L'ÉVEIL INTELLECTUEL ET SCIENTIFIQUE
La Révocation de l'Edit de Nantes ; le Refuge ; les études en Suisse française. — Bourguet. — L'Académie de Lausanne et le Consensus. — Ruchat; J.-P. de Crousaz. — Abauzit. — Les jurisconsultes: Barbeyrac ; Buriamaqui ; Vattel. — Rénovation de la théologie : Turrettini ; Ostervald. — Le mouvement piétiste et rationaliste : Marie Huber ; Béat de Murait.
Ce chapitre comprendra la période de 1685 à 1754: 1685, c'est la Révocation de l'Edit de Nantes, dont l'influence sur notre pays a été si profonde; 1754, c'est l'année où les deux plus grands écrivains du XVIII™® siècle viennent séjourner dans nos contrées, l'un pour n'y passer que quelques mois, — mais il y reviendra dix ans plus tard, — l'autre pour y achever sa carrière: Jean-Jacques Rousseau arrive à Genève en juin 1754, Voltaire s'établit aux Déhces en décembre de la même année.
Getta division : 1685-1 754, n'est point arbitraire et superficielle, car ces dates embrassent assez exactement la carrière de presque tous les hommes marquants dont nous allons nous occuper. Nous voyons, en effet, disparaître, de 1737 à 1750, les Turrettini, les Ostervald, les Barbeyrac, les Ruchat, les Buriamaqui, les Bourguet, les de Murait, les de Crousaz; c'est bien réellement la fin d'une période qui coïncide avec
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le milieu du siècle. Sous l'influence de deux grands génies, une époque nouvelle va s'ouvrir, et chez nous, comme en France, le XVriIi«e siècle commence proprement alors. Ses cinquante premières années, que nous allons raconter, sont pour nous, comme pour nos voisins, un temps d'éveil et de préparation.
La Révocation de 1685, qui appauvrit la France de tant de lumières et de vertus, enrichit la Suisse française d'une part de ces trésors rejetés par une intolérance aveugle. On vit arriver dans nos villes des flots d'érnigrants. La seule Genève en reçut huit mille en cinq semaines ; beaucoup d'entre eux furent répartis dans toute la Suisse réform.ée. En apportant à nos Eglises, à nos Académies, à nos industries le concours de leur science, de leur talent et de leur savoir-faire, ils vont renouveler en plus d'un sens les conditions de notre vie sociale. Ils élargiront le cercle de nos idées, stimuleront autour d'eux l'activité des esprits, créeront des journaux qui contribueront à assouplir la langue un peu roide des écrivains indigènes.
Ces nouveaux venus, accueillis d'abord avec la compassion que commandaient leur infortune et leur vaillance, ne furent cependant pas toujours regardés de très bon œil dans nos contrées; l'arrivée de ces hommes actifs troublait bien des petits intérêts : par exemple, les premières boutiques qu'on vit dans les villes du pays de Vaud furent ouvertes par des Français, tandis que jusqu'alors le petit commerce se faisait dans les foires et par des colporteurs, qui se plaignirent de la concurrence. Ceux d'entre les réfugiés qui exerçaient des métiers, gens actifs, intelhgents et sobres, faisaient aussi une concurrence sérieuse aux artisans indigènes. D'autres, appartenant à une condition sociale supérieure, apportaient, avec leurs capitaux et leurs industries, des idées nouvelles, de nouvelles mœurs; le sentiment local, un peu étroit, s'alarmait de cette invasion. A Genève, on vit deux cent quinze bourgeois signer une « représentation » contre les
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réfugiés et réclamer le maintien sévère des privilèges de la bourgeoisie. A tort ou à raison, on redoutait leur influence, leurs prétentions. Il existe deux pièces de vers qui sont un frappant témoignage de cette espèce de rivalité: dans l'une, un réfugié se plaint de la triste condition faite à ses pareils et du mauvais vouloir des Suisses à leur égard ; dans l'autre, un Suisse répond à ces doléances en se servant des mêmes rimes. Voici deux strophes tirées de ce bizarre dialogue; le Français s'écrie :
Je ne gagne plus rien, a dit l'artisan suisse.
— Paresseux ! Eh ! qu'a donc le Français plus que toi?
Travaille comme il faut, en observant ma loi,
Si tu veux que ton Dieu comme lui te bénisse.
L'indigène réplique :
Combien t'es-tu moqué de cet artisan suisse, Après avoir gagné tous ses chalands à toi ? Tu t'ose encor vanter d'observer bien ma loi El d'avoir mérité que ma main te bénisse !
Le versificateur suisse va jusqu'à traiter les Français de Tartufes qui s'introduisent dans la demeure d'Orgon, — ce qui prouve tout au moins, comme on l'a remarqué, qu'en Suisse on connaissait son Molière.
Mais, tout pesé et quoi qu'en aient dit nos pères, le Refuge, à toutes les époques, fut un gain immense pour nos villes romandes. Combien de ces étrangers devinrent la richesse et l'honneur du pays qui les avait reçus ! C'est toute une génération de naturalistes, de mathématiciens, que Genève doit à la France du XV1I™« siècle, comme, au XVl'»*, elle en a reçu la glorieuse cohorte des humanistes; ce sont de vraies dynasties de savants qui se fondent, et plusieurs se perpé!ueront jusqu'à nos jours.
En même temps que se produit ce grand mouvement d'immigration, un mouvement inverse tend à se dessiner, celui d'une émigration très profitable aussi. Plusieurs de nos hommes les plus distingués d'alors ont éprouvé l'impé-
rieux besoin d'élargir leur horizon, de sortir des murailles étroites de nos petites cités, d'aller chercher au dehors, dans les grands foyers étrangers, un surcroît de lumière et comme un renouvellement de chaleur vitale. C'est ainsi que nous verrons J.-A. Turrettini voyager en Hollande, en Angleterre, séjourner à Paris, causer tour à tour avec Bayle. Saint- Evremond, NeAvton, Fontenelle . . . et Ninon. C'est ainsi que Murait, trente ans avant Voltaire, étudie attentivement les Anglais. C'est ainsi que de Grousaz visite la Hollande et Paris, converse avec Bayle et Malebranche. C'est ainsi que J.-F. Ostervald envoie son fils cadet, qui allait devenir un jurisconsulte estimé, voyager pendant deux ans pour achever, parle spectacle instructif des hommes et du monde, les études commencées dans les livres. L'esprit de curiosité est un des traits de cette époque, où les sciences naturelles, les recherches historiques, vont prendre leur essor, où s'émancipent les intelUgences jusque-là confinées dans la théologie, où Ruchat essaie d'écrire la première histoire nationale, où Charles Bonnet débute par de savants travaux d'observation, où Albert de Haller et son ami Jean Gesner entreprennent, bien avant de Saussure (1728), la première excursion alpestre dans un but scientifique. Enfin, comment ne pas noter ici que le premier éditeur de V Esprit des lois, en 1 747, fut un pasteur de Genève, qui avait à deux reprises parcouru l'Europe? Ce sont là autant de symptômes de besoins nouveaux, et, chez nous aussi, les hommes d'élite peuvent s'écrier avec le Persan de Montesquieu : « Nous n'avons pas cru que les bornes de notre pays fussent celles de nos connaissances. »
Les émigrés français ont pris, dès la fin du XVII™« siècle, une part très honorable au développement de notre instruc-
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tion publique. Quelques indications rapides suffiront à le montrer.
