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GLOIRE A DIEU

Neuchâtel a embrassé la Réforme en 1530, c'est-à-dire plusieurs années avant Genève ; pendant un court espace de temps et jusqu'au moment où Calvin fit de Genève la capitale de la Réforme française, c'est Neuchâtel qui eut l'honneur d'occuper ce rang et d'être la place d'imprimerie de la religion nouvelle. La première traduction protestante de la Bible en langue française parut à Neuchâtel en 1535 par les soins du savant Pierre Robert, dit Olivétan, et de son compatriote l'imprimeur Pierre de Vingle, « dit Pirot, Picard. î> Ils eurent plusieurs collaborateurs, entre autres Bonaventure des Periers, le futur auteur du Cymhalum mundi, qui, au début de sa carrière, montrait, comme aurait dit Farel, ce du goût pour l'Evangile. » Il est mentionné dans la Bible même, sous le nom d'Eutychus Deperius, comme ayant concouru à l'établissement de la table des mots hébreux, chaldéens, grecs et latins ^

Olivétan avait été banni de Genève — où il était précepteur — pour avoir cherché à répandre avec un zèle parfois imprudent les doctrines évangéliques. A la fin de 1532, nous le retrouvons dans les vallées vaudoises du Piémont, où il recueille 500 écus d'or, qu'il envoie à Pierre de Vingle pour l'impression de la Bible : celle-ci fut achevée d'imprimer le 4 juin 1 535. On aime à se représenter Olivétan et ses collaborateurs réunis dans le petit village de Bôle, le 6 mai 1535, juste un mois avant l'apparition de la Bible, et s'entretenant de l'œuvre commune. Les sentiments qui ont inspiré leur travail sont exprimés dans la belle préface d'Olivétan. Il le dédie, non à quelque prince, suivant le mondain usage, mais à la « pauvre petite Eglise de Jésus- Christ. »

1) Voira ce siijet PexcellentH étude de M. Ad. Chenevière sur Bonaventure des Periers, sa vie, ses poésies, p. 2t et suiv.

« Vraiment, dit-il, cette offre t'était due comme contenant ton patrimoine, par lequel en pauvreté tu es réputée très riche ; en solitude, bien accompagnée ; en péril, assurée ; en adversité, prospère ; saine en la maladie, et vivifiée en la mort... Pauvre petite Eglise,... décrotte tes haillons tout souillés de traditions vaines!... Christ t'aarait-il aimée en vain ? Lui veux-tu point donner ta foi ?.. . As-tu doute ? As-tu peur ? Pauvrette, n'est-ce pas lui qui donne la vie immortelle ? Viens donc hardiment ! Viens avec ta cour : tes injuriés, tes emprisonnés, tes bannis ! Viens avec tes tenaillés, tes flétris, tes démembrés ! Il les veut ; car lui-même il a été ainsi en ce monde ...»

Les presses de Pierre de Vingle avaient déjà donné d'autres livres à l'Eglise; dès 1533, « déjecté» de Lyon et après avoir vainement essayé de fonder à Genève un établissement durable, le vaillant imprimeur s'était fixé à Neuchâtel. En août 1 533, la première liturgie française, la Manière et Fasson de Farel \ sortait de son officine, en même temps que le Livre des Marchands, petit pamphlet contre les prêtres catholiques, indiqué comme publié « à Gorinthe. »

L'auteur de ce libelle était Antoine Marcourt, de Lyon, un des plus habiles écrivains de ce temps et l'un de ceux dont le style a le moins vieilli. Le Livre des Marchands est une mordante satire contre la cour de Rome et contre la vénalité des choses saintes :

« Viendra au temple quelque pauvre sotte (nommez-la, si vous voulez, dévote) attacher une chandelle contre un pilier : et mon marchand, qui la regarde, et d'empoigner et de souffler, et pour le prix la revendra à un autre, qui au lieu même la remettra. Efc mon marchand, qui fait le guet, et d'empoigner et de souffler, et à un autre la baillera, qui bientôt la remettra, et le marchand d'empoigner et de souffler ; et, sans cesser, tout le jour ainsi fera. Par quoi bientôt riche se trouvera. Car, comme vous voyez, tout lui retourne, argent et marchandise aussi. »

1) Manière et Fasson qu'on tient en baillant le saint baptême en la sainte con^ yrégation de Dieu et en épousant ceux qui viennent au saint mariage et à la Sainte Cène de notre Seigneur, etc.

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Plus loin, c'est le pape lui-même qui est pris à partie sous le nom de « chapelier de Rome : »

« Ne fut oncques chapelier qui vendît chapeaux si cher : et selon la couleur on fait le prix. Car s'ils sont rouges, ils sont fort chers ; aussi on en fait un peu mieux ses besognes... Et quand les gentils acheteurs sont par ce grand chapeh'er ainsi coiflfJs, et accoutrés de tels rouges chapeaux, lors ils s'en vont de ville en ville, de place en place, spécialement à la cour des princes et rois, faire leur montre et étaler leur marchandise. »

Marcourt fut le premier pasteur de Neuehâtel (de 1531 à 1538). M. Herminjard l'a reconnu pour l'auteur de ces fameux placards qui, affichés, en 1534, dans diverses villes de France et jusqu'à Blois, sur la porte de la chambre à coucher du roi, furent l'occasion d'une persécution sanglante contre les hérétiques. Froment y fait du reste allusion dans ce passage : « Ces placards, qui avaient été faits à Neuehâtel, en Suisse, par Antoine Marconod ^.. »

C'est encore Pierre de Vingle qui publia la très curieuse Moralité de la maladie de Chrestlenté : à en croire le titre, sorte de défi ironique, elle aurait été imprimée à Paris, « par Pierre de Vignolle, en la rue de Sorbonne ; » en réalité, elle parut à Neuehâtel en 1533, et eut pour auteur le nommé Malingre, qui paraît avoir été, avec Antoine Marcourt, le grand fournisseur de l'imprimerie de Pierre de Vingle. Celui-ci publia encore le Sommaire de Farel, dont il a été question plus haut, quelques recueils de chansons protestantes parues en 1533 et dont il sera question tout à l'heure, enfin la Bible, qui fut sa dernière publication. Dès lors, son nom cesse de figurer dans la correspondance des contemporains; une obscurité complète se fait autour de cet homme qui avait été l'intelligent et courageux auxiliaire des réformateurs ; avec lui l'imprimerie disparaît do

1) Il y a eu évidemment une erreur de copie : Froment connaissait fort bien le nom de .Marcourt.

la ville de Neuchâtel; elle n'y reparaîtra qu'au bout d'un siècle et demi. C'est Genève qui désormais va alimenter les marchés protestants de l'Europe entière \

Thomas ou Matthieu Malingre (il porte tour à tour ces deux prénoms ^) était né au commencement du XVIio« siècle à Morvillers-Saint-Saturnin, sur les confins de la Normandie et de la Picardie. Devenu pasteur à Neuchâtel vers 1535, il passa de là à Yverdon, où il paraît avoir usé de procédés peu évangéliques, s'il est vrai qu'il ait un jour coiffé un prêtre catholique d'une bouse de vache. Ses allures déplaisaient à Calvin, qui l'a qualifié de bestiola.

Malingre a été, avant Théodore de Bèze, le poète et l'humoriste de la Réforme dans nos contrées l II remplissait les fonctions de correcteur dans l'ateher de Pierre de Vingle, qui imprima en 1533, sous les yeux de Farel, les recueils de chansons mentionnés tout à l'heure et dont voici les titres : Chansons nouvelles demonstrantz plusieurs erreurs et faulsetez desquelles le paovre monde est rempli/ par les ministres de Satan ; puis Plusieurs belles et bonnes chansons que les chrestiens peuvent chanter en grande affection de cueur, pour et affin de soulager leurs esperitz et de leur donner repos en Dieu, au nom duquel elles sont composées par rithmes, au plus près de Vesperit de Jésus- Christ contenu en sainctes escriptures ; enfin les Noëls nouveaidx, au nombre de vingtquatre.

M. Henri Bordier a tiré de ces recueils et réimprimé dans son Chansonnier huguenot plusieurs pièces de Malingre, par exemple celle qui commence par cette vive apostrophe :

Eveillez-vous, gentils pasteurs ! . . .

1) Nous empruntons ces détails au savant travail^ de M. Th. Dufour sur les Livres imprimés à Genève et à Neuchâtel de 1533 à i540.

2) Thomas est son véritable prénom. ^ ,, ,•

3) A moins qu'on ne préfère accorder cet honneur à Eustorg de Reaulieu, qui fut pasteur à Thierrens et dont les chansons, souvent harmonieuses et vivemen tournées, tiennent une place si honorable dans le Chansonnier huguenot.

Le poète glissait volontiers dans ses œuvres l'anagramme de son nom, comme dans ce vers :

D'avoir mal fait y me vint mal à gré.

Cette signature bizarre se retrouve dans sa moralité de Chrestienté, et le nom même de l'auteur figure en toutes lettres, sous forme d'acrostiche, dans plusieurs de ses écrits.

Les petits recueils de chansons imprimés à Neuchâtel étaient naturellement poursuivis et supprimés en France, ce qui n'empêcha pas plusieurs de ces couplets satiriques de voler de bouche en bouche, de province en province. Ce fut notamment le cas d'une chanson qui figure dans le premier recueil édité par Pierre de Vingle :

0 prêtres, prêtres, oyez votre chanson... 0 prêtres, prêtres, il vous faut marier . . .

Cette amusante ritournelle est fort probablement de MaUngre. On possède encore de lui une épître à Clément Marot sur son « département de France, y> qui contient des indications intéressantes sur l'émigration française en Suisse ^ Matthieu Malingre est mort chez son fils Daniel, pasteur à Vuarrens, en 1572.

La comédie allégorique et théologique intitulée Maladie de Chrestienté est le produit d'une malice ingénieuse et d'un vrai talent satirique. C'est l'histoire de la décadence de l'Eglise et de sa guérison par la Réforme. Péché et Hypocrisie ont peu à peu endoctriné et séduit la pauvre fille ; le médecin céleste, avec le concours d'un docteur et d'un apothicaire, soignent, purgent, remettent sur pied la malade. Telle est en deux mots la donnée de fa pièce. M. Lenient, qui l'a sommairement analysée ^ a remarqué que

1) M. Herminjard a reproduit d'importants extraits de cette pièce (datée d'Yverdon, 1542) dans le tome VIII de la Correspondance des Réformateurs. Imprimée à Bâle en 1546, elle avait été réimprimée à Harlem en 1868, à 90 exemplaires seulement.

2) La Satire en France au XVl* siècle.

« les costumes des personnages sont indiqués avec soin en tête de la pièce, comme si l'on songeait sérieusement à la représenter. » — Mais c'est qu'elle fut représentée en effet. Nous en avons la preuve dans la chronique de Pierrefleur, où est signalée, à la date du 2 juin 1549, dans le village de Baulmes, la représentation d'une « moralité à treize personnages... Et s'appelait la dite farce Chrestienté qui était malade. Elle fut jouée à la faveur des Luthériens .^ »

L'Eglise réformée, en dépit de l'antipathie de Calvin pour le théâtre et les travestissements, avait donc repris ce moyen éminemment populaire de critique et de propagande. Pierrefleur mentionne en plusieurs lieux des spectacles pareils, entre autres, en 1558, la représentation à Lignerolles de la Destruction de Jérusalem, qui fut « jouée magnifiquement, avec grande assemblée de peuple, ... en dérision des prêtres et de toutes gens ecclésiastiques. » Ces exemples montrent assez que le goût des mystères et des farces avait survécu à la Réforme et que les réformateurs ne dédaignaient pas de faire servir ce genre de divertissement au succès de leur cause. Ne voyons-nous pas, en 1546, le Conseil de Genève autoriser la représentation des Actes des Apôtres, espèce de moralité donnée par des « joueurs d'histoires ? » Une foule énorme, les magistrats, Viret lui-même, y assistaient. Cop, l'ami de Calvin, tonna du haut de la chaire contre ce spectacle; le Conseil se fâcha, et ce fut Calvin qui se montra conciliant et tâcha d'apaiser l'orage.

Revenons à notre malade. Chrétienté, vêtue en honnête dame, paraît en compagnie de Foi, revêtue d'une belle robe blanche, d'Espérance, en violet, de Charité, en robe écarlate. hispiration est habillée en ange, Bon-Œuvre en marchand honnête. Hypocrisie en nonnain — c'était

1) 1,'cBuvrede Malingre (ut également représentée, mais avec de notables changements, en 1558, à la Rochelle, en présence du roi et de la reine de Navarre, Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret (Petit do Julleville, Répertoire du tliéâtre comique}.

prévu — ; le médecin, l'apothicaire, le docteur portent «le costume de leur état. »

Malingre connaissait le Roman de la Rose : l'entrée d'Hypocrisie rappelle à s'y méprendre les discours cyniques de Faux-Semblant :

Je prêcherai contre avarice.

Mais je serai tenante et chiche ; Je prêcherai contre luxure, Mais je serai pleine d'ordure ; Je prêcherai paix et concorde, Mais je vivrai en grand discorde ; Je prêcherai contre l'ivrogne, Et si, aurai la rouge trogne.

Péché intervient à son tour; il s'adresse à Chrétienté, qui commence à éprouver quelque langueur, cherche à la séduire, lui représente qu'elle se porte fort bien et l'invite à se promener un peu :

Allons aux champs, sur la rosée, Vous rafraîcliir d'une salade. ..

— Vous me chantez étrange aubade.

Qui dites que je n'ai pas mal.

— Non, vous ferez une gambade ; Ce n'est qu'un sommeil anormal.

Péché entreprend de la réconforter d'un plat de sa façon et s'en va cueillir des « herbelettes ; )^ Chrétienté se résigne

à en tâter :

Je vous attendrai seulette.

En cueillant quelque violette, Fleurette, rosette ou bouton.

En dépit des avertissements d'Inspiration, elle avale le brouet empoisonné de Péché, mais ne tarde pas à en sentir les effets déplorables, qu'elle décrit en triolets :

Le cœur près l'estomac me bat^ Mon chef fend, mon fiel bout en ire, Je ne demande que débat, Le cœur près l'estomac me bat.

Mes mains entre elles font combat, Les cheveux de mon chef je tire, Le cœur près l'estomac me bat, Mon chef fend, mon fiel bout en ire.

Hypocrisie lui conseille des pèlerinages, lui indique des formules et des recettes; la malade annonce l'intention d'aller à Rome, au grand pardon : « Je donnerai de l'or au pape!...» — Ici se place l'épisode le plus original de la pièce : parmi les treize personnages figurent un aveugle et son valet, pauvres diables qui passent et repassent dans le drame, où ils représentent le menu peuple, misérable et privé de lumières. L'aveugle implore la charité de la malade, qui le repousse durement : Chrétienté n'a plus d'argent à donner aux pauvres :

Je l'ai voué en autre lieu,

A Saint-Claude et à Saint-Matthieu.

D'ailleurs, elle a le projet de bâtir un temple ... A quoi le mendiant réplique :

Nous pauvres gens sommes le temple De Jésus-Christ, a dit Saint-Paul.

Mais Chrétienté guérira : Inspiration, d'accord avec le Médecin céleste, lui fait boire de force le breuvage de grâce 2)réparcttive, qui agit aussitôt; et de même que l'effet de la salade de Péché a été décrit en triolets, c'est en triolets dialogues qu'est célébrée l'action de la grâce :

Que vous en semble ? — Grâce est douce...

La scène qui suit est bien étrange : c'est une consultation en forme, roulant tout entière sur l'examen de certaine sécrétion qu'il est inutile de désigner plus clairement; le diagnostic est une satire amère de la société du temps : tous les maux dont souffre Chrétienté sont décrits avec une vervo bouffonne, et la cause en est indiquée par un vers, ciui revient comme un refrain et répond à tout : C'est par Péché et sa poison.

Le résultat de cet examen, c'est que Chrétienté « n'a plus rien de sain que le cœur ; » tous ses « membres » sont

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malades, depuis la tête jusqu'aux pieds, depuis le haut clergé et les classes dirigeantes jusqu'au peuple ignorant. J'abrège : on administre à Chrétienté la grâce purgative, puis un remède bizarre, fait de langues d'homme, de lion, de bœuf et d'aigle (symbole des quatre Evangiles) avec du vin blanc (qui figure l'amour divin). L'apothicaire Bon- Savoir, demeurant à l'enseigne de la Croix, rue de la Sainte-Bible, prépare ce remède, qui rétablit Chrétienté. Péché et Hypocrisie se retirent en proférant des malédictions. Sur quoi Bon-Œuvre adresse à la convalescente une remarquable exhortation : la grâce l'a guérie, mais elle ne doit point pour cela négliger les œuvres :

Bon œuvre ne vous faut laisser, Mais par la foi faire bon fruit, Car tout arbre sera détruit Lequel bon fruit ne produira.

Aussi, quand l'aveugle et son valet reparaissent, trouvent-ils Chrétienté transformée, pleine envers eux de sollicitude généreuse. La pièce s'achève par un discours du Médecin, sous forme d'acrostiche révélant le nom de l'auteur : Mathieu Malingre.

Cette longue allégorie, d'où les docteurs graves de nos jours pourraient extraire sans peine un exposé complet de la théologie de la Réforme, n'est ni froide, ni languissante; elle est sauvée par beaucoup de gaîté, de verve piquante. Nous sommes surtout frappé de la vivacité pittoresque de la langue, de la variété des rythmes employés, de l'imprévu des rimes, qui ajoute à l'effet comique du dialogue, de la dextérité avec laquelle sont tournés les triolets et les rondels semés par Malingre au cours de ce pieux badinage. Si Marot l'a lu, comme je n'en doute pas, il a dû y prendre le plaisir particulier qu'éprouve un maître à se voir imité par un disciple intelligent et habile.

Les représentations de cette moralité et d'autres encore — car on en connaît d'autres — n'ont sans doute pas nui

aux progrès de la Réforme parmi le petit peuple de nos contrées. L'emploi de ce moyen de propagande religieuse parle théâtre méritait bien d'être signalé. Ajoutons qu'il ne devait nullement répugner à l'enjoué réformateur du pays de Vaud, qui va maintenant nous occuper.

(( Pierre Viret avait été dès son commencement introduit

aux lettres à Orbe, et puis fut à Paris, où il profita fort bien aux lettres... Fut noté tenir de la religion luthérienne, en sorte qu'il lui fut bien de se sauver, et tourna au dit Orbe, en la maison de son père (cousturier et retondeur de drap), où il séjourna jusqu'à ce qu'il fût prédicant... Il tomba en grande estime entie les prédicants luthériens ; il se fit compagnon de Guillaume Farel ; et furent ceux qui commencèrent à prêcher la dite loi à Genève, et fut le grand prêcheur au dit Genève. Semblablement à Lausanne, ayant partout grand crédit et autorité... Ses père et mère moururent en la loi luthérienne : le fils les avait à ce endoctrinés pendant que le dit Pierre Viret était tant à Lausanne qu'à Genève... Il fut en grand bruit, tellement qu'il était le plus aimé et avancé des gens et grands seigneurs de sa religion ... ^)

C'est ainsi que Pierrefleur, le banneret d'Orbe, parle dans ses Mémoires de son combourgeois Viret, qu'il avait fort bien connu. Viret était né à Orbe, en 1511 K Son père le « cousturier » devait jouir de quelque aisance, puisqu'il put l'envoyer à Paris poursuivre au collège Montaigu les études commencées dans sa ville natale. Le jeune homme se jeta, avec la joyeuse ardeur des hommes de sa génération, sur les trésors que la Renaissance venait de remettre

1) \ titre de curiosité, notons ici qu'un autrfi écrivain et orateur célèbre du camp opposé, le cardinal Du Perron, naquit en 1559 à Orbe, d'un père protestant qui avait fui la persécution. Rentré en France à l'âge de seize ans, il futdéterminé par le poète Des Portes à embrasser le catholicisme. « Par Du Perron, né en son sein mais qu'il renvovaà la France, le pays de Vaud fut pour quelque chose dans rétablissement littéraire qui suivit, et ne demeura pas inutile a l'mtroduction de Malherbe, quieul,commeonsait, le célèbre cardinal pour patron. .(Sainte-Beuve, Portraits contemporains, UI).

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en lumière. C'est alors aussi qu'il fut — nous ignorons comment — gagné à l'Evangile et retiré du « labyrinthe d'erreur. » La persécution oblige bientôt l'étudiant à regagner sa patrie, où il rencontre Farel, qui l'affermit dans sa vocation. Il prêche son premier sermon, à Orbe, en mai 1531. L'année suivante, il annonce l'Evangile à Payerne. C'est là qu'un soir, assailli traîtreusement par un prêtre, il reçut une blessure dont il garda toute sa vie les marques. Il exerça quelque temps le ministère àNeuchâtel, où Farel avait fait adopter la Réforme en 1530, puis il seconda le fougueux réformateur dans la conquête de Genève aux idées nouvelles. A vingt-quatre ans, Viret était un orateur si persuasif, que les chanoines de Genève tentèrent (Pierrefleur omet ce détail) de se défaire de lui par le poison: sa santé, déjà délicate, en demeura gravement altérée. Il n'était pas moins redouté que Farel par les partisans de Rome : la séduction de sa parole, à la fois hardie et enveloppante, le charme de son « naturel merveilleusement débonnaire S » son érudition vaste et toujours présente, sa grande culture théologique et littéraire, faisaient de lui un adversaire considérable. En mars 1 536, il prêche la Réforme à Lausanne et prend part, avec Farel et Calvin, à la fameuse dispute qui dura sept jours et d'où la foi nouvelle sortit victorieuse, avec l'appui décisif de Berne. Pendant les vingt-deux années qu'il demeura à Lausanne, la tâche de Viret fut immense ; il exerçait à la fois les fonctions de pasteur et celles de professeur de théologie, s'occupait avec sollicitude des réfugiés qui traversaient le pays ou s'y établissaient; l'organisation de l'Académie, la création du collège de Lausanne et d'écoles dans le reste du pays, furent en bonne partie son œuvre. Il portait, suivant l'énergique expression de Farel, « tout le poids de Lausanne. ^ »

Viret y rencontra les mêmes difficultés que Calvin à Ge-

1) Expression de Théodore de Bèze.

2) Lettre du 27 décembre 1538.

nève, que Farel à Neuchâtel ; il partageait leurs vues sur la discipline ecclésiastique, que le peuple supportait impatiemment, et il réclamait en outre pour l'Eglise plus d'autonomie que Leurs Excellences de Berne ne lui en voulaient accorder. Patriote autant que chrétien, il rêvait de régénérer sa patrie par une réforme véritable des cœurs et des mœurs, en même temps que par l'indépendance des consciences. Le conflit éclata entre Viret et le gouvernement bernois ; mais le réformateur ne fut pas soutenu par ses concitoyens. Théodore de Bèze, son collègue à l'Académie, las de cette lutte inégale dont il prévoyait l'issue, partit pour Genève. Viret fut déposé avec un autre pasteur, en 1559. La Classe de Lausanne, s'étant refusée à le remplacer, fut jetée en prison. Huit pasteurs seulement, presque tous vaudois, se soumirent, tandis qu'une quarantaine de ministres et professeurs, français pour la plupart, rentraient dans leur patrie ou allaient se grouper autour de Calvin. Viret lui-même, exilé du pays, se rendit à Genève. L'Académie de Lausanne reçut ainsi, peu après sa naissance, un coup dont elle ne s'est jamais bien relevée. Celle de Genève, fondée à ce moment critique, s'enrichit de tout ce que perdait son aînée :

« Si Berne eût eu- la main moins dure et qu'elle eût accordé une honnête liberté à l'Académie et au clergé vaudois, il est à croire que les lettres auraient fleuri de bonne heure sur les rives du Léman, l^a commotion imprimée aux esprits par la Réforme, l'arrivée des religionnaires français, étaient des stimulants ; mais Berne voulait des sujets dociles, non des émules ou des supérieurs. Un peuple plus énergiquement trempé aurait résisté ; le peuple vaudois s'accommoda aux circonstances, se fit petit, se retrancha dans l'insouciance, relevée par une pointe de malice. Une longue dépendance affaiblit les caractères, donna des habitudes de cachotterie, de timidité ; on s'accoutuma à réserver son opinion, à user de réticences, à finasser, et aujourd'hui la liberté n'a pas entièrement dissipé ces vieilles habitudes ^. »

1) Rodolphe Rey, Genève et les rives du Léman.

Redevenu le collaborateur de Calvin à Genève^ Viret y exerça pendant deux ans une action profonde par sa prédication. Théodore de Bèze, dans des vers latins souvent cités, a vanté la science de Calvin, les tonnerres de Farel et le miel de Viret :

fundentem mella Viretum

Quo nemo fatur dulcius

Farel terrassait ; Viret captivait. Dans l'Eglise de Lyon, où il exerça à deux reprises son ministère, son influence fut si considérable, qu'au dire d' Agrippa d'Aubigné, Lyon « avait été pris plus par la langue de Viret que par les épées de ses citoyens. » Ce qui dominait dans son éloquence, c'était la douceur persuasive ; mais à l'onction il joignait une vivacité incisive, et ce sourire de l'esprit qui est une grâce vaudoise. Une pointe de bonhomie narquoise assaisonnait les qualités les plus solides. Sa phrase lente et sinueuse n'a jamais rien d'agressif; il y a un fond d'habileté campagnarde inconsciente chez l'honnête fils du retondeur de drap, et sa parole insinuante, volontiers égayée de riantes images, rappelle un peu la pénétrante éloquence de François de Sales. Le contraste de sa manière avec la parole grave et plutôt impérieuse de Calvin dut être pour une grande part dans le succès de Viret à Genève.

L'état précaire de sa santé l'obligea bientôt à aller chercher un climat moins rude. Il séjourna à Nîmes, où il prêcha avec un succès extraordinaire, puis à Montpellier, où il opéra des conversions nombreuses. Revenu à Genève en 1563, il obtint des Bernois la permission de se rendre dans sa ville natale, qu'il revit alors pour la dernière fois. Nous le retrouvons en 1567 à Orthez, où Jeanne d'Albret l'avait appelé à enseigner la théologie. C'est là qu'il mourut en

1) Près de vinfçt ans auparavant, en 1540, Viret avait été prêté par les Bernois •à TEglise de Genève, au moment où Calvin et Farel étaient bannis de la petite République. Lorsque en 15'il, Calvin, rappelé, s'était résigné à revenir à Genève, il avait insisté pour qu'on lui laissât Viret quelque temps encore, ce à quoi les Bernois avaient consenti. Son concours fut du plus grand prix pour Calvin.

1571, sept ans après Calvin, près de six ans après Farel.

Viret n'est pas le plus grand, le plus puissant des réformateurs ; il en est le plus aimable et le plus séduisant. Il représente l'élément indigène, bourgeois et populaire de notre Réformation. Ses ouvrages, devenus fort rares aujourd'hui, parce qu'ils ont été beaucoup lus, sont peu connus même des lettrés. Ils eurent jadis une vogue considérable et fort méritée. Car Viret fut un des plus habiles polémistes de la Réforme. Sa science est solide, ses lectures vastes; il a le don naturel du style, l'imagination qui colore les démonstrations les plus ardues. Son esprit est à la fois enjoué et pénétrant. Il reflète le caractère vaudois, avec sa fine bonhomie, sa facile tolérance. Ses dons le prédestinaient à l'instruction populaire, et c'est à cette tâche qu'il a appliqué son savoir, sa verve parfois un peu triviale. M. Lenient a vu en lui le « commis-voyageur » de la religion nouvelle. C'est rabaisser sa valeur : les plus sérieuses qualités apparaissent sous la négligence et la prolixité d'une œuvre hâtivement improvisée.

