit défiler tous les régimes que la France a subis ou s'est donnés depuis 89 ; le barbier qui les passe en revue s'écrie à chaque révolution, avec une résignation comique : Il fallait ça ! Béranger reconnaissait en Ghaponnière un de ses aînés, et plus d'un vaudevilHste de Paris lui a discrètement emprunté des couplets et des airs.

1) Voir page 393.

Au moment même où se produisait à Genève le mouvement religieux appelé le Réveil, Ghaponnière et ses joyeux amis, sans doute afin d'assurer un asile à la gaîté, fondaient le Gaveau genevois. G'est là que Salomon Cougnard, émule de Ghaponnière, chantait son Fanfan, satire célèbre en son temps de la gloire militaire. G'est là que fut improvisée la Complainte de Fualdès, ou du moins la première version connue de cette scie fameuse ; un saltimbanque passant à Genève acheta la complainte et la colporta à travers la France, d'où elle rayonna sur le monde en subissant diverses métamorphoses.

Gaudy-Lefort était le plus lettré des membres du Gaveau, le plus écrivain parmi ces rimeurs enjoués. Il a mis beaucoup de finesse, de style et d'élégance dans ses Esquisses genevoises^ où revivent des mœurs et des coutumes locales aujourd'hui disparues, et nombre de glorieux souvenirs nationaux. Son dernier recueil de vers, qui n'est pas le meilleur, porte au moins un joli titre : Fleurs de V arrière-saison. De plus, Gaudy a composé, avant Jean Humbert, un glossaire du dialecte genevois; il a écrit enfin des Promenades historiques dans le canton de Genève, ouvrage d'archéologie amusante : tout enfant de Genève devrait posséder et relire ce petit in- 18. Pour le reste de la Suisse française, Gaudy est l'auteur de quelques apologues lestement tournés, dont les meilleurs figurent dans les anthologies de nos poètes.

G'est ce petit groupe d'hommes gais qui fonda le Journal de Genève en 1826. On y débattait alors la querelle des classiques et des romantiques, et l'on y publiait des vers au lieu d'annonces. Parmi les collaborateurs figurait celui qui fut en poésie, suivant la jolie expression de Marc Monnier, « le fils des uns, le père des autres et le frère de tous. »

Petit-Senn est, en effet, à la fois un classique attardé et un protecteur des jeunes romantiques. Il a servi tous les

régimes littéraires avec une égale gentillesse, et disait à chaque changement, comme le barbier de Chaponnière : Il fallait ça! Si sa poésie est faite surtout de gaîté, d'humour et de malice, sa muse aimable a en revanche certains accents qui trahissent l'émotion et ce léger tremblement dans la voix qui annonce une poésie plus intime et plus vécue. Mais en somme cet esprit vif et sémillant procède surtout de Voltaire, comme Tœpffer procède plutôt de Jean-Jacques. Il rappelait du reste le « patriarche » par son sourire fin et narquois, son regard pétillant, une intelligence prompte et lucide, et comme lui, il s'est cru moribond toute sa vie ^

Né en 1792, Petit-Senn rimait déjà en 1810 et rimait encore en 1870. Il survécut à tous lesjeunes qu'il protégea. Au sortir de l'école, il écrivit un poème burlesque sur un bedeau du collège, la Griffonade, que son ami Tœpffer illustra d'une eau-forte, — la seule que l'on connaisse de lui ^. Bientôt il est le poète attitré des fêtes publiques ou particulières ; sa générosité est inépuisable ; il donne aussi volontiers de son esprit que de son argent :

« L'on m'a fait écrire des flons-flons à boire et des chansons de circonstance ; j'ai aussi composé des bouquets de noces pour les jeunes horlogers qui se marient, et des compliments de baptême où le refrain est à deux voix, pour le parrain et la marraine. Je n'ai eu la licence d'être tant soit peu poète en mon particulier qu'à la condition d'être, en ville, abominablement troubadour ...»

Petit-Senn sut se venger des importuns ou des sots en les chansonnant, sans fiel, mais non sans sel : il créa un petit genre bien à lui, la « chanson de caractère, » crayon rapide de quelque type original, comme M. Longuet, le causeur interminable :

1) Voir l'excellent article de M. Julliard sur Petit-Senn, liihliothèque universelle d'avril 1889, et la notice de M. Gaspard Vallette dans la Petite bibliothèque helvétique. Genève, Robert, 1893.

2) Réimprimé par Jullien en 1886,avec un fac-similodu frontispice de Tœpffer.

Encore un instant, mou ami, Je ne t'ai dit ça qu'à demi. . .

OU M. Jérôme, l'homme tremblant de se compromettre :

Voilà mon avis dans ce cas ; Mais ne me compromettez pas !

OU l'ami de collège, retrouvé après de longues années, qui vous emprunte de l'argent, va boire et vous injurie; ou M. Belleface, le Faux-semblant genevois. Une poésie pareille réussit aisément dans une petite ville, où l'on aime à mettre des noms sous les portraits.

Petil-Senn concentra toute sa verve d'humoriste — une verve soutenue sans effort pendant quatre chants — dans son petit poème la Miliciade; cette satire sur l'armée de Genève eut un succès énorme dans une ville qu'on s'obstine à déclarer morose. Elle fut même goûtée au dehors : « Vous nous prouvez, Monsieur, écrivait Victor Hugo à l'auteur, que pour le goût, la grâce et la bonne plaisanterie, Genève est encore une ville toute française. » — « Vous nous ressemblez, » — n'est-ce pas le suprême éloge dans la bouche de nos voi.sins ?

Notre poète continua de rire doucement des petits travers genevois dans son journal le Fantasque^îonàé en 1832, et qu'il rédigea presque seul pendant quatre à cinq ans. Il y semait à pleines mains ses vers et sa prose, observations morales, satires inoffensives dans leur justesse et dont Genève ne se fâchait pas. Il était si bonhomme, il pardonnait si gentiment à ceux qu'il avait égratignés, il avait un cœur si ouvert et si large ! Car cet Horace était un Mécène, un Mécène modestement riche, mais assez pour venir en aide aux jeunes poètes qu'il accueillait chez lui; il publia à ses frais le» poésies du malheureux Imbert Galloix, qui venait de mourir de misère, et le premier volume de Charles Didier. Moins défiant que malicieux, il se laissa prendre au faux Barbier, qui fit plusieurs dupes en Suisse, et il lui donna cent

francs. Puis il apprit que ce chevalier d'industrie était l'auteur non des ïambes, mais des crocs-en-ïambes... Ce mauvais jeu de mots avait toujours cela de bon qu'il le consolait. Petit-Senn aimait, pour son plaisir et pour sa gloire, à attirer dans sa maison de Chêne — son petit Ferney — toutes les célébrités qui passaient à Genève ; il conservait les lettres de ses illustres visiteurs, car tous lui écrivaient, — sauf un seul, d'où cette épigramme :

De tous les écrivains dont la France fait cas, Je connais l'écriture et j'en ai quelque bribe ;

D'où vient que l'on appelle Scribe

Le seul qui ne m'écrive pas ?

C'est là le Petit-Senn de l'ancienne école, l'école du bon sens aiguisé en épigrammes et de l'esprit mis en quatrains. Il se modifia sous l'influence de ses jeunes amis romantiques et s'efforça d'être romantique à son tour. Il le fut passablement dans les Perce-neige et les Cheveux blancs, où l'on rencontre, mêlés à l'enjouement du poète de la Miliciade, la mélancolie et l'attendrissement d'une muse plus sérieuse. Ce mélange d'humour et de sentiment apparaît dans des vers comme ceux-ci :

Moi dont la soixantaine a mûri la sagesse, Qui n'ai plus pour l'amour qu'un sourire moqueur, Je viens de rencontrer ma première maîtresse, Dont l'image dormait au profond de mon cœur.

. ..Nous tînmes les propos que partout l'on essuie, Honteux de nous revoir courbés et tremblotants ; Nous parlâmes beaucoup du beau temps, de la pluie. .. Hélas ! nous ne parlions jadis que du beau temps.

Nos cœurs, pleins autrefois, étaient devenus vides. Comme deux vieux autels où s'éteignit le feu ; Moi je comptais ses dents, elle comptait mes rides : Elle en trouvait beaucoup, moi j'en trouvais fort peu...

Petit-Senn fut aussi un penseur très fin, un moraliste ingénieux et piquant, sinon aussi original qu'on l'a dit. Les Binettes et Boutades, œuvre de sa maturité, sont un des

fort jolis livres, un des plus élégamment ciselés, un des plus français que la Suisse ait produits. A Paris, on nous reproche l'affectation et la recherche : on a souvent raison. Mais je voudrais bien savoir si les pensées de Joubert ou de Doudan sont plus simples que les aphorismes de Petit- Senn, qu'on a trouvés maniérés. Leur succès a été très grand en France, oi^i une troisième édition de dix mille exemplaires a été rapidement épuisée. Sainte-Beuve goûtait fort ces maximes incisives et brillantes, leur allure preste, leur trait aigu. Louis Reybaud y admirait « une concision, une netteté d'idées, un bonheur d'expression qui rappellent les meilleurs maîtres;» Edgar Quinet exilé revenait souvent à ce petit livre, où il trouvait « l'expérience de la vie d'un sage. » Le talent de Petit-Senn consiste surtout à marquer d'une empreinte neuve et très personnelle la monnaie courante de la sagesse, à prêter l'éclat scintillant de son style aux conseils de l'éternel bon sens. La forme imprévue et curieuse dont il les a revêtues grave à jamais dans l'esprit du lecteur des pensées telles que celles-ci :

« On rend mieux justice à ceux qui ne sont plus qu'à ceux qui n'y sont pas, — Lorsqu'un ami vous demande de l'argent, voyez lequel des deux vous voulez perdre. — Combien de gens iraient à l'église si Dieu seul les y voyait .^ — Un rien blesse l'amourpropre, mais rien ne le tue. — Les abus les plus criants sont ceux dont on ne profite pas. — Si l'hypocrisie mourait, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil, — Le plus lucratif des commerces serait d'acheter les hommes ce qu'ils valent et de les revendre ce qu'ils s'estiment. — Xous sommes toujours fort reconnaissants des services qu'on va nous rendre. — Si la fortune ne donne pas d'esprit, elle faitdumoinsque chacun nous en prête. — On se lasse des plaisirs qu'on prend, mais non de ceux qu'on donne. — Respectons les cheveux blancs, surtout les nôtres. — Le monde est aux plus fins, le ciel est aux plus dignes. »

Cette sagesse condensée en courtes maximes n'est point vulgaire, ni terre à terre : elle révèle une âme élevée et fière, saine et bienveillante, et, à sa façon, croyante. Si l'on

veut connaître l'homme, avec tout ce qu'il y avait de cordial et d'ingénu jusque dans sa malice, il faut lire les pages que lui a consacrées Marc Monnier. J'ai entendu celui-ci raconter qu'à la mort de Petit-Senn il avait écrit sur lui dix-sept articles de journaux : il souriait en indiquant ce chiffre fabuleux, mais il avait en même temps je ne sais quoi d'attendri dans le sourire, qui disait éloquemment tout ce que Petit-Senn avait su être pour les «jeunes» cp'il accueillait en frère aîné dans sa poétique retraite. Il y vécut longtemps, toujours sage, c'est-à-dire toujours gai, résigné à vieiUir, acceptant sans murmure cette fuite inexorable des jours qui devient plus rapide à mesure qu'on avance dans la vie, et consolant en vers émus et gracieux la compagne de sa vieillesse :

Voici le froid, ma vieille amie, Qui sur nous a fondu soudain ; La nature semble endormie ; Voici l'hiver dans le jardin, Voici riiiver dans notre vie ...

Dieu de nos maux a pris pitié, Il nous les fait souffrir ensemble.

Il voulut que notre amitié, En les allégeant de moitié, Soutînt celui de nous qui tremble.

Nous avons vu Petit-Senn entraîné doucement au romantisme par les jeunes poètes qu'il aimait à protéger. Que reste-t-il du petit Cénacle genevois ? Quelques noms, quelques vers touchants ou gracieux. Un fait digne de remarque, c'est que la Suisse française est. le pays des poètes « inachevés. » La mort prend les uns ; les autres sont dévorés par la vie, par le souci du pain quotidien, par l'exil du préceptorat :

« Nous nous vantons, disait Rambert, d'être les instituteurs du monde, et il est vrai qu'à nos frontières se croise un double courant de jeunes gens qui viennent s'instruire dans nos écoles ou nos pensionnats, et de maîtres qui, formés par nous, vont

utiliser ailleurs leurs conaaissances et leurs talents. De là un rayonnement de lumières, dont notre Suisse française est le foyer ; mais dans le pays qui est le centre de cette industrie civilisatrice, les talents s'étiolent et végètent, et cette industrie même sert à les étouffer. »

Cela est, hélas ! trop vrai. Mais, à côté de ces talents en quelque sorte enterrés vivants, combien de poètes morts jeunes ! Galloix et Monneron jadis ; plus tard Paul Gautier, le délicat poète jurassien. Alice de Chambrier, Ernest Bussy ! . . .

Le pauvre Imbert Galloix, qu'on a appelé « le Gilbert de Genève, » serait oublié sans un article de Victor Hugo, qui l'avait connu et secouru aux jours de misère et d'agonie. Né en 1807, à Genève, il publia sans succès à dix-neuf ans des Méditations lyriques. Prématurément aigri, se croyant méconnu quand il n'était qu'inconnu, il porta à Paris ses illusions et ses rêves de gloire, tomba dans la misère, dans les bizarreries d'esprit qu'elle engendre, dans cette morne stupeur et cet amer mépris de la réalité qui suivent l'écroulement des espérances. Il se laissa mourir à vingt et un ans. Hugo, Nodier, lui avaient tendu une main fraternelle ; le second lui écrivait : « Je vous envoie la moitié de ce que j'ai chez moi. C'est la première fois que je rougis d'être pauvre. » Galloix est mort avant d'avoir vu clair dans son propre talent ; rien d'achevé, rien de complet dans son œuvre ; pas une pièce qu'on puisse citer tout entière. Mais on y devine une imagination qui voit grand ; il a de beaux coups d'aile et la sensibilité douloureuse d'un Obermann. Ses meilleurs vers sont les derniers, strophes poignantes, trop réellement vécues, intitulées Solitude, où il se compare à quelque château désolé par la mort :

Je suis plus seul encor que le château rustique, Plus que le seuil désert où nul n'est attendu. Plus que le châtelain sombre et mélancolique : Il perdit le bonheur, — et je n'ai rien perdu.

La plainte s'achève en prière :

Vrai, juste, seul puissant, seule âme, âme des âmes, Dieu du pauvre, à tes pieds je m'abaisse en pleurant.. .

Aujourd'hui, une rue de sa ville natale porte le nom du malheureux poète qui l'avait si imprudemment quittée.

Plus équilibré, mais d'humeur voyageuse aussi, Charles Didier est un des rares poètes genevois qui se soient fait un nom dans le monde httéraire français. Etudiant, il fut, en 1 824, l'un des fondateurs et le premier président de la Société de Belles-Lettres de Genève, « cette humble association d'étudiants qui donna quelque souci du style à tous ceux qui devaient écrire à Genève, » a dit Marc Monnier. Il fut ensuite précepteur dans la famille de Bonstetten et tira profit de son commerce avec ce vieillard studieux, spirituel et toujours jeune. Puis il quitta la Suisse, vécut à Paris, fut lié avec Victor Hugo, Charles Nodier et George Sand, courut le monde, cherchant des impressions neuves, des choses à raconter, observant tout, s'intércssant à tout. Nul n'a mieux connu que lui Tltahe de 1825 à 1830, dont il avait parcouru à pied toutes les provinces. Il en a rapporté un livre qui fit une certaine sensation : La Rome souterraine. C'est, en même temps qu'une description parfois saisissante de la campagne romaine, une peinture animée du carbonarisme aux prises avec le parti jésuite et autrichien sous le pontificat de Grégoire XVI. Mais cette étude est faite sous forme de roman, ce qui lui enlève beaucoup de son prix, car le lecteur se demande à chaque pas s'il est dans la réalité ou dans la fiction. Faut-il prendre au sérieux le chapitre XVIII, où l'auteur décrit une séance des conjurés ? Cette mise en scène nocturne, ces attitudes théâtrales, ces formules sacramentelles, ces poignards qui luisent dans la pénombre des caveaux, est-ce de l'histoire, ou n'est-ce que du romantisme ? Didier est un poète épris de la « sainte cause ; » il veut glorifier les aspirations de

cette « jeune Italie, » qu'il représente comme une femme vêtue de deuil, à genoux sur le lillac d'un vaisseau battu par la tempête. Cette image donne une idée de sa manière. On préférerait une peinture plus sobre, une prose moins chargée de couleurs; son style, visiblement imité de Chateaubriand, est trop « distingué ; » ses conspirateurs, avec leurs poses de brigands d'opéra, emploient trop d'adjectifs : en 1 8H5, on trouva cela brillant ; aujourd'hui c'est du clinquant.

M, J. Hornung a dit que les Suisses français sont très bien placés pour comprendre l'Italie ; il est sûr que ce pays a quelques obligations envers nos écrivains et nos artistes: sans parler de M™® de Staël et de Corinne, rappelons que Sismondi a écrit l'histoire de l'Italie, que le peintre neuchâtelois Léopold Robert a rendu «la majestueuse tristesse de ses pâtres et de ses pêcheurs, » que Bonstetten l'a visitée en érudit et en philanthrope ému de ses misères, que Didier l'a peinte à son tour dans la grandeur de ses paysages et l'ardeur do ses aspirations libérales, et qu'un écrivain plus récent — et plus simple — qui nous appartient autant qu'à la France, Marc Monnier, a posé et résolu comme on sait la fameuse question : « L'Italie est-elle la terre des morts ? »

On doit à la plume féconde de Charles Didier toute une série de récits de voyages : Cing cents lieues sur le Nil, Cinquante jours ail désert, les Nuits du Caire, des romans comme Chavornay, des articles de revues, des recueils de poésies d'un romantisme volontiers éploré. Ses Mélodies helvétiques, sa Harpe helvétique, sa Pmie d'Ivoire, nous révèlent un poète plus élégant et correct que vraiment original, et nous font nous demander s'il n'eut pas moins d'âme que de talent. Un jour, pourtant, son cœur battit plus fort que de coutume ; et il est curieux de constater que c'est le souvenir du pays natal qui a le mieux inspiré cet infatigable voyageur :

Non ! ne me parlez point de ma Suisse chérie ; Vous voyez bien que moi je n'en parle jamais. . .

...Ce fut là ma première et ma seule patrie, Et je sens maintenant à quel point je l'aimais.

Jamais cent-suisse au loin n'entend le ranz des vaches. Sans qu'une larme tombe au bord de ses moustaches, Et le mal du pays l'entraîne à déserter.

Comme lui, tous les jouis, en esprit je déserte.

Car je sens, dans l'exil, tous les jours plus ma perte ...

0 mes Alpes ! pourquoi fallut-il vous quitter ?

Heureux celui qui laisse au moins quelques rimes dans la mémoire des hommes :

Anacréon n'a laissé qu'une page,

Qui flotte encor sur l'abîme des temps !

Etienne Gide, le brillant professeur de droit à l'Académie de Genève, a ce privilège ^ : il restera pour le public romand l'auteur du Sentier perdu :

C'était un frais sentier plein d'une ombre amoureuse. L'on n'y passait que deux en se tenant la main ; Nous le suivions ensemble en la saison heureuse, Mais je n'ai plus dès lors retrouvé ce chemin.

11 écrivait cette mélodieuse rêverie en 1841. Bien des années plus tard, un poète français chantait à son tour le sentier où l'on ne repasse jamais :

Je n'ai vu qu'une fois cette vallée heureuse, Dans ma vingtième année, et guidé par la main D'une petite fée, une blonde amoureuse... Seul depuis, je n'ai pas retrouvé ce chemin ^.

Cette rencontre d'Etienne Gide et d'André Lemoyne sur le même sentier honore l'un et l'autre.

Le plus original parmi les poètes genevois, c'est, à notre goût, Henri Blanvalet. Son romantisme est plus viril que celui de Galloix ou de Didier. 11 a sa note personnelle,

1) Ses Poésies, demeurées inédites, furent recueillies après sa mort (186ît). et offertes en souvenir « à ses amis. » Nous signalons aux bibliophiles ce beau volume imprimé chez Fick et devenu fort rare.

2i Chemin perdu. Poésies d'André Lemoyne. Lemerre, 1873.

juste, franche, émue, parfois vibrante, et laisse trois ou quatre poésies qui vivront dans le pays où elles sont écloses. Né en 1811, à Genève, il eut pour maître en poésieson oncle, l'éloquent pasteur Barthélémy Bouvier, auteur d'un hymne patriotique demeuré populaire, que le musicien Grast — le compositeur attitré des romantiques genevois — a mis en belle musique :

Berceau de mes aïeux, Genève bien aimée, . .. Ton modeste contour est pour moi l'univers.

Blanvalet passa la meilleure partie de sa vie à Francfort, comme précepteur dans la maison de Rothschild. C'est là qu'il publia son premier recueil. Une Lyre à la mer. Puis, possesseur d'une modeste aisance et marié depuis 1857, il revint se fixer à Genève. Son talent n'a pas produit tout ce qu'on pouvait en espérer : il a le don naturel, a dit Rambert, le progrès lui manque; c'est encore un «inachevé. » La solitude littéraire en fut cause : après dix-neuf années d'Allemagne, le poète rentrait dans une ville où sévissait la politique, cette ennemie des muses ; il se confina de plus en plus dans la retraite et ne produisit rien de supérieur à ses premiers vers. Il avait débuté tout jeune dans le Fantasque de Petit-Senn. A vingt-deux ans, il partait à pied pour l'Université de Berlin; ce voyage nous a valu une ballade un peu germanique d'accent et que Henri Heine eût aimée :

Je faisais, pensant à ma mère.

Route pour l'université, Quand la lille de la meunière Surprit mon regard arrêté.

Elle était si jeune et si frêle.

Du ciel me parlait si souvent.

Que j'oubliais souvent près d'elle Le tic-tac du moulin à vent.

Fallut reprendre la grand'route Qui mène à l'université, Où, supposant qu'on les écoute, Tant de docteurs ont radoté.

En contemplant la face blême De ces parleurs à tout venant, Je pensais souvent en moi-même Au tic-tac du moulin à veut.

Quand, pour regagner la patrie, Je quittai l'université, Je revis bien dans la prairie Le moulin toujours agité.

Mais la fille de la meunière N'était plus là comme devant ; Elle dormait au cimetière.

Au tic-tac du moulin à vent.

La muse de Blanvalet, a-t-on dit, c'est la sympathie : il a été le poète des petits, il a chanté la faiblesse sous ses deux formes les plus intéressantes : les enfants et les misérables. Les anthologies ont recueilli ce chef-d'œuvre d'éléffie enfantine intitulé la Petite sœur :

ts

Bon passant, dis-moi, je t'en prie.

N'as-tu pas vu dans la prairie,

Dans les bois ou sur le chemin.

N'as-tu point vu mon petit frère.

Qui doit errer tout solitaire ?

Oh ! mon Dieu ! je le cherche en vain . . .

Epoux et père, Blanvalet trouva dans les joies du foyer une nouvelle source de poésie. Le vieux poète ami de Marot, Charles Fontaine, n'a pas rencontré, pour saluer la venue de son premier-né, des accents plus touchants que ceux-ci :

Tu n'as trouvé chez moi ni dentelle à tes langes. Ni berceau pavoisé qu'un héraut blasonna ; Je t'ai reçu, vois-tu, comme on reçoit les anges. Avec des bras ouverts, un c(jeur gros de louanges Et le peu que l'on a.

Mais je veux avec toi partager ma richesse : Ma table au pied blessé, ma chaise au coin du feu. Le sort qui m'est échu, l'espoir d'une caresse. Et puis tout un trésor de joie et de tendresse, Ta mère et notre Dieu.

Cette voix douce et grave change parfois de ton sous l'empire des préoccupations humanitaires : il y avait en Blanvalet un plébéien, qui fut longtemps dépaysé dans un monde brillant où son ûme s'ennuyait; sa poésie doit à ce contraste quelques accents vigoureux, de nobles colères. Il avait le sentiment poignant des souffrances humaines, et peignit dans l'Ecran^ la Glaneuse et vingt autres pièces, l'égoïsme du riche, l'héroïsme du pauvre. On le traita de socialiste ; il n'était que charitable. A la fin de -sa vie, il écrivit avec un art très ingénieux de petites fables-épigrammes, qu'il appelait des ruades, et qui frappent, en effet, d'un coup sec et vif. Ce genre fut toujours en faveur à Genève : avant et après Blanvalet, Gaudy-Lefort, Albert Richard, Carteret, se plurent à écrire des apologues : même en vers, nous tenons à moraliser. Enfin notre poète est l'auteur d'un hymne qu'on chante souvent dans nos églises, mais qu'une main pieuse et maladroite a abominablement défiguré :

Je répandrai mon âme en concerts de louanges. ..

On y retrouve cette soudaineté d'inspiration, ce chaud lyrisme, cet éclat des images et cette vigueur de style qui distinguent les bonnes poésies de Blanvalet.

Parmi les poetœ minores que Genève a produits en grand nombre dans la première moitié de ce siècle, il en est vingt au moins dont on pourrait nous reprocher d'avoir omis les noms. Qu'on veuille bien se rappeler que notre but n'est point de tout dire, mais d'indiquer ce qui nous paraît essentiel et caractéristique. Aussi n'aurons -nous garde d'oublier Albert Richard, qui a cherché à faire en poésie ce que Lugardon et Hornung ont fait en peinture : célébrer nos gloires nationales et les héroïsmes du passé.

Pour bien connaître notre a: poète national » (il est défendu de le qualifier autrement), on devra le lire dans l'édition posthume de ses œuvres, qui se compose de d eux

482 CHAPITRE xir

volumes publiés avec l'appui de l'Institut genevois (1882- 1884J : les Poèmes helvétiques^ précédés d'une notice de Marc Monnier, et les Mélanges poétiques^ qui s'ouvrent par une curieuse autobiographie ^ Né en 1801 à Orbe, la ville de Viret, sorti comme lui d'une humble condition, Richard aimait le petit peuple : « J'aurai du respect pour la naissance, disait-il, quand il me sera prouvé qu'on peut choisir son père. » Il eut une enfance rude et pénible, qui développa en lui une précoce énergie ; souvent solitaire, il puisa dans la lecture des romans de chevalerie le goût des actions héroïques et des grands sentiments. Après un séjour à Paris, où la vie ne lui fut pas douce, il devint professeur à Berne. Le premier personnage marquant à qui on le présenta comme poète lui dit gracieusement : a Ghaime pas la poésie. — Gela se voit tout de suite, » répondit Richard. La révolution de 1846 lui donna une chaire académique à Genève, où s'acheva sa vie.

« Où trouver une source plus abondante d'inspirations que dans ma vieille Helvétie? écrivait Richard. Son histoire, ses traditions, ses légendes, ses mœurs, tout chez elle est poétique, tout offre un caractère de grandeur et d'originalité ; c'est une mine jusqu'ici inexploitée. » — Il creusa cette mine à grands coups de pioche, et en tira ses Poèmes helvétiques^ œuvre d'un patriote plus encore que d'un artiste : il chante les grands souvenirs pour y puiser de grands exemples. Ses tableaux épiques, d'un dessin vigoureux, mais sobres de couleur, vivent par l'extraordinaire énergie de l'inspiration. Qu'on relise ce que lui-même appelait avec simplicité ses « suisseries, » le poème de Saint- Jacques, qui débute si fièrement :

Ils sont là douze cents couchés dans la poussière . . . ou ce Wala de Glaris, qui est dans toutes nos mémoires :

1) Les pièces politiques contenues dans le premier volume ont été soigneusement annotées par M. Pierre Vaucher, conformément au vœu que l'auteur luimême avait exprimé avant de mourir.

Honneur de la patrie, effroi des ennemis, Roi des braves, salut, ô Wala de Glaris !

Qu'on se rappelle les tirades vengeresses où il flétrit la prudence excessive de la Suisse dans ses relations avec les puissances étrangères avant 1 848 :

0 Suisse, mil jadis ne pouvait t'outrager

Sans rencontrer un bras qui savait te venger ! . . .

et Ton conviendra avec un éminent critique genevois, M. Marc Debrit, que Richard est, parmi nos poètes, « celui qui a chanté du plus mâle accent, avec le plus d'originalité et de succès, les faits héroïques de l'histoire suisse. »

Oui, — et pourtant ! . . . Nous ne voudrions faire de peine à personne, mais le patriotisme du poète ne saurait tenir lieu de c{ualités artistiques dont Richard s'est trop facilement passé. Son style est tendu, rocailleux, d'une âpreté monotone ; on n'a pas oublié cette bizarre apostrophe : « Berne, ton ours dort-il ?» Il y a de la déclamation et de l'outrance dans cette poésie, qui ressemble aux exercices violents par lesquels Richard fortifiait son corps dans sa jeunesse. On éprouve quelque malaise à critiquer ce barde sincère et farouche, qui fut en son particulier le plus doux des hommes. Mais il faut bien convenir que sa versification est fruste, que les rimes par adjectifs synonymes y abondent, que les vers de Richard, pareils aux vieux chevaHers bardés de fer, se meuvent tout d'une masse et frappent pesamment avec un gros bruit de ferraille. Un jour, Marc Monnier, de qui nous tenons l'anecdote, récitait à Déranger des vers de Richard : (f Oui, dit Béranger, ce doit être bien beau en allemand. » Marc Monnier lui-même, dans sa notice sur Richard, prête à l'opinion du grand chansonnier une forme moins piquante et plus respectueuse : « C'est un talent distingué, qui s'est fait l'interprète des plus nobles sentiments ; et, dans ses vers, on respire partout l'honnête homme et le patriote. »

N'oublions pas, en effet, que cet honnête homme chantait à une époque où la Suisse avait besoin d'entendre une voix mâle et fière ; n'oublions pas qu'il a transporté d'enthousiasme toute une génération, toute une jeunesse plus éprise d'héroïsme et de vaillance que de rimes riches : ce sera son éternel honneur d'avoir éveillé de tels échos dans les nobles âmes.

Nous avons vu renaître bien des choses à Genève à partir de 1814 : l'indépendance nationale, la vie de société, les sciences et les lettres, la poésie et l'art. C'est alors aussi que se produisit, après les grandes secousses matérielles et morales du XVIII'^^ siècle, ce puissant mouvement appelé le Réveil, qui a agité et ranimé les Eglises protestantes de Suisse et de France et dont on a dit qu'il est le plus grand fait de notre histoire religieuse depuis la Rélbrmation ^

On se rappelle qu'au commencement du XYIII^^e siècle les piétistes avaient à Genève des assemblées dont s'émut le Consistoire; nous avons vu aussi (p. 209) Zinzendorf arriver à Genève et y former un petit troupeau morave. Cette congrégation, qui en 1 800 se trouvait réduite à une dizaine de membres, fut le premier germe du Réveil évangélique. A cette époque, la Compagnie des pasteurs, qui concentrait en ses mains le pouvoir ecclésiastique, ne se préoccupait plus guère que de son a utorité administrative. La vie religieuse tendait à s'endormir dans le formalisme ; quant à la doctrine, les vérités fondamentales du christianisme biblique avaient fait place à la religion naturelle, au déisme pur. L'enseignement théologique se réduisait à l'art ora-

1) Voir Le premier Réveil à Genève, par Guers, et Genève religieuse au À7X"« 3iècle, par H. de Goltz, traduit par G. Malati.

toire, et si l'on en croit l'affirmation d'Ami Bost, on n'ouvrait plus la Bible dans les leçons de la Faculté où avait enseigné Calvin !

Quelques pasteurs avaient cependant échappé à cette torpeur religieuse. Il faut citer entre autres le pieux Cellérier, dont les sermons pleins d'onction, tout pénétrés de l'esprit de l'Evangile, ranimèrent autour de lui le goût de la piété et le respect des Ecritures. Il fut le précurseur, on pourrait dire le Lefèvre d'Etaples du Réveil. Son ministère, selon son biographe Diodati, fut une transition entre la tiédeur générale et le renouveau « dont il avait préparé l'accueil et déjà réalisé les prémices. »

En 1813, M™« de Krudener vint prêcher à Genève avec une ferveur exaltée, qui contribua à fortifier les sentiments pieux d'un petit groupe de personnes. Puis, en 1817, l'arrivée de missionnaires anglais et écossais leur apporta la précision de vues qui leur faisait encore défaut. Ce fut là, non point la cause, mais l'occasion de la crise qui allait se produire. Robert Haldane, en particulier, ramena l'attention sur la doctrine de la justification par la foi. Le mouvement prit alors conscience de lui-même, devint un appel adressé par l'amour chrétien à une génération trop étrangère à la vie intime du christianisme. Ce ne fut pas seulement une restitution de la doctrine orthodoxe, mais avant tout un réveil de la foi individuelle par un retour à la vérité biblique. Les hommes du XVI™" siècle poursuivaient la réforme de la société, et ils ont fondé des institutions religieuses nationales ;\es hommes de 1817 poursuivent la restauration de la vie spirituelle en s'adressant à l'individu, en lui prêchant sa conversion personnelle par l'Evangile de la grâce, et jettent les bases de nouvelles organisations ecclésiastiques reposant sur un principe (V individualisme.

La Compagnie des pasteurs, dans sa lutte contre le Réveil, chercha surtout à sauvegarder l'unité extérieure, ce qui revenait à méconnaître la portée et la signification

même du moavement. Evoquons le souvenir de ceux qui en furent les promoteurs les plus en vue.

Ami Bost, l'ardent champion, l'infatigable missionnaire du Réveil, a laissé des Mémoires, publiés en 1 854, qui sont écrits avec une verve originale et piquante et révèlent une forte individualité. Le quorum pars magna fui y apparaît peut-être bien un peu; mais la candeur hardie de l'écrivain désarme la critique. Il faut attribuer plus d'importance à César Malan, qui est une des figures caractéristiques de notre histoire religieuse. Orateur impérieux et entraînant, à l'imagination riche et féconde, à la pensée forte et pénétrante, il était doublé d'un poète et d'un musicien. Strictement calviniste, sa théologie revêtait une teinte poétique propre à séduire les âmes. Dans ses prédications comme dans ses entretiens particuliers, il exerçait une sorte de fascination par la noblesse de son maintien et l'éclat d'un regard où brillait, avec l'assurance de la vérité, la flamme de la sympathie. Son activité ignorait la fatigue : comme Calvin, il prêchait tous les jours ; il écrivait sans relâche des traités, des ouvrages de polémique sur les sujets religieux les plus divers. Dans les cantiques dont il composa la musique et les paroles, il exprime avec une effusion enfantine et triomphante la joie du pardon :

Accourez tons à la bonne nouvelle, Car aujourd'hui le salut est prêché !...

Devenus classiques dans nos Eglises, sous le titre de Chants chrétiens (1823), puis de Chants de Sion {\S2%),\ç% cantiques de Malan ont porté partout dans nos campagnes cet élan du sentiment chrétien, cette plénitude d'assurance du salut, qui ont trouvé des échos en des milliers d'âmes. Le Réveil eut dès lors sa poésie sacrée, inégale, très discutable, il faut bien le dire, au point de vue de l'art, mais vivante et vibrante. L'hymne religieux, exaltant la personne du Sauveur et sa mort sanglante, devait renaître

LA RKSTAURATION GENEVOISE 487

avec la foi à la divinité du Christ. C'est ainsi encore qu'un des premiers adeptes du Réveil neuchâtelois, Guillaume Clottu, a doté nos Eglises de quelques cantiques d'un beau soufïle, entre autres celui qui commence ainsi :

Oui, pour son peuple Jésus prie . . .

Vers 1830, Louis Gaussen représente l'orthodoxie rigide avec une autorité particulière. Sa Théoptieustie, qu'on a souvent le tort de juger sans l'avoir lue, est un beau plaidoyer, plein de chaleur et d'ampleur, animé d'un vrai soufïle oratoire, en faveur de l'inspiration plénière de la Bible et de son infaillibilité absolue : « L'Ecriture est de Dieu, elle est partout de Dieu, et partout elle est entièrement de Dieu. )> Nous signalons surtout le chapitre IV {Examen des objections) et les pages d'une superbe envolée où l'auteur montre que l'insignifiance apparente de certains détails contenus dans la Bible n'autorise pas à les excepter de l'inspiration.

C'est sous l'influence du Réveil que furent fondées à Genève la Société évangélique, l'Eglise de l'Oratoire et son Ecole de théologie. L'Eglise officielle, profondément remuée, subit elle-même, bon gré, mal gré, l'action du Réveil; il ne lui fut plus possible de retomber dans son ancienne torpeur. Et cette action s'étendit à toute notre vie nationale ; le contre-coup en est encore sensible aujourd'hui. Car si le public de la Suisse française est particulièrement sévère sur le chapitre des mœurs, si notre littérature est accusée souvent de timidité puritaine, si l'on peut supposer que 'M'^^ de Charrière hésiterait aujourd'hui à publier ses romans chez nous, c'est bien le Réveil qu'il faut, selon les points de vue, en louer ou en accuser. Il est incontestable que ce mouvement a eu ses faiblesses, ses misères, ses étroitesses surtout : nous lui avons suffisamment rendu justice pour être en droit de le dire. Il n'en est pas moins vrai que les hommes du Réveil, issus en général de la petite bourgeoisie — Bost, Merle, étaient fils de

maîtres d'école — ont su parler à notre peuple un langage qu'il a compris, ont exercé sur lui une autorité morale qui dure encore et qu'il importait de signaler ici.