En 1 686, Tanneguy-Lefèvre, fils du philologue de Saumur et frère de l'illustre madame Dacier, devient recteur du collège de Neuchâtel, qui avait eu au XVI'"® siècle Mathurin Gordier et devait posséder bientôt un des savants les plus estimés de cette époque.
Fils d'un riche négociant réfugié de Nîmes, Louis Bourguet fut un remarquable exemple de ces organisations en cyclopédiques, si nombreuses au siècle de Fontenelle, de Haller et de Voltaire. Il faudrait énumérer toutes les sciences pour dire quelles étaient les études favorites de Bourguet. Il occupa à Neuchâtel la chaire de philosophie et de mathématiques, et créa un véritable foyer scientifique auquel se rattachaient le médecin Garcin, membre correspondant de l'Académie des sciences, qui introduisit en Suisse l'hydrothérapie, et un autre médecin indigène, l'excellent Abraham Gagnebin, qui, plus tard, devait initier Rousseau à la botanique. Bourguet commença des cours où — chose nouvelle alors — les dames étaient admises : il leur enseignait la logique. Entreprise courageuse, n'est-ce pas? mais qui annonce un public déjà singulièrement cultivé ! Il avait pour collègue Montmollin, professeur de belles-lettres, celuilà même qui, devenu pasteur de Môtiers-Travers, eut avec son paroissien Jean-Jacques la bruyante querelle que l'on sait.
Bourguet — Neocomi decus, dit son épitaphe — correspondait avec les savants les plus illustres de son temps, entre autres Leibniz et Réaumur. Il avait fait plusieurs voyages en Italie et entretenait des relations actives avec les hommes éminents de ce pays ; déplorant de voir combien leurs travaux demeuraient ignorés des lecteurs de langue française, il fonda la Bibliothèque italique. Les Cramer, les Calandrini, à Genève, les deBochat, les Ruchat, lesSeigneux de Correvon, le^Loys de Cheseaux, à Lausanne, secon-
dèrent cette entreprise. La Bibliothèque, qui parut à Genève de 1729 à 1734 et forme une collection de dix-huit volumes, eut le mérite de servir de lien entre les savants étrangers et ceux de notre pays, comme aussi de fournir à ces derniers, jusqu'alors tributaires des journaux de Hollande, un moyen plus commode de déployer leur activité naissante. Il en est de même d'un autre recueil périodique, appelé à de plus longues destinées et à un rôle vraiment important, le Journal helvétique ou Mercure suisse, qui vécut sous différents noms jusqu'en 1784, Fondée par Bourguet en 1732, cette revue scientifique, littéraire et politique compta parmi ses collaborateurs le grand Haller, Abauzit, Baulacre, Ruchat', etc., et conquit les suffrages de savants étrangers tels que Réaumur et Mairan. C'est là que s'essayèrent nos meilleurs écrivains, c'est là que balbutiait la muse neuchâteloise ; nous verrons ce qu'en pensait Jean-Jacques. Malgré ses dédains, reconnaissons qu'à l'époque oîi nous sommes arrivés et grâce à l'activité entreprenante des réfugiés français, un véritable mouvement intellectuel se manifestait chez nous et que cet esprit de vulgarisation scientifique particulier au XVllI™^ siècle trouvait en Suisse un terrain bien préparé.
Au reste, Bourguet fut plus et mieux qu'un vulgarisateur, il fut un initiateur : Bufîon daigna remarquer et signaler ses expériences de physiologie. 11 n'eut aucun devancier dans ses recherches sur la langue étrusque, qui sont demeurées le point de départ de celles qui ont été faites depuis. Ce n'est pas tout: un célèbre géologue moderne, Thurmann, a pu appeler Bourguet un des créateurs de la paléontologie, et son Traité des Pétrifications, où il est le précurseur des Guettard et des Guvier, a fait époque ^
C'est quelques mois après la publication de cet ouvrage (1742), que l'auteur mourait à Neuchâtel. Dès lors, le
1) Voir Musée neuchàte'.ois (décembre 18f6), l'étude de^M. L. Favre sur Bourguet.
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goût des sciences devait s'y perpétuer et produire en notre siècle la féconde école dont Agassiz fut le chef et la gloire,
Bourguet était naturellement en relations suivies avec ses collègues de Genève et de Lausanne. Dans cette dernière ville, l'Académie dut à la Révocation une phase brillante, sinon comparable à l'époque oùIesHotrnan et les Bèze enseignaient dans ses chaires. Elie Merlat, de Saintes, y professait la théologie. Ce brave homme — on le sut après sa mort — donnait aux pauvres, chaque fois qu'il recevait ses amis à diner, une somme égale à la valeur du repas.
Barbeyrac, le commentateur et le traducteur de Grotius et de Pufendorf, était arrivé à Lausanne à l'âge de douze ans. En 1710, déjà connu de l'Europe savante, il obtint la chaire de droit et d'histoire, et il eût achevé sa carrière à Lausanne sans l'intolérance bernoise, à laquelle il tint tète courageusement dans l'affaire du Consensus.
C'est ici le lieu de rappeler en peu de mots ce que fut le Consensus, qu'on a plus justement appelé Dissensus. Cette célèbre formule de l'orthodoxie, acte de foi additionnel à la confession helvétique, était destinée à combattre certaines opinions qui avaient cours en France, notamment à la faculté de Saumur, et que les pasteurs réfugiés avaient apportées à Genève: tel théologien français, comme Amyraut, s'était prononcé contre la prédestination ; tel autre, comme Gappel, osait enseigner une interprétation raisonnée de la Bible et mettre en doute l'inspiration des points-voyelles du texte hébreu. A ces velléités hétérodoxes, on opposa chez nous le Consensus: un théologien zuricois, un théologien bâlois et le Genevois François Turrettini furent chargés, en 1675, de rédiger cette formule sèchement orthodoxe, où étaient proclamées l'inspiration littérale de la Bible et la prédestination calviniste dans toute sa rigidité. Le Consensus fut adopté dès 1679 par tous les cantons protestants et les Eglises évangéliques des villes alliées, sauf celle de Neu-
châtel, qui trouvait plus simple et plus sage d'interdire à ses pasteurs de disputer sur ces questions épineuses.