C'est pour le peuple qu'il écrivait, c'est ce aux pauvres simples gens et aux ignorants qu'il regardait principalement. » Cette préoccupation exphque pourquoi il affectionnait la forme du dialogue : il lui importait de donner à ses enseignements et à sa controverse un tour famiher, qui les rendît accessibles à tous. Les personnages qu'il met en scène représentent chacun une opinion. Ils se rencontrent soit à table, soit dans quelque jardin où paraissent les merveilles de Dieu. La conversation s'engage sur les questions du jour ; l'auteur ne craint pas de prêter à ces bons bourgeois ou cultivateurs d'Orbe quelque bonne plaisanterie, quelque joyeuse anecdote, quelque locution du cru. Cette forme du dialogue a de la souplesse et de la variété ; elle offre un cadre amusant, dramatique, et se prête bien à l'enseignement populaire. Il est vrai que si elle est plus « délectable, » elle entraine aussi plus de longueurs ; mais

«quand il est question d'enseigner les plus simples, il vaut mieux, dit Viret, être un peu plus long et un peu plus clair que trop bref et obscur. »

Oui, osons le dire, Viret est long ; il est d'un pays où l'on parle en appuyant. L'insistance un peu traînante est un défaut national dont les siècles ne nous ont pas guéris. Mais cette abondance de Viret, qui s'épanche doucement et sans effort, n'était pas pour déplaire aux esprits incultes qu'il voulait persuader.

Ce caractère essentiellement populaire de ses écrits est vivement mis en relief dans la préface des Bisputations chrétiennes^ qu'il commença à publier en 1544. Il les composa pour le « pauvre peuple, » pour « les pauvres consciences troublées et douteuses. » Aussi écrit-il en langue vulgaire, et non en langue latine, « laquelle n'est pas entendue des pauvres ignorants, qui ont plus besoin de doctrine et de consolation. » A l'exemple de son Maître, le fils du tailleur d'Orbe a «pitié de cette multitude.» Il e^i peuple lui-même, il écrit pour ses pareils. Il ne fait pas œuvre d'artiste, mais œuvre d'apôtre. « La langue, dit-il , doit servir à la matière, et non la matière au langage. » Son ambition se borne à rendre la vérité accessible à la masse ; il préfère, comme il dit, «un pauvre laboureur qui connaît son Dieu et Jésus-Christ son Sauveur et les confesse en son rude langage, à tous ces grands poètes, orateurs et philosophes qui en sont du tout ignorants... » A ses yeux, la science doit être « chambrière et servante » de la foi. Le savant doit « enfantiller avec les enfants, user de rusticité avec les rustiques, édifier les pauvres ignorants, ainsi qu'ils édifient les savants. » Cette préoccupation de Viret était si apparente que Pierrefleur d'Orbe lui fait un grief de séduire de préférence « les pauvres et simples gens. »

Son français est celui qu'on parle au pied du Jura, aux rives du Léman. Mais, si parfaitement compréhensible qu'il soit pour le commun des lecteurs, il est cependant bien su-

périeiir en netteté et en correction au français qu'on écrivait à Orbe en ce temps-là. Viret n'avait pas perdu son temps « aux écoles de Paris, » Rentré dans son pays, il sut se faire à lui-même la langue dont il avait besoin, comme un ouvrier habile façonne l'instrument de son travail. Ce fin lettré accommoda son style aux nécessités locales, ainsi qu'il le dit avec une gracieuse modestie :

« J'ai voulu écrire au langage avec lequel j'ai plus de convenance et de familiarité selon ma naissance et nativité,.. Je ne parle pas le langage attique, ni fort orné et rhétorique, mais m'advient souvent que je retombe en mon patois; ou si je me fourvoie en France et que je revienne au pays, je pense que le lecteur favorable supportera bien de telles fautes . . , Connaissant la portée du pays auquel je suis, j'ai quelquefois usé d'aucuns mots qui ne seraient pas reçus de ceux qui s'étudient à la pureté de la langue française ; mais je fais cela pour condescendre à la rudesse et capacité des plus ignorants, qui entendent mieux ces mots pris de leur langage, que d'autres plus exquis. »

Littérairement, ce passage fait date pour la Suisse française : Viret est notre premier écrivain franchement du cru, vraiment national.

Les Disputatîons sont une série de dialogues entre quatre interlocuteurs qui viennent d'entendre un moine prêcher sur l'enfer et qui se réunissent pour échanger leurs impressions. Eusèhe est un catholique pieux; Théophile, un théologien réformé, « savant aux lettres divines et humaines ; » Hilaire est attaché aussi k la Réforme, mais — son nom l'annonce — il a le mot pour rire; plus « éventé» que Théophile, il jette dans le débat une note joviale, parfois une tirade véhémente; Thomas, enfin, « chancelle d'une part et d'autre », c'est-càdire hésite entre les opinions contraires. Ce type, très vaudois, sera repris et dessiné avec plus de soin, dans d'autres dialogues, sous le nom de Tobie.

Viret s'applique à réfuter par la bouche de ses personnages la doctrine catholique sur le purgatoire et la condi-

tion des trépassés. Il donne à ses dialogues des titres propres à piquer la curiosité des simples : l' Alchimie de purgatoire^ f Adolescence de la messe, la Cosmographie infernale.

Le sujet du purgatoire n'avait pas seulement une importance théologique, mais il touchait de très près le peuple, car les messes des morts passaient pour fort lucratives, et l'on accusait le clergé romain d'avoir fait du rachat des âmes une véritable spéculation. Viret dénonce ces moyens de « dévorer le pauvre monde. » Son ironie ne perd aucune occasion de toucher cette corde sensible. La page suivante donnera au lecteur une idée de l'éloquence populaire et mordante, parfois amère, de notre polémiste :

« Hilaire. Ils ne se contentent point des dîmes, prébendes, bénéfices, censés et revenus qu'ils ont, mais faut que toujours nous leur comptions argent frais, depuis que sommes conçus au ventre de notre mère, jusqu'à cinq cents ans après notre mort, et encore davantage. Si la mère qui nous porte prend quelque petit mal à cause de son enfant, elle fera incontinent un vœu à quelque saint, et fera chanter quelque messe, et portera argent au prêtre, et obligera son enfant à rendre le vœu et faire le semblable quand il aura l'âge. Ne sommes-nous donc pas déjà arrançonnés au ventre de notre mère ? Ne commençons-nous pas à payer tribut avant que soyons nés ? — En après, l'enfant est-il né, il n'aura pas baptême et ne pourra être chrétien si tu ne débourses. Voilà le bonheur que nous avons tantôt à l'entrée de l'Eglise ! — Faut-il enchrêmer et confirmer l'enfant ? Il faut compter ; car on ne lui impose pas seulement les mains et n'aurait pas le saint chrême qu'il n'y ait argent comptant. — Se veut^il confesser ? Il faut compter. Veut-il faire chanter des messes et dire des oraisons ? Il faut compter. Veut-il recevoir la cène .' Il lui faut acheter Jésus-Christ à beaux deniers comptants.

Théophile. Encore serait-ce peu de cas de l'argent, si ce qu'ils font était selon Dieu; mais c'est tout le contraire...

Hilaire. Se veut-il marier ? Il ne se pourra épouser qu'il ne faille compter. Se veut-il faire prêtre ? Dieu sait combien de fois il faut mettre la main à la bourse avant qu'il ait passé par tous leurs ordres. Mais aussi se les fera-t-il bien rembourser aux pauvres gens par après ! — Tombe-t-il malade, le faut-il enhuiler et

lui bailler son dernier sacrement ? Il faut compter ! Je ne sais comment nous ne sommes tous bons arithméticiens, quand (même) nous n'aurions jamais vu arithmétique ni jetons ! Car nous ne pratiquons toute notre vie autre science avec eux. »

Ce 11 faut compter ! qui revient avec la régularité d'un refrain et qui rappelle le Ca, de V argent ! de la vieille ballade d'Eustache Deschamps, devait produire un effet décisif sur l'esprit des simples lecteurs de Viret. Il en est de même du passage suivant, oîi il stigmatise la scandaleuse inégahté devant la mort, qui fleurissait en terre catholique :

« Les païens avaient pour le moins des cimetières et sépulcres communs pour le pauvre menu peuple, qui ne leur coûtaient rien. Mais entre les chrétiens, il n'est pas seulement loisible qu'un pauvre mort soit couvert de terre, si premièrement tu n'as acheté la place et l'espace de terre en laquelle tu voudras être enseveli. Et selon le prix que tu bailleras, le lieu sera étroit ou large, et plus ample et magnifique. Si tu débourses beaucoup, il te sera loisible de pourrir auprès du grand autel ; si tu débourses peu, tu seras en la pluie avec le populaire. »

Pour donner plus d'à-propos à cette âpre tirade, Hilaire cite un exemple récent, connu de tous, qui a fait bruit dans la contrée : (f II y avait en la ville d'Orbe un pauvre couturier nommé Gaspard. Je pense que tu l'as bien connu. Tu sais qu'à grand'peine pouvait-il vivre... » Et le récit va son train sur ce ton familier : le pauvre Gaspard ne peut, faute d'argent, obtenir un tombeau pour son petit enfant mort... Les interlocuteurs se récrient, s'indignent : «Je pense, dit Hilaire avec une ironie qai me paraît saisissante, surtout par l'admirable mot final, je pense que si ce temps eût duré, nous eussions été contraints de ne point mourir, par faute de sépulture. C'est grand cas que ce pauvre petit enfant eût tant de peine de trouver un petit anglet (coin) et un petit coin en la terre pour sa sépulture, et que la terre ne fût pas assez large pour lui! »

Or voyez comme jusqu'au bout cet entretien conserve son accent de réalité locale : le dialogue se termine à peu près par le mot consacré ; Allons boire un verre ! — cet éternel refrain du Vaudois, à en croire Juste Olivier. Hilaire fait observer que tout le jour s'est passé « autour du feu de purgatoire, » qui a mis «l'altération en sa gorge. » « Je ne sais, dit-il, comment les âmes du purgatoire se trouvent de l'eau bénite, mais je me trouve mieux du vin... Puisque vous êtes tous de cet avis, allons donc dîner ! »

La conversation reprend un peu plus tard : elle roule sur l'analogie des cérémonies funèbres de l'Eglise romaine avec les coutumes païennes. « Car qu'est-ce autre chose la religion papale que la continuation et maintenance de la romaine ancienne ? » Viret trace et poursuit avec une précision implacable son parallèle entre les traditions païetmes et les usages de l'Eglise catholique, et soutient sa thèse à grand renfort de textes profanes ou sacrés. Le pauvre Eusèbe, fidèle à la foi traditionnelle, demeure accablé sous tant d'érudition, et Viret place dans sa bouche, au début du troisième dialogue, un curieux éloge de la science des réformateurs : « Je fus hier surpris et assailli au dépourvu... Je connais maintenant par expérience que ce qu'on dit de vous autres est tout vrai : car il semble que vous ayez toute la sainte Ecriture sur le doigt, que j'en suis émerveillé. » — N'y a-t-il pas dans ce passage un souvenir personnel? Dans la fameuse dispute de Lausanne, Jacques Drogy, vicaire de Morges, poussé à bout par la grêle de traits et la pluie de citations de Viret et de ses amis, finit par éclater naïvement : « Eh ! bien, oui, les prêtres sont ignorants ! Mais que ne leur donnez-vous le temp.^ d'étudier, au lieu de les entraîner à la dépourvue dans une dispute où vous les écrasez sous de longs discours ! »

Si telle était leur érudition, les réformateurs ne dédaignaient pas de l'assaisonner de joyeusetés qui aujourd'hui paraissent un peu déplacées en si haute matière. Je n'ai

point insisté encore sur les fortes épices qui rehaussent la saveur du langage de Viret ; il est en cela pareil à tous ses contemporains. Sa plaisanterie n'est pas toujours fine, tant s'en faut, mais elle est gaie et frappe juste. On peut se figurer les rires d'un auditoire peu raffiné, lorsque le petit prédicant d'Orbe racontait l'histoire d'un curé du voisinage : « Il exhortait ses paroissiens à bien payer les dîmes. Et pour les y mieux inciter, il leur proposait l'exemple d'Abel et de Caïn, disant : Gardez-vous bien de faire comme ce maudit Gain, qui ne voulait point payer les dîmes ni aller à la messe. Mais suivez l'exemple du bon Abel, qui les payait très volontiers et ne faill ait jamais d'ouïr messe tous les jours... » Quelqu'un dans l'auditoire souleva une objection décisive : « Je ne puis entendre cet exemple : car en ce temps ils n'étaient que quatre personnes au monde. Gain ne chantait et n'oyait point la messe. Puis donc op'Abel l'oyait, il ne la pouvait chanter et répondre... Il fallait donc qu'Adam la chantât et qu'Eve tînt la torche. De quoi il s'ensuivrait aussi que les prêtres, pour lors, étaient mariés. y>

Cette anecdote eut tant de succès qu'on la retrouve dans V Apologie pour Hérodote et dans dix autres pamphlets huguenots. Polémique facile, convenons-en, et à laquelle Viret et ses amis se sont adonnés trop volontiers pour la gloire de leur cause. Notre écrivain s'est d'ailleurs demandé si de pareils procédés étaient légitimes, et il a jugé prudent de se faire amnistier par Calvin : celui-ci, dans une EpUre au lecteur insérée en tête des Disputations, explique qu'il y a des gens qui veulent être enseignés « d'une façon joyeuse et plaisante. » Il estime qu'il faut « vitupérer » ceux qui composent « des livres de passe-temps vain et frivole, » mais que ceux qui « induisent les lecteurs à profiter par le plaisir qu'ils leur donnent sont doublement à louer. j> Calvin invoque enfin l'exemple des prophètes, qui « ne font nulle difficulté d'user de risées. »

Nous ne saurions nous arrêter à tous les dialogues satiriques de Viret. Ces libelles, que la balle du colporteur promenait de village en village, avaient alors un succès populaire qu'il est difficile de se représenter aujourd'hui. Un des plus importants est intitulé le Monde à T empire. Ce titre est un calembour qui fit fortune \ et l'on dévorait ce dialogue où l'on trouvait de tout, car il touche à tout, histoire, morale, politique. Il parut en 1545; lorsqu'il fut réimprimé à Genève en 1561, l'auteur exilé ne se fit pas faute de l'enrichir de traits piquants et hardis contre les Bernois.

Viret passe en revue les quatre empires en qui se résume l'histoire du monde : l'empire des monarchies orientales, l'empire romain, celui des chrétiens et les Etats modernes, et il montre que le monde va toujours en empirant. Ici encore les interlocuteurs sont au nombre de quatre : le théologien Théophraste, qui ne reconnaît d'autre autorité que la Bible; Jérôme, un humaniste, très attaché à la Réforme ; Eusfache, resté fidèle à l'ancienne rehgion, mais pieux et sincère : il est de ceux « qui faillent plus par ignorance que par malice ». Le quatrième personnage, Tobie, est une des créations les plus originales de notre littérature romande, un vrai type observé sur nature et dessiné avec une complaisance évidente : « Tobie, a dit M. Lenient, est un de ces types qui, aux mains d'un homme de génie, deviennent immortels comme Panurge et Sancho Pança. Tel que Viret nous l'a donné, même faiblement esquissé, avec son court bon sens, son langage pittoresque et familier, son air guilleret et narquois, il a sa date et sa place parmi les portraits du siècle. »

Tobie est un peu le Panurge ou le Sancho Pança vaudois, une sorte de personnification du génie national, fait de beaucoup de bon sens, de passablement d'indéci-

1) En général, on a traduit le jeu de mots par le monde allant pire. Ne faut-il pas plutôt s'en tenir au double sens du mot empire, qui peut être pris comme substantif verbal de empirer ? Aller à l'empire, c'est aller au plus mal ; le monde à l'empire signifie le monde au plus mal.

sion, de malice sans fiel, mais non sans finesse. Philosophe rustique, il assiste à d'interminables controverses, écoute, observe, sourit, hoche la tête et ne se prononce pas. Inutile de se presser : on a le temps. Il estime, sans doute, qu'une réforme est nécessaire, mais il ne faut pas s'y jeter étourdiment. Il ne répugne pas au provisoire, et, provisoirement, il reste catholique, cherchant d'ailleurs avec sincérité le chemin de la sagesse :

« Mon père, en son vivant, m'a enchargé sur toutes choses d'apprendre l'art et la science la plus utile, la plus profitable et la plus honnête et nécessaire qui pourrait être au inonde. Il m'a dit que c'était l'art de bien vivre et de bien mourir, qui sont choses tellement conjointes ensemble qu'à peine va l'une sans l'autre. Mais la confusion est telle maintenant au monde que je n'ai su encore trouver maître qui m'ait pu apprendre cette science. »

Il a cependant une opinion fort nette sur le train du monde; le genre humain lui fait l'effet d'un «vieux rêveur qui rassotte ; » la vie est une bataille où les forts écrasent les faibles, une « forêt et une briganderie, » où l'on « coupe la gorge aux pauvres gens, » qui « n'auront bientôt plus d'eau en la tête pour pleurer. » Notre philosophe ne se borne pas à ces considérations générales; certaines remarques portent plus spécialement sur le peuple qui l'entoure; il dénonce cette plaie nationale, le cabaret (« On ne peut faire marché ni contrat si on ne boit »), il s'alarme des progrès du luxe, il regrette le bon vieux temps (déjà !). Ses idées en matière rehgieuse et ecclésiastique sont d'un intérêt particulier. Il est catholique, mais tolérant ; on ne doit brûler personne, car est-on jamais sûr de ne pas « condamner la cause de Dieu sous le titre d'hérésie ? » Ses sarcasmes n'épargnent d'ailleurs point l'Eglise de ses pères, et il appelle de ses vœux « une bonne réformation. » Celle dont il a été témoin, qu'il qusdiûe de difformation, lui paraît

trop radicale. Et qu'est-ce que l'Eglise dite réformée? On a secoué le joug de Rome, mais sans accepter celui de l'Evangile :

«Ils ont volontiers écouté les prêcheurs quand ils ont crié contre les vices des prêtres et des moines ; mais ils ne veulent point ouïr crier contre les leurs. Ils veulent qu'on leur prêche un Evangile sans repentance et sans amendement de vie. Ils veulent, sous le titre d'Evangile, une liberté qui leur soit licence débordée à tout ce qu'il leur plaira. Ils veulent bien être déchargés du joug de l'Antéchrist mais ils ne veulent rien porter de celui de Jésus- Christ. »

Tobie n'épargne pas les pasteurs eux-mêmes, qu'il appelle énergiquement des « mercenaires » et des « ventres, » et signale les dangers de la protection de l'Eglise par l'Etat en termes qui pourraient être de Vinet aussi bien que de Viret.

Quand on a lu les dialogues satiriques du réformateur, la figure de Tobie demeure dans le souvenir comme l'incarnation de l'honnête Vaudois du XYIi^^ siècle, opposant aux excès des deux partis le bon sens circonspect de l'homme du peuple. Viret a réussi — qu'on nous pardonne un mot lourd — à s'objectiver pour peindre en ce personnage l'état d'âme et les perplexités de la partie saine de son peuple. Tobie, c'est le pays de Vaud dans ce qu'il a de plus loyal et de meilleur , tiraillé entre une réformation qu'il juge imparfaite et une tradition dégénérée qui ne satisfait plus sa conscience.

La Métamorphose chrétienne n'est pas moins curieuse que le Monde à Vempire. L'auteur nous montre que l'homme sans Dieu n'est pas supérieur à la brute. Ce dialogue est une amusante promenade à travers le règne animal ; Viret y étale une érudition remarquable pour l'époque, et mêle aux riantes descriptions des mœurs des fourmis, des araignées ou des abeilles, des traits de satire fort piquante contre les moines mendiants :

« Tu vois journellement comment ils sortent de leurs monastères, comme fourmis de leurs fourmilières. Quand l'un va, l'autre vient. L'un court de çà, l'autre de là, et eu toute saison, chacun avec sa besace. Ils sont encore meilleurs ménagers que les fourmis , car les fourmis ne travaillent que l'été pour avoir à manger en hiver. Mais ces fourmis de moinerie besognent et font provision en tout temps . . , On n'a garde de les voir ni aux champs, ni aux vignes, quand il est saison d'y travailler. Ils aiment bien œuvre faite. Mais quand les blés sont recueillis au grenier, arrivent ces besaciers. Quand les vendanges sont venues, il y a assez de ces ouvriers parmi les vignes, avec les vendangeurs, non pas pour leur aider à vendanger, sinon en emportant en leurs cavernes ce qu'ils en peuvent arracher. Et quand les vins sont au pressoir ou en cave, les maisons sont toutes pleines de tels aventuriers, desquels on ne peut se défaire que frère mulet n'ait le dos chargé. »

Voilà assurément une des plus vives peintures des mœurs de nos contrées au commencement du XVIi°« siècle. Viret n'attaque pas moins vivement les épicuriens et les athées; et nous observerons à ce propos que l'irréligion préoccupa nos réformateurs presque autant que la superstition romaine. Beaucoup d'esprits, affranchis par la double émancipation de la Réforme et de la Renaissance, glissaient dans un scepticisme railleur, hostile à toute foi positive. Tel était Bonaventure des Périers, tel Rabelais, le plus illustre de ces hommes qui ne voulaient, comme il le dit lui-même, ni de « l'idolâtrie romaine, » ni de « l'imposture genevoise ; » quelque chose de cette disposition perce même chez Bonivard lorscjuil raille les « difformes réformateurs. » Tout était remis en question, et beaucoup d'hommes qui avaient donné à la Réforme des espérances, les trompaient en s'émancipant au-delà des vœux des réformateurs. Viret sentait le danger : ce Nous aurons, disait-il, plus de peine à combattre avec tels monstres qu'avec les superstitieux et idolâtres. » Ces « monstres, » il les vise particulièrement dans sa grande Instruction chrétienne, qui est son ouvrage le plus considérable.

C'est un écrit didactique, où il veut montrer « aux plus simples gens » que, quand ils n'auraient que le Décalogue, le Symbole des Apôtres et l'Oraison dominicale, ils en auraient assez pour arriver à la pure et vraie religion. Il expose familièrement les principaux points de la religion chrétienne, dans une série de dialogues, dont un est dédié par l'auteur à ses « chers frères et bons amis de la ville d'Orbe.» «Je ne puis vous oublier sans m' oublier moi-même, » leur dit le réformateur exilé. Un autre dialogue est fort curieux, c'est celui qui a pour sujet le jour du repos : l'auteur censure vivement « ceux qui trouvent les sermons trop longs, » et « ceux qui vont au sermon pour y dormir. » Il réprouve les divertissements bruyants du dimanche, les représentations de farces et moralités, les tirs à l'arc et à l'arbalète, « singulièrement pour tirer le papegai. »

Après avoir expliqué les Dix commandements, il aborde le Symbole des Apôtres, et c'est ici surtout qu'il prend à partie ceux « qui s'appellent déistes, d'un nom tout nouveau, » puis les épicuriens et les athées, librement qualifiés de (( chiens mâtins et pourceaux. »

L'auteur n'a pas achevé ce vaste exposé du Symbole des Apôtres ; il s'est arrêté au seuil du mystère de la rédemption.

Viret fut, en résumé, un des écrivains les plus féconds, im des polémistes les plus goûtés de notre Réformation. Il écrit pour le peuple, qu'il veut instruire en l'amusant. Son langage s'adapte aux goûts, aux habitudes de ses simples lecteurs; il est sans apprêt, d'une familiarité un peu traînante. Ses phrases, chargées d'incidentes, se perdent en lents détours, que Juste Olivier, très indulgent, appelle « leur grâce errante et leur aimable abandon, » et que M. Lenient, trop sévère, qualifie de «pesanteur helvétique !> (c'est savoyarde qu'il fallait dire.) Viret lui-même s'accusait humblement de prolixité; mais du moins la pensée est

toujours claire, les idées s'enchaînent logiquement ; il va à son but sans se presser, mais il y marche, et il y arrive. Il n'a ni la grâce exquise d'un Amyot, ni la pittoresque imagination d'un Montaigne, ni la sobre vigueur d'un Calvin, ni la vivacité piquante d'un Bèze; mais son charme naïf est bien à lui, et surtout il offre à nos yeux un mérite spécial, celui de nous appartenir. Par ses qualités, et plus encore par ses défauts, il est vaudois et romand, à une époque où la plupart de nos écrivains n'étaient nôtres que par adoption. Esprit aimable, enjoué, imagination gracieuse et riante, ce théologien fut, en Suisse française, au milieu d'un temps de luttes et de déchirements, le sourire de la Réforme *.

Parmi les écrivains venus du dehors et qui ne sont à nous, comme nous venons de dire, que par adoption, il faut faire nne place à Antoine Froment, compatriote et collaborateur de Farel. H a écrit, vers 1548, les Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, complément très instructif des chroniques de Bonivard et de Jeanne de Jussie, puisqu'il retrace les faits qui se sont passés à Genève pendant la captivité du prieur de Saint- Victor à Ghillon. C'est la déposition d'un témoin oculaire, qui fut plusieurs fois le principal acteur du drame. On ne peut attendre de lui un récit impartial; mais la passion même qui l'anime est un avantage littéraire que nous avons déjà reconnu dans le livre de Jeanne de Jussie.

Les débuts de Farel et de Froment à Genève, la fameuse prédication du Molard, les dangers courus par les intrépides novateurs, la mort tragique du chanoine Verly, les

1) Nous nous sommes attardé à parler de Viret, précisément parce qu'il est un de nos premiers prosateurs indigènes. Nous renvoyons ceux qui voudraient en savoir davantage à l'excellente étude de M. Sayous dans ses Réformateurs de langue française, au brillant ouvrage de M. Lenient, La Satire en France au ^Yy/mc siècle, à la Correspondance des réformateurs, publiée par M. Herminjard, enfin à notre petit volume, Pierre Viret, édité chez Payot, à Lausanne, en 1892.

prédications de Fiirbity, docteur de Sorbonne, l'arrivée des ambassadeurs de Berne, le séjour des trois prédicants, Farel, Froment, Viret, à l'auberge de la Tête-Noire et la tentative d'empoisonnement à laquelle le dernier faillit succomber, la dispute de Rive en 1535, tels sont, sans en énumérer davantage, quelques-uns des épisodes racontés par l'auteur. Je ne saurais trouver son style si prolixe et monotone que le dit M. A. Rilliet : j'y rencontre plutôt ces qualités de vie, de chaleur, de relief, qui sont particulières au récit de choses vues et vécues. Lisez la scène de l'empoisonnement de Viret, qui arrache à Froment cette exclamation : « C'étaient là les salaires, prébendes et bénéfices du commencement de l'Evangile, à ceux qui prêchaient ! » — Lisez l'épisode comique des gamins de Genève, détruisant les images à Saint-Pierre, (( se jouant des marmousets » et donnant ainsi à leurs aînés un exemple promptement suivi : « Et mes petits enfants de courir et sauter après ces petits dieux, et criaient à haute voix au peuple arrêté dehors l'église : Nous avons les dieux des prêtres ; en voulez-vous? Et les jetaient après eux... » Lisez encore la sortie des Clarisses et comparez l'humoristique récit de Froment avec la relation éplorée de Jeanne ; les deux versions s'éclairent et se complètent. 11 faut bien croire avec Froment que les sœurs servaient ardemment les intérêts du duc et qu'elles étaient « les meilleurs et les plus subtils espions que les ennemis eussent dans Genève. » Là est la raison de leur « départie, » qui fut entourée des égards que l'on sait : « Furent accompagnées et menées fort honnêtement, dessoîis les bras, comme épousées, par MM. les syndics et conseillers, jusqu'au pont d'Arve. » Lisez enfin le récit du combat de Gologny ; voyez-en revenir ces jeunes Genevois de quatorze à quinze ans, « tout pleins de sang comme des petits bouchers, et tout chargés de dépouilles... » Ces scènes et vingt autres sont évoquées dans leur réalité; le témoin qui les rapporte s'exprime dans un

langage un peu gauche, mais expressif, animé, vivant.

