CHAPITRE II Poète» lyriques et satiriques
I, Othon de Grandson. — II. Martin Le Franc : Son Champion des Dames ; son Estrif de fortune. — III. Jacques de Bugnin. — IV. P. Arsent. — V. Rimailleurs genevois.
Elle n'est point riche, la poésie lyrique de notre pays durant tout le moyen âge. Nous n'avons, ceux de Martin Le Franc exceptés, aucun de ces grands poèmes, de ces vastes romans allégoriques dont la littérature française est fîère à juste titre. Il y aurait cependant de beaux chants à chanter, de beaux récits héroïques à encadrer dans de belles rimes. Personne ne paraît y songer.
Nous devons même renoncer à tenir pour littérature indigène des «contes du XIP'' siècle ' » que M. G. -A. Matile croyait de notre cru. Le manuscrit qui les renferme s'est bien égaré dans les archi-
' Bévue suisse, II, 216 et s. Contes dévots, tirés de la « Vie des anciens Pères, publiés (avec une bonne notice) par M. J.-L. Lecoultre, in-8, Neuchàtel, 1884.
ves neuchâteloises ; mais les cinquante-quatre contes retrouvés par M. Matile sont du XIII"* et non du XIP'' siècle; mais les vingt-quatre mille vers dans lesquels ils sont délayés ne sont pas d'inspiration romande. Il n'y a là, dans un mélange d'éléments satiriques et religieux, que des contes dévots tirés de la Vie des anciens pères. Le manuscrit de Neuchâtel est une copie quelconque; il n'intéresse pas notre histoire littéraire, bien qu'il ait son prix pour celle delà France, car il contient nombre de pièces inédites. M. Matile a publié, dans la Revue suisse, le conte intitulé : Dun Jar denier qui donnait la moitié de son gaing por Dieu, lequel sa femme fist retraire. De son côté, M. J.-L. Lecoultre a récemment mis au jour deux de ces récits : De celui qui disoit Miserere Tui Deus et De Saint Paulin.
11 faut aller jusqu'à la fin du XI V"^ siècle, pour découvrir un rimeur présentable dans notre pays.
Chaucer, qui a traduit une complainte, aujourd'hui perdde, d'OTHON DE Grandson' : The Complaint of Mars and Venus, appelle Othon « la fleur des poètes de France. » Jean de Muller a dit que le chevalier de Grandson était célèbre par la mélodie et l'élévation de ses chants. Mais les œuvres de notre poète sont demeurées dans l'ombre pendant plusieurs siècles ; Juste Olivier confesse, dans son Canton de Vaud, qu'il les a cherchées en vain. Notre poésie romande avant la Réforme est si pauvre que je suis heureux de pouvoir faire une petite place, dans ce livre, au malheureux rival de Gérard d'Estavayer.
Othon de Grandson est né vers 1330. Il entra au service du roi d'Angleterre, Edouard III. De retour dans son pays, en 1389, il devint conseiller du comte de Savoie et son lieutenant en Piémont. Son influence, ses richesses, ses mérites lui valurent de nombreux ennemis. Il fut accusé, à la mort d'Ame VII, d'avoir empoisonné ce prince. Poursuivi de ce chef, puis acquitté, il n'en fut pas moins en butte à de nouvelles accusations, formulées par Gérard d'Estavayer, qui offrit de les soutenir en duel judiciaire. Brisé par l'âge et parles
' Histoire de la maison de Savoie, de Guichenon. Histoire du comté de Gruyère d'Hisely. Etrennes nationales de E. H. Gaullieur, 1S45. Histoire du canton de Vaud, de Verdeil. Le canton de Vaud de Juste Olivier. De Montet. Gazette de Lausanne du 25 juillet 1889 (article de M. Arthur Piaget).
fatigues, Othon accepta cependant le combat. Le duel, fixé au 7 août 1397, eut lieu en présence de toute la cour. Le sire de Orandson fut touché au premier choc et rendit l'àme quelques instants après. On a prétendu que la conduite de Gérard d'Estavayer aurait été inspirée par la jalousie, et qu'Othon avait déshonoré la femme de son adversaire ; mais cette légende d'adultère, inventée par quelque chroniqueur savoyard, n'est qu'un assez mauvais conte bleu.