Genève n'y adhéra qu'avec répugnance, cédant aux instances de Berne et de Zurich dans un moment oîi elle avait un pressant besoin du secours de ses alliés. La république de Berne imposa le formulaire à l'Académie de Lausanne et au clergé vaudois. L'Académie essaya de résister ^, comme elle l'avait fait au XVl™^ siècle, et, comme alors, ses meilleurs professeurs la quittèrent. Tel fut le cas de Barbeyrac: il revendiqua avec énergie « pour chacun une honnête liberté de suivre les lumières de sa conscience; » l'autorité bernoise n'était pas à la hauteur d'un pareil langage. Plutôt que de fléchir devant elle, Barbeyrac quitta Lausanne et accepta une chaire de droit public à l'université de Groningue. Ses pages les plus originales sont sans doute la préface de Pufendorf, où il expose les principes de la morale naturelle, base de la société. Si Jésus-Christ lui apparaît comme le restaurateur de cette morale, conforme à la raison de l'homme et à ses véritables intérêts, les Pères de l'Eglise ont au contraire défiguré les préceptes de l'Evangile, et Barbeyrac les juge avec une sévérité qui plut à Voltaire ; aussi appelle-t-il le professeur de Lausanne a: une belle âme » et « le seul commentateur dont on fasse plus de cas que de son auteur. »
Ajoutons à la liste des réfugiés établis dans le pays de Vaud le nom de Philippe Aiguisier, fils d'un avocat au Parlement de Marseille, qui, devenu principal du collège de Vevey, faisait représenter par ses élèves des pièces de sa façon. Il s'avisa d'écrire une suite de VEsther de Racine, où, à l'exemple de beaucoup de huguenots, il voulait voir des allusions à la persécution française et à la Révocation de
1) Voir, sur les débats relatifs au Consensus, Verdeil, Histoire dti canton de Vaud, tome III, et Glndroz, Histoire de l'instruction publique dans le canton de Vaud. Ce dernier reproduit, p. 300 et suiv., le curieux scénario d'une comédie satirique, Madame de Formulon, dirigée contre lu Consensus et les Bernois. Ce n'est qu'une esquisse, mais où l'esprit et l'à-propos ne manquent pas.
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l'Edit de Nantes. V Addition à la tragédie d'Esther contenait deux actes, dont le premier représentait la « réjection » de l'altière Vasthi et le second le couronnement d'Esther.
Parmi les professeurs indigènes de l'Académie de Lausanne, quelques-uns tenaient dignement leur rang à côté des Merlat et des Barbeyrac. Tel est Loys de Bochat, auteur des Mémoires critiques sur l'histoire ancienne de la Suisse, « où, dit Gaullieur, tant d'archéologues ont puisé leur science. » Tel est surtout Abraham Ruchat, le père de la science historique dans la Suisse française.
Né en 1678, d'une famille de paysans, il joignait à la science théologique ce goût très vif pour l'histoire et les antiquités locales, que nous retrouvons un siècle plus tard chez le doyen Bridel. Après avoir visité quelques universités allemandes et hollandaises, puis desservi les paroisses d'Aubonne et deRolle, il était devenu professeur à Lausanne. Il conçut le projet d'une histoire générale de la Suisse, dont il ne publia (1727 à 1728) qu'un fragment, déjà considérable, V Histoire de la Réformation de la Suisse. Cet ouvrage, que Jean de Muller devait consulter avec tant de fruit, aurait pu réveiller le sentiment national encore assoupi ; aussi Leurs Excellences de Berne ne voulurentelles point consentir à ce que la suite fût imprimée. N'oublions pas que quelques années avant l'apparition de cette histoire, le major Davel, ayant convié son pays à secouer la tutelle bernoise, payait de sa tête ses illusions généreuses.
On doit louer dans V Histoire de la Réformation un remarquable sens historique, le souci de l'exactitude, l'abondance des renseignements puisés aux sources originales ^ . Se figurc-t-on bien la vaillance que réclamait l'entreprise de Ruchat? Car alors tout était à faire ; il ne s'agissait de rien moins que de défricher une forêt vierge : « J'ai été
1) L'impartialité me fait un devoir de noter ici que l'exactitude du vieil historien a été véhémentement contestée par des plumes catholiques. Voir, en particulier, Les erreurs de Ruchat, par M. l'abbé Jeunet (Fribourg, Imprimerie catholique, 1887.)
tenté vingt fois, nous dit-il, de renoncer à mon entreprise et de vivre en repos ; mais le désir de rendre service à ma patrie m'a toujours redonné du courage... Je ne cherche nullement la gloire, mais la vérité et l'utilité publique. » -- Etre vrai, c'est être utile. Le vénérable historien a pu se rendre ce témoignage : « J'ai toujours écrit comme devant rendre raison un jour de ce qui part de ma plume. »
Sans doute, l'ouvrage de Ruchat est touffu, fatigant par la complexité du sujet et la multiplicité des faits accumulés ; il est d'ailleurs écrit sans art, sans couleur ni chaleur, par une plume qui ignore le secret des transitions ingénieuses et des mouvements oratoires ; Ruchat n'est pas, à proprement parler, un écrivain. Mais tous ceux qui ont écrit après lui sur notre histoire nationale, doivent beaucoup à ce scrupuleux et fidèle initiateur.
