LA SUISSE ROMANDE AVANT LA REFORME
giale de Neuchàtel, l'église de Valére à Slon, l'église Saint-Nicolas, à Fribourg. Nous savons quel est le bilan de notre littérature.
Cependant, vers la fin du XV™^ siècle, une grande découverte, qui changea la face du monde, commença de répandre ses bienfaits sur la Suisse romande'. En 1440, un gentilhomme de Mayence, Guttenberg, qui habitait Strasbourg et s'y occupait de diverses inventions dont il faisait mystère, imagina un art nouveau : l'imprimerie. Les manuscrits de grandeur et condition médiocres coûtaient de quatre à cinq cents francs au XIIP^ siècle. Moins de deux cents ans plus tard, on aura des volumes pour (juelques francs. Jean Molinet pourra chanter :
J'ai veu grant multitude De livres imprimés, Pour tirer en estudes Povres mal argentés ; Par ces nouvelles modes, Aura maint escholier Décret, bible et codes Sans grant argent bailler.
Adam Steynschaber imprime à Genève, dès 1478. Jean Belot arrive, vers la fin du XV™^ siècle, à Lausanne,
La bonne ville aux longs clochers gothiques, Aux vieilles tours.
Plus tard, Neuchàtel et Fribourg seront, elles aussi, dotées d'imprimeries plus ou moins florissantes. Qu'éditera-t-on, avant la Réforme? Des traités religieux surtout; les écrivains du pays ne feront presque point gémir les presses. M. H. Bordier a dit de Genève, dans son École historique de Jérôme Boiser, : « En 1 478, sont arrivés des imprimeurs, des étrangers bien enten-du ; nous avons une quarantaine d'ouvrages qu'ils ont édités sous l'épiscopat. Y a-t-il dans le nombre quelque ouvrage du cru ? Pas seulement une préface. » Ceci n'est pas absolument exact, car le Fierabras de Bagnyon fut publié à Genève, avant la fin du XV"^ siècle. Mais la vie littéraire est extrêmement pauvre dans nos contrées et l'imprimerie, sans la Réforme, eût été impuissante à réveiller les intelligences. Nos ancêtres étaient des agri-
' Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'archéol. de Genève, I, 15 et s. Etudes sur la typographie genevoise du XV"'^ au XIX™^ siècle, par E.-H. Gaullieur, in-8, Genève,
culteurs, des industriels, des négociants. Les lettres, qui ne sont point de rapport, n'intéressaient à peu prés personne. Et puis, nous n'avions aucune ville de quel(jue étendue, aucun centre où pussent naître et se développer à l'aise le souci et l'amour des choses de l'esprit.
Au point de vue politique et social, la fin du moyen âge a marqué dans l'histoire de la Suisse romande. Fribourg entre dans la Confédération en 1481. Genève se rapproche des Bernois et des autres confédérés, dont elle attend aide et protection contre les empiétements de pouvoir que commettent certains de ses évêques et contre les entreprises des ducs de Savoie. Le pays de Vaud, placé presque en entier sous la domination savoisienne, voyait ses villes et ses grandes communes s'organiser, s'allier entre elles, s'all'ranchir peu à peu, profiter en un mot de ce que Chambéry était loin de Lausanne. Les Neuchàtelois s'émancipaient de leur côté, grâce à l'appui des Bernois. Le Valais, au sud, l'Évôché de Bâle, au nord, arrachaient à leurs souverains ces « libertés » et ces « franchises » qui signalent le déclin, au moins momentané, de l'aristocratie et le réveil du peuple.
La société d'alors n'était ni meilleure ni pire dans la Suisse occidentale qu'en France ou ailleurs. Mœurs faciles pratiquées et dés lors tolérées par l'Église, abus des fêtes nationales et religieuses, existence essentiellement extérieure et matérielle, tout l'idéal des contemporains se réduisait à ceci : gagner beaucoup d'argent et le dépenser gaîment. C'eût été le rôle du clergé d'inculquer aux foules des pensées plus sérieuses et des goûts plus relevés ; il eût fallu qu'il prêchât d'exemple. Or, dans les Constitutiones synodales diocesis gebennensis, éditées à Genève en 1 493 et rédigées sous l'inspiration de l'évêque Antoine de Champion, les ecclésiastiques sont représentés comme menant une vie plus dissolue que les laïques. On leur reproche de hanter les lieux suspects, déjouer, de chasser, d'entretenir des concubines : tabernas, stuphas, convivia et loca suspecta ludosque et coreas, mercantias et venationes prohibitas fréquenter fpour frequentare) non erubescunt. La vente des indulgences, le népotisme, les débats scandaleux suscités entre dominicains et franciscains, la corruption des hommes et des institutions avaient ruiné le crédit de l'Église. Il n'y avait plus guère que des superstitieux, des indifférents et des incrédules, presque plus de chrétiens. Au reste,