‹ Histoire littéraire de la Suisse françaiseChapitre 11 sur 18 · L'EMPIRE · texte numérisé non relu

L'EMPIRE

Genève sous l'Empire. — Le général Jomini. — M""* de Staë! à Coppet. — Documents inédits sur son salon. — Sa liaison avec Benjamin Constant, d'après le Journal intime. — M. de Rocca. — Œuvres de Benjamin Constant. — Adolphe et son succès postliume.

L'Empire : titre humiliant pour nous, mais que nous ne saurions éviter. L'Acte de médiation, établi en 1803, dura dix ans : pendant ces dix ans, la Suisse fut, comme toute l'Europe, sous la dépendance de Napoléon. Son joug pesait sur les cantons, qui fournissaient de nombreux soldats au conquérant. Genève, déchirée par les factions, avait été envahie par une armée française en 1798 et réunie à la France. Le Valais et le Tessin avaient subi plus tard le même sort. Neuchâtel était devenu principauté française. La condition de Genève annexée était particulièrement pénible. Toutefois la petite république avait réussi à sauver du naufrage quelques-uns de ses biens les plus chers : le traité de réunion avait réservé aux Genevois le droit d'administrer eux-mêmes leur culte, leur instruction et la bienfaisance publique. Gomme l'a dit M. A. de la Rive, «la patrie se réfugia alors tout entière dans ces trois éléments, éminemment propres à conserver et à réveiller le patrio-

tisme. » Il restait aux Genevois quelque chose de l'ancienne Genève, et ce quelque chose était beaucoup, car pendant les seize années de la domination française, subsista un corps d'administration genevois, un faisceau d'institutions nationales, qui incarnaient malgré tout la survivance de la patrie et son indépendance morale.

Mais on conçoit que ce temps ait été pour la Suisse française beaucoup moins une période de production littéraire qu'un temps d'attente et de recueillement. La parole, suivant une vieille métaphore qui ne fut jamais mieux en place, la parole était au canon. Aussi n'est-il pas surprenant qu'un des écrivains les plus remarquables de notre pays à cette époque ait été un écrivain militaire. Nous ne saurions nous attarder longtemps auprès du général Jomini : le caractère technique de son œuvre la soustrait à notre examen. Nous ne pouvons cependant ignorer celui qui, aujourd'hui encore, fait autorité dès qu'il est question d'art militaire. S'il est vrai d'ailleurs que plusieurs de ses ouvrages les plus importants ont paru après la chute de l'Empire, c'est à l'école de Napoléon qu'il s'est formé et c'est à l'époque impériale que se rattachent ses expériences les plus fécondes et le trésor d'observations qu'il a mis en valeur.

Né à Payerne en 1779, Jomini fut destiné au commerce et vécut quelques années à Paris ; il y rencontra le patriote vaudois Laharpe, dont il partageait les opinions et les espérances. Il avait toujours montré des goûts militaires prononcés, étudiait dans ses loisirs les campagnes du Grand Frédéric, et suivait avec un intérêt fiévreux les premières campagnes de Bonaparte. En 1798, il devint aide de camp de Keller, premier ministre de la guerre de la République helvétique. Quelques années plus tard il travaille à son Traité des grandes opérations ;Ney, après l'avoir lu, emmène l'auteur au camp de Boulogne et lui avance des fonds pour l'impression de l'ouvrage. On connaît le

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jugement que porta Napoléon sur ce premier livre de Jomini : « Voilà un jeune chef de bataillon, et un Suisse encore, qui nous apprend ce que jamais mes professeurs ne m'ont enseigné et ce que bien peu de généraux comprennent. » Il ajoutait avec un dépit qui était le plus beau des éloges : « C'est apprendre tout mon système de guerre à mes ennemis. » Il fit néanmoins le jeune auteur aide de camp adjudant du maréchal Ney. Jomini assista à la bataille d'Eylau, puis fut nommé chef d'état-major du 6« corps d'armée. Il commença vers cette époque la publication d'un de ses ouvrages les plus estimés : V Histoire critique et militaire des guerres de la Révolution. Pendant la campagne de 1812, il se distingua dans la retraite de la Grande-Armée et au passage de la Bérésina, où, gravement malade, mais toujours à son poste, il faillit périr. Puis il assista à la bataille de Bautzen : Ney lui attribua la plus grande part dans le succès de cette journée et le proposa pour général de division. Mais les déceptions et les dégoûts que lui firent éprouver certains rivaux, — entre autres Berthier — le détachèrent du service de la France ; las de voir sa situation jalousée et toujours remise en question, il offrit son épée à la Russie, et fut nommé aide de camp du czar. On a beaucoup commenté cette résolution de Jomini, qu'on a même accusé de trahison : « Il n'a pas trahi son drapeau, disait Napoléon à Sainte-Hélène. Il avait à se plaindre d'une grande injustice; il a été aveuglé par un sentiment honorable. Il n'était pas français; l'amour de la patrie ne l'a point retenu. » Il était, en effet, resté bon Suisse, et, après Leipzig, ses efforts auprès d'Alexandre, combinés avec ceux de Laharpe, contribuèrent à faire écarter les projets menaçant l'intégrité de notre pays.