Au moment des pénibles débats du Consensus, l'Académie de Lausanne avait pour recteur un homme dont la réputation, alors assez étendue, nous semble aujourd'hui avoir dépassé de beaucoup les mérites réels, « le célèbre professeur de Crousaz. » Philosophe éclectique, écrivain fécond, polémiste, contradicteur de Bayle, de Wolff et de Leibniz, mathématicien, prédicateur, esthéticien, J.-P. de Crousaz, qu'on a trop oublié par esprit de réaction, a l'honneur d'avoir introduit à Lausanne les traditions de Descartes, de s'être en toutes matières affranchi de la routine et de la pédanterie de l'école. Dans sa jeunesse, il avait étudié en cachette — car Descartes était fruit défendu — la physique du grand philosophe; puis il avait passé deux ans à l'étranger, visité Rotterdam, où il rencontra Bayle, et Paris, où il causa religion avec Malebranche, qui tenta de lui faire abjurer le protestantisme. De retour à Lausanne, il prit part à divers concours : l'Académie des sciences couronna, en 1720, son Essai sur le mouvement ei]e nomma associé étranger. Il avait débuté en 1 700 comme professeur : son cours de logique, qu'il faisait en français
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et où il rompait avec l'aristotélisme régnant, fut à ce double point de vue une heureuse innovation. Son Traité chi beau est une esquisse qui n'a plus d'autre valeur aujourd'hui que d'avoir marqué le premier pas dans une étude nouvelle et d'avoir fait rentrer l'esthétique dans le champ de la philosophie. L'idée centrale de ce traité, c'est que le beau réside dans la variété ramenée à l'unité, soit la proportion.
De Grousaz était en correspondance active avec Jean- Baptiste Rousseau, alors en exil à Soleure et qui signalait volontiers dans le style de son ami vaudois les expressions locales qui le déparaient à ses yeux. Notons en passant que Rousseau — on l'appelait alors le grand Rousseau — trouvait le Journal helvétique trop libéral et trop hardi :
« Je vous avoue, écrivait-il à l'un des collaborateurs, du Lignon, que cet esprit d'examen, que cette liberté de penser, ce inépris de l'autorité et cette déférence pour la raison, me paraît la plus infaillible preuve de perdition et la plus grande marque d'abandonnement de Dieu dont l'esprit de l'homme puisse être frappé. Si l'autorité nous égare, au moins la soumission nous sauve. Mais la raison, à coup sûr, égarera toujours, comme elle a toujours égaré, les savants présomptueux. »
De Grousaz avait soixante ans, quand les démêlés relatifs au Consensus, où son rôle ne fut pas bien glorieux, lui firent quitter sa patrie; il y n^vint dix ans plus tard, après avoir professé à Groningue et rempli les fonctions de gouverneur auprès du prince de Hesse-Gassel. Son Traité sur Véducation des enfants, antérieur à son exil, a un mérite au moins, celui d'avoir précédé le Traité des études de Rollin, et surtout X Emile de Jean- Jacques. Tout ce qu'il dit du rôle de la volonté de l'enfant dans l'éducation, n'est point d'un penseur médiocre. De Grousaz était un esprit curieux et libéral plutôt que profond; il eut assez d'originalité pour être un initiateur, pas assez pour être un créateur. 11 eut surtout, comme on l'a remarqué, « l'art de semer beau-
coup d'idées nouvelles sans susciter d'orages. » Mais il lui manqua un style plus dégagé, plus souple et plus correct. L'influence qu'il exerça est attestée par Gibbon, qui lui devait, selon son propre aveu, une partie de son éducation philosophique et lui savait gré d'avoir « répandu dans le clergé et les habitants du pays de Vaud le goût et l'esprit des lettres. »
A côté de l'Académie, nous rencontrons à cette époque une autre institution qui a contribué pour sa part à la vie intellectuelle et à la bonne renommée de Lausanne. En face des persécutions qui signalèrent l'avènement de Louis XV, les synodes des Eglises de France décidèrent la fondation du Séminaire de Lausanne, et Antoine Court vint s'établir dans cette ville en 1729 pour diriger « l'école des pasteurs du Désert. » Il y résida pendant trente ans, et c'est à Lausanne que fut élevé son fils, Court de Gébelin, l'auteur érudit du Monde primitif et le défenseur persévérant de ses coreligionnaires.
Une figure demeurée bien vivante, et qui commande à la fois la sympathie et le respect, nous attire à Genève ; c'est celle du sage Abauzit, que j'appellerais volontiers le Conrart genevois : il vécut près d'un siècle et ne publia rien. Quel exemple! Et tandis que tel auteur dont les livres sont légion n'est plus même un nom pour la postérité, Firmin Abauzit, par je ne sais quel prestige, demeure une des gloires les plus incontestées du refuge genevois ^
Lors de la. Révocation, il avait six ans, était orphelin de père, et sa mère ne l'arracha qu'à grand'peine à la dangereuse sollicitude de l'évêque d'Uzès. L'enfant vécut quel-
1) Voir, sur Abauzit, la notice publiée par M. Ernest Strœhlin, dans la f<>(i(e bibliothèque helvétique, Lausanne, Mignot. 1894.
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que temps caché avec son frère cadet chez un paysan dauphinois. C'est là que, n'ayant ni encre ni papier, il s'exerçait à copier sur le sable des modèles d'écriture. Après avoir subi deux enlèvements et traversé mille angoisses, les deux frères purent gagner Genève, où leur mère parvint à les rejoindre. Ses premières études achevées, Firmin Abauzit fit son tour d'Europe, noua d'illustres amitiés, rentra à Genève et devint bibliothécaire de la ville à titre gratuit. Il savait tout et il aima toutes les sciences, sauf une, la métaphysique, qu'il trouvait pernicieuse et triste : « C'est un pays où plus on avance, plus on peut s'égarer... Elle ôte d'ailleurs à l'esprit cette gafté nécessaire qui lui conserve son activité. » Ce mot peint Abauzit et sa sagesse souriante.
Mais d'où vient donc sa réputation ? M. Sayous, dans son substantiel ouvrage sur la littérature du XVIII™e siècle à l'étranger (auquel j'emprunte et que je pille trop pour pouvoir le citer toujours), M. Sayous a appelé Abauzit im « grand prêteur de savoir et d'idées. » Rien n'est plus vrai. La bibliothèque de Neuchâtel conserve parmi les manuscrits de Bourguet, qui remphssent plusieurs cartons, un certain nombre de lettres d' Abauzit au savant neuchâtelois. Ce sont de véritables dissertations sur les sujets les plus variés : physique, linguistique, histoire, archéologie, numismatique,
etc Le ton, plein de grâce et de modestie, montre un
homme empressé à rendre service et heureux de mettre ses trésors d'érudition à la disposition d'un confrère qu'il se plaît à considérer comme plus savant que lui. C'est par sa correspondance infatigable avec les savants de tous pays, par sa conversation richement instructive, que cet homme excellent, dont l'érudition même avait du charme, a conquis un renom encore vivace aujourd'hui. Et puis il arrive — quelquefois — que la justice éternelle récompense dès ici-bas le labeur modeste et désintéressé : Abauzit a recherché la science pour elle-même, sans aucune préoccupation de vanité : sa vie studieuse et retirée, passée
tout entière parmi les livres, qui valent mieux que les hommes, est certainement la plus heureuse des vies ; du moins l'aurait-elle été s'il n'était resté célibataire et ne s'était privé par là des plus chers soucis de l'existence.