Nous avons d'Othon de Grandson deux petits poèmes ' , fort médiocres d'ailleurs, attribués généralement à Alain Chartier. Ils comptent prés de 400 vers. L'un de ces poèmes, la Pastourelle, commence ainsi :
Une jeune et gente bergère Et ung simple loial bergier...
L'autre, la Complainte de Saint Valentin, dél)ute en ces termes :
Je voy que chascun amoureux Se veult ce jour apparier...
Si Othon de Grandson n'avait laissé que ces deux morceaux, qui n'ont pas une valeur littéraire bien sérieuse, il serait difficile de voir en lui le poète élégant et gracieux qu'ont vanté ses contemporains. M. Piaget a signalé naguère toute une partie, restée inconnue, de l'œuvre du seigneur de Grandson : des lais, des yirelais, des ballades, des chansons et des complaintes d'amour. Othon fît des vers, dès ses années de jeunesse. Il s'était épris d'une « très douce damoiselle, » dont il ne reçut que des promesses, fort mal tenues d'ailleurs. Un beau jour, son amie l'oublia et l'amant infortuné n'eut d'autre consolation que de se plaindre à la Muse des infidélités de sa maîtresse. Il faut avouer qu'il se résigna sans trop de peine :
Je prins congié de ce très doulz enfant, Les yeulx mouUiez et la bouche riant,.
Par semblant liez et de cœur bien doulant, Ce vous affie.
* Ces deux pièces, qu'on connaît sous le nom de la Fastourelle (de) Grandson et la Complainte de St-Valentm (de) Grandson, se trouvent dans l'édition des œuvres d'Alain Chartier, donnée par André Duchesne, p. 759 à 770 (in-4°, 1617). Dans certains manuscrits du XV"« siècle, ces deux poèmes figurent sous ces titres : la Pastourelle Grandson faite par Maistre Alain Chartier et la Complainte de Sf-Valentin Grandson, composée par Maistre Alain Cliartier.
Plusieurs (Jes |)ièccs coinposccs en riioiiiiciir de riiicoiistaiite sont très bien v(3nues. Elles mit ji' ne sais (|iiel charme touchant, elles respirent je ne sais quelle tendresse adorablement naïve, (^e rondel n'est-il pas délicieux :
S'il no vous plaist que j'aye mieulx, Je prendray en gré ma tristesse.
Mais, par Dieu, ma plaisant maistresse, J'amasse plus estre joyeux !
De vous suy si fort amoureux Que mon cuei* de crier ne cesse.
S'il ne vous plaist que j'aye mieulx, Je prendray en gré ma tristesse.
Belle, tournez vers moy vos yeulx, Et veez en quele tristesse J'use mon temps et ma jeunesse.
Et puis faites de moy vos jeux.
S'il ne vous plaist que j'aye mieulx.
Que d'abandon, que de délicatesse, que d'émotion et de grâce! Ce n'est point de la passion exaltée et impérieuse. Nous aimons ces notes douces et pénétrantes, qui chantent la mélancolie des amours défuntes. Le virelai suivant — inédit, je crois — n'est pas moins exquis :
Je vous aime, je vous désir, Je vous vueil doubter et servir; Je suis vostre oiî que je soye, Je ne puis sans vous avoir joye, Je puis par vous vivre et mourir.
Oncques si fort ne vous aymay, Oncques tant ne vous desiray De tout entier le cuer de moy.
Vostre servant suy et seray.
Jamais aultre ne serviray Je le vous jure par ma foy.
Loial amour me fait sentir.
En penser et en souvenir, Vostre beaulté que je verroye Moult voluntier, se je savoye Que se fust bien vostre plaisir.
Je vous aime, je vous désir, Je vous vueil doubter et servir, Je suis vostre où que je soye.
Je ne puis sans vous avoir joye, Je puis par vous vivre et mourir.