Devons-nous attribuer au même auteur l'écrit historique et polémique intitulé La guerre et délivrance de Genève ? M. A. Rilliet en fait honneur à la femme de Froment, Marie Dentière, ancienne abbesse d'un couvent de Tournay, qui essaya de jouer un rôle dans la Réforme genevoise et qui, avec sa « langue envenimée, » cherchait, suivant Jeanne de Jussie, à convertir les Clarisses au mariage par des arguments assez peu mystiques. M. Jules Vuy, au contraire, restitue obstinément au mari le libelle Guerre et délivrance. "Nous inclinerions, par des raisons purement littéraires, à nous ranger à la première opinion. Mais ce qui est sûr, c'est que ce petit ouvrage, composé en 1536, est la plus ancienne production littéraire sortie à Genève d'une plume protestante. Il raconte avec vivacité l'émancipation politique et religieuse du peuple ; écho des passions contemporaines, il reflète les sentiments du parti vainqueur, comme la chronique de sœur Jeanne ceux du parti vaincu. Il a l'accent du triomphe et respire la conviction joyeuse que la partie est gagnée. Le style est alerte, dégagé, nerveux : « Que ferez-vous maintenant, pauvres prêtres ? J'ai pitié de vous. Vous étiez ici si gros et gras, si riches et puissants, si bien à votre aise par vos faux miracles ! ... »

Froment est demeuré à Genève, grâce au sermon du Molard et aussi grâce à sa chronique, l'une des figures les plus populaires de la Réforme. Il était éloquent et courageux. Farel lui avait communiqué sa flamme, et il était sans contredit plus habile, plus avisé que son maître. Il avait imaginé d'ouvrir à Genève une école où il promettait d'apprendre aux gens à lire et à écrire en un mois. «. Ici, ajoutait l'affiche, on guérit aussi gratis plusieurs maladies. » La foule accourut, et, sous couleur d'enseigner l'a, b, c. Froment amorçait les bonnes gens. Le charlatan montre bien un peu le bout de l'oreille ; mais nous sommes au XVInie siècle, le siècle des libres allures et des excentricités

audacieuses : l'originalité n'était pas encore tenue pour une offense à la platitude générale . . .

La fin du prédicant fut moins brillante que ses débuts : à l'âge des élans généreux, il avait été comme soulevé au-dessus de lui-même par les circonstances ; passé ce moment de sincère et juvénile ferveur, il devait retomber au-dessous de son propre niveau : « Froment, dit Farel en jouant mélancoliquement sur les mots, a dégénéré en ivraie. » Cet aveu même honore Farel; Viret dénonçait pareillement, et avec une énergie singulière, les ministres indignes; car il y en eut plus d'un. Une commotion telle que la Réforme ne pouvait se produire sans faire surgir des individualités de toute sorte et de valeur très diverse; à côté des convictions graves et sincères, il y avait place pour les enthousiasmes passagers et les adhésions irréfléchies. Toute œuvre humaine, même saintement inspirée, est nécessairement complexe, et il oublierait sa psychologie celui qui demanderait à l'histoire un homme sans reproche et une révolution sans tache.

« Surpassant non point les autres seulement, mais soimême, » Telle est la belle expression par laquelle Farel rendait hommage à l'énergie extraordinaire de Calvin, au lendemain de la mort du grand réformateur. L'œuvre qu'il a accomplie semble, en effet, dépasser la puissance d'un seul homme. Mais ce qui est peut-être le plus remarquable dans cette carrière de labeur et de lutte, c'est que Calvin ait réussi à façonner, à transformer, à repétrir à son gré le caractère du peuple le plus jaloux de son indépendance, à en faire un peuple nouveau, marqué d'une ineffaçable empreinte. C'est à ce point de vue spécial que Calvin appartient à notre sujet. Mais il importe tout d'abord de dégager

sa vraie physionomie, souvent méconnue et travestie par l'ignorance ou le parti pris. On ne saurait trop insister sur ce point : Calvin est devenu malgré lia le Calvin qu'on lui reproche d'avoir été ; ni son instinct, ni son caractère ne le portaient à jouer le rôle qui s'est imposé à lui, et qu'il n'a accepté qu'après la plus vive résistance ^.

Nous avons à cet égard un témoignage qui ne saurait être suspect : le sien. Qu'on reproche à Calvin tout ce qu'on voudra ; personne ne s'avisera de mettre en doute la parfaite sincérité de sa parole. Or son ami et son successeur Théodore de Bèze nous a conservé les aveux et les renseignements recueillis de la bouche du maître.

Calvin était par goût un humaniste plutôt qu'un théologien ; le premier écrit qu'il publia est une œuvre d'érudition littéraire, le commentaire sur le traité de la Clémence, de Sénèque. Lorsqu'il quitta la France en 1534, il cherchait beaucoup moins la lutte religieuse qu'il ne tentait de s'y soustraire : a: Il délibéra de s'en absenter pour vivre plus paisiblement et selon sa conscience. » A Genève, Farel le retient comme on sait; il objecte ses chères études, ses projets de travaux : Farel doit recourir à des menaces « épouvantables » pour vaincre ses répugnances. Deux ans plus tard, ce fut avec une sorte d'empressement qu'il saisit l'occasion de rompre ses chaînes et de quitter la ville insoumise pour se retirer à Strasbourg. Il nous le dit expressément dans sa célèbre préface des Psaumes :

« Cependant survinrent en la ville séditions les unes sur les autres... Ainsi, combien que je me reconnais être timide, mol et pusillanime de ma nature, il falluc toutefois dès les premiers commenceraents soutenir ces flots tant impétueux... Si est-ce que je ne me trouvai point garni d'une telle magnanimité, que quand on me chassa, je ne m'' en réjouisse plus qu'il ne fallait. Lors, par ce moyen étant en liberté et quitte de ma vocation, j'avais délibéré de vivre en repos, sans prendre aucune charge publique. »

Ce n'est certes point là le langage d'un esprit tyrannique

1) € Le réformateur malgré lui, » l'appelle M. A. Rilliet.

et présomptueux, qui cherche à s'imposer aux consciences et qui s'obstine à la lutte. Sur la fin de sa vie, Calvin parlait avec quelque amertume de cette c( grandeur et puissance y> que lui reprochaient ses ennemis : « Je voudrais bien, dit-il, pouvoir m'en décharger sur eux. » Et le 20 avril 1564, lorsqu'il faisait ses adieux aux ministres de Genève assemblés autour de son lit de douleur, à cette heure suprême où l'homme n'essaie pas de déguiser la vérité, le réformateur disait à ses frères « que Dieu l'avait fortifié pour toujours tenir bon, combien que de sa nature il fût craintif. Et répéta par deux ou trois fois ces mots : Je vous assure que de ma nature je suis timide et craintif. »

Qu'est-ce à dire, sinon que Calvin, suivant la belle expression de Bèze, avait « un esprit vraiment héroïque, » de cet héroïsme qui consent à se renoncer soi-même pour se livrer corps et âme à un pouvoir supérieur et devenir, en dépit des révoltes de la chair, l'instrument docile d'une grande cause ! Moïse, au moment de sa vocation près du buisson de feu, disait à l'Eternel : « Qui suis-je, moi, que je retire les enfants d'Israël hors d'Egypte?... Ils ne me croiront point et ils n'obéiront point à ma parole... Envoie celui que tu dois envoyer. »

Et Moïse y alla, et tira ses frères du pays de servitude.

Que de luttes intérieures chez Calvin avant la soumission complète ! Ses lettres, lorsqu'en 1540 Genève le rappela, trahissent un indicible effroi : Cur non potius ad crucem ! s'écrie-t-il dans son latin énergique : « Pourquoi pas plutôt la mort ? Autant périr tout d'un coup, plutôt que d'être torturé de nouveau en ce lieu de supplice ? Si vous voulez que je vive, mon cher Viret, laissez de côté ce conseil. » Il dit encore : « Toutes les fois que je repasse dans ma mémoire les heures misérables que j'ai passées à Genève, je ne peux m' empêcher de frémir des pieds à la tête à l'idée d'y rentrer. Pourquoi me replongerais-je dans ce gouffre dévorant ? »

Comment, en présence de protestations aussi évidemment sincères, M. Faguet ^ peut-il dire que Calvin « hésita ou feignit d'hésiter ?» Il n'avait pas besoin de feindre des sentiments qui n'étaient que trop naturels.

Mais, une fois le sacrifice consommé sans retour, il fut rigide comme le fer, inébranlable comme le roc. Il ne s'appartenait plus : ce terrible dictateur n'était qu'un soldat qui obéit. Il faut lire dans les pages de Bèze le récit des « principaux combats cju'il a endurés » contre « cet amas de sangliers assemblés pour dégâter la vigne du Seigneur. » Il faut le voir, sentinelle vigilante, jour et nuit debout sur les remparts de la ville menacée, faisant tête à tous les ennemis du dehors, se retournant contre ceux du dedans qui ne lui laissent aucun repos. Comment ne pas s'incliner devant un si ferme vouloir au service d'une si grande foi !

« S'il est question de vigilance, jamais Satan et les siens ne le prirent au dépourvu... S'il faut parler d'intégrité, il est encore à naître qui lui a vu faire faute en son office... S'il faut mettre en avant le travail, je ne crois point qu'il se puisse trouver son pareil. Outre qu'il prêchait tous les jours de semaine en semaine, le plus souvent et tant qu'il a pu il a prêché deux fois tous les dimanches ; il lisait trois fois la semaine en théologie, il faisait les remontrances au Consistoire... Qui pourrait raconter ses autres travaux ordinaires et extraordinaires ? Je ne sais si homme de notre temps a eu plus à ouïr, à répondre et à écrire, ni de choses de plus grande importance ...»

La force surhumaine qui avait passé dans l'âme timide de Calvin s'était communiquée aussi à son corps chétif, car, ajoute Bèze, « il avait un corps si débile de nature, tant atténué de veilles et par sobriété trop grande, et, cjui plus est, sujet à tant de maladies, que tout homme qui le voyait n'eût pu penser qu'il eût pu vivre tant soit peu ; et toutefois n'a jamais cessé de travailler jour et nuit après l'œuvre du Seigneur. »

1) Seizième siècle, Etudes littéraires, Paris, Lecène et Oudin, 1894. Voir la remarquable étude sur Calvin.

On aura remarqué dans ces lignes le passage qui fait allusion au commerce épistolaire de Calvin : « Je ne sais si homme de notre temps a eu plus à répondre et à écrire.. . » Sa vaste correspondance et celle de ses collègues Farel et Viret, mériteraient à elles seules une étude approfondie : les éléments en sont réunis dans la Correspondance des réformateurs dans les pat/s de langue française, ce précieux monument de patience et d'érudition que l'on doit à M. A.-L. Herminjard et dont l'honneur rejaillit sur notre pays tout entier. Les lettres françaises échangées entre Calvin, Farel et Viret, intéressantes en elles-mêmes, sont en outre une source précieuse d'informations pour l'histoire de la langue. Elles ont à cet égard d'autant plus de prix qu'en notre pays il ne reste pas beaucoup de lettres familières de ce temps-là. Mais la plupart des lettres de nos trois réformateurs sont écrites en latin et n'appartiennent à notre histoire littéraire que comme une mine féconde de renseignements sur leur travail et la nature des relations qui existaient entre eux. Elles nous permettent de les surprendre dans l'intimité et dans l'activité de leur vie errante ; et certes aucune de ces grandes figures n'a rien à perdre à se montrer ainsi. Ce qui nous frappe en parcourant leurs lettres, ce n'est pas seulement la consécration absolue de ces hommes à l'œuvre qu'ils poursuivent d'un même cœur, mais encore l'accent d'expansion fraternelle qui marque leurs rapports, la virile franchise qui assaisonne leurs mutuelles confidences. Le ton de Calvin avec ses collègues est affectueux et presque tendre; mais lorsqu'il s'adresse à Farel, sa tendresse, mêlée de respect et de familiarité, a quelque chose de fiUal : Optime ac mihi dulcissinie f rater, .. . dit-il à cet aîné qu'il vénère autant qu'il l'aime et qu'il en est aimé.

C'est que la physionomie vraie de Calvin est bien différente de celle qu'on se représente d'ordinaire. Son plus récent biographe, M. Abel LeFranc ^ a pu dire, en s'ap-

1) La Jeunesse de Calvin (Paris, Fischbacher).

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puyant sur des preuves tirées de la correspondance de Calvin : « A aucune époque de son existence, malgré la tournure méditative de son esprit, malgré l'inflexibilité de son caractère entier, le réformateur n'a été dans sa vie privée le personnage sombre et concentré qu'on s'est plu à représenter. Sa correspondance le montre, durant ses années d'études, comme un jeune homme d'un commerce agréable, très répandu, aimé et recherché, séduisant tout son entourage. »

Ce que Calvin fut étudiant, il le demeura dans les luttes et les souffrances de l'âge mûr. Il suffit de lire attentivement sa vie, racontée par Théodore de Bèze, pour reconnaître en lui une nature puissamment attractive, qui a su inspirer à des hommes très divers, non point cette sorte de respect trop voisine de la crainte, mais des attachements presque passionnés. On n'a pas assez remarqué, je crois, ce trait caractéristique : il contribue pour sa part à expliquer l'immense ascendant de Calvin. Sous sa volonté, on sentait son cœur; et quand on ne le sentait pas, on savait, pour peu qu'on le connût, qu'il obéissait à une puissante conviction, au devoir tel qu'il s'imposait à lui. L'homme de devoir est souvent, pour ceux qui le jugent à distance, tout autre chose qu'un homme attrayant, mais il n'en reste pas moins, pour les familiers de son âme, un homme de cœur, vir cordatus. Ainsi fut Calvin pour ses nombreux amis.

Tout différent nous le peint M. Faguet. Il s'en tient au Calvin traditionnel et affirme que cet homme extraordinaire manquait « de charité, de sensibilité, de tendresse, » qu'il ne savait pas « pleurer avec les malheureux. » M. Faguet n'a donc pas lu la lettre charmante adressée par Calvin à Viret, qui venait de perdre sa première femme, pour l'engager à venir passer quelque temps auprès de lui, à Genève. Quelle délicatesse dans cette invitation! Quel respect de la douleur de son ami ! « Ne craignez point que je vous impose quelque travail; vous vous reposerez à votre

aise, et je veillerai à ce qu'aucun importun ne vienne vous déranger. » Ce n'est pas sans raison que Viret parle dans une de ses lettres (10 avril 1549) de la sensibilité de Calvin (animi tui teneritudinem) . Le ton affectueux et cordial de certaines lettres de Calvin suffirait — si elles étaient moins ignorées, — à détruire la légende du théologien insensible et sec qu'on s'obstine à voir en lui. La vérité, c'est que Calvin dut fort souvent, dans l'intérêt même de son œuvre, refouler sa sensibilité trop réelle, comme le coiTunandant d'une place assiégée doit s'interdire les causions de sentiment les plus légitimes et montrer moins la tendresse de son cœur que l'énergie de sa volonté ^

C'était moins que jamais l'heure des molles complaisances. Songez à la tâche qu'osait se proposer Calvin. 11 voulait faire de la cité réformée « une ville aussi pure dans sa foi qu'exemplaire dans ses mœurs ^.» Le peuple raisonneur, soupçonneux, indiscipliné, de l'ancienne Genève dut se plier à la rigueur de sa règle et de son dogme. L'esprit « moderne » se récrie, proteste au nom du droit des consciences . . . C'est fort beau, mais ne faisons pas des phrases — c'est si facile ! — et jugeons les choses de plus haut, comme l'a si bien fait Marc Monnier lorsqu'il s'est écrié avec son loyal bon sens : « Malgré ce qui nous choque dans sa pensée et dans sa vie, nous persistons à croire que, pour son temps, il eut raison. L'ancienne et joyeuse Genève n'aurait pas tenu devant les armes de ses voisins, les séductions de François de Sales. Fortement retrempée au contraire par la discipline calviniste, cette ville est devenue la cité d'une idée, le foyer d'une lumière qui a brillé trois siècles et qui pâlit aujourd'hui, mais ne s'éteint pas. »

La Bible placée à la base d'un Etat chrétien, l'Eglise constituée à la face des nations hostiles, les mœurs transit fCe n'est pas de rinsensibilité, c'est une forme stoïque du sentiment"; peu d'hommes en ont éprouvé comme Calvin les austères délices. » F. Buisson, Sébastien CastelUon, t. I, p. 110. Tout le |>assage est à lire et à retenir. 2) A. Sayo.us, Les Ecrivains de la Réforme.

formées et régénérées, un vaste empire spirituel assuré à la capitale de la Réforme, les études remises en honneur, la cohésion rendue à ce petit peuple que rongeaient les divisions intestines, voilà ce que réalisa pour Genève la volonté de Calvin. Après cela, laissons les modernes bavards déclamer contre lui et, par un naïf anachronisme, juger cet homme extraordinaire à la mesure du XIX'"« siècle... Son œuvre sufïit à son apologie.

Cette œuvre, dont l'âme d'un peuple fut l'objet, est d'autant plus remarquable, que Calvin n'était nullement, comme on l'a tant répété, le « dictateur, » le « chef de la République, » une sorte de pape : « Belle papauté ! s'écriait deux siècles plus tard un éminent pasteur de Genève, Jacob Vernet, belle papauté que d'être ministre à Genève avec beaucoup de travail et une modique pension, en demeurant soumis au magistrat comme le moindre des citoyens et en égahté avec quinze ou vingt collègues ! Ce n'est pas seulement une prélature ^. » Ne savons-nous pas, en effet, que ses attributions dans l'Eglise étaient fort restreintes, qu'il n'avait rien à voir dans le gouvernement de l'Etat et que les institutions politiques de Genève n'ont subi de son vivant aucune modification importante? Ne savons-nous pas qu'il fut vingt-trois ans à Genève en qualité de simple habitant, sans avoir même le droit d'électeur, et ne reçut le titre de bourgeois que cinq ans avant sa mort ? Ne le voyons-nous pas cité devant le Conseil pour être admonesté au sujet d'un de ses sermons ? Ne dut-il pas, un jour de l'an 1548, faire des excuses aux magistrats pour les avoir blâmés dans une lettre à Viret? Ses livres n'étaientils pas soumis à la censure comme ceux du moindre ministre ? Ne dut-il pas lutter jusqu'au bout contre les résistances, les hostilités sourdes ou déclarées ? « De tous côtés les chiens aboient contre moi, » écrit-il dix ans avant sa mort. On voit assez que les magistrats de Genève avaient con-

1) Lettres critiques d'un voyageur anglais.

serve leur indépendance en face du grand homme ^ Et c'est pourquoi il est injuste de lui imputer à lui seul les tristes procès criminels de Gruet, de Servet, d'autres encore. Ce sont des juges laïques qui ont procédé à l'arrestation, à l'interrogatoire, à la condamnation de ces victimes de l'intolérance. Calvin était d'ailleurs parfaitement d'accord; car nul homme n'a plus imperturbablement confondu ses propres vues avec la cause de Dieu, ni donné mieux à sa conviction personnelle la valeur d'une vérité absolue. Mais s'il est vrai, comme on l'a dit, qu'il eut au suprême degré « l'orgueil de la foi, » s'il apporta une passion impétueuse à combattre « les ennemis de Dieu, » il faut bien retenir ceci : son influence et son autorité, d'une nature toute morale, ne furent jamais que celles d'un esprit qui impose autour de lui sa supériorité; il ne régna que par l'ascendant irrésistible de son génie.

Je ne me propose pas d'étudier ici les écrits de Calvin : ils appartiennent à la grande littérature française, et je n'aurais rien à apprendre au lecteur sur un sujet traité par tant de maîtres. Ce qui importe à cette histoire, c'est de montrer sous quelles formes diverses l'action de Calvin s'exerça sur Genève ^.

Dans l'Eglise, tout était à créer, et Calvin, qui voulait « bâtir un édifice de longue durée, » sentit tout d'abord la nécessité de s'occuper des enfants, de leur montrer « brièvement, selon leur petitesse, où gît la vraie chrétienté ; » de préciser, de fixer, j'allais dire de codifier les idées nouvelles, encore flottantes, et de mettre l'ordre et la lumière dans les esprits : c'est pourquoi, dès 1536, il tira de V Institution son Catéchisme. Puis il rédigea, avec Farel, une confession de foi, que le Conseil des Deux-Cents approuva et qui fut dès lors lue chaque dimanche dans les églises. Cela fait, il était urgent de réformer les mœurs : Calvin s'y

1) Voir sur celte question Calvin à Genève, par Amédée Roget (Galerie suisse) .

2) Voir l'article Calvin de la France protestante, 2« édition.

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appliqua en instituant la discipline ecclésiastique, contre laquelle les vieux Genevois, qui n'avaient vu dans la Réforme qu'un moyen d'émancipation politique, ne tardèrent pas à se regimber d'une façon significative ^.

L'organisation du Consistoire eut l'effet qu'en attendait Calvin : en moins de trois générations, les mœurs de Genève subirent une métamorphose complète; à la mondanité naturelle succéda cette austérité un peu raide, cette gravité un peu étudiée, qui ont caractérisé longtemps les disciples du réformateur.

Mais un de ses plus puissants moyens d'action fut assurément sa parole : on possède de lui plus de deux mille sermons, répartis sur onze années; ils ont été, en quelque sorte, sténographiés par Jean Budé, Nicolas des Gallars, Jean Cousin, d'autres encore, et, grâce au soin qu'ils ont pris, nous pouvons nous représenter la prédication de Calvin mieux que celle d'aucun autre réformateur français ^. C'est son éloquence saisie comme sur le vif, c'est lui-même, plus vivant que dans aucun de ses écrits. Est-il besoin de le dire? La base de sa prédication, c'est la Bible, seule autorité qu'il reconnaisse, autorité absolue, infaillible, indiscutable, la Bible par laquelle a parlé le Dieu souverain. Il

1) Les Chroniques de Genève, de Michel Roset, contiennent, d'intéressants détails à ce sujet, comme en général sur l'établissement de la Réforme à Genève. Ces Chroniques, depuis longtemps consultées et citées par nos historiens, ont été récemment publiées par le savant directeur des Archives de Genève, M. Henri Fazy (Genève, Georg. -1894). Roset, né en lî/Si, fils d'un des premiers adhérents de Farel, de Froment et de Viret, fut un des partisans les plus dévoués de Calvin. Il fut dans les conseils un des serviteurs les plus utiles et les plus laborieux de la République. Secrétaire d'Etat, puis premier syndic à vingt-six ans, nous le voyons chargé de missions fréquentes, parfois très délicate», auprès des cantons; il déploya comme négociateui- beaucoup d'habileté et d'énergie. Ce père de la liatrie, ainsi que le qualifie en latin le l'egistre des décès, mourut en 1613. En écrivant ses chroniques, il poursuivait un but à la fois patriotique et religieux: il voulait fixer le souvenir des « grandes merveilles » accomplies par Dieu en faveur de Genève. Il s'efforce d'être exact, et il l'est presque toujours. Son récit, dépourvu de grâces littéraires, n'a rien de la verve pittoresque de Bonivard ou do Jeanne de Jussic, mais le souffle de patriotisme ardent qui l'anime lui prête une certaine saveur. En sa qualité de fidèle disciple de Calvin, il note, non sans indignation, l'opposition sourde ou déclarée que rencontrait le réformateur de la part dei» « débauchés. » Tel lui tirait la langue à son passage dans la rue ; d'autres donnaient à leur chien le nom de Calvin. « Cette bande, dit-il, cherchait principalement de chasser par un dépit Calvin, qu'ils estimaient homme colère, se confiant puis après de jouir mieux du reste. »

2) Voir sur ce sujet Calvin prédicateur, excellente élude de M. Albert VVatier. (Genève, Béroud, 1889.)

insiste sur la corruption de l'homme et sa totale impuissance, qui n'ont d'autre remède que la bonté de Dieu. Ses discours ne se distinguent pas seulement par ce don merveilleux d'exposition qui est la marque des ouvrages de Calvin, mais par un caractère essentiellement pratique et populaire, dont le lecteur sera peut-être surpris. Moraliste sans pitié pour les misères de l'homme, il s'attaque directement à celles qu'il a sous les yeux ; aucune catégorie de ses auditeurs n'échappe à son âpre censure, à ses vives boutades ; elles atteignent les magistrats, les citoyens, les maris, les femmes — qu'il exhorte à « torcher, peigner, éplucher » leurs enfants, et, si elles sont nourrices, à « endurer froid et chaud pour leur donner la mamelle ; » à chacun il prescrit, comme un service agréable à Dieu, l'accomphssement des devoirs immédiats et journaliers.

Il n'épargne pas davantage les réfugiés dont la conduite laisse à désirer; M. Faguet en fait la remarque à propos du curieux passage que voici :

« Il y a des ménages où les maris et les femmes sont comme chien et chat , il y en a qui haussent leur état et contrefont les seigneurs sans propos, sont adonnés à pompes et à superfluités mondaines. Les autres deviennent si délicats qu'ils ne savent plus [ce] que c'est de travailler, et n'y a nul contentement pour la nourriture. Il y en a de médisants et détracteurs qui trouveraient à redire aux anges du Paradis. Cependant il leur semble à tous que Dieu est bien tenu à eux de ce qu'ils ont fait le voyage de Genève, comme s'il n'eût pasraieux valu qu'ils fussent demeurés sur leurs fumiers que de venir faire scandale dans l'Eglise de Dieu. »

Aux pasteurs eux-mêmes, ambassadeurs du souverain maître, il enjoint de « maintenir la majesté de Dieu, et qu'ils fassent que la doctrine soit reçue avec toute crainte, — et qu'on ne vienne point rebocquer à rencontre. j> Car ceux qui propagent l'erreur sont des ennemis volontaires de Dieu. Aussi ne les ménage-t-il point, en ce rude langage du XVl™e siècle qui tourne volontiers à l'invective, mais que

les circonstances et les mœurs d'alors justifient en une large mesure. Ne l'oublions jamais : Genève était comme en état de siège; il s'agissait de sauver la Réforme, d'assurer son avenir au sein d'un peuple indocile, qui subissait à contre-cœur les conséquences morales de son affranchissement ; il fallait tout d'abord « lui imposer la police chrétienne. » Calvin laissait aux prédicateurs de l'avenir le soin de faire l'éducation religieuse des cœurs : c'est le salut d'une société par la régénération de ses mœurs que poursuit cette parole aussi vigoureuse que dépourvue d'onction ; elle s'adresse à la conscience publique bien plus qu'au moi de l'individu.

Et pourtant, l'accent humain et tendre faisait-il défaut à son éloquence? M. Watier, dans l'analyse d'un sermon sur le Sacrifice d'Abraham, a relevé quelques traits d'une pénétrante émotion : « Isaac dit à son père : Mon père ... Il n'y a rien qui pût apporter une telle angoisse à Abraham, que ce mot, qui est tant amiable : mon père . . . Etait-il possible qu'Abraham fût tourmenté jusque-là et qu'il le portât, lui qui n'' était ni âe fer ni d'acier^ non plus que nous ? »

L'artifice oratoire est étranger aux discours de Calvin, qui sont le triomphe de l'éloquence naturelle et sans apprêt. Il n'a d'autre préoccupation que de dire ce qu'il pense, quoi qu'il en puisse coûter non seulement à la susceptibilité de ses auditeurs, mais à la langue elle-même. Dans la passion de vérité qui l'embrase, il ne recule devant aucun terme populaire, aucun mot du cru, pour se mettre à la portée des auditeurs les plus incultes. Mais son puissant génie éclate jusque dans les familiarités de sa parole, qui rencontre, chemin faisant, des images pittoresquement saisissantes. « C'est comme d'une vessie, dit-il en parlant de la vanité de l'homme, c'est comme d'une vessie qui sera enflée, ou gonfle (qu'on appelle ici)... Il ne faut que la pointe d'une épingle pour tout crever, et voilà une peau fiétrie ! »

Nous possédons dans les sermons de Calvin la forme la plus prime-sautière de son style. N'est-ce point le lieu de rechercher en quoi consiste proprement la nouveauté de ce style, et par quoi Vlnstitufion chrétienne a fait époque dans l'histoire de la prose française?

La clef du français de Calvin, c'est son latin. Essentiellement préoccupé d'être entendu de tous, ce latiniste excellent voulut traiter dans la langue de tous les hautes questions qu'avant lui on ne traitait qu'en langue savante. Il dut pour cela transporter dans le parler courant la netteté lumineuse et la grave simplicité de cette langue classique — la langue du droit — qu'il affectionnait doublement, comme jurisconsulte et comme humaniste. Il s'agissait, en effet, d'élever le français, langue savoureuse et grassement pittoresque, à la hauteur des questions religieuses qu'elle n'avait jamais abordées, de transformer cet idiome gaulois encore plein des grâces de l'enfance, en une langue virile, instrument de prédication, de propagande et de controverse ; en un mot, de lui assurer, même au prix de cruels sacrifices, une tenue, une dignité conformes à sa noble vocation. Voilà ce qu'a fait Calvin : pour des besoins nouveaux, il a créé un langage nouveau, où dominent la logique et la raison ; il l'a dépouillé des colifichets gaulois et des gentillesses italiennes; il a sacrifié tout ce qui, dans le style, est de pur agrément, ces grâces riantes et charnelles dont les Amyot, les Marot, les Montaigne savent égayer le bon sens. Oserons-nous dire que Calvin a dégauloisé le français en le retrempant dans le latin et dans le sérieux ; qu'il en a fait une langue tout intellectuelle, essentiellement protestante jusqu'en ses lacunes, peut-être la plus protestante des langues ?