Il fut philosophe jusqu'à l'héroïsme. Sa servante jeta un jour au feu, sous prétexte qu'il était sale et jaune, le papier où Abauzit notait depuis vingt-sept ans ses observations sur le baromètre. Le savant croisa les bras, luttant un instant avec sa juste fureur, puis dit du ton le plus calmé : « Vous avez détruit vingt-sept années de travaux. A l'avenir, ne touchez à rien dans ce cabinet. » Il mourut en 1767, âgé de 88 ans. Sa bibliothèque fut vendue 295 florins 5 sous. On trouva chez lui un petit trésor : louis d'or, pistoles de Genève et d'Espagne, quadruples,piastres, etc., soit en tout 3,349 florins 6 deniers. Le philosophe, si simple dans ses mœurs, n'était donc point dénué de ressources.
Son esprit curieux s'est promené dans tous les domaines de l'activité intellectuelle; il y a constamment porté cette finesse et cette liberté de jugement qui, dans ses écrits, le font ressembler à Fontenelle : « C'est, dit M. Sayous, le même tour d'expression demi-sérieuse, demi-railleuse, la même ironie contenue, mais d'autant plus mordante.» Abauzit rappelle aussi l'auteur des Mondes par le caractère mesuré de sa gaîté : Voltaire, qui a toujours l'adjectif heureux, a parlé quelque part du «discret Fontenelle.» L'épithète convient à merveille à notre philosophe, qui ne voulait ni gronder sa servante, ni imprimer ses livres.
C'est Moultou, l'ami de Rousseau, qui a rassemblé les écrits d' Abauzit. Les Remarques sur le Nouveau Testament sont une démolition en règle des Evangiles, des miracles, de la morale du Christ, le tout revêtu de cette forme indirecte, maUgne et cauteleuse, familière aux écrivains d'alors. Rappelez-vous Bayle ou Voltaire : ils ne procèdent point par négations brutales; ils insinuent adroitement leurs doutes, hasardent les objections les plus graves, les ironies
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les plus perfides, en les mettant sur le compte de quelque téméraire questionneur, dégagent leur propre responsabilité et protestent de leur respect pour les saints mystères qu'ils viennent de ruiner en détail. Bayle surtout est passé maître en cet art ; Abauzit me paraît avoir profité merveilleusement de ses leçons, et peut-être ne doit-on pas attribuer à la seule modestie le prudent silence qu'il observa jusqu'à sa mort .
Un de ses ouvrages les plus caractéristiques est sa Lettre à une dame de Dijon ^ modèle de polémique courtoise et d'ironie enjouée, où il répond aux avances d'un jésuite qui avait essayé de le convertir et réfute V Exposition de la foi catholique de Bossuet. Le Discours sur V Apocalypse est encore une incursion assez hardie sur le terrain de la critique sacrée : Abauzit met en doute la canonicité de l'Apocalypse et soutient que les prophéties contenues dans ce livre ne s'appliquent qu'à la ruine de Jérusalem. Il défend cette thèse avec une habileté dont Voltaire fut charmé, — trop charmé : car que fit Voltaire ? Avec cette désinvolture impudente qu'on n'admirera jamais assez, il s'empara du Discours encore inédit, dont il avait reçu communication, y mêla des plaisanteries de son goût, en enleva l'érudition sérieuse, l'accommoda à la sauce du jour, puis le fit passer, ainsi dénaturé, dans le Dictionnaire philosophique I YX il a le front d'écrire à d'Alembert : « L'article Apocalypse est tout entier d'un M. Abauzit, si vanté par Jean-Jacques... Il est public que cet article est de lui. »
Vanté par Jean- Jacques : on se souvient en effet de cette note lyrique de la Nouvelle Hélo'îse :
« Non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connais un, un seul, j'en conviens ; mais c'est beaucoup encore, et pour comble de bonheur, c'est dans mon pays qu'il existe. L'oserai-je nommer ici, lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu ? Savant et modeste Abauzit, que votre simplicité pardonne à mon cœur un zèle
qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaître à ce siècle indigne de vous admirer ; c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour. Ce sont mes concitoyens que je veux honorer de l'honneur qu'ils vous rendent. Heureux le pays où le mérite qui se cache en est d'autant plus estimé ! Heureux le peuple où la jeunesse altière vient abaisser son ton dogmatique et rougir de son vain savoir devant la docte ignorance du sage ! Vénérable et vertueux vieillard, vous n'aurez point été prôné par les beaux esprits, leurs bruyantes académies n'auront point retenti de vos éloges ; au lieu de déposer comme eux votre sagesse dans des livres, vous l'avez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné vous choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate; mais il mourut par la main de ses concitoyens et vous êtes chéri des vôtres. » •
On peut se demander si ce ton d'emphase est bien celui qui convient pour louer l'homme que nous venons de contempler dans sa studieuse retraite. Combien je préfère le portrait, moins théâtral et plus précis, tracé par Bonstetten :
ce Je visitais souvent le sage Abauzit, dont l'heureuse pauvreté et l'âme sereine me remplissaient d'enthousiasme. I\ me semble que je vois encore ce vieillard, fort petit et maigre, se promener tout seul, enveloppé d'un surtout de laine que le temps avait rendu gris comme ses cheveux. Etait-il à la maison sans compagnie et sans lumière, il chantait dans son fauteuil, heureux comme un enfant. A sept heures, nous passions de sa chambre à la cuisine, où il soupait avec sa vieille servante. Le sel était placé au milieu de la table, dans un fragment de pot cassé. Mais si cette espèce de salière est rare sur des tables mieux servies, son sourire philosophique ne l'était pas moins. Bavait trente louis de revenu, ce qui est peu à Genève ; avec cela, il vivait plus heureux qu'un roi, vénéré et presque adoré de chacun ^. »
1) C'est par erreur que les auteurs des Dernières années de .1/»>« d'Epinay, d'ailleurs toujours si exactement renseignés, ont cru reconnaître Abaiizit dans la jolie page où leur héroïne raconte la visite de son fils à « un des premiers magistrats de la ville, t Âbauzit n'était point magistrat, et la garnison ne lui rendait pas les honneurs, comme au personnage que visita le jeune d'Ëpinay.