En dépit de ses déboires amoureux, Othoii de Grandson prit généreusement la défense des femmes dans le tournoi poéti(pie auquel se livrèrent, pendant les XI V'"^ et XV'"^ siècles, les contempteurs et les apologistes du beau sexe, — tournoi dont je m'occuperai tout à l'heure à propos de Martin Le Franc. Christine de Pisan a fait, k maintes reprises, l'éloge de l'auteur de la Pastourelle, entre autres dans ces vers :
Le bon Othe de Grançon le vaillant, Qui pour armes tant s'alla travaillant, Courtois, gentil, preux, bel et gracieux. Fut en son temps. Dieu en ait l'âme es cieulx !
Espérons que les œuvres complètes du premier de nos poètes nationaux seront recueillies et publiées prochainement ! Elles sont surtout importantes pour l'histoire littéraire de la Suisse romande; elles enrichiraient aussi la littérature de la France, qui n'a pas, au XIV'"'' siècle, beaucoup de versificateurs d'un talent pins aimable et plus sincère.
Le seul de nos lyriques dont on puisse parler avec quelque orgueil est Suisse à moitié. Voici en quels termes Martin Le Franc '
Car il avint que je fus né
En la doulce conté d'Aumalle...
(^ette indication qu'il nous a lui-même fournie dans le Chavipion des dames, la plus importante de ses œuvres, n'a pas retenu plus d'un biographe, qui avait négligé de le lire, de prétendre que Le Franc était natif d'Arras. Si nous sommes fixés sur le lieu de sa naissance, qui est en Normandie, dans la « doulce conté d'Aumalle, » nous sommes fort embarrassés sur un autre point. Quand Martin Le Franc a-t-il vu le jour? En I 395, selon les uns. En 141 0, selon les autres. Ces derniers paraissent être dans le vrai, ainsi que
l'a prouvé M. Piaget. Il fit ses études à Paris. Son avancement fut
' Martin Le Franc, prévôt de Lausanne, par A. Piaget, Lausanne, 1889. Romania, XVI, 392 et s. (article de M. G. Paris). Essai sur Vhist. de la poésie française en Belgique, par A. van Hasselt, Bruxelles, 1838, 114 et s. Bayle (article Franc). De Montet.
très rapide. En 1443, après avoir assisté au concile de Bàle, il devient secrétaire du pape Félix V, qui lui confère le titre de protonotaire apostolique. Il est nommé chanoine, puis prévôt de l'Église de Lausanne, en la même année 1443. Le plus haut dignitaire du chapitre après l'évêque, possédant en outre la riche prébende de Dommartin, il ne cessa de jouir des faveurs pontificales. Après la retraite de Félix V, Nicolas V confirma (1449) Martin Le Franc dans toutes ses fonctions. En 1459, il fut désigné comme administrateur de l'abbaye de Novalaise (prés de Suse). Mais toutes ces charges, si diverses et, paraît-il, si absorbantes, empêchaient le prévôt de Lausanne de s'acquitter fidèlement de tous ses devoirs ; les chanoines lui avaient même choisi, en 1461, un remplaçant, quand il eut la gracieuseté de se faire remplacer définitivement, en mourant, au cours de la même année.
Avons-nous quelques droits à revendiquer Martin Le Franc? Comme l'on croit volontiers ce que l'on désire, je m'empresse de répondre affirmativement. N'a-t-il pas séjourné dans notre pays pendant près de vingt ans ? N'y a-t-il pas écrit son Estrif de fortune ? N'y a-t-il pas fait sa carrière? N'y a-t-il pas collaboré enfin à la version française de la Bible, version due à Jean Servion (voir p. 57), citoyen et syndic de Genève ?
Quoi qu'il en soit, Martin Le Franc, littérateur distingué, fut à peu prés ignoré jusqu'à notre époque. Il n'a été mis en pleine lumière que par M. A. van Hasselt, qui, le tenant pour un Belge, l'a loué outre mesure, par M. Gaston Paris et enfin et surtout par M. Arthur Piaget. Pourquoi cette obscurité? Il eut le tort de ne point s'occuper de lui-même dans ses livres et de composer deux ouvrages effrayants de longueur; le premier en date est un poème de 24,000 vers, le second n'est pas de dimension moins redoutable, bien que prose et vers y alternent. 11 fallait de la patience, presque de l'acharnement, pour pénétrer dans le labyrinthe du Champion des dames et de V Estrif de fortune. Le XIX'"^ siècle seul a la curiosité assez passionnée, l'investigation assez héroïque pour ne point reculer devant un écrivain aussi formidablement armé.
