‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 19 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

prose et vers s'alignent, quelques centaines de pages (Imaiil. Ce nouvel ouvrage est sans contredit intérieur au précédent, bien qu'il ait reçu meilleur accueil et que dois éditions s'en soient succédé à peu d'intervalle. Il est encore dédié à Philippe le Bon, qui le lui con)manda, voulant [)eul-étre oiïrir au poète une occasion de faire mieux (jue le Champion des dames.

Toute la question sur laquelle roulera VEstnf de fortune peut se résumer en ces mots : est-ce Fortune ou Vertu qui mène le monde? Pour la résoudre, Martin Le Franc assignera Fortune et Vertu à débattre, en présence de dame Raison. Si l'allégorie était populaire au moyen âge, le genre de « l'estrif, » de ce qui deviendra le « dialogue » au temps de la Réforme, ne l'était assurément pas moins.

La querelle s'ouvre par une violente sortie de Fortune contre Vertu: «Vous, comme l'on dit, forgiez chasteaulx en Espaigne, promettant choses de l'aultre monde. La moindre de voz paroles est ung miracle. Riens ne vous est impossible... Voirement, les hommes faites dieux, et qui besongnier vous laira, ce monde finira et ung aultre referez. 0 vouloir désordonné ! 0 povoir impotent ! 0 songe de vieille, conceu sans commencement et sans fin esvanouy, dont on ne doit que rire 1 » Qui gouverne, sinon Fortune ? qui fait les empires et les défait? qui est reine ici-bas? En un style remarquable de force et d'entrain, la rageuse Fortune frappe sur sa rivale, qui, paisible et douce, plaide lentement sa cause, mais non sans esprit : « Tant estes petite, inconstante, fresle, muable, incertaine, vagabonde, decepvant, périlleuse, diverse, qu'on ne vous scet quel nom bailler... Les pluseurs pour vostre mutation continuele vous figurent tournant une roe ou le plus hault trébuche en bas, et cil dessoulbz tire amont. » Au cours de la discussion, Fortune perd toutes ses prérogatives. Dame Raison la condamne. Mais la terrible déesse ne se soumettra point à la sentence. Traitant son adversaire et son juge de vieilles radoteuses, elle s'en ira prouver « brief et par efîet » qu'elle peut « l'empire troubler, changer et remuer la paix de plusieurs royaumes et contrées, et memement partir et diviser l'Église en unité et sur ferme pierre comme l'on dit fondée. »

L'Es ïn/* renferme des morceaux d'une belle prose, alerte et riche, et l'on y découperait aisément quelques pages de chrestomathie. Ce vocabulaire très étendu, cette phrase adroitement construite, cette variété des tours, ces réflexions concises comme des proverbes, ne sont pas d'un médiocre écrivain. Et cette clarté, et cette précision de la langue sont assez rares au XV""® siècle, pour qu'on puisse ranger

Martin Le Franc parmi les prosateurs les mieux doués de son époque. Ce qui rend VEstrif d'une lecture pénible est sa longueur démesurée. Quant aux vers semés dans ce traité, ils sont de coupe variée et ils nous apprendraient, si nous en doutions, que Martin Le Franc sait son métier de poète.

Au reste, VEstrif, comme le Champion des dames, abonde en allusions aux hommes et aux choses du temps ; la noblesse et les prêtres y sont malmenés avec vigueur. Le poème moral dégénère souvent en pamphlet.

« Martin Le Franc, a dit M. Gaston Paris, occupe certainement, à côté de Charles d'Orléans, un des premiers rangs dans la poésie française, entre Alain Chartier et Villon. » Ce jugement d'un connaisseur de notre vieille littérature n'est pas suspect. En vérité, si le prosateur de VEstrif ne méritait déjà une bonne place parmi les meilleurs, le poète du Champion des dames serait l'égal de ses contemporains les plus illustres ; et si le penseur ne s'affranchit pas de tous les préjugés de son siècle, sur bien des points, il devancera son temps.

Et puis, le caractère est éminemment sympathique. Le Franc va droit aux faibles et aux opprimés. Il est pour la femme contre l'homme :

Et sachez que qui entreprent De soy laisser tout gouverner A sa femme, bien lui en prent Et ne peut malement finer.

Il réclame même, pour le sexe dont il a pris la défense, le droit d'intervenir dans le ménage de l'État, car si on avait laissé aux femmes le soin de diriger la France,

L'estat ne fust ainsi froissié, Et tant ne fust le lis blessié, Ne ses branches ainsi rompues.

Le Franc est pour celui qui n'a rien contre celui qui possède. Le communisme ne l'effraie pas plus que Jean de Meun :

Devant le temps au roy Clotaire, N'eusmes nous la terre commune ?

Il tient que les hommes sont égaux entre eux. D'où vient «la prééminence » des rois et des seigneurs?