Le mouvement du Réveil a fait naître toute une littérature souvent bien médiocre, mais qui montre combien les esprits étaient préoccupés des questions religieuses et ecclésiastiques. Nous ne saurions citer tous les ouvrages édifiants, et en leur temps fort répandus, des Auguste Rochat, des Gonthier, des Bertholet et de tant d'autres : nous ne cherchons pas des ce frères, » nous cherchons des écrivains.

Merle d'Aubigné, certes, en fut un, et sa réputation s'est étendue jusqu'aux confins du monde protestant. Les savants épris avant tout d'histoire « documentée, » les partisans delà méthode critique sévère qui prévaut aujourd'hui, font de sérieuses réserves sur V Histoire de la Reformations sur le rôle qu'ont pu jouer dans sa composition certaines idées préconçues et la belle imagination de l'auteur. Lorsqu'en 1817, il eut la première idée de son livre, lui-même raconte qu'il se dit : « Je montrerai par les faits que ce qui faisait le fond de la Réforme, c'était, etc..» Dire : «Je montrerai par les faits, » avant d'avoir étudié les faits, ce n'est certes pas le comble de l'objectivité. Mais il convient de louer les qualités de cette narration pleine de chaleur et d'enthousiasme. L'écrivain s'attache à dramatiser les événements, à évoquer les personnages, à donner l'impression vivante des scènes qu'il raconte, et son ouvrage demeure, en attendant qu'on ait fait mieux, l'histoire populaire delà grande crise religieuse du XVI"i® siècle. Nous souhaitons au savant scrupuleux qui entreprendra d'écrire cette histoire conformément aux exigences de la critique moderne, d'y mettre autant de mouvement et de vie que son devancier.

Le clergé genevois, national ou dissident, a produit encore un grand nombre d'écrivains dont les œuvres n'appartiennent pas à la littérature proprement dite. Il convient de mentionner François Naville, l'auteur d'un excellent

traité sur V Education publique et d'un ouvrage contre la « charité légale, » que couronna l'Académie des sciences morales; Etienne Chastel, dont V Histoire du christianisme, conçue sous l'influence de la théologie libérale allemande, se distingue par l'étendue de l'érudition et une exposition attrayante et claire ; Félix Bungener, ardent controversiste, mais qui a obtenu son plus durable succès en créant ce qu'on pourrait appeler le roman huguenot: ses Sermons ?ous Louis XIV et sous Louis XV, qui furent très admirés, demeurent le type le plus réussi d'un genre littéraire en somme discutable. Un goût plus simple préférera le livre du pasteur Martin, qui avait servi sous les drapeaux de Napoléon I^r et qui a raconté avec une bonne grâce charmante les Souvenirs d^un ex-officier. François Roget, qui avait passé par la théologie, laissa de nombreux fragments écrits au jour le jour, dont on a tiré deux volumes intitulés Pensées genevoises, remarquables par la richesse des aperçus, la précision — nous ne disons pas l'éclat — du style, l'indépendance d'une pensée fermement spiritualiste, et la foi profonde à l'autorité de la conscience. On dirait un Amiel tout ensemble moins artiste et mieux assis dans sa croyance.

Mais voici que nous avons dépassé la limite assignée à ce chapitre : la révolution de 1846. A cette date, une ère nouvelle commence pour Genève avec l'avènement de James Fazy, tribun taillé pour la dictature, orateur habile, polémiste incisif, historien et romancier à son heure, qui publia en 1838 la première partie d'une histoire de la République de Genève, où l'on rencontre des vues philosophiques assez neuves ^. Nous retrouverons bientôt Genève démocratisée ; c'est maintenant le canton de Vaud qui sollicite Txotre attention.

1) Il a publié aussi, en 1870, une nouvelle historique, Jean d'Ivoire (Voir James Fazy, sa vie et son œuvre, par Henri Fazy. Genève, Georg, 1887.).

Le canton de Vaucl. — L'Académie de Lausanne et le mouvement intellectuel, — Alexandre Vinet. — Ch. Monnard et L. Vulliemin ; les sociétés d'étudiants. — Jean-Jacques Porcliat. — Juste Olivier ; Monneron ; Durand. — Ad. Lèbre. — La Revue suisse. — Sainte- Beuve ù, Lausanne. — 1845.

Et nous aussi, sur la montagne, Nous avons eu notre rayon, Avec l'aurore pour compagne Et pour chemin le frais gazon !

Nous rêvions tout, pleins d'espérance !

Notre l'égard, sondant l'éther.

Jetait à tout, en assui'ance, Jeune sourire et jeune éclair.

Lèbre a franchi le noir espace :

Il est au céleste jardin.

Suivant, d'un pas que rien ne lasse.

Les monts où luit le jour sans fin.

Parmi les troupes infinies Qui forment le chœur immortel, Se mêle aux jeunes harmonies Henri, l'aimable ménestrel.

Et Monneron, tout air. tout flammes.

Dont l'œil en haut toujours montait, A revu son pays des âmes, Qu'ici-bas même il habitait.

Mais nous, hélas! loin de l'aurore, Rentrés sous le brouillard impur, A tâtons nous suivons encore De la terre le sentier dur.

Monnard, en butte à la colère D'uu peuple injuste, aveugle, errant.

Laisse, vieux chêne séculaire, Gronder à ses pieds le torrent.

Vulliemin fouille de nos pères Les tombeaux cachés sous nos pas.

Agassiz creuse les mystères D'un temps où l'homme n'était pas.

Tribun de la sainte parole Qui des cieux nous appelle tons, Vinet nous guide et nous console.

Lui qui souffre bien plus que nous.

Et moi, dans la cité lointaine, Au bord du fleuve m'asseyant.

Perdu dans la brumeuse plaine, 0 mes amis, je vais disant :

Et nous aussi, sur la montagne, Nous avons eu notre rayon.

Avec l'aurore pour compagne Et pour chemin le frais gazon !

Ces vers de Juste Olivier, intitulés Et in Arcadia, sont le mélancolique souvenir d'une belle et courte saison, la poétique histoire d'une génération d'élite. Une ère nouvelle a commencé pour le pays de Vaud : il est devenu le canton de Vaud^ il s'est émancipé, il s'appartient. Il va essayer ses forces, laisser parler son âme. A la génération des hommes politiques, créateurs et organisateurs de la liberté, succède la génération des écrivains, des penseurs, des poètes. Les ondes sonores du romantisme se propagent chez nous : les voix de Lamartine, de Victor Hugo, de Béranger éveillent des échos au sein d'une jeunesse en qui la sève surabonde : l'heure est propice à l'éclosion d'une poésie nationale vaudoise.

Le foyer de cette vie nouvelle, pleine d'élan, d'ardeur, de magnifiques promesses, fut l'Académie de Lausanne,

qui, depuis Bèze, Hotman, Viret, n'avait pas eu, même au temps de Barbeyrac et de J.-P. de Grousaz, une époque aussi brillante \ L'amour-propre national peut même constater cette différence entre l'Académie du XVI°»« siècle et celle du XIX"^^, que la plupart des professeurs qui ont illustré la première étaient des étrangers, tandis que la seconde était formée d'enfants du pays et représentait <r un faisceau serré des forces nationales. » Il vint, il est vrai, s'y ajouter des éléments étrangers, mais le fond et l'esprit étaient franchement vaudois.

Cette belle efïlorescence ne donna pas tous les fruits qu'on en pouvait attendre : la mort alla chercher dans les rangs de la jeunesse studieuse ceux sur qui reposaient les meilleures espérances ; le vent aigre de la politique dispersa les professeurs, qui furent presque tous destitués par le gouvernement issu de la révolution de 1845,

Rambert a qualifié en deux mots le mouvement intellectuel que nous allons étudier : il fut religieux et poétique. Deux noms correspondent, me semble-t-il, à ces deux adjectifs : Vinet, Juste Olivier. C'est autour d'eux que nous grouperons les écrivains dont nous allons parler.

Le critique cité tout à l'heure a retracé la biographie de Vinet avec une distinction magistrale et avec une émotion d'autant plus communicative qu'elle est plus sobre et plus contenue ^. La grande figure de Vinet commande cette discrétion : on se sent en face d'une conscience si délicate et d'une humilité si profonde, que l'éloge même en devient timide. Le récit de cette vie est pour le lecteur une perpétuelle humiliation: eh! quoi, Vinet, cette âme d'élite, quitte ce monde en demandant « pardon à Dieu et aux hommes des nombreux scandales qu'il a donnés! » Mais alors, qu'en

1) Voir à ce sujet et pour tout ce chapitre Tarticle de E. Rambert : La vielittéraire à Lausanne avant i8i'> (Bibliothèque universelle, 1882).

2) On comprendra que nous n'ayons pu indiquer chaque fois par des notes et des guillemets les emprunts que nous avons faits au livre de Rambert.

sera-t-il de tout autre, de vous et moi ? Il faut pourtant bien l'aborder, cet homme qui a laissé à tous ceux qui l'approchèrent, même aux plus profanes, l'inefifaçable impression que décrivait Sainte-Beuve :

« Le grand, l'incomparable profit moral que je retirai du voisinage de M. Vinet et de mon séjour dans ce bon pays de Vaud, ce fut de mieux comprendre, par des exemples vivants ou récents, ce que c'est que le christianisme intérieur ; d'être plus à portée de me définir à moi-même ce que c'est, en toute communion, qu'un véritable chrétien, un fidèle disciple du Maître, indépendamment des formes qui 8é^a.vent. Etre de V école de Jésus- Christ : je sus désormais et de mieux en mieux ce que signifient ces paroles et le beau sens qu'elles enferment. »

Originaire de Crassier, heu de naissance de M'"^ Necker, né en 1797 à Ouchy, où son père était employé dans les péages, Vinet descendait d'une famille française étabhe en Suisse depuis deux générations ^ Cette origine est à noter : Vinet ne doit-il pas au pays de ses ancêtres )e sentiment exquis des qualités propres à la langue française, la mesure, la finesse, la justesse, et cette implacable logique de l'esprit qui va jusqu'aux dernières conséquences d'un principe ? Mais le Vaudois est aussi nettement reconnaissable en lui : le Vaudois ne mûrit pas vite ; son histoire n'est pas cehe d'un peuple précoce. Vinet ne s'est développé que lentement; il aha se perfectionnant par degrés, pour le fond et pour la forme, se cherchant toujours, toujours se défiant de lui-même : « Moralement, disait-il, je n'ai été qu'ébauché, tout est chez moi fait à moitié. » L'évolution de sa pensée dura jusqu'à la fin, sa vie fut une transformation incessante. C'est ce qu'il ne faut pas perdre de vue en le jugeant ; c'est ce qui rend difficile de donner un « esprit de Vinet » qui ne trahisse pas Vinet.

Soumis dans la maison paternelle à une éducation pa-

1) Voir, sur la jeunesse et l'éducation de Vinet, le curieux petit livre d'un distingué professeur à la Faculté libre de Lausanne, mort prématurément, M. Henri Lecoultre : Le père d'Alexandre Vinet, d'après des lettres inédites. Lausanne, Payot, 1892.

triarcale et sévère, qui rappelait l'antique austérité huguenote, il eut pourtant une heureuse vie d'étudiant. Sa jeunesse fut une vraie jeunesse, honnête, pure, mais joyeuse, et embellie par de chaudes amitiés. Du temps qu'il faisait partie de la Société de Belles-Lettres, il tournait des couplets qui contrastent avec la gravité dont son nom seul éveille l'idée !

0 mes amis, vidons bouteille Et laissons faire le destin.

Le Dieu qui préside à la treille Est notre unique souverain.

C'est vers ce temps que, pour se moquer du guet, il composa la Guéfiade, poème héroï-comique dont le succès fut grand à l'Académie de Lausanne. Il avait seize ans lorsque, en 1818, les prétentions de Berne, qui cherchait à recouvrer ses possessions vaudoises, lui inspirèrent son Réveil des Vaudois, espèce de Marseillaise adoucie, qui répondit au sentiment populaire :

Liberté, liberté chérie,

Soutiens nos cœurs, guide nos pas !

Vinet n'avait rien dans son extérieur de séduisant ni de brillant, mais la flamme intérieure transparaissait à travers cette enveloppe un peu fruste. La première fois que M™^ de Montolieu le vit, elle demanda : « Qui est ce laid qui devient beau quand il parle ? » Il était né affectueux, sensible, sensitif même ; il y avait de la lumière dans son sourire ; quand il était seul, il aimait, en allant et venant, à chanter de sa voix douce et musicale.

A vingt ans, encore étudiant en théologie, il fut appelé à Bâle pour y enseigner la langue et la littérature françaises. Il y fonda une famille, y goûta des jours heureux mêlés déjà de cruelles épreuves, débuta dans la carrière de publiciste par son Mémoire sur la liberté des cultes et devint le collaborateur le plus en vue du Semeur, fondé à Paris par

un groupe de protestants; mais il refusa, malgré les instances les plus pressantes, de prendre la direction de cette revue, qui, grâce surtout à sa plume, conquit une place d'honneur dans la pre-se périodique française ^ Revenu à Lausanne en 1837, il fut mêlé aux luttes ecclésiastiques qui ont tant agité le canton de Vaud et défendit toujours plus résolument la cause de l'indépendance de l'Eglise. Il eut encore la joie, — non exempte, il est vrai, de quelque anxiété — de voir naître, à la suite des événements de 1845, une Eglise libre, et mourut en 1847.

Telle est l'histoire de sa vie extérieure. L'histoire de sa vie morale est bien plus mouvementée, parfois même tragique, et comprend plusieurs phases : « Le vrai progrès, a-t-il dit, consiste à se renouveler... Quand on est toujours le même, on n'est pas vrai ...» « J'ai été lentement conduit à la vérité qui affranchit. » Il n'est cependant point parti du scepticisme, car son âme était naturellement religieuse ; mais au début de sa carrière, sa piété n'est que le reflet de la religion traditionnelle de ses parents. Formé par son éducation au respect de l'autorité, disciple soumis du doyen Curtat ^ qui voulait maintenir les formes et l'esprit de l'ancien culte, Vinet éprouva d'abord pour le Réveil une vive antipathie. Les méthodistes — en langue populaire les moniiers — venus de Genève, qui commencent à former de petites congrégations dans le canton de Vaud, lui apparaissent comme des « fous ambulants ; » il dénonce en eux « un curieux mélange d'humilité et d'orgueil, » et voudrait — lui, Vinet ! — posséder « le pouvoir moral ou extérieur de dissiper cette secte. » Aussi n'est-ce pas le Réveil romand qui l'amena à une piété plus intime et plus attendrie, mais bien l'influence de la vie religieuse de Baie et

1) Sur les relations de Vinet avec le Semeur, on trouvera d'abondants détails dans le volume publié par M. E. de Pressensé : Alexandre VineC, d'après sa correspondance inédite avec Henri Lulteroth. Paris, Fischbacher, 1891.

2) Ne passons pas à coté de ce vénérable ecclésiastique sans rappeler qu'il est rauteur de la chanson vaudoise populaire entre toutes, et qui ne manque ni de couleur, ni de grâce naïve, — laquelle a pour refrain : Canton de Vaud, ai beau!...

plus particulièrement de la Maison des Missions. Puis les événements marchèrent : la persécution s'étant déchaînée contre le Réveil et les conventicules, il épousa cette cause, il en devint l'avocat, moins par sympathie pour elle que par amour pour la liberté. La souveraineté de la conscience, telle est l'idée maîtresse de ses premiers écrits, de sa première brochure : Le Eesped des oinnions. Lorsque fut promulguée la loi d'intolérance du 20 mai 1824, qui rejetait sur les victimes la faute des persécuteurs et qui ne faisait que « régulariser la persécution, » Vinet fut ff frappé d'un trait de lumière : » il se prend à douter de la légitimité d'une religion d'Etat; il déclare alors adultères et funestes les relations entre l'Etat et l'Eglise, proclame que « l'Etat gêne la conscience en protégeant comme en opprimant, )) et que « la vérité n'est jamais si forte que quand on l'abandonne à ses propres forces. » Il envisage encore la séparation des deux domaines comme un idéal lointain; mais il est entré dans une voie d'oii il ne sortira plus.

Ses convictions rehgieuses suivirent un développement parallèle à celui de ses idées ecclésiastiques. Il était entré dans le courant du Réveil sans en admettre les formules ; nul n'en discernait mieux que lui les faiblesses ; mais en même temps il sentit que cette piété plus vivante avait en elle de quoi réveiller les Eglises nationales endormies. Il vit de plus en plus dans le christianisme, non l'édifice de dogmes savamment assemblés, mais un fait, sur lequel reposent la doctrine et la morale, l'œuvre et la foi.

Ce développement progressif des idées de Vinet n'alla pas sans de cruelles agitations intérieures. Il parle des <ï tourments intellectuels » par où il a passé, de ces doutes insolents et de ces effroyables visions de la raison^ « contre lesquelles, dit-il, je n'ai qu'un asile. » Ces fluctuations, qui nous sont révélées par tant de passages de son admirable journal intime et qui semblent rompre l'unité de sa vie, en constituent au contraire la beauté morale : Vinet a voulu

posséder la vérité par droit de conquête, ou plutôt — luimême l'a dit — il dut « être vaincu pour être convaincu. » Chaque pas en avant fut acheté par une crise douloureuse. Il a souffert toute sa vie dans sa santé, toujours chancelante depuis sa vingt-cinquième année, dans ses affections, car il perdit sa fille de bonne heure et eut un fils infirme, et surtout dans son âme et dans sa pensée. Non seulement il dut combattre pour ses convictions contre les adversaires du dehors, mais il lutta sans cesse avec lui-même : lutte douloureuse d'une conscience profondément chrétienne et d'un esprit droit, qui n'avait pas été sans subir à Bâle l'influence plutôt négative du savant de Wette et qui ne pouvait se dissimuler certaines lacunes de sa propre orthodoxie. On connaît les refus qu'il opposa aux appels venus de Genève et de Montauban ; il objecta l'insuffisance de ses études et surtout la faiblesse de sa foi :

<(. Vous ne savez pas que celui que vous appelez à votre sainte guerre est à peine un chrétien commencé, qu'il y a dans sa foi et surtout dans sa vie de profondes lacunes ; qu'il ne marche pas, qu'il chancelle; qu'il ne parle pas, qu'il balbutie; qu'il ne veut pas, mais seulement qu'il voudrait... Ne versez pas cette eau insipide dans le vin généreux que vous avez pressé ; cherchez de plus dignes compagnons d'œuvre. »

Plus tard, au moment de prendre possession de sa chaire de Lausanne, il écrit à ses étudiants : « Je vais à vous en grande détresse de cœur, ayant peur, non des hommes, mais de moi-même. » De pareils accents nous semblent indiquer un homme qui a pris possession de la vérité par le cœur, mais n'a pu triompher complètement des incertitudes de son intelligence. Or Vinet, conscience d'élite, éprouve par-dessus tout un impérieux besoin de sincérité et de droiture. Etre soi-même, c'est-à-dire sincère, est le premier devoir humain. Mais de ce devoir parfois redoutable découle un droit non moins absolu, celui de professer sa croyance. Aussi Vinet fut-il l'apôtre, à la fois

humble et intrépide, de cet individualisme chrétien qui ne cède pas un pouce du territoire sacré de la conscience.

Jusque dans son style se reflète son religieux respect de la vérité : « Il craignait toujours, raconte un de ses amis, que la parole ne dépassât la pensée. » On a dit que chez Vinet écrivain, la conscience nuisait à la verve, qu'il surchargeait son style à force d'exactitude, de précautions et de scrupules ; mais cet excès même de conscience est le secret et la marque propre du style de Vinet. Moins scrupuleux, il ne serait plus lui.

Vinet a fait œuvre de pubhciste libéral, de penseur chrétien et de critique littéraire. Nous avons vu quel était son état d'esprit en 1824, lorsque la Société de la morale chrétienne, dont M. Stapfer était un des membres les plus en vue, proposa un prix pour le meilleur Mémoire sur la liberté des cultes. Dans le travail écrit par Vinet pour ce concours et qui est l'œuvre principale de sa jeunesse, il montre que la liberté de conscience n'est rien si elle n'a pour corollaire et pour garant la liberté des cultes. Toute croyance est inviolable par cela même qu'aucune n'est évidente; le gouvernement n'en saurait être juge : il n'a le droit ni d'imposer, ni de protéger aucune religion. L'Etat dit chrétien, c'est l'invasion de la contrainte dans le domaine de la conscience, et par conséquent l'altération de la notion même de religion ; dire que la société a une religion, c'est dire c{ue l'individu n'a pas le droit d'en avoir une. Vinet ne réclame pourtant point la séparation absolue, rêve lointain ; car, dit-il, « un gouvernement qui ne se mêlerait que de ce qui le regarde est encore une de ces hypothèses hardies qu'on n'exprime point sans une sorte de crainte. » Il se borne à demander qu'on réduise les inconvénients d'un système faux, mais consacré par les siècles, en accordant ce minimum : qu'aucun croyant ne soit menacé à cause de sa foi dans sa qualité de citoyen et que toute secte soit tolérée qui ne porte nulle atteinte à la

morale sociale. Mais il ne cache point que ses vœux intimes vont bien au delà, vont jusqu'au bout; car, à ses yeux, la religion, si elle ne pénètre pas les cœurs, n'est rien, fûtelle entourée de toutes les pompes officielles ; elle doit être spontanée, gagner les esprits et les âmes, et elle ne le peut que par la liberté : ainsi se formera cette Eglise invisible qui est la seule vraie.

On sent quel est le rapport intime entre les convictions ecclésiastiques et la foi personnelle de Vinet, et pourquoi elles ont suivi un développement parallèle. S'il' progresse dans son libéralisme chrétien, c'est qu'il progresse en spontanéité religieuse. Ce Mémoire, où tout Vinet est déjà plus qu'en germe, est un hymne à la liberté : l'élan du style, la chaleur qui l'anime et le porte, plaçaient d'emblée l'auteur au rang des publicistes les plus distingués. On n'a guère écrit de plus belles pages, plus vives, plus émues, que le chapitre XIV de la 2«ie partie, où Vinet, dans deux tableaux de toute magnificence, montre tour à tour l'Eglise d'Etat, avec sa grandeur extérieure et apparente, puis l'Eglise affranchie, forte de sa seule grandeur morale.

Le Mémoire venait de fonder la réputation de Vinet, lorsqu'il fut entraîné, à propos des persécutions dirigées contre les sectaires, dans une lutte toute pratique. Il engagea, de concert avec Charles Monnard, rédacteur du Nouvelliste vaudois, une ardente polémique au cours de laquelle il proclama nettement le droit de violer une loi qui ellemême viole la conscience : « Ce principe, loin d'être subversif, est le principe de vie des sociétés... C'est de révolte en révolte (si l'on veut employer ce mot) que les sociétés se perfectionnent, que la civilisation s'établit, que la justice règne, que la vérité fleurit. »

On sait l'orage que souleva cette fameuse phrase. Le landamman Muret, qui était l'âme du gouvernement, homme d'esprit, mais à la mode de l'ancien temps, voyait dans l'Eglise un des éléments de l'unité nationale. On

poursuivit Monnard et Vinet; celui-ci fut condamné à quatre-vingts francs d'amende, celui-là fut acquitté par le • tribunal, mais suspendu administrativement pour un an de ses fonctions de professeur à l'Académie. Durant cette guerre de plume, Vinet avait déployé une hardiesse qui contraste avec sa grande défiance de lui-même, et la puissance d'une dialectique qui, dans sa forme, rappelle par instants la redoutable ironie de Pascal.

Il croyait encore, lors de l'élaboration de la constitution de 1831, à la possibilité d'établir entre l'Etat et l'Eglise un compromis favorable à la liberté : il dut bientôt se convaincre que cet espoir était chimérique. Dès lors il n'hésita plus à aller jusqu'au bout de son idée. Après la promulgation de la loi ecclésiastique de 1839, il renonce à la qualité de membre du clergé vaudois ; puis, répondant à un second appel de la Société de la morale chrétienne, il écrit son Essai sur la manifestation des convictions religieuses, où il ne plaide plus seulement pour la liberté des cultes, mais pour la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat. C'est un devoir de manifester ses opinions, un devoir envers la société et envers la vérité elle-même ; de ce devoir découle un droit, dont la société doit permettre l'exercice à chaque individu ; or l'union de l'Eglise et de l'Etat, impliquant la protection d'une religion préférée et, partant, la persécution des autres, entrave l'exercice de ce droit. C'est dans cette œuvre capitale de Vinet qu'apparaissent le mieux les caractères et les habitudes de sa pensée : l'analyse affinée jusqu'à la subtiHté, la dialectique allant parfois jusqu'à la recherche, mais surtout « cette inexorable franchise, cette intrépidité rectiligne de l'esprit, » qui ne recule devant aucune des conséquences les plus hardies de prémisses qu'on a pu trouver « plutôt supposées que posées. » La séparation n'est plus à ses yeux une question de convenance, de perfection et d'époque, elle est une nécessité absolue.

Al-EXANDRE VINET ET SES AMIS 501

« une partie de la vérité chrétienne. » «Le crime des Eglises d'Etat, dit-il, n'est pas tant d'empêcher les convictions de se manifester que de les empêcher de se former : leur crime est de nier tacitement la conscience et la religion. »

L'étude sur le Socialisme tient aux écrits précédents par des hens étroits : Vinet y revendique plus éloquemment que jamais les droits de l'individualité. L'individu a le devoir de chercher la vérité, et, l'ayant trouvée, d'y conformer sa vie; or il peut y avoir désaccord entre ce que prescrit la conscience individuelle et la loi de l'Etat. L'auteur s'attache à établir cette dualité entre l'homme et la société, qui a été constamment méconnue dans le passé et que nie le socialisme moderne comme le socialisme païen, puisque l'idée mère du socialisme n'est autre chose que l'identification de l'homme et de la société. La religion seule peut lutter contre lui, mais à condition de n'être pas socialiste elle-même ; donc le devoir des chrétiens est de se séparer de toute institution qui repose sur le principe socialiste, c'est-à-dire qui nie l'individualité. Et c'est justement le tort que Vinet reproche au nationalisme :

« Le socialisme a-t-il rien de plus hardi que l'hypothèse en vertu de laquelle tous les habitants d'un même pays sont censés appartenir à la même conviction, et soudoient forcément un culte à la prospérité duquel la plupart sont indifférents, qu'un grand nombre même haïssent et désavouent? Se plaindre des prétentions du socialisme et s'étonner de ses progrès, après lui avoir donné de pareils gages, c'est, dans notre opinion, la plus étrange inconséquence. »

Jamais Vinet n'a exposé avec plus de force ses idées sur les rapports du christianisme et de la société que dans ces pages écrites quelques mois avant sa mort. Mais si l'on veut connaître toutes les faces de sa pensée sur ce grand sujet, il faut lire le volume intitulé Liberté religietise et

questions ecclésiastiques, recueil posthume d'articles, de lettres, de brochures, où Vinet discute les applications pratiques de ses théories ^

11 n'est pas aisé non plus de se rendre compte de la marche et des progrès de sa pensée rehgieuse, ne serait-ce qu'à cause des remaniements qu'ont subis, d'édition en édition, les Discours de Vinet. Au point de vue qui nous occupe ici, il suffira de constater que, comme prédicateur, il a été constamment dominé par cette pensée : le christianisme est éminemment naturel, parce qu'il est enharmonie parfaite avec les besoins de l'âme; à cet égard Vinet est un continuateur de Pascal, qu'il a étudié avec une si particulière sympathie. Rien ne ressemble moins que la prédication de Vinet à l'ancienne « éloquence delà chaire : » son discours est une sorte d'entretien oii l'on voudrait parfois plus d'architecture et d'ordonnance. Point de mouvements oratoires; la chaleur est tout interne; il aime ceux auxquels il parle et pénètre doucement dans leur âme. Il ne dogmatise pas ; au contraire, la divinité de la révélation est partout supposée dans ses discours et il ne s'attarde pas à la démontrer par des raisonnements et des preuves ; son apologie est d'un caractère essentiellement intime : elle repose tout entière sur la rénovation morale de l'homme par l'Evangile; sa vertu régénératrice est la preuve de sa divinité : une religion qui mène à Dieu doit venir de Dieu; la doctrine qui sauve et sanctifie ne peut être que vraie. Vinet en appelle au sentiment du péché ; il montre au pécheur que le christianisme est le seul moyen de transformation. Le dogme et la morale, l'œuvre et la foi sont les deux faces d'une même vérité et doivent se fondre dans une même manifestation de vie nouvelle. La foi est un acte moral ^.

i) Voir aussi l'uuviage 1res nourri de M. J. Cart, Histoire du mouvement reli- (jleux et ecclésiostique dans le canton de Vaiid, et la thèse de M. Paul Boniiard, nechcrches sur le diveloppoineiit des principes ecclésiastiques de Vinet. Ne pas iiégligernon plu-; les articles de M. Fréd. Chavannes dans la/ieywe suisse (1847).

2) Voir surtout dans les Nouveaux Discours les deux n^orceaux intitulés l'Q'hivro de Dieu.

La prédication de Vinet est donc nouvelle en ce qu'elle tend à mettre surtout en lumière la puissance morale du christianisme. A cet égard, Vinet a opéré une sorte de révolution dans la prédication protestante, eL l'on peut dire avec Rambcrt qu'il ne fut pas seulement un avocat nouveau d'une cause connue, mais qu'il a renouvelé la cause elle-même. On ne saurait trop insister sur la simplicité du ton : l'orateur ne se cherche jamais lui-même. Sans doute, sa parole est souvent une vive satisfaction pour l'esprit, car rien n'est plus riche de pensées, plus pénétrant comme analyse du cœur, que tel de ses discours ; mais le lecteur ne peut soupçonner un instant que la satisfaction intellectuelle qu'il éprouve ait été celle du prédicateur. Aussi a-t-on pu dire qu'il « gagne les sympathies de ceux-là mêmes dont il n'atteint pas les convictions. »

Si les ouvrages sur la liberté religieuse sont, parmi les écrits de Vinet, ceux qui ont exercé la plus profonde action sur ses contemporains, c'est dans son œuvre de critique littéraire que nous devons peut-être chercher le témoignage le plus complet sur la nature de son talent, les qualités de son esprit et même son caractère. Il aimait passionnément la littérature, et c'est aux livres qu'il a dû ses plus vives jouissances. Il n'a publié aucun ouvrage de critique ou d'histoire littéraire, mais il a donné à diverses revues, surtout au Semeur — où il a tenu une si grande place et qui a tenu une place si grande aussi dans sa vie — de nombreux articles, que ses éditeurs ont recueillis. On a tiré également de ses cahiers de professeur et de ceux de ses élèves les éléments de plusieurs volumes, qui ne sauraient d'ailleurs donner une idée de la parole si animée et vivante du maître. Nous avons les Poèfes du siècle de Louis XIV, les cinq volumes sur la Littérature au XVII1"J£ et au JÇ/X*"^ siècle, les Etudes sur Pascal et celles sur les Moralistes. Un de ces cours au moins : M"^^ de Staël et Chateaubriand, avait reçu une rédaction définitive.

A-t-on jamais mieux parlé de M""" de Staël? L'a-t-on jamais mieux analysée et comprise? L'a-t-on jamais jugée du point de vue chrétien à la fois avec plus de fermeté, d'équité et de sympathie? Mais ce qui surprendrait davantage, s'il ne s'agissait de Vinet — c'est-à-dire du critique le plus large et le plus tolérant — c'est la manière dont il juge Chateaubriand et le Génie dit Christianisme. Il est sévère sans doute pour cette « noble et magnifique parodie de la religion, » qui tourne plus à la gloire de l'auteur qu'à celle du christianisme. Mais la charité la plus vraie et l'admiration la plus respectueuse éclatent jusque dans la franchise de la critique. Quelques-unes des plus heureuses pages de Vinet sont celles où il compare Werther, René, Obermann et Adolphe, puis oppose à ce lamentable cortège le Lépreux de Xavier de Maistre, et montre que Retié a pris, dans le Génie du Christianisme, la place qui appartenait au Lépreux. Jamais Vinet n'eut autant de verve, d'éclat, d'esprit même, au sens le plus brillant et le plus vif de ce mot... Jamais, c'est trop dire : plaçons sur la n^ême ligne l'étude sur la Divine épopée de Soumet, ainsi que les articles consacrés à Victor Hugo. C'est là surtout qu'est vraie l'appréciation d'Edmond Scherer sur la critique de Vinet :

c( Il étonne par les ressources de sa plume ; il éblouit par des étincelles d'esprit ou d'imagination; il se concilie le lecteur par l'honnêteté et la bonne grâce de sa manière ; il le charme par la mesure et la justesse ; il le séduit par le sentiment littéraire le plus sincère et le plus vif ; il le touche par une bienveillance qui ne donne que plus de force aux restrictions imposées par la conscience ou par le goût. »

Ces restrictions sont nombreuses en ce qui touche Victor Hugo. Vinet lui reproche dès le commencement tout ce qu'on lui a reproché depuis, et surtout l'excès de force, la prodigahté des images, un certain matérialisme de style; et, parlant lui-môme par image, il s'écrie, en face de cette rhé-

torique éblouissante : « Nul, comme poète, n'a porté si loin la convoitise des yeux. » Plus loin, c'est encore par une image heureuse que Vinet caractérise la révolution à la fois redoutable et bienfaisante opérée par Hugo : « C'est un débordement du Nil : il faudra bien que le fleuve rentre dans son lit ; mais les campagnes auront été fécondées. »

Le poète remercia Vinet de sa critique « si grave, si loyale, si désintéressée et si consciencieuse. » A son tour, Lamartine, venant de publier les Girondins^ lui écrivait qu'il attendait avec impatience son jugement, « qui ferait autorité pour lui et le fixerait lui-même sur la valeur de son livre. » Ces lettres, et celles de Béranger, de Chateaubriand, font foi de l'estime profonde que Vinet avait su inspirer aux écrivains les plus considérables de son temps. Peu après la mort de Vinet, Sainte-Beuve louait ce mélange de sincérité et d'indulgence qui distinguait sa critique : « Indulgence même, s'écrie-t-il, n'est pas ici le vrai mot, et c'est charité qu'il faudrait dire. Oui, il y avait en ce temps-ci un critique sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui obéissait en tous ses mouvements à un esprit chrétien de charité. » — Mériter de tels éloges, n'est-ce pas une façon éloquente aussi de plaider la cause de son Maître? Et Vinet ne dut-il pas éprouver une sainte joie, lorsque lo même Sainte-Beuve lui écrivait, après la lecture d'un de ses articles : «ï On achève la dernière page en regardant là-haut. »

Le critique du Semeur a surtout étudié les œuvres contemporaines, et les articles qu'il a laissés forment un cours presque complet, sinon bien lié, sur la littérature de 1830 à 1847 : ils embrassent ainsi une des plus riches périodes de notre siècle, celle de l'épanouissement et de la transformation du romantisme. Si Vinet reste fidèle à l'ancienne méthode, qui se borne à analyser l'œuvre et à la juger selon les règles du goût, il l'applique avec un esprit libre de toute superstition d'école, avec une fraîcheur d'impres-

sions, une candeur de sympathie qui, par la force même des choses, manqueront toujours, du plus au moins, aux critiques de Paris. A sa bonne foi, à sa haute probité, il unit une rare modestie; il ne pontifie jamais, il n'a ni raideur puritaine, ni boutades moroses, ni hautaines sentences, ni ce ton de raillerie où il eût excellé s'il l'eût voulu, car il avait à un haut degré le don de la satire et de l'ironie : « Il y a en moi, a-t-il avoué quelque part, un fonds de malignité prêt à se soulever comme une fine poussière au plus léger souffle, pour se répandre sur tout ce qui m'entoure.» Un pasteur de l'Eglise réformée de France, M. Louis Mohnes, a consacré à l'œuvre littéraire de Vinet un beau livre, où est mis en vive lumière le principe de sa critique ^. Moraliste chrétien, Vinet demande surtout aux livres d'être vrais, c'est-à-dire c|u'il attend d'eux la révélation de cette âme humaine aux aspirations de laquelle le christianisme répond. Il cherche dans les écrivains « ce qui fait qu'ils sont eux. » Il se plaît, comme l'a si bien dit Juste Olivier, « à reconnaître les rayons dispersés ou brisés de la lumière divine. » Etudier la littérature, c'est sonder la conscience même de l'humanité. La critique ainsi comprise, pratiquée avec cette ampleur de vues, touche à la philosophie de l'histoire. Cette conception de Vinet nous explique ses prédilections littéraires : il aime M™® de Staël pour sa foi en la vérité, qui est « la pensée de Dieu, Dieu dans les choses ; » il a un faible pour Hugo, qu'il a fort librement critiqué, mais en qui il trouvait « une affinité naturelle pour les idées saines; » il a du goût pour Michelet, qui veut que le spectacle de l'histoire serve à fortifier les énergies individuelles; il applaudit à Corneille, qui fait parler si fièrement la conscience; il sait gré à Racine de la réveiller en peignant les défaillances du cœur ; il s'incline surtout devant Pascal, parce que nul mieux que lui n'a peint à la fois la misère de notre nature et la grandeur de notre responsabilité, par

1) Elude sur Alexandre Vinet, critique littéraire. Paris, Fischbacher, 1890.

conséquent la nécessité du salut et la parfaite adaptation de l'Evangile à nos besoins les plus profonds.