Car c'est bien l'influence protestante qui s'est exercée par Calvin sur la littérature et le style : tout ainsi que l'Eglise catholique elle-même a ressenti dans une certaine mesure l'influence de la Réforme, pareillement la langue

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— et par suite la littérature, même en dehors du domaine religieux, — a subi quelque chose de l'action de Calvin. Le français a reçu de cette main puissante une empreinte de gravité, de précision juridique qu'on retrouve dans la langue sobre et forte de Descartes, dans le style si vrai de Pascal, ce style « paré de sa nudité même, » et jusque dans la langue nette, directe, un peu sèche et sobrement ornée de Voltaire.

Qu'on ne m'accuse pas de confondre l'action de la Réforme avec celle delà Renaissance, qu'on n'objecte pas que celle ci avait remis en honneur le latin et que le retour aux sources classiques eût suffi à produire la langue de Voltaire. Voyez l'Italie : là, c'est la seule action de la Renaissance qui s'est exercée sur une langue sœur de la nôtre ; or elle a précisément laissé subsister ce joli trop^ cet aimable quod resecari possîf, que Calvin a sans pitié extirpé du français. A ce point de vue on peut dire que l'italien est la langue éminemment catholique ; et pour mieux exprimer ma pensée, je dirai, sans crainte de sembler paradoxal, qu'il y a plus de parenté entre l'italien et le style de François de Sales, qu'entre ce dernier et celui de Voltaire: que, liltérairement. Voltaire est plus près du réformateur de Genève que de l'évêque d'Annecy. Boileau, qui est, lui aussi, dans la tradition littéraire de Calvin, s'élevait contre le style orné et fleuri d'au delà des monts :

Evitons ces excès. Laissons à l'Italie

De tous ces faux brillants l'éclatante folie.

Les Chateaubriand, les Lamartine ont précisément rendu à la prose française ce que Calvin lui avait ôté : ce n'est pas sans raison que la naissance du romantisme a coïncidé avec un retour au mysticisme catholique.

Calvin a été parfaitement conscient de l'œuvre de réforme qu'il accomplissait sur la langue. C'est ce que veut dire Bossuet, quand il s'écrie : « Rien ne flattait davan-

tage Calvin que la gloire de bien écrire. Donnons-lui donc, puisqu'il le veut, d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle. Sa plume était plus correcte que celle de Luther; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays.^ »

Revenons à Genève. Calvin est mort avec l'assurance de la victoire. Rien n'est plus saisissant que sa suprême entrevue avec les magistrats de Genève, alors que, dit Bèze, il « les admonesta de plusieurs choses nécessaires, selon Dieu, au gouvernement de la Seigneurie. » Il leur parla en ce vrai prophète, protestant de la sincérité de la doctrine qu'il leur avait annoncée, les assurant contre les tempêtes j)rochaînes, pourvu qu'ils suivissent un même train de bien en mieux. » Puis il leur tendit la main en les priant « lui pardonner tous ses défauts, lesquels nul n'a jamais trouvés si grands que lui. » — C'est ensuite aux pasteurs qu'il s'adresse, les engageant à persévérer, les assurant « que Dieu maintiendrait et la ville et l'Eglise,» pourvu qu'ils demeurassent bien unis. Qui mesurera l'effet produit sur les chefs spirituels et civils de la cité par ces exhortations solennelles du réformateur mourant !

Parmi les créations les plus importantes de son génie, il faut mentionner l'organisation de l'enseignement supérieur. Calvin était convaincu, suivant l'expression de Senebier, que le « meilleur moyen de conserver la pureté de la religion était d'éclairer les esprits. » Un collège existait depuis la Réformation, dans lequel Castalion et Mathurin Cordier avaient professé avec distinction; mais ce ne fut qu'en 1559 que Calvin put réaliser son plan d'Académie. Il y occupa lui-même la chaire de théologie et institua la sévère discipline de l'établissement nouveau : les cours commençaient à six heures en été, à sept heures en hiver. Excellentes habitudes, qui devraient faire rougir notre siècle !

1) Histoire des Variations.

L'Académie, bientôt célèbre, ne tarda pas à attirer du dehors des centaines d'étudiants : elle renvoyait à l'Europe des pasteurs, des professeurs, des érudits. Elle contribua ainsi, pour une part incalculable, à propager la doctrine calviniste en France, en Hollande, en Ecosse, en Allemagne, et à lui imprimer son caractère d'unité. L'Eglise catholique elle-même subit indirectement l'influence de l'Académie de Genève : le soin plus attentif des troupeaux, l'étude plus sérieuse des saintes lettres, une prédication plus solide, préparèrent cette Eglise gallicane du XVII'"'' siècle, qui devait plus à Calvin qu'elle ne s'en est jamais doutée.

Foyer des idées nouvelles, Genève devint tout naturellement la place d'imprimerie du protestantisme. Au milieu du XVI"^e siècle, la typographie était la grande industrie genevoise, que dis-je? un«r^ où s'illustraient les Estienne, les de Tournes, les Jean Girard, les Badins... Elle occupait plus de trente ateliers et deux mille ouvriers ; ses presses répandaient leurs produits dans toute l'Europe :

« Genève devint le grand arsenal de la librairie protestante, le centre d'où partaient les libelles, les brochures, les facéties, les placards séditieux, avec les bibles, les catéchismes et les sermons. Acôtédes prédicateurs s'organisa l'invisible armée du colportage. Missionnaire d'un nouveau genre, le colporteur descend le cours du Rhin en traversant Bâle, Strasbourg, Mayence, les sept évêchés, toute cette grasse terre d'Allemagne, oîi s'épanouissaient jadis les abbayes princières et les seigneuries épiscopales. Du côté de la France, il s'arrête d'abord à Lyon, première étape de la Réforme : de là il rayonne sur le Charolais, la Bourgogne, la Champagne et jusqu'aux portes de Paris. Par la longue vallée du Rhône, il s'enfonce au cœur du Midi, dans les gorges des Cévennes, dans les murs de Nîmes et de Montpellier. Infatigable à la marche, cheminant la balle au dos ou trottant sur les pas de son mulet, il s'introduit dans les châteaux, les hôtelleries et les chaumières, apôtre et marchand tout à la fois, vendant et expliquant la parole de Dieu, séduisant les ignorants comme les habiles par l'appât des gravures et des livres défendus. Il a rem-

d08 CHAPITRE II

placé le ménestrel et le jongleur du temps passé. Cette propagande clandestine eut un effet immense. Ce fut par elle surtout que la satire protestante s'insinua dans les masses et mina l'antique respect que l'on portait à l'Eglise romaine^.»

L'érudition s'alliait à la propagande religieuse, et Genève, ainsi que nous le verrons bientôt, Genève « capitale d'une grande opinion ^, » devenait aussi le rendez-vons des savants et des humanistes. Car la présence du grand réformateur eut cette autre conséquence énorme de faire de Genève, par excellence, la ville du refuge. De toutes parts, quand sévissent les persécutions, accourent les huguenots : quinze cents familles françaises, trois cents familles italiennes, plusieurs familles espagnoles, anglaises et flamandes, chassées de leur pays, sont accueillies à Genève, qui leur accorde l'habitation, puis la bourgeoisie. Il devait venir un moment où le nombre des étrangers dépasserait celui des anciens citoyens. Les réfugiés assurèrent le triomphe des réformes de Calvin : ils constituaient une élite sous le rapport de l'intelligence et de la trempe morale ; car ce ne sont pas les hommes vulgaires qui endurent la proscription pour leur foi. Tous ces opprimés, apportant leur savoir, leur industrie et leurs fortes convictions, renouvelèrent Genève. Mais ils ne l'égayèrent pas : « ayant au front la pâleur de l'étude et la tristesse de l'exil ^, » ils contribuèrent à donner à la cité, avec son glorieux renom, son caractère de gravité studieuse et un peu chagrine. Mais aussi, comme l'a dit un écrivain genevois *, cette émigration mêlée au vieux sang indigène, forma un peuple d'élite, unissant les qualités précises et nettes du Français à la circonspection avisée de l'Italien et à la solidité du Suisse.

Observons à ce propos que les rares littérateurs français et catholiques qui ont parlé de Genève au XVI™« siècle,

1) Lenient, Ln Satire en France au A' F/""" siècle, T. I.

2) Mignet. — 3) AMarc Monnier. — 4) Rod. Rey.

LKS RÉFORMATEURS i09

ont insisté sur son caractère de tristesse, affectant d'y voir comme un indice de remords et presque un signe de malédiction :

J'ai vu dessus leur front la repentance peinte, dit Joachim du Bellay \ qui ajoute :

L'avarice et l'envie,

Et tout cela qui plus tourmente notre vie, Domine en ce lieu là plus qu'en tout autre lieu.

Je ne vis onques tant l'un l'autre contredire ; Je ne vis onques tant l'un de l'autre médire : Vrai est que comme ici l'on n'y jure point Dieu.

Un autre poète de la Pléiade, Etienne Jodelle, a écrit trente-six sonnets contre les ministres de la nouvelle opinion. Dans le dix-huitième sonnet, il nous montre les pasteurs protestants

Piqués d'une acre humeur, n'ayant de quoi se plaire Aux lieux de leur exil, l'un sur l'autre entassés, De nombre, de disette et de remords pressés.

Le maître enfin, Ronsard, dans le 11^ Discours sur les misères de ce temps, attribue à la France les plaintes suivantes contre Genève :

Une ville est assise es champs savoisiens. Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens : Misérable séjour de toute aposlasie, D'opiniâtreté, d'orgueil et d'hérésie,

Laquelle

Appelant les bannis en sa secte damnable, M'a fait, comme tu vois, chétive et misérable.

Ainsi, par la bouche du poète, la France semble reconnaître que tout ce qu'elle perd profite à Genève; et rien n'est plus vrai, rien ne restera plus vrai dans la suite des persécutions.

Appuyé sur les nouveaux venus, Calvin réussit, par ses

1) Les Regrets.

liO CHAPITRE II

fameuses ordonnances, à faire de Genève la ville austère qu'il rêvait. Chaque père dut élever ses enfants et maintenir ses serviteurs dans la pure doctrine ; le blasphème et les propos déshonnêtes furent châtiés par la loi ; le jeu, les divertissements furent proscrits, les règlements somptuaires interdirent le luxe du vêtement, le luxe de la table et des ameublements. Si la trempe des caractères fut fortifiée par un pareil régime, l'art, en revanche, devait y perdre, et Genève désapprit pour longtemps de sacrifier aux Grâces.

Pendant deux siècles, une grande ombre se projette sur sa littérature : l'ombre de Calvin.

L'histoire est merveilleuse en contrastes et se plaît aux antithèses. Si quelqu'un différait de Calvin, et par le caractère, et par les goûts, et par les circonstances de sa jeunesse, c'était celui qui fut son ami,- son aide et son successeur. Calvin a l'esprit tranchant et positif du Picard ; Bèze a la rondeur et la verve joviale du Bourguignon. L'un a le corps débile, les traits anguleux, l'air d'un ascète; l'autre est un cavalier de belle mine, spirituel, riche, recherché du monde, « heureux en dons de grâce, de nature et de fortune ^ » Le premier a une jeunesse studieuse et sage, débute par de graves travaux; le second mord volontiers aux fruits défendus, s'adonne avec délices à la lecture des poètes anciens, qu'il préfère aux Pères de l'Eglise, et publie des Juvenilia^ qu'on lui reprochera toute sa vie, même après. Calvin est un dialecticien redoutable, dont la plai*

1) Pelletier du Mans.

2) Le vrai litre est Poémata.

sauterie même a des âpretés corrosives ; Bèze est un lettré, parfois un poète, qui mêle à l'ardeur de sa polémique les gaités un peu grasses de l'esprit gaulois. Les Genevois marquaient le contraste de ces deux individualités en disant : « Mieux vaudrait être en enfer avec Bèze qu'au ciel avec Calvin ! »

Joli dicton, qui me paraît prouver jusqu'à l'évidence que Bèze n'aurait jamais pu implanter la Réforme à Genève, mais qu'il était parfait pour continuer l'œuvre de son maître.

Il avait vingt-neuf ans, quand, en 1548, à la suite d'une maladie grave qui réveilla en lui les impressions pieuses reçues dans son enfance chez Wolmar, il fit ses « petits paquets » et vint à Genève mettre au service de la cause protestante sa plume et sa parole. Calvin, qui se connaissait en hommes, s'empara de lui et le fit nommer professeur à l'Académie de Lausanne, récemment fondée. Bèze ne fut donc point un initiateur, un défricheur ; homme du monde, littérateur élégant, il eut des séductions et des grâces dont pouvaient se passer les rudes héros des premières batailles, mais singulièrement utiles- pour consolider après eux l'œuvre qu'ils avaient si virilement commencée.

Quoique français, Bèze appartient à cette histoire à divers titres, qu'il convient de rappeler brièvement. Il demeura neuf ans à Lausanne et exerça une grande influence sur ses jeunes auditeurs de l'Académie. C'est pour ses étudiants qu'il composa sa tragédie, Le Sacrifice d'Ahrahaw. Il précéda de quelques mois Pierre Viret à Genève, où il continua d'enseigner. On raconte que, septuagénaire, Bèze forma pendant deux ans à lui tout seul l'Académie de Genève. A la mort de Calvin, il hérita tout à la fois de sa tâche et de son influence : pendant quarantedeux ans, il maintint la tradition de son maître, pour Genève, d'abord, comme pasteur, professeur, prédicateur, chef de l'Eglise, et pour l'Europe aussi, qui reconnais.sait

en lui le successeur de Calvin et le représentant attitré du protestantisme français.

Lors de la Saint-Barlhélemy, Théodore de Bèze mit son infatigable activité au service des malheureux qui affluaient, dénués de tout, dans la ville du refuge. L'œuvre accomplie alors par Genève est une des plus belles pages de son histoire : M. Henri Fazy l'a éloquemment retracée ^; il a montré la cité vaillante, qui, oublieuse de ses propres dangers, ouvrait ses portes aux victimes du fanatisme, les abritait derrière ses remparts ; les magistrats, les citoyens, se multipliant pour secourir leurs infortunés hôtes, les pasteurs donnant l'exemple de tous les dévouements. Genève était alors dans la situation la plus difficile, menacée de toutes parts, faiblement soutenue par Berne, manquant de vivres et d'argent. Ce petit peuple accomplit des prodiges d'énergie, de charité et de patriotisme. Pendant des semaines, ce fut un flot incessant de réfugiés. C'est, nous le verrons, grâce à sa chrétienne hospitalité que Genève put revendiquer comme siens quelques-uns des plus grands noms de l'érudition au XVI'"^ siècle : les Estienne, Casaubon, Scaliger. Ce dernier nous apprend que pendant qu'il était à Genève, on y comptait cent vingt ministres réfugiés. t( Tu aurais peine à croire, écrit Bèze à un ami, combien sont grands le dénuement, la misère, le désastre de tous ces frères, qui semblent échappés d'un incendie ou d'un naufrage. )) — Ce que Bèze ne dit pas, c'est qu'il est l'âme de la cité, qu'il soutient les courages, console les affligés, montre leur devoir aux magistrats et aux citoyens, correspond avec les protestants de Suisse, d'Allemagne et d'Angleterre afin d'obtenir des subsides, et fournit ainsi à Genève « le moyen de ne pas succomber sous le poids de la tâche qu'elle avait héroïquement acceptée ^. »

i"> La Saint-Barthélémy à Genève. Mémoires de i Institut national. T. XIV.

2) M. Aug. Bernus, dans sa notice sur Antoine de Chandieu : — encore un de ces hommes de la Réforme que nous pourrions envisager comme nôtre, car Chandieu a résidé à Lausanne, à Genève, à Aubonne. Nous renvoyons le lecteur à la belle monographie de M. Bernus.

Un simple texte officiel en dit assez sur l'esprit à la fois pieux et guerrier qui animait ce noble petit peuple : le Conseil exhorte le peuple de Genève à tenir ses armes prêtes et hanter les sermons. — On aime à se représenter Bèze prêchant à Saint-Pierre durant ces jours mémorables.

Son éloquence était d'une telle séduction que le cardinal de Lorraine, après l'avoir entendu au colloque de Poissy, s'écriait : « Plût à Dieu qu'il fût muet, ou que nous fussions sourds ! » Cet orateur, pous l'avons déjà dit, était un poète. Voltaire a écrit sur la cité de Calvin cette malice :

Pour tout plaisir Genève psalmodie Du roi David les antiques concerts, Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers.

Voltaire n'a peut-être pas le droit d'être si difficile ; les ce mauvais vers » que chantaient les Genevois du XVI™® siècle étaient ceux de Marot et de son émule Théodore de Bèze. Sans doute, ce dernier est inférieur comme psalmiste à son prédécesseur; lisez cependant sa version du psaume 42 :

Ainsi qu'on oit le cerf bruire, Pourchassant le frais des eaux, Ainsi mon cœur qui soupire, Seigneur après tes ruisseaux, Va toujours criant, suivant Le grand, le grand Dieu vivant. . .

OU ces vers du psaume 43 :

Car en mes détresses mortelles De ton secours m'as fait jouir, Qui me fait, ô Dieu, réjouir.

Caché sous l'ombre de tes ailes ...

et vous souscrirez au verdict de Montaigne, qui range Bèze parmi « les bons artisans du métier de poésie. » Vous éprouverez aussi quelque envie de lire son drame. Il fut écrit et joué à Lausanne en 1550. C'est sans doute à Bèze que l'on

1) Voir à ce sujet Félix Bovet, Histoire du Psautier.

doit la première de ces représentations d'étudiants devenues si fréquentes et qui sont une part de notre vie littéraire. Marc Monnier a reconnu dans le Sacrifice d' Abraham « la naïveté des mystères, les qualités d'une œuvre d'art et une véhémente prédication. » — Une prédication , en effet, car l'idée qui se dégage de cette austère tragédie, c'est qu'il faut savoir tout sacrifier à Dieu : patrie, famille, enfants. La Réforme avait besoin de cet héroïsmelà : le peindre, c'était faire de l'actualité.

Après un prologue plus badin que sérieux, destiné à s'assurer l'indulgente disposition des spectateurs, le poète met en scène quatre personnages : Abraham, Sara, Isaac et Satan, sans parler d'un chœur de bergers, qui intervient à plusieurs reprises. L'entrée de Satan est tout à fait piquante : vêtu en moine, il prononce un monologue qui peint d'une manière expressive la fiévreuse activité de l'esprit malin :

Je vais, je viens, jour et nuit je travaille... puis il établit un audacieux parallèle entre Dieu et lui :

Dieu a créé et la terre et les cieux ;

J'ai bien plus fait, car j'ai créé les dieux.

Et, contemplant son froc de moine, il prédit tous les maux que cet habit doit apporter au monde :

...Moi qui suis de tous méchants le pire, En le portant, moi-même je m'empire.

La meilleure scène du drame est celle où Abraham enlève Isaac à sa mère ; celle-ci pressent quelque danger mystérieux, et un dialogue rapide s'engage entre les époux :

C'est quelque entreprise secrète ?

— Mais, telle qu'elle est, Dieu l'a faite.

— Il n'ira jamais jusque là. ..

— Dieu pourvoira à tout cela.

— Mais les chemins sont dangereux . . .

— Qui meurt selon Dieu est heureux.

Les perplexités du père au moment du sacrifice, le combat qui se livre en son âme, les doutes qui le viennent assaillir, sont rendus avec une énergie poignante. Dieu peut-il réellement vouloir la mort de cet enfant ?

Maudit-il pas Caïn n'ayant occis

Qu'Abel son frère?.. . Et j'occirais mon fils !

C'est Satan, invisible au père, qui lui « souffle, » pour ainsi dire, ces mots de révolte charnelle. Mais bientôt — voyez quelle trouvaille du poète ! — le tentateur lui-même se sent ému du spectacle auquel il assiste :

Bien peu s'en faut que n'en aie pitié !

Lorsque Isaac apprend qu'il va être immolé, son exclamation est simplement sublime : « Je suis le seul fils de ma mère ! »

Ce n'est point une médiocre imagination que celle qui a rencontré ces accents d'une pathétique simplicité. Malheureusement, si la pensée est élevée et forte, la versification de Bèze a des rudesses et des gaucheries qui, à vrai dire, nous frappent plus encore dans ses psaumes que dans son drame. Depuis sa conversion, on sent que les préoccupations théologiques ou ecclésiastiques l'emportent sur le souci de l'art et de la forme : il est dès lors prosateur plutôt que poète.

Il écrit tantôt en latin, tantôt en français. On sait avec quelle véhémence parfois excessive, avec quel emportement, quelle crudité de langage, et souvent avec quelle verve puissamment bouffonne l'ancien poète des Juvenilia a bataillé sans trêve contre les ennemis de l'Eglise. Le Passavant^ cette farce extravagante et digne de Rabelais, le Cî/dope et VAne logicien, écrits en latin, en font foi. On ne prête qu'aux riches : l'opinion des contemporains attribua à Théodore de Bèze tous les pamphlets les plus mordants sortis du camp réformé ; on alla jusqu'à lui prêter

le Pape malade \ qui n'est qu'une farce grossière, indigne de lui.

Cependant, n'oublions pas la satire de la Cuisine papale, à laquelle il paraît décidément avoir collaboré, avec Estienne et quelques autres. Je n'insinuerai pas que ces allégories gastronomiques furent écrites au sortir de table — l'excuse serait pire que la faute — mais on serait tenté de le supposer. Représentez-vous, avant Scarron, de petits vers ornés de rimes burlesques, semés de gros mots, de saillies épaisses, de coq-à-l'âne et de grivoiseries... La dernière satire se termine par la complainte du président Lizet, grand brûleur d'hérétiques, sur la perte de son nez :

Nez né seulement pour boire, Nez, mon honneur et ma gloire...

Nez gourmet de mes désirs, Alambic de mes plaisirs, Suce-vin, vide-bouteille, Nez, nez, ma rose vermeille, Hélas ! au moins j'espérais Qu'avec moi tu partirais . . .

Nez, vrai nez de cardinal, Mes heures, mon doctrinal.

Miroir de la Sorbonique, Qui ne fus onc hérétique ! . . .

Je m'arrête, un peu humilié pour la Réforme. Etait-il digne de l'œuvre accomplie par ces hommes de foi et de vaillance, de s'oublier à d'aussi plates et vulgaires facéties ? A défaut de dignité, ne devaient-ils pas avoir au moins du goût ? — Mais non, cette époque de passions ardentes, de fantaisie débridée — le siècle de Rabelais — n'a pas connu le goût et la mesure. On est heureux de penser que ni Calvin, ni Farel n'ont trempé dans la Cuisine papale. On voudrait être sûr qu'ils l'ont réprouvée.

Parmi les ouvrages avoués par Bèze, le plus digne d'être

1) M. Lenient n'hésite pas à le considérer comme l'auteur du Pape malade. On trouvera ses raisons et l'analyse de la pièce au T. II, p. 293 et suiv. de La Satire au X VI'^* siècle. M. Petit de Julleville, en revanche, soutient l'opinion contraire. (Répertoire du Théâtre comique, p. 93.)

relu c'est sa Vie de Calvin. Sans doute elle est écrite sur le ton du panégyrique, mais elle est empreinte d'un irrésistible accent de sincérité. La figure ascétique de Calvin, avec sa volonté puissante, son humilité, son désintéressement, sa résignation dans les souffrances cruelles des derniers jours, se détache en relief en cette narration d'un style chaud et vibrant. Et surtout on y sent à chaque ligne un attachement respectueux et profond pour le réformateur. Avec plus de grâce et d'élégance que Calvin, Bèze lui est cependant inférieur comme écrivain; il n'a pas la même fermeté de diction, ses sermons ont vieilli davantage, et l'on cherche, parmi ses livres innombrables, celui qui résume le mieux les dons de ce brillant esprit. Ce n'est point sans raison que M. Lenient a comparé Bèze à un grand polémiste du siècle suivant, Arnauld : tous deux furent « de ces grands batailleurs qui laissent derrière eux des œuvres qu'on ne lit plus et un nom qu'on n'oublie pas. y>

Passons un peu dans le camp des opposants et saluons avec respect celui qui eut l'honneur de proclamer, en face de l'orthodoxie triomphante de Calvin, la tolérance en matière religieuse, Sébastien Castalion. Sa vie fut une longue suite de souffrances courageusement supportées ; elle a été racontée par M. F. Buisson dans deux volumes qui sont un véritable monument d'érudition sagace, précise, abondante, et un ouvrage capital pour l'histoire de la pensée protestante ^.

Né en 1515, à Saint-Martin-du-Frêne, près de Nantua, dans le Bugey (patrie de Bonivard et de Coligny), Castalion appartenait à une famille de paysans. Au cours de ses études, il embrassa les idées de la Réforme, dans lesquelles

1) Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre (i5i5-i5G3). Etudes sur les origines du protestantisme libéral français, 2 vol. in-8*. Paiis, Hachette, 1892. Le nom du personnage n'est pas exactement fixé: il s'appelait Chatillon ou Ch'iteillon, qu'il latinisa en Castellio ; mais il est appelé aussi Castalio, de sorte que l'orthographe de ce nom demeure un peu indécise et flottante, comme sa physionomie elle-même l'a longtemps été — Nous conservons ici la forme Castalion, que nous avions adoptée dans notre première édition.

il fut surtout affermi par la lecture de V Institution chrétienne. En 1540 nous le retrouvons à Strasbourg auprès de Calvin, qui bientôt le décide à accepter le poste de directeur du collège de Genève. C'est alors que Gastalion publie ses Dialogues sacrés^ récits bibliques mis en latin à l'usage de la jeunesse. Le succès de ce livre scolaire, à la fois manuel d'enseignement classique et livre d'éducation religieuse, fut immense, et on ne cessa de le réimprimer dans divers pays, notamment en Allemagne, jusqu'à la fin du XVIII«ie siècle.

Les rapports entre Calvin et Castalion ne tardèrent pas à s'aigrir: il semble qu'il n'y ait jamais eu grand attrait de sympathie entre ces deux hommes. Calvin reproche à Castalion de manquer de jugement^ d'avoir trop de confiance en lui-même, d'être «ambitieux et chercheur de difficultés. » Castalion entendait faire du principe du libre examen une réalité et interpréter librement les Ecritures. Il proposait de retrancher de la Bible le Cantique des Cantiques, niait la descente aux enfers, l'élection et la prédestination. On comprend que Calvin ait empêché le jeune professeur d'être consacré au ministère, et que bientôt Castalion ait cru devoir résigner ses fonctions de régent du collège. Il se retira à Bâle, où le métier de correcteur d'épreuves lui permit à peu près de ne pas mourir de faim. Chargé d'une famille nombreuse, il dut même recourir à divers travaux manuels, scier du bois, porter de l'eau, labourer la terre et repêcher les épaves que charriaient les flots du Rhin. Heureusement la protection du jurisconsulte Boniface Amerbach valut au pauvre prote, après huit ou dix ans de cette vie misérable, d'être nommé professeur de grec à l'université de Bâle. Il mourut onze ans plus tard, en 1563, « de n'avoir pas son soûl à manger, » si l'on en croit Montaigne. Cette dernière période de sa vie fut plus agitée encore que la première.

Un des plus importants ouvrages de Castalion est sa

traduction de la Bible en latin et en français. L'épître dédicatoire à Edouard VI, roi d'Angleterre, est le premier manifeste de la liberté de conscience, et renferme une superbe protestation contre les persécutions religieuses. Il faut convenir d'ailleurs que l'auteur mettait à une rude épreuve la tolérance à laquelle il faisait appel : sa façon hardie de comprendre l'inspiration des Ecritures, la témérité naïve avec laquelle il réduisait la Bible à un simple recueil de livres historiques, dont la pensée est divine sans doute, mais dont la lettre est humaine, son affirmation que les ignorants, éclairés par leur piété, ont une plus sûre intelligence des livres saints que les théologiens et les docteurs, tout cela devait exciter contre lui de redoutables colères. Aujourd'hui, ce qui nous choquerait surtout dans sa Bible française, c'est un certain réalisme familier qui frise le manque de délicatesse et de goût. Son principe — transposer la Bible au lieu de la traduire, rendre par des analogies l'impression plutôt que les termes de l'original — était bon ; il l'a pratiqué un peu gauchement. L'Eternel répond à Abraham : Nennl. Et tel personnage sacré réphque par un Oui-dà qui fait sourire.