Ung seul Adam fut, qui sema L'umaine génération.

. Détail qui a sa valeur, Le Franc s'élève contre ceitaines superstitions, en particulier contre la croyance à la sorcellerie :

Je ne croiray tant que je vive

Que femme corporellement

Voit par l'air comme melle ou grive.

A cet homme qui a des idées aussi hardies et qui ne redoute point de les publier, nous ne marchanderons ni le respect, ni l'éloge. Comme écrivain, j'ai dit qu'il fut injustement méconnu. Certes, le Champion des dames n'est point un chef-d'œuvre ; ses personnages sont de pures abstractions, comme celles d'Alain Chartier ou de Catherine de Pisan d'ailleurs ; ils n'ont qu'une existence artificielle et leur action est nécessairement languissante. Ce sont des ombres chinoises qui défdent, et qui parlent en vers. Par cette manie de l'auteur de mettre ses impressions et ses réflexions dans la bouche de fantômes allégoriques, le livre gagne "d'être plus ennuyeux et moins vivant, et surtout long, long, déplorablement long. Surgira Villon ; sa poésie sera la vie elle-même, tandis que ses prédécesseurs se seront contentés de faire agir et parler Dame Prudence et seigneur Franc-Vouloir.

Le prévôt de Lausanne, s'il n'avait suivi les traditions du Roman de la Rose, eût été vraisemblablement un esprit de la trempe de Villon ; M. Piaget nous le prouve avec exemples à l'appui : « A chaque instant, il oublie qu'il songe, et parle comme un homme qui a les yeux ouverts et qui sait regarder. Souvent môme, dans ses personnages allégoriques, se retrouvent, pittoresquement dépeints, ceux de la vie réelle. Voyez comme il décrit l'hypocrite, dans la personne du lieutenant de Malebouche, Faux Semblant, qui se tient « les yeux abaissiez et mains jointes... »

Lui reprocherons-nous sa trivialité? C'est un défaut du moyen âge. Les Grecs et les Romains, ceux même des périodes classiques, ne l'évitaient pas toujours :

La langue avoit sa liberté !

Nous lui pardonnerons ses ^travers et ses péchés, en échange de tant de pages délicates et fines, d'une élégance qui n'exclut pas la

profondeur. Nous admirerons la fécondité de son imagination, cette éloquence qui n'est jamais à court d'une forte pensée ni d'un joli trait. Si nous regrettons, en maints endroits, sa fcàcheuse prolixité, nous nous arrêtons volontiers aux passages heureux, à ces fleurs d'anthologie qui foisonnent chez lui. Et comme il est artiste parfois ! Comme il sait décrire 1 II est bien, ainsi que le remarque M. van Hasselt, « du nombre de ces peintres qui détachent et mettent en relief un objet par un seul coup de pinceau. Ici, i\ nous dé\)eintEercn\e dévêtant des lions; là, c'est la grande stature des Titans épaulus. Plus loin, c'est la vérité cachée comme la racine d'une plante sous le sol et qui poussera tôt ou tard. » Et que d'images et que de métaphores, si naturelleset si frappantes! Il faut chercher les perles dans le fatras du Champion ou de VEstrif; on les trouve, et la récolte est abondante. La versification elle-même n'est pas de qualité inférieure. La rime est souvent riche, le vers aisé. Quelquefois Martin Le Franc invente des rimes dont un parnassien serait très fier :

Ne fay d'aultrui ton secrétaire, Quand tu pourras ton secret taire... ...Maintenant me souvient d'Orthense.

Aussi est-il temps que j'en dye.

D'elle qu'en peus-tu dire ? Or tense, Or t'en débat à l'estourdye...

Je pourrais multiplier des citations de cette sorte. Mais il faut arriver au but. M. van Hasselt est-il allé trop loin quand il a dit : « Selon nous, Martin Le Franc domine, comme poète, le XV""' siècle. » Que fait-il de Villon et de Charles d'Orléans? Non, Le Franc ne « domine point son siècle. » Il l'honore, et c'est quelque chose.

J'ai découvert dans la Vie de Louise de Savoie (voir p. 65), parmi les pièces justificatives de l'édition Jeanneret, une oraison « composée par Messire et révèrent Péxe en Dieu, Messire Le Franc, chanoine de Lozanne. » La vétusté du manuscrit atteste que les sœurs de Sainte-Claire ont dû lire souvent VOïmson à Notre-Dame, égarée dans les papiers des sœurs d'Orbe :

0 escarboucle reluisant, Nuyt et jour sans obscurité, Esmeraude très cler luysant, Et saphis de sécurité ; Diamant de mundicité, Ruby rayant cler comme flamme; Je te requiers en charité :

Ayes pitié de ma poure asme.

86 LE MOVEN AGE.

0 cyprez aromatisant, Beaulme de grand suavité, Hault cèdre sur tout verdissant.