On sent que Vinet aime en frère et ceux dont il étudie l'œuvre et ceux pour qui il écrit. Son âme est si cordiale et si tendre ! Rappelez-vous l'article sur Bohinson Crusoé : cette causerie, qui est une perle de grâce et de sentiment, se termine par un touchant retour vers tous les délaissés, tous les solitaires du monde et de la vie, tous ceux à qui la solidarité chrétienne doit un jour rendre leur part de bonheur :

« Tous les progrès sont lents, je l'avoue, et nous ne verrons pas tout ce que verront nos neveux ; mais enfin Eobinson peut déjà voir blanchir à l'horizon les voiles du navire qui vient le tirer de son désert. Eobinson, mon frère, homme de labeur, sans loisir, sans liberté, presque sans relation sociale, que ne puis-je, des yeux de ma chair, voir le navire jeter l'ancre, et toi-même y monter avec joie pour retourner au sein de la société, n'emportant avec toi que quelques lambeaux de ton exil, pour te souvenir des temps où tu étais solitaire ! »

A sa critique on a reproché l'abus de la finesse, des idées ingénieuses un peu trop caressées. Il est vrai que cet analyste si fin, préoccupé de ne trahir aucune des nuances de sa pensée, de trouver une forme « qui corresponde à la déhcatesse de ses perceptions, » glisse quelcpiefois dans la subtilité ; il se complaît dans les minuties de l'idée et de l'expression, et devient obscur pour vouloir être trop précis ^ Mais qu'on relise les morceaux oîi il se livre, sans trop raffiner, à son tempérament de styliste, comme les articles que nous avons indiqués déjà; qu'on reli;-e l'admi-

1) Les manuscrits de Vinet pourraient faire Tobjet d'une élude intéressante. Ses lettres semblent écrites d'un jet, de sa belle et fine écriture, sans corrections ni retouches; la tradition veut qu'au contraire ses manuscrits destinés à rimpi'ession aient été chargés de ratures, ce qui n'empêchait pas l'auteur de corriger encore beaucoup sur les épreuves. Dans le manuscrit de son cours de Philosophie pratique du christianis've, qui devait résumer sa pensée et qu'il n'a pu revoir, les corrections sont nombreuses et marquent plus d'une hésitation : en général, elles tendent à pi'éciser la pensée en même temps qu'à l'enrichir par une foule de nuances et d'incidentes. Il en résulte quelque lourdeui-, un excèsde densité de la lihrase, qui exprime trop de choses (Nous devons la substance de cette note à l'obligeance de M. H. LeCoultre, déjà nommé, un des hommes qui savait le mieux son Vinet.)

rable discours-préface de la Chrestomathie ; qu'on relise même ses articles de polémique sur la liberté religieuse, et l'on verra qu'il y avait en Vinet, non seulement un moraliste profond et sagace, un critique plein de justesse et de justice, mais aussi un prosateur remarquable par la distinction suprême, l'atticisme et l'éclat du style; qu'il y avait — qu'il eût pu y avoir en lui — un virtuose de la parole écrite. — 11 éprouvait une sympathie particulière pour Montesquieu, « le seul, dit-il, des grands esprits du XVIII™^ siècle pour lequel je me sente un puissant attrait. » Attrait tout moral, sans doute; mais le style de Vinet contribue aussi à nous expliquer cette préférence : il avait ses raisons pour goûter en Montesquieu ce style « individuel, mâle, où la matière est pressée, condensée, » cet admirable talent « de jeter comme des éclairs une foule de pensées fortes, profondes, dont une seule pourrait suffire à arrêter l'attention du lecteur. »

Nous venons de rappeler le Discours de la Chrestomathie : il y faut revenir. La Chrestomathie est le principal résultat de l'enseignement de Vinet à Bâle. Permettre d'étudier la langue sur le vif, dans les modèles, fournir en même temps aux maîtres et aux élèves un cours complet d'histoire littéraire, tel était le but de l'ouvrage, qui n'a pas été égalé depuis. Le choix des morceaux qui composent ces trois volumes gradués témoigne de la sûreté et de la pureté de son goût ; s'il a quelque complaisance envers les poètes de l'Empire, il faut se rappeler que l'ouvrage remonte à soixante ans déjà et que ces poètes étaient contemporains de la jeunesse de Vinet. Les introductions et les notes qui accompagnent les morceaux cités en doublent le prix : on y sent ce besoin d'exactitude, cette passion de vérité que Vinet portait en toutes choses. Quant au Discours inséré en tête du troisième volume, c'est peut-être le chef-d'œuvre littéraire de Vinet. En quatre-vingts pages il passe en revue les poètes et les prosateurs français. Pour la partie des

origines, les sources manquaient au professeur de Bâle; mais si ces premières pages sont un peu écourtées et insuffisantes, il est arrivé à Vinet de devancer parfois d'un mot les résultats des recherches qui, depuis, ont jeté tant de lumière sur la littérature du moyen âge. Les lacunes de cette première partie ont du reste été comblées par l'éminent continuateur de Vinet, et les additions qu'on doit à Eugène Rambert sont dignes des pages qu'elles complètent : on n'en saurait faire un plus bel éloge. Sitôt que Vinet arrive au XV™« siècle, — ce siècle « qui en toutes choses couvait un immense avenir, » — le Discours marche avec une magistrale assurance. « Chacune de ses paroles compte, » a dit Sainte-Beuve, qui ajoute :

« Toutes ses qualités de précision, de propriété, de suite, de sagacité fine et de relief en peu d'espace, y sont fondues entre elles, et en équilibre avec le sujet même ... Il n'y a pas un point, pas une maille du tissu qui ne soit solide, exactement serrée . . . Combien d'heureux traits d'une concision ingénieuse!... On reste tout surpris et charmé... Quelle balance sensible et sûre ! et pourtant le glaive entrevu parfois ... Je ne me lasse pas de repasser les jugements de l'auteur, qui sont comme autant de pierres précieuses, enchâssées, l'une après l'autre, dans la prise exacte de son ongle net et fin. Je ne trouve pas un point à mordre, tant le tout est serré et se tient... Quand on songe que celui qui a écrit ce précis est un ministre protestant, et non pas un protestant socinien et vague, mais un biblique rigoureux, un croyant à la divinité de Christ, à la rédemption, à la grâce, on admire sa tolérance et sa compréhension si étendue, qui ne dégénère pourtant jamais en relâchement ni en abandon. »

Que pourrait-on ajouter à l'éloge d'un tel juge, sinon que Vinet était né pour écrire, ainsi qu'il en eut le projet, l'histoire de la littérature française? On devine quel eût été le prix, la nouveauté d'un pareil travail, accompH par le représentant le plus distingué de la Suisse française et protestante, avec la haute équité et le sérieux chrétien qui distinguent sa critique. Car le sentiment chrétien, indépen-

dant de toute formule théologique, est Pâme de tous ses écrits, l'accent propre de sa parole. C'est une des raisons pour lesquelles — Edmond Scherer l'a montré — Vinet n'a pu atteindre en France à cette notoriété que ses compatriotes étaient en droit d'espérer pour un écrivain si français d'ailleurs par sa langue et par son esprit : le sérieux protestant a rebuté ce vaste public, et malgré les appels de Sainte-Beuve, les lecteurs sont restés distraits. Eùt-il même écrit à Paris, ce qu'il y avait d'un peu abstrait, de subtil, dans son tour d'esprit, et sa profonde gravité morale, ne lui eussent guère permis de prendre place en pleine lumière. Mais les vrais juges savent et reconnaissent toujours plus ce qu'il vaut. « Quand je rassemble mes plus anciens souvenirs, a dit M. Brunetière, et que je fais mon examen de conscience, je ne trouve pas d'historien de la littérature à qui je doive davantage, ni de qui j'aie plus appris. y> Il ajoute qu'il ne le lit plus, pour s'être aperçu un jour « que s'il avait par hasard une idée, Vinet l'avait toujours eue avant lui ; » qu'il est incomparable comme critique penseur; qu'il excite à penser; que nul, enfin, n'a plus profondément senti ni mieux exprimé ce qu'il y a de plus noble et de plus exquis dans la littérature. « Nous autres, s'écrie à son tour M. Chantavoine, qui essayons d'amuser ou d'instruire un instant nos contemporains, nous ne sommes que des écoliers — et des profanes — en face de lui... Rien ne guérit du dilettantisme narquois et du mauvais rire comme la lecture et la pratique de Vinet... On se jure, après l'avoir connu, de n'avilir jamais, autant que possible, son inteUigence, son caractère et son âme dans de tristes fréquentations. » M. Gabriel Monod, qui est loin de partager toutes les idées religieuses de Vinet, a parlé de lui avec le respect le plus profond, et l'a appelé « la plus grande figure du protestantisme français au XIX™« siècle. ^ » Plus

1) Revue chrétienne, 1891, à propos de la biographie de Vinet par Miss Lane et de quelques autres ouvrages.

anciennement, Laboulaye avait dit : « Je ne suis qu'un humble disciple d'Alexandre Vinet ; tout ce que j'ai, c'est à lui que je le dois. » On écrirait des pages sur l'influence qu'il a exercée en Angleterre, en Hollande, et jusqu'en Espagne et en Russie. Et si beaucoup de grands esprits aiment à le citer, d'autres — ne trahissons personne — le citent abondamment sans le nommer. Un joli sujet de conférence : Les Plagiaires de Vinet... Etre pillé, c'est une des formes du succès.

Il nous reste à dire un mot des vers de Vinet ^. La poésie a été pour lui une nécessité intérieure ; dès sa première jeunesse, il aima la langue des vers et s'en servit souvent dans ses lettres; aux heures les plus graves de sa vie, dans ses grandes crises morales, c'est en vers qu'il a exprimé ses émotions de cœur et de conscience. Et pourtant, personne ne jugera que ses poésies vaillent sa prose. Il a écrit sans doute de forts beaux cantiques, tel celui du Vendredi- Saint, qu'on rencontre dans une de ses Etudes éoangéliques et qui est d'une profondeur d'accent dont nous ne connaissons guère d'exemple en français :

Sous ton voile d'ignominie, Sous ta couronne de douleur, N'attends pas que je te renie, Cîief auguste de mon Sauveur !...

On aime aussi à relire cet hymne, V Amitié consolée^ qui oppose à l'idée de la mort celle de l'immortalité :

Dis, pourquoi l'amitié gémirait-elle encore ?

... Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés*.

On n'oubliera point surtout ses stances si douces et poignantes sur la mort de sa fille :

1) Voir ses Poésies recueillies par ses amis. Lausanne, Mignot, 1890.

2) Nous sera-t-il permis de nous demander si, en écrivant ces vers, Vinet songeait à ce passage de Viret : «Nos frères appelés et délivrés de ce monde par le Seigneur, nous savons qu'ils ne sont pas perdus, mais se sont seulement mis devant, s'en allant pour nous devancer, ainsi que font ceux qui cheminent ou naviguent, ï Cela m'a fait plaisir de retrouver Viret dans Vinet, ou Vinet dans Viret, comme on voudra.

Pourquoi reprendre,

0 père tendre, Ces biens dont tu m'as couronné ?

Ce qu'en offrandes

Tu redemandes Pourquoi donc l'avais-tu donné ?

Sous mon toit sombre

Croissait dans l'ombre

Une humble enfant au cœur aimant.

Mais ce morceau même montre ce qui manque à sa poésie, ou plutôt ce qu'elle a de trop. Ecoutez cette strophe:

Le saint modèle

De tout tidèle, Jésus est mort ; il faut mourir !

Mourir, c'est naître ;

D'un nouvel être C'est jour à jour se revêtir.

Heureuse mort, qui m'unis à mon Maître, Mort du mal, je veux to subir.

Que de choses en huit vers, dont le plus long n'a que dix syllabes ! Tout un cours de religion î Tout un enchaînement de vérités chrétiennes ! Jésus, le divin modèle, est mort pour nous ; nous devons mourir à nous-mêmes; mourir à soi-même, c'est naître de nouveau, c'est entrer dans la voie de la sanctification pour s'unir étroitement à Christ... Tout cela peut être de bonne théologie, mais n'a rien à voir avec le lyrisme. La poésie de Vinet est souvent ainsi, trop pleine de réflexions, de préoccupations et de réminiscences dogmatiques ; elle a volontiers je ne sais quoi de dru, de concentré, d'entortillé, de pénible ; c'est de la poésie de penseur. Mais, comme l'a si bien montré Eugène Rambert, l'étude des poésies de Vinet est indispensable à qui le veut bien connaître : aucune source d'information ne doit être négligée, lorsqu'il s'agit de l'écrivain le plus distingué que la Suisse française ait produit depuis Rousseau et M™« de Staël.

J'ai pensé, non sans effroi, aux fervents disciples de Vinet,

en écrivant les pages qui précèdent : je sais d'avance ({u'elles ne sauraient satisfaire ceux qui vivent habituellement dans une sorte d'intimité avec le maître vénéré, qui l'ont mieux lu que moi ou qui ont l'inestimable privilège de lavoir connu. Mais si je n'ai pas su parler dignement de lui, du moins ne me suis-je approché qu'avec respect de cette noble figure, et cela peut-être me sera compté.

Le retour de Vinet à Lausanne fut un événement de grande portée pour le canton de Vaud : à ce pays riche en hommes de talent et en ressources intellectuelles, il manquait un point de ralliement. Sans doute Juste Olivier groupait autour de lui, comme nous le verrons, les jeunes gens épris de littérature et de poésie; mais Vinet arrivait fort à propos, avec une autorité déjà reconnue au loin, pour prendre le rôle de conseiller et de guide, et grâce à lui, Lausanne devint un des principaux centres religieux et littéraires du protestantisme français. Ce fut un beau moment — beau et court — que celui de 1837 à 1845. Deux vétérans qui avaient servi leur pays de façons bien différentes, mais avec un égal amour, Laharpe et le doyen Bridel, ont pu voir encore la moisson jaunir dans le champ qu'ils avaient ensemencé. Parmi leurs cadets, il y avait des hommes d'un rare mérite. Tel était un ancien hôte du château de Coppet, le pasteur Manuel, âme d'élite, poète, orateur ayant « le sel de la grâce, » dont la mort a inspiré à Vinet un de ses articles les plus émus et qu'il a appelé « un homme qu'on pouvait feuilleter comme un livre dont toutes les pages seraient exquises. » Son intime ami Charles Monnard a joué un rôle important comme journaliste, comme publiciste, comme orateur politique,

comme professem\ Nous l'avons vu combattre avec Vinet pour la tolérance et la liberté religieuse, et mériter les rigueurs du pouvoir. Son œuvre capitale est la traduction et la continuation de V Histoire suisse de Jean de Muller. Il acheva ce travail à Bonn, où il était professeur depuis 1846 et où il mourut en 1865. On doit à Monnard les cinq volumes qui racontent le XVIII™^ siècle, la Révolution et l'Empire; son ami Louis Vulliemin s'est chargé des XVI™^ et XVII"® siècles. Grâce aux deux collaborateurs vaudois, nous avons en français une histoire complète de la Suisse. Sainte-Beuve, qui avait connu à Lausanne « le vieux Monnard, » et avait eu « l'honneur d'être son collègue, » goûtait ce « caractère antique » et nous a laissé de lui un portrait d'une assez fière tournure :

« ... Il était resté le même à travers toutes les vicissitudes, les ingratitudes des partis qui, en dernier lieu, l'avaient réduit à Texpatriation et à l'exil, — inflexible et immuable sous ses cheveux blancs. Cet homme d'étude qui, dans sa jeunesse, avait été précepteur du comte Tanneguy Duchâtel (les Suisses sont volontiers précepteurs dans leur jeunesse), n'avait pas varié une minute au fond du cœur, ni faibli dans sa première et vieille trempe helvétique; et quand je pense à cet homme de bien, vétéran des universités, ancien membre de la Diète aux heures difficiles, si modeste de vie, mais intègre et grand par le caractère, je me le figure toujours sous les traits d'un soldat suisse dans les combats, inébranlable dans la mêlée comme à Sempach, la pique ou la hallebarde à la main. »

Monnard, que nous venons de voir costumé en ancien Suisse, avait vécu à Paris dans la société de Cousin, de Thiers, de Mignet, de Dubois (du Globe); il est un de nos écrivains les plus cultivés et les plus soigneux de la forme. La solennité classique de son style nous paraît aujourd'hui un peu démodée, mais la valeur sohde du fond, ainsi que le souffle libéral et généreux qui anime le récit, font pardonner le ton trop académique du professeur vaudois.

A l'âge de seize ans, c'est-à-dire en 1806, Charles Mon-

nard avait fondé à Lausanne avec quelques amis une société jeune encore aujourd'hui, puisqu'elle a quatre fois vingt ans, la Société de Belles-Lettres, doyenne des sociétés d'étudiants suisses. Treize ans après, Louis Vulliemin, dont le nom est inséparable de celui de Monnard, prenait part à son tour à la fondation de la Société de Zofingen; dans ses Souvenirs — le plus agréable de ses écrits — il a raconté avec émotion ces jours d'enthousiasme, où la jeunesse suisse se rencontra dans un même sentiment de patriotique espérance. Vulliemin fut poète alors, et poète vraiment heureux : il écrivit pour ses amis un hymne qui est demeuré justement populaire :

La connais-tu, cette heureuse patrie, Où la nature a son temple et son fort ? Riante ainsi que le ciel d'Italie, Sévère ainsi que les glaces du Nord.. .

Remarquons ce fait significatif : Monnard, esprit essentiellement littéraire, formé à Paris, préoccupé de la correction et de l'élégance du style, et Vulliemin, esprit orienté plutôt vers la Suisse allemande, volontiers ouvert aux influences germaniques, l'un plus Suisse français, l'autre plus helvétique, ont été les promoteurs de deux associations qui précisément reflètent ces deux tendances, non point opposées, mais distinctes : l'une embrassant la Suisse romande, et craignant de mal étreindre en embrassant trop, l'autre nourrissant de plus vastes desseins et s' appliquant à resserrer des liens que la politique fédérale rend d'ailleurs chaque jour plus étroits. Ces deux confréries, qui tiennent une place d'honneur dans les affections de notre jeunesse, ont joué un rôle considérable dans le développement intellectuel de notre pays. C'est dans leur sein, en effet, que presque tous nos poètes se sont essayés à chanter; elles créent entre les étudiants de nos villes des relations précieuses, qui n'embellissent pas seulement le temps des études, mais se perpétuent bien au delà — toute

la vie. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet; mais le temps nous presse.

Ne quittons pas VuUiemin sans rappeler encore quelques-uns de ses titres à notre gratitude : il a réimprimé et tiré de l'oubli l'œuvre d'Abraham Ruchat ^; on lui doit le Chroniqueur^ recueil historique renfermant le récit de la Réformation dans l'Helvétie romande ; il a tracé avec amour un tableau du Canton de Vaud, considéré dans son histoire, ses mœurs et ses sites ; il a écrit, dans les dernières années de sa vie, une Histoire de la Confédération animée du plus pur enthousiasme helvétique^; il a été enfin le fondateur de la Société d'histoire de la Suisse romande (1837), avec Félix Ghavannes, l'aimable poète, auteur de la gracieuse romance de la Reine Berihe, et Frédéric de Gingins, l'investigateur sagace, connu par ses travaux sur le moyen âge. Ecrivain plus fin et plus ingénieux que correct, esprit délié, pénétrant, doué de « l'instinct du passé, » imagination riante et pleine de fraîcheur, surtout ardent patriote, Vulliemin mérite que la patrie vaudoise et suisse lui garde un souvenir reconnaissant ^

Tandis que, dans les Académies de Genève et de Neuchâtel, les esprits se tournaient de préférence vers les sciences positives ou l'histoire naturelle, l'Académie de Lausanne était plutôt un foyer d'études littéraires et morales. Moins actif que rêveur, plus porté à la pensée spéculative qu'à l'observation scientifique, le peuple vaudois rendu à lui-même a produit surtout des poètes, des philosophes et des lettrés. Aucun ne fut plus exclusivement littérateur que Jean- Jacques Porchat; nul, parmi nos écrivains, ne fut à certains égards plus français; nul ne prit plus au sérieux l'art d'écrire. Aussi a-t-il fait bonne figure

i) Voir chapitre V.

■ 2) Voir dans le petit volume Professeurs, historiens et magistrats suisses, publié en 1886 par M. Pierre Vaucher, une série de letti'es très intéressantes et piquantes adressées par L. Vulliemin à son savant collaborateur {genevois.

3) Voir l'intéressante biographie publiée par M. Charles Vulliemin ; Louis Vulliemin, d'après «a correspondance et ses écrits, Lausanne, Bridel, 1892.

à Paris, où son talent no se trouva pas dépaysé comme celui de Juste Olivier, et proclamait-il sans hésitation que « Paris est notre capitale littéraire, »

Né en 1800, Porchat a enseigné la littérature latine à l'Académie de Lausanne; comme il expliquait Horace ou Virgile, non en philologue, mais en simple homme de goût, on en prit prétexte pour le congédier en 1 838, lors de la réorganisation de l'Académie ; on eut tort : un aussi fin lettré n'est jamais de trop nulle part. — Il a traduit avec une habileté élégante VArt poétique d'Horace et les élégies de Tibulle ; mais il est surtout connu par ses Fables et paraboles, qui ont eu un certain succès à Paris, où il s'était rendu après sa disgrâce. C'est que Porchat a le don bien français de conter; il a du goût, de la mesure, un tour d'esprit naturellement gai : un grain de sel assaisonne sa bonhomie, qui n'exclut point une certaine sensibilité sans affectation et à fleur de peau. Foncièrement honnête, discrètement religieux, observateur attentif de la nature, grand ami des champs et des bêtes, moraliste indulgent jusque dans sa malice, il était destiné à écrire des fables : « L'apologue lui est tellement naturel, a dit Vinet, qu'on est tenté de croire que s'il n'y avait pas eu de fables dans le monde, il en aurait fait. » Nous n'aurions que l'embarras du choix si nous voulions donner un exemple de cette précision enjouée, de cette variété de tours, de ce style vif et prompt, d'une concision parfois un peu sèche, qui distinguent les fables de Porchat.

Pendant son séjour à Paris, il écrivit des récits en prose destinés à la jeunesse. Qui de nous n'a versé quelque larme en lisant Trois mois sous la neige, touchante histoire si digne du prix Monthyon qu'elle a obtenu ? Qui n'a lu les Colons du rivage, le Berger et le Proscrit ? Qui n'a béni l'honnête homme qui procura à notre enfance de si innocentes émotions ? Le dernière œuvre de Porchat fut sa traduction de Gœthe, où il mit beaucoup de conscience, de fidéhté et de

correction. Il s'est essayé aussi dans la tragédie nationale : de son Winkelriecl^ un beau vers au moins mérite d'être retenu :

L'œuvre qu'un seul commence, un peuple entier l'achève.

Quelques strophes, auxquelles il attachait sans doute beaucoup moins de prix, resteront, — grâce à la vérité du sentiment, grâce au charme d'une mélodie simple et douce, admirablement appropriée aux paroles, — l'œuvre la plus populaire de Porchat ; il n'est pas, jusque dans le plus humble hameau de la Suisse française, un enfant qui ne chante cette chanson, d'une poésie grave et rustique :

C'est là-bas près du village, C'est au pied du clocher noir, Sous l'ormeau dont le feuillage Se balance au vent du soir :

Là finissent nos misères ; Là reposent nos vieux pères; Jusqu'au jour du grand réveil, On y trouve un doux sommeil.

L'âme du pays se révèle dans ces simples accents : le village natal, le champ solitaire et sacré où dorment les aïeux, la consolante espérance de l'immortalité, un clocher qui montre le ciel, n'est-ce pas presque toute la poésie vaudoise? Mais nous allons la trouver, bien plus riche et bien plus profonde, chez le poète vaudois par excellence, chez celui-là même à qui les partisans exclusifs de la poésie classique opposaient l'estimable Porchat.

Saurons-nous parler de Juste Olivier avec la mesure qui convient ? A ce nom se rattachent nos émotions littéraires les plus profondes, l'ineffable souvenir de l'éveil de 'a poésie aux premières heures de l'adolescence; les Chansons loin-

taines ont été pour nous le livre des révélations. Nous les avons souvent relues depuis, nous y avons discerné maint défaut qui échappait, il y a trente ans, à notre enthousiasme d'écolier ; mais l'émotion nous ressaisit toujours à telle page que seul Olivier put écrire, et qui doit, s'il y a une justice, sauver de l'oubli sa mémoire.

Un génie est caché dans tous ces lieux que j'aime,

a dit Olivier : taire parler ce génie, fut le rêve de sa vie entière ; il a voulu être le poète de l'Helvétie romande, la doter d'une poésie nationale, française par la langue, vaudoise par le fond : « J'ai eu une très ancienne ambition d'élever, fût-ce dans la solitude, un monument à ma patrie. » La solitude, le public indifférent s'est chargé de la lui procurer, et en somme, la destinée du poète fut mélancolique. Fils de paysans aisés et cultivés, comme il y en a tant dans nos campagnes ^ Juste Olivier « tenait de son père un sentiment austère du devoir, de sa mère une sensibilité facilement attristée et le tour particulier de son imagination.^» Il était né à Eysins, au pied du Jura, en 1807. Enfant, il a suivi son père au labour, il a gardé les vaches avec son frère Urbain, devenu plus tard l'édifiant conteur villageois; il a vécu enfin cette agreste poésie qui se révèle aux âmes d'élite et à laquelle il saura doimer une expression à la fois si sincère et si neuve. Puis il a traversé l'heureux âge d'écolier, dont il évoquera un jour le souvenir dans ces strophes adressées à sa mère :

Tu nous éveilles pour l'école, Et du ravin nous franchissons Le gai sentier qui dégringole, Ainsi que nous, par les buissons.

1) Notons que la famille Olivier était originaire de Fiance et appartenait au refuge protestant.

2) Ch. Beilhoud (Galerie suisse, article Juste Olivier.)— \'oiv, sur Olivier, la notice de Rambert en tôte des Œuvres choisies, à laquelle nous ferons de nombreux emprunts. Voir aussi la notice que nous lui avons consacrée dans la Petite bibliothèque helvétique.

Dans notre sac cahiers et livres.

Dans un panier notre buffet :

De quoi dîner sans en être ivres ; Trois coups de dent, ce sera fait.

Et cependant, avec les pommes Aux flancs roussis, bruns et vermeils.

Quels bons repas ! Vieux que nous somme-s. Nous n'en ferons plus de pareils.

Au sortir du collège de Nyon, « la riante ville, » Olivier entre à l'Académie de Lausanne et y remporte ses premiers succès poétiques : il célèbre en 1825 un des héros de l'indépendance grecque, Matxos Botzaris :

Sur le mont Aracynthe, où naissent les orages. ..

mais il ne tarde pas à chercher ses inspirations dans notre propre histoire : en 1828, un prix académique est décerné à son poème de Julia Alpînula. Sujet touchant que celui de la mort de la jeune prêtresse d'Aventicum. Qu'importe que la fille de Julius Alpinus ne soit peut-être qu'une figure légendaire, que l'existence de la prétendue inscription où son nom aurait tiguré sait contestée par les savants ! Juste Ohvier a su donner la vie à cette poétique incarnation de l'Helvétie romaine. De même encore, en son poème de la Bataille de Grandson, il a su personnifier heureusement, dans l'attachante et mystérieuse figure d'Yzolier Davel, «le génie de la future patrie vaudoise, mariée de cœur à la vieille Suisse. »

Appelé en 1830 à occuper une chaire de littérature à Neuchâtel, Juste Olivier fit à Paris un séjour d'études avant de rejoindre son poste. Il vit de près les poètes du Cénacle, se lia surtout avec Sainte-Beuve, et publia bientôt Alpimda et Grandson sous le titre courageux de Poèmes suisses. A Neuchâtel, où il passa trois ans, il écrivit avec M™« Caroline Olivier, poète d'un talent net et vigoureux, bon nombre des poésies qui forment le recueil des Deux Voix. N'oublions pas que c'est à la compagne du poète que

nous devons ces deux beaux vers sur la Suisse, dont la Suisse s'est souvenue :

Qu'aujourd'hui l'on te voie encor, pieuse et fière, A genoux devant Dieu, debout devant les rois !

Une chaire d'histoire, créée pour Olivier, le rappela à Lausanne. Il y enseigna pendant plus de douze ans, et nul, avant Vinet, n'a exercé sur la jeunesse vaudoise une action aussi profonde, aussi décisive. Il communiqua à ses étudiants la flamme sacrée, il suscita parmi eux des historiens et des chercheurs :

« Olivier nous a initiés à tant de choses ! , . . a dit l'un de ses plus dignes élèves, le savant M. Herminjard... Toucher à Olivier, c'est toute notre vie de jeunesse qu'on ressuscite d'un mot. Amour, patrie, poésie, mystères du cœur humain, beautés de l'histoire et de la nature, nous avons tout entrevu et plus ou moins pénétré et saisi, grâce à Olivier. Nous provenons de lui et nous serons à lui tant que nous vivrons. »

Les étudiants se retrouvaient le samedi soir dans le salon de leur professeur, où régnaient la simplicité et la cordialité vaudoises.

C'est de ce temps heureux que date le livre si riche, même un peu touffu, finement ingénieux, plein d'érudition, et surtout débordant de poésie, intitulé le Canton de Vaud. Juste Olivier est incurablement poète ; il l'est dans ses travaux de science comme dans ses romans. Pour lui, l'histoire d'un pays n'est pas seulement dans les événements publics et politiques ; elle est dans la nature, dans les sites, dans les mœurs, les traditions, les superstitions, dans laUttérature populaire, dans « les mystérieuses influences de la terre sur l'homme. » Un lien secret unit toutes ces choses : saisir ce lien, remonter par là jusqu'à l'unité du caractère national, telle est la tâche de l'historien ; l'histoire devient ainsi, d'œuvre de science, une œuvre d'amour. Dans les Etudes d'histoire nationale^ on remarque surtout le piquant

morceau sur Voltaire à Lausanne et l'étude émue et brillante sur le Major Davel, en qui Olivier montre la plus haute personnification du caractère national.

Il fallut la tourmente de 1845 pour enlever le maître aux élèves qui le chérissaient : destitué avec la plupart de ses collègues, Olivier dut aller chercher son pain loin de ce pays qu'il aimait tant et qui le payait d'ingratitude. Il s'établit à Paris, y vécut péniblement de son labeur d'écrivain et de professeur jusqu'en 1870, mais ne sut pas oublier assez la patrie pour réussir loin d'elle : pendant vingt-cinq ans, il eut les yeux tournés vers le rivage natal.

Le premier salut qu'il lui envoya fut le recueil des Chansons lointaines, où éclate une tendresse avivée par l'exil : le fond du livre, c'est encore et toujours le pays de Vaud. Qu'on ne prenne d'ailleurs pas à la lettre ce nom modeste de Chansons, sous lequel on découvre des élégies, des ballades, des romances, des poésies personnelles inspirées par les joies ou les soucis du foyer, et parfois les hautes rêveries d'un philosophe. Dans sa variété, le recueil garde un cachet bien à lui : un sentiment religieux et grave pénètre cette poésie, qui, tout en subissant l'influence du romantisme français, a su demeurer profondément originale et vaudoise. Voici des chansons politiques inspirées par le spectacle des luttes civiles : le poète raille tour à tour la fureur égalitaire et l'égoïsme conservateur en strophes qui rappellent Béranger et que l'illustre chansonnier n'eût pas dédaigné d'avouer. Voici mieux que des couplets satiriques : des hymnes d'un libre et fier essor, où la noblesse du sentiment n'est jamais déparée, comme chez tant d'autres, par une forme usée et banale. Sainte-Beuve avait une prédilection pour ces strophes, qui sont devenues notre hymne national :

Il est, amis, une terre sacrée Où tous ses fils veulent au moins mourir. Du haut des monts dont elle est entourée, Lequel de nous la vit sans s'attendrir V

Cimes qu'argenté une neige durcie,

Rocs dans les airs dressés comme des tours,

Vallons fleuris, Helvétie ! Helvétie !

C'est toi, c'est toi que nous aimons toujours.

La liberté, depuis les anciens âges Jusques à ceux où flottent nos destins. Aime à poser ses pieds nus et sauvages Sur les gazons qu'ombragent nos sapins.

Là, sa voix forte éclate — et s'associe Avec la fondre et ses roulements sourds : A cette voix, Helvétie ! Helvétie !

Nous répondrons, nous qui t'aimons toujours.

Le poète rêve pour son pays le plus haut idéal, non point la puissance matérielle et la terrestre gloire, mais la grandeur morale :

Si le rocher qui borne tes campagnes Réduit ta part du lot universel, Tu peux encore, ô terre des montagnes.

Grandir, mais du côté du ciel.

Ce pays, que la poésie d'Olivier célèbre en si fiers accents, elle aime à en décrire les paysages et les mœurs, à en noter les légendes et les souvenirs. Elle s'empare des traditions naïves et les fait siennes. C'est, par exemple, la Mère du soldat, petit drame rustique dont je ne connais pas le pareil en français :

Elle me prit sur ses genoux.

Si bonne était ma mère.

Elle avait un regard si doux,

Le plus doux de la terre.

Elle me chanta sa chanson,

Si bien chantait ma mère.

Sa voix avait un si doux son.

Le plus doux de la terre.

Elle me dit : Mon pauvre enfant,

Hélas ! qu'allons-nous faire ?

— Ma mère, quand je serai grand.

N'ayez pas peur, ma mère.

Devenu homme, le fils prend du service à l'étranger; puis il revient avec « un peu d'argent, vieille moustache et

l'épaulette de sergent. » En approchant du village, il rencontre un triste cortège :

Bonnes gens, d'où revenez-vous ?

Pourquoi cette civière ?

— Soldat, d'un lieu d'où l'on est tous.

Soldat, du cimetière.

Une vieille sur son grabat

Est morte solitaire, Et veuve et mère de soldat,

Nous l'avons mise en terre.

Le fils veut revoir celle qu'on vient d'enterrer: on rouvre la fosse... 0 prodige! La morte renaît sous l'étreinte filiale.

Ailleurs, Olivier chante en vers d'une souple et brillante fantaisie le Servant \ ou lutin familier, qui court, la nuit, par la maison, taquine les servantes, trait les vaches,

Puis se balance au peuplier Et, quand il le veut, fait plier Les bras tortus du châtaignier.

Plus loin, voici le poème des alpestres solitudes :

Petit oiseau sur la montagne, Chantant au bleu sommet des airs...

Ou bien la gracieuse légende de la vigne et du rossignol :

Mon père, maintes fois, riant de ma demande, M'a conté cette histoire à la veine romande.

Et voici surtout le poème des Campagnes^ large et simple idylle, chef-d'œuvre de poésie rustique et familière. La maladie et la mort d'une jeune paysanne qui aimait sans être aimée : tel est le thème que le poète développe en quatre chants très courts; le dernier nous donne sous une forme saisissante le dénouement de cette humble histoire :

Un homme, à travers cliamps, se rend dans les villages. Partout les cerisiers rougissent leurs feuillages. Le hêtre prend la pourpre et le noyer jaunit. Dévoilant à son faîte un reste de vieux nid...

1) II faudrait écrire Servan (sans f) si, comme le pensent les étymologistes, ce mot vient de Silvanus.

...Les vergers, la forêt sont calmes et pensifs. Seulement dans leur sein quelques soupirs furtifs, Incertains, ignorés : une feuille qui tombe Et qui montre à ses sanirs le chemin de la tombe ; Un gland qui fait sonner un morceau de bois mort ; Un oiseau qui s'enfuit ; la sève (jui s'endort. Toute chose a fini son (l'uvre et sa journée, Et s'incline sans bruit devant la destinée. S'acheminant toujours, l'honnête messager Reste sous sa nouvelle impassible et léger... N'a-t-il pas, en effet, son chapeau des dimanches, Son habit bleu qui vient expirer sur les hanches. Bonne mine, un teint frais, rasé dés le matin, Et de l'argent pour boire au cabaret voisin ?...

...Sur la pente des prés, il voit à l'horizon Le toit fumeux et brun d'une antique maison. Il monte le verger. Les vaches curieuses Le regardent passer, graves, silencieuses. Puis, à la fin, l'ayant contemplé longuement, Sortarit de leur stupeur, appellent en bramant.