• Le Champion des dames fut écrit très vite, de 1440 à 1442. Il est dédié à Philippe le Bon, duc de Bourgogne, parce que ce prince, qui eût trente maîtresses et seize bâtards, s'il n'eut que trois femmes et un enfant légitimes, — parce que ce prince, dis-je, a « toujours eu le nom d'amour en digne révérence. » Comme son titre l'indique, le Champion des dames est une apologie du sexe faible. Il est en
même temps une vaste allégorie, suivant le genre à la mode. Les personnages y sont des abstractions: Franc-vouloir, Malebouche, etc., comme dans le fameux Roman de la Rose. Ce goût de l'allégorie remonte même bien au delà de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun, jusqu'à la littérature latino-chrétienne, à la Psychomachie de Prudence, par exemple, voire jusqu'à la littérature homérique et eschylienne. La forme ne doit donc pas nous surprendre, quoique nous puissions la juger puérile et fatigante aujourd'hui. Le fond ne peut nous étonner davantage. Le Champion des dames procède d'une vive réaction contre les détracteurs de celle dont Jean de Meun vantait les charmes en ces termes flatteurs:
Fuies, fuies, fuies, fuies,
Fuies, enfants, fuies tel beste !...
M. Gaston Paris a montré que la satire contre les femmes a son origine dans l'invasion des contes boudhiques. Du XIV™^ au XVr^ siècle, elle est à l'ordre du jour en France. Adversaires implacables des filles d'Eve, Jean de Meun, dans le Roman de la Rose, Matheolus, dans son Liber infortunii, traduit en vers français par Jean Le Fèvre, ont paraphrasé, avec une fougue et une puissance d'invective inexprimables, les idées de saint Paul et des pères de l'Église sur la Diaboli janua que Tertullien, entre autres, a si vigoureusement apostrophée. Eustache Deschamps, dans ses ballades et son Miroir de mariage, ne sera pas beaucoup plus tendre.
Il fut réservé à une simple et noble femme, Christine de Pisan, de protester contre cet assaut de grossièretés et de calomnies. Elle ne conçoit pas que des gens sérieux aient pu se donner la peine d'écrire des volumes, pour « decepvoir sans plus une pucelle. »
Christine de Pisan réhabilite adroitement ses pareilles, montrant Jâson qui trompe Médée, Enée qui délaisse la belle Didon, Pénélope qui attend avec une constance admirable le retour d'Ulysse, la sainte Vierge qui est assise sur le trône de Dieu. Un homme fort estimé et de grand savoir vient au secours de Catherine de Pisan : le chancelier Gerson. La Vision de Gerson paraît en 1402 ; les dames ont un auxiliaire très ardent et d'une incontestable autorité. Le débat est engagé. Il se poursuivra jusqu'au XVP^ siècle. Martin Le Franc se jettera vaillamment dans la mêlée avec son Champion, qui est un plaidoyer en règle :
7s LE MOVEN AGE.
...Et vous, (lames et demoiselles, Qui estes naturellement De grâce plaines et auxquelles Voué me suis dévotement, Se je n'ay assez haultement.
Conté et loé vostre affaire, Pardonnez-moi courtoisement, Car j'ay fait ce que j'ay sceu faire.
On ne me demandera pas une analyse des 24,000 vers du Champûm des dames. Ce poème est, je l'ai fait observer, une allégorie divisée en cinq livres, à travers lesquels Franc-Vouloir, le « champion des dames, » Malebouche, leur contempteur, dame Raison, dame Prudence, Despit-le-Crueulx et d'autres nous promènent à leur suite. L'intrigue n'est point palpitante. Tout se passe en discours pro et contra; quelques aventures animent vaguement cette dispute ; il y a toute une discussion au sujet de la papesse .Jeanne, « femme ribaulde à> selon Malebouche, femme excellente selon Franc-Vouloir. Enfin , les passes oratoires sont achevées ; le champion a naturellement réduit au silence Malebouche, qui fut « transglouti de la terre.»