Bien des années plus tard, en 1887, ayant été chargé de l'éducation militaire du grand-duc héritier, il écrivit son Précis de l'art de la guerre, résumé de tous les principes exposés dans ses divers ouvrages : « Ce traité, dit Sainte-

Beuve, est la quintessence de l'art militaire; il en restera la base permanente. »

La fin de la vie de Jomini s'écoula à Paris, où il n'est mort qu'en 1869, peu avant cette grande guerre qui allait confirmer ses doctrines ^ Ce qui nous importe ici, c'est de constater que Jomini sut mettre au service de sa haute science militaire précisément les qualités d'écrivain que réclamaient ces matières spéciales : il eut la parfaite convenance du style ; sa langue est ce qu'elle doit être, claire, sobre, directe, « rapide et juste comme les mouvements d'une épée, » dit Olivier. « Il n'a pas, ajoute Sairite-Beuve, la grandeur et la simplicité concise de Napoléon, mais il a plus que lui l'étendue, le développement, la méthode, la clarté, la démonstration convaincante et lumineuse. Il est un meilleur professeur, d — Il y a toujours du professeur chez le Suisse romand.

Jomini croyait avoir besoin de l'indulgence des Français, « parce que le style d'un étranger écrivant dans leur langue laisse toujours beaucoup à désirer. » Or Sainte- Beuve a pu dire que dans la langue de Jomini « la marque réfugiée ne se fait point ou presque point sentir. »

Si les écrivains n'abondent pas pendant les dix ans de l'Acte de médiation, cette période marqua pour la Suisse dans le domaine de l'instruction pubUque et de l'éducation du peuple. Nous avons vu ce qu'avait déjà réalisé à cet égard l'activité de Stapfer durant la République helvétique. D'autres poursuivirent l'œuvre à laquelle il avait donné l'impulsion première. Bientôt Fellenberg fonde ces établissements de Hofwyl, qui furent célèbres dans l'Europe entière et d'où sont sortis plus de 2000 élèves. En

1) Voir sur ce point sa biographie, par le colonel Lecomte, dans la Galerie suisse.

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1806, Pestalozzi s'établit à Yverdon, et son école, où affluent les visiteurs étrangers, répand au loin les bienfaits de sa méthode. Vers le même temps, un grand chrétien, le père Girard, commence à Fribourg son apostolat, qui lui vaudra le titre de « bienfaiteur de la jeunesse. » Ainsi la Suisse demeure fidèle à cette mission pédagogique et éducative dont nous avons parlé plus d'une fois, et dont elle semble prendre toujours mieux conscience.

A Genève, malgré la domination étrangère, la vie intellectuelle n'est pas éteinte : des savants font connaître leur ville à l'étranger et entretiennent le bon renom créé par les Saussure et les Bonnet. Ils ont pour organe la Bibliothèque britannique, fondée en 1796, et qui, grâce au concours des Genevois réfugiés en Angleterre, devient un véritable organe international, apprécié par toute l'Europe savante ^ Ainsi Genève résiste par la pensée. Mais c'est le foyer de Coppet qui surtout contribue à entretenir à la fois les idées hbérales et le goût des choses de l'esprit : là règne « l'impératrice de la pensée. » Les séjours de Voltaire et de Rousseau parmi nous avaient ranimé, rajeuni notre littérature ; les séjours de M'"'' de Staël à Coppet entretinrent cette flamme, exercèrent sur la partie cultivée de notre population une influence qui devait laisser des traces profondes.

Il est probable que M™« de Staël déclinerait l'honneur — médiocre à ses yeux — d'occuper une place dans notre histoire littéraire. Née et élevée à Paris, dans un milieu purement français, elle n'a pas même, comme Rousseau, reçu de notre pays ses premières impressions, cette première éducation de l'âme dont le philosophe de Genève a gardé une si visible empreinte. Il est aisé de retrouver le Genevois chez Jean-Jacques, tandis que la fille de M. Necker semble à première vue nous être étrangère : en elle rien ne

1) La Bibliothèque britannique devint plus tard la Bibliothèque universelle, qui est plus florissante que jamais à l'approche de son centenaire.

fait deviner ou souvenir qu'elle est née d'un père genevois et d'une mère vaudoise. Bien plus, elle ne nous aime pas, nous l'avons vu. En 1811, elle écrivait de Genève à M*"® Récamier : « Me voici dans cette ville, où je me suis tant ennuyée depuis dix ans. »

Et pourtant, qu'elle s'y résigne : Germaine Necker est du pays romand; c'est la Suisse française qui l'a donnée à la France, à l'Europe, Elle est nôtre, non seulement par la naissance, par les traditions domestiques, par l'éducation du foyer, par la religion, mais par une sorte de filiation morale, puisqu'elle est la fille spirituelle de Rousseau. Le grand Genevois a été l'éveilleur de son génie; entre elle et lui, il y a plus qu'une ressemblance, il y a proche parenté. Comme lui exaltée et raisonneuse, elle éprouve avec plus d'intensité ce qu'éprouvent les autres mortels; et ce que sa cousine M™^ Necker de Saussure disait d'elle pouvait déjà s'appliquer à Rousseau : (( Son âme est plus vivante qu'une autre. »

Nous avons vu en quel sens Rousseau a été le revendicateur des droits de la personnalité, le champion de l'individualisme. A son lour M"'^ de Staël est profondément pénétrée de la valeur propre et de la dignité de l'individu, elle regarde la personne humaine comme inviolable et sacrée ; rien ne doit entraver sa libre expansion, où se trouve renfermé tout le secret du bonheur. Ce qu'elle a aimé dans la Révolution, c'est Taffranchissement de la personne humaine; ce qu'elle cherche en ses semblables, c'est l'indépendance des caractères, une vie propre, des croyances personnelles. Suivant la belle expression d'Amiel, « M™« de Staël hait l'inanité des échos et demande à chacun d'être quelqu'un. C'est par là qu'elle est libérale, protestante et républicaine. »

Il est très remarquable que sa foi en la liberté ait survécu à la grande faillite de la Révolution : elle continuait d'y croire en face de la barbarie momentanément triom-

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