Aucun détail du paysage n'échappe au poète ; ses souvenirs d'enfance deviennent autant de touches expressives dans ce calme tableau de l'automne... Mais le messager pénètre dans la ferme :

Lorsqu'il ouvrit la porte, un bon fagot d'épine D'un feu clair et léger égayait la cuisine ; Assise auprès, la mère avait l'teil au dîner, Aux marmites, qu'il faut tourner et retourner. Secouer, retirer de la braise trop haute. Afin que tout soit cuit bien à point et sans faute. Mais cependant on voit sur ce front triste et doux, Où la vie a laissé des marques de ses coups. Dans le calme sourire et la lèvre inclinée D'une bouche tremblante et pourtant résignée. Dans ce regard aimant que rien n'a fait vieillir, Une âme en de vils soins qui n'a pu s'enfouir.

Le messager vient annoncer aux gens de la ferme la mort de leur jeune cousine : il raconte sa maladie, ses derniers moments, et mêle à son récit les réflexions banales du paysan terre à terre et bien portant :

Ainsi parla le messager,

S'interrompant souvent pour boire et pour manger. ... Il se leva, disant que dans cette journée, Des parents il devait achever la tournée.

Messager, messager, qui parcours la campagne,

Et qu'un brouillard de mort par les prés accompagne,

Ton bras est vigoureux, ton pied sûr et léger ;

Songes-tu qu'à ton tour, messager, messager ! . . .

Il était déjà loin, suivant par la vallée

La route qu'en leur temps ses pères ont foulée.

Que tout cela est vu, vécu, réel jusque dans le moindre détail, et comme notre pays se reconnaît à chaque trait, à chaque mot ! Cette paysanne dans la cuisine, c'est la mère du poète, — bonne et tendre mère qui lui avait <( appris à croire en Dieu; » cette ferme, c'est la maison où il est né; le messager parcourant les campagnes, indifférent sous sa nouvelle funèbre, épiloguant en chemin sur les cultures et bavardant de maison en maison, nous avons pu le voir encore avant que le télégraphe eût pénétré partout. Et quel saisissant contraste avec le paisible tableau qui précède, dans cet avertissement final du poète : « Messager, messager, songes-tu qu'à ton tour ? ... »

Non content de peindre ainsi son pays, ses mœurs, sa vie dans ce qu'elle a de plus intime, Olivier a voulu en ressusciter l'antique poésie : il l'a cherchée dans les balbutiements enfantins de la muse vaudoise, et, s'emparant de ces vieux refrains rustiques que sa mère lui chantait jadis et dont le charme est surtout dans ce qu'ils ont de vague et d'inachevé, il en dégage l'idée naïvement poétique, il la développe en variations : sous cette forme ingénue et primitive, il donne une expression aux sentiments éternels du cœur. Deux ou trois rimes d'une ronde villageoise lui fournissent une ballade qui est tout un drame d'amour. Il aime à peindre surtout le contraste entre la jeunesse et la mort : « Où va la belle? — Où s'en va-t-elle? » Ce simple refrain « s'épanouit en ballade » et devient la plainte de la jeune

fille délaissée, qui se meurt lentement, en proie au délire. Telle autre s'en va se perdre dans la montagne en rêvant à sa parure de noces :

Oh ! qui me donnera, donnera Voile de neige, et qui me l'ôtera ?

Le parfum pénétrant et rare d'une poésie à la fois populaire et rafïinée s'exhale de ces chansons et d'autres encore qu'il publiera vers la fin de sa vie, telles que Frère Jacques ou les Compagnons de la marjolaine. Ici c'est le problème de la destinée qui apparaît plus tragique sous cet air de badinage léger : Olivier fut toujours obsédé par le sentiment du sérieux de la vie et de la responsabilité humaine ; l'idée de la mort, du jugement, qui lui a inspiré, peu avant sa fin, l'étrange et puissant poème de Jean Wyssliaupt, elle est partout dans ses vieux refrains. C'est justement le contraste entre cette grave inspiration et l'enfantine gaîté de la forme qui constitue l'originalité de ces petits poèmes. Le chef-d'œuvre du genre est l'épopée des Marionnettes, où, sur le rythme sautillant d'une ronde naïve, l'humanité tout entière, tous les âges, toutes les conditions, exécutent leurs « trois petits tours » dans l'espace :

Ainsi font, font, font

Les follettes

Marionnettes, Ainsi font, font, font Trois p'tits tours, et puis s'en vont.

« Gela, disait Vinet, est nouveau en France, nouveau en Allemagne, nouveau partout. » Nul n'a jamais donné plus de portée, plus d'envergure, une forme plus imprévue, à la chanson philosophique, et je doute qu'il existe beaucoup de recueils de vers français plus profondément originaux que les Chansons lointaines et les Chansons du soir. Ce dernier volume, publié en 1867, est douloureusement triste, mais encore tout plein de la patrie, de son souvenir et de son amour :

Sur la montagne à la robe fleurie, Comme autrefois, venez, assej'ons-nous.

Ainsi, le soir, une mère chérie

Tient ses enfants sur ses genoux.

Réminiscences d'autrefois, légendes alpestres, agrestes refrains élevés au rang de symboles philosophiques, remplissent ce petit volume, auquel Paris ne prit pas garde et que la patrie d'Ohvier n'accueillit guère mieux. On ergota doctement sur les défauts du poète ; on signala avec soin ce qui lui manquait : on ne vit pas ce qu'il avait, ce que nul n'avait que lui ; on ne discerna pas la nouveauté de cette inspiration si personnelle.

On ne goûta pas davantage ses romans, qui sont (( moins écrits que rêvés, » où se meuvent des héros irréels, de pure imagination, où la narration flâne un peu et se perd dans les subtilités du dialogue et les recherches de l'expression. Olivier y a répandu pourtant des trésors de finesse, de grâce et de poésie, de poésie surtout, car ses personnages ne sont que l'incarnation de ses propres songes. Luze Léonard, roman historique du temps de la Réforme, dont l'idée est empruntée à une page de Ruchat, nous a laissé une impression que nous retrouvons encore vive et présente après vingt années. Nous aimons à reconnaître l'auteur lui-même dans le Simplice du Batelier de Clarens. Le Pré aux Noisettes, enfin, est une étude très attentive des mœurs du temps de la révolution de 1845, dans cette campagne vaudoise où Olivier avait passé son enfance, où son frère Urbain a trouvé les sujets de ses aimables et honnêtes récits populaires.

La vie avait trompé les espérances du poète et fait évanouir son rêve ; il le lui reprochait au seuil de la vieillesse :

Eends-moi, trompeuse aux doigts de rose, D'autres beaux jours !

— T'ai-je trompé ? répondit-elle.

A toi de voir la vérité :

Je suis la Vie ; en sa beauté

Seule ma sœur est immortelle, L'Eteruité.

L'Eternité ! c'est le dernier mot de la poésie d'Olivier ; ce cri est un de ceux qui reviennent dans ses vers comme le son grave et familier d'une cloche :

Le Temps s'en va, mais l'Eternité reste, L'Eternité, l'Eternité.

Il chante un au delà plus réel que les décevantes réalités

d'ici-bas :

Pour ces demeures éternelles, Quand aurons-nous enfin des ailes, Que nous puissions nous poser là, Au delà !

Le malheur d'Olivier — mais non ! c'est sa gloire au contraire — fut de rester toute sa vie fidèle à la pensée de sa jeunesse, d'écouter obstinément la voix intérieure qui lui avait parlé dès les jours de son adolescence. Alors déjà il pressentait que le laurier est une plante « qui ne croît pas sur nos rivages. »

En 1870, il était en séjour dans le pays natal : la guerre l'y fixa. Mais il fallait vivre. Pendant trois hivers, le poète parcourut la Suisse romande, faisant des conférences où il lisait des vers et racontait ses souvenirs avec cet humour un peu triste qui donnait à sa parole tant de charme. Le public — nous en avons été témoin — fut poH, respectueux, rien de plus ; Olivier put se sentir presque étranger dans son pays ; on le trouvait « trop original. » Hélas ! c'est un défaut si peu répandu ! . . . Le poète se consolait pendant l'été à Gryon, « le haut village, » en face de ces Alpes vaudoises qu'il a tant célébrées. Il allait chanter, à la fête de la mi-août, sa chanson aux pâtres d'Anzeindaz : ceux-là le comprenaient et l'acclamaient; il avait son jour de gloire et de bonheur parmi ces simples montagnards, il était pour une heure ce qu'il avait toujours rêvé d'être, le chantre national vaudois.

Nous l'avons revu, durant sa dernière maladie, dans son chalet de Gryon : il était face à face avec cette éternité qui avait constamment préoccupé sa pensée. Il ne voulait plus rien savoir de son œuvre, ni songer à ses espoirs déçus : c'est en avant et en haut qu'il portait ses regards. Il mourut en janvier 1876.

« C'est une triste histoire que celle de notre pays, écrivait-il à la fin de sa vie. Il n'a aidé ni Yiret, ni Vinet, et quoique fort au-dessous d'eux, j'en sais quelque chose aussi. « Allons hoire un verre, » c'est la fin finale et le résume de tout ici... J'avais espéré mieux. Oh ! quel beau rêve ! Du moins j'y ai été fidèle, si je n'ai pas fait, je crois, tout ce que j'aurais pu faire. Depuis le jour où, dans un de mes premiers morceaux imprimés, je disais : Un génie est caché dans tous ces lieux que j'aime,

j'ai cherché obstinément ce génie et tâché de le faire parler. Il m'a encore plus répondu, ce me semble, qu'on ne l'a écouté. .. »

Dans une de ses dernières œuvres, le délicat roman des Fins-Hauts, il a personnifié ce « génie du lieu : » c'est Sylvion, le petit berger fantasque et rêveur, qui sait tous les secrets de la montagne, qui, naïvement inspiré par tout ce qu'il voit, s'exprime en langage cadencé et rimé, qui songe éveillé dans sa haute solitude, semble moins parler aux autres qu'à lui-même, sort par instants de sa retraite pour offrir aux passants son bouquet de fleurs des Alpes, « encore humides de là rosée du matin, » disparaît et revient au gré de son caprice, puis, un beau jour, quitte ce monde en regardant le ciel, avec ce refrain symbolique : « Les finshauts, qu'ils sont beaux, les tout fins-hauts ! » Olivier se retrouve tout entier dans cette dernière création de sa fantaisie : son mystérieux petit personnage, moitié berger, moitié sylphe, c'est le génie de la poésie vaudoise, de la poésie des Chansons lointaines et des Chansons du soir : poésie vive et fraîche, profonde même, mais à laquelle il manque pour s'imposer au monde la complète transparence de l'expression; poésie naïve et pourtant raffinée, à

la fois rêveuse et subtile, franchement rustique, mais recherchée aussi, préférant l'expression détournée à l'expression directe, parfois volontairement obscure, se complaisant avec une coquetterie inconsciente dans les nuances et le demi-jour, greffant trop d'ingéniosité artistique sur le fond d'une inspiration toute locale, mais toujours sincère, toujours émue, grave jusque dans les caprices d'enfant où elle s'abandonne, et hantée par le sentiment de l'infini.

Nous retrouvons quelques-uns de ces caractères chez un jeune poète dont Sainte-Beuve, en séjour à Lausanne, parlait dans une lettre à M™« Desbordes- Valmore : « Il y avait ici un vrai, qui pouvait devenir un grand poète; il vient de mourir à vingt-quatre ans, durant un séjour en Allemagne. Il avait du génie. » — Nature ardente et concentrée, mélancolique et vive, sensible et sauvage, Frédéric Monneron vécut un peu à part et à demi étranger au sein de sa volée ^ d'étudiants. Après avoir commencé des études de théologie, il y avait renoncé pour se vouer à la philologie, et, à la fin de 1837, il s'installait à Gœttingen, où il voulait entendre Ottfried Muller; plein de projets de travail, il s'apprêtait à passer dans la studieuse petite ville « le plus calme et le plus méditatif des blancs hivers. » Quelques mois plus tard, on apprit que, dans une heure de fièvre et d'égarement, il s'était donné la mort.

Monneron vécut obsédé par l'idée d'une autre existence, qu'il entrevoyait aux deux extrémités de la vie, dans le passé et dans l'avenir : la vie terrestre n'était pour lui qu'une pénible interruption dans le cours de cette vie supérieure, seul séjour de la réalité, où l'attirait son idée fixe. Mais la loi du devoir existe; l'homme ne peut s'y

1) J'emploie en le soulignant ce joli mot de volée, qui n'a pas son équivalent en français de Paris : promotion n'exprime pas aussi bien ce qui unit les jeunes gens qui ont pris ensemble leur vol et poursuivent d'un même élan leur voyage.

532 CHAPITRE XHI

soustraire. De là une lutte tragique dans l'âme du poète : la poésie qui entraîne Monneron vers le monde idéal lui apparaît comme la tentation suprême ; sa conscience s'alarme quand il cède à cet irrésistible vertige. On voit où devait aboutir le drame intérieur de cette âme malade; on comprend aussi ce que peut être sa poésie, aspiration à cette vie immatérielle qu'il rêvait : poésie nébuleuse, étrange, mais où luisent des éclairs, et qui monte toujours, pour se perdre dans l'infini bleu, comme l'alouette qu'il a chantée :

Car les cieux même ont des tombeaux Pour qui nourrit trop son audace.

Son œuvre la plus caractéristique est le poème des Alpes, où la description sert de cadre à la vertigineuse ascension du poète. Quel accent nouveau dans cette poésie à la fois colorée et diaphane, aérienne et vibrante, que Juste Olivier comparaît à « une aile invisible et qui pourtant vous touche et vous enlève ! » Quelle musique suggestive dans des vers tels que ceux qu'admirait Sainte-Beuve, et où Monneron décrit les ébats des sylphes de la montagne :

Sur les bords de l'eau claire, à l'ombre des mélèzes, Leurs doigts avaient cueilli le rosage et les fraises ; Et, cadençant leur vol aux divines chansons, Dans leur danse indécise ils rasaient les gazons. Sur la brise réglant leur suave iiarmonie, Ils chantaient du bleu ciel la douceur infinie, Et sous leurs pas légers le gazon incliné Remplissait de senteurs le val abandonné.

La composition laisse fort à désirer dans les poésies de Monneron ; le dessin général est faible, insuffisant, le style obscur et pénible, même dans ses meilleures pièces, comme dans l'harmonieuse élégie intitulée A vous, ou la ballade des Deux buveurs. Mais cette ballade fantastique est peutêtre sans analogue dans la poésie française : le sombre génie du Nord semble avoir emprunté notre langue et lui prêter en retour des accents d'une saisissante nouveauté.

Voici enfin deux simples strophes qui révèlent chez Monneron une inspiration par instants pkis apaisée, et dont le charme mystique et voilé fait songer à quelque vitrail entrevu dans la nef d'une cathédrale :

Quel est ce roi sublime et tendre Qui vers nos déserts attiédis, Les 3'eux en pleurs, paraît descendre Les bleus coteaux du paradis ?

C'est le pauvre fils de Marie ; C'est l'époux de la terre en deuil, Qui pose la lampe de vie Dans le mystère du cercueil.

Cinq ans après Monneron, mourait un autre poète vaudois, âgé de vingt-trois ans, Henri Durand, de Vevey. Juste Olivier l'a surnommé « l'aimable ménestrel, » parce qu'il aimait à improviser des vers en s'accompagnant de la guitr.re. Il était poète « comme on l'est à vingt ans; ï> il est difficile d'affirmer qu'il l'eût été encore à quarante. « Il existe, a dit Sainte-Beuve, chez les trois quarts des hommes un poète mort jeune à cjui l'homme survit. » On a recueilli les poésies de Durand après sa mort prématurée. Les eùt-il lui-même publiées ? Gela est fort possible : c'était jadis une mode assez répandue parmi la jeunesse romande de publier, au moment d'entrer dans la vie pratique, le petit recueil de ses juvetiilia, sorte d'adieu à la vie d'études. On les dédiait à ses frères à casquette verte ou blanche ; on avait ainsi son heure de modeste renommée locale; parfois un Aristarque grincheux vous houspillait dans le journal de l'endroit, ce qui est le premier pas vers la gloire. On a toujours rimé avec zèle dans nos sociétés d'étudiants, et il n'en est guère, parmi nos pasteurs, nos professeurs, nos avocats, nos médecins, et même — qu'ils me pardonnent ! — nos banquiers, qui aient franchi l'heureuse étape de la vie académique sans avoir eu leur heure de divin tressaillement.

Si les aimables poésies du jeune « ménestrel » ne révè-

lent pas une imagination créatrice, un tempérament de poète original, elles ont l'attrait d'une source limpide et fraîche ; elles chantent avec une grâce un peu mélancolique les simples émotions d'un cœur honnête et d'une jeunesse pure.

Mais d'où viennent, dans la poésie d'une génération saine et forte, ces prédispositions à la maladie et à la mort? Eugène Rambert se l'est demandé. C'est, répond-il, que la plante n'était pas mûre pour la floraison : « Elle a ses grâces et son charme ; mais elle a je ne sais quoi de frêle, de triste, de penché, et il lui manque le cachet de la force et le bel air de la santé. »

C'est assurément un phénomène étrange et navrant que ces floraisons anticipées aboutissant à une mort précoce. Peu de temps après Durand et Moimeron, en 1844, un de leurs amis, Adolphe Lèbre, mourait dans la plénitude de son talent, âgé de trente ans à peine. De solides et brillants travaux sur la philosophie allemande et la littérature slave, et des études de science sociale, qu'il publia dans le Semeur et dans la Bévue des Deux Mondes, avaient attiré sur le jeune écrivain l'attention des meilleurs juges. « Celui-là a le feu sacré, » disait M. Cousin. Il l'avait, en effet, jusqu'à en être intérieurement dévoré. Ame enthousiaste et fervente, éprise de vérité, esprit studieux, avide de lumière, Lèbre avait fait en Allemagne un stage assez long, avait entendu Baader et Schelling, s'était familiarisé avec la pensée allemande, puis était revenu suivre les cours de Vinet. Orphelin, il avait retrouvé un foyer, une famille chez Juste Olivier, qui l'aimait comme son fils. En 1841, il arrivait à Paris, où il fut précepteur d'un élève qui lui a fait honneur, Edmond de Pressensé. L'année suivante, il entrait à la Reçue des Deux Mondes et comptait bientôt parmi ses rédacteurs les plus en vue \ lorsque la mort interrompit brusquement celte carrière pleine de pro-

1) Voir l'article nécrologique que lui consacra la Revue du \" avril 1814.

messes. Le public français appréciait chez Adolphe Lèbre un noble essor d'idées philosophiques allié à de fortes croyances.

«... De tous les avantages que la vie peut offrir, a dit Vinet, il ne s'était réservé que les affections. Peu d'homnaes ont eu autant d'amis, et d'amis presque passionnés, car ce n'était pas un homme qu'on pût aimer médiocrement. . . II avait encore dilaté, par l'étude et par la méditation, l'horizon naturellement vaste de sa pensée et de son imagination. Cette dernière faculté, corde vibrante et sonore ciue la moindre chose ébranlait, était gouvernée par une raison très supérieure, de jour en jour plus vigilante, et par un savoir étendu et positif. Son style, qui avait toujours eu de la grandeur et de l'éclat, avait acquis en peu de temps toutes les qualités françaises, sans perdre cette individualité qui, entre tous les beaux styles, eût fait reconnaître le sien ^. »

Ainsi ont été ravis, dans l'espace de quelques années, les représentants les plus brillants de la jeunesse vaudoise; ainsi notre pays a perdu les deux hommes — Lèbre et Monneron — qui semblaient destinés à unir et à combiner le génie des deux grandes nations voisines. Lèbre eut conscience de cette mission, il rêva d'accomphr sur le sol romand une fusion des idées allemandes et des idées françaises; il rêvait aussi de concilier — ou réconcilier — la foi et la philosophie. Nous verrons dans notre dernier chapitre avec quelle persévérance et quel succès plusieurs de nos penseurs se sont appliqués à cette tâche, qui rentre aussi dans la mission de la Suisse française.

On a pu se faire une idée de l'Académie vaudoise dans les années d'épanouissement qui précédèrent 1845 : ce fut

1) Un nhoix très bien fait des articles de Lèbre a été publié en 1856 par M. Marc Debrit, avec une touchante notice biographique de Juste Olivier et une préface de M. Ernest Naville. A. ceux que pourrait rebuter une grave étude sur le panthéisme hégélien, nous signalons, comme plus accessible, une critique vigoureuse et indignée du système de Fourier.

la glorieuse matinée d'un beau jour. Dans le champ de l'étude s'unissaient les efforts des maîtres et des disciples; d'intimes relations s'étaient établies entre eux: liés par le travail, ils se retrouvaient dans ces fêtes joyeuses qui sont un des charmes de notre vie académique. A côté de Vinet, dont la parole grave et persuasive avait suscité une petite phalange d'écrivains dévoués à la cause du spiritualisme chrétien, Juste Olivier répandait les semences d'une poésie nouvelle, exaltait l'amour du pays natal au sein de cette jeunesse pleine d'ardeur et d'espérances ^ A ces maîtres, qui étaient des amis et des frères aînés, vinrent s'en ajouter d'autres, que l'Académie de Lausanne empruntait à l'étranger. Le plus illustre fut Sainte-Beuve.

Nous avons vu qu'il s'était lié avec Juste Olivier. Les deux amis se revirent à Aigle pendant l'été de 1837. C'est alors que Sainte-Beuve connut les ouvrages de Vinet et les vers de Monneron, et qu'il écrivit pour la Revue des Deux Mondes ce portrait de Vinet oh\\ parle de notre pays avec une sympathie toute récente et un peu étonnée. C'est alors aussi que le critique, sollicité par ses amis vaudois, se décida à faire à l'Académie de Lausanne son cours sur Port-Boi/al. Trois cents personnes suivirent cette série de quatre-vingt -une leçons ; parmi les auditeurs, on remarquait le chef du parti avancé et le chef du mouvement religieux, Druey et Vinet. Sainte-Beuve a consigné dans une note de Port-Roycd de piquants souvenirs de son séjour à

1) Ou peut dire qu'à ce moment, au caalon de VauJ, il y avait de la poésie dans l'air. N'a-t-on pas vu une simple cuisinière de Vevey, Nanelte Bonnaveau, prise à son tour du feu sacré ? Ses Poésies ont été recueillies en 1856, mais avec nombre de fautes d'impression et de transcription. Pour la connaître il faut lire l'article, riche en citations, que lui a consacré Marc Monnier dans la Suisse illustrée du 13 juillet 1872. Nous ne rapporterons ici quequatre vers de la Bonnaveau : ils sont célèbres, et on en a fait honneur à de plus illustres qu'elle, mais ils sont bien d'elle ; en 1845, un arbre de liberté fut planté en face de la boutiiiue où l'ancienne cuisinière vendait du savon et des allumettes ; Nanette était conservatrice : le lendemain, on trouva collé sur l'arbre ce quatri.in :

Ils auraient dû prendre le chêne Pour leur arbre de liberté; Il aurait nourri de sa graine Tous les cochons qui l'ont planté.

Nous convenons que cette voix rude détonne un peu dans le mystique concert de la poésie vaudoise.

Lausanne ; il nous a dit comment son ouvrage fut « construit et bâti» pendant l'hiver 1837-1838, Vinet arrivait de Bâle, où il avait enseigné « une littérature française des plus élevées, des plus fines et qu'eût certes enviée Paris; » il fut installé professeur le même jour que Sainte-Beuve :

« S'il était permis, ajoute celui-ci, de mêler un sourire à ces souvenirs sérieux, je dirais que la réunion fréquente (les lundi, mercredi et vendredi de chaque semaine) au pied de cette chaire, de la jeunesse des deux sexes, avait fini par amener de certaines rencontres, de certaines familiarités honnêtes, des railleries même comme le sexe le plus faible ne manque jamais d'en trouver le premier, quand il est en nombre, en fatîe de l'ennemi. Plus d'un de mes élèves, dès qu'il entrait, avait, du côté des dames, un sobriquet tiré de Port-Royal et qui circulait tout bas : Lancelot, Le Maître, Singlin, etc. — Je ne sus tout cela que plus tard. Enfin, il y eut l'année suivante plus d'un mariage et quelques fiançailles dont on faisait remonter l'origine à ces réguliers et innocents rendez-vous que mon cours avait procurés. . . »

On raconte que dans certain café de Lausanne, quelques Vaudois que la « grâce » n'avait point touchés, répétaient chaque soir en charge la leçon du professeur, et que Singhn et la mère Angéhque y subissaient des travestissements étranges.

Sainte-Beuve s'attacha à ce pays, au mouvement intellectuel duquel il fut un moment associé. On sait avec quelle chaleur il s'est exprimé sur la Suisse et le canton de Vaud dans un de ses derniers articles, la grande étude sur le général Jomini ^ Ses promenades aux environs de Lausanne ont laissé aussi quelques traces dans ses vers, oia l'on retrouve les « reinettes de l'étang de Ghamblande. » On a disputé sur ses croyances d'alors, sur l'influence que ce milieu aurait exercée sur lui. Suivant Juste Olivier, le Sainte-Beuve de 1837 et de Lausanne était «l'observateur en suspens » plutôt que le « déterminé sceptique. » Des âmes pieuses rêvaient sa conversion et incitèrent Vinet à y

1) Voir le passage sur le ranz éternel et la page sur Charles Monnard (pages 403 et 514J.

travailler. Nous avons vu l'impression qu'il fit sur Sainte- Beuve ; quelques années plus tard, il écrivait à Vinet cette lettre amèrement triste, qui ressemble à une confession :

« Je me trouve sans paroles devant vos éloges, m'en sentant si peu digne, passé que je suis à l'état de pure intelligence critique et assistant avec un œil centriste à la mort de mon cœur . . . B'où cet étrange état ? Hélas ! Il y a des causes anciennes et profondes. Yoilà que je vous parle tout à coup comme à un confesseur ; mais je vous sais si ami, si charitable, et c'est ceci, ce dernier point qui est tout, et que le monde appelle vulgairement le cœur, qui est mort en moi. L'intelligence hnt sur ce cimetière comme une lune morte. »

Sainte-Beuve s'arrêta à Lausanne lors de son voyage

en Italie : il passa quelques jours chez les parents d'Olivier

et partagea cette vie rustique qu'il a célébrée dans un

sonnet :

Paix et douceur des champs, simplicité sacrée ! Je ne suis que d'hier dans ce repos d'Eysins, Et déjà des pensers plus salubres et sains M'ont pris l'âme au réveil et me l'ont pénétrée . . .

A Lausanne, il rencontra de nouveaux professeurs étrangers, Melegari, qui enseignait le droit public et devint plus tard ministre du roi d'Italie; Miçkiewicz, le poète polonais exilé, dont Vinet trouvait les vers « effrayants et sublimes, » et qui pendant deux ans occupa avec éclat la chaire de littérature latine. I]nfin, l'auteur de Port-Royal fut encore rattaché à notre pays par la Revue suisse, qui eut une grande et belle part dans notre mouvement littéraire.

La Revue suisse, fondée en 1838 par l'intelligent éditeur Marc Ducloux, fut tout ensemble une cause et un effet : née d'une recrudescence de vie httéraire, elle stimula ceux qui la soutinrent au début. La direction en avait été confiée à un jeune homme qui venait à peine d'achever ses études, mais que son talent désignait pour cette tâche, Charles Secrétan. « Historiquement, a dit Rambert, il n'est pas de publication plus importante parmi celles qui ont vu le jour

dans notre pays à partir de 1830, parce qu'il n'en est pas qui prouve mieux que le canton de Vaud avait fini par atteindre l'âge de sa majorité littéraire. .. C'est de là que nous datons. » Dans les premières livraisons, on rencontre des articles de Vinet, des vers de Monneron, une nouvelle remarquable de M"^^ Olivier, L'honneur de famille. L'histoire de cette revue reste à écrire, comme il reste à dresser une table analytique des matières qui y furent traitées, jusqu'en 1861, où elle fusionna avec \2i Bibliothèque Universelle. Ce travail, si quelque homme de loisir l'entreprend, montrera la très réelle et durable richesse d'un recueil qui, pendant plus de vingt années, sut attirer tout ce que notre pays comptait d'hommes distingués dans tous les camps et dans nos divers cantons; le Valais même, Fribourg et le Jura bernois lui envoyèrent leur part, souvent originale, de science et de poésie. Les petits cahiers jaunes de la Revue suisse devinrent donc un lien précieux entre les membres de la famille romande, et par le fait même qu'elle accueillit et mit en lumière une foule de jeunes talents, elle eut en partage la jeunesse, le souffle et la poésie. Que notre pays garde un reconnaissant souvenir aux vaillants qui l'ont rédigée et publiée à leurs périls et risques î

Olivier est au premier rang de ceux-là : devenu propriétaire de la Bévue suisse en 1843, il eut l'idée de la doter d'une chronique parisienne, et s'en ouvrit à Sainte-Beuve, qui «prit feu aussitôt : » dès le mois de mars 1843, il envoya une correspondance régulière à Olivier, qui en tirait sa chronique. Sainte-Beuve s'en remettait à son ami vaudois du soin d'arranger ses lettres; ne l' appelait-il pas sa conscience et son autre lui-même f Mais il entendait garder le plus strict incognito, afin de pouvoir s'accorder « le plaisir de dire des choses justes et vraies, » et employait des supercheries amusantes pour donner le change aux curieux ; il chargeait, par exemple, Olivier de corriger ainsi un passade d'une de ses lettres : « Au lieu de : amour des hom-

mes en Jésus-Christ, mettez : en Christ, selon l'usage de là bas, qu'on n'emploie jamais ici. » — Ce que Sainte-Beuve aimait dans la Revue suisse, c'était « un point d'appui indépendant : »

« Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité ; je vous aiderai d'ici de tout mon pouvoir . . . L'étranger, c'est à beaucoup d'égards une province et la dernière de toutes : oui, mais à d'autres égards, c'est un commencement de postérité. Ecrivons pour ce dernier aspect... Fondons une place de sûreté là-bas... Laissons Paris etvisonsàrAppenzell. La gloire au bout du compte s'y retrouverait. »

Le célèbre critique rêvait de revenir à Lausanne, d'y « bâtir » peut-être un nouveau livre ; la révolution de 1845 renversa ces projets : «Mon canton de Vaud, écrit-il, a perdu sa virginité ; ma république idéale, mon angulus ridet vient de disparaître dans un tremblement. » Sainte-Beuve ne revint pas à Lausanne ; ce fut au contraire Olivier qui le rejoignit à Paris. En partant, il remit la Revue suisse à un jeune éditeur neuchâtelois, M. Wolfrath. Pendant les quelques années qu'elle vécut encore ^ Juste Olivier lui adressa régulièrement une chronique parisienne : Sainte- Beuve, Charles Clément, le critique des Débats, le peintre Gleyre, tous amis du poète, lui fournissaient sur les hommes et les choses des renseignements de première main. Jamais peut-être Olivier n'a écrit avec moins d'apprêt, d'une plume aussi alerte, et ses chroniques, image vive et fidèle du mouvement littéraire français, mériteraient d'être remises en lumière.

Nous voici arrivés à la révolution vaudoise de 1845 : comme les autres révolutions cantonales du milieu du

i) A son tour, M. Wolfrath céda la Revue, en 1853, à une société dont faisaient partie MM. Félix Bovet, Fritz Borel, Charles Secrétan, alors professeur à Neuchâlel, Charles Berthoud, Ed. Desor, D' Vouga, et plus tard Henri Jacottet, etc.. En 1860, elle devint la propriété de deux mécènes intelligents, MM. George Berthoud et Ed. Desor, qui en confièrent la direction à M.M. Jules Sandoz et C. Ayer. En 1861, la Revue suisse cessa de vivre, ou plutôt confondit son existence avec celle de la Bibliothèque universelle, que nous retrouverons dans notre dernier chapitre.

siècle qui ont préparé la nouvelle Confédération, elle a fait une œuvre mélangée. L'Académie fut une de ses premières victimes, parce qu'elle était à plusieurs égards en avance sur l'opinion du pays : « Les professeurs les plus considérés, a dit Rambert, étaient des hommes d'une religion progressive et agissante; ils s'irritaient de la tiédeur populaire; plusieurs étaient gagnés au principe de la séparation de l'Eglise et de l'Etat... L'accord désirable entre le pays et l'Académie n'existait pas. » L'Académie succomba, ou du moins ceux qui l'avaient illustrée furent dispersés par la destitution qui les frappa. « Ce fut, a dit sévèrement l'un d'entre eux, Vinet, ce fut une réaction furieuse et stupide contre les lumières, la culture et les sentiments élevés. »

Trois ans plus tard, une révolution portait pareillement le coup de mort à l'Académie de Neuchâtel, qui nous occupera dans le chapitre suivant.

Causes de l'indigence littéraire de Fribourg et du Valais. — Vieille littérature fribourgeoise : savants et rimeurs. — L'éveil littéraire à Fribourg : Le père Girard ; V Emulation. — En Valais. — Le Jura bernois. — Neuchâtel : la première Acadénaie ; Agassiz et son groupe ; savants et historiens : Arnold Guyot , F. de Chambrier, Matile, etc.. — La poésie : Pradel l'improvisateur ; Jules de Sandoz- Travers. — Les Neuchâtelois peints par eux-mêmes.

Il y a parenté de race et de langue entre Fribourgeois et Vaudois : leurs défauts et leurs qualités sont les qualités et les défauts des races campagnardes; mais tandis que Vaud subissait la Réforme, Fribourg demeurait catholique : de là des différences aussi sensibles que les analogies sont apparentes.

A Fribourg, au commencement de ce siècle, «l'esprit littéraire, longtemps étouffé sous le boisseau de la scolastique et du germanisme officiel, ne s'était encore décelé que par quelques timides essais en prose et en vers ou par quelques chansons ou traductions en dialecte romand ^ i* Cette indigence, plus frappante encore dans le Valais,

i) A. Daguet, Revue des principaux écrivains littéraires de la Suisse française : nous utilisons largement ce consciencieux travail dans les pages qui suivent.

s'explique aisément ; une plume catholique en a judicieusement indiqué les causes ^. Les populations essentiellement agricoles et montagnardes de ces deux contrées ont bien autre chose à faire qu'à cultiver les sciences et les lettres. L'essor intellectuel y est d'ailleurs paralysé par le mélange des langues : les Fribourgeois et les Valaisans qui seraient tentés d'écrire sont découragés par la certitude que beaucoup de leurs compatriotes ne les comprendront pas. C'est pourquoi tant de livres publiés dans ces deux cantons et destinés aux classes instruites, furent rédigés, non en français ou en allemand, mais en latin. 11 faut enfin et surtout remarquer que la littérature des cantons protestants est née en grande partie de la Réforme et de l'immigration étrangère, dont Fribourg et le Valais n'ont point bénéficié*, la lutte religieuse ne les a pas stimulés, poussés à la conquête.

Cependant Fribourg avait eu d'ancienne date sa littérature populaire, dont il reste un impérissable monument, le Ranz des vaches, ce merveilleux petit drame où se joue la verve à la fois naïve et malicieuse d'un peuple pasteur. A côté de cette veine rustique, où le patois de la Gruyère a conquis des titres immortels, Fribourg, comme Genève, Lausanne ou Neuchâtel, eut au moyen âge ses mystères : V Histoire du mauvais riche y fut représentée en 1438 et celle de la Passion en 1448. Puis, au XVI™® siècle, nous trouvons les savants ouvrages de Guillimann, l'historien des Habsbourg, l'auteur des Antiquités de la Suisse; ce livre plein d'érudition et de conscience a un tort : il est écrit en latin. D'autres, comme le père Diesbach, le chanoine Fontaine, l'historien Kùenlin, le diplomate Tercier, ont écrit en français. Il en est de même de quelques rimours qui ont eu plus de zèle que de succès. Tel l'honnête Pierre Dumont, notaire à Autigny dans la première moitié du XVII™« siècle, qui a écrit entre autres la Complainte et Quérimonie despau-

1) M. J. Genoud, dans la Revue de la Suisse catholique de janvier 1890, à propos de notre première édition.

vres laboureurs, et célébré le Bon vin avec une conviction ingénue :

Qui boit bon vin, il fait bien sa besogne : L'on voit souvent venir vieux un ivrogne Et mourir jeune un savant médecin . . .

0 le bon vin !

Le blanc est bon toute la matinée Et le claret toute l'après-dînée, Pourvu qu'il soit percé frais le matin. 0 le bon vin ! ^

Plus tard, dom Hermann, ce chartreux de la Part-Dieu peint par Louis Veuillot, a écrit son autobiographie en vingt mille vers alexandrins, mais s'abstint de la publier :

Imprimer mes erreurs, ce serait me confondre, Et pour les corriger il faudrait tout refondre.