C'est le supplice de Servet (1553) qui mit directement aux prises Castalion et les théologiens de Genève. Même parmi les plus zélés disciples de Calvin, tous n'approuvaient pas la condamnation de Servet ; aussi Calvin éprouva-t-il le besoin d'écrire un traité pour la défendre. La réponse de Castalion ne se fit pas attendre : un mois plus tard paraissait le traité des Hérétiques, recueil d'extraits de divers auteurs, avec introduction signée du nom mystérieux de Martin BelUe. Ce morceau, animé d'un souffle déjà tout moderne, est un pamphlet sur le mode sérieux, clair, incisif et populaire. On y trouve cette spirituelle définition de l'hérésie : « Nous estimons hérétiques tous ceux qui ne s'accordent avec nous en notre opinion. » Si bien que, la foi étant différente de pays à pays, on est forcé

d'en changer en voyageant, pour n'être pas hérétique, « tout ainsi que celui qui va par pays a besoin de changer sa monnaie.» La péroraison de cette préface est d'une haute éloquence :

« Il n'est pas une secte qui ne condamne les autres ; de là les exils, les chaînes, les fers, les potences et ce lamentable appareil de supplices pour le simple délit d'opinions . . .

«... 0 Christ ! commandes-tu et approuves-tu ces choses ? . . . Te trouves-tu, quand on t'y appelle, à cette cruelle boucherie, et manges-tu chair humaine ? Si toi. Christ, fais ces choses, ou commandes être faites, qu'as-tu réservé au diable qu'il puisse faire ? — 0 blasphèmes horribles ! 0 méchante audace des hommes !...*

Calvin et Bèze n'hésitèrent pas à reconnaître Castalion sous le pseudonyme de Martin Bellie, et ils ouvrirent contre lui une campagne en règle, dans laquelle ils manquèrent essentiellement de charité. Ils n'épargnèrent rien pour lui faire perdre les amis trop rares qu'il avait conservés et mirent tout en œuvre pour le faire condamner à Bâle. Il leur répondit par une apologie en latin, où on lit entre autres cette adjuration poignante :

« Rentrez en vous-mêmes ... Ne dit-il donc rien à votre conscience, ce passage de Paul que vous lisez souvent : « Tu es inexcusable, ô homme qui condamnes ton frère ! » . . .

... « Renoncez à cette intolérance. Souffrez que sur certaines opinions controversées entre théologiens, je diffère avec vous, comme beaucoup d'hommes pieux ; qu'au-dessus de ces dissentiments d'opinions survive le consentement des cœurs, et bientôt le Saint-Esprit fera disparaître l'ignorance là où régnera la charité. Tournons nos haines contre nous-mêmes, c'est-à-dire contre la chair, contre le péché...

« Par les entrailles du Christ, je vous en prie, je vous en conjure, laissez-moi en paix, cessez de me poursuivre ! Accordez-moi la liberté de ma foi et la liberté de la professer, comme je vous laisse la vôtre I

... « Quel que soit celui de nous qui se trompe, pourquoi ne pas nous aimer? Les uns et les autres nous savons bien quels sont les devoirs de la charité chrétienne; ceux-là, du moins,

remplissons-les en attendant et fermons ainsi la bouche aux adversaires. Votre opinion vous semble la bonne, aux autres la leur. Eh bien, que les plus savants soient aussi les plus charitables ! C'est devant Dieu et du fond du cœur que je vous convie à la charité ! »

Un écrit non moins émouvant est le Conseil à la France désolée, où Gastalion proteste contre le «forcement des consciences, » cause de tous les malheurs de son pays, car chaque acte d'intolérance est suivi de séditions et de représailles. Il interpelle tour à tour les catholiques et les protestants- il reproche aux premiers les persécutions auxquelles ils recourent ; il reproche aux seconds de pratiquer à leur tour l'intolérance dont ils ont souffert. Il représente aux uns et aux autres que la lutte ne peut finir que par l'extermination ou la conversion forcée de l'un des partis. Mais peut-on convertir par force ? C'est aussi impossible que de vouloir avec une épée « tuer la pensée d'un homme. » Gastalion demande qu'on laisse les deux Eglises vivre en paix côte à côte et qu'on permette « à ceux qui croient en Christ et reçoivent le vieux et le nouveau Testament de servir Dieu selon la foi, non d'autrui, mais la leur. »

Il semble donc restreindre le bénéfice de la tolérance à ceux qui croient en Jésus-Christ et à la Bible, et l'on peut se demander si, par devers lui, il osait aller jusqu'au bout de sa pensée. Que fait-il de la liberté de l'athéisme ? L'eût-il défendue ? Le principe de la tolérance absolue ne réclame pas moins, et Bayle n'a pas hésité, un siècle plus tard, à aller jusque-là. Bèze marquait avec une sorte d'horreur cet aboutissement logique des principes de Castalion : « Il conseille qu'un chacun croie ce qu'il voudra. »

Il faudrait être bien ignorant des idées du XVI® siècle pour s'étonner que l'écrit si sage, si bien pensé, de Castalion, ait paru détestable à tous les partis, que Bèze et Calvin aient invité les chrétiens « à se garder d'un tel personnage comme instrument choisi de Satan pour amuser

tous esprits volages et indiscrets, » et que le Synode de Lyon, en 1563, ait signalé à la réprobation des fidèles le Conseil à la France désolée, comme « une pièce très dangereuse. »

Et, à vrai dire, que fût devenue la Genève réformée livrée aux Servet et aux Gastalion? La puissante organisation forgée par Calvin et maintenue par son énergie, n'avaitelle pas son rôle nécessaire à jouer dans l'évolution de la pensée religieuse moderne ?

Gastalion a été le martyr solitaire, le prophète parfaitement incompris d'une cause alors sans défenseurs, qui n'a triomphé que deux siècles plus tard. Il est venu trop tôt dans un monde ivoi) jeune.

La Réforme et l'instruction publique. — Les humanistes à Genève. — Henri Estienne. — Le Moyen de parvenir. — François Hotraan. — Polémistes, narrateurs et poètes. — Antoine de la Faye. — Simon Goulard. — Duchesne de la Violette. — Biaise Horv.

La grande révolution religieuse du XVI™^ siècle avait été précédée de la renaissance des lettres, et les études avaient ouvert aux réformateurs le chemin de la vérité ; ils étaient donc fidèles à leurs origines en créant partout des écoles à côté des églises. Dès l'année 1 534, Farel consacrait un chapitre de son Sommaire à l'exposition du programme de la Réforme en matière d'éducation. Ces pages sont dignes d'être relues, dignes aussi d'être comparées à celles que Rabelais a consacrées au même sujet : il serait piquant de montrer comment ces deux esprits se rencontrent, sur quoi ils se séparent, de mettre en relief l'analogie frappante et aussi les différences significatives qui existent entre la fameuse lettre de Gargantua à Pantagruel et le morceau que nous allons citer.

Farel veut tout d'abord que les enfants lisent les saintes Ecritures, qu'on leur enseigne la crainte de Dieu, qu'on leur propose de bons exemples; puis qu'on leur donne le

goût du travail, qu'on les prépare à se rendre utiles, «leur apprenant métier ou labeur de terre, » — car il ne veut pas faire de tous des savants. Puis il poursuit en ces termes :

«... Selon la puissance des parents et la capacité des enfants, qu'ils apprennent les langues principales, comme latin, grec et ébrieu (hébreu), afin que si Dieu leur donne la grâce de pouvoir enseigner et porter sa parole, ils puissent boire en la fontaine et lire l'Ecriture en son propre langage, auquel elle a été écrite, comme en ébrieu l'Ancien Testament et en grec le Nouveau. Aussi pour voir comment Dieu est merveilleux en ses (euvres et comment les hommes sont muables, pourront voir et apprendre ce qui a été écrit de la nature des bêtes, arbres et herbes, et autres choses que Dieu a créées pour servir à l'homme^.

« Des diversités de gens et pays lisant les histoires, qui montrent les grandes mutations des villes, pays et royaumes ; regardant aussi ce qui a été écrit pour le bon gouvernement des choses publiques, comme bonnes lois et ordonnances pour tenir le peuple en paix. Car de tout ceci le cœur fidèle fera son profit et fera tout servir à Thonneur de Dieu et au profit du prochain.

« Et en quelque état qu'ils soient, la science et connaissance de plusieurs choses lui servira, surtout la connaissance de la sainte Ecriture, afin qu'on ne soit plus mené comme les aveugles conduits par aveugles. Et cette est la sainte volonté de Dieu, que son Ecriture soit lue et ouïe de tous ...»

Ce programme fut exécuté par la Réforme. A Neuchâtel, à Lausanne, à Genève, l'organisation de l'enseignement public suit de près celle du culte nouveau, et l'instruction pénètre dans chaque ville d'où la messe vient d'être bannie. « C'est par là, disait plus tard François de Sales, que notre misérable Genève nous a surpris. » Pierrefleur constate ingénument le fait à Orbe : après le départ des Glarisses de cette ville, « vint demeurer au couvent un maître d'école français nommé maître Jules, et c'est pour régenter

1) On surprend ici le point faible du programme de Farel comparé à celui de Rabelais : l'un prescrit seulement la lecture de « ce qui a été écrit de la nature ...» L'autre, bien plus en avance sur son temps, veut substituer l'observation directe de la nature à la science de seconde main : « Par Iréquentes anatomies, dit Rabelais, acquiers-toi parfaite connaissance... »

et enseigner la jeunesse... Il fut le premier auquel on donna gages, à savoir soixante florins et un muid de froment.. . Paravant on ne leur donnait aucun gage. »

Sans doute, les belles-lettres étaient — nous l'avons vu — déjà cultivées chez nous avant la Réforme par quelques privilégiés, par quelques hommes d'Eglise, mais le grand essor des études date du milieu du XVI"i« siècle. Il n'y avait guère de prédicant qui ne fût en même temps instituteur, et comme l'a dit un historien ^ « l'Eglise, fille de la lumière divine, a été chez nous la mère et la nourrice de l'école. Il y a solidarité entre les lumières. »

Nous avons vu naître l'Académie de Genève, Celle de Lausanne, où professèrent des hommes tels que Conrad Gessner, Bèze, Hotman, est plus ancienne encore. C'était à l'origine une sorte de séminaire protestant; elle fut fondée en 1537 par les Bernois; des fonds furent affectés à l'entretien d'un certain nombre d'étudiants appelés «les enfants de Messieurs; » des professeurs nombreux, allemands, français, italiens, s'y succédèrent pendant le XVI™« siècle. L'enseignement comprenait l'hébreu, les deux langues classiques, la théologie, la philosophie, un peu de mathématiques, quelquefois l'histoire, le droit et la médecine. Dans les occasions solennelles, les étudiants jouaient devant le Conseil, sur la place de la Palud, quelque drame allégorique ou sacré : nous en avons vu un exemple dans la représentation du Sacrifice d'Abraham. A l'Académie était joint un collège classique, fondé en 1539 par Saunier, avec bourses pour les étudiants pauvres; les Bernois créèrent enfin des écoles primaires même dans les villages.

A Neuchâtel, dès 1532, les pasteurs pourvoient à l'instruction de la jeunesse en créant l'enseignement pubUc dans tout le pays. Au nombre des premiers maîtres du collège figure l'un des savants distingués de l'époque, Mathurin Cordier, l'auteur des Colloques. Originaire de

1) F. Godet.

Normandie, il avait professé en France et enseigné le latin à l'homme qui, avec Erasme, a peut-être le mieux manié cette langue au XVI"»e siècle, à Calvin. Appelé par Farel, il prit la direction du collège de Neuchâtel, qui fut, grâce à lui, pendant plusieurs années, le premier des collèges protestants de langue française. De Neuchâtel, il passa à Lausanne, puis à Genève. Oublieux de sa propre gloire — c'est le trait commun à tous les réformateurs — il demanda à enseigner le rudiment dans les plus basses classes du collège. Son idéal pédagogique était, suivant son expression, de former les enfants c< à la piété et aux bonnes mœurs par l'élégance des lettres, » N'est-il pas le précurseur du bon Rollin, qui, cent cinquante ans plus tard, cherchait à « former par les lettres l'esprit et le cœur ? » Froment nous a donné quelques détails sur la renaissance des études classiques à Genève :

«. Il fut ordonné qu'on dût faire un collège pour les enfants à Rive, et cent écus pour le rectear. Et fut Antoine Saunier (le collaborateur de Farel) le premier constitué par la Seigneurie principal et gouverneur d'icelui collège, qui y bouta une bonne et honnête police. Et pour ce que Mathurin Cordier était homme expérimenté en telles choses, et le plus apte et convenant à exercer écoles que homme de notre temps ait été en la langue française, fut envoyé quérir . . . Lequel aussi a maintenu ce bon ordre déjà commencé, tellement que ce collège prit grand bruit (renom) par la venue de Courderius (Cordier.) »

Cet excellent latiniste était le moins pédant des hommes ; il contribua pour une grande part à remettre en honneur la langue maternelle dans le collège de Rive, où l'étude du français fut de bonne heure intimement hée à celle du latin, oîi la grammaire prit le pas sur la rhétorique, où les méthodes scolastiques firent place à un enseignement plus pratique et plus rationnel ^.

Ici, qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse. Un don

1) Voir, sur le collège de Genève et les innovations qu'il accomplit sans bruit, l'excellent chapitre de M. Buisson, Castellion, I, p. 143 et suiv.

spécial du Suisse romand, un des traits distinctifs de son caractère, c'est le goût de l'enseignement, le sens pédagogique. Notre pays est, pour l'Allemagne, l'Angleterre, la Hollande, la Paissie, la Pologne, l'Autriche, une pépinière d'instituteurs et d'institutrices, de gouvernantes et de précepteurs. Que de fois, depuis plus de deux siècles, les cours du Nord ont demandé à nos contrées les éducateurs de leurs princes! Que d'exemples s'offrent à mon souvenir, avant et après celui du czar Alexandre, élève du Vaudois Laharpe ! Cette carrière de l'instituteur, qui plus d'une fois a été la préface d'une carrière diplomatique, fut toujours en honneur parmi nous, et la noblesse même ne la dédaignait point. Il y aurait un livre curieux à faire : rechercher l'action continue, séculaire, exercée à l'étranger par les pédagogues suisses. Cette action est incalculable ; elle s'étend aux lettres, à la politique, aux mœurs ; c'est la culture française, unie aux idées protestantes, qui a pénétré avec nous dans tout le Nord de l'Europe. Notre littérature pédagogique est d'une fécondité disproportionnée avec l'étendue de notre territoire ; là est notre penchant le plus évident, notre manie parfois, mais à coup sûr notre talent le plus exercé. Ce sacerdoce de l'enseignement ne va pas sans un certain dogmatisme, tranchons le mot, sans quelque pédanterie. On nous reproche en France, on reproche à nos écrivains de prêcher et d'enseigner toujours. Un grand prêcheur, en effet, que ce Jean-Jacques, qui s'institua le maître d'école intraitable et cassant de son siècle ; une grande prêcheuse aussi que M™® de Staël, qui disserte sur « l'influence des passions, » considère la révolution, développe dans ses romans des thèses de morale, et donne des leçons d'allemand à la France.

Or d'où vient cette particularité, ce charisma qui nous est propre? — De la Réforme, qui a étendu le bienfait de l'école à nos moindres villages, qui a constitué un clergé éclairé, moral, composé souvent d'érudits et de lettrés,

grâce auxquels le goût de l'instruction s'est propagé dans toutes les couches sociales ; de la Réforme, qui a mis en spécial honneur la pédagogie, qui en a fait une profession respectée à l'égal du ministère évangélique.

Au temps où le pieux auteur des Colloques — dont l'influence fut chez nous plus profonde encore qu'on ne se le figure — demeurait volontairement parmi les plus humbles serviteurs de la cause de l'enseignement public, une brillante pléiade d'écrivains, de savants et d'humanistes, réfugiés à Genève, en faisaient un foyer de lumière qui attirait les regards do toute l'Europe. Sans doute, les Estienne, les Hotman, les Gasaubon, les Béroalde, étaient des Français, que seul le danger des persécutions avait poussés dans la citadelle de la Réforme; est-il légitime de leur donner place dans le tableau de notre littérature indigène ?

Cela ne me paraît pas douteux. Genève est devenue leur seconde patrie, a bénéficié de leurs travaux, de leur influence et de leur renommée, de même qu'ils ont profité de l'asile, de la sécurité, des droits qu'elle leur accordait. Et s'ils ont influé sur le développement intellectuel de Genève, qui niera que la Genève calviniste ait à son tour communiqué à leurs écrits quelque chose de sa belliqueuse énergie? Car Genève a cela de particulier de s'assimiler très vite et cordialement l'étranger qui s'y naturalise. «C'est un petit foyer très fort et qui opère de près sa fusion. » A cette remarque, qui est de Sainte-Beuve, j'ajoute ce mot d'Ampère : « Ce qu'un pays donne, compte dans l'inventaire de sa richesse ; ce qu'il reçoit, compte dans l'inventaire de sa gloire. » Passons donc rapidement en

revue ces hommes qui, accueillis dans la cité de Calvin, ont contribué à en faire la capitale de l'humanisme protestant.

Le plus genevois, parmi ces illustres étrangers, est sans doute Henri Estienne, troisième représentant de cette dynastie d'imprimeurs dont les éditions hébraïques, grecques et latines ont eu une part si considérable dans la renaissance des lettres et dans la révolution religieuse en France. Robert Estienne, second du nom, pour se dérober aux suites de ses démêlés avec la Sorbonne, avait transporté ses presses à Genève à la fin de l'année 1551. Il fut, cinq ans après, reçu gratuitement bourgeois de la ville. Nous le voyons lié d'amitié particulière avec Gordier, Bèze et Gaivin; il est l'imprimeur en titre de la Réforme. Il meurt en 1559, laissant à son fils Henri l'héritage d'une vaste érudition, d'une imprimerie florissante et la qualité de bourgeois <le Genève.

Henri était l'aîné de huit enfants. Né en 1528 \ il avait appris le latin en même temps que sa langue maternelle ; car tout ie monde, mère, enfants, et jusqu'aux servantes, parlait latin dans cette maison qui était le rendez-vous des humanistes parisiens ou des savants étrangers séjournant à Paris. A dix-huit ans il secondait déjà son père dans la publication d'ouvrages classiques. Un long voyage en Italie fut pour lui l'occasion de précieuses découvertes •dans les bibliothèques de Rome, de Venise, de Naples et <ie Florence. La Précellence de la langue française, puis le Trésor de la langue grecque, commencé par son père et achevé par lui, mirent le comble à sa réputation. Sa vie laborieuse est entrecoupée de voyages dans toute l'Europe ; il séjourne tantô.t à Paris, où il retrouve un protecteur fidèle dans le roi Henri III, tantôt à Genève, qui est le plus souvent sa résidence, et où furent imprimés la plupart de

J) D'autres disent en 1532.

ses ouvrages. Il n'y devait pas achever sa carrière agitée^ dont la fin fut assombrie par toute sorte de malheurs. Tl eut avec le Consistoire de longs démêlés au sujet de Sc;s Dialogues sur le langage français. Ces ennuis, auxquels s'ajoutaient des pertes d'argent, augmentèrent la bizarrerie naturelle de son humeur, aigrirent son caractère déjà difficile. Tombé malade au retour d'un voyage à Montpellier, où il était allé voir sa fille et son gendre Casaubon, il mourut à l'Hôtel-Dieu, à Lyon, âgé de soixante-dix ans.

Nous ne parlerons avec quelque détail que de son principal ouvrage de polémique. Henri Estienne écrit au moment où les deux grands courants de la Réforme et de la Renaissance, d'abord presque confondus, tendent à se séparer. Son hostilité contre l'Eglise romaine est profonde, mais le calvinisme ne me paraît pas avoir dominé entièrement ce libre esprit, qui ne fut jamais enrégimenté dans les troupes régulières de la Réforme. Son œuvre la plus populaire est son Apologie pour Hérodote., qui contient tout autrechose que ce titre ne promet, et qui, en réalité, n'est qu'une vaste et amère satire contre l'Eglise romaine et son clergé.

Certains critiques d'alors avaient traité Hérodote de conteur de fables absurdes. Estienne, qui préparait une édition nouvelle de l'historien grec, entreprit de montrer que les prétendues invraisemblances d'Hérodote n'étaient pas plus incroyables qu'une foule de faits du temps présent. Et le voilà qui trace complaisamment le tableau desdésordres de la société au XV™'' et au XVI'"^ siècles, qui accumule les histoires scandaleuses, les abominations de toute sorte, les faits divers puisés dans les sermons des Cordeliers célèbres du XV™® siècle, ou, plus simplement encore, dans Boccace et dans VHeptaméron de la reine Marguerite : le tout sous prétexte de démontrer que ce qui semble impossible dans les récits d'Hérodote est chose courante dans le temps actuel.

Naturellement les gens d'Eglise, les « papicoles » et leurs débordements occupent la belle place dans ce tableau aux couleurs crues, patiemment empâté; chacun de leurs vices (et quels vices !) a son chapitre, ou, si l'on veut, son chapelet d'anecdotes facétieuses ou grossières, groupées sous des numéros d'ordre qui en font autant de chefs d'accusation. L'ignorance des <( prêtres messotiers » est surtout pour lui un thème inépuisable d'histoires burlesques. C'est, par exemple, celle d'un curé qui, voulant faire réparer son sanctuaire par ses paroissiens, invoque le commandement de Jérémie : ai Paveant illi, et non paveam ego... a) Qu'ils pavent, et non pas moi ! Ou bien c'est un prédicateur qui raconte à ses ouailles que quand l'ange Gabriel vint auprès de la vierge Marie, il la trouva disant les heures de Notre- Dame. Ce sont cent autres bons contes du même genre. Plus loin, l'auteur multiplie les exemples des « sornettes et gausseries » inventées par les prêcheurs pour faire rire ou pleurer leur monde. Il y en avait un qui exphquait que Jésus ressuscité s'était fait voir d'abord aux femmes, «sachant que le bruit serait bien plus tôt semé partout que s'il s'adressait aux hommes. » Le but de ces bons pères était d' « amener l'eau à leur moulin; » car c'est dans leur cupidité qu'il faut voir la vraie source des abus qui ont déshonoré l'Eglise : les moines de tout ordre savent « se mettre d'accord pour employer, au profit de notre sainte mère l'Eglise, toute leur benoite et glorieuse miraclificence à faire bouillir son pot. » Et de toutes leurs ressources, la messe est la plus lucrative : « Jamais Pythagoras n'eut l'esprit, par ses mystérieux nombres, d'inventer un si plaisant et si profitable jeu. »

Après avoir dépeint les superstitions, les abus, les roueries de ses adversaires, après les avoir accablés sous ses coups multipliés, Estienne termine son réquisitoire en proclamant, par une image toute pareille à celle que d'Aubigné devait employer à son tour, l'inefficacité des persécutions

pour étouffer la vérité : « Notre Seigneur Jésus-Christ a donné aux cendres de ses martyrs la vertu qu'on dit être es cendres du phénix, mais l'a donnée en beaucoup plus grande abondance, vu que les cendres d'un phénix ne produisent qu'un phénix, les cendres d'un fidèle serviteur de Jésus-Christ produisent un nombre infini d'autres. »

Les cendres des brûlés sont précieuses graines ^

C'est en ce style un peu lourd, mais expressif, qu'écrit notre polémiste. Heureux quand il demeure dans les limites d'un langage décent ! Le « parler gras » ne lui est pas moins familier. Il en demande pardon dans son chapitre sur les sermons des prêtres, et allègue qu'il est contraint de s'accommoder à son sujet : c< Car, comme dit un proverbe grec, il est bien difficile de trouver honnêtes paroles aux choses déshonnêtes ; et toutefois je n'ai pas dit du pis que j'ai pu de ces frères, pour le respect que je porte à leur mère sainte Eglise. » — Comme on voit, il aggrave la satire sous couleur de se disculper; c'est un malin procédé dont il use fréquemment.

Je ne saurais, au reste, dissimuler l'espèce de dégoût qui s'empare du lecteur devant cette complaisante énumération d'ignominies et de choses graveleuses. Vainement l'auteur affirme qu'il lui coûte de faire le récit de « telles et si énormes vilainies ; » vainement il s'autorise de la coutume des Lacédémoniens, « qui, pour instruire leur jeunesse à sobriété, faisaient venir les ivrognes en leur présence : » on a le sentiment distinct qu'il se divertit un peu trop à ces infamies, que certaine fleur de délicatesse et de dignité manquait à ce prodigieux érudit, nourri dès l'enfance des lettres antiques. Sa plaisanterie est plus âpre que gaie, sa manière un peu lourde est dépourvue de cette grâce pittoresque, qui sauve des livres plus cyniques encore que le

1) D'Aubigné, Les Tragiques.

sien. Sa pesante érudition n'est adoucie et tempérée par aucun sentiment aimable : elle écrase sans pitié la poésie délicate des légendes des saints et les naïves créations de l'imagination du moyen âge. Voyez ce que devient sous sa plume brutale la mystique et délicieuse légende de saint François : c'est à prendre parti pour la superstition contre l'érudition!

La composition de l'ouvrage, extrêmement négligée, trahit la précipitation. « Il écrit au milieu du chaos d'une existence envahie de tous côtés par le tumulte des affaires et des voyages, sous le manteau d'une cheminée d'auberge ou dans son imprimerie, au bruit de ses presses haletantes, qui réclament à chaque instant le secours de son intelligence, de ses yeux et de sa main ^ »

On conçoit aisément que les calvinistes genevois aient considéré Estienne comme un allié dangereux, et que ses ouvrages de polémique leur aient paru plus compromettants que sérieusement utiles à leur cause. Le surnom de Pantagruel de Genève, que les catholiques décernaient à l'auteur, n'était point immérité : dans V Apologie, il est plus près de Rabelais que de Calvin ; les histoires scandaleuses qu'il raconte, les propos impies qu'il a recueillis, les blasphèmes et les « gausseries » monastiques dont il dresse l'inventaire, assurèrent à son livre un succès d'une nature passablement équivoque, et il faudrait s'étonner que les calvinistes graves n'eussent point tenu à répudier toute solidarité avec cet enfant terrible, qui employai^ au profit de la Réforme les armes des railleurs sceptiques et des libres pf'nseurs.

Mais, chose curieuse, c'est moins son Apologie que ses Dialogues sur le lang'-xge français italianisé qui semblent avoir excité les ressentiments de ses coreligionnaires. Cet amusant pamphlet httéraire et politique contre l'invasion

1) C. Lenient. — Notons pourtant que les presses à bras de Tépoque ne devaient pas être très « haletantes. »

du jargon italien nous semble aujourd'hui non seulement inoffensif, mais d'une inspiration excellente; il attira à l'auteur des tracasseries à la suite desquelles il rentra en France. Depuis la publication de V Apologie, Genève se défiait de tout ce qu'il écrivait : on l'accusa d'avoir ajouté, sur les épreuves des Dialogues, diverses anecdotes scabreuses, et l'édition fut saisie et condamnée. Au fond, ce qui déplaisait en lui, c'était son franc-parler, le tour satirique et trop libre de ses écrits. C'est ainsi que, quelques années plus tard. Agrippa d'Aubigné fut inquiété à propos de son Baron de Fœneste.

On ne prête qu'aux riches : il s'est trouvé des critiques pour attribuer à Henri Estienne le Moyen de parvenir, de Béroalde. IMsons d'emblée que les arguments de M. Blavignac ne nous ont pas converti à cette thèse singulière. Mais ce qui résulte au moins de sa démonstration, c'est que le Moyen de parvenir est l'œuvre d'un homme qui a vécu à Genève et connaît exactement le pays, ses mœurs et son langage. Tel était le cas de François Béroalde de Verville.

Né à Paris en 1556, il était fils du savant Matthieu Béroalde, à cjui fut confiée pendant quelque temps l'éducation d'Agrippa d'Aubigné. Après la Saint-Barthélémy, nous trouvons le jeune François inscrit sur le registre des habitants de Genève comme « écoher de Paris. » Son père l'y rejoignit bientôt, et, sur la recommandation de Bèze, fut nommé professeur de belles-lettres et de philosophie chrétienne. Après sa mort, François Béroalde, âgé d'environ vingt ans, s'en alla à Bâle, où il apprit le métier a'horloger tout en exerçant la profession de précepteur auprès d'un jeune seigneur. «Sa spéculation la plus fructueuse fut d'abandonner le protestantisme, » a dit sévèrement un de ses biographes; en effet, il fut nommé, en 1593, chanoine de Tours, ce qui, du reste, ne devait pas l'empêcher de se moquer des papistes comme des huguenots.