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Dans tous les domaines, l'esprit d'investigation et de nouveauté fait alors son œuvre, à Genève comme ailleurs. C'est la grande période du droit naturel et des théories politiques ; c'est le temps où un jurisconsulte célèbre, Burlamaqui, ami de Barbeyrac, et digne successeur des Hotman et des Godefroy, aborde le domaine encore peu exploré du droit public. Né d'une famille italienne réfugiée, il voyage en Hollande, en Angleterre, en France, comme la plupart des hommes de sa génération, puis enseigne avec éclat, à l'Académie de Genève, le droit naturel, auquel il donne pour base les principes de la religion naturelle, la croyance en Dieu, la liberté de l'homme et sa responsabilité morale. Son grand ouvrage, les Principes du droit naturel, qui fut traduit en plusieurs langues, passe avec raison pour un chef-d'œuvre d'exposition claire et lumineuse; mais il paraît d'une concision un peu sèche au lecteur d'aujourd'hui.
Il y a certes bien moins d'idées neuves et originales, bien moins de rigueur philosophique, mais plus de chaleur de style dans l'ouvrage que publia dix ans plus tard un jurisconsulte neuchâtelois, Emer de Vattel. Né à Couvet, où son père était pasteur, en 1714, petit-neveu par sa mère du chancelier Georges de Montmollin, il passa la plus grande partie de sa vie auprès d'Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe, qui lui confia des fonctions importantes. L'excès du travail altéra prématurément sa santé, et il mourut à Neuchâtel, où il était venu chercher quelque repos, à l'âge de cinquante-trois ans (1767). Son Droit des (jens, le plus important de ses nombreux ouvrages, fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Il en existe une douzaine d'éditions françaises, dont la plus
récente date de 1863, Le principal mérite de ce traité fut de venir à propos et de combler une lacune dans la littérature juridique de la France. Le fond des idées appartient à Wolff, dont Vattel a été le vulgarisateur ; mais il a eu l'art de le clarifier, de mettre de l'ordre, de la lumière, dans une matière très vaste et très touffue. La pensée, moins hardie que lucide, est servie par une langue assez colorée. De nombreux exemples empruntés à l'histoire, de préférence à l'histoire moderne et suisse, donnent un relief heureux à son exposé.
Certains écrivains catholiques ont été très sévères pour Vattel. Et cela s'explique pour le lecteur du Droit des gens : le jurisconsulte neuchâtelois manifeste une antipathie particulière pour ces « moines ocieux » dont Rabelais aimait tant à se gausser. Laissons-le exhaler contre eux sa mauvaise humeur dans cette tirade d'une âpreté excessive :
« Quelle multitude d'hommes, dans les couvents, consacrés à l'oisiveté sous le manteau de la dévotion ! Egalement inutiles à la société et en paix et en guerre, ils ne la servent ni par leur travail, dans les professions nécessaires, ni parleur courage, dans les armées ; et cependant ils jouissent de revenus immenses ; il faut que les sueurs du peuple fournissent à l'entretien de ces essaims de fainéants. Que dirait-on d'un colon qui protégerait d'inutiles frelons, pour leur faire dévorer le miel de ses abeilles ? »
Ailleurs, il propose qu'on emploie les religieux au soulagement des soldats. Et il ajoute :
« Il est une autre espèce de fainéants dont l'exemption est plus criante encore : je veux parler de ce tas de valets, qui remplissent inutilement les maisons des grands et des riches : gens dont la vocation est de se corrompre eux-mêmes, en étalant le luxe de leurs maîtres. »
Je cite ces passages pour montrer que Vattel aborde les questions avec son sentiment et sa passion, autant qu'avec son intelligence. Ce n'était point une âme aride ; il
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se montre souvent plus généreux, plus humain que son maître Wolff; il raille le préjugé du duel, qu'il trouve gothique ; il prêche la tolérance, revendique les droits de la pensée : « La liberté de philosopher, dit-il, c'est l'âme de la république des lettres. »
Sans doute, au milieu du XVIII™® siècle, ces idées n'étaient déjà plus très neuves, et personne ne sera tenté de voir en Vattel un initiateur : il ne le fut à aucun titre ; il faut même reconnaître que pour le droit de la guerre, il est moins libéral que son devancier, l'auteur de la Paix perpétuelle, ce bon abbé de Saint-Pierre
dont la plume féconde
Fit tant de vains projets pour la paix de ce monde. ^
Mais Vattel sut, en matière de droit des gens, offrir sous une forme agréable à l'opinion moyenne de l'Europe la somme d'idées qu'elle était capable d'accepter alors.
Le mouvement d'émancipation intellectuelle auquel les réfugiés eurent une si grande part et qui se manifeste au commencement du XVIII™® siècle dans tous les domaines de la pensée, ne pouvait manquer de renouveler la théologie. C'est à ce moment que brille J.-A. Turrettini, dont le nom représente la réaction contre l'autorité dogmatique de Calvin. Il avait eu pour maître un disciple éminent de Descartes, Jean-Robert Chouet, dont l'enseignement philosophique à l'Académie de Genève servit à affranchir les esprits des dernières entraves de la tradition scolastique, à propager le goût de l'analyse, de l'observation, du libre examen. La vie et l'activité de Turrettini nous sont très exactement connues par les utiles publications de M. de
1) Voltaire : Discours sur la vraie vertu.
Budé, qui nous a donné la biographie, puis la correspondance du grand théologien.