Au siècle dernier, il n'y a guère à signaler que V Histoire des Helvétiens, en dix volumes, par l'avoyer François- Nicolas d'Alt. Un autre Fribourgeois, l'avocat Python, publie en 1788, les Bucoliques de Virgile, traduites en patois de la Gruyère : tentative curieuse, intéressante à plus d'un titre, mais qui n'ajoute rien au trésor de la littérature française en Suisse. Rappelons enfin que Louis d'Epinay, fils de la célèbre M^^^ d'Epinay, publia, de 1805 à 1809, les Etrennes fribourgeoises, petit almanach historique et littéraire, composé avec talent et qui réussit fort bien ^.

Fribourg n'a donc joué qu'un rôle effacé dans notre mouvement littéraire. Cependant le collège des Jésuites (qui, soit dit en passant, fut témoin de la conversion de Louis Veuillot) n'a pas été sans influence sur la marche des idées en Suisse, comme on l'a bien vu par les événements de 1846 et 1847, et cet établissement a perpétué des traditions de culture qui devaient enfin se manifester au dehors avec un certain éclat.

1) Nous avons cueilli ces strophes dans la Liberté de Fribourg du 22 juillet 1893, qui a consacré un article au poète-notaire.

2) Voir les Dernières années de M^' d'Epinay, par Perey et Maugras.

Un nom, celui du père Girard, représente la meilleure gloire de Fribourg. Il nous semble naturel de rapprocher cette noble figure de celle de Vinet : dans deux confessions opposées, ces deux hommes ont uni un talent supérieur à la plus rare distinction de l'âme :

« Le père Girard et Vinet, écrivait M. Ernest Na ville en 1855, sont sans contredit, dans l'ordre des études morales et de l'influence générale et humaine, les deux hommes les plus éminents que la Suisse française ait produits dans ces dernières années. Ils ont, dans des conditions diverses, voué leur plume et leur parole à une même cause, le développement chrétien de la pensée. »

Gomme Vinet, ajouterai-je, le père Girard eut la foi sereine et absolue dans la vérité : « J'ai confiance en la vérité, a-t-il dit, et je sais que tôt ou tard elle finit par triompher, parce c{ue la victoire lui appartient de droit. »

Jean Girard était né à Fribourg en 1 765. Son enfance nous est connue par ses Souvenirs, dont A. Daguet a publié dans X Emulation de Fribourg des fragments étendus et pleins de charme. Il avait de nombreux frères et sœurs ; ce petit monde était gouverné par une mère excellente, qui y appliquait d'instinct l'enseignement mutuel dont l'illustre cordelier devait plus tard démontrer les avantages :

« Ma mère, dit-il dans son principal ouvrage, avait nourri et élevé quinze enfants : femme forte, intelligente, active et gaie, elle présidait à notre éducation dans tous ses détails. Une de mes sœurs montrait les travaux de l'aiguille à ses cadettes. En l'absence du précepteur, j'étais chargé de faire lire, écrire et réciter mes petits frères et mes petites sœurs. Il me souvient que j'étais très exigeant dans mes fonctions, et que je me suis attiré des réprimandes de ma bonne mère. Je ne savais pas, comme elle, allier la douceur à l'exactitude. La leçon n'a pas été perdue, car je me suis corrigé depuis lors. Ma mère ne se doutait pas qu'elle me faisait faire en petit ce que plus tard je serais appelé à faire en grand dans une école de ma ville natale. Et moi, j'étais bien loin de penser que l'on proscrirait un jour, comme une invention presque sortie de l'enfer, un enseignement qui est né dans la famille, et qui vient d'en-haut, puisqu'il appartient à l'instinct

maternel. Aujourd'hui le proscrit est réhabilité chez nous, car il se montre plus ou moins dans toutes nos institutions publiques, bien que sans porter son nom. C'est ainsi que l'on peut crucifier la vérité, sans pouvoir la tuer : car après quelques jours elle revient à la vie. »

Après avoir achevé sa rhétorique au collège des Jésuites, Girard entra dans l'ordre des Gordeliers, fit son noviciat au couvent de Lucerne, puis passa à Wurzbourg quatre années, consacrées à l'étude de la théologie et de la philosophie de Kant, et qui furent décisives pour le développement de sa pensée. Collaborateur de Stapfer à Lucerne, pendant la République helvétique, puis aumônier du gouvernement à Berne, il sut se concilier l'estime des protestants par sa tolérance et sa largeur de vues. Rappelé à Fribourg en 1804 pour y prendre la direction des écoles primaires qu'il importait de réorganiser, il consacra toute son énergie et tous ses talents à la réforme scolaire, fit adopter le principe de l'instruction obligatoire, renouvela les manuels et les méthodes, forma un personnel enseignant, introduisit l'enseignement mutuel, mais avec de sages tempéraments que la méthode lancastérienne avait ignorés. « La réflexion, le sens intime, la conscience dans tous les sens de ce mot, sont à la base de ce système d'éducation, qui se trouve être ainsi un véritable cours de spiritualisme, puisqu'il a pour effet de développer chez l'élève les facultés actives, l'intelligence et la volonté.^» Vers 1815, l'école du père Girard, qui comptait vingt-sept classes et quatre cents élèves, pouvait rivaliser avec les établissements célèbres de Fellenberg et de Pestalozzi, et attirait l'attention des pédagogues de toute l'Europe.

Mais les succès du moine éducateur, ainsi que son libéralisme et ses idées anti-romaines, avaient amassé sur sa tête des rancunes qui s'étaient manifestées déjà en plus d'une occasion. Lorsque, en 1818, le Grand Conseil fri-

1) Marc Debrit. De l'avenir de la philosophie en Suisse {Revtie suisse de 1859.)

bourgeois vota le rappel des Jésuites, l'évèque Yenny sut mettre à profit cet esprit de réaction : il dénonça l'enseignement mutuel comme « funeste aux mœurs et à la religion, » et en obtint la suppression en 1823. Tuer la méthode, c'était tuer l'école : le père Girard se retira à Lucerne, où il enseigna la philosophie, et devint pour les gouvernements cantonaux un arbitre souvent consulté en matière d'instruction publique. En 1 834, le mal du pays le ramena septuagénaire à Fribourg ; il consacra ses dernières années à ses travaux sur l'enseignement de la langue : « C'est, a dit M. Daguet, la période la plus paisible et la plus honorée de sa vie ; elle ressemble à ces beaux couchers de soleil qui suivent parfois des journées orageuses. Toutes les hostilités ont disparu; l'admiration a gagné ses anciens ennemis ou les a réduits au silence.» En 1838, il recevait, sur l'initiative de M. Cousin, la croix de la légion d'honneur, et en 1844, l'Académie décernait à son Cours de langue le grand prix Monthyon de 6000 francs. Le père Girard eut la douleur d'assister encore aux déchirements du Sonderbund et de la révolution fribourgeoise, et mourut en 1850. Dans le rapport fait à l'Académie française, en 1844, M. Villemain a tracé de sa plume ingénieuse le portrait du père Girard :

«Esprit supérieur et naïf ami de l'enfance, passant tour à tour de l'enseignement primaire à une chaire de philosophie, unissant à la religion la plus fervente la charité la plus égale, homme de Dieu et de notre siècle, auquel il n'a manqué dans sa longue carrière aucune épreuve, pas même celle des persécutions jalouses que son humilité devait écarter et prévenir, le père Girard n'est réellement pas un étranger pour nous. Son ancienne école de Fribourg était avant tout une école française. . . Le livre qu'il vient de publier est écrit dans notre langue avec cette netteté, cette abondance, ce tour vif et simple auquel nous croirons toujours reconnaître un talent indigène. »

L'introduction au Cours de langue, à laquelle le secrétaire perpétuel de l'Académie décernait ces éloges, est inti-

tulée de V Etiseignement régulier de la langue maternelle et porte cette épigraphe : «Les mots pour les pensées; les pensées pour le cœur et la vie. » Comme Pestalozzi, le père Girard considère que cet « art auguste, » appelé l'éducation, doit tendre à réaliser le développement harmonique de toutes les facultés; mais Pestalozzi voyait dans les mathématiques le principal instrument d'éducation, tandis que Girard attendait de l'enseignement de la langue maternelle ce que son illustre devancier demandait à la science des nombres. Le cours de langue doit reprendre et perfectionner les leçons que la mère a données à son enfant en lui apprenant à parler, et devenir un cours complet d'instruction. La langue, en effet, n'est c{ue l'expression de la pensée; c'est donc en cultivant la pensée qu'il faut développer et régulariser son expression; bien compris, bien ordonné, l'enseignement de la langue deviendra ainsi le grand moyen de cultiver les facultés intellectuelles et de former le cœur, puisqu'il fournira l'occasion d'inculquer à l'enfance, sous prétexte de leçons de grammaire, tous les principes religieux et moraux, depuis les plus simples jusqu'aux plus élevés. Idée profondément philosophique, et propre à élargir, à renouveler, à ennobhr le plus aride des enseignements. Il y a dans l'accent du pieux cordelier quelque chose du ton persuasif de Fénelon et de Rollin, et l'étude du langage devait être singulièrement attrayante sous la direction d'un tel maître.

La méthode et l'action personnelle du père Girard avaient donné aux esprits une impulsion salutaire, dont la littérature devait profiter. Ce n'est point le talent qui manque aux Fribourgeois ; l'influence et l'enseignement des Jésuites, les rapports fréquents et les afTinités religieuses avec la France, leur ont imprimé un caractère particulier, un tour d'esprit plus nettement français; aussi les écrivains de Fribourg ont-ils souvent des qualités d'aisance, d'élégante limpidité, qui ne sont pas le privilège ordinaire

des écrivains romands. On peut s'en convaincre en feuilletant les cahiers de V Emulatmi.

Fondée en 1841, par un groupe de savants et de lettrés à la tète desquels se trouvait A. Daguet, l'historien populaire de la Suisse, V Emulation — ancienne et nouvelle, car elle eut deux périodes — fut pour la partie catholique de la Suisse française ce que la Revue suisse fut pour les trois cantons protestants. Rien de tranché, d'ailleurs, ni surtout d'hostile entre ces deux revues, oîi écrivaient tour à tour les mêmes plumes. Mais VEmulation représente une vie propre et des aspirations distinctes, et c'est dans ce recueil que presque tous les écrivains fribourgeois ont fait leurs premières armes. Travaux historiques ou économiques, légendes et traditions locales, récits de voyages, nouvelles, poésies françaises ou patoises, remplissaient ses livraisons. Elle compta parmi ses collaborateurs, outre Daguet, qui avait mis tout son cœur à cette patriotique entreprise, le D'' Berchthold, auteur d'une histoire de Fribourg, des poètes comme Louis Bornet, auteur d'un gracieux petit poème pastoral en patois, les Deux Cheiriers, ou comme l'avocat Glasson, qui avait un sentiment très vif de la nature et l'élégance innée du style. On doit à ce dernier quelques poésies rustiques remarquables par la franchise d'accent, le mouvement lyrique et l'agreste fraîcheur ; témoin le Chant de la faux :

Passe, passe, ô ma faux, repasse infatigable, Retourne sur tes pas et reviens en sifflant ; Arrondis sur le sol ton arc impitoyable Et, souple dans ma main, soutiens bien ton élan.

Coupe la pâquerette et la haute héraclée, Et l'esparcette rouge et l'odorant cerfeuil, Et la dent-de-lion à la feuille eflilée, Et le trèfle surtout, qui des prés est l'orgueil.

Plus tard, VEmulation révéla au public le nom et le talent de Pierre Scioberet, que nous retrouverons dans notre dernier chapitre.

Nous rencontrons aussi dans V Emulation quelques noms français dignes de remarque : voici des nouvelles et de piquantes causeries d'une Française à demi fribourgeoise par sa mère, M'i« de Sénancourt, fille de l'auteur à!Ohermann. Sénancourt s'était retiré en Suisse pendant la Révolution; son goût de la solitude lui avait fait choisir un logis à Agiez, près de Fribourg, dans la famille Daguet : il épousa en 1790 une des filles de la maison. Le roman d'Obermann fut écrit sous les ombrages d' Agiez, vers 1802, et il est intéressant d'y retrouver les impressions produites sur la sensibilité maladive de l'auteur par les paysages de nos contrées ; ses pages descriptives ne sont pas les moins heureuses dans ce livre qu'on ne lit plus.

Max Buchon, le poète franc-comtois, l'habile traducteur du poète Hebel et du romancier bernois Gotthelf, tenait au canton de Fribourg par ses relations de collège et par de solides amitiés ; il donna à l' Emulation toute une série de petits poèmes où éclate ce réalisme rustique, gai, robuste et savom-eux, dont la France n'a peut-être pas assez senti le mérite et la nouveauté.

Quelques écrivains du Valais et du Jura bernois trouvaient dans r Emulation un accueil hospitalier. Nous n'avons guère parlé jusqu'ici de la partie française du canton de Berne, dont la littérature, à vrai dire, n'est pas opulente. Nous avons cité ailleurs le nom du doyen Morel, historien de l'Evêché de Bâle ; avant lui, un autre Jurassien, Nicolas Béguelin, de Gourtelary, avait fait honneur à son vallon natal : membre de l'Académie de Berlin, précepteur du prince qui fut Frédéric-Guillaume II, il a laissé des travaux estimés de physique et de météorologie. Vers 1840, l'ancien Evêché eut aussi son heure d'éveil littéraire et scientifique : la Société Jurassienne d'émulation, qui date de 1847 et a publié près de quarante volumes de mémoires, compta parmi ses fondateurs le célèbre géologue Thurmann, Quiquerez, vaillant travailleur, éminent archéolo-

gue, qui avait débuté par des romans historiques, et Xavier Kohler, poète, auteur des Alperoses, qui a publié de nombreuses poésies dans la Bévue suisse et VEmulaiion de Fribourg. D'autres chanteurs joignaient leurs voix à la sienne : Napoléon Vernier a laissé d'agréables imitations des poètes du Nord ; Valentin Cuénin, des chansons politiques d'une verve facile et mordante, qui lui ont fait donner par ses compatriotes immédiats le surnom de « Béranger du Jura. » Dès lors, le Jura bernois a vu naître un vrai poète, Paul Gautier, mort prématurément en 1869, à l'âge de vingt-six ans. Il avait en partage une sensibilité délicate, la sincérité de l'accent et la naturelle élégance du tour. Son élégie : Je le sais bien^ sa ballade des Deux gages, sont d'une grâce exquise et douloureuse. Il fut aussi un traducteur adroit et souple : dans diverses pièces imitées d'Uhland, de Heine, de Chamisso, il a su conserver le charme vague et pénétrant des poèmes originaux, sans cju'il en coûte rien à la clarté toute française de sa langue. Ce fut aussi la revue fribourgeoise qui reçut les prémices de la poésie valaisanne.

« Peuple d'agriculteurs et de bergers, possédant de grandes richesses naturelles, mais sans industrie ; pauvres et insouciants, nonchalants comme des méridionaux, catholiques, chômant mille fêtes ; républicains de nature et peu soucieux des étrangers ; race énergique, propre aux combats ; pays convoité de tous les conquérants, de ses voisins, et dont l'Europe entière a foulé la route ; mais resté toujours lui-même et toujours à part ...»

C'est ainsi que Juste Olivier caractérise le peuple basvalaisan. Nous avons, dans notre premier chapitre (p. 31 à 32), porté à l'actif du Valais le Mi/stère de Saint- Bernard de Menthon. Nous aurions pu rappeler à ce propos que les moines furent, chez nous comme ailleurs, les premiers maîtres d'école et les premiers écrivains; que c'est dans les cloîtres cp'avait fleuri, durant la première moitié du moyen âge, la httérature légendaire, et qu'au Wl^^ siècle l'abbaye

de Saint -Maurice, en Valais, était un foyer lumineux dans l'Helvétie bourguignonne ^ Nous aurions pu encore mentionner au XYI^ie siècle le cardinal Schinner, de Sion, diplomate, guerrier, orateur populaire, qui a été jugé très diversement, mais qui demeure une des plus grandes figures de l'histoire suisse. Au XyiII"'® siècle, nous aurions pu citer le mathématicien Pierre Rivaz, de Saint-Gingolph, dont les travaux furent distingués par l'Académie des Sciences. Son Eclaircissement sur le martyre de la Légion thébéenne, que Sayous appelle, avec quelque exagération peut-être, « un chef d'œuvre de discussion, de critique historique et chronologique, » est écrit d'un style ferme et sobre. L'auteur démontre par de solides raisons l'authenticité du massacre de la fameuse légion impériale dans la plaine d'Agaune, à l'entrée du Valais, Rousseau a parlé du ce célèbre Rivaz » dans sa lettre à d' Alembert : « Je sais bien, dit-il, qu'il n'a pas beaucoup d'égaux parmi ses compatriotes; mais enfin, c'est en vivant avec eux qu'il a appris à les surpasser. »

Dans notre siècle, le Valais, sans prendre encore une part active à notre mouvement littéraire, compte quelques écrivains : le chanoine Boccard, auteur de l'histoire du Valais; Charles-Louis de Bons, l'aimable écrivain, chantre de Divicon et des Hirondelles^ qui avait débuté par des récits historiques en prose d'un dramatique intérêt; son fils Roger de Bons, dont les romans révèlent un peintre de mœurs attentif; Louis Gross, qui dans ses vers a décrit parfois avec bonheur la nature tout ensemble gracieuse et sévère de son pays natal.

Ces glaciers entourés de vertes broderies, Où l'hiver familier joué avec le printemps.

1) Voir A. Daguet, Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse.

Dans les années mêmes où l'Académie de Lausanne brillait d'un si vif éclat, celle de Neuchâtel, fondée en 1839, prenait dès sa naissance un rang des plus honorables parmi les foyers scientifiques de cette époque ^ Les Neuchâtelois ne pensent jamais sans orgueil à leur première Académie. Ici, comme dans les autres cantons romands, la première moitié du siècle est marquée par un réveil intellectuel. Le gouvernement travaille à développer l'instruction élémentaire, et les autorités du chef-lieu organisent l'enseignement classique. Un Neuchâtelois, qui fut le premier docteur de la jeune Université de Berlin, Abraham-François Pétavel, est appelé en 1813 à la chaire de belles-lettres. Il sera plus tard recteur de l'Académie. Durant un séjour d'études à Genève, il avait fréquenté le salon de Goppet; humaniste, théologien, surtout ardemment préoccupé de la destinée du peuple juif; auteur de la Fille de Sion, poème où il y a par moments de hautes envolées ; causeur original, toujours plein d'imprévu , qui jusque sous sa couronne de cheveux blancs conserva la double jeunesse de l'esprit et du cœur, Pétavel fut dans sa ville natale le patriarche des études classiques. Bientôt Juste Olivier fut chargé, nous l'avons vu, de l'enseignement de l'histoire générale et de la littérature ; puis Charles Prince se révéla comme un philologue sagace et profond, doublé d'un philosophe d'une haute originalité, ainsi qu'en témoigne sa Muse de Platon. Les « Auditoires » de Neuchâtel étaient certainement alors à la hauteur de la plupart des collèges suisses, et plusieurs des cours qui s'y donnaient avaient une portée académique.

De cette époque date aussi le développement artistique

1) \oir La première Académie de Neuchâtel, par Alphonse Petitpierre. Neuchâtel, Attinger. 1889.

dont Neuchâtel est justement fier. Maximilien de Meuron, précurseur de Calame et de Diday, imprime à la peinture suisse une direction qu'elle cherchait depuis longtemps, et son tableau de VEiger, exposé à Genève, inspire à Tœpffer une page enthousiaste : «Chaque jour, j'allais savourer en face de cette toile le charme de cette poésie attrayante et neuve ; c'était l'impression des solitudes glacées, c'était la lumière matinale jaillissant avec magnificence sur les dentelures argentées des hautes cimes, c'était la froide rosée détrempant de ses gouttes pures un gazon robuste et sauvage, » — En 1817, Meuron procurait à un jeune artiste de la Ghaux-de-Fonds, nommé Léopold Robert, le moyen d'aller étudier à Rome. Il rendait plus tard des services analogues au graveur Charles Girardet et à ses fils Edouard et Karl, puis organisait la première exposition de tableaux à Neuchâtel, y fondait la Société des Amis des Arts et le musée de peinture. Tandis que cet homme généreux, épris d'un amour passionné du beau, donnait à l'art national une impulsion décisive, d'autres hommes éclairés cherchaient à développer l'étude des sciences. Grâce à leur initiative, un jeune naturaliste du plus brillant avenir devint l'âme du mouvement scientifique neuchâtelois.

Fils d'un pasteur vaudois, Louis Agassiz était né en 1807 à Môtiers-en-Vully ; dans son enfance, il transformait la fontaine du presbytère en aquarium, et déjà préludait à ses études sur les poissons d'eau douce. Il étudia la médecine et les sciences naturelles à Zurich, puis en Allemagne, et conçut de très bonne heure l'ambition d'être « au nombre de ceux qui auront reculé les bornes de la science. » Agé de vingt-deux ans à peine, il prit rang officiel parmi les savants en publiant ses Poissom du Brésil, ouvrage écrit en latin et dédié à Cuvier, avec qui il se lia et qui légua à son jeune disciple ses matériaux et ses notes sur les Poissons fossiles. En 1832, les autorités de la ville de Neuchâtel lui confièrent un poste de professeur : il séduisit dès la

première leçon un nombreux auditoire et communiqua sa flamme aux élèves qu'il entraînait à l'étude de la nature.

Les découvertes du Valaisan Venetz et "de J. de Charpentier furent la source de ses idées sur les glaciers, qu'il exposa avec son talent plein de fougue devant la Société helvétique des sciences naturelles, réunie à Neuchâtel en 1837. La nouvelle théorie rencontra des adversaires, et pour être à même de répondre à leurs objections, le jeune savant entreprit ses fameuses expéditions alpestres, auxquelles il associa Karl Vogt, Ed. Desor, F. de Pourtalès, qui plus tard devait s'illustrer par ses explorations des bas-fonds de la mer. Il fit avec eux et quelques étudiants de longs séjours au glacier de l'Aar : un bloc de schiste, sur la Grande Moraine, servait d'abri à la petite troupe, et cette habitation plus que primitive devint célèbre dans le monde scientifique sous le nom d'Hôtel des Neuchâtelois. Agassiz a exposé le résultat de ses recherches dans ses Etudes sur les glaciers.

L'Académie avait débuté avec éclat et groupé de la manière la plus heureuse les forces vives du pays. Le départ d' Agassiz lui porta, en 1846, un premier coup sensible. Le jeune professeur allait poursuivre aux Etats-Unis sa brillante carrière ; il y trouva un théâtre approprié à son génie entreprenant, et des ressources que la vieille Europe ne lui eût jamais offertes : au premier signe d'Agassiz,les dollars tombaient par milliers dans son escarcelle ; on mettait à ses ordres des navires et des équipages pour ses expéditions scientificjues ; le courant sympathique s'était tout de suite établi entre cette nation active et généreuse et le savant doué d'une irrésistible énergie.

Dans ses ouvrages, encore qu'il s'exprime avec aisance et clarté, Agassiz est homme de science et d'action plus cju'il n'est écrivain; c'est d'ailleurs aux savants qu'il s'adresse. L'écrivain, parmi les naturahstes neuchâtelois, fut plutôt Edouai'd Desor. Né en Allemagne en 1811, d'une

famille réfugiée, originaire du midi de la France, Desor avait, en 1837, rencontré à Berne Agassiz, qui cherchait un secrétaire capable de l'aider dans ses recherches sur les poissons fossiles. Desor le suivit à Neuchâtel ; Karl Vogt, leur ami commun, vint bientôt les y rejoindre. Les deux collaborateurs d' Agassiz furent naturellement associés aux expéditions du Glacier de l'Aar, que Desor a racontées dans deux ouvrages devenus fort rares, les Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes, et les Nouvelles excursions. Ces récits sont d'un vif intérêt même pour le lecteur qui n'a pas étudié la géologie : ils permettent de suivre dans leurs travaux, souvent dans leurs périls, ces courageux pionniers de la science. La première ascension du Wetterhorn est un modèle de récit à la fois clair, simple et animé, où se mêlent à dose heureuse les notions scientifiques et les détails pittoresques. Qu'on relise aussi, dans la Revue suisse de 1854, le récit de l'expédition au Galenstock, intitulé Une dernière ascension, où l'élément dramatique et même une pointe de sentiment s'ajoutent à la précision descriptive. Desor semble avoir conservé de son origine française la facilité d'élocution, la phrase alerte et vive; s'il n'a pas l'ampleur magistrale de Saussure, sa narration, en revanche, a des qualités d'entrain, de rapidité, et un agréable coloris qui n'a rien perdu de sa fraîcheur après quarante années.

Desor rejoignit Agassiz en Amérique en 1847, explora la Forêt- Vierge, et en rapporta des récits très captivants dont la Revue suisse eut la primeur. Revenu en Europe en 1852, il y poursuivit sa carrière en en élargissant le cadre, s'occupa d'antiquités lacustres, et publia avec son ami Louis Favre, l'ingénieux romancier neuchâtelois, le Bel âge du bronze. Très hospitalier, il se plaisait à réunir dans sa chère retraite de Combe-Varin les savants illustres avec qui il était lié; il fut activement mêlé au mouvement de la politique cantonale et fédérale, et mourut en 1882, pen-

dant un séjour à Nice. Il a légué ses collections, sa bibliothèque et sa fortune à la ville de Neuchâtel.

Parmi les amis et collègues d'Agassiz, il en est un qui a marqué comme lui dans la science géologique et dans l'étude des glaciers, et qui, après avoir débuté dans l'enseignement à l'Académie de Neuchâtel, a fait aussi une brillante carrière aux Etats-Unis. Disciple de Humboldt et de Karl Ritter, Arnold Guyot tentait d'expliquer l'histoire par la géographie, de « saisir les actions mutuelles incessantes des diverses formes de la nature physique les unes sur les autres, de la nature inorganique sur les êtres organisés, sur l'homme en particulier et sur le développement successif des sociétés humaines. » Sa parole élégante et claire transportait les étudiants dans les hautes sphères de la philosophie de l'histoire, et son enseignement a laissé à Neuchâtel des traces durables. Il en a condensé la substance dans un ouvrage publié d'abord en anglais, mais dont la librairie Hachette nous a donné le texte original français, sous le titre de Géographie physique. On y rencontre quelques-unes des plus belles pages qui soient sorties d'une plume neuchâteloise.

Guyot avait été précédé dans cet ordre d'études par Frédéric de Rougemont, qui fit connaître le premier chez nous les principaux résultats auxquels Karl Ritter était parvenu; ses manuels de géographie ont été traduits dans presque toutes les langues de l'Europe. Polygraphe d'une prodigieuse fécondité, travailleur acharné, tour à tour théologien, philosophe, littérateur, astronome, polémiste, esprit original, hardi, d'une rare indépendance, recherchant la vérité avec passion, l'auteur de Christ et ses témoins, du Peuple primitif, des Deux cités et de vingt autres ouvrages, a mis au service de ses convictions chrétiennes une érudition encyclopédique, un style plein de vie, de chaleur, mordant au besoin, une imagination aisément séduite par ses propres chimères et peut-être trop prompte à concevoir

des systèmes, à déduire des conséquences générales de faits incomplets. Cette jeunesse perdurable d'un esprit dont la bonne foi égalait l'ardeur, jointe à beaucoup d'urbanité et de noblesse d'âme, donnait une originalité attachante à cette figure d'écrivain-gentilhomme.

Tandis que Louis Agassiz et ses collègues renouaient à Neuchâtel les traditions scientifiques de Louis Bourguet (voir chap. V), quelques hommes distingués, marchant dans la voie où les avait précédés le chancelier de Montmollin, scrutaient avec zèle le passé de leur pays. L'histoire est l'étude favorite des peuples libres : fier de ses antiques franchises, qu'il n'a cessé de consolider et d'étendre, le peuple neuchâtelois devait avoir des historiens, et il en eut à toutes les époques. Mais ces historiens ne furent pas toujours des écrivains comme le chancelier d'Henri II ou Frédéric de Ghambrier. L'Histoire de Neuchâtel et Valangin jusqu'à l'avènement de la maison de Prusse, publiée par ce dernier en 1 840, est l'œuvre la plus complète qui ait paru sur le passé du pays de Neuchâtel. L'auteur suit de siècle en siècle, d'un regard affectueux et ferme, le développement progressif des institutions neuchàteloises ; il trace une vivante peinture de ce petit peuple, jaloux de son indépendance et s'appuyant sur les Confédérés, auxquels le rattachent depuis le moyen âge ses sympathies, ses traditions et le souvenir des luttes héroïques soutenues avec eux. A lire ces pages, on comprend ce qu'il peut y avoir de grandeur dans l'histoire de la plus humble n^ation, dès que la liberté est pour elle la question vitale.

Chambrier, qui était un homme de la culture la plus étendue, a joué un rôle de première importance comme député à la Diète helvétique et comme chef du gouvernement de Neuchâtel. Son éloquence, pleine d'autorité et de distinction, forte et limpide, eût été digne d'un plus vaste théâtre. N'oublions pas qu'il fut le véritable créateur de l'Académie de Neuchâtel. Mais c'est surtout par son livre

qu'il vit dans le souvenir de ses concitoyens. Pas un d'entre eux qui n'ait lu les belles pages où l'auteur décrit les mœurs de son pays, analyse le caractère des habitants et trace avec une sorte d'émotion le portrait du vigneron neuchâtelois ; nous transcrivons ces lignes pour donner une idée de la manière simple et large de l'historien:

« Le vigneron de race, que le temps présent n'a pas amolli, se plaît sur ces collines où il a vu, dès son jeune âge, se lever et se coucher le soleil. Suspendant parfois son travail, les mains croisées sur sa bêche, et relevant la tête, il porte ses regards sur un immense horizon; il se repose et ranime son courage en admirant la nature. Cette vigne qui l'a courbé, raidi et usé avant le temps, il l'aime et ne peut s'en séparer. Six jours de la semaine, il y a fatigué ses bras vigoureux, et le dimanche, c'est là qu'il promène ses pas ; il s'y réjouit en voyant dans ses fruits croissants la bénédiction de Dieu. Vieux et cassé, il s'y rend néanmoins chaque matin... Appuyé sur son bâton, le corps presque parallèle au sol, il se traîne auprès de ses vieux ceps qu'il a élevés et façonnés, et qu'il connaît comme ses enfants ; il les couche encore dans la fosse pour leur faire commencer une nouvelle vie, et en parlant de celle où il va lui-même descendre : « La vigne, dit-il, «c'est comme le train du monde. Ici c'est fini pour moi, mais « il y a autre chose là-haut. »

Ghambrier avait retracé à grands traits l'histoire de Neuchâtel ; il restait à la poursuivre dans les détails , à mettre au jour nombre de documents encore enfouis dans les archives. Ce fut l'œuvre d'un autre savant, Georges- Auguste Matile. Cet infatigable travailleur a exploré surtout l'histoire de l'ancien droit neuchâtelois, il l'a sauvé de l'oubli par la publication de ses Points de coutume; dans son Histoire des institutions judiciaires et législatives, il a exposé le développement de la vie communale depuis l'antique charte de 1214. Il a publié encore sur la Loi Gombette, le Miroir de Soiiabe et la Caroline, des études qui ont répandu son nom dans le monde savant ; au prix d'un labeur invraisemblable, il a réuni les matériaux de trois volumes in-folio, les Monuments de l'histoire de Neuchâtel du

X'^^ au XIF^*^ siècle. Il a enfin destiné à un public moins spécial son Musée historique^ recueil aujourd'hui fort recherché de documents anciens, de poésies, de légendes. Cette publication cessa brusquement : le l®'" mars 1848, la révolution éclatait dans les montagnes neuchâteloises, transformait la principauté en république, et trois mois après, le Grand Conseil décrétait la suppression de l'Académie. Ce fut le signal d'une dispersion à jamais déplorable. Le départ d'Agassiz, deux ans auparavant, en avait été comme le prélude ; il ne revint pas ; Guyot le rejoignit par delà l'Océan. Quant à Matile, saisi d'un découragement profond, voyant s'écrouler tout ce qu'il aimait, persundé, comme l'a dit son biographe PaulJacottet, « que la vieille Europe, détachée de ses assises historiques, était irrémédiablement vouée à la décadence, » il dit adieu au pays de ses chères études, vendit ses livres pour mieux rompre avec son passé, et partit à son tour pour le Nouveau Monde.

Vers le même temps et après la tourmente de 1848, mourait j^archéologue alors le plus distingué de la Suisse française, DuBois de Montperreux, qui avait contribué pour sa part à fortifier la jeune Académie. Son Voijage autour du Caucase, qui est l'œuvre à la fois d'un géographe, d'un géologue, d'un historien, d'un antiquaire et d'un artiste, fit sensation à son heure. Les atlas qui accompagnent ces six volumes et contiennent deux cents planches dessinées par l'auteur, leur donnent une valeur durable : ces cartes, ces vues, ces dessins d'inscriptions, de fossiles, de motifs d'architecture, sont des modèles de précision, d'exactitude et souvent de restitution archéologique. Comme Matile, DuBois, voyant l'Académie supprimée, n'eut plus foi dans l'avenir scientifique de son pays : il légua ses précieuses collections à la ville de Zurich, où il était alors question de créer une Université fédérale.

Que devenaient les belles-lettres, à Neuchâtel, parmi tant de savants ? — Elles faisaient de leur mieux pour soutenir une redoutable concurrence : non seulement la philologie possédait des représentants distingués, que nous avons salués au passage, mais l'enseignement littéraire de Juste Olivier avait semé quelques germes féconds. Après lui, Barthélémy Tisseur, de Lyon, ami de Victor de Laprade et disciple de Ballanche, attira à son cours un auditoire empressé. Dans les années qui suivirent, Neuchâtel eut la bonne fortune d'entendre des conférences fort goûtées d'Emile Souvestre et d'Antoine-Elisée Cherbuliez. Le plus brillant des poètes improvisateurs, Eugène de Pradel, qui étonnait Genève et Lausanne par ses tours de force, vint revoir Neuchâtel, où il avait été acclamé en 1829 : il improvisait avec une égale aisance une tragédie sur un sujet donné ou un quatrain sur rimes obligées. Ces soirées sont restées dans bien des mémoires comme le plus lumineux souvenir d'un Neuchâtel qui n'est plus. La dernière fois que revint Pradel, l'enthousiasme fut encore très vif. Mais les magistrats — le conseil des Quatre-Mlnistraux, ou, plus couramment. Messieurs les Quatre — surveillaient avec sollicitude les émotions littéraires de leurs administrés : comme Pradel s'était fait entendre plusieurs fois et que le public insatiable réclamait encore une séance. Messieurs les Quatre rendirent un arrêté interdisant la continuation de ces brillants exercices, attendu qu'on s'était déjà suffisamment amusé cet hiver.

Oh ! le bon vieux temps !

Le bon vieux temps, ai-je dit. Il y eut alors à Neuchâtel un poète qui le célébra avec la plus agréable ironie, dans un poème que je ne craindrais pas, si je n'étais neuchâte-

lois, d'appeler un petit chef-d'œuvre : le Cabaret de Brot, L'auteur, Jules de Sandoz-Travers, est mort à trente-trois ans. Ce jeune émule de César d'Ivernois, son parent, qui put sourire encore à ses heureux débuts, semblait avoir hérité de lui le don de la narration spirituelle, enjouée et rapide. C'est bien en ce genre de poésie pédestre qu'excelle la muse neuchâteloise. Ecoutez plutôt :

Il fut un temps où le Neucliâtelois, Suivant eu paix les vieux us de ses pères, Ne fabriquait ni vin mousseux ni lois, Allait parfois voir brûler des sorcières. Buvait son vin et parlait en patois.

Il n'avait point de Cercle de lecture^ Ecrivait mal, calculait un peu mieux, Et se bornait, pour sa littérature, A méditer le Messager boiteux.

Ce début n'est-il pas vivement enlevé? — Mais voyager était dangereux alors ; les routes étaient à peine tracées ; parfois les loups et les brigands venaient abréger le voyage^

Et profiter ainsi du bon vieux temps !

A ce propos je veux dire une histoire

Qu'un oncle à moi, dont j'aime la mémoire,

Me racontait lorS'"[ue j'étais enfant ;

Sa tante à lui la tenait de sa mère.

Qui la tenait, elle, d'un sien grand'père,

Lequel vivait sous Louis dit le Grand.

L'histoire est fort simple : un jeune Neuchâtelois, Louis Marval, qui va à Paris rejoindre son régiment, est surpris par un orage dans les gorges du Val-de-Travers. La nuit est venue; il cherche un refuge au cabaret du hameau do Brot. Tout a l'aspect sinistre dans cette misérable taverne, et Marval, tout brave qu'il est, pense à sa paisible maison de Neuchâtel. Quand, après un maigre souper, il gagne le grenier où son lit l'attend, une jeune servante, qui semblait s'intéresser au voyageur, lui glisse dans l'oreille ces quatre mots : « Regardez sous le lit !» — Il regarde, et trouve dans un sac le cadavre d'un voyageur assassiné. Après

avoir réfléchi, en vrai Neuchâtelois, — il va trouver l'hôte et lui confie qu'il a oublié à Neuchàtel un sac d'argent : il faudrait un homme sûr pour l'aller chercher. L'hôte s'offre de grand cœur à porter la lettre que le voyageur adresse à sa femme, et qui contenait ces mots :

« Biot, ce 10 juiii — l'année est effacée — « Préviens le chef de la maréchaussée « Que les archers arrivent au grand trot, « Car des brigands en veulent à ma vie ; « Hâte-toi donc, hâte-toi, chère amie, « Ou je péris au cabaret de Brut. »

Le post-scriptum : « Jetez dans un cachot « Le scélérat qui \'ons porte la lettre. » Le scélérat eut soin de la remettre, Mais du pourboire il fut peu satisfait ; Et les archers, il faut citer ce fait, Firent alors un exploit mémorable :

Tout d'une traite, et sans se mettre à table, En moins d'un jour ils parvinrent à Brot *.