Il avait recueilli sur les bords du Léman diverses anec-

dotes, des traits locaux et des mots du cru qui se retrouvent dans le livre auquel il doit sa célébrité. Ce fameux Moyen de parvenir, qui a si vivement piqué la curiosité des amateurs d'énigmes, appartient à la littérature licencieuse du XVI™® siècle. C'est le conte gaulois dans toute sa crudité, avec sa gaîté sans frein et son vocabulaire sans pudeur, œuvre d'un railleur bon vivant et cynique, qui a préféré à l'austère religion de Calvin un gras canonicat. Il est pourtant juste de noter que le père de Béroalde, infiniment plus sérieux, avait déjà un goût prononcé pour les plaisanteries faciles et les jeux de mots burlesques : c'est lui qui, dans ses accès de verve picarde, appelait le connétable le coq d'étahle, la reine-mère la reine amère et le cardinal de Lorraine le cardinal de la ruine.

Qu'est-ce au fond que le Moyen de parvenir? Nous avouons, au sortir de cette pénible et répugnante lecture, n'être pas en état de résoudre le problème. Représentezvous un vaste dialogue où des centaines de personnages se donnent la réplique après boire : Cicéron, Budé, Plutarque, Hermès, Diogène, Apulée, César, Virgile, Anacréon, Tite- Live, Arétin, Tibère, Caton, Erasme, Darius, Robert Estienne, Alcibiade, Pierre l'Hermite, Jodelle, Caligula, Marot, Aristote, Bèze, Homère, Calvin, Socrate, Viret, Ronsard, Cujas, Buchanan, Mahomet, Luther, Jeanne d'Arc, Savonarole, Périclès, Zoroastre... Une pareille énumération sufïït à donner quelque idée de ce singulier pot pourri, véritable dévergondage d'imagination. Quelle en est la pensée maîtresse? Oi^i tend cette universelle dérision de tout ce qu'ont respecté les siècles? Que nous veut cet amas d'obscénités ? Peut-être en faut-il chercher le sens dans le passage suivant, un des moins obscurs dans ce livre où tout est équivoque : « Je vous dirai que le principal mot du guet du Moyen de parvenir est d'avoir de l'argent : aux moines pour se soûler et besogner leur soûl, d'autant que c'est leur part; aux gentilshommes, pour paraître; aux

ambitieux, pour se faire mistigorifier comme petits démon» sur le plat d'une pelle, et aux autres pour avoir du contentement en vérité et non en songe. » — La poursuite de l'argent, pourvoyeur suprême de tous les appétits, — tel serait le dernier mot de la destinée humaine ! . . .

Mais à quoi bon nous casser la tête? Ce que Sainte- Beuve a dit de Rabelais est surtout vrai de Béroalde : « Essayer de comprendre, c'est déjà n'avoir pas compris.» L'auteur a quitté Genève et le protestantisme : ce n'est pas nous qui avons lieu de déplorer son apostasie ^

Henri Estienne eut pour gendre Isaac Gasaubon. Cet illustre savant était né en 1559 à Genève, où ses parents, originaires de Gascogne, venaient de se réfugier. Il suivit les cours de l'Académie et ne tarda pas à remplacer son professeur. Il quitta Genève en 1596 pour aller enseigner à Montpellier, puis à Paris. S'il ne fut pas un sectateur ardent du calvinisme, on sait en revanche qu'il se retira ert Angleterre pour échapper aux obsessions des catholiques, qui sollicitaient vivement et escomptaient déjà sa conver-

1) C'est peut-être ici le lieu d'anticiper un peu sur le XVH"» siècle pour mentionner Louis Garon, né à Genève en 1574, d'un réfugié lyonnais; rentré en France, il redevint catholique comme Béroalde. Il est l'auteur d'un recueil de contes et de facéties, intitulée Le Chasse - ennuy , ou entretien des bonnes compagnies. On y trouve, parmi des anecdotes de provenance italienne, quelques souvenirs intéressants de Genève et des épigrammes de renégat contre Tiiéodore de Bèze et ses collègues. Les moines et les prêtres ne sont du reste pas épargnés, non plus que les femmes : il n'est pas de bon conte sans quelque malice contre elles ou contre eux. Garon reproduit, par exemple, la réjouissante histoire du mari cherchant dans la rivière sa femme qui s'est noyée : «... Il l'allait cerchant contre mont. Un autre, le voyant, lui dit : Mon ami, vous vous trompez en pensant la trouver, parce qu'il faut que vous la cerchiez à la descente de la rivière. — Je ne l'ignore pas, dit-il, mais, pendant sa vie, elle était si bien accoutumée de faire toute chose à rebours, que Je crois qu'encore après sa mort elle en aura fait de même. » Garon tourne l'anecdote avec aisance et a le mérite, trop rare parmi les conteurs gaulois, d'être gai sans être obscène ("Voir à son sujet Louis Garon, un conteur du XV II" siècle. Genève, 1888, par M. A. Blondel, qui a eu l'honneur de découvrii' cet écrivain genevois ignoré de Senebier lui-même.)

sion. Il mourut à Londres en 1614. Critique d'une sagacité merveilleuse, traducteur excellent, chrétien sincère et pieux, Casaubon n'a guère écrit qu'en latin. Son nom et ses ouvrages, dont un bon nombre furent composés et publiés à Genève, ont contribué à illustrer la jeune Académie. Heinsius ne l'a-t-il pas appelé « le soleil des savants, » et Scaliger, peu prodigue d'éloges, « le phénix des érudits? »

Joseph- Juste Scaliger lui-même fut professeur à Genève de 1572 à 1574. Quelques années plus tard, Denys Godefroy, le célèbre jurisconsulte, fuyant la persécution, trouvait à Genève un asile : on lui donna la bourgeoisie avec la chaire de droit. Il y succédait à un homme non moins célèbre, qui balançait en France la réputation de Cujas, François Hotman, l'auteur de la France-Gaule.

Né en 1524 d'une famille originaire de Silésie, Hotman avait embrassé les doctrines réformées avec une sincérité si ardente qu'il leur sacrifia le repos de sa vie. A vingtdeux ans, déjà presque célèbre et sur le point de contracter un brillant mariage, il renonça à tous les avantages de cette situation pour obéir à sa conscience. Il retrouva une chaire à Lausanne, où il s'était réfugié, et y rencontra une compagne digne de lui. Il y passa^dix ans, puis enseigna le droit à Strasbourg. Ses travaux de jurisconsulte lui valurent un appel du roi de Navarre, qui le chargea de diverses missions diplomatiques en Allemagne. Il était également le conseiller des Electeurs Palatins.

Rentré en France après la paix d'Amboise, il occupait, en 1572, à Bourges, la chaire de Cujas; il n'échappa qu'à grand'peine, et avec l'aide de ses étudiants, au massacre de la Saint-Barthélémy, perdit ses biens, sa précieuse bibliothèque, mais réussit à gagner Genève, d'où il lança contre Charles IX et sa mère son fameux livre, Franco-GalUa. Il fut suivi à Genève par son collègue Doneau, ce jurisconsulte étonnant qui, dit-on, savait par cœur tout le Corpus juris. La présence des deux savants suggéra à la compa-

gnie des pasteurs la pensée d'instituer à l'Académie l'enseignement du droit : « Puisque Dieu, dit le registre du Conseil, a ici envoyé ces deux personnages, qui sont fortdoctes et renommés en droit, ils (les ministres) ont délibéré de les prier, si Messieurs le trouvent bon, de faire quelques leçons gratuites en droit, ce qu'ils feront de bon cœur; arrêté, s'ils les peuvent induire à ce faire, qu'ils le fassent. »

La faculté de droit, que devaient illustrer Godefroy, Burlamaqui et tant d'autres, prit donc naissance au lendemain de la Saint-Barthélémy, et c'est à des Français du refuge que Genève dut cette lumière nouvelle. « Tandis que la cour de France et les Guises demandaient au crime et à la violence le succès de leur cause, la républicaine Genève proclamait le règne de la loi, en organisant dans son Académie l'enseignement des Hotman et des Doneau. » Cette remarque est de M. Henri Fazy, dans son beau travail sur La Saint-Barthélémy et Genève ^

Le traité Franco-GalUa parut en 1573 : écrit en latin, puis traduit en français par Simon Goulart, il eut en France, en dépit, ou plutôt à cause des condamnations officielles, un immense retentissement. Les adversaires d'Hotman l'accusaient d'avoir puisé ses doctrines «dans les cabarets suisses, » et l'on défendait à son de trompe dans les rues de Ghambéry de lire et même de toucher son ouvrage. C'est que, sous couleur d'un exposé historique, l'auteur a rédigé le programme politique du parti protestant. Sa science profonde de l'histoire du droit et des antiquités du droit devient entre ses mains une arme redoutable. Il entreprend de prouver aux Français qu'à l'origine la royauté n'était pas héréditaire dans leur pays. Non point qu'il prétende, ainsi qu'on l'en accusa, instituer une monarchie élective: il est trop perspicace pour asseoir les destinées de son pays sur une base aussi incertaine. Mais il

1) Mémoires de l'Institut national genevois, T. XIV.

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donne un avertissement à la reine-mère et au jeune roi ; il leur rappelle qu'il y eut autrefois des rois déposés ou mis sous tutelle à la suite d'abus de pouvoir, et que la loi salique excluait les femmes de la succession au trône. Les Gaulois et les Francs se donnaient « des gardiens de leur liberté,» et non «des tyrans et des bourreaux;» car, dit énergiquement l'auteur, « ils étaient ennemis de toute domination turquesque. » Un siècle avant Fénelon et avec moins de précaution que lui, Hotman proclame que les rois sont faits pour les peuples et non les peuples pour les rois :

« Comme le pupille n'est pas institué à cause du tuteur, ni le vaisseau pour le pilote, ni l'armée pour le capitaine, mais au contraire le tuteur est ordonné pour le pupille, et ainsi semblablement le père, le pilote, le capitaine, pour ceux qui leur sont commis en charge ; aussi le peuple n'est point fait et assujetti à cause du roi, mais plutôt le roi est établi pour le regard du peuple. Car le peuple peut bien consister sans roi, mais on ne saurait trouver, pas même imaginer un roi qui puisse subsister sans peuple. »

La souveraineté réside dans les Etats généraux : il ne dépend pas du bon plaisir du roi de ne point les convoquer. S'il s'y refuse, il sort de la légalité, et alors le peuple, « foulé et opprimé par la cruauté d'un tyran, » peut demander secours contre lui « à la congrégation des citoyens légitimement assemblés, » c'est-à-dire exiger, par une imposante manifestation nationale, la convocation des Etats et le retour à la légalité. C'est en ce sens seulement que l'auteur de Franco-GalUa proclame le droit à l'insurrection et pense qu'il y a des séditions nécessaires.

Son œuvre respire le patriotisme le plus ardent. Hotman adorait la France et ne cessa jamais de la regarder comme sa patrie. 11 proteste, dès les premières pages de son livre, avec une émotion touchante, contre le proverbe uhi hene, ibi pûtrîa. Il n'est bien nulle part loin de la France, même

accablée de maux ; il la regrette tout comme Ulysse regrettait « son pays et la pauvre ville d'Ithaque, laquelle ressemblait plutôt à un petit nid d'oiseau attaché contre des roches qu'à toute autre chose. » Le traité se termine par cet appel superbe à la justice en faveur de la patrie ensanglantée : « J'appelle à témoins le Dieu vivant, le soleil, le ciel, tous les hommes vivants et qui vivront ci-après, si j'ai eu tort, ou plutôt si je n'ai pas eu très juste occasion de déplorer une si vilaine tache, infamie et souillure de notre France !»

Ce langage enflammé du proscrit n'était pas fait pour calmer les passions déchaînées : Hotman fut traité de fou dangereux par ceux qu'il appelle « les flatteurs de cour achetés à prix d'argent. » Il est possible qu'il ait collaboré aussi au Réveille- matin des Français^ pamphlet éloquent et habile, imprimé à Lausanne et qu'on attribuait à Théodore de Bèze ; on y reconnaît quelques-unes des idées favorites d'Hotman et des jurisconsultes protestants d'alors. Le Conseil de Genève s'en émut, et craignant qu'on ne fît passer ce nouveau pamphlet sur le compte de Genève, le supprima comme « très pernicieux ...»

Il est incontestable que la hardie démonstration historique de la France-Gaule contenait en germe la doctrine moderne de la souveraineté du peuple, que devait proclamer deux siècles plus tard la voix retentissante du Genevois Jean-Jacques.

La vie de François Hotman, qui s'acheva à Bâle en 1590, ne fut qu'une lutte incessante contre la misère. Chargé d'une famille nombreuse (il avait à entretenir sa mère et neuf enfants à nourrir), il vivait dans une gêne excessive et dans la douloureuse dépendance de ses protecteurs. Un jour, il appela de ses vœux la mort : « Mon unique consolation, dit-il, est que, morts ou vivants, nous sommes au Seigneur ... Je suis soutenu par la confiance en cette félicité que Dieu, dans sa clémence, nous a promise après

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cette misérable vie. » Telle est la foi simple et forte qui le soutint au travers de ses longues épreuves. Il donna un des plus grands exemples de constance, dans ce siècle où l'héroïsme était aussi commun que la lâcheté l'est dans le nôtre ^

Nous venons de passer en revue les humanistes et les savants célèbres qui payèrent l'hospitalité genevoise en illustrant la cité qui les avait accueillis. La plupart y trouvèrent un asile aux heures les plus troublées de leur vie, mais ne s'y fixèrent pas définitivement comme les écrivains qui vont nous occuper.

Antoine de La Faye, sieur de la Maisonneuve, originaire de Ghâteaudun, exerça le ministère à Paris, où nous le trouvons en 1567, puis il débuta à Genève comme régent d'une des classes du collège, devint professeur à l'Académie en 1577 et pasteur en 1580. Il reçut la bourgeoisie de Genève et fut un des hommes dont Bèze faisait le plus d'estime, car il unissait à la solide piété du huguenot la science étendue des hommes de la Renaissance. Il survécut aux chefs illustres de l'Eglise genevoise et ne mourut qu'en 1615, pendant une épidémie de peste. Son principal ouvrage français est sa Réplique à François de Sales, qui suffirait à révéler un publiciste distingué et d'une verve très personnelle.

Voici en peu de mots, d'après un article de M. Eugène Ritter dans la Revue savoisienne, l'histoire de cette polémi-

1) Nous n'pvons pu entrer dans le détail de la vie errante et mouvementée de François Hotman. Nous renvoyons le lecteur à l'excellente étude que lui a consacrée M. L. Ehinger : Franr Hotmann,ein franzôsischer Gelehrter, Staatsmann und Publicist des XVlJahrhunderts. Bâle, 1891.

que. Vers la fin de 1597, des placards, traitant de la vertu de la croix, étaient répandus à Genève et dans les environs. François de Sales était l'auteur d'une partie au moins des thèses contenues dans ces placards. La Faye y répondit par son Bref traité de la vertu de la croix et de la manière de rhonorer. Sur ce sujet, que Farel avait abordé une quarantaine d'années auparavant, il avait écrit quelques pages qui frappaient si juste, que l'évêque d'Annecy crut devoir lui répondre par sa Défense de V Etendard de la Sainte- Croix^ et, comme dit La Faye avec une ironie triomphante;, écrivit « un livre de trois cent vingt-six grandes pages pour combattre c[uatre petites feuilles. » Alors La Faye, prenant la parole pour la seconde fois, composa sa Réplique chrétienne à la réponse de M. F. de Sales^ se disant évêque de Genève.

Elle est datée du « 12 décembre 1603, jour et an révolu après l'extraordinaire miracle de Dieu veillant pour notre conservation, » — c'est-à-dire du premier anniversaire de l'Escalade ^ C'est aussi une tentative d'escalade que repousse le théologien genevois. Il réfute page après page tous les arguments mis en bataille par le prélat et n'en laisse passer aucun sans le discuter :

« Quand il accumulerait autant de raisons que l'hiver engendre de neiges en Savoie, si elles ne sont plus valables que celles qu'il a rapsodiées en ce livre, il ne ferait que découvrir la pauvreté de sa cause et généralement la faiblesse de tout le bâtiment de la Papauté... Approchées du soleil de la parole de Dieu, elles se fondent ; et combien qu'elles soient enflées de paroles et fassent grand bruit, si sont-elles vides de bon sens ; semblables aux ragas d'eaux 2 tombant des montagnes, qui étant écoulées, laissent leurs lieux à sec. »

Il ne veut pourtant pas disputer avec aigreur ; le débat

1) C'est La Faye qui était monté en chaire le lendemain de r Escalade, ainsi que nous l'apprend le journal d'Esaïe Colladon : « On ne fit point le prêche du matin, dit-il; à celui de huit heures ne se purent trouver beaucoup d'hommes. M. de La Faye expliqua le Ps. 124, lequel on avait chanté. »

2) Ragas : lunent débordé (Voir le Dictionnaire provençal-français de Mistral).

entre l'évêque et le pasteur doit être « plutôt conférence qu'estrif contentieux ; » il est à souhaiter « qu'ensemble ils prient le Dieu de paix et de dilection.. . » Nous citons ces paroles parce qu'elles sont l'indice d'un adoucissement dans le ton des querelles théologiques ; l'heure des premiers déchirements et des luttes farouches est passée ; les positions sont prises; l'Edit de Nantes a été proclamé et le calme est momentanément rétabli. Mais ce n'est pas à dire que La Faye ne sache plus soulever la lourde et tranchante épée des réformateurs : il a conservé, en dépit de ses sages intentions, quelque chose de leur rudesse. Il appellera tel argument de l'évêque «une supposition fantasiée en la dure méninge d'un cerveau peu illuminé, » le traitera de « fendeur de cumin , comme disent les Grecs (il eut pu ajouter : les Allemands), c'est-à-dire un cercheur de pieds de mouches ; » il lui reprochera ses « impertinentes allégations, » sa « fadaise scolastique ; » il épluchera sans merci certain chapitre « où il y a autant de vanité bouffie de présomptueuse magistralité qu'il y a peu de bon sens, » et il risquera cette expression aujourd'hui un pea bien familière : « 11 se donne du doigt dans l'œil. » « Pauvre Aristote, s'écriera-t-il, si tu entendais telle conséquence, tu brûlerais tes livres, de dépit de voir qu'un homme fait parade d'avoir longtemps étudié en ton Organe, pour n'y apprendre rien, ou bien peu ! »

C'est que La Faye, on le sent à chaque ligne, est un esprit nourri à la forte école des théologiens de la Réforme, un logicien implacable, un dialecticien armé d'une connaissance exacte et profonde des auteurs profanes et sacrés, des philosophes et des Pères. Elevé dans la tradition de Calvin, il met une science redoutable au service d'une conviction ardente. On finit par être amusé de le voir s'escrimer d'un bras si sûr, traquer son adversaire dans ses derniers retranchements; on admire cet esprit souple, cette habileté de discussion, cette vivacité de tour.

Le fond du débat est de savoir si la croix (qu'il s'agisse de la prétendue « vraie croix, » ou de la représentation et du signe de la croix) a quelque vertu et doit être honorée. La Faye proclame sa foi au crucifié et son indifférence pour l'instrument de son supplice. Son contradicteur s'était avisé de lui opposer les pèlerinages aux endroits consacrés par la tradition des siècles à l'adoration de la croix. C'est là, riposte gaîment La Faye, «un argument volage, pris de l'humeur des hommes inconstants et vagabonds, ne trouvant pays ni maison pire que la leur, et qui trottaient partout pour ne s'arrêter nulle part; presque tous très mal instruits en la piété, et partant de petite créance ...» Et il imagine un nom pittoresque pour qualifier la manie des pèlerinages : c'est la « fièvre erratique d'idolâtrie. » Quant au sigtie de la croix, « avec trois doigts, cinq doigts, ou un, tout cela ne sort que de la boutique humaine d'un clergé abondant en loisirs. »

Le reproche le plus juste qu'il adresse au pieux évêque vise cette espèce de sensualité mystique où incline trop volontiers sa dévotion ; le spiritualisme un peu nu du disciple de Calvin s'en indigne en ces termes :

« Sa théologie est grossière et matérielle. Car il ne s'arrête à autre chose qu'à signes grossiers et matériels, comme aussi la plus grande part du train de la Papauté gît en cérémonies et choses sensuelles, par lesquelles les sens des simples sont offusqués et les esprits plutôt hébétés qu'édifiés. En somme, la religion romaine est une religion d'or, d'argent, de pierres précieuses, de perles, de crêpe, de pourpre, de soie, d'écarlate, de bois odoriférant, d'ivoire, d'airain, de fer, de marbre, cannelle, senteurs, onguents, encens, huile, qui sont toutes choses charnelles. Mais comme Christ est roi et sacrificateur spirituel, ses vrais disciples le cerchent en esprit et en vérité. »

Et lorsque François de Sales s'écrie : « Malheur au schisme ! » La Faye reprend à son compte cette exclamation : <r Malheur au schisme! Mais ce n'est schisme de se

séparer des erreurs insupportables advenues es points principaux et fondamentaux de la doctrine chrétienne. Car quoique l'union entre les hommes soit grandement recommandable, si l'est-elle plus entre les hommes et Dieu. 3)

Ce style ne manque ni de trait ni de chaleur, et La Faye doit être mis au rang des polémistes les plus remarquables formés à l'école de Bèze et de Calvin.

Chargé en 1597 par la compagnie des pasteurs de composer la préface de la version de la Bible, La Faye eut pour collaborateur un autre ministre écrivain, Simon Goulart, de Senlis, qui, ayant échappé à la Saint-Barthélémy, était venu se fixer à Genève. Ce prédicateur éminent, que Genève prêta plus d'une fois aux Eglises de France, succéda à Bèze dans la présidence de la Compagnie des pasteurs. Senebier vante sa science universelle et l'appelle une bibliothèque vivante. Il fut particulièrement honoré de l'amitié de Scaliger. Ses nombreux ouvrages attestent sa puissance de travail et la variélé de ses aptitudes : il a iaissé des traités de théologie et de morale, des recueils de sermons, des poésies chrétiennes, des travaux d'histoire, des traductions du latin ; on lui attribue, mais sans preuve certaine, un récit en vers de l'Escalade. Ses Recueils des choses mémorables advenues sous la Ligue renferment des morceaux d'un sérieux intérêt historique, tel que le Bref <liscours de ce qui s'est passé es environs de la ville de Genève d'avril à juillet 1589.

En cette année-là, le duc de Savoie, appuyé sur l'Espagne et la Ligue, organisa une formidable agression contre

Genève \ Simon Goulart raconte l'un des épisodes de cette guerre, l'expédition du Faucigny et du Ghablais, et s'attache à montrer que, « en toutes escarmouches et rencontres, Dieu favorisait manifestement les petites troupes de Genève. » Sa narration nous plaît par la clarté, par la simplicité lumineuse; le style en est coulant, uni, plus nerveux que coloré; parfois il s'anime et l'on y sent passer le souffle des passions du moment, — comme dans la page où Simon Goulart raconte l'attaque malheureuse du comte de Maurevel contre la petite ville de Bonne, occupée par les Genevois ; les assaillants furent repoussés, contre leur attente : «A leur arrivée, ils criaient qu'on leur apprêtât à dîner; mais ils ne furent servis que de prunes bien dures et de mortelle digestion, qui les contraignirent de sonner la retraite. »

Au combat du Plan-les-Ouates, le sieur de Sonnaz essaie de tourner les Genevois et de les surprendre par derrière ; ce plan est déjoué par la vigilance de quelques canonniers. L'épisode est agréablement conté par Goulart, qui dut en être témoin, puisque la Compagnie des pasteurs l'avait désigné comme ministre « pour marcher avec les troupes. ï>

« Pendant qu'ils faisaient ce circuit long et dangereux, les compagnies de Genève se retiraient au petit pas pour se rafraîchir, apercevant force hommes, femmes et servantes, apportant paniers et flacons (comme cela s'est toujours pratiqué es escarmouches), outre le vin que la Seigneurie y envoyait pour cet effet. Mais, comme ils étaient à boire et à deviser asnez loin du fort, les canonniers d'un petit tertre nomme Champet, en deçà l'Arve, ayant découvert l'une des cornettes ennemies qui marchaient serrées avec cinquante chevaux par un sentier étroit . . . , leur tirèrent deux coups. Ce fut un signal bien à-propos aux soldats et capitaines de Genève, qui, levant l'oreille à ce bruit et aux huées de la garnison du fort qui leur criait : « Avance î

1) Rien ne saurait donner une idée plus vivante de cette phase de l'histoire de Genève que l'ouvrage de M. Ch. DuBois-Melly: Eve de la Pasle, Episode de la guerre de Genève (Georg, 1886). Ce roman historique très captivant est en outreune restitution archéologique de grande valeur.

LE XVIme SIÈCLE APRÈS CALVIN 147

avance! », quittèrent flacons, gobelets et paniers, et ayant prompteraent découvert leurs ennemis, leur firent une salve d'environ trois cents arcjuebusades et mousquetades, dont quelques chevaux et lanciers furent renversés par terre. Les autres voulant, qui à pied, qui à cheval, gagner le haut des vignes, furent pour la plupart tués sur le champ et quelques-uns emmenés prisonnier», entre autres le sieur de Saint-Cergues, dit Belle garde, et deux autres, avec perte d'une de leurs cornettes. Leurs compagnons, voyant que les pièces de Champet les endommageaient grandement et la route de ceux qui étaient descendus, n'attendirent pas le reste et eurent bons éperons. Ils perdirent ce jour-là une partie de leurs meilleurs lanciers et plusieurs hommes de commandement. Ainsi que les grands coups se donnaient, l'on chantait au fort le psaume neuvième, et nommément ce couplet :

Incontinent les malheureux Sont chus au piège fait par eux ; Leur pied même s'est venu prendre Au filet qu'ils ont osé tendre. »

La scène me paraît caractéristique : elle montre bien ce f[u' était alors l'existence de la vaillante cité, perpétuellement sur le qui-vive, avec ses bourgeois toujours prêts à courir aux armes, à châtier le Savoyard insolent, tandis que du haut des remparts les mâles accents d'un psaume huguenot, entonné par tout un peuple, promettaient aux combattants le secours du Dieu des batailles. Ce mélange de patriotisme vigilant et de religieuse assurance, n'est-ce pas la physionomie même de Genève au XVI™® siècle, de la Genève exaltée par Calvin ?

Simon Goulart s'essaya aussi, comme nous Talions voir, dans la poésie dramatique. Le théâtre, en dépit de la Réforme et du Consistoire, n'était pas complètement mort à Genève, et la seconde moitié du siècle vit paraître plusieurs pièces de circonstance, qui ne sont pas toutes indignes de mention. C'est ainsi qu'en 1568, à l'occasion du renouvellement de l'alliance de Berne, Jacques Bienvenu compose et fait jouer devant les autorités sa Comédie du Monde ma-

lade et mal pansé. Les vers ne manquent ni d'art, ni de vivacité. Le Monde est malade, tout comme Chrétienté dans la moralité de Malingre. Un savant docteur, ou plutôt un pédant qui croit tout savoir, maître Aliboroum, puis maître Bridoye, suivi de plusieurs fous (un prêtre, un gentillâtre, un marchand et un laboureur), surviennent et consultent entre eux sur l'état du malade. L'un lui conseille le jus du concile de Trente, l'autre de l'huile d'intérim, puis tous ensemble le déshabillent, le dépouillent, le rasent, — et quand il ne reste plus rien au patient, le Vérité paraît, qui tance à voix forte ceux qui l'ont mis, sous prétexte de le guérir, en si piteux état : — « Dame, nous ne vous cerclions pas, » répondent à Vérité Bridoye et ses complices. Et à chaque tirade de Vérité démasquant leurs fourberies , ils opposent en chœur le même vers, comme un refrain :

Dame, nous ne vous cerchons pas.

La scène est à la fois comique et saisissante : personne, ni le Monde, ni ceux qui le mènent, ne veut donc entendre la voix de Vérité ! Heureusement Genève et Berne, « conjoints ensemble, » font exception : ce qu'il fallait prouver.