Né en 1671, il était fils de François Turrettini, qui avait travaillé à l'élaboration du Consensus. L'événement le plus important de sa jeunesse fut le voyage qu'il entreprit en 1691, après avoir achevé ses études de théologie. Il débuta par la Hollande, y vit Spanheim, qui professait à Leyde l'histoire ecclésiastique, le Genevois Jean Le Clerc, directeur alors célèbre de la Bibliothèque universelle, les ministres Superville et Jurieu. « Je soupai hier avec M. Turrettini chez Basnage, écrit Bayle: c'est un jeune homme de grande espérance, qui s'exprime tout à fait délicatement. Il se fait admirer toutes les fois qu'il monte en chaire, et il n'est pas moins goûté en conversation par la finesse de son esprit, son honnêteté et sa modestie. » Il soutint avec un succès marqué ses thèses sur le « pyrrhonisme pontifical, » réfutation du livre des Variations de Bossuet : « Elles lui ont acquis une gloire singulière, écrit encore Bayle, et il s'en va d'ici avec une réputation fort rare à des gens aussi jeunes que lui. »
De la Hollande, Turrettini passe en Angleterre, où l'évêque Burnet le présente à la cour. Il visite Newton, admire sa « naïve simplicité, » et emporte de ses entretiens avec lui « les plus belles idées sur la grandeur des œuvres de Dieu, sur l'immortalité de l'âme et l'excellence du christianisme pris dans sa pureté et tourné en 'pratique. » Il prêche plusieurs fois en anglais. Dans son éclectisme, il ne dédaigne point d'aller voir Saint-Evremond, qui le charge d'une commission pour Ninon de Lenclos. Le jeune pasteur partait pour Paris. Nous l'y retrouvons en 1698, fréquentant avec prédilection les beaux esprits et les personnages éminents de l'Eglise catholique. Il voit tour à tour Bossuet, Malebranche, Huet, l'abbé Longuerue, qui lui enseigne l'arabe. Pavillon, Fontenelle, et son bizarre ami l'abbé de Saint- Pierre. Il soutient des thèses devant les docteurs de Sor-
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bonne, et — contraste piquant! — va voir Ninon, alors septuagénaire; il y rencontre « quantité de gens distingués, » parmi lesquels il cite l'abbé de Chàteauneuf (le futur parrain du petit Arouet), La lettre où Ninon raconte à Saint-Evremond la visite du théologien genevois mérite d'être citée :
« J'étais dans ma chambre, toute seule et très lasse de lectures, lorsqu'on me dit : « Voilà un homme de la part de M. de Saint- Evremond. » Jugez si tout mou ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai témoigné à M. Turrettini la joie que j'avais de lui être bonne à quelque chose; il a trouvé ici des amis qui l'ont jugé digne des louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes; mais elles ne me siéent pas mal ; j'ai toujours eu la mine grave. »
Et Turrettini, écrivant à son tour à un parent de Genève, fait l'éloge du salon de cette « vieille demoiselle » qui a « infiniment d'esprit. »
Cette variété de relations indique chez le jeune théologien un esprit largement ouvert, affranchi de plusieurs préjugés, avant tout désireux d'enrichir son expérience en contemplant le mouvant spectacle de la société humaine. Revenu dans sa patrie en 1 694, il occupa la chaire d'histoire ecclésiastique. Mais, loin de se confiner dans la théologie, son esprit continue de s'ouvrir à toutes les curiosités : il est grand amateur et collectionneur de médailles; il goûte les charmes de la société, qui le recherche pour l'agrément de son commerce, l'enjouement de sa conversation et cette politesse que ses séjours à l'étranger avaient affinée. Nous sommes loin du Genevois raide et guindé dont on a tracé trop souvent le portrait. Les hommes distingués réunis alors à Genève tempéraient leur gravité de beaucoup d'usage du monde, et rien n'est plus faux que de se représenter une société confite en une dévotion chagrine.
Bientôt les travaux et l'activité du jeune professeur lui eurent acquis assez d'autorité pour qu'il pût rompre avec la tradition calviniste. Il importe de marquer en quoi il s'en est écarté. C'est une erreur, je crois, de voir en Turrettini un des pères du rationalisme moderne ; au contraire, sa théologie est dirigée contre l'école naturaliste qui attaquait la révélation chrétienne. Il a simplement cherché à rendre la vie à une Eglise endormie dans l'étroitesse de son dogme. Il travailla en 1706 à l'abrogation de ce Consensus dont son père avait été, quarante ans auparavant, un des ardents promoteurs. Sans rien retrancher des vérités centrales de la religion, il tendit à remplacer un christianisme tout intellectuel par la vie morale, les formules par la piété ; ce fut un véritable réveil qu'il tenta d'opérer. 11 ne reniait rien — ses travaux apologétiques le montrent assez — des principes fondamentaux de la Réformation, qu'il distinguait avec soin des points accessoires; mais il voulait assurer à la doctrine chrétienne une action plus directe sur la vie. En réclamant la liberté d'examen, en prêchant la tolérance, il savait qu'il enlevait ses plus fortes armes à l'incrédulité. Gomme l'a dit heureusement Sainte- Beuve, « un notable changement s'opéra dans l'atmosphère théologique de Genève ; il y eut une détente et le climat moral s'adoucit. »
Les ouvrages de Turrettini sont presque tous écrits en latin, aussi nous intéressent-ils moins que l'influence qu'ils ont exercée. Le premier en date est sa réponse à Bossuet, où les « variations d des Eghses protestantes sont habilement représentées comme le titre de gloire d'une religion qui cherche librement la règle de sa foi dans la Bible. Mais l'accord des réformés ne lui semblait point rendu impossible par les divergences secondaires existant entre eux, et il composa un ouvrage sur la réunion des protestants, qu'il rêvait avec tant d'autres esprits généreux de Suisse, d'Allemagne, de Hollande et d'Angleterre. Gette entreprise
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d'union de la chrétienté évangélique échoua par l'entêtement des vieux luthériens et des anglicans extrêmes ; mais quel chrétien digne de ce nom n'eût pu signer la formule rédigée par le professeur de Genève :
« Placez devant vous un homme qui, touchant les points contestés de la théologie, les ignore, suspend son jugement, ou soit incapable de les comprendre ; mais cet homme remplit les devoirs d'un chrétien pieux et intègre, il se reconnaît pauvre et misérable pécheur devant Dieu, il ressent une vraie repentance de ses fautes, il se réfugie sans réserve dans la miséricorde divine, il se livre tout entier à Jésus-Christ, il demande son pardon, il repose en lui toute sa confiance. Aidé par la grâce divine, il s'efforce d'être juste, charitable envers le prochain, d'exercer la patience, la tempérance, l'humilité, il atteint l'heure de la mort en s'en remettant complètement au pardon céleste... Qui voudra retrancher cet homme du troupeau de Jésus-Christ ? »