Or, de nos jours, de Travers jusqu'en ville, Le voyageur peut cheminer tranquille, Sans voir ni loups^ ni sorciers, ni brigands ; Sans crainte on peut coucher à la Couronne, Et l'hôte à Brot n'assassine personne . . . Mais ce n'est plus, hélas ! le bon vieux temps.

Il me semble qu'il y a dans ces vers quelques quaUtés bien françaises : de la clarté, de l'aisance et même du trait ils suffisent à montrer combien profonde est la différence entre les poètes vaudois et les poètes neuchàtelois : chez ces derniers, le rêve ne tient guère de place ; peu de mysticisme, peu de chimères, peu de demi-jour et d'élans lyriques; une vision nette et un peu courte de la réalité, un certain don d'analyse et d'observation terre à terre, une intelligence éveillée, qui ressemble souvent à de l'esprit. Aussi comprend-on que, si le romantisme eut quelques ardents partisans parmi la jeunesse neuchâteloise, il y rencontra aussi pas mal de railleurs et de détracteurs. C'est à

1) Il y a moins de quatre lieues de Neuchâtel à Brot.

l'un de ces derniers qu'on doit le quatrain que le poète genevois Charles Didier recueillit en passant à Neuchâtel et que Marc Monnier a pris à tort pour l'œuvre d'un rimeur sérieusement atteint de romantisme (il s'agit de la mort d'un pasteur — et non d'un magistrat — de Valangin, bourg situé près du torrent appelé le Seyon) :

Tandis que tout Valangin hurle, Grossissant son Seyon de pleurs.

Ta calme âme, assise sur le

Ciel, se rit de nos douleurs.

Un poète neuchâtelois, représentant assez complet de l'espèce, a décrit le caractère national dans des vers qu'il faut citer. Il s'appelait Jules Gerster, était libraire à Neuchâtel, et devait à son physique autant qu'à son tour d'esprit le surnom d'Esope. Il causait bien, avait beaucoup lu, beaucoup observé. Sa boutique était le rendez-vous des lettrés de l'endroit : on y parlait livres nouveaux, et c'est là que les jeunes étudiants qui croyaient en Lamartine allaient attendre le ballot de Paris où devaient se trouver Jocelyn ou les Recueillements. Voici comment notre humoriste, qui avait emprunté à Barthélémy la richesse de ses rimes, a caractérisé le Neuchâtelois ; ces vers — le dernier surtout — sont bien frappés, et chaque mot mérite d'être pesé :

Positif, calculé dans toutes ses affaires, Jamais il ne s'égare en de sublimes sphères ; Sans grandeur véritable et pourtant vertueux, Avec un air modeste il est présomptueux ; Quoique très contempteur du mérite factice, Il aime à s'enivrer de sa propre justice, Et pour lui c'est toujours un plaisir séduisant Que d'écouter en cercle un discours médisant... . ..Fin sans beaucoup d'esprit, poliment vaniteux, Timide et circonspect dans tous les cas douteux, Notre peuple, où fleurit la noble particule, A force de réserve échappe au ridicule.

D'autres Neuchâtelois ont cherché une poésie plus haute : avant Alice de Chambrier, apparition unique en

son genre dans nos annales littéraires, un éminent jurisconsulte et homme d'Etat, qui a tenu une place d'honneur dans l'histoire de son pays, H.-F. Galame, a essayé du lyrisme et publié des Méditations d'un sentiment élevé; après lui, de plus jeunes ont chanté : ils vivent peut-être encore... Restons-en pour l'heure au Cabaret de Brot. La. muse neuchâteloise ne fut jamais mieux logée qu'à cette enseigne.

L'ère nouvelle. — A Geoève : M"^ de Gasparin ; Ernest Naville ; Mgr Mermillod. — Les historiens. — V. Clierbuliez ; Marc Monnier. — H.-F. Amiel. — Le canton de Vaud : Charles Secrétan ; Eugène Rambert et ses amis ; la Bibliothèque universelle ; Urbain Olivier. — A Fribourg : Conteurs, poètes et savants. — A Neuchâtel : le Musée neuchâtelois ; A. Bachelin ; les Berthoud, etc — Alice de Chambrier.

Les révolutions cantonales de 1845 à 1848 marquent pour nos cantons romands la fin d'une période littéraire qui ne fut point sans éclat. M. Ernest Naville s'écriait à ce propos en 1 856 ' :

« De tout ce mouvement, de toutes ces espérances, il ne reste, hélas ! que des débris dispersés. Les commotions politiques sont survenues ; et au souffle des passions révolutionnaires, quelques années ont fait l'ouvrage d'un siècle. Plusieui-s des hommes dont s'honorait la Suisse française, atteints dans leur vocation, froissés dans leurs sentiments, ont dit à la patrie de tristes adieux et sont allés poursuivre ailleurs leur vie et leurs travaux. En même temps que la main des hommes faisait ces plaies, la main de Dieu en faisait par la mort de plus profondes encore : Sismondi, Tœpffer, le P. Girard, Vinet ne sont plus, et tant de coups frappés à si courts intervalles sur les têtes les plus élevées, semblent dire que la volonté suprême vient de clore pour nous un de ces moments qui constituent une période dans la vie des nations. »

1) Préface des Œuvres d'Adolphe Lèbre.

Mais si tout finit, tout recommence: la vie renaît sur les débris du passé. Nous allons voir dans ce dernier chapitre que la seconde moitié du siècle n'a pas été pour la Suisse française une période de stérilité intellectuelle. Le lecteur doit ici, moins que partout ailleurs dans ce livre, chercher un répertoire complet de nos écrivains : nous nous garderons jusqu'au bout de faire de cette histoire une sorte de dictionnaire qui n'aurait même pas l'avantage de l'ordre alphabétique.

Dans un chapitre précédent, nous avons insisté sur l'influence du Réveil. Elle ne se manifesta point seulement par une vie religieuse plus intense, mais par des œuvres littéraires franchement pénétrées du souffle chrétien. A Genève, un nom surtout s'impose à notre attention, celui de l'auteur des Horizons prochains.

Valérie Boissier, née en 1813, descendait d'un réfugié du Languedoc, reçu bourgeois de Genève après la Révocation de l'Edit de Nantes. Elle avait hérité de ses ancêtres huguenots les fortes convictions et l'énergie guerrière. Mais cette chrétienne déclarée, intransigeante, souverainement dédaigneuse des railleries du monde, fut en même temps une artiste de haut vol, ardemment éprise de tout ce qui est beau. Son originalité, — car c'en est une, surtout chez nous — fut de concilier sans effort l'art et le christianisme. « C'est le protestantisme qui fait des siennes pour la première fois, » s'écriait Sainte-Beuve avec une sorte d'étonnement joyeux, après avoir lu les Horizons prochains et Vesper. Jamais, en effet, notre génie national sans rien sacrifier de la foi traditionnelle, ne s'était affirmé par une si large explosion de sève, un si fier essor d'imagination. Quelle surprise de rencontrer le sérieux moral sous la fantaisie la plus fibre, le roc de convictions inébranlables sous le lyrisme le plus débordant ! C'est l'honneur de M'»»^ de Gasparin d'avoir victorieusement démontré que nous pou-

VOUS être pieux sans être ennuyeux, et moraux sans être moroses ; que l'Evangile, loin de mutiler l'âme humaine, a la vertu de l'épanouir, de l'enrichir, et qu'il est, même en art, la suprême école de liberté.

M™® de Gasparin est une des âmes les plus vivantes qui se puissent rencontrer. De l'esprit, et beaucoup, un jugement droit, hautement indépendant, une imagination splendide, — elle a tout cela ; mais elle a surtout la passion, qui est la vie. A une intelligence d'une trempe virile, elle unit l'ardeur de ses enthousiasmes, la tendresse exaltée de ses pitiés, l'impétuosité de ses nobles colères. Tout vibre en elle ; « elle absorbe la création par tous ses pores ; » âme à la fois enfantine et vaillante, elle ne saurait voir la souffrance d'autrui sans souffrir, l'erreur sans la détester, l'idéal sans tressaillir et s'envoler à sa conquête. Toute cette richesse de vie, elle l'a mise au service de sa foi ; elle est descendue hardiment dans les champs de bataille, avec ce saint don quichottisme que l'Evangile enseigne aux nobles cœurs :

« Ecrire pour écrire, disait-elle, est impossible à certains esprits... Une fois saisis par la vérité, tout est fini, ils la servent jusqu'au bout. Je suis de ces gens-là. Il n'est pas commode d'être un chrétien de contestation, je le sais; il est encore moins commode de résister à la vérité . . . J'aime mieux être Phaéton tombant à travers les cieux, qu'un cocher de fiacre abrité sous une porte cochère. »

Elle avait débuté avant son mariage par des nouvelles signées du pseudonyme d'Antoine Goru, qui étaient loin do révéler son talent, puis par le Voyage d'une ignorante dans le Midi de la France et V Italie (1835), où l'on sent un style qui se cherche encore, mais où l'on devine aussi un esprit d'une singulière indépendance. En 1837, elle épousa le comte Agénor de Gasparin, ce vaillant champion des idées libérales, dont elle devait, pendant trente-quatre ans, partager les travaux et les combats. La chaude éloquence

de M. de Gasparin a rendu son nom populaire à Genève : on s'y souvient encore des conférences de la Salle de la Réformation, où d'immenses auditoires frémissaient aux accents de cette parole généreuse, exposant, à propos des sujets les plus divers, la grande mission sociale de l'Evangile.

Dans le Mariage au point de vue chrétien, publié en 1843, M™« de Gasparin n'est point encore en pleine possession de son talent, et l'on s'explique qu'elle ait plus tard refondu complètement ce livre un peu trop toutfu. C'est le Voyage au Levant (ISiS) qui marque l'éclosion de sa vraie personnalité : livre étrange et savoureux, d'une liberté de style, d'allures et de jugements qui consterna la « pédanterie chrétienne ; » où alternent, avec les pages du sentiment religieux le plus ardent, des tableaux qui révèlent un paysagiste d'une incomparable vigueur. On trouva que ce livre péchait contre le sérieux chrétien. L'auteur riposta par son spirituel et mordant réquisitoire : Quelques défauts des chrétiens d'aujourd'hui, qui amoncela sur sa tète do pieuses et tenaces rancunes, mais n'en exerça pas moins une salutaire influence : avec quelle verve elle fait justice des exagérations, du formalisme, de la fausse familiarité chrétienne, du verbiage religieux ou « patois de Chanaan ! » avec quel sentiment profond des droits de la conscience ! avec quelle horreur de tout ce qui est factice et convenu ! « Pourquoi, s'écrie-t-elle, faire du christianisme ce quelque chose de tendu, de tâché, qu'il n'est pas ! 11 est bien assez effrayant par ses côtés sérieux et vrais, sans lui en prêter d'autres, faux et déplaisants, qui en font un épouvantail. »

Elle ne fit pas moins scandale lorsqu'elle dénonça les institutions de diaconesses comme un retour aux congrégations romaines, dans son livre des Corporations religieuses au sein du protestantisme (1854). Mais la chrétienne «de contestation» allait bientôt faire place à l'artiste à qui nous (levons les Horizons prochains (1857), Elle évoque,

dans le cadre familier du Jura vaudois, des scènes de la vie campagnarde; elle fait parler avec naturel, sans vulgarité, les paysans qu'elle aime; elle cueille dans leur langue imagée ces mots et ces tours naïvement pittoresques que Sainte-Beuve appelle des « expressions vierges ; » les types qu'elle met en scène sont vivants dans leur agreste bonhomie ; les paysages sont dessinés avec une précision savante et une liberté de touche merveilleuse. N'eût-elle écrit que ce livre, la figure de M™« de Gasparin serait assurée de vivre à jamais dans notre histoire littéraire. Elle y ajouta Vesper, Par les Prés et sous les Bois, et cette riche série de récits de voyages pleins d'éclat et de brio : les Prouesses de la bande du Jura, A Constatitmople, A travers les Espagnes, Au bord de la mer, Andalousie et Portugal, où s'épanchent avec une abondance inépuisable le plus vif sentiment de la nature et la plus ardente sympathie humaine.

Ce sont là, en effet, les deux sources profondes de son talent, telles que nous les voyons jaillir en ces livres tour à tour riants et trempés de larmes. La langue très personnelle de l'auteur a la force et la grâce ; elle est robuste et nuancée, d'une âpreté savoureuse, toujours puissamment expressive; elle a des trouvailles du réalisme le plus franc, qui étonnaient, déconcertaient le lecteur il y a quarante ans, tandis que nous admirons aujourd'hui la modernité de ces pages qui semblent écrites d'hier, dans lesquelles M""^ de Gasparin a devancé son temps avec l'inconscience du génie. Il faudrait parler encore de Camille, ce roman à thèse plein de flamme et de passion; des Horizons célestes, où elle nous ouvre les perspectives radieuses de l'éternel au delà; des Tristesses humaines, livre tout frémissant des plus tendres pitiés, « élan spontané vers ceux qui souffrent. .. »

M""» de Gasparin est une apparition unique dans notre littérature romande un peu timide et grise. Personne avant elle n'a possédé, personne n'a retrouvé depuis cette richesse de vocabulaire, ces ressources variées de palette, cette

intensité de couleur, cette franchise un peu âpre des lignes, cette bravoure joyeuse d'une âme artiste et chrétienne, prête à tout oser, qui se livre à nous, sans peur ni calcul, et se communique en sa plénitude,

La philosophie religieuse, la critique httéraire, l'histoire, le roman historique même — ce demi-frère de l'histoire, — ont fleuri à Genève depuis cinquante ans avec une abondance qui serait propre à nous décourager si nous faisions un inventaire détaillé de nos richesses. Il sufïit de rappeler quelques noms.

L'un des plus honorés est celui d'Ernest Naville, l'éditeur des Œuvres inédites de Maine de Biran, Savant éminent, orateur plein d'autorité, abondant en sentences bien frappées, il se meut avec une égale aisance dans le domaine de la spéculation philosophique et dans celui des sciences physiques ; fermement attaché au christianisme révélé et biblique, il l'a défendu toute sa vie avec les ressources d'une érudition sohde, d'une éloquence faite de lucidité, de bon sens et de droiture, contre les entreprises du matérialisme et de la libre pensée. Ses discours sur la Vie éternelle, le Père céleste, le Problème du mal, prononcés à Genève de 1860 à 1869, ont assuré sa place parmi les apologistes les plus persuasifs de la foi. « Le succès presque inouï des conférences de M, Naville, disait Rambert, a été le fait le plus saillant de la vie intellectuelle et religieuse de la Suisse romande, depuis la mort d'Alexandre Vinet jusqu'à la première levée de boucliers du protestantisme libéral. )> Mais ce qui nous frappe surtout dans ce Genevois de vieille roche et ce huguenot par hérédité, c'est sa préoccupation constante de faire connaître la base commune du catholicisme traditionnel et des Eglises protestantes : dans un de ses plus récents ouvrages, le Témoignage du Christ, il s'efforce de rapprocher ces troupes d'une seule et même armée, qui se combattent au lieu de s'unir contre l'ennemi commun.

l'incrédulité matérialiste et athée. Enfin, nous n'oublierons pas que l'auteur du Père céleste a été aussi le promoteur persévérant et l'habile vulgarisateur du principe de la représentation proportionnelle, dont les progrès en Suisse sont en grande partie son œuvre.

Il ne saurait déplaire à M. Naville que nous marquions auprès de lui, dans ce tableau de notre littérature, la place du plus brillant de nos orateurs catholiques. On sait que Mgr Mermillod était né à Garouge, d'une famille originaire d'un village voisin, réuni à Genève par les traités de 1816. Nous n'avons pas à rappeler ici les luttes confessionnelles retentissantes auxquelles il fut mêlé et qui ont tant agité la petite république au temps où elle était gouvernée par la volonté puissamment tenace d'Antoine Garteret. On se rappelle comnient l'évêque fut expulsé de sa patrie, comment il y rentra et y mourut revêtu de la pourpre cardinalice. Nous ne l'avons vu et entendu qu'une seule fois ; mais nous avons gardé, avec un vif souvenir de son fin profil de prêtre, l'impression d'une parole très ornée, singulièrement captivante et insinuante.

Plusieurs savants ont fait honneur à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève, fondée en 1837 : Albert Rilliet a retracé les véritables Origines de ta Confédération de manière à prouver que l'histoire vraie ne le cède point en beauté poétique à la légende ; Amédée Roget a donné les sept premiers volumes d'une Histoire de Genève depuis la Réforme, plus documentée que littéraire, meilleure à consulter qu'à lire, source abondante de renseignements, et qui s'impose par un respect sévère pour la vérité.

Dans un autre domaine, André Sayous, qui avait succédé à Tœpffer comme professeur de belles-lettres et que la révolution de 1846 éloigna de Genève, a pris rang parmi les historiens les plus consciencieux de la littérature française hors de France. Ses études sur les écrivains de la Réforme et surtout son tableau de la littérature française à l'étran-

ger au XVII™® et au XVIII™« siècles, sont des ouvrages précieux par la sûreté d'information, la conscience des recherches, l'étendue du savoir. Nous n'avons cessé, au cours de notre travail, de recourir à ce maître sagace, guide et précurseur de tous ceux qui prétendront décrire le mouvement littéraire dans les pays du Refuge. Joseph Hornung, professeur de droit à Genève, a laissé des travaux riches en vues générales, quelquefois plus que hardies, sur notre httérature indigène. Un autre écrivain, moins profond, mais plus artiste, Rodolphe Rey, a tracé avec une verve spirituelle et une finesse souvent pénétrante, le tableau animé de Genève et les rives du Léman, considérées au point de vue historique, littéraire, social et pittoresque.

Enfin, nous ne craignons pas d'assimiler aux meilleures études historiques les savantes restitutions du passé genevois exécutées par DuBois-Melly. Ses romans : Eve de la Pasle, l'Amour et la Peste, sont plus et mieux que des œuvres d'imagination : ce sont de minutieuses et fidèles peintures, vives et saisissantes, de l'ancienne Genève, ressuscitée par un érudit qui est un artiste.

Genève n'est point sans avoir produit des poètes et des romanciers en ce dernier demi-siècle. Parmi les vivants, nous n'en citerons qu'un : Victor Gherbuliez. Depuis que ses causeries « à propos d'un cheval » lui ont assuré d'emblée une place parmi les maîtres de l'esthétique, il a repris la nationalité de ses pères : il plaisait à cet esprit élevé d'être le courtisan du malheur, et il s'est réclamé du nom français quand la France était abattue. Mais son œuvre nous appartient, puisqu'elle est en grande partie née chez nous. Ce n'est pas à dire qu'il ne soit très détaché de la tradi- J:ion protestante et genevoise. Bien qu'il soit un très fin psychologue, ce n'est pas la vie morale qui l'intéresse avant tout, c'est le beau : « Son sérieux est dans l'esthétique, » disait Amiel. Romancier, il semble éprouver pour

ses héros plus de curiosité que de sympathie. On a, je le sais, reproché à ses romans de n'être pas des romans, parce que l'auteur se plaît à mettre dans la bouche de ses personnages ses conceptions et ses idées favorites. Mais là est précisément l'originalité de son œuvre. Ses romans ne sont qu'un prétexte à prodiguer ses idées. Disciple de George Sand par le goût des aventures romanesques, il est aussi disciple de Voltaire par un certain pessimisme enjoué et railleur qui fait le fond de sa philosophie. Cherbuliez n'a guère d'illusions sur l'homme et sur la vie; mais c'est im résigné souriant, qui professe « le mépris des cas fortuits. ï> On ne peut lire ses livres sans faire ample moisson d'observations morales fortes et neuves; l'esprit -- dont il a tant — n'est point seulement chez lui le don de dire les choses d'une façon piquante et vive, de faire étinceler le lieu commun; c'est l'art de projeter sur le fond de la vie humaine les lueurs d'une clairvoyante ironie. L'esprit de Victor Cherbuliez est de la qualité la plus haute : c'est la précieuse enveloppe d'une pensée très maîtresse d'ellemême ; ce conteur d'histoires est en réalité un penseur, et l'on pourrait mesurer le sérieux des lecteurs à l'attrait qu'il exerce sur eux. Ses livres sont une des lectures les plus savoureuses qu'on puisse faire, parce qu'ils nous offrent, sous une forme exquise, le fruit lentement mûri d'une expérience profonde, d'une méditation qui s'est promenée curieusement dans tous les recoins de la psychologie. Un des traits caractéristiques de Victor Cherbuliez — et il l'a en commun avec nombre d'hommes distingués de la Suisse française, — c'est qu'il a fortement subi l'influence du gniie et de la culture germaniques. Il a passé par Berlin au moment où cette ville était surtout une capitale de la pensée. Il a étudié aux sources la philosophie hégélienne, a lu Gœthe et Lessing dans l'original ; il s'est ainsi préparé à devenir, pour les lecteurs de la Bévue des Deux Mondes, le juge très ferme, très libre, très renseigné des choses de

l'Alleinagne, à un moment où la France était avide de les connaître : G. Valbert a obtenu une renommée égale à celle de l'auteur du Comte Kostia et de Meta Holdenis.

Ce rôle d'intermédiaire entre les peuples, qui semble réservé aux écrivains issus du pays romand, nul ne s'en est acquitté avec plus de bonheur que Marc Monnier. 11 laisse moins une œuvre qu'un nom, qu'une trace brillante, qui survivra peut-être à ses meilleurs livres. Ce vif et séduisant écrivain n'est point aisé à définir. Qualifiez-le d'excellent professeur de littérature comparée : à ce titre plein de gravité, il répondra par une nuée d'épigrammes sémillantes, où les savants les plus académiques sont à peine épargnés. Vous prêtez l'oreille à ce rire étincelant : le voici soudain qui parle en vrai poète ; sa voix tremble ; l'émotion vous gagne, pour un peu vous allez pleurer... Attendez, le ton change de nouveau, et cet homme fécond en surprises se met à conter un roman où la fantaisie échevelée s'allie au bon sens narquois, et où des personnages qui semblent empruntés au théâtre de Polichinelle coudoient des êtres réels -dont Genève a fourni les originaux. — Il est donc romancier? — Eh! sans doute; mais il est aussi critique, journaliste, chroniqueur. — Ecrivain original, en tous cas. — Sans contredit, mais aussi merveilleux traducteur. — Bien français, on ne le niera pas! — Certes non, mais napolitain pour le moins autant. — Alors, il n'a rien dû comprendre au génie du Nord ? — Pardon ! il savait Faust par cœur et l'a traduit en vers habiles et charmants. — Au fait, c'est juste, Méphisto devait être son homme : il était si sceptique. — Vous croyez ! Ce sceptique s'est enflammé à vingt ans pour Garibaldi, à cinquante ans pour Agrippa d'Aubigné, deux fameux croyants ! Il a fait mieux, il a mis en vers l'Evangile. — Alors, je n'y comprends plus rien : il défie l'analyse. — C'est ce que je vous disais. Cherchons pourtant à saisir l'idée maîtresse de cette activité multiple.

Marc Monnier a eu le bonheur d'incarner une des faces

de l'esprit contemporain. Au moment où le principe des nationalités était remis en honneur et en force, il a voulu être un interprète bienveillant entre les races souvent divisées par le chauvinisme ; son rêve fut de faciliter l'échange des idées entre les peuples. Les circonstances semblaient l'avoir prédestiné à cette mission.

Né à Florence en 1829, d'un père français et d'une mère genevoise, il a passé sa première enfance à Naples, a fait ses humanités à Paris, a été étudiant à Genève, qu'il aimait de tout son cœur, a passé, comme Gherbuliez et Amiel, par l'Allemagne, dont il a appris à connaître à fond la langue et les poètes, puis il s'est familiarisé avec la littérature anglaise. Esprit alerte, au coup d'oeil sûr et prompt, doué d'une faculté d'assimilation étonnante, imagination vive et gaie, réglée par un vigoureux bon sens, il a puisé dans son éducation cosmopolite l'aversion des opinions étroites et des préjugés locaux. Son premier succès — à vingt-six ans — fut la Ligne droite^ jouée à la Comédie française. Titre fatidique, qui pourrait servir à résumer sa carrière : c'est la ligne droite qu'il a suivie constamment ; son clair esprit n'a jamais hésité, ni biaisé; son habileté, si différente de celle de certains faiseurs actuels, consistait à marcher droit au but, honnêtement et joyeusement. Il s'appliqua tout d'abord à expliquer à la France le génie et les aspirations de l'Italie ressuscitée. Plus que personne il a contribué par ses livres (L'Italie est-elle la terre des morts?) et par d'innombrables articles semés de tous côtés, à faire connaître les richesses artistiques et littéraires de ce pays aimé, et à populariser la cause de son indépendance.

Fixé à Genève pendant la seconde moitié de sa vie, il se répandit avec une prodigalité trop hâtive dans des ouvrages fort divers : romans, théâtre, critique, poésie; mais, au fond de tout cela, nous discernons toujours sa préoccupation dominante: réaliser l'entente internationale.il fit pour la Suisse française ce qu'il avait fait pour l'Italie : il s'atta-

cha à nous expliquer, j'allais dire à nous révéler au public français. Il écrivit ce livre si vivant et si nourri de faits : Genève et ses poètes; il publia un recueil en trois volumes de Poésies genevoises; il ne cessa pendant vingt ans de signaler aux lecteurs du Journal des Débats toutes les œuvres saillantes que produisait notre pays, de nous défendre quand on nous attaquait, et aussi de plaider auprès de nous la cause de la France, quand notre étroitesse ou notre ignorance s'avisait d'en médire ; il fut en Suisse une sentinelle avancée des lettres françaises.

Son Histoire générale de la littérature moderne, qu'il n'a pas eu le temps de conduire plus loin que la fin du XVI"ie siècle, procède du même esprit : c'est un vaste et mouvant tableau synoptique des littératures européennes, de leur développement, de leur action réciproque ; il les contraint en quelque sorte à s'expliquer mutuellement, à s'éclairer les unes par les autres ; ici plus que jamais il pénètre le génie des diverses races pour leur faire sentir la solidarité qui les lie. Les érudits minutieux ont pu signaler des erreurs dans ce livre ; mais ce qu'on ne peut assez y admirer, c'est cet art de rendre l'histoire vivante, que Marc Monnier possédait au plus haut degré :

« Il avait plus que personne, — a dit un juge illustre, Taine, — le don français par excellence, un don qui se perd en France, et que les Français élevés en Suisse conservent mieux que dans la mère-patrie, la faculté anti-allemande de simplifier, de transformer une grosse masse de métal impur et rude en jolies pièces d'or bien sonnantes, nettement frappées et propres à circuler, sans contestation ni déchet, de main en main ^. »

Relisez, en effet, ces pages pleines de souffle sur la Réforme, sur Savonarole, sur Marot, sur Calvin; laissez-vous charmer par cette peinture d'une exécution large et sûre, où la main de l'artiste pose la touche juste sans hésiter

1) Lettre adressée en 1885 à M. Pierre Vaiicher, professeur à rUniversiié de Genève. M. Taine autorisa expressément M. Vaucher à Introduire ces lignes dans le discours qu'il prononça, comme recteur, en 1888, àrinauguralion du buste de Marc Monnier, érigé par la Société de Belles -Lettres.

jamais, où il dispose les groupes sans souci des traditions d'école, met chaque figure à son plan, dans sa vraie lumière, puis la dessine avec la dextérité d'un virtuose et l'impartialité d'un juge. Si c'est là ce qu'on appelle avec dédain, en certains milieux savants, faire œuvre de vulgarisation, il nous faudrait quelques vulgarisateurs pareils, et je ne vois pas que l'histoire littéraire se puisse passer de leur secours plus que d'érudition minutieuse.

Je ne crains pas davantage de dire que Monnier fut et voulut être un amuseur, le plus honnête des amuseurs. Ses romans, ses nouvelles ont ses quahtés particulières et les défauts de ces qualités. La narration court, sautille, emportant dans un tourbillon de verve le lecteur essoufflé. Je ne sais guère qu'Edmond About qui puisse rivaliser avec lui de prestesse et d'humour à jet continu. Mais il y a de la sécheresse dans le rire d'About, et, sous sa gaîté, un grand fonds d'indifïérence. Marc Monnier, comme Tœpfïer, a l'humour bienveillant ; c'est avant tout, même dans l'ironie, un talent cordial. Les Nouvelles napolitaines, où il peint dans l'intimité de sa vie le peuple le plus insouciant du monde, sont un trésor de saine ironie, d'observation malicieuse ; elles respirent une philosophie que les lugubres romanciers d'aujourd'hui jugeraient bourgeoise et courte, mais qui est le fruit d'un esprit sain, d'un cœur droit, d'une bonne conscience.

Pour la bien connaître, cette philosophie de Monnier, il faut relire son chef-d'œuvre, le Théâtre de marionnettes. Nous avons là, sans contredit, la forme la plus originale de son talent ; d'autres ont fait de beaux vers, de jolis romans, de bonne critique : dans la comédie de marionnettes, il est sans maître et sans rival. Un homme de lettres, un poète, dont Genève a conservé le souvenir, et qu'elle a presque adopté comme sien, Charles Fournel, avait poussé Monnier dans cette voie. La forme et le cadre de ces comédies lui étaient d'ailleurs suggérés par les souve-

nirs de 'son enfance, qu'avait égayée le franc rire du Pulcinella napolitain. Marc Monnier trouva l'emploi naturel de sa verve espiègle et de son merveilleux talent de versificateur, dans ces petits drames à la fois pleins de bon sens et de fantaisie lyrique. Tandis que la presse européenne discute avec gravité la question d'Orient ou le pouvoir temporel des papes, notre humoriste, faisant sauter, d'une chiquenaude irrévérencieuse, le masque important de la diplomatie, nous révèle, derrière les grimaces officielles, la véritable figure des acteurs, et la politique nous apparaît ce qu'elle est en vérité : un conflit d'intérêts, une lutte d'appétits. Il a ce don de dégager rapidement une question des éléments qui en dissimulent le fond véritable, d'en extraire la matière irréductible. Analyste subtil et narquois, il jette dans son creuset, pêle-mêle, les beaux programmes, les formules sonores, les notes de chancellerie, les discours du trône, les encycliques, les revendications nationales, les traités de paix ; il passe le tout à la flamme vive de son esprit, et bientôt, au fond du creuset, on ne distingue plus ciu'un pauvre petit résidu d'égoïsme. C'est la philosophie de l'histoire mise en vers octosyllabiques.

Malheureusement, ces piquantes satires ne pouvaient franchir qu'à grand'peine la frontière française, oîi elles étaient arrêtées par la police impériale. On ne peut s'en étonner quand on voit Sabre-de-bois entrer en scène en disant :

Je suis un illustre officier,

Descendant de Sabre-d'acier ;

Pour cette raison, je m'appelle

Sabre-de-bois

Quand ces comédies furent réunies en volume, en 1871, d'autres préoccupations sollicitaient les esprits en Europe; la valeur de ces petits chefs-d'œuvre ne fut goûtée que des lettrés; elle avait été dès longtemps aperçue par Sainte- Beuve, qui les appelait « des bijoux poétiques. » Les comé-

dies de marionnettes n'ont pas eu leur vrai public. Jamais pourtant Monnier n'avait montré plus de verve, de sel gaulois, de dextérité funambulesque, qu'en ce genre qu'il avait créé et où il a poussé le talent jusqu'au génie.

Cet émule de Banville fut à ses heures un poète plein de grâce et d'émotion, mais il n'eut pas le temps de l'être autant qu'il l'eût voulu: la vie de l'homme de lettres a des cruautés que le public ignore. Il ne s'en plaignait point du reste : nul homme n'accepta la vie telle qu'elle est avec plus de courage et de sérénité. Personne ne l'entendit jamais récriminer contre les gens ou les choses; je défie qu'on trouve une note amère dans toute son œuvre. Ses Poésies — « son petit salon carré, » comme il disait — nous livrent le meilleur de son cœur et de son rêve. Naples et l'éclat de sa lumière, Genève et sa vie studieuse, l'Allemagne et sa philosophie, Paris et son mouvement se reflètent tour à tour dans cette poésie souriante ou rêveuse, qui a emprunté quelque chose aux cieux divers qui viennent s'y mirer. Marc Monnier, talent si français par la netteté du langage et l'aisance du tour, est un poète cosmopolite par l'inspiration ; sa muse n'est proprement d'aucun pays ; mais le fond de son individualité apparaît pourtant à travers la diversité des impressions : c'est toujours le bon poète sobre et discret, sans chimères insensées, sans éclats de voix bruyants, sans rhétorique tapageuse, également sincère dans le caprice de son sourire et dans l'aveu de ses mélancolies. Il se laisse deviner plutôt qu'il ne s'abandonne, et jusque dans l'émotion, reste maître de lui-même. Ce sont les vers d'un honnête homme plein de raison, qui, par une heureuse rencontre, est un artiste plein de talent. Sa muse rappelle la Colombe qu'il a chantée :

Elle ne sait pas, bien qu'elle ait des ailes, Monter dans les cieux ])hi8 haut que sou nid.

Cette simple sagesse était celle du poète ; elle fut mise à

de rudes épreuves et en sortit intacte. C'est que Marc Monnier, quelle qu'ait été sa religion, sur laquelle il ne faisait pas volontiers de confidences, avait une foi robuste au « bon Dieu, à qui vont toutes les belles choses; » il croyait à la victoire de l'éternelle justice, et lui laissait le soin de punir et de récompenser; il croyait, avec une candeur napolitaine, à une Providence bienveillante qui sait ce qu'elle fait, qui déjoue les calculs de notre amour-propre ou de notre malice et conduit l'humanité vers des destinées meilleures. Il croyait au progrès, non pas à celui que le charlatanisme peut promettre, mais à celui que la divine bonté réalise par nous, en dépit de nos sottises et de nos noirceurs. Et puis, il eut un grand ami, le travail, qui console, qui apaise et qui sauve. « Travaillez ! » disait-il aux tristes. « Les trois quarts de nos maux, a-t-il dit encore, viennent d'une pitié sans emploi qui ne sait pas se porter sur autrui. » L'oubli de soi-même, l'activité joyeusement dépensée pour les autres, voilà ce que la vie lui avait enseigné comme le dernier mot de la sagesse.

Nous possédons les portraits de Cherbuliez et de Marc Monnier, esquissés, il y a plus de quarante ans, par un maître en psychologie :

« Cherbuliez est plus gai, plus jeune, il a gagné ; son oeil est doux et fin, son front haut et méditatif, sa bouche malicieuse ; c'est un garçon bien distingué, mais réservé, circonspect. Monnier est toujours le même, souple, fort, aisé, heureux, plein de verve, de gaîté, de ressort et d'imagination, avec son étoile et son balancier, son goût sûr et sa facilité féconde. Et quel esprit, quelle grâce, quelle mémoire, quelle prévoyance, quelle force de tête et de calcul ! . . . Ces deux jeunes gars, si bien doués, si pleins d'entrain, de zèle, d'espérance, m'ont rendu mélancolique ...»