En 1584, les Genevois, toujours inquiets du côté de la Savoie, avaient voulu resserrer les liens qui les unissaient à la Suisse réformée : les serments avec Berne et Zurich furent solennellement renouvelés à Genève. A cette occasion, Goulart composa une pastorale allégorique à cinq personnages. Trois bergers, Zurchin, Ursin et Gerbin, figuraient Zurich, Berne et Genève. Après un court débat, ils se laissaient réconcilier par Aléthie et Homonie, et s'écriaient :

Nos houlettes seront, je le crois, suffisantes Pour chasser loin de nous toutes bêtes naissantes.

Voilà de bien mauvais vers ! Le magnifique Conseil

parut les goûter, car il récompensa par une allocation le zèle poétique de Simon Goulart. Il n'en fit pas autant pour un autre versificateur, réfugié français, récemment débarqué, et qui offrit, dans la même occasion, le concours de sa muse. C'était un Gascon, homme de bien, homme d'érudition, Joseph Duchesne, seigneur de la Violette, naguère encore premier médecin d'Henri de Navarre, ancien ambassadeur en Savoie et en Suisse, gendre de Guillaume Budé. Il devint par la suite bourgeois de Genève, ce qui permet à l'indulgent Senebier d'affirmer qu'il « cultiva les lettres avec succès. »

Duchesne avaient été l'ami, le camarade d'école de DuBartas, qu'il a trop fidèlement imité dans ses vers. La pièce de circonstance qu'il composa pour célébrer l'alliance de « l'écusson blanc et bleu, de l'ours et de l'aigle noir, » est une « tragi-comédie d en trois actes, intitulée VOmbre de Garnier Stoffacher, Suisse. Bellone exhale sa colère contre l'union des treize cantons. Un chœur do soldats suisses répond par des stances célébrant la concorde et la paix. Charmée de les entendre, l'ombre de Werner Stauffacher (Garnier) apparaît et raconte les origines de la Confédération. L'histoire de Guillaume Tell et de Gessler est un pur joyau :

Souvenez- vous qu'il mit sur la tête du fils

De Tell, pour butte, las ! une pomme jadis,

Que l'abattre contraint d'une flèche légère

Fut à peine de mort le misérable père.

La face lui pâlit et de crainte et de peur :

11 ne pouvait (juigner, ayant l'œil plein de pleurs.

Ce sont là les premiers vers français inspirés par la légende de Tell ! La pièce se termine par le triomphe de la Paix sur Bellone et par le succès de la diète tenue « en la ville des bains, » — c'est-à-dire à Baden.

Duchesne imite les plus fâcheux procédés de son ami et maître DuBartas. Il abuse de ces mots composés, si ridi-

cules dans notre langue : les fifres doux-somianfs, les épis imie- grains; il prodigue les métaphores prétentieuses : le front des monts, de neige enfariné. DuBartas avait dit :

Les monts enfarinés d'une neige éternelle.

Nous retrouvons le même style dans le poème didactique et scientifique composé par Duchesne : Le grand miroir du monde, où il prétendait peindre «toutes les merveilles de l'univers. » Il n'en peignit heureusement que la moitié ; cela peut suffire à sa gloire et à notre agrément.

Ce temps pervers

M'a dérobé le cœur, et la voix à mes vers,

s'écrie-t-il avec un regret que le lecteur a peine à partager. L'abus des procédés de DuBartas est ici plus insupportable encore : le soleil s'appelle « le flambeau chasse-nuit, » le temps (( le vieillard porte-faux. » Voici une prosopopée de sa façon :

Et toi, père aime-vers, Apollon sonne-lyre !

Que dire de ces puérils redoublements de syllabes imités de l'auteur de la Semaine : les autans et leurs poumons i-ou-souf fiants ; \s.cou-cloussante poule ! Ce fatras indigeste est dédié à Henri de Navarre : « Ce mien petit nain si difforme, » ainsi Duchesne appelle son œuvre. Difforme, oui; nain, hélas ! non : plus de deux cents pages in-quarto ! — Cependant il m'a paru que Duchesne pourrait faire l'objet d'une étude intéressante au point de vue scientifique : ce mauvais poète fut un savant de mérite, parfois assez émancipé pour son temps ; il ne craint pas de déclarer solides les raisons de Copernic à l'appui de son système, et ce n'est que par égard à sa sûreté personnelle qu'il s'en tient aux idées reçues :

Fermes tes fondements, Copernique, je voi ; Mais je suis le chemin plus battu, quant à moi.

LE XVIm« SIÈCLE APRÈS CALVIN 451

Faut-il donc renoncer à rencontrer un poète digne de ce nom dans cette Suisse française du XVI"^® siècle, éclairée par le double flambeau de la Renaissance et de la Réforme ? Faut-il admettre que le dogme a banni le rêve, que le protestantisme a tué l'art, écrasé toutes les fleurs aimables, proscrit les délicieuses inutilités qui font le charme de la vie ? — Reconnaissons que la température calviniste n'était pas très favorable aux muse:-; : « On n'avait besoin de vers que pour les psaumes, » a dit Marc Monnier. Ou bien encore la poésie se fait mflitante, prêcheuse, abstraite, poursuit un but d'instruction et de propagande, c'est-àdire qu'elle se renie elle-même. Il est d'autant plus agréable de rencontrer, à une époque pareille, un véritable poète; et c'est à Neuchâtel que nous le devons.

Biaise Hory n'est qu'un obscur écrivain; mais il eut incontestablement l'étincelle, il sentit cette (( influence secrète » dont parle Boileau. Il a laissé quelques strophes qui méritent le nom de poésie par la vivacité du sentiment, l'aisance et la grâce naturelle de la forme.

Il appartenait à une famille qui a occupé une des premières places dans le pays de Neuchâtel, où il naquit en 1528 ou 1520, au moment de la Réforme. Ses parents avaient abandonné le catholicisme en même temps que les autres bourgeois. Biaise fut sans doute un des élèves de Mathurin Cordier ; il apprit de lui à écrire le latin avec une remarquable élégance, et ses poésies en cette langue attestent un commerce assidu avec les poètes anciens. Son ami Jacomot, le pasteur de Genève, auteur des Musœ neocomemes^ qualifie Hory de poeta eleijantissimits. On écrivait

alors dans nos contrées beaucoup de vers latins : Genève en a vu naître des quantités innombrables; mais il est infiniment plus rare de trouver chez nous des disciples heureux de Marot ou de Ronsard. Or les poésies d'Hory vont nous fournir la preuve qu'il connaissait, non seulement les œuvres de Marot, mais aussi celles des poètes de la Pléiade. Après avoir étudié à Strasbourg, il devint pasteur au bord du lac de Bienne, dans ce joli village bernois de Gléresse, que devait célébrer deux siècles plus tard un poète autrement illustre, qui s'y était réfugié, l'abbé Delille :

...... l'aimable Gléresse,

Beau lieu qui nourrissait ma poétique ivresse.

Les visites pastorales, l'inspection de l'école, la prédication du dimanche, qu'il faisait tantôt en allemand, tantôt en français, les conférences avec les pasteurs du voisinage, quelques studieux loisirs, les joies de la famille enfin, remplissaient l'existence unie de cet estimable pasteur de campagne. Il fut marié deux fois et eut au moins neuf enfants. Ses poésies reflètent les sentiments du père et de l'époux. Les premières, qui ne sont pas antérieures à son séjour à Gléresse, sont écrites en latin; peu à peu il se risque à employer sa langue maternelle, et enfin n'écrit plus qu'en français. Il est assez curieux de voir le pasteur échanger des vers français ou latins, et même des visites, avec l'abbé du couvent voisin de Bellelay. Mais nous aimons bien mieux encore l'entendre moduler en strophes émues la Complainte sur la mort de sa « très chère femme Jehanne Perregaux : d

En ma tristesse dolente

Je lamente ; Tu me vois, Dieu tout-puissant, Privé de ma tourterelle ...

Je l'appelle Incessamment gémissant.

0 ma tant graciosette

Brebiette, Faite selon mon dessein, Tu beuvais dedans ma tasse,

Et puis, lasse.

Tu reposais en mon sein.

Tant elle m'était fidèle,

Qu'autre qu'elle Ne contentait mon désir, N'affectant une seule heure

Ma demeure . Sans elle au monde choisir.

En bonne correspondance

D'accointance, En secours doax et plaisants.

Mon petit cœur, ma mignonne,

Ma couronne.

Vécut avec moi seize ans.

De mortelle et rude]^atteinte

L'as éteinte, Seigneur, étant irrité ; Plutôt me devais occire

Et détruire.

Moi qui l'avais mérité.

Cette simple et douce élégie est la dernière poésie d'Hory ; il avait soixante-cinq ans environ lorsqu'il soupira ces stances d'une émotion si vraie, et ne survécut que quelques mois à celle qui les lui avait inspirées.

A notre humble avis, les poésies du pasteur neuchâtelois, publiées en] 1841, avec une notice excellente, par M. F. de Rougement, n'ont pas excité l'attention dont elles étaient dignes. Par la clarté de la langue, par la sincérité du sentiment, par la savante variété du rythme, qui le rattache aux merveilleux artistes de la Pléiade, Biaise Hory occupe à la fin du XVI"»® siècle une place unique dans notre Suisse française.

Accalmie qui suint l'Edit de Nantes. — Les savants genevois. Agrippa d'Aubigné. — Les poètes de l'Escalade ; Chappuzeau. Le chancelier de Montmollin.

Les œuvres qui nous ont occupés dans le chapitre précédent sont pour la plupart des œuvres de discussion et de polémique. Nous avons constaté sans surprise l'indigence de la poésie. L'action de la Réforme s'est surtout et naturellement exercée sur la prose, et cela dans le sens le plus favorable ; la guerre de plume qui s'est poursuivie durant tout le XVI™« siècle à côté de la guerre religieuse, a singulièrement assoupli la langue courante, lui a donné la vigueur et la netteté rapide, a multiplié ses ressources, l'a rompue à l'escrime de la dialectique, lui a enseigné l'art de traiter clairement des choses abstraites, de disposer en logique ordonnance les idées et les arguments.

Au point de cette histoire où nous sommes parvenus, une accalmie va succéder aux luttes ardentes : la première génération de la Réforme disparaît de la scène du monde ; aux vaillants héros des premières batailles succèdent des hommes qui continuent leur œuvre avec plus d'exactitude

et de fidélité que de génie, et qui poursuivent, dans une atmosphère moins chargée d'orages, la construction de l'édifice dont les réformateurs ont posé les fondements. La paix est rendue cà la France par ce grand édit de pacification, « perpétuel et irrévocable, » donné à Nantes en 1598, qui permet aux protestants d'avoir dans le royaume des établissements stables, des facultés de théologie et des temples.

Ainsi que l'a remarqué M. Eugène Ritter, ces conditions plus favorables assurées aux protestants français enlevèrent à Genève, au moins pour un temps, la situation exceptionnelle dont elle avait si bien su profiter durant le XYI™*" siècle. Aussi l'histoire littéraire de Genève, très mouvementée au temps de la Réforme et dans les trente ou quarante années qui suivirent, paraît-elle un peu terne et pauvre pendant le XVII°"« siècle. Plus tard, quand vint la révocation de l'Edit de Nantes, c'est la Hollande, et non pas Genève, qui fut le principal théâtre de l'activité littéraire des réfugiés; c'est là qu'il faut aller chercher les Bayle, les Saurin, les Jurieu, les Le Clerc, les Ramage.

Il importe cependant de remarquer que la plupart de ces écrivains ont vécu à Genève au temps de leur jeunesse, et ont fait une partie de leurs études dans cette « cité de Calvin » où enseignaient des théologiens et des jurisconsultes éminents, où d'habiles controversistes défendaient les principes de la Réforme, où d'éloquents prédicateurs attiraient de nombreux auditoires, où régnait enfin une activité intellectuelle dont les effets n'ont cessé de se faire sentir dans tout le monde protestant. Non seulement Genève donnait des pasteurs aux Eglises étrangères, mais elle a fourni aux rois et aux princes des conseillers qui s'appelaient Spanheim, LeFort ou Denis Godefroy.

Malheureusement, c'est en latin qu'écrivaient presque toujours ces hommes éminents, et les trop rares ouvrages français qu'ils ont laissés ne sont plus pour nous des hctii'

res, ni des œuvres littéraires, même au sens le plus large du mot. Nous ne pouvons ni taire leurs noms respectés, ni nous attarder à feuilleter leurs livres. Mais que de piété, que de labeur, que de science, que de distinction morale représente la sèche énumération qui va suivre !

Jean Diodati, réfugié lucquois, qui fut un des commissaires chargés de dresser les canons du Synode de Dordrecht; négociateur habile, prédicateur éloquent, poète en plusieurs langues, traducteur de la Bible en italien et en français, reviseur des psaumes de Marot. Théodore Tronchin, délégué avec Diodati au Synode de Dordrecht ; latiniste spirituel, contradicteur du père Cotton. Jean Mestrezat, qui, étant pasteur à Gharenton, disputa neuf jours de suite avec M, de Retz ^, et réussit, de l'aveu même de cet habile homme, à le mettre dans l'embarras; connu jadis dans tout le monde protestant par ses traités de V Eglise et de la Communion. Jean Sarasin, qui servit son pays avec un habile dévouement par la parole et par la plume et [dont la sœur, Louise Sarasin, parlait à huit ans le latin, le grec et même l'hébreu, dit-on ; type accompli de l'ancien magistrat, ardemment dévoué à la chose publique, Sarasin représenta Genève dans les négociations épineuses qui suivirent l'Escalade de 1602 et travailla avec une ténacité patriotique à rendre plus étroite l'union de Genève avec les Suisses. Secondé par l'éminent jurisconsulte Lect — disciple d'Hotman et calviniste austère, encore une des illustrations de ce temps — il entreprit de réfuter un pamphlet anti-genevois, le Cavalier de Savoie, auquel il opposa le Citadin de Génère (1606); cet écrit polémique d'une langue passablement vieillie, [d'une ironie un peu massive, intéresse cependant par la chaleur d'un patriotisme exalté, par l'accent de virilité républicaine et de fierté civique ; mais surtout c'est un des premiers travaux solides sur l'histoire de Genève.

1) Voir les Mémoires du cardinal de Retz.

Je continue à énumérer, à saluer d'un mot des hommes d'un rare mérite. Voici, dans la seconde moitié du siècle, Jean-Robert Chouet, à qui reste l'honneur d'avoir inauguré à Genève l'enseignement de Descartes et qui communiqua à ses nombreux élèves le goût de l'observation scientifique -. il fut le maître de Bayle, de Jacques Basnage et de Jean Le Clerc. Ce dernier appartient à une brillante dynastie de savants : travailleur prodigieux, critique hardi, nourri d'un vaste savoir, Jean Le Clerc voulut vivre en Hollande ; il s'y trouvait plus à l'aise qu'à Genève, car si Genève attire surtout à cette époque ceux que le zèle religieux anime, les Pays-Bas sont l'asile préféré des esprits indépendants et frondeurs. Le Clerc fut, à côté de Bayle et de Locke, aussi réfugié en Hollande, un des champions de la pensée libre, un des chefs du rationalisme, un des précurseurs français de la philosophie du XYIII-^^ siècle. Sa Bibliothèque universelle et historique et ses autres recueils périodiques sont le témoignage d'un gigantesque labeur, une source très riche de renseignements biographiques et littéraires, un vrai monument d'érudition et de critique.

Mais Le Clerc nous a entraînés hors de Genève : revenons-y bien vite, pour rendre hommage à Benedict Pictet, chez qui la science théologique s'alliait à une vive piété, auteur alors renommé d'un traité de dogmatique qui fit longtemps autorité. Mais surtout c'est à lui qu'on doit les cinquante-quatre Cantiques imprimés à la suite des anciens psautiers, et dont quelques-uns se chantent encore dans nos églises. Plus dogmatique, plus intellectuelle que lyrique, cette poésie religieuse atteint parfois à la noble simplicité classique.

Deux étrangers enfin doivent trouver ici leur place. Jacob Spon, médecin lyonnais, n'a fait dans notre pays qu'un court séjour, mais il est l'un des premiers explorateurs du passé genevois : son Histoive de Genève, publiée en 1680-82, a été au siècle suivant revue, annotée, renouvelée

par les soins de Jean-Antoine Gautier et enrichie de quelques morceaux dus à la plume d'Abauzit.

Jean-Jacques Poulain de la Barre était un docteur de Sorbonne que la philosophie de Descartes conduisit au protestantisme, et par suite à Genève, dont il devint bourgeois et où il se voua à l'enseignement. Parmi ses ouvrages, il en est un devenu fort rare et presque introuvable, qui mériterait la réimpression à titre de curiosité : Essai des remarques particulières sur la langue française pour la ville de Genève (1691). Le passage que voici a son intérêt, ce me semble, comme jugement d'un étranger compétent sur le français qu'on parlait alors à Genève :

« Il y a sujet de s'étonner que dans une ville qui est sur les frontières les plus reculées de France, où il y a toujours un assez bon nombre d'étrangers et au milieu d'une contrée où le patois est fort grossier et fort éloigné de la langue française, on ne laisse pas d'y parler et d'y prononcer incomparablement mieux que l'on ne fait en plusieurs provinces de France ... Il est vrai que les Genevois traînent un peu en parlant, mais il est vrai aussi que cette petite lenteur approche plus du juste milieu de la bonne prononciation que l'extrémité opposée, et qu'elle ne se remarque guère que dans les femmes et dans ceux qui ne sont point sortis de Genève. Car pour ce qui est des magistrats, des gens de lettres et des marchands, comme ils ont presque tous voyagé, on voit qu'ils prononcent le français comme les personnes de leur sorte le prononcent à Paris. »

Ne valait -il pas la pehie d'enregistrer cette flatteuse remarque?

Après tous ceux qui précèdent, que de noms encore nous n'hésiterions pas à mentionner à cette place, si nous racontions, au lieu d'une histoire littéraire, l'histoire plus générale du développement intellectuel de Genève ! Nous en avons dit assez pour faire connaître la studieuse atmosphère qui régnait dans cette cité, la richesse et la variété des ressources qu'elle offrait pour les hautes études.

Oui, tant de science, d'activité, d'émulation, nous rem-

plissent d'une admiration respectueuse. Mais — oserai-je le dire ? — le moindre grain de mil, le moindre alexandrin bien vibrant, la moindre strophe harmonieuse, ferait bien mieux mon affaire. Un poète, de grâce, un poète ! Passez, hommes érudits, pasteurs armés jusqu'aux dents de textes sacrés et de beau latin, philosophes, jurisconsultes et grammairiens, pliant sous votre bagage d'in-folio redoutables !... Passez, passez ! Je vous vénère trop pour vous lire, moi profane ... Un poète, je veux un poète !

Le voici ! Il porte haut la tête, a la fière allure d'un capitaine, la voix rude, l'œil vif, la main prompte, le cœur chaud. Il est âgé déjà, mais il n'est pas vieux; son sang bouillonne encore au souvenir des luttes où sa jeunesse s'était jetée corps et âme ; septuagénaire, il sent encore gronder en lui ces belles rancunes et ces haines implacables dont notre platitude a perdu le secret. Saluons bien bas le poète de la Réforme, Agrippa d'Aubigné.

Enfant, il avait passé deux ans à Genève, pour achever ses classes. Théodore de Bèze, moins pédant que les régents du collège, excusait ses espiègleries, qui étaient « d'un luron et non d'un renard. » L'écolier était en pension chez le médecin Sarasin, le père de cette prodigieuse fillette qui savait trois langues anciennes. ^ C'est elle, « la merveille de la maison, » comme il dit, qui lui rendit le goût de l'étude :

« J'étais entièrement détourné de la langue grecque sans elle ; mais elle, ayant reconnu en moi quelque aiguillon d'amour eu

1) Voir ci- dessus, page 157.

son endroit, se servit de cette puissance pour me forcer par reproches, par doctes injures auxquelles je prenais plaisir, par la prison qu'elle me donnait dans son cabinet comme à un enfant de treize ans, à faire les thèmes et les vers grecs qu'elle me donnait. J'étais nourri et logé en cette maison, qui foisonnait d'un père, de quatre enfants et d'une sœur. »

C'est à Genève que d'Aubigné voulut, suivant sa belle et poétique expression, « prendre le chevet de sa vieillesse et de sa mort. » La fin de cette carrière agitée ne fut d'ailleurs point un repos : il était de ces hommes nés pour agir et qui ne cessent d'agir qu'en cessant de vivre. Son énergie, qui ne trouvait plus d'emploi dans la guerre civile, il la dépensa au profit de la république de Genève et de la république des lettres. A l'une, il donna des fortifications nouvelles (il en donna même à Berne), à l'autre il donna la fin de son Baron de Fœneste^ et ce captivant récit de sa vie, qu'il rédigea dans son château du Crest, près de Genève. C'est là aussi qu'il rima son poème de la Création, resté inédit pendant trois siècles, non sans raison, je le crains.

D'Aubigné n'avait quitté son champ d'action et de bataille qu'à la dernière extrémité et lorsque la situation fut devenue décidément intenable pour lui en France. Il avait soixante-dix ans : par un jour d'automne, il partit avec douze cavaUers, franchit plaines et montagnes et arriva à Genève, où tant de souvenirs le rappelaient. Son compatriote Simon Goulart avait obtenu des Conseils, en faveur du vaillant huguenot, une périr ission de s'établir dans la ville. Il y fut accueilH avec la déférence due à sa réputation de calviniste intrépide et d'habile homme de guerre. Ecoutons son récit, où il paile de lui-même à la troisième personne :

«... Après bien des périls et des alarmes, il arriva le jeudi premier jour de septembre 1620 à Genève, où il fut reçu avec plus d'honneur et de caresse que n'en espérait un réfugié ; outre les courtoisies ordinaires qui se font aux étrangers de quelque dis-

tinction, le premier syndic de la ville le vint prendre dans son logis pour le mener au prêche, et il le fit asseoir en la place de celui qui l'avait précédé l'année d'auparavant, qui est une place que l'on ne donne qu'aux princes et aux ambassadeurs des têtes couronnées. Au retour de là, on lui fit un festin public, auquel la magistrature assista en corps et où furent conviés quelques étrangers. Il fut servi dans ce repas des massepains portant les armoiries du nouveau venu. Ensuite la ville lui loua à ses dépens le logis de M. Sarasin ; puis on lui montra tous les magasins, on lui confia les secrets du gouvernement, on fit passer en revue devant lui toutes les troupes de la garnison, enfin on forma un conseil de guerre composé de sept personnes, dont il fut fait le président. »

Ses ennemis français ne désarmèrent pas : bientôt la cour obtint qu'il fût condamné par défaut à avoir la tête tranchée. C'est sous le coup de cette sentence que le vieillard épousa Renée Burlamaqui, veuve d'un réfugié lucquois. Il eût achevé heureusement sa vie, si son fils, Constant d'Aubigné, n'eût rempli d'amertume ses derniers jours. Ce triste personnage, qui chercha à livrer son père au parti catholique, eut, comme on sait, pour fille Françoise d'Aubigné, plus tard M^^^ de Maintenon.

En 1577, blessé ethors de combat, d'Aubigné avait commencé à dicter les Tragiques ; il les acheva à bâtons rompus, t( à cheval, dans les tranchées, » entre deux batailles, et ne les publia qu'en 1613 \ quelques années avant de se retirer à Genève. Le livre était attendu avec impatience ; depuis longtemps des copies circulaient de main en main ; l'auteur avait jusqu'alors hésité à le laisser voir le jour, par peur, dit-il, «de gagner le nom de turbulent et républicain.» Après la paix de Loudun, « cette foire publique d'une générale lâcheté, » il crut n'avoir plus rien à ménager. On connaît les strophes d'une fière et sombre beauté qui servent de préface aux Tragiques :

1) D'autres disent 1616. Celte date soulève un petit problème bibliographique qui ne me semble pas claiiement résolu.

Va, livre, tu n'es que trop beau.

Pour être né dans le tombeau Duquel mon exil te délivre.

Seul pour nous deux je vais périr.

Commence, mon enfant, à vivre Quand ton père s'en va mourir.

... Tu es né légitimement :

Dieu même a donné l'argument ; Je ne te donne qu'à l'Eglise. Tu as pour support l'équité, La vérité pour entreprise, Pour loyer l'immortalité.

Quelqu'un a appelé les Tragiques « l'épopée du calvinisme. » C'est peut-être exagérer la portée de cet étrange poème, où il y a beaucoup de rhétorique, un abus fatigant de l'allégorie, du fatras et des redites; mais, pour inégal qu'il soit, il abonde en vers éclatants et vigoureux, et rappelle, en certaines pages vraiment inspirées, l'énergie farouche et les saintes colères des anciens prophètes.

Ce sombre et monotone tableau des misères de la France pendant les guerres civiles du XVI™^ siècle est une œuvre unique dans la littérature française, parce que seule elle nous montre, revêtues parfois du prestige de la grande poésie, les convictions intrépides, les ardeurs passionnées et la sévère conception morale de la Réforme.

Ce n'est pas en vain que le poète a séjourné enfant, à l'âge des impressions vives et durables, dans la Genève de Calvin. Son âme en a conservé une ineffaçable empreinte. Avec sa poésie virile et amère, nous sommes loin, bien loin du gentil badinage de Marot, de la volupté mélancolique et païenne de Ronsard : la muse d' Agrippa s'appelle indignation; son vers est une épée, son poème un acte de guerre. C'est la poésie huguenote, frémissante, agressive, telle que devaient l'enfanter les luttes sanglantes du XVI™« siècle. Le souffle qui l'anime d'un bout à l'autre, quel est-il, sinon l'esprit même de Genève, — la Genève nouvelle des proscrits héroïques? L'imagination française, trempée par

la Réforme, transformée, virilisée par le calvinisme, âpre, exaltée, vengeresse, et mettant toutes ses ressources d'art au service de la sainte cause, — voilà ce qu'on trouve en ce livre, qui n'eut alors ni son pareil, ni son égal ^.

« Durant les dix années que d'Aubigné vécut encore depuis son arrivée à Genève, sa verte vieillesse ne démentit point le caractère qui l'avait distingué entre tous les gentilshommes huguenots de son temps. Fier, imprudent, vif et généreux, mais haut, susceptible et prêt à rompre en visière à tout venant, querelleur, parfois tracassier, il trouva moyen, à défaut de besogne qui employât son ardeur, de se faire des affaires dans cette République qui l'avait accueilli contre le gré manifeste de la cour de France, et ne lui demandait en retour que de la prudence 2. »

C'est à Genève, en effet, que d'Aubigné ajouta à son Baron de Fœneste, une quatrième partie semée d'anecdotes scabreuses. On connaît le sujet de ce dialogue satirique entre Eîiay et Fœneste, c'est-à-dire entre Vêtre et le paraître, entre la valeur du vrai gentilhomme et la suffisance gasconne du faux-brave, corrompu par les intrigues de cour et la triste politique du roi Charles IX. On se demande, en lisant ce virulent et spirituel pamphlet, comment le réfugié huguenot osa le publier dans l'austère cité qui lui donnait asile. Avait-il donc ignoré les mésaventures d'Estienne? Espérait-il que ses attaques contre l'Eglise romaine feraient passer sur tout le reste? Ne pouvait-il sûrement s'attendre à être désavoué par le Conseil de Genève, à voir son livre supprimé comme impie et blasphématoire, son imprimeur jeté en prison, condamné à l'amende?

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver ; l'imprudent auteur eût bien dû écouter sa femme, qui lui conseillait souvent « d'arrêter sa plume. . . » Elle prévoyait la « bourrasque, » qui, en effet, éclata au mois d'avril 1630. D'Aubigné fut

1) M. E. Faguet, dans son Seizième siècle, nous semble avoir jugé les Tragiques avec une excessive sévérité, ou du moins n'avoir pas assez mis en lumière, à côté de graves défauts, les beautés de premier ordre qu'il renferme.

2) Sayous, Les Ecrivains de la Réforme.

cité par messieurs les scholarques, pour qu'il lui fût « remontré le tort qu'il se faisait à soi-même et au public. » L'assignation n'eut pas de suites : juste à ce moment, la mort vint surprendre l'impétueux vieillard,

« Ces gens, disait Mayenne, sont de pères en fils apprivoisés à la mort. » D'Aubigné, qui l'avait vue de près si souvent, la reçut en soldat et en chrétien, « d'une face joyeuse, » et entonna, dit-on, le psaume GXVIII :

La voici, l'heureuse journée Que Dieu a faite à plein désir ; Par nous soit gloire à lui donnée, Et prenons en elle plaisir.