L'ouvrage le plus connu de Turrettini, Nuhes testium, est justement un plaidoyer en faveur de cette largeur chrétienne. Dans un ample recueil de témoignages tirés de l'Ecriture, des Pères, des théologiens, il montre quelle réserve il convient d'observer sur les questions de la prédestination et de la grâce, qui, depuis la Réforme, ont si mal à propos divisé l'Eglise protestante, sans « avancer la sanctification des âmes, »
Le centre de sa religion, c'est en un mot cette v^ertu que les luttes dogmatiques avaient trop reléguée dans l'ombre, la charité. Un sermon qu'il a publié sur ce sujet résume sa pensée avec la simplicité lumineuse qui était le caractère de sa prédication ; car il exerçait une action profonde sans aucun artifice de rhétorique, et sa parole avait tant de vie, de naturel, qu'on disait : « Il ne prêche pas, il cause en chaire. »
La mort de cet homme éminent, depuis longtemps travaillé par la maladie, survint au printemps 1737 et fut un deuil public. Citons encore Sainte-Beuve, dont la plume a formulé tant d'arrêts définitifs :
« A défaut d'une grande originalité, Turrettini eut de l'àpropos, de la sagesse pratique, de la persuasion, une influence salutaire, et il contribua à fixer pour un long temps cette température religieuse et morale dans laquelle on respira désormais plus librement et qui permettait d'être à la fois, dans une certaine mesure, chrétien, philosophe, géomètre et physicien, homme d'expérience, d'examen, de doute respectueux et de foi. »
M. de Budé a publié en trois volumes les Lettres adressées à J.-A. Turrettini. Ce recueil nous renseigne de la façon la plus utile sur l'activité religieuse du commencement du siècle, en Suisse, en Hollande, en Angleterre, dans les Vallées vaudoises. La variété même des correspondants de Turrettini contient la preuve de cette largeur d'esprit que ses concitoyens surent admirer : nous y rencontrons tour à tour des philosophes, des érudits protestants ou catholiques comme Basnage, Abauzit, Nicaise, J. LeClerc, Barbeyrac, l'abbé Bignon ; de plus illustres encore, tels que Bayle, dont les lettres sont pleines d'intérêt, ou Leibniz, qui dit au professeur genevois : (( Tout ce qui vient de vous est exquis, » ou Fontenelle, qui, à propos d'une spirituelle production de Werenfels, de Bâle, écrit ce passage amusant sur les écrivains suisses :
« ...Si vous permettiez l'insolence frauçaise, je vous dirais que j'ai trouvé son livre bien vif, bien gai, bien léger pour un étranger. La sottise que je vous dis là, je vous supplie, Monsieur, de croire que je la connais bien pour ce qu'elle est ; je ne crois point du tout les esprits suisses moins déliés que les français ; peutêtre seulement sont-ils moins en haleine, moins accoutumés à un certain ton ; mais ils le prendront quand il leur plaira, et y réussiront très bien. »
Werenfels, qui inspirait ces réflexions à Fontenelle, fut très lié avec Turrettini et figure au nombre des théologiens les plus sympathiques de son temps; ce seul mot d'une de ses lettres peint son esprit supérieur : « Grâce à Dieu, j'en suis venu à n'aimer aucune de mes opinions, mais seulement la vérité. »
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Jurieu — « l'injurieux Jurieu » de Voltaire — figure aussi parmi ses correspondants, à côté du grand prédicateur Saurin, le Bossuet protestant, qui, dans une lettre, nous montre la puérilité des querelles dont se nourrissaient les réfugiés dans les Pays-Bas : a J'avais dit, je ne sais où, raconte Saurin, que le dogme de la Trinité était Vécueil de la raison humaine. Il y eut des conférences très vives sur ce mot dans le Consistoire de Rotterdam, oîi il fut conclu que je mettrais, au lieu du mot e'i-neil, celui d'aheurfeinent. Jugez de la pièce par cet échantillon ! »
L'un des plus chers amis de Turrettini et l'un de ses correspondants les plus actifs fut Jean -Frédéric Ostervald, le pasteur de Neuchâtel. Aniinœ dimidium meœ : c'est ainsi qu'il appelle son collègue genevois. Tous deux, et Werenfels, de Bâle, formaient un triumvirat dont les Eghses suisses étaient justement fières.
Ostervald représenta à Neuchâtel les mêmes tendances que Turrettini à Genève : « La piété est encore plus importante que les sciences, » écrit cet homme excellent, auquel on a reproché bien à tort de prêcher le salut par les œuvres, parce qu'il voulait rendre aux œuvres leur place légitime dans la vie chrétienne.
J.-F. Ostervald naquit à Neuchâtel en 1 663 ; sa famille, originaire de Westphahe, était neuchâteloise depuis deux siècles ; son aïeul et son bisaïeul avaient commandé sous Henri de Navarre des compagnies d'aventuriers et pris part à la bataille d'Arqués. Son père, Rodolphe Ostervald, pasteur à Neuchâtel, qui fut anobli par la duchesse de Longueville, joua un rôle important dans les débats du (hnsensus et fut à la tète do ceux qui refusèrent de signer cette nouvelle règle de foi. Jean-Frédéric grandit ainsi dans l'atmosphère d'une orthodoxie sans raideur. Il retrouva à l'Académie de Saumur des tendances théologiques qui répondaient aux sympathies qu'il devait à l'influence du mi-
lieu natal. Après avoir séjourné à Orléans, puis à Paris, et achevé ses études à Genève, il devint pasteur à Neuchâtel, Sa prédication attira tant d'auditeurs, qu'il fallut construire un nouveau temple. C'était pourtant une éloquence sobre et sans grand éclat que la sienne ; mais elle s'adressait surtout à la conscience et remplaçait les controverses théologiques par un aliment plus substantiel. Le texte de son (.( sermon d'entrée » marque l'esprit de tout son ministère : ce Que ceux qui ont cru s'attachent principalement aux bonnes œuvres. » Ecoutons un instant cette grave parole, qui allait produire un véritable réveil :
« La fin est plus noble que les moyens. On n'élève pas un édifice pour appuyer des fondements, mais on pose des fondements pour soutenir un édifice. Les dogmes ont leur usage, et ils doivent être solides ; mais le grand point est la sainteté, l'union, la charité, en un mot, la paix de l'âme. Les spéculations, les disputes entre les frères, l'arrangement des décrets divins, les subtilités métaphysiques sur les mystères ne font rien à ce grand but et pourraient même le faire perdre de vue. »
11 savait d'ailleurs s'élever aussi contre ceux « qui ne prêchent que la morale, qui font de l'éloquence mondaine et qui oublient l'essentiel, savoir Jésus-Christ, sa croix, sa grâce, son esprit, » La sagesse et la mesure, un fonds de solide bon sens, telles sont les qualités qui distinguent ce représentant peut-être accompli du caractère neuchâtelois.
En 1697, il écrivait à son ami Turrettini : « On veut que je devienne auteur, moi qui n'eus jamais ni l'inclination, ni les dons nécessaires pour cela. » L'ouvrage qu'il s'apprêtait à publier, sur les instances de ses paroissiens, est le Traité des sources de la corruption qui règne aujourd'hui parmi les chrétiens. W tentait d'expliquer la contradiction qui existait entre la profession d'une religion pure et la pratique de la vie. Dans ce traité, qui fut célèbre à son heure, on retrouve l'allure méthodique et grave, la piété substantielle qui distinguent Ostervald. En 1702, il achevait un