Une forte dose de courage est nécessaire potir ne pas abandonner, au milieu de leurs harangues, toute cette légion de beaux parleurs. Ce qui intéresse plus que la trame, à peu près nulle du récit, plus encore que les arguments des deux partis, c'est la pçinture des mœurs du siècle, les allusions à peine voilées aux contemporains, les pensées originales, les remarques piquantes, tout ce qui fut l'accessoire du poème et qui est pour nous la chose principale.
Martin Le Franc ne craint pas d'user des libertés de langage tolérées à son époque. Il ne s'effarouchera pas du mot cru et décrira par-ci par-là ce qu'il appelle la « quarte amour» — que nous nous garderons bien d'appeler l'amour platonique. Malebouche a souvent une verdeur de propos qu'eût enviée Jean de Meun et que les naturalistes du temps présent n'égaleront pas sans effort. De quoi « serviroit vergongne » pour réfuter des adversaires p^ni galants, qui se sont exprimés plus « ribauldement » qu'un « boulier rempli de cervoise?»
C'est que les ennemis de la femme ne se gênent point dans leurs critiques ; leur censure est aussi peu respectueuse que possible. Us reprocheront aux filles d'Eve tous les péchés que le beau sexe a commis sur terre, ne fermeront pas même les yeux sur les travers les plus mignons :
...La fausse femme, pour mieulx plaire,
Non pas fera mais desfera
Le parfait divin exemplaire.
Ne vois-tu, comme leurs fronts tendent,
Visaiges et poittrines paindent.
Ou a l'avantage se chaindent, Drapeaulx entour elles estraindent A faire apparoir leurs beaulx rains?...
...Il n'est rien que femme n'eschive.
Ne vois tu comme de leschive Ses cheveux noirs comme corneille Blondist, et sa couleur nayfve En oste, et nous semble merveille ?
Je ne donne là que les petits arguments, énoncés en langage presque honnête. Franc-Vouloir n'est point en peine de renvoyer ces pauvres raisons à ses contradicteurs. Ils sont élégants, les hommes, allez ! et authentiques :
Dont vient que vos chausses fourrez ?
Et vos jambettes de Beaucaire Rengroississiez et rembourrez V Quelle réponse m'y donrez, Fredons escuiers damoisiaux, Qui quand les chausses escourrez Semblerez aler sur fusiaux?...
Ce sont là des bagatelles. La satire deviendra singulièrement plus acerbe. Que si vous blâmez Le Franc : « Le mot o lui sa chose porte, » dit franchement notre poète, et le protonotaire apostolique ne sera pas plus prude que les gens d'Église qui, suivant les traditions d'Antoine de la Salle et de Guillaume Alexis, ont enrichi le vocabulaire des termes les plus roides. C'est dans les passages de son Champion des dames, où il daube sur les nobles et les prêtres, que le prévôt de Lausanne déploie toutes les hardiesses et les violences de son langage :
Vertu tient-elle les cordeaulx Du régime de nos soigneurs Quand de nuit vont par les bordeaulx Es habis de leurs serviteurs ?
Dieux ! quels notables gouverneurs !
Hélas ! le peuple est bien sans chief Quant il a princes et pasteurs Abandonnez a tel meschief Hz vont de nuit par les estuves Unes et aultres estriller...
Ceci n'est pas mal indécent. Le reste est plus qu'à l'avenant» Ouoi ! Le Franc vit en pleine guerre de cent ans et la noblesse française a perdu de son prestige. Et puis, tandis que les grands bataillent et s'amusent, le peuple souffre. On éprouve une vive satisfaction à entendre un homme de la valeur de Martin Le Franc s'élever contre les débauches folles, le luxe insensé qui s'étalent en face de la ruine (ie tout un pays.