Genève, oubliant les incartades des derniers jours, fit au gentilhomme huguenot des funérailles solennelles et lui donna un tombeau dans l'église de Saint-Pierre.

Pendant son existence orageuse, la pensée d' Agrippa d'Aubigné s'était reportée plus d'une fois vers la ville du refuge. Lorsqu'il écrivait son Histoire universelle — ainsi qu'il a intitulé un peu ambitieusement le récit des faits politiques et militaires de son temps — il voulut consacrer quelques pages à l'Escalade de 1602. Ce récit (il a été réimprimé à part en 1884 ^) est fait au point de vue technique et militaire et n'offre pas un agrément très vif au littérateur. On relira plus volontiers les vives stances écrites par le poète huguenot, probablement à l'occasion de la première fête d'Escalade qu'il vit à Genève :

1) Par MM. Dufour-Vernes et Eug. Rilter.

Quittez vos couches empluinées Au point de l'aube, Genevois, Pour chanter au Dieu des armées Cantiques de cœur et de voix ;

Mères, matrones vénérables, Prenez vos enfants, condamnés Par ces tyrans impitoyables A mourir avant qu'être nés.

Apportez vos chères enfances ^ Dedans le temple, Genevois, Pour accorder vos consonnances Avec leur innocente voix.

Et vous, genevoises fillettes, Puisque ces cordeaux inhumains N'ont pu garrotter vos mains nettes, Faites claquer vos blanches mains ;

Et que vos voix pures et saintes, Qui, aux fers des malicieux, Eussent percé l'air de vos plaintes, Percent de louanges les cieux !

Des plumes moins habiles que celle du gentilhomme huguenot ont à leur tour essayé de célébrer la « merveilleuse délivrance » de 1602. Lorsqu'on se rappelle que pendant vingt ans Genève fut l'objectif permanent des entreprises du duc Charles-Emmanuel de Savoie, et que sa tentative d'escalader les remparts de la ville par une nuit de décembre échoua piteusement, grâce à la vigilance et à la valeur des Genevois, on comprend que toute une littérature ait jailli de ce grand souvenir. L'Escalade, a dit Marc Monnier, est l'événement « qui inspira le plus de vers aux Genevois de tous les temps. » Récits graves ou comiques, dithyrambes en latin, hymnes religieux, pièces dramatiques (Rousseau en mentionne une dans la Lettre sur les spectacles), enfin et surtout chansons en français et en patois, forment une curieuse collection répartie sur près de trois siècles ^. La chanson triomphale du Ce qu'è laîno, en

1) Comme on dit aujourd'hui une jeunesse, pour une jeune fille.

2) L'éditeur Jullien a publié un recueil des Chansons de l'Escalade.

patois savoyard, est la plus populaire et la plus digne de l'être ; le carillon de Saint-Pierre en a consacré la belle et naïve mélodie, et c'est là proprement le chant national genevois :

Ce qu'è laîno, le Maître dé bataillé, Que se moqué et se ri dé canaille, A ben fai vi pe on Desando nay Qu'il étivé Patron dé Genevois ^.

Théodore de Bèze, alors âgé de quatre-vingt-trois ans, chanta aussi la victoire en quarante-huit couplets. Rappelons encore l'alerte chansonnette composée par le ministre Mercier :

Sua, qu'on chante, Genevois,

D'un voix, Cette belle délivrance, Et l'admirable support

Du Très-Fort Nous sauvant par sa puissance.

Ce fut après la minuit

Que sans bruit Ils dressèrent trois échelles ; Deux cents avaient jà passés

Nos fossés Sans qu'on en sût des nouvelles.

Ils avaient tous conspiré

Et juré De n'épargner créature.

Et voulaient jeter les corps

De nos morts Au Rhône pour sépulture.

Il faut indiquer enfin le Pot au lait du duc de Savoie, sorte d'apologue gaillardement tourné par un obscur précurseur de La Fontaine :

Un jeune et galant villageois Portait au marché du lait vendre ; Allant, il comptait sur ses doigts Quel profit il y pourrait prendre,

1) Celui qui est là-haut, le Maître des batailles, Qui se moque et se rit des canailles, A bien fait voir, par une nuit de samedi, Qu'il était le patron des Genevois.

Le paysan fait le rêve de Perrette : il se voit déjà monté sur un beau cheval, qu'il fera « sauter, courir, tourner en telle sorte... » Au mouvement qu'il fait, son pot tombe... et son rêve avec lui.

Comme ce villageois pensait, Ainsi iit le duc de Savoie, Quand les Alpes il traversait, Pensant Genève avoir en proie.

Parmi les productions de plus longue haleine relatives à l'événement de 1602, la moins mauvaise est le drame de Genève délivrée^ par Samuel Chappuzeau. Né à Paris en 1625, fils d'un avocat au Parlement, il s'échappa à treize ans de la maison paternelle à la suite d'une correction. Il vint à Genève, y fit quelques études, rentra en France au bout de trois ans, abjura le protestantisme, puis rentra dans l'Eglise réformée; il étudia la théologie à Montauban et fut admis au ministère évangélique. Il manquait décidément d'esprit de suite, car nous le voyons séjourner tour à tour en Ecosse, en Hollande, en Allemagne, à Lyon. Il exerce pendant quelque temps les honorables fonctions de précepteur du jeune prince Guillaume d'Orange, et finit par s'établir à Genève, où le rappelaient les souvenirs de ses « tendres années. » Il épouse une Genevoise, qui devait lui donner cinq fils et deux filles, et cherche à vivre de ses leçons et du travail de sa plume.

Chappuzeau écrivit sa comédie afin de payer l'hospitalité qu'il trouvait à Genève, et il la dédia au Conseil d'Etat, en demandant la permission de la faire jouer à l'occasion du 60™« anniversaire de l'Escalade. Le Conseil, craignant de blesser les Savoyards et de réveiller une vieille querelle, refusa l'autorisation et interdit même la distribution de quelques copies de la pièce. On reçut cependant l'auteur à la bourgeoisie. Mais il eut bientôt maille à partir avec les autorités, à propos d'un livre sur la Savoie imprimé sans les formalités requises et qui contenait «: des choses

préjudiciables pour Genève. » Il dut quitter le pays. D'augustes protecteurs, des princes allemands, qui faisaient grand cas des leçons de frarisgais de l'estimable Ghappuzeau, mirent à son service toute leur influence, et finirent, après de grands efforts, par obtenir qu'il pût rentrer dans le pays ; il dut demander pardon au Conseil de ses étourderies de poète. Mais on lui rendit la vie si difficile qu'il s'en alla chercher fortune ailleurs : il devint gouverneur des pages du duc de Zell, chef de la maison de Brunswick- Lunebourg, et mourut à son service en 1701.

Ainsi que nous l'apprend Bayle, cet écrivain très actif avait été le collaborateur du fameux voyageur Tavernier, qui se reposait de ses fatigues dans son château d'Aubonne : « C'est un Genevois fort mauvais poète, mais faiseur et compilateur adroit, Ghappuzeau, qui lui prêta d'abord sa plume pour débrouiller ses souvenirs et rédiger ses relations. » Tavernier était lié depuis l'enfance avec Ghappuzeau, qu'il avait connu à Paris, puis à Genève. Le voyageur possédait des notes de voyage très complètes, très exactes ; mais il n'était pas écrivain de profession, et, pour mettre ses mémoires en état d'être publiés, il chargea son ami de revoir son style naturellement négligé ^

L'auteur de Genève délivrée a donné au théâtre plusieurs comédies, qu'on trouve mentionnées dans les Annales dramatiques. U Académie des femmes, lisons-nous dans ce recueil, renferme « beaucoup de choses qui ressemblent aux Précieuses ridicules et aux Fptnmes savantes de Molière. » — Vous souriez : mais Molière n'eût pas plus dédaigné d'emprunter à Ghappuzeau qu'à Cyrano de Bergerac. Dans le Riche vilain du poète genevois, le personnage principal, un avare qui craint d'être volé par son valet, lui dit :

Ça, montre-moi la main.

— Tenez !

— L'autre !

i) Voir à ce sujet Le voyageur Tavernier, par M. Charles Joret.

— Tenez, voyez jusqu'à demain.

— L'antre !

— Allez la chercher : en ai-je une douzaine ?

Cette pièce est de 1663 : cinq ans plus tard, Molière donnait V Avare et se souvenait de la plaisante invention de Chappuzeau dans la scène où Harpagon demande à voir les mains de La Flèche ^.

La comédie de Genève délivrée est écrite en un style aisé et plus élégant que celui dont on usait alors à Genève. Le ton est si exempt de chauvinisme, que l'on ne s'expUque guère l'interdiction du Conseil, d'autant que le poète a soin de rejeter l'imprudence de l'Escalade sur deux étrangers à la Savoie, un jésuite écossais et le transfuge français d'Albigny. Tous deux sont partisans de la manière forte :

Il faut dans ce grand lac noyer cette hérésie, Qui de mille autres lieux s'est hardiment saisie.

Le jeune d'Attignac, au contraire, est un libéral, qui répugne à convertir Genève par les moyens violents :

Il faut de cette erreur autrement la guérir ; Ce n'est pas l'en tirer, c'est la faire périr.

Toute la pièce se passe ainsi en dialogues dans le camp savoyard ; elle est la froideur même, et renferme pourtant quelques vers agréables; dans le prologue, le bon génie de Genève s'adresse en ces termes à la vaillante république :

Tes murs, où retentit la voix de l'Evangile, Ont la gloire d'offrir à tous un doux asile ; L'abondance qui règne autour de tes remparts Semble les inviter chez toi de toutes parts ; Ce petit océan, ces monts et cette plaine, Qui rendent ton assiette et si belle et si saine. Ce fleuve qu'en ton sein tu semblés concevoir. Font naître à mille gens le désir de te voir.

1) Il est vrai que ce trait se trouve déjà dans Plaute (ostende tertiam.. ), à qui Molière peut l'avoir directement emprunté. Toutefois la rencontre avec Chappuzeau est digne de remarque.

Le passage le plus original est la tirade du chevalier d'Albigny, qui exprime sous une forme hyperbolique les ambitieuses visées du duc de Savoie; c'est toujours le rêve de Perrette : quand j'aurai pris Genève, je prendrai Berne, Zurich, tous les cantons, puis l'Allemagne et l'Autriche, qui m'aideront à conquérir la France, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie; après l'Europe viendra l'Asie; je reconstituerai l'empire d'Alexandre :

Nous pousserons enfin jusqu'aux deux Amériques ; Ainsi le inonde entier au grand Charles soumis, Nous cesserons de vaincre en manquant d'ennemis.

Ce vers fanfaron est digne de Scudéry, qui ne l'aurait point dédaigné.

Notre dix-septième siècle littéraire n'est décidément pas bien riche. Comme l'a dit un de nos historiens, M. A. Daguet, ce temps-là « n'apparaît guère que comme une sombre journée d'hiver ou un pâle crépuscule. La science de l'époque se réduit en général à une érudition pédantesque ; la littérature est absente des écrits des savants. » Et puis, l'école classique française produisit alors sur nous la même impression que dans toute l'Europe : «Il y eut, a dit Sainte-Beuve, soumission, adhésion absolue et hommage. » On imitait de son mieux et de loin les grands modèles, et on oubliait le plus sacré des devoirs : rester soi-même.

Le champ stérile que nous parcourons nous réserve toutefois une agréable rencontre, celle d'un homme d'Etat neuchâtelois, écrivain de race, dont l'ardent patriotisme et la rare pénétration politique s'exprimaient dans une langue nerveuse, pittoresque et vraiment personnelle.

Georges de Montmollin, né à Neuchâtel en 1628, avait fait ses humanités à Bâle, puis étudié la philosophie et le droit à Orange et à Orléans, où il conquit le diplôme de docteur. Durant un séjour à Paris, il fréquenta assidûment le Palais. Rentré dans son pays, il est, à vingt-cinq ans, membre des Conseils de la bourgeoisie, et marche avec les troupes de la ville au secours de Berne lors de la Guerre des paysans. Il devient procureur-général, puis chancelier. Le pays de Neuchâtel appartenait alors au duc Henri II d'Orléans-Longueville. Après la mort de ce prince, que les Neuchâtelois chérissaient à juste titre, au moins dans la dernière partie de son règne, la régence échut de droit à sa veuve. La belle et aventureuse Anne-Geneviève de Bourbon, qui a inspiré tant de passions, depuis LaRochefoucauld jusqu'à Victor Cousin, consultait le chancelier neuchâtelois comme le plus sûr et le plus habile de ses amis. Dans les séjours qu'il fit auprès d'elle, il rencontra le prince de Condé, son frère, qui, dit-il, « me mit souvent en détresse... En toute ma vie, je n'ai vu vivacités et impatiences pareilles. »

Montmollin plaisait à la princesse par une qualité qui, à la cour, est souvent un défaut : la franchise. Il ne craignait pas de qualifier sévèrement devant elle l'administration des princes français, et leur appliquait une image qui sent l'homme du vignoble : « Cette volée d'étourneaux qui voulaient becqueter ce pauvre pays. » La duchesse lui savait gré de ces hardiesses ; écoutez plutôt :

« Parlant de ces choses^ avec la princesse en son château de Trye, un jour que nous étions seuls dans les jardins, il m'échappa dans la vivacité du discours d'appeler ces fâcheux temps des règnes d'étourneaux; de quoi lui ayant demandé humblement pardon, elle se prit à rire de bon cœur et, appuyant sa belle main sur mon bras, cette charmante princesse me dit ces propres paroles : Monsieur le chancelier, je vois qu'au temps passé les

1) L'administration Je la maison d'Orléans sous les règnes précédents.

étonrneanx étaient aussi communs en France qu'ils le sont de nos jours ; je vous prie de me parler souvent des vieilles fautes et de vous bien fâcher : c'est le moyen de me faire sage. »

Destitué plus tard par Marie de Nemours (devenue curatrice de son frère après la mort de la duchesse de Longueville), parce qu'il désapprouvait ses intrigues, puis rétabli dans sa charge et destitué de nouveau, l'honnête chancelier ne cessa de faire servir sa grande influence au bien de son pays. Ce fut lui surtout — et c'est là l'œuvre capitale de sa carrière — qui prépara l'avènement du roi d'Angleterre, Guillaume III, héritier des Ghâlons-Orange, et par suite l'avènement de Frédéric P"" de Prusse, à la souveraineté de Neuchâtel, qui allait devenir vacante par l'extinction de la branche aînée des Orléans-Longueville. Montmollin mourut en 1703. Quatre ans plus tard, le plan hardi qu'il avait conçu se réalisait : en 1707, — spectacle unique dans l'histoire, — la succession de Neuchâtel s'ouvrait devant les Trois-Etats, et treize prétendants se présentaient ; le procès s'instruisit comme une cause ordinaire de succession, et le tribunal donna, par sentence souveraine, l'investiture à Frédéric pr, roi de Prusse. Ainsi donc, le peuple neuchâtelois avait lui-même décidé de son sort, et passait par libre choix sous le sceptre de la maison de Brandebourg ! Montmollin n'était-il pas prophète, lorsque, quinze ans auparavant, il écrivait cette phrase, qui indique l'aboutissement de son rêve lointain: « Tel deviendra peutêtre souverain de ce pays, auquel on ne pense guère. »

« Jamais, s'écrie un historien français, M. E. Bourgeois, dans son livre si neuf sur la Prusse et Neuchâtel \ jamais politique n'a montré dans la conduite des affaires extérieures d'un grand pays plus de sagacité que Montmollin n'en montra alors pour sauver ce petit Etat convoité par la France, tiraillé par les factions et les prétendants, déchiré

1) Neuchâtel et la politique prussienne en Franche-Comté (1702-1713.)

par les intrigues. » Le nom du chancelier « devrait être plus connu, » ajoute M. Bourgeois. MontmoUin avait en effet l'étoffe d'un grand homme d'Etat; il ne lui a manqué qu'un théâtre digne de son génie. L'audacieuse combinaison par laquelle il rattachait la souveraineté de Neuchâtel à la maison de Châlons, au nom d'antiques rapports féodaux depuis longtemps anéantis, fut un véritable coup de maître; jamais prétendant ne fut inventé plus à propos que Guillaume d'Orange ne le fut par le chancelier. Il faut entendre celuici converser avec lui-même, la plume à la main, et « ruminer, » comme il dit, sur l'avenir de son « pauvre petit pays; )> ce sont des pages charmantes autant que profondes, où la bonhomie d'Hérodote s'unit à la clairvoyance de Thucydide : « On ne peut s'empêcher de demander avec inquiétude ce que deviendra ce pauvre petit Etat à la prochaine extinction de la maison d'Orléans, qui ne peut être éloignée et qui nous annonce une orageuse vacance. » — Régulièrement, il le sent bien, la succession reviendrait à de petits princes français ; mais ils seraient impuissants à défendre les franchises du pays, car le roi Louis XIV est « heureux et redouté, fort accoutumé à faire ses volontés chez lui comme chez les autres... Nous n'aurions toujours que des étourneaux : encore les anciens étaient-ils en liberté ; ceuxci ne seraient qu'étourneaux en cage : c'est encore pis. » — Que faire donc ? — Le chancelier invoque carrément la raison d'Etat :

« Comme il est souvent nécessaire en politique, ainsi qu'en chirurgie, de faire un mal pour en prévenir un plus grand, ou en vue d'opérer un bien considérable, l'état des choses demandera peut-être qu'à la susdite prochaine vacance, on fasse violence à la loi en faveur du salut public... Il me semble que s'il y avait quelque part un prince en état de nous protéger et de nous faire du bien et assez éloigné pour ne pouvoir aisément nous nuire, un prince en grande considération par toute l'Europe, défenseur déclaré des libertés spirituelles et temporelles des peuples, et en faveur duquel on pourrait établir d'une manière assez éblouis-

santé le droit de succéder à la maison d'Orléans, il me semble, dis-je, que puisqu'il est question de chercher, non le vrai et légitime successeur que la loi appelle, mais celui qui politiquement nous conviendrait le mieux, un souverain tel que je viens de le décrire serait bien notre fait. Or je crois l'apercevoir en la personne du prince d'Orange, Guillaume-Henri de Nassau, possesseur des droits et titres de l'ancienne maison de Châlons- Orange . . . Les prétentions du prince d'Orange pourraient être si bien vêtves , que la majeure partie des gens n^ apercevront les coutures. »

C'est ainsi que le chancelier traçait à son pays la route à suivre, plusieurs années avant l'extinction de la maison d'Orléans ! Mais les pages les plus vives et les plus émues de notre historien sont celles qu'il consacre à Henri II, prince aimable dont les Neuchâtelois ne parlèrent longtemps qu'avec « tressaillement. » Le chancelier nous dit qu'il ressemblait à Henri IV « de physionomie, corsage et caractère ; » et les mots qu'il rapporte de ce prince montrent combien juste est ce rapprochement. Laissons le brave serviteur nous parler un peu de son maître :

« Il arriva le l®'" juillet 1657 sur la frontière par Pontarlier, avec un nombreux cortège de seigneurs français, ayant à sa suite plus de deux cents chevaux. Là il fut complimenté par le chancelier Hory à la tête du Conseil d'Etat ; il nous répondit : « Mes- « sieurs ! Je viens en ma vieillesse voir encore une fois mes « fidèles sujets et bons amis de ces lieux, et vous témoigner à «. tous combien je vous aime ; j'ai pris soin de vous conserver c( vos franchises et libertés, voire celles de votre religion, qui « n'est la mienne, et le ferai tout le temps de ma vie, afin qu'à « l'heure de ma mort, j'aie le doux contentement de vous laisser « heureux ...» Arrivé sur les champs de Peseux, il y trouva la bandière de Neuchâtel avec 900 hommes commandés par le maître-bourgeois Pury-la-Pointe. Le banderet Merveilleux présenta la bandière au prince, qui la tint pendant le compliment, et la lui rendant, dit : « Je revois avec grand plaisir ces braves bour- « ge(tis, en la garde desquels je mets ma personne ; reprenez la « bandière, sire banderet, et m'y veux ranger tout le premier, « comme bon bourgeois de Neuchâtel que je suis, étant prêt à la

« suivre pour soutenir les droits et honneur de notre bonne pa- « trie Suisse. »

« Si les princes savaient, ajoute Montmollin, combien il leur est facile de gagner l'affection de la multitude, ils ne pourraient refuser de faire si petite dépense. » Et il enregistre ce curieux propos adressé par Henri II aux seigneurs de sa suite : « En France, je ne suis prince que sur parchemin d'Italie ; en Suisse, il en est tout autrement, je vous le disais bien. »

Quelques jours après, la ville offrit un repas à l'aimable prince :

«... En se mettant à table, il voulut avoir à sa droite le maître-bourgeois en chef, et à sa gauche le banderet, ne cessant d'adresser des paroles d'affection aux uns et aux autres, les appelant par leur nom qu'il avait pris soin d'apprendre, et devisant de la chose publique avec bonne intelligence, voire des grands débats de l'an 1618. «En ma première jeunesse, leur dit-il, je ft vous ai fait bien du chagrin ; les enfants ne savent ce qu'ils « font ; il faut leur pardonner. »

« On n'avait rien épargné pour rendre le festin splendide, de quoi le prince semblait fâché, disant : ^c Mes amis, pourquoi ce « grand régal ? Mieux valait collationner comme bons Suisses : « du fromage avec vous autres me régalerait plus qu'ortolans « avec des princes. » Et remarquant certains messieurs de sa suite badins et de joyeuse humeur, se chuchotant comme par moquerie, alors qu'on apportait les grands vases pour boire la santé du prince, il éleva la voix bien fort, toutefois sans fâcherie, et dit : « C'est ici la table de la grande famille, où ne sont admis « que les enfants de la maison, à savoir nous autres bourgeois et « frères, sauf par grande faveur faite à quelques-uns du dehors, « comme il se voit aujourd'hui. » En disant ces dernières paroles, il regarda fixement certains seigneurs de sa suite, et posant sa main droite sur l'épaule du maître-bourgeois eu chef, il ajouta : « Voici le chef et père de la grande famille ; nous lui devons « tous honneur et respect, moi le premier pour être en bonexem- « pie à ceux qui ne connaissent assez ces choses. »

« La santé du prince ayant été bue avec grand bruit de canon et force mousquetades (car toute la bourgeoisie était en armes, grands et petits, jeunes et vieux, voire les enfants depuis l'âge

de sept ans), il demanda un vase, disant : « Donnez-moi le plus beau, » dans lequel il voulut verser lui-même, et s'étant levé, il dit à haute voix : « Je bois de grand cœur à la prospérité de « notre chère bourgeoisie, à laquelle je jure et promets tous dece voirs de bon seigneur et loyal bourgeois ...» Au même moment, il demanda la bandière qu'il voyait flotter en dehors des fenêtres ; le banderet la lui présenta : alors le prince s' appuyant dessus et manifestant qu'il voulait parler, il se fit un grand silence : ce Je suis vieux, dit-il, et mes fils sont bien jeunes ; je les mets « sous la garde et protection de cette bandière ; mes amis, je a vous recommande mes enfants ; si je quitte bientôt ce monde, « servez-leur de père en leur jeunesse, afin qu'ils soient un jour c( de bons et sages princes à votre gré ; mes amis, vous fej-ez ce ce que je vous demande ; car vous m'aimez, je le sais bien. » Le prince ayant prononcé ces touchantes paroles d'une voix tout affectueuse et avec attendrissement de cœur, tous les assistants, en larmes d'admiration et d'amour, s'écrièrent, répétant les paroles du maître-bourgeois en chef : ce Monseigneur, monseicc gneur, nos corps, biens et vies sont à vous et aux vôtres à touce jours. »

ce Certes, il faut avoir vu ces choses pour s'en faire une juste idée; car comment décrire ce touchant murmure de voix confuses, éloquent langage des cœurs pénétrés de respect, tendresse et gratitude ? Je remarquai que les plus badins et bouffons d'entre les susdits seigneurs français semblaient émerveillés et pleuraient comme nous, voire un peu plus. Certain est-il que si les princes de la terre assistaient une seule fois en leur vie à pareille fête, ils ne pourraient être à meilleure école, et en vaudraient davantage ; car c'est miracle si, sur dix souverains, il s'en trouve un seulement qui sache que la légitime autorité d'un prince .sur ses sujets n'est autre chose que celle d'un bon père sur ses enfants. »

J'ai tenu à transcrire tout ce récit. Il me paraît digne des plus gracieux conteurs, d'un Brantôme par exemple, ou d'un Bonivard, avec je ne sais quelle sagesse souriante qui fait songer à Montaigne. Une autre scène rapportée par Montmollin est demeurée célèbre parmi les compatriotes du chancelier : c'est celle où Henri II quitte leur dette aux bourgeois de Colombier, qui avaient cautioimé auprès de lui un trésorier malheureux. Les principaux du lieu se

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jettent à ses pieds, et le supplient de les soulager par un rabais :

« Volontiers, mes enfants; mais ne cautionnez plus ! » Et se tournant du côté de la prairie : « Il me vient une pensée, ajonta- « t-il en étendant sa main avec trois doigts écartés : que vous « plantiez ici trois grandes allées de beaux et bons arbres, abou- <ï tissant au lieu où je suis, avec petites allées aux côtés ; cela « fait, mon procureur général que voilà vous donnera quittance « de toutes vos dettes, sitôt qu'il pourra l'écrire à l'ombre des c( dits arbres. » Ces bonnes gens, qui ne demandaient qu'une diminution de la somme, ébabis et comme stupéfaits, ne savaient comment dire leurs pensées; ce que voyant le prince, il ajouta incontinent : « Allez vite, mes enfants, préparez vos ou- « tils pour les allées ; j'y veux travailler avec vous ^. »

Montmollin écrivait à la fin du XV!!"'^ siècle, et pourtant il semble appartenir par le style à l'époque de Richelieu et de Corneille. Sa phrase parfois un peu traînante, mais abondamment semée de vives images, reflète jusque dans ses négligences, avec une sincérité parfaite, une pensée toujours forte, nette et sûre d'elle-même. Le chancelier se rattache par avance à ces penseurs politiques qui ont trouvé leur grand homme dans Montesquieu ^. Nul n'a mieux pénétré que lui le caractère neuchâtelois, nul n'a embrassé d'un plus ferme regard l'histoire et les destinées de ce petit peuple. Quelle justesse, pour qui les connaît, dans cette réflexion sur l'énergie collective des bourgeois individuellement timides et irrésolus : « Il me semble que l'esprit, le courage et l'amour du bien ne leur venaient que quand ils étaient rassemblés en grande troupe, se réchauffant alors mutuellement en se frottant les uns contre les autres. »

Avec quelle clairvoyante insistance le chancelier revient

1) Telle est Torigine des belles allées qui descendent du château de Colombier vers le lac.

2) Voir Revue suisse, 1856, la solide étude de M. Henri Jacoftet : De l'état présent de l'histoire de Neuchàtel.

sans cesse sur la nécessité pour Neuchâtel, « Etat souverain et contrée suisse, » de se « coller aux Ligues ! » Comme il montre, à chaque page de son lumineux exposé, que « notre incorporation helvétique, assise déjà sur d'antiques fondements, est le bouclier de ce pays au regard du dehors ! » Et comme, après l'avoir lu, on se sent pris de pitié pour les tribuns ignares qui s'imaginent que Neuchâtel, sorti il y a cinquante ans de longs siècles d'esclavage, a commencé seulement alors à vivre de la vie suisse ! Ils n'ont donc lu ni le chanoine de Pierre, ni le chancelier de Montmollin ! . . . Au fait, pourquoi les auraient-ils lus ?

Si Henri II a bien inspiré le chancelier, il faut reconnaître qu'en général les princes français de Neuchâtel n'ont pas été très heureux en littérature : c'est ce même duc de Longueville qui a patronné Chapelain, et à qui, en sa qualité de descendant de Dunois , . . . fut dédiée la Pucelle ! Bien mieux : c'est sa fille, dernière princesse française de Neuchâtel, qui inspira à l'abbé Cotin le fameux sonnet que Molière prête à Trissotin : Sonnet à Mademoiselle de Longueville, à présent duchesse de Nemours, sur sa fièvre quarte.

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