Olive de fertilité :

En ma très grand nécessité, Je te requiers, très saincte Dame, Quand à mourir seray cité, Ayes pitié de ma poure asme.

0 rose odoriferans,

0 vray lys de virginité :

0 violette florissans,

Marguerite de humilité.

Marjolaine de purité.

Romarin fleyrant comme beaulme.

Par ta grand clémence et pitié,

Ayes pitié de ma poure asme.

Prince éternel, en trinité Troys personnes, je te réclasme Et te requiers en vérité :

Ayes pitié de ma poure asme.

Amen.

C'est bien là Martin Le Franc, exalté et prolixe, jamais à court d'un adjectif, toujours ami des redondances. J'ai pensé qu'il ne serait pas inutile d'exhumer ces vers, moins pour leur mérite que parce qu'ils sont de Le Franc et se rattachent au séjour du prévôt de Lausanne dans notre pays.

Jacques de Bugnin ' n'aura pas fait que passer à Lausanne ; il est un enfant du pays. Mais l'homme est aussi peu connu que le poète. S'il m'a été impossible de mettre la main sur le volume qu'il a laissé, il m'est difficile de donner la biographie, même incomplète, du premier versificateur vaudois. Bourgeois et curé de Lausanne à la fin du XV™^ siècle, Bugnin se retira en 1 480 dans le monastère de Hautcrêt, près d'Oron. Nous le trouvons, dans le courant de la même année, installé à Saint-Martin dans le Jorat ; il achève son œuvre: le Congé pris du siècle séculier ^ , un petit poème moral , qui eut au moins cinq éditions durant un laps de temps assez court. On pourra juger, par ces quelques vers, du talent de Jacques de Bugnin :

* Conservateur suisse, V, 365 et s. Brunet. De Montet.

* Imprimé sans date à Vienne. Réimp. Lyon, 1503, et plusieurs fois depuis.

Qui sçavoir veult dont est le personnage : De Lausanne fut une foys natif; Jacques est dit de Bugnin, de bon eage, Et qu'a été assez nominatif.

De St-Martin de Vaulx appellatif, Est en curé, et d'aultres bénéfices A posséder, sans votre accusatif :

Voire aussi plusieurs dignes offices...

En la ville de benoît saint Martin, L'an mil estant quatre cent et octante, Dedans juillet, fut parfaicte la fin De cest œuvre.

Je ne sais ; à transcrire ces misérables versicnlets, j'éprouve moins vif le regret de n'avoir pu me procurer un exemplaire du rarissime ouvrage que composa ce rimailleur « une foys natif » de Lausanne.

Que dire de P. Absent \ un Fribourgeois qui, aux environs de l'an 1500, mit en vers français des distiques moraux de Dionysius Caton ? Je ferais mieux de laisser en paix les mânes et les rimes de ce mauvais poète. L'original est souvent rendu à contre-sens, mais dans une si belle langue 1 N'apprécierez-vous donc point d'honnêtes distiques latins, qui deviennent de détestables quatrains français ? Vite, un exemple, et sauvons-nous !

Utile consilium dominus ne despice servi Nullius sensum si prodest tempseris unquam,

écrit Dionysius Caton, vers 250. Arsent traduit :

Que bon servant ung bon conseil te donne, Croire le doys ; ne despire personne Puis qu'il haura parole véritable Ou que son sens te sera profitable.

Notez que j'ai choisi la perle du recueil 1 Que cela est donc maladroit et lourd I Arsent est inédit, pour son bonheur et le nôtre. Je ne pousserai pas l'indiscrétion plus loin.

* Arch. de la Soc. d'hist. du canton de Fribourg, I, 429 et s. Le manuscrit de la traduction d'Arsent est déposé aux archives cantonales de Fribourg.

MM. Bordier et Galilïe ont, le premier, nié, le second, affirmé l'existence d'une poésie genevoise avant le XVP* siècle. L'un et l'autre ont raison à leur manière. Senebier, qui a glissé dans son Histoire littéraire de Genève tous les noms qu'il a pu décemment y faire entrer, mentionne bien, de 1481 à 1513, cinq auteurs de « gaillardises, histoires ou comédies », représentées à l'occasion de certaines fêtes. Mais que valaient ces « auteurs? » M. Bordier ne veut pas même leur donner le titre de « petits rimailleurs. » Comme ils ne nous ont transmis aucune de leurs œuvres, nous pouvons nous abstenir de prendre part à une controverse sans issue. Il est probable que le clerc Pierre Pernod, le serrurier Mantillon et leurs confrères n'ont pas été des versificateurs bien exercés. Au reste, qu'ont-ils rimé? Quelque compliment récité lors des réjouissances publiques qu'entraînait l'arrivée en ville de personnages de qualité, évêques, ducs de Savoie et autres. Il n'y a pas là matière à parler de poètes ni de poésie.

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