Le clergé n'est pas quitte à meilleur compte. La Réforme n'est pas loin. De toutes parts, des hommies courageux dénoncent les abus, flétrissent la corruption. Gerson, de Clémenges, criaient à l'Église de s'amender. Le Franc se joint au chœur de ces voix indignées ou navrées :
Mais que fault il parler d'evesque, Quant cardinaulx dorment et pape ?...
...Se le pape et les cardinaulx Ont bel estât et belle chappe, Le monde est gardé de tous maulx ..
...Je ne parle de simonye, Car c'est le mendre qu'on y face, Et qui n'y a bourse garnye Die à Dieu, sans emporter grâce...
t ...Vos soubtilles invencions
N'ont-elles pas semé en France Gabelles, imposicions, Maletoulte et aultre meschance ?...
Curez, chanoines, chapellains, Vivent ils pas moult chastement'?
Il semble que le Champion des Dames n'ait pas eu tout le succès escompté par son auteur. Martin Le Franc avait eu beau prendre le parti des femmes, dédier son poème à un seigneur très puissant chez lequel on voyait « voler blancs atours comme clerz heaumes, » faire une oeuvre où, mieux que dans le Roman de la rose, « tout l'art d'amer estoit enclose, » choisir la forme allégorique et le huitain, ce genre et ce vers préférés du XV"^ siècle, il ne rencontra que la défaveur. Ni la noblesse, ni le clergé ne pouvaient lui savoir gré de ses sarcasmes. Et puis, nous sommes bâtis de telle sorte que nous lirons avec plus de plaisir les livres où l'on dit du mal que les hymnes où Ton chante l'hommage de celles qui sont « le jardin fertile » et la « racine d'humaine nature. »
M. Gaston Paris a découvert' une « Complainte du livre du Cham-
» Bomania, XVI, 423 et s.
pion des Dames a inaistre Martin Le Franc, son acteur. » Cette complainte, d'environ quatre cents vers, gémie, au surplus, par Le Franc lui-même, nous conte les tribulations du malheureux Champion des dames. Philippe de Bourgogne l'accueillit assez mal, la cour du duc n'en fut point charmée ; en France, on n'en parla guère. Il n'est pas même exact, comme notre écrivain se le figure, que son poème ait éveillé des antipathies et lui ait valu des coups. C'est de nature, dit-il,
Q'on qiieiirt sus aux nouveaux venus.
Eh bien! on ne courut pas sus au futur prévôt de Lausanne; on l'oublia, ce qui est pire destin pour un littérateur. Seuls, quelques combattants de la lutte pour et contre les femmes citent parfois le Champion, et Pierre Michaut qualifie même Le Franc de « poète non moyen. » La Complainte n'est donc autre chose que la constatation mélancolique, par l'auteur, du faible retentissement du Champion des dames. Hélas 1
Ceux qui escripvent sont traictiez Et renommez meschantement, —
ou même ils ne sont pas « renommés » du tout.
Passons à VEstrif de fortune et de vertu, qui fut composé à Lausanne, de 1447 à 1448 1 « Estrif » vient d'estriver, qui signifie : discuter. J'ai expliqué la passion du XV™® siècle pour l'allégorie. Le poème moral n'aura pas moindre vogue. Le De consolatione philosophiœ de Boèce avait exercé sur toute la période du moyen âge une influence considérable. Il fut traduit, imité, plagié par un grand nombre de prosateurs et de poètes, qui refirent à leur mode le livre de Boèce. On mentionne encore la traduction française du chanoine Simon de Fresne, intitulée a;vec raison : De Vinconstance de la fortune, car le traité de Boèce n'est en somme qu'une dissertation sur la « Fortune » et la versatilité de la redoutable déesse. S'il y avait un sujet rebattu, vers 1450, c'était bien celui-là. Martin Le Franc le choisit cependant avec une parfaite insouciance d'originahté. La poésie didactique avait supplanté les épopées des siècles précédents. On avait recours à la Muse pour célébrer les animaux , la chasse, la pêche, et même les Institutes, mis en vers français à l'usage des écoliers de Caen qui se souvenaient peu de leur latin. Le Franc ne songeait point à étonner ses contemporains ; il s'amusait comme eux et avec eux. De là, son Estrif de fortune, long débat où