Ainsi dit Amiel dans son Journal intime. Né en 1821, il était l'aîné des deux écrivains qui devaient lui survivre et dont il enviait l'assurance et la fécondité. Amiel n'est de-

venu célèbre qu'après sa mort. Ses concitoyens l'ont méconnu, par sa faute peut-être, mais par la leur aussi; car il rencontra autour de lui des gens plus clairvoyants pour ses défauts que pour sa supériorité réelle, et plus empressés à lui prodiguer les critiques que les encouragements. « Je sais, a-t-il dit tristement, que le monde, acharné à vous faire taire quand vous parlez, se courrouce de votre silence quand il vous a ôté le désir de la parole. » Professeur de philosophie, son enseignement, plus subtil que vivant, n'a laissé aucune trace profonde. Ses recueils de poésies, les Grains de mil, le Penseroso, la Part du rêce, eurent à peine un succès d'estime dans un cercle restreint ; il s'y montrait trop ingénieux, bizarrement épris delà difficulté vaincue, et ciselait avec patience de johs riens : aphorismes moraux, sentences, quatrains d'occasion. Puis il s'appliqua, dans les Etrangères, à des traductions littérales qui sont des prodiges de technique, mais qui trahissent cruellement l'effort qu'elles ont coûté. La seule de ses poésies qui soit devenue populaire, est l'hymne guerrier de Boulez, tambours! qu'il improvisa aux jours d'alarme de 1857 : encore ceux qui le chantent ignorent-ils le nom du poète. En société, il ne laissait pas deviner davantage toute l'étendue de son esprit : un goût apparent d'enfantillage lui prêtait je ne sais quel air de frivolité qui trompait sur sa valeur réelle Nous nous souvenons l'avoir entendu pendant toute une soirée — lui qui pouvait être le causeur le plus attachant — proposer des énigmes et des charades à deux ou trois dames qui se plaisaient à ces jeux d'esprit. Dans une lettre médite que nous avons sous les yeux \ il raconte un séjour qu'il vient de faire dans le Midi :

« Je ne sais à quoi se sont envolés mes quatre ou cinq mois d'hiver. La Provence et le provençal, la musique, la conversation, la promenade, les journaux et quelques livres, je ne retrouve guère autre chose. Ah ! si : parties d'échecs ou de dames,

1) Adressée à Charles Berlhoud.

vers de circonstance, défis aux énig^mes, charades, anagrammes, et une correspondance massive. . . C'est tout, et ce n'est rien. »

Rien, en effet, pour un des hommes les plus instruits, un des esprits les plus aiguisés de son temps, une des âmes les plus riches, les plus tendres et les plus profondes qui aient souffert ici-bas. On le déclara stérile; c'est infécond qu'il fallait dire. Mais cette infécondité n'était qu'apparente. Un professeur qui fait des cours variés, et qui, à côté de cela, écrit chaque année cinq cents pages de son journal — et quel journal ! — n'est pas précisément infécond. Par malheur, Amiel ne trouvait, ni au près ni au loin, les moyens de mettre utilement au jour ce qu'il écrivait. 11 n'a, dit-on, donné sa mesure et livré son secret que dans ce Journal intime dont la publication, en 1883, fut un événement. Mais qu'on s'avise donc une fois de feuilleter la Revue suisse, les Grains de mil: on y trouvera de nombreux fragments du célèbre journal, dont le public genevois et romand n'avait pas su voir, ni même soupçonner le mérite! Et quant à Paris, il faut savoir s'y pousser, ou trouver qui vous y pousse. Amiel ne savait pas, et n'a trouvé personne. Ceux qui parlent tant de sa stérilité se font une idée étrange de la productivité littéraire. Il y a manière et manière d'être fécond. L'essentiel n'est point d'écrire livres sur livres, ni même de les vendre ; c'est de mettre au jour ce qu'on a en soi, c'est d'exprimer son individualité. Qui oserait soutenir qu'Amiel n'ait pas puissamment exprimé la sienne? Et qui niera qu'elle soit intéressante au premier chef?

Son cas peut se définir ainsi : une lutte perpétuelle se livrait en lui entre l'intellectualisme hégélien et la conscience morale. La faculté de se dépersonnaliser, de « s'extravaser » (c'est un de ses mots), de se prêter aux formes et aux modes les plus divers de la vie, en un mot le don e t la passion de l'analyse, tuaient l'énergie créatrice. En même temps, son besoin d'absolu, de perfection, de totalité, comme il dit, paralysait l'action. Il a tremblé toute sa vie

devant son propre idéal ; il craignait de flétrir la beauté de son rêve en le réalisant. Il escomptait d'avance sa défaite, au lieu de se jeter dans la lutte avec la volonté de vaincre: (( C'est par ambition infinie que je n'ai point d'ambition ... Je reste dans le provisoire par timidité et loyauté. » Il ajoutait, avec un désespoir qui n'est point sans fierté : «J'expie mon privilège. » Mais cette étrange situation intellectuelle, il a su l'analyser avec une tranquille clairvoyance, et pendant plus de trente ans, jusqu'à la veille de sa mort, il ne passa pas un jour sans décrire son état d'âme et les défaites de sa volonté. C'est ainsi qu'est né ce Journal intime, recueil de plus de seize mille pages, dont ses exécuteurs testamentaires ont, selon son vœu, publié des extraits, qui forment deux volumes. Marc Monnier eut l'idée de demander à Edmond Scherer, ancien ami d'Amiel, l'appui de son autorité en faveur de cette publication posthume. On sait avec quelle distinction et avec quel succès l'éminent critique a présenté Amiel au public français. Remarquons en passant que la lecture du Journal intime ne suffît point pour connaître l'auteur ; il faut lire aussi son dernier recueil de vers, Jour à jour, qui en est le complément très instructif et en général beaucoup Irop négligé par tous ceux qui ont parlé d'Amiel. On y trouve, exprimée parfois avec grandeur, la croyance fondamentale de ce noble et curieux esprit, qui, par aptitude à tout comprendre, semblait n'avoir plus aucun point fixe :

Ce qui seul fait sortir du rêve, C'est le devoir.

Il le redira sans cesse en prose : « Grâce au ciel, je crois encore à quelque chose, c'est-à-dire au devoir... » « La vida es un sueno ; ce qui la rend un peu réelle, c'est le devoir et le travaiP. » «N'importe! lisons-nous dans le Journal, pourvu que le monde soit l'œuvre du Bien et que la con-

1) Lettre à Charles Berthoud.

science du devoir ne nous ait pas trompés ... Le devoir seul dure autant que nous. » Et qu'entend-il par le devoir ? « Donner du bonheur et faire du bien, voilà notre loi, notre ancre de salut, notre phare, notre raison d'être. Toutes les religions peuvent s'écrouler; tant que celle-là subsiste, nous avons encore un idéal et il vaut la peine de vivre. »... « Ce qu'il faut sacrifier, c'est sa volonté propre, ses aspirations, son rêve ...»

Cette âme anxieuse et mobile ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle devait aux autres, de ce qu'elle se devait à elle-même ; elle recourait « à la tâche quotidienne comme à l'antidote du rêve panthéiste, » a dit M. Gaston Frommel dans ses admirables pages sur Amiel, dont personne n'a si bien parlé ^ De fait, Amiel était bien loin d'être un égoïste absorbé dans sa souffrance. Cet homme qui s'étudiait si patiemment, pensait sans ces-.e aux autres, avait gardé toute sa puissance de sympathie pour des maux différents des siens, n'esquivait aucune occasion de se rendre utile, aimait tendrement ses amis, leur était extrêmement fidèle, se réjouissait de leurs succès, — lui à qui la vie n'en accorda point. Le devoir, c'était à ses yeux de réaliser le bien en soi et hors de soi, de s'approcher toujours plus de l'idéal moral que la conscience nous propose, ou mieux nous impose. Or, plus on contemple cet idéal, plus on sent de difficulté à le réaliser. Aussi Amiel eut-il, très profond, le sentiment de sa misère. C'est par là qu'il se rattache, malgré tout le dilettantisme de sa pensée, à la tradition protestante. M. Renan s'en est étonné avec une compassion ironique : « Amiel parle du péché, du salut, de la rédemption, de la conversion, comme si c'étaient là des réalités. Le péché surtout le préoccupe, l'attriste, lui, le meilleur des hommes, qui moins que personne pouvait savoir ce que c'est. » Et M. Renan ajoute avec une sorte d'ingénuité : « Voilà la grande différence entre l'éducation catho-

1) Esquisses contewporaiiws.- Lausanne, Imer, 1891.

lique et l'éducation protestante. » Sans doute! et c'est justement parce qu'Amiel était « le meilleur des hommes, d qu'il mesurait, à la lumière d'une conscience plus délicate, la distance entre ce qu'il était et ce qu'il aurait dû être. Ce sont les âmes les plus pures qui souffrent le plus vivement de leur imperfection, qui voient avec le plus de douleur l'abîme qui les sépare de l'idéal divin. M. Renan estime « qu'on est religieux quand on est content du bon Dieu et de soi-même. » Les Amiels ne sont pas contents d'eux-mêmes à si bon marché : « Le plus chrétien, c'est le plus saint, » lit-on dans le Journal intime. Si c'est là un effet de l'éducation protestante, nous nous garderons de défendre celle-ci contre un tel reproche.

Le Journal intime restera comme la confession poignante, unique, d'un génie qui n'a manifesté sa vraie puissance qu'en décrivant son impuissance. Ironie cruelle d'une vie littéraire manquée : le seul ouvrage d'Amiel qui ait réussi, est celui qui nous explique l'insuccès de tous les autres. C'est qu'ici il ne cherche plus à produire une œuvre, à saisir un idéal qui se dérobe ; il se borne à peindre l'incurable infirmité de sa nature et l'inanité de son effort. Et alors il devient d'une inépuisable abondance, il atteint la grandeur; plus de recherche puérile, d'afféterie laborieuse : la langue coule, aisée et riche. Le Journal contient quelques-unes des pages les plus belles qui aient été écrites en français, des pages oii Amiel a exprimé avec magni ficence des choses qui n'avaient pas encore été dites dans notre prose, et qui font songer par l'envergure aux plus grands parmi les maîtres. Une sorte de poésie grandiose se dégage de ce monologue désolé; c'est un drame intime pathétique qui se joue sous nos yeux.

Ce n'est pas tout. Le Journal intime contient des descriptions de nature d'une ampleur saisissante, tracées par celui qui a si bien dit : « Un paysage est un état d'âme. » On y rencontre aussi des portraits d'une psychologie remar-

qnablement aiguë et déliée ; des morceaux de critique qui décèlent un des juges littéraires les plus exquis de notre temps : telles les pages sur Victor Hugo, qui sont peut-être ce qu'on a écrit de plus décisif sur ce génie énorme. Enfin, a-t-on assez remarqué combien il y a d'esprit, et j'ajoute — ceci semblera paradoxal — de gaîté d'esprit dans le Journal intime? Celui qui a dit qu'Amiel est un triste, ne l'a ni connu, ni compris. Amiel était, par nature, aimable, souriant, enjoué; non, il n'était pas triste; c'est la vie qui l'attrista, mais sans faire disparaître son fond de gaîté native, qui reparaissait si aisément dans sa conversation et dans sa correspondance.

Le succès du Journal, si rapide, si retentissant, est un phénomène très frappant et très significatif. Une vraie famille d'âmes se groupa autour de ce penseur inconnu la veille. Puis la réaction est venue : après les études à divers degrés sympathiques des Scherer, des Caro, des Bourget, nous avons eu l'article de M. Brunetière, d'une sévérité dénigrante. Sans pousser les restrictions aussi loin que le critique français, Eugène Rambert nous écrivait un jour : « A mon avis, Scherer a surfait Amiel. » Et il ne manque pas en Suisse de bons esprits qui partagent cette impression de l'écrivain vaudois. xMais, surfait ou non, le Journal intime demeure une des œuvres les plus originales de notre littérature romande, une de celles qui se sont le plus fortement imposées à l'attention de la France et du monde. L'avenir dira si ce succès est durable; il dépasse en tous cas de beaucoup tout ce que les concitoyens du pauvre Amiel auraient jamais attendu.

Le canton de Vaud doit au Réveil et à l'influence de Vinet une expansion de vie religieuse qui a, si l'on peut dire ainsi, débordé par-dessus nos frontières. La Suisse

française a donné en ce siècle à la France protestante quelques-uns de ses plus célèbres prédicateurs : Adolphe Monod, Eugène Bersier, tous deux originaires de Morges, les Neuchâtelois Louis Rognon et GrandPierre, d'autres encore. Et puis, les hommes les plus éminents du protestantisme français, Edmond de Pressensé, Athanase Goquerel fils, Albert Réville, par exemple, ont séjourné, à l'âge des études, dans notre pays, qui a ainsi rendu à la France une part des richesses qu'elle nous avait données dans le cours des siècles.

Lorsque Vinet mourut, en 1847, il laissait des disciples qui allaient devenir maîtres à leur tour, et, en première ligne, son ami Charles Secrétan, tête féconde, esprit créateur et de haute volée, écrivain remarquable par l'originalité hardie et l'imprévu de son style. Mieux que personne, Secrétan a connu le christianisme intérieur de Vinet ; d'autre part, il s'est nourri des enseignements de la métaphysique allemande, de Schelling en particulier. Il s'est proposé, au début de sa carrière, de concilier la foi chrétienne et l'audace philosophique, de reconstruire rationnellement les vérités qui sont à la base du christianisme, en prenant son point de départ dans la doctrine de la liberté personnelle et dans les faits de la conscience morale. Son système, qu'il a appelé Philosophie de la liboié (1849, puis 1866- 1872), repose sur la double hypothèse d'une volonté première, absolument hbre, et de volontés secondes, filles de la première, relativement libres. Il établit que le premier principe de l'être, c'est l'absolue liberté; puis que la seule activité adéquate à la liberté absolue de l'être, c'est l'amour, c'est la grâce; et il reconstruit ainsi tout le christianisme sur la base de l'amour, créateur d'abord, puis rédempteur. En ces dernières années, le philosophe vaudois, qui ne s'est jamais isolé dans l'égoïsme spéculatif, a partagé toutes les angoisses du siècle finissant : il s'est mis à la recherche d'un nouvel état social, réparateur des

monstruosités de la société actuelle, et propre à prévenir l'avènement du socialisme collectiviste, dans lequel sombreraient la liberté et la dignité de la personne humaine. Sa parole a retenti au loin; elle a éveillé des échos enthousiastes dans les âmes de la génération nouvelle, dont Charles Secrétan est devenu l'un des guides vénérés.

Eugène Rambert a été formé aussi à l'école de ce Vinet dont il a raconté la vie. Mais il est aisé de voir qu'il n'a pas subi aussi directement son influence : il est demeuré dans une réserve respectueuse en face du christianisme du penseur vaudois. Né en 1880, fils d'un instituteur, petitfils d'un vigneron de Clarens, il avait fait des études de théologie à la Faculté libre de Lausanne et obtenu le grade de licencié. Puis il se tourna vers les lettres : à vingt-quatre ans, sa dissertation sur M™« de Staël lui valut la chaire de littérature française à l'Académie de Lausanne, qu'il occupa jusqu'au moment où la Confédération l'appela à l'Ecole polytechnique. Ce séjour à Zurich se prolongea vingt et un ans; en 1881, il rentrait dans son canton aux acclamations de la jeunesse académique vaudoise. Mais il ne devait pas jouir longtemps du coin natal enfin retrouvé après une longue absence : sa laborieuse carrière s'acheva brusquement en 1886.

Nous avons sous les yeux une notice manuscrite sur ses ouvrages, qu'il rédigea pour un ami vers la fin de sa vie. Son début fut un livre de critique : Corneille, Bacine et Molière (186:2), dont il parlait plus tard avec sévérité :

« La honte se mêle toujours au plaisir, nous écrivait-il, quand on m'en parle avec éloges. C'est un livre de jeunesse. Hélas ! Il est à peu près aussi difficile d'empêcher les jeunes professeurs de publier leurs mauvais cours, que d'empêcher les poètes enfants de publier leurs mauvais vers. La sagesse consisterait à n'écrire qu'après sa mort : on aurait la vie pour apprendre, ce n'est pas trop. Une carrière littéraire est un cercle vicieux éternel. Je n'ai rien publié que je ne regrette d'avoir publié, et cependant je prépare de nouvelles publications. »

11 y a bien plus de maturité dans le volume sur nos Ecrivains nationaux (1874), qui devait être suivi de deux ou trois autres séries, où auraient trouvé place quelques écrivains de la Suisse allemande : Usteri, Gotthelf, Gottfried Keller. L'année suivante parut Alexandre Vinet, histoire de sa vie et de ses ouvrages, qui a eu trois éditions; la troisième, en deux volumes, est « la seule qui doive être citée. » Cet ouvrage avait été précédé d'une étude sur Vinet « d'après ses poésies, » livre « beaucoup trop long, » dit l'auteur, mais dont l'introduction est un «morceau capital pour l'histoire du développement de mes idées et opinions philosophiques, d La biographie de Vinet conduisit Rambert à revoir la Chrestomatkie, cet ouvrage « dont furent nourries des générations de jeunes gens, » et qui est « une partie de notre tradition, une partie de nousmêmes. » Il écrivit vers le même temps l'émouvante biographie de Juste Olivier, qui sert de préface aux Œuvres choisies du poète.

Voilà pour notre littérature indigène. Et ce n"est là qu'une partie de l'œuvre de Rambert. En 1866, il commença la publication des Alpes suisses, recueil d'études dont une, le Voyage du glacier, avait paru dans la Bévue des Deux Mondes. Il n'eût tenu qu'à Rambert de donner d'autres articles à la revue de M. Buloz, mais il n'aurait pu en devenir le collaborateur « qu'en passant, dit-il, sous les fourches caudines d'une critique absolument inintelligente de tout ce qui n'est pas Paris. Obligé de choisir entre des succès apparents et le maintien de ce que j'envisage comme ma seule condition d'originalité, j'ai préféré rester moimême. »

Parmi les travaux de Rambert qui touchent à l'histoire naturelle, il faut faire une place à part à ses notices sur les Oiseaux utiles. Elles accompagnaient primitivement une publication de luxe {les Oiseaux dans la nature, pai Paul Robert) ; dès lors elles ont été réunies en un petit volume

et constituent peut-être l'œuvre la plus parfaite que Rambert ait laissée ^.

Aux dernières années de sa vie appartient la biographie d'Alexandre Calame, qui lui coûta de longues recherches et plusieurs voyages. Enfin, il a donné trois volumes de vers, entre autres un recueil pour enfants qui contient quelques-unes des perles les plus authentiques de la poésie romande.

Avons-nous tout dit dans cette sèche énumération ? Loin de là. Rambert a écrit une foule d'articles littéraires ou d'actualité, des mémoires sur les questions touchant à l'enseignement, des études et des rapports sur les expositions de Vienne, de Paris, de Zurich. Plusieurs de ces morceaux ont trouvé place dans l'édition oi^i l'on a réuni celles de ses œuvres qui n'existaient plus en librairie ou qui n'avaient pas été recueillies en volumes.

L'œuvre si riche et si variée de Rambert est marquée d'un caractère de puissance et d'autorité. « Peu d'écrivains, a dit son biographe, M. H. Warnery, ont eu un horizon plus large; très peu ont eu autant que lui le don de l'universalité. » Il n'est aucune branche de l'activité intellectuelle qui n'ait excité son intérêt, sa curiosité très ouverte, mais non pas mobile et superficielle, car c'était un besoin de cet espri{ loyal d'aller au fond de tout. Il a offert ce spectacle assez rare d'un homme parti de la théologie pour aboutir aux sciences naturelles, et qui n'ignora rien du mouvement littéraire de son temps. Son originalité consista à réaliser l'union de tendances qui sont souvent séparées, quand elles ne sont pas hostiles : à Genève, la science l'emporte volontiers sur les lettres ; à Lausanne, au contraire, si brillante que fût l'Académie, celle-ci eut un grave défaut : la tendance religieuse et littéraire absorbait tout, les sciences positives et d'observation étaient négligées.

1) Chants d'oiseaux. Préface de Philippe Godet. In-12. Neucbâtel. Delachaux

et Niestlé, 1894.

Rambert représente l'union de l'esprit scientifique et de l'esprit littéraire, de la poésie et des sciences naturelles. C'est cette alliance féconde qui nous a valu le beau monument appelé les Alpes suisses.

Nourri de la tradition de Vinet et de Juste Olivier, il l'a ainsi continuée en l'élargissant avec la liberté d'un esprit supérieur. Critique, son influence parmi nous fut considérable : aucun juge littéraire n'a été plus écouté dans ce pays depuis Vinet. Poète, conteur, alpiniste, il a cherché sans cesse à faire parler ce « génie du lieu » si avidement interrogé par le poète des Chansons lointaines. Il vaut la peine de le considérer attentivement à ces divers points de vue.

Parmi les critiques de notre temps, il en est que nous lisons avec plus de charme que Rambert ; il n'en est aucun qui nous inspire une sécurité plus grande, dont l'autorité s'impose plus fortement à l'esprit du lecteur. Qu'il traite de Calvin, de Pascal, de Chénier ou de Renan, sa parole est toujours l'expression d'une conscience scrupuleuse, qui ne juge un homme qu'après s'être obstinée à le connaître tout entier, à le saisir dans son intimité dernière. Il apporte à l'étude des écrivains et de leurs (feuvres la patience et le désintéressement du botaniste qui détermine une plante, un esprit parfaitement calme — je ne dis pas froid — libre de toute prévention et de tout engouement. Il procède sans hâte, avec lenteur même; il insiste, il revient, il explique; il se fait une loi de n'omettre aucun des considérants qui doivent assurer la solidité de l'arrêt final. Nous sommes loin de la grâce nuancée d'un Sainte-Beuve, de la suprême désinvolture d'un Lemaitre, de l'ondoyante fantaisie d'un Anatole France. Ces qualités manquent à Rambert ; mais il a des qualités de fond qui nous dispensent de tout regret : la justesse de la pensée, la fermeté du jugement, l'étendue du savoir, la précision vigoureuse du style. Sainte-Beuve a eu raison de vanter cette critique « bonne et loyale : » jamais Rambert n'a écrit une ligne qui ne fût

l'expression exacte de sa pensée. On le savait; quelquesuns en tremblaient. Mais c'était là le secret de son autorité et de l'estime profonde qu'éprouvaient pour lui ceux-là même qui avaient senti l'attouchement parfois un peu rude de son sceptre. Rambert ne fut pas seulement un «sprit de premier ordre, mais l'honnête homme de lettres au sens le plus complet du mot.

Il est banal de dire qu'il a ardemment aimé son pays. Mais il l'a aimé avec une intelligence supérieure, une clairvoyance peu commune. Il l'a aimé surtout dans les plus nobles représentants de notre pensée nationale, et, comme l'a finement remarqué M. Warneiy, ce n'est point par l'effet du hasard qu'il a écrit la trilogie de notre vie poétique, religieuse et artistique, incarnée dans ses trois acteurs les plus originaux : Vinet, Ohvier, Calame. De ces noms, l'avenir ne séparera pas celui d'Eugène Rambert.

S'il a aimé encore son pays dans sa nature — ce qui n'a rien d'extraordinaire — il l'a aimé d'une façon plus haute ■et mieux renseignée qu'on ne fait communément, — en poète et en savant. Les Al2)es suisses ne sont pas simplement une œuvre littéraire ; la poésie descriptive qui nous charme •dans ce livre n'est, selon l'expression heureuse de M. Warnery, ce qu'un épanouissement de 'la science. » Rambert savait à fond le monde des Alpes ; il les a considérées sous tous leurs aspects : en alpiniste épris de leur magnificen- "Ce; en patriote qui voit en elles le berceau et le rempart •de l'indépendance nationale ; en homme de lettres et en artiste, qui n'ignore rien des œuvres qu'elles ont inspirées; en botaniste qui a étudié patiemment leur flore ; en peintre ■de mœurs, en romancier, qui se plaît à les peupler de types •en qui s'incarne la poésie de la montagne. Lorsqu'il décrit i'Alpe, il ne procède pas par vues synthétiques et par larges évocations : il analyse les éléments du sujet avec une gravité tranquille, propre à déconcerter les gens pressés. Il ne fait rien à demi et ne se contente jamais du pitto-

resque de surface. Une impression morale se dégage presque toujours des grands spectacles qu'il contemple, en élargit la portée poétique. Si quelque chose est propre à montrer tout ce que la science peut ajouter à la poésie de la nature, ce sont certaines pages des Alpes suisses, où la vie de ce monde spécial est surprise dans ses moindres secrets avec tant de précision, décrite avec tant de force et d'ampleur dans son incessante activité.

Nous aimons moins la façon dont il évoque l'être humain dans ce cadre grandiose. Les nouvelles qui alternent avec les pages descriptives nous semblent un peu languissantes et froides, bien qu'il y ait, surtout dans le Chevrier de Prazde-fort^ un vif et profond sentiment de la poésie montagnarde. La marmotte au collier, qui était l'œuvre favorite de Kambert, n'est pas celle que préféra le public. Il nous faut un vrai courage pour nous séparer sur ce point de ceux qu'on appelle « les bons juges, » et nous ranger humblement à l'avis de la majorité. Cette fantaisie philosophique est certes pleine de fmes pensées, de réflexions originales, de profonde mélancolie tempérée de grâce et d'humour. Mais elle est longue, trop longue, et nous saisissons ici le défaut principal de Rambert : il lui arrive souvent d'insister plus que déraison, d'appuyer et de délayer; ce n'est point gaucherie, ignorance des conditions de l'art et du style ; c'est besoin de clarté, c'est excès de conscience.

Dans son autobiographie encore inédite, Rambert déclare qu'il tient «pour moralement perdus les moments qu'il ne donne pas à la poésie, » qu'il est ce poussé vers elle par une force intérieure irrésistible. » Il semble toutefois que la pente naturelle de son esprit le portât vers la critique et qu'il y ait dans sa poésie une plus grande part de volonté. Entendons-nous. Nul plus que lui n'eut l'âme d'un poète; nul n'a plus vivement senti l'attrait du rêve, les séductions de l'idéal, que celui qui a chanté les Ecureuils; nul n'a goûté avec des voluptés plus intimes le charme de

la nature, les mille riens qui embellissent la vie et dont le commun des hommes ne sent pas le prix. Mais on peut être poète dans l'âme, sans que l'émotion revête spontanément la forme rythmique, comme aussi l'on peut être un versificateur habile sans être poète. Chez Rainbert, le poète est moins né versificateur qu'il ne l'est devenu par application. La facture de ses poésies est robuste; leur allure ferme et sûre révèle l'ouvrier qui a pris savamment ses mesures, qui a trouvé par réflexion, plus encore que d'instinct, le juste équilibre des parties, qui atteint par droit de conquête à la grâce et à l'harmonie. Aussi était-il très préoccupé de l'exemple des maîtres, des questions de métier et de prosodie, qu'il avait particulièrement étudiées dans Chénier. Il avait sur l'accent et la rime des idées mûries longuement, qui trahissent dans le poète la part de la réflexion et de la volonté.

Son premier recueil de vers (1874) reflète les préoccupations qui ont rempli une vie laborieuse et les douleurs qui l'ont assombrie : dissertations littéraires et morales, écrites sur le ton de l'ancienne épître et frisant parfois la satire, peintures rustiques , impressions d'art . . . Mais les plus vécues, les plus spontanées sont ces Fleurs de deuil, inspirées par la mort d'un enfant et dont l'amertume si humaine, si vraie, a été jugée « impie » par des âmes plus étroites que vraiment chrétiennes.

Après la mort du poète, on a publié ses Dernières poésies, qui sont surtout descriptives. Si l'on feuillette distraitement le recueil, tels développements paraissent excessifs : eh! quoi, onze pages pour décrire un troupeau de vaches au flanc du Moléson ! Mais lisez ces onze pages à voix haute, sans précipiter aucun hémistiche ; laissez au poète le loisir de développer ce vaste tableau, et vous verrez que rien n'est livré au hasard de la rime, que chaque trait concourt à l'effet d'ensemble, qui se dégage lentement, mais sûrement. Ailleurs, Rambert chante les amours d'un bel « ar-

mailli » avec Mariette la tresseuse, dont brille la lampe au fond de la vallée ; ou bien il reprend le thème du Servant, traité déjà par Olivier avec un art si fin, et il y ajoute je ne sais quoi de plus précis et de plus local ; il évoque les deux moines de la Valsainte ou raconte les péripéties dramatiques du Tournoi de Sazime, scène tout imprégnée de la poésie héroïque de la Gruyère du moyen âge. Il s'efforce de peindre, en dehors de toute convention littéraire, la vraie vie des paysans et des montagnards, de faire, en un mot, de l'idylle réaliste. Dans une autre série de pièces, il nous ouvre son cœur, se livre au charme de la confidence, nous dit les attaches mystérieuses qui lient son cœur au pays natal. Ma rhétorique est une autobiographie rimée, une chronique de famille, où revivent le père et l'aïeul ; et le poète de s'écrier, en retrouvant en lui le fond primitif de la race :

Je reste vigneron et paysan dans l'âme !

Ce sont de tels accents qui donnent à la poésie de Rambert sa bonne et franche saveur romande. Son rêve était celui du doyen Bridel et de Juste Olivier : glorifier le pays natal, faire parler le « génie du lieu. » Rambert est un écrivain essentiellement, obstinément national; il a voulu l'être, même au prix du succès à l'étranger. La France n'a guère pris garde à son œuvre, qui, du reste, se fût imposée peut-être, en des temps plus favorables, par des qualités peu prisées aujourd'hui : la justesse de la pensée, la vigueur du bon sens et la santé morale.

Nous voudrions dire encore ce que fut Rambert comme guide et conseiller des jeunes gens qui venaient à lui, à qui il ouvrait libéralement les trésors de son expérience et qu'il se plaisait à réunir dans l'hospitalier salon de Lausanne. Nous n'aurions qu'à laisser parler nos souvenirs et les lettres de Rambert pour montrer combien cet homme, dont les faiseurs pouvaient justement redouter la clair-

voyance et la robuste franchise, était bon, paternel, indulgent pour toute erreur sincère, sympathique à tout effort consciencieux. S'il avait le respect de sa plume et de sa pensée, il savait, chose plus rare encore, respecter l'individualité des autres, et ses conseils tendaient, non point à la façonner à l'image de la sienne, mais à en seconder le libre épanouissement. Nous sommes nombreux, en ce pays, à vénérer le maître vaudois, si ferme et si bon, à qui la littérature romande doit la direction à la fois résolument nationale et franchement moderne qui lui a été imprimée depuis vingt ans.

Tout mouvement intellectuel doit avoir un organe : si la Revue suisse a cessé de paraître en 1861, elle n'a point pour cela cessé d'exister ; la Bibliothègue universelle en a conservé le souvenir et continué en partie les traditions. Fondée, comme nous l'avons dit, en 1796, par Pictet de Rochemont, elle s'appelait au début la Bibliothèque britannique, et devait servir à sauvegarder, au milieu du chaos des luttes politiciues, le renom moral et intellectuel de Genève. Elle y réussit, et sut continuer de paraître pendant les quinze années de la domination française, sans avoir jamais une ligne d'éloge à l'adresse du régime napoléonien. Elle se composait de deux séries distinctes : l'une littéraire, l'autre scientifique. Cette dernière paraît encore à Genève sous le titre d'Archives des sciences physiques et naturelles.

La revue fondée par Pictet eut, sous sa forme primitive, une influence dont il serait intéressant de rechercher les traces. Un exemple : dans le commentaire qu'il a fait des Méditations poétiques, Lamartine dit C}u'il ne connaissait lord Byron que pour l'avoir vu descendre de bateau « sur la grève du Léman... Quelques jours après, ajoute-t-il, je lus, dans un recueil périodique de Genève, quelques fragments traduits du Corsaire, de Lara et de Manfred. Je devins ivre de cette poésie. » — « Heureux temps ! s'écrie M.

Eugène Ritter en nous communiquant cette note, heureux temps pour nos revues, celui où elles jouaient ainsi, entre les représentants les plus illustres des littératures occidentales, le rôle d'intermédiaire utile et écouté ! » Plus tard, dans les belles années de la floraison vaudoise, on se rappelle que la Revue suisse, où se plaisait à écrire Sainte- Beuve, joua ce même rôle entre notre pays et la France, Blessée à mort par la révolution vaudoise, elle avait néanmoins réussi à prolonger sa vie pendant plus de vingt ans. La Bibliothèque universelle, en absorbant la Bévue suisse, dont elle conserva d'ailleurs soigneusement le nom en sous-titre, n'en a pas conservé le caractère : la Bevuc suisse avait un cachet à la fois très littéraire et très indigène, avec je ne sais quel accent de jeunesse et c{uelle liberté d'allures qui n'étaient point sans charme. La Bibliothèque, sous la direction très habile et essentiellement pratique de M. Tallichet, a pris une allure plus méthodique, extrêmement rassurante pour les esprits positifs; elle a banni la poésie de son sein, ce qui nous priva peut-être de quelques bons poèmes et nous préserva sûrement de beaucoup de mauvais vers ; en revanche, elle fit une place bien plus large aux questions actuelles, économiques, industrielles, et, pour justifier cette prétention à V universalité qu'avaient afïichée bravement ses premiers directeurs, elle se procura des chroniques, non seulement en France, mais en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, — et même en Suisse. Ces chroniques mensuelles permettent de suivre le mouvement intellectuel dans les divers pays de l'Europe, et ce n'est pas un des moindres avantages de la revue lausannoise. Elle en a un autre, celui d'être le plus honnête et le plus chaste des recueils périodiques français : il existe une revue instructive et captivante qui peut être mise dans toutes les mains, qu'on peut laisser sur toutes les tables, et c'est la Bibliothèque universelle.

Rambert en fut pendant vingt ans un des soutiens les

plus fidèles, un des conseillers les plus écoutés, et il ne négligea rien pour former le talent de plusieurs écrivains qui y débutèrent. L'un de ses plus chers disciples fut Emile Javelle, jeune Français élevé en partie en Suisse et devenu professeur de littérature à Vevey. Javelle est mort à trentesix ans : il ne laissait que quelques articles, qui avaient paru dans divers périodiques et qui furent réunis après sa mort sous le titre de Souvenirs d'un alpiniste (1885). Rambert a mis en tête de ce livre une belle notice, et en nous l'envoyant il nous écrivait : « C'était quelqu'un, Javelle. Il est mort avant d'avoir donné sa mesure, il s'en faut de beaucoup; mais ce qu'il a fait mérite déjà qu'on s'en occupe. » L'intérêt paternel que Rambert portait au jeune écrivain est d'autant plus touchant, que le disciple avait fait son sujet d'études préféré de ces Alpes qui ont tant occupé le maître.

Javelle était un autodidacte; son éducation décousue, mal dirigée, avait été livrée à toute sorte de hasards, et ce fait explique qu'à trente ans il fut loin encore de sa vraie maturité. Sa faculté maîtresse était une puissance extraordinaire d'admiration et de sympathie. Ame vibrante, très enthousiaste et très haute, douée d'une vive sensibilité artistique et d'une curiosité insatiable qui s'étendait à tous les objets de connaissance, il exerçait par l'ardeur et la sincérité de ses sentiments une influence profonde sur ses jeunes élèves de Vevey. Il leur entr'ouvrait de nouveaux horizons, il exaltait leurs plus nobles instincts ; c'était un merveilleux éveilleur d'âmes, parce qu'il ne pouvait résister au besoin de faire comprendre et admirer autour de lui les choses qu'il trouvait belles, de communiquer sa flamme. Si son sens critique était insufTisamment développé. Javelle rachetait ce défaut, par son amour ardent du beau et la hauteur de son idéal. Il vivait avec intensité, et répandait autour de lui cette vie. Il rêvait d'arriver à s'exprimer lui-même; mais il voulait tout d'abord être

devenu ce qu'il sentait pouvoir devenir : « Etre soi, et tâcher d'être le meilleur possible : » c'est en ce précepte qu'il résumait son programme de vie. Ce besoin de progrèset de perfection, joint au désir de savourer tout ce que l'univers lui offrait de beauté, explique sa stérilité apparente : « Revivre sera-t-il plus merveilleux que vivre ? » disait Javelle. Et il adressait, peu avant sa mort, à un ancien élève ces paroles significatives : « S'il est vrai que nous devions vivre éternellement, je ne demanderais pas à Dieu de me transporter au ciel : la terre telle qu'elle est me semblerait offrir assez d'enchantements et d'objets d'admiration pour toute l'éternité. »

On comprend que Javelle passât ses vacances à gravir les cimes ; il employait les loisirs de l'hiver à écrire le récit de ses excursions. Grimpeur audacieux, il doutait de l'inaccessible, et en avait un peu le droit, puisqu'il a eu la joie de poser le pied sur plus d'un sommet vierge. Dans son Ascension du Tour-Noir, il a exprimé avec un lyrisme entraînant l'ivresse qui s'empare de l'homme dans ce redoutable jeu. Il n'est d'ailleurs point un fanfaron de l'Alpe ; il est l'amant sérieux, j'allais dire religieux, de cette haute nature ; elle lui donne des émotions qui tiennent à ce qu'il y a de plus noble en lui. Il est de plus un peintre savant et puissant; son style limpide et franc dédaigne les surcharges inutiles, il est alpestre par la netteté des lignes, la vivacité emportée des contours ; il a l'élégance sobre et la justesse expressive. Javelle nous communique par un mot,, par un trait, la sensation de la solitude imposante et de la sauvage grandeur des sommets. Il ne procède pas, comme Rambert, par de patientes analyses ; mais il sait, par une touche heureuse, émue, évoquer tout un tableau, éveiller un monde d'impressions. Il fût parvenu sans aucun doute à la grande maîtrise ; nous en savons assez pour être fiers de cet écrivain, que des amitiés nombreuses et le culte passionné de la montagne avaient fait notre compatriote.

