LA SUISSE ROMANDE AVANT LA REFORME
il était si facile de faire son salut moyennant finance, que l'on péchait joyeusement et sans compter.
Marc-xMonnier a tracé un curieux et vivant tableau de Genève aux approches de la Réforme. Je ne pourrais dire aussi bien et je cite :
« Le peuple tôt levé, actif pour le travail et pour le plaisir, ne restait pas au coin du feu ; la rue appartenait à tout le monde ; les notaires, comme dans les vieilles comédies, verbalisaient en plein vent; les femmes, richement attifées, se glissaient dans les foules, se battaient au besoin dans les émeutes, défendues par le stylet qui retenait leur cheveux, et ces mêmes ménagères qu'on voyait le matin, debout sur le rebord des fenêtres, en nettoyer hardiment les vitres au risque de se tuer, s'asseyaient le soir en robe de velours sur les bancs de pierre alignés devant les maisons, pour recevoir les hommages des jouvenceaux qui promenaient en piaffant leurs chausses bouffantes et tailladées. Les groupes se formaient ainsi dans la rue qui devenait un salon ; passaient des musiciens et l'on dansait des rondes en plein air, à moins qu'avec la cohue des promeneurs qui encombraient les quais du Molard, on ne préférât s'embarquer sur le lac où se croisaient en tous sens des chansons et des éclats de rire. Quel tumulte joyeux ! Du matin au soir toute la ville est en fête ; l'évêque, à cheval sur sa mule, commande un cortège de chanoines épanouis et rebondis. Les confréries d'artisans, celles des saints Cosme et Damien ou celle de saint Antoine, fondée par un roi de Chypre, défilent pêle-mêle : hommes, femmes, riches, pauvres, grands et petits, tous vêtus de bure, se rendent à leurs repas de corps où les confrères et les confréresses ne doivent amener avec eux « ni fils, ni filles, ni valets, ni chiens ; » les reliefs du banquet seront donnés « aux pauvres de Dieu. » Souvent, d'autres cortèges s'emparaient de la rue, écartant les curieux : c'étaient les corps militaires armés de l'arc, de l'arbalète ou de la couleuvrine», c'étaient les piquiers, les hallebardiers, l'abbaye de Saint-Pierre qui réunissait les « Enfants de Genève, » plus turbulents et batailleurs que ceux de Paris ; ils marchaient bruyamment au son du tambour, au sifflement séditieux des fifres helvétiques, ils menaient les violons dans les fêtes et donnaient des charivaris aux veuves qui célébraient leurs secondes noces ; mais que le canon grondât quelque part, ils se jetaient tête baissée contre les boulets. Par moments, tout à coup, le vacarme s'interrompt, c'est une procession qui passe, car les Genevois sont dévots, comme l'étaient avant la Réforme tous les gens de plaisir... »
92 le; moyen âge.
Bonivard écrivait déjà: « Je ma tais des histoires, dictons et personnages qui étaient épan;*hôs par toute la ville... car ce serait trop prolixe. » Eli ! oui, le père Bonteinps est bien vivant et comme on le fête I Tout à l'argent et tout à la joie ! C'est ainsi que, dans nos petites villes romandes, on se préparait à la Réforme. Mais des préoccupations nouvelles surgiront bientôt ; les nécessités de la politique feront réfléchir les uns, les excès toujours croissants de la licence donneront à penser aux autres. Et Farel viendra, et les Bernois, et Calvin.