Parmi ceux que Rambert aimait à recevoir dans son salon, nous avons rencontré plus d'une fois le jeune poète Ernest Bussy, qui a laissé des poésies intimes d'un sentiment très pur, d'un art très fin et très moderne, et qui ne survécut que huit jours au maître qu'il vénérait ^ Nous y avons rencontré aussi un homme aux longs cheveux grisonnants, à l'air timide, qui se tenait à l'écart, écoutait parler les autres et ne se résignait qu'avec peine, sur l'invitation pressante des maîtres de la maison, à prendre la parole à son tour : il disait quelque fable en patois qui mettait l'auditoire en gaîté. C'était Louis Favrat, simple et modeste botaniste, professeur dévoué à sa tâche, patoisan émérite, — mort en janvier 1893, à l'âge de soixante-six ans. Il avait collaboré activement à la Bévue suisse, comme Amiel, comme Marc Monnier, comme Aimé Steinlen, comme tant d'autres qui presque tous ont disparu. Il y avait pubUé en 1856 une charmante étude de mœurs rustiques, V Année de la misère (1816-1817), « tableau unique en son genre, a dit Rambert, un de ces tableaux qu'il faut regarder, mais où chaque regard découvre quelque intention fine ou profonde. » Les nécessités de l'existence, la servitude de l'enseignement, ont empêché Favrat de fournir une carrière littéraire et de nouer sa gerbe, mais on a pu réunir après sa mort les éléments d'un joli et savoureux recueil : Mélanges vaudois, français et patois l On y retrouve une des poésies les plus populaires du pays romand, le Chasseur de chamois :

Voici le jour, la montagne s'argente, Le glacier luit comme un vaf-te miroir...

Et, à côté des morceaux en français, des fantaisies en patois, comme V Histoire de Guillaume Tell, des fables pleines de malice sans fiel, mais non sans gaîté — la gaîté du

i) Kambeit est morl le 21 novembre 1886; Bussy, le 30. Ses derniers vers furent inspirés par la mort de son maître. Voir ses Poésies, avec notice de Philippe Godet. Lausanne, Imer. 1894. , ,, , ,

2) Avec une préface de Philippe Godet et un portrait de 1 auteur. Lausanne, Payot. 1894.

bon sens, — des satires inoffensives, qui avaient valu de brillants succès au spirituel petit journal appelé le Conteur raudois. Favrat a enrichi à sa façon notre littérature nationale ; il fut un des interprètes les plus fidèles et les plus prime-saut iers du génie vaudois ; la Suisse française n'oubliera pas cet honnête homme, qui, dans une vie de labeur écrasant, a trouvé le temps d'écrire quelques pages où vit l'âme de son pays.

Elle se souviendra aussi d'Urbain Olivier, l'édifiant conteur d'histoires campagnardes, l'auteur de VOrphelin. qui, pour nous, est surtout l'auteur des Bécits de chasse et des Matinées d'automne. C'est dans ces deux livres de début cju'il a donné la vraie fleur de son talent fait d'observation tranquille et d'élévation morale. La campagne et les bois, la vie agreste et forestière, senties et peintes par un paysan authentique, voilà la nouveauté que nous devons au conteur de Givrins. Il ne saurait être comparé comme artiste à son frère aîné, Juste Olivier; pour quiconque attache quelque prix à l'originalité du talent, aux qualités du style, c'est un double sujet d'étonnement que le succès prodigieux des ouvrages d'Urbain et l'indifférence cruelle dont Juste a souffert. Mais le fait est là : les romans champêtres du premier, que chaque automne nous apportait avec une régularité prévue, pareille à celle du retour des saisons, ces récits peuplés de personnages d'idylle, semés d'exhortations morales et de passages bibhques, répondaient au besoin de lecture éveillé dans nos campagnes par la diffusion de l'instruction. Si les lettrés n'en ont tâté qu'avec discrétion, les directeurs de bibliothèques populaires y ont vu la manne tombant proprement du ciel.

Urbain Olivier a été l'interprète d'un ensemble d'idées qui constituent le fond de la vie morale et religieuse de notre peuple; il a prêché la probité, le travail, la bonne conduite, toutes les vertus qu'on enseigne dans nos temples et dans nos écoles. Cent vingt-cinq mille volumes

signés de son nom se sont répandus dans nos villes et nos villages. Succès d'autant plus frappant qu'il était obtenu sans grand effort d'art, par des moyens toujours les mêmes. Le cadre du récit ne varie guère : c'est l'histoire d'un brave jeune homme orphelin ou d'une honnête fille pauvre, arrivant par son travail et sa piété à la considération générale, qui lui procure un établissement avantageux. A côté de la vertu ainsi récompensée, le vice, la paresse, l'ivrognerie, reçoivent leur salaire; le chemin du temple est celui de la prospérité; celui de l'auberge conduit à la ruine.

En France, Urbain eût mérité le prix Monthyon ; mais l'Académie eût-elle couronné l'écrivain aussi volontiers que le moraliste? Sa langue est pauvre, incolore; elle n'est pas même relevée de ces expressions pittoresques du parler vaudois, qui lui eussent prêté quelque saveur. C'est le style neutre du paysan affiné qui ne veut pas «parler paysan. » De fait, il avait cessé de l'être, et, sans le connaître, on l'eût pris pour un régent distingué, que ses lectures, ses méditations, ses petits traités de morale pratique et la dignité de sa vie avaient revêtu d'une autorité particulière parmi les habitants de la contrée. Le vieux conteur de Givrins a pu mourir, en 1888, en répétant après Voltaire, mais avec plus de raison :

J'ai fait un peu de bien : c'est mon meilleur ouvrage.

Le canton de Fribourg a aussi ajouté, depuis cinquante ans, quelque chose au trésor de notre littérature populaire. 11 a produit entre autres un conteur pour le talent duquel Rambert professait un goût particulier : Pierre Sciobéret. Né en 1830 à la Tour-de-Trême, en pleine Gruyère, d'uno famille de paysans, il fut d'abord professeur à Fribourg,

qu'il quitta après les événements de 1857; il passa huit années en Russie, où il fut tour à tour précepteur et maître d'hôtel; puis, rentré au pays, il étudia le droit et ouvrit une étude d'avocat à Bulle, où s'est achevée, en 1876, sa vie un peu décousue. Nous l'avons vu débuter dans V Emulation de Fribourg; puis il collabora à la lieviie suisse, publiée alors à Neuchâtel et où parurent ses meilleurs ouvrages. Le plus remarquable nous paraît être Marie la Tresseuse. Dans cette nouvelle, Sciobéret a peint avec un sain réalisme et beaucoup de fraîcheur la vie de village en Gruyère. L'intérêt se soutient par des moyens très simples; les caractères sont esquissés d'un crayon à la fois léger et sûr. Le style, sans être toujours d'une correction irréprochable, a l'allure dégagée et ne manque pas de relief. Denney et Tapolet est une étude de mœurs politiques gruyériennes malheureusement inachevée, une peinture d'une vigoureuse vérité locale, qui a permis à Rambert de comparer l'auteur à Gotthelf. Mais il a ce que n'a guère l'écrivain bernois : un sentiment intense de la vraie nature : et ce sentiment, il le communique au lecteur avec une force pénétrante ^

Les écrivains fribourgeois semblent être plus fortement attirés vers la France que ceux de la partie protestante de la Suisse française. L'éducation catholique leur rend à Paris l'acclimatation plus facile. Victor Tissot y a trouvé sans peine le succès que mérite son talent agile et souple. Vers 1850, un autre Fribourgeois, Etienne Eggis, arrivait à se faire un nom dans la bohème littéraire. Le souvenir de cette étrange figure est demeuré vivant pour ceux qui, comme Arsène Houssaye, Maxime Du Camp, Meilhac, Ferdinand Fabre, l'avaient rencontrée à Paris il y a plus de quarante ans. Le poète de En causant avec la lune et des Voyages aux pays du cœur était le petit-neveu de l'auteur

J) Voir les Scènes de la trie champêtre, avec préface de Charles Ritter et notice biographique de C. Ayer. (Lausanne, Vincent, 1882), et les Xouvelles scéneu de la vie champêtre, avec introduction d'Eugène Rambert. (Lausanne, Vincent, 1884).

d'Obermann. Il alla chercher à Paris la gloire dont il avait soif; il y trouva la misère, et, après une vie errante, mourut à Berlin en 1867 \ Il avait obtenu pourtant ce que dédaignait Tœpffer, un « sourire de M. Jules Janin, » qui signala ses premières poésies dans le Journal des Débats. Eggis fut presque quelqu'un pendant une ou deux saisons. C'est à lui que Théophile Gautier emprunta le mot ensoleillé, qu'il consacra. Musicien de talent, poète d'une imagination aventureuse, il avait su se faire une langue harmonieuse et sonore dans son étrangeté. Il se grisait trop de la fanfare de ses alexandrins, mais il mettait du souffle dans cette poésie un peu creuse. Il a écrit, par exemple, dans les Impressions d'ivresse d'un poète allemand, quelques-uns des plus beaux vers dont notre pays puisse s'enorgueillir. Pauvre trouvère vagabond, presque inconnu dans sa propre patrie, Eggis est le romantique le plus libre et le plus hardi qu'ait vu naître la Suisse française. C'est ce que se proposait de montrer Eugène Rambert dans la dernière page qu'il écrivit, le matin même de sa mort, et qui est restée inachevée ^ :

«Jamais, disait- il, jamais poète ne se recommanda moins par la pratique des vertus bourgeoises ; jamais artiste ne parut se soucier moins de l'estime des simples mortels ; et cependant ce bizarre compagnon, cette espèce de mendiant, de vagabond littéraire, est encore un homme attachant. Car cet artiste est un artiste, ce poète est un poète. Il reste jeune dans sa caducité précoce, et il semble que son talent affronte impunément tous les hasards et toutes les fatalités du vice ou de la misère. Qui dit souillure ne dit pas rouille. Eh ! bien, me disais-je, en lisant les vers d'Eggis, quand les critiques parisiens nous reprochent notre goût bourgeois, notre poésie honnête et vertueuse, nous aurons au moins un nom à leur opposer. Cette acquisition ne sera peut-être pas du goût de tout le monde, et cependant il ne faut pas la dédaigner absolument ...»

1) Voir les Poésies d'Elienne Eggis, que nous avons réimprimées avec une notice, en 1886. Paris. Fischbacher.

(2) Elle n'a pas été publiée jusqu'à ce jour.

C'est ici que la plume est tombée des mains du critique vaudois. Il en a dit assez pour marquer ce que l'apparition d'Eggis a d'insolite parmi la sage cohorte des poètes romands. Eggis représente la poésie de la vie errante et dé^ cousue, la poésie du Boursch, de l'étudiant en rupture de cours, promenant à travers le monde sa paresse et sa fantaisie. Uhland, avec plus de tenue et de dignité, a poétisé cette vie-là ; Eggis a su lui donner en français une expression pittoresque et vibrante :

En cousant une rime aux deux coins d'une idée, Je m'en allais rêveur, le bâton à la main, La tête de soleil ou de vent inondée, En laissant au hasard le soin du lendemain .. .

Je n'avais pour tout bien qu'une pipe allemande, Les deux Faust du grand Goethe, un pantalon d'été, Deux pistolets rayés non sujets à l'amende, Une harpe légère, et puis ... la liberté !

Un des meilleurs conseillers d'Eggis, mais qu'il n'écouta pas plus que les autres, fut son cousin Alexandre Daguet, qui trouve naturellement sa place à côté du barde fribourgeois. Né à Fribourg en 1816, Daguet a consacré sa vie à l'enseignement ; après avoir dirigé dans son canton divers établissements d'instruction, il accepta, en 1866, la chaire d'histoire à l'Académie de Neuchâtel récemment reconstituée. Il est mort en 1894 dans son canton adoptif, où sa figure était devenue très populaire. Il a beaucoup écrit ; nous avons cité plusieurs fois sa Revue des principaux écrivains littéraires de la Suisse française ; on lui doit un Manuel de pédagogie, qui a été traduit en plusieurs langues et où l'on devine l'influence de son maître, le père Girard ^ L'œuvre capitale de Daguet est son Histoire de la Confédération helvétique. II ne voulait faire d'abord qu'un livre de lecture populaire à la façon de celui de Zschokke ; mais, peu à peu, il le développa jusqu'aux proportions d'un ou-

1) Alexandre Daguet a laissé une copieuse biographie du père Girard. Cet ouvrage est actuellement sous presse.

vrage en deux volumes, où il a rassemblé une foule de renseignements et d'opinions. On souhaiterait, à vrai dire, plus de hardiesse critique, des vues personnelles plus accusées ; mais il n'est guère de fait qu'on ne puisse trouver dans ce vaste répertoire, qui sera toujours consulté avec profit. Ce qui en a surtout assuré le succès, c'est le souffle de chaud patriotisme qui l'anime, ainsi que tous les écrits de Daguet. Nul n'eut plus que lui l'enthousiasme helvétique. L'idée de la patrie, abstraction magnifique, plane à ses yeux au-dessus des partis, des frontières cantonales, des différences confessionnelles. Il croit à cette Helvétic idéale, casquée, lance au poing, trônant sur un pic neigeux et appuyée sur l'écusson où brille « la croix d'argent sur fond de gueules. » Cette belle et poétique vision exaltait son âme de vieux Suisse.

Neuchâtel accueillit plusieurs autres victimes des luttes politiques fribourgeoises, entre autres Gyprien Ayer. Il fut quelque temps journaliste, eut la Revue suisse tuée sous lui, et devint professeur à l'Académie. Longtemps avant les philologues français, Ayer était au courant des découvertes de Diez et des travaux de l'érudition allemande sur la grammaire comparée. Nos anciens manuels scolaires n'étaient qu'une énumération de règles empiriques et souvent arbitraires, qui furent détrônées à l'avènement de la grammaire historique. Celle-ci, remontant de la langue fille à la langue mère pour en étudier le développement graduel, parvint à asseoir les règles sur des bases solides et rationnelles. C'est cette méthode logique, déjà pressentie par le père Girard, que Gyprien Ayer a vulgarisée dans les pays de langue française. Nous sommes à Neuchâtel : restons-y.

La révolution de 1 848 avait entraîné la suppression de l'Académie illustrée par l'enseignement d'Agassiz, et suspendu pour un temps l'essor intellectuel. Les préoccupations politiques l'emportaient sur toutes les autres : il s'agissait d'organiser la jeune République, à la tète de laquelle se trouvait un homme de haute valeur et d'infiniment d'esprit, Alexis-Marie Piaget. Le parti royaliste n'avait d'ailleurs pas désarmé, et, en 1856, il essaya de reconquérir la position perdue par une prise d'armes téméraire, aussitôt réprimée, mais qui eut pour effet de raviver l'antagonisme des partis. Il fallut quelques années pour que les esprits pussent retrouver le calme dont les sciences et les lettres ne sauraient se passer. Pendant les jours troublés de 1848 et de 1856, Neuchâtel a vu naître beaucoup de brochures, de pamphlets, et peu de livres durables. Mais la vie littéraire n'était pas morte et l'enseignement supérieur des Auditoires (sorte de faculté des lettres et des sciences) n'avait cessé d'entretenir la flamme sur l'autel. En 1866, les Neuchâtelois saluèrent avec joie la création d'une nouvelle Académie, dont le promoteur fut Edouard Desor : nous avons déjà rencontré, dans la compagnie des Agassiz et des Guyot, ce géologue de mérite. Vers le même temps, d'autres reprirent l'œuvre interrompue des Matile, des DuBois de Montperreux, des Chambrier, et s'appliquèrent avec un nouveau zèle à l'étude du passé. Un pays où la vie politique est intense ne peut manquer d'enfanter des historiens. Neuchâtel en a produit beaucoup.

En 1864, furent créés la société d'histoire et son organe, le Musée neuchâtelois. Evénement capital dans la vie de ce petit pays, car il signifiait la réconciUation des partis dans un commun respect du passé. Tout le monde reconnaissait

que l'histoire neuchâteloise était digne d'une étude attentive, parce qu'elle attestait la recherche constante, passionnée de la liberté, et le besoin, — depuis des siècles intimement senti, trop méconnu dans les dernières années <ie l'ancien régime— d'une union toujours plus étroite avec la Suisse. N'avons-nous pas vu, au début de ce livre, le chanoine de Pierre tracer avec magnificence l'épopée des guerres de Bourgogne, où la bannière chevronnée de Neu- -châtel flottait à côté des bannières des Ligues? N'avons-nous pas vu, deux siècles plus tard, le chancelier de MontmoUin rêver, comme une solution idéale du problème qui se posait alors, l'entrée de Neuchâtel dans la Confédération? Une fois apaisés les ressentiments des dernières luttes, après les dernières convulsions du parti royaliste expirant, les Neuchâtelois, désormais encore divisés en partis, sans doute, mais sur le terrain de la république loyalement acceptée de tous, purent regarder en arrière, plus loin que leurs récents discords, et rendre à un noble et grand passé un hommage unanime.

Les réunions de la Société d'histoire, tenues à tour de rôle dans les diverses localités du pays, ont donné naissance à une série de monographies très précieuses et ont éveillé, avec le goût des recherches historiques, le respect ■des vieux monuments. Le Musée nemhâtelois, qui a maintenant trente années d'existence, a sauvé de la destruction un nombre incalculable de documents, de traditions, do souvenirs.

Un homme a incarné cette réconciliation du passé et du présent, et allié à l'amour ardent de la Suisse nouvelle un tendre attachement pour la vieille patrie neuchâteloise : <î'est Auguste Bachelin. Nous avons raconté sa carrière dans un livre dont le titre : Art et Patrie, résume sa vie et son œuvre. Né en 1830 à Neuchâtel, où il fit ses humanités, il alla étudier la peinture à Paris ; élève de Gleyre et de €outure, il s'est fait une place dans notre art national,

comme paysagiste sincère, épris des grèves de nos lacs, et comme peintre militaire plein de science et de verve. Les souvenirs héroïques des anciennes batailles, les émouvants épisodes de la guerre franco-allemande, ont tour à tour inspiré son pinceau fécond, peut-être trop hâtif. C'est quele peintre, obsédé par l'abondance des sujets qui tentaient son imagination de patriote, était doublé d'un archéologue et d'un écrivain. Il a écrit une série d'excellentes études sur nos artistes neuchâtelois (Léopold Robert, Meuron, les Girardet, etc.), il a publié de nombreux travaux inconographiques; il a fait mieux : il a créé un Musée historique dont la ville de Neuchâtel n'est pas moins fière que de son Musée des beaux-arts. Et ce travailleur qui avait le tempsde rendre service à tout le monde, trouvait encore celui d'écrire des romans, dont un, au moins, est un chefd'œuvre.

Je dis un chef-d'œuvre, et je pèse le mot. Je ne veux parler ici, ni de Sarali Wemijss, roman historique brillant, où sont mis en scène Rousseau, DuPeyrou et Milord Maréchal ; ni de la Maison d'Erasme, étude morale pleine d'élévation,, de noblesse et de passion ; ni de la Marquise, aventure poignante d'une jeune bretonne émigrée sous la Terreur . . . Je veux parler de Jean-Louis, roman neuchâtelois au sujet duquel Rambert a prononcé le mot de « génie » et qui suffira à faire vivre le nom de Bachelin.

Depuis M"^^ de Charrière, on n'avait plus guère tenté detracer des peintures de mœurs locales : l'accueil fait aux Lettres neuchàteloises était propre à rendre prudents nos romanciers, si nous en avions eu. Nous n'en avions point, jusqu'au jour où un professeur encore vivant — qu'il me pardonne de le nommer! — M. Louis Favre, un des fondateurs du Musée neuchâtelois, s'avisa de peindre dans ses Nouvelles jurassiennes les types locaux, de décrire la vie des horlogers de nos montagnes, des vignerons et des pêcheurs de nos rives. Le Rohinson de la Tène est la plus atta-

NOTRE LITTÉRATURE DEPUIS CINQUANTE ANS Gll

chante de ces histoires pleines d'humour et de verve descriptive, auxquelles George Sand déclarait prendre « un plaisir extrême \ » Elles eurent un très vif succès de nouveauté et ont conservé de nombreux lecteurs dans la Suisse française.

Après Louis Favre, nous avons vu surgir toute une lignée de conteurs populaires, peintres attentifs de la vie neuchàteloise, auxquels le public fait fête : nous nous bornons à citer les noms de T. Combe et d'Oscar Huguenin. Il ne faudrait pas conclure de cet essor de la littérature romanesque, que l'esprit positif du Neuchàtelois ait fait place tout à coup à l'imagination créatrice. C'est dans l'amour passionné du sol natal, allié à un don particulier d'observation, qu'on doit chercher le secret de l'inspiration de ces conteurs. Bachelin fut, parmi eux, le plus puissamment original.

Jean-Louis, c'est le livre qu'on n'écrit qu'une fois. L'auteur y a mis tout ce qu'il avait en lui, ses souvenirs d'enfance, son expérience des hommes et de la vie, son goût d'artiste pour le passé, pour les types accentués et pittoresques, sa prédilection pour la vie rustique et simple. Il s'est élevé en quelque sorte au-dessus de lui-même par l'intensité de sa vision et la pénétration de sa psychologie. L'histoire se passe dans le village de Saint-Biaise il y a cinquante ans. Deux jeunes gens s'aiment depuis l'enfance ; mais Jean-Louis est le fils du riche « justicier » Prince, et Louise la fille d'une pauvre mercière. Jetez entre ces deux cœurs l'orgueil intraitable de la justicière : l'idylle tourne au drame. Tout le roman n'est qu'un long duel entre l'amour du fils et l'orgueil de la mère. Et celle-ci, — lorsque son mari, ayant enfin reconquis l'autorité dans la maison, unit les jeunes gens, — demeure implacable et maudit la femme de son fils ; elle mourra sans avoir voulu se réconciUer avec « cette créature. » Ce qui est tragique, c'est que la justicière, avec de réelles vertus, une piété sincère,

1) Lettre inédite, 24 juin 1875.

garde et entretient en elle une passion qui anéantit toutes ses qualités ; cela est d'une profonde et effrayante vérité morale. Ce qui n'est pas moins observé sur le vif, c'est le caractère du justicier, ce notable de village qui tremble devant sa femme ; c'est Jean-Louis, le jeune homme élevé dans le respect de la hiérarchie familiale, qui se laisse pendant des années martyriser par sa mère : type de l'homme du vignoble, plus endurant qu'énergique, patient jusqu'à l'inertie, mais tenace et fidèle malgré tout.

Ces personnages, et vingt autres, variés, vivants, criants de vérité, se meuvent dans le cadre des mœurs locales peintes avec une admirable précision. Les scènes de vendanges, le bal de la jeunesse, le sermon du jour du Jeûne, la séance des recruteurs prussiens dans la salle enfumée du Cheval- Blanc, la journée du l®"" mars 1848, et surtout la scène inoubliable du dîner d'enterrement de la justicière, sont des pages que les meilleurs romanciers réalistes seraient fiers de signer. Bachelin a réussi à être vrai sans être vulgaire : c'est le secret et la magie de l'art.

Parmi les écrivains dont l'activité se rattache au Musée neuchâteloîs, nous ne devons pas omettre de citer deux littérateurs doués de talents divers, mais également attachés à leur petit pays : Charles et Fritz Berthoud, l'un de Couvet, l'autre de Fleurier. Le premier ne fut pas seulement le traducteur très habile de nombreux romans d'Ouida et d'Anthony Trollope, l'adaptateur très personnel du François d^ Assise de Karl Hase ; il a été surtout un érudit de lettres, à qui recouraient en confiance des maîtres tels que Sainte-Beuve et Littré : il a collaboré activement au Dictionnaire de la langue française et a fourni à l'auteur de Port- Royal nombre de ces indications minutieuses auxquelles il attachait tant de prix. Il a donné à la Galerie suisse de M. Eugène Secretan plusieurs biographies qui sont des modèles de sobriété élégante et se distinguent par un jugement ferme et pénétrant. Il a écrit enfin la vie des Quatre Petitpierre, pas-

teurs éminents dont un est presque célèbre pour avoir combattu avec une obstination héroïque l'éternité des peines ; et ce récit est devenu sous la plume de Charles Berthoud le tableau très curieux, très animé, de la vie neuchâteloise au XYIII^e siècle.

Fritz Berthoud, après avoir vécu à Paris dans l'intimité de Charles Gleyre et de Charles Clément, qui devint son gendre, revint se fixer dans son village natal : il y partagea ses loisirs entre la politique, dont il fut quelque temps le prisonnier, et la littérature, qu'il avait toujours aimée. Il a publié trois volumes pleins de grâce enjouée, récits, causeries, descriptions, souvenirs, intitulés Sur la Montagne. Très épris de J.-J. Rousseau, il s'est complu à de patientes recherches sur le séjour du philosophe au Val-de-Travers, et nous a laissé sur ce sujet deux volumes à la fois agréables et neufs, auxquels devront recourir ceux qui s'occuperont désormais de l'auteur des Lettres de la Montagne.

Nous ne saurions prendre congé des historiens et des érudits neuchâtelois sans marquer au moins la place de celui que Sainte-Beuve appelait, en 1861, «l'aimable et savant bibliothécaire de Neuchàtel, » Félix Bovet. Son Voyage en Terre Sainte, parvenu à sa septième édition, est, parmi les ouvrages nés en Suisse française depuis quarante ans, un de ceux qui ont obtenu à l'étranger le plus franc succès. Il est devenu un livre classique. Dès lors, Félix Bovet a retracé avec une érudition aussi solide que piquante l'Histoire du Psautier des Eglises réformées et la Vie du comte de Zinzendorf. Rares sont, hélas ! parmi nous les écrivains qui unissent, comme lui, à l'esprit le plus ingénieux et le plus fin, au sens critique le plus délié, au goût le plus sûr et au sentiment exquis des nuances, un style plein d'agrément, d'aisance naturelle, de justesse et de propriété. Félix Bovet est une de nos plumes les plus françaises ; rien en lui ne trahit la tache originelle : nous savons trop ce que .signifie cette métaphore humiliante.

La poésie n'a pas eu à Neuchâtel, depuis un demi-siècle, d'aussi nombreux adorateurs que l'histoire locale, et le mouvement romantique n'y a pas éveillé des échos pareils à ceux que nous avons surpris sur les bords du Léman. Nous pourrions citer quelques noms : allons tout droit au plus grand succès poétique dont Neuchâtel se puisse flatter. C'est celui d'une jeune fille, morte à vingt et un ans, dont le nom est aujourd'hui presque célèbre : Alice de Chambrier. Depuis sa mort, survenue brusquement en 1 882, cinq éditions de ses poésies se sont écoulées en France, en Allemagne, en Angleterre, en Hollande, en Italie. Les revues littéraires de tous ces pays nous ont apporté des témoignages d'admiration. Lorsque celui qui écrit ces lignes dut mettre un titre aux poésies de son élève qu'il jugeait dignes de l'impression, il choisit le mot qui semblait en résumer exactement l'inspiration : Au Delà. Nous avons apprécié l'œuvre d'Alice de Chambrier dans la notice qui lui sert de préface ; borno?is-nous ici à rappeler comment un juge plus digne d'être écouté, Sully Prudhomme, l'a caractérisée :

« Il est inconcevable qu'une jeune fille morte à vingt et un ans ait pu, en l'espace de cinq ans, produire tant d'ouvrages différents et des poésies si originales. La facture de ses vers n'est pas molle et banale comme l'est habituellement la versification des jeunes filles, La distinction singulière de ses pensées et de ses sentiments s'est communiquée à son style par un don naturel d'appropriation des mots aux choses, du mouvement de la phrase à l'émotion, qui me surprend vivement. Le don le plus heureux ne peut dispenser aucun artiste d'acquérir par l'étude et le long usage toutes les ressources de son art. Aussi l'inexpérience est-elle sensible en plusieurs endroits dans les vers de M"^ de Chambrier ; mais il y a de la grâce dans l'inexpérience des poètes d'élite, parce que leur maladresse n'est jamais vulgaire; l'accent est toujours si vrai, si intime, si touchant dans les poésies de cette pauvre enfant, qu'on y sent son âme comme à nu, et c'est une riche et belle âme. »

Au Delà est un recueil si répandu dans tous les pays où.

l'on sait lire, que nous épargnerons au lecteur une analyse superflue. Nous aurions insisté, s'il était besoin, sur le côté fort et viril de cette poésie, sur l'audace naïve de pensée qu'elle révèle, sur cette imagination créatrice de symboles, qui est l'indice le plus certain d'une grande vocation poétique. Nul poète romand n'a conquis une renommée aussi étendue que cette aimable enfant, que nous croyons voir encore, gaie, naturelle et simple, telle que nous l'avons connue.

Et maintenant, il faut conclure.

Nous n'avons point donné place en cette histoire aux jeunes écrivains dont la courbe n'est pas encore dessinée, dont le temps peut modifier encore la physionomie. « On ne fait pas, disait Amiel, l'histoire du présent, par respect pour les vivants, qui n'ont pas tout dit, et par respect pour l'histoire, qui réclame une impartialité et un détachement complets. » Nous constaterons seulement avec joie que nos cantons français ont vu poindre, en ces derniers temps, des talents nouveaux, qui trouvent — quoi qu'en disent quelques esprits chagrins, — un public capable de les comprendre, et disposé à les soutenir.

Nous nous demandons même si jamais les lettres furent chez nous en plus grand honneur. On lit beaucoup dans nos petites villes, malgré les complications croissantes de la vie moderne ; on y est très au courant des choses littéraires, auxquelles la presse voue un intérêt suivi ; on fait encore, dans nos journaux, ce qu'on ne fait presque plus dans ceux de Paris, de la critique sérieuse et attentive; nous connaissons même des journalistes — ce sont les plus nombreux — qui lisent les livres dont ils ont à rendre compte ! Si c|uelque écrivain célèbre vient offrir aux auditoires de nos villes la primeur d'une œuvre inédite, il trouve un public cultivé, intelligent, bienveillant sans niaiserie, prêt à applaudir le vrai talent avec une chaleur qui

suffirait à nous défendre contre le reproche suranné de froideur et de roideur.

Mais si l'esprit littéraire existe chez nous, avons-nous une httérature ? Assurément, bien qu'elle n'ait pas d'unité extérieure. Nos cantons n'ont point de centre commun, chacun a son histoire distincte, ses traditions propres, son foyer de vie indépendante; unis par la langue, et presque tous par la religion, ils diffèrent par les origines ethnographiques, par le caractère et par les aptitudes. Nous avons insisté, chemin faisant, sur ces contrastes qui ont déjà souvent fixé l'attention des observateurs. Cependant, notre longue étude n'aurait pas atteint son but, si elle n'avait réus?i à montrer, sous cette diversité de surface, ce qu'on peut appeler un « air de famille. »

Nous avons marqué, à toutes les époques, le caractère pratique et didactique de notre littérature : elle a le courage d'être prêcheuse, — ce qui ailleurs est sévèrement jugé, mais est pourtant nécessaire. « Il faut sermonner, disait un jour M. Lavisse, chose délicate et que nous ne savons point faire en France, pour plusieurs raisons ; parce que, dans notre pays catholique, la religion est trop séparée de la vie, et l'exhortation morale trop réservée au prêtre ; parce que je ne sais quelle fausse honte nous empêche d'exprimer les vérités morales et arrête certains mots sur nos lèvres. » Cette fausse honte, nos écrivains ne l'ont pas connue : qu'ils s'appellent Viret ou Vinet, Rousseau ou M^^e de Staël, ils font moins de l'art que de la propagande ; ils n'écrivent pas pour écrire, mais pour enseigner ou convaincre : en un mot, ils croient avoir une mission. C'est qu'en effet ils en ont une, qu'ils tiennent de la position même de leur petit pays et qui peut varier suivant les temps et les circonstances. Un de nos meilleurs publicistes, M. Marc Debrit, écrivait au début de sa carrière :

« Placée au centre de l'Europe, dans une position qui lui permet de recueillir les fruits d'une triple civilisation, unie à la

G18 Conclusion

France, à l'Allemagne et à l'Italie par des liens étroits, et cependant défendue par son caractère national contre l'invasion des idées étrangères, ... la Suisse présente toutes les conditions requises pour devenir le berceau d'une culture originale . . . Placée entre trois tendances opposées, elle est destinée par la nature à leur servir de médiatrice, à opérer entre elles une synthèse. . . »

C'est à quoi noire génie national s'est exercé depuis quatre siècles. L'avantage de notre situation, c'est qu'elle nous permet, à nous Suisses français, de comprendre tous nos voisins mieux qu'ils ne se comprennent les uns les autres, et même de comprendre pourquoi ils ne se comprennent pas ; c'est de pouvoir les comparer, les juger de sangfroid, sans épouser leurs préventions réciproques, et de pouvoir profiter de leur culture sans en devenir servilement tributaires. Protestants, nous entrons sans peine dans la pensée, dans le tour d'esprit ou d'imagination des peuples du Nord; Français de race et de langue, nous avons pour la France et pour le monde latin une sympathie toujours en éveil. Aussi la Suisse française a-t-elle rempli plus d'une fois utilement le rôle d'interprète entre ses voisins. Au XVI™^ siècle, notre pays a établi le lien entre la Réforme française et la Réforme allemande, et c'est de chez nous que l'esprit protestant, l'esprit de libre examen, a exercé son action sur la France. Celle-ci nous a envoyé de nombreux émigrés, qui semblaient perdus pour elle : il n'en est rien, car à notre école, sous l'empire de notre culture mixte, tout ensemble germanique et française, leur génie propre se transformera de génération en génération, et la Suisse rendra un jour à la France des fils de huguenots qui s'appelleront Rousseau ou Vinet.

Mais le rôle qui nous est dévolu a ses côtés ingrats et même ses périls : le principal, c'est de nous rendre présomptueux et pédants. Notre littérature n'a pas toujours évité ce travers, et le ton dogmatique ne nous est pas étranger. Nous avons eu d'illustres prêcheurs et donné au

monde tel pédagogue doué d'une redoutable confiance en son génie.

Remarquons toutefois que, dans la première moitié de ce siècle, la littérature a subi chez nous une évolution ; elle est devenue plus artistique, sans cesser d'être fidèle à nos traditions : un romancier comme Tœpffer, un poète comme Juste Olivier, résument par leur œuvre quelques-uns des plus nobles côtés du caractère national, sans qu'il s'y mêle aucune velléité didactique, aucune trace de prédication. Il me semble qu'ils nous ont indiqué la voie où doit s'engager notre littérature, où elle n'a pas su entrer encore assez résolument. Si nous représentons vraiment une culture particulière et originale, manifestons-la ; prouvons notre foi par nos œuvres : que dans nos livres se montre l'esprit d'un peuple qui travaille et qui pense ; qu'on devine, en nous lisant, des traditions sérieuses, des vertus solides, mais point revêches, l'élévation des sentiments et la dignité des mœurs. Que notre littérature soit morale sans moraliser, et honnête sans être prude ; qu'elle ne s'imagine pas qu'il n'y a de bons livres que ceux où l'on discerne une fin religieuse, et que les ouvrages d'édification sont nécessairement édifiants. Une œuvre d'art digne de ce nom est toujours édifiante. Qu'on nous pardonne de redire ici ce que nous avons dit ailleurs ; « Notre littérature sera littéraire ou elle ne sera pas . . . Pour beaucoup de gens, parmi nous, un bon livre, c'est encore un livre pieux ; je ne cesserai de protester contre cette assimilation funeste : un livre mal écrit n'est jamais un bon livre, d

Ces réflexions s'appliquent à une foule d'ouvrages qui ont inondé le marché suisse depuis soixante ans. Mais, comme il fallait s'y attendre, la réaction se produit, et, pareille à toutes les réactions, elle risque d'aller trop loin. Nous avons aujourd'hui des écrivains pleins de talent, qui, justement las d'une littérature aussi dépourvue d'art que confite en vertu, tendent, par respect de l'art, à se détour-

ner des traditions indigènes; ils s'en vont chercher leurs modèles dans une littérature qui ne sera jamais chez nous un fruit naturel du sol et qui sentira toujours l'importation : encore quelques efforts, et ils auront l'air à peu près parisien. Je les en félicite; mais j'applaudirais plus encore si, ayant dérobé aux maîtres les secrets du bien dire, ils sentaient vivement aussi que la forme n'est qu'un moyen ; apprenons à écrire en bon français, mais ne portons pas de l'eau à la Seine : nous avons un caractère à nous, qui en vaut d'autres, des mœurs à nous, qui se peuvent décrire, un passé à nous, qui défie les comparaisons, un pays à nous, le plus beau du monde, une patrie, en un mot, que nous aimons tous, même quand nous nous en plaignons. C'est cette patrie qui doit vivre dans nos œuvres.

Non point — je supplie qu'on me comprenne — qu'il faille ne nous inspirer que des choses de notre pays; non point que nous soyons condamnés — le premier je protesterais — à refaire à perpétuité les insipides dithyrambes où le chauvinisme se complaît. Mais, jusque dans les sujets les plus divers, je voudrais voir nos écrivains imprimer à leurs œuvres leur marque bien distincte, je voudrais voir se refléter notre âme à nous dans une littérature qui sera originale parce qu'elle sera vécue, et qui ajoutera une note juste, franche et personnelle au grand concert des lettres françaises.

La France, qui, depuis Jules-César, est demeurée « avide de choses nouvelles, » et dont l'intelligente curiosité, le tact artistique, la sympathie généreuse, aiment à surprendre partout l'accent humain^ la France saura bien entendre la voix de ce petit peuple romand qui tient à elle par des liens si nombreux et si forts, et nous écoutera d'autant plus volontiers que nous serons plus hardiment nousmêmes. C'est pourquoi je redis avec le poète que j'aime.;

« Vivons de notre vie ! »

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