‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 62 sur 76 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

I. Jean Sarasin et le Citadin de Genève. — II. David Constant. — III. J.-B. Plautin et son Abrégé de Vhistoire générale de Suisse. — IV. A Neuchâtel : Jean Hory ; les Mémoires de Georiies de Montmollin ; les Annales de Jonas Boyve ; Enier de Montmollin. — V. Frédéric Spanheim : son Mercure suisse. — VI. Ezéchiel de Spanheim et ses Mémoires inédits.

Même dans le domaine de l'histoire, le XVII'"® siècle n'est point comparable au précédent. Néanmoins, la récolte sera plus abondante que sur le champ de la poésie. La Réforme, que ses docteurs l'aient voulu ou non, a développé l'esprit d'investigation et de critique. Sans doute, ni la parole, ni la presse ne sont Ubres, et ce n'est pas une censure aimable que le Consistoire de Genève ou le gouvernement bernois. Mais le protestantisme est trop démocratique, de son essence, et il a été trop révolutionnaire, pour que tous ses adhérents se contentent de jurer in oerba magistri. Il sollicite aux luttes de doctrines et d'opinions. La discipline la plus rigoureuse ne parviendra jamais à étouffer les germes d'affranchissement qui sont en lui. Le XVIP^ siècle protestera timidement contre la tyrannie intellectuelle du calvinisme; chose étonnante, il ne protestera guère que par ses théologiens.

En attendant, faisons de la littérature et commençons ce chapitre par Jean Sarasin ' I L'auteur du Citadin genevois est bien connu. Né

* Senehier, II, 169. France protestante. De Montet. Mém. et doc. Soc. d'hist. et d'arch. de Genève^ XIX, 318 et s. (article bibliographique de M. Th. Dufour).

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en 1574, il prit le grade de docteur en droit vers la fin du seizième siècle. Ses concitoyens le revêtirent de diverses fonctions, car ils appréciaient autant son caractère que ses talents. Il fut premier syndic en 1626 et en 1630; les nombreuses ambassades dont on le chargea, auprès du roi de France et des |)rinces protestants d'Allemagne, turent presque toutes couronnées de succès. Il mourut en

Le poète savoisien Buttet ayant publié contre Genève un pamphlet très vif (Le Cavalier de Savoie), Sarasin répondit, en 1606, par une satire non moins violente à l'adresse des vaincus de l'Escalade.

Le Citadin de Genève', dédié aux autorités de la ville, débute par ces mots : « En ce calme de paix, ma plume tâche de vous rendre les vœux et les devoirs que le tranchant de ma vieille épée mettait encore en exécution sous le règne des armes pour le bien de la Patrie. Cette lutte est bien différente. Vous n'y verrez ni le sang répandu, ni des membres mutilés. Les coups de cette escrime ne se donnent qu'en l'air et avec la plume. Et toutefois, les démarches de l'ennemi sont d'autant plus dangereuses que plusieurs ne les aperçoivent et ne considèrent pas qu'il assène ses plus grands coups sur la plus riche partie de votre tout, sur votre liberté, l'âme de votre corps, laquelle ne se voit proprement que des yeux de l'esprit, tant elle est divine. » C'est donc pour la liberté de Genève que Jean Sarasin entre en lice, avec un zèle « qui ne finira qu'avec sa vie. » Quant au livre dont il va entreprendre, la réfutation, Sarasin nous rapporte : « Passant dernièrement à Paris..., j'abordai un cercle d'hommes qui étaient autant empêchés à considérer le livre d'un quidam soidisant : Le Cavalier de Savoie, que si c'eût été quelque nouveau monstre arrivé d'Afrique. Gardez-vous, me dirent-ils, de la queue! Il y a du venin contre ceux de Genève. Je le considère de bout à autre, et trouve voirement ce monstre partie formé contre la France, partie contre l'État de la République et cité de Genève, ma patrie... Une juste douleur de voir son honneur, réputation et liberté vilipendés, déchirés et diffamés en mille et mille sortes, voire sans autre exemple jusqu'ici, m'a contraint de dispenser ma plume à réfuter les fausses impressions que ce prétendu « Cavalier » tâche de donner à quelques gens crédules. » La réponse au Cavalier savoisien est précédée de plusieurs pièces de vers latines et françaises sans valeur littéraire, quoique fort vives.

* In-8, Paris, 1606. — Jacques Lect y a collaboré.

Mais la poésie est bien anodine, en comparaison de la prose que Ton sert à l'écrivain du duc : « Cavalier savoisien, nouvellement ^clos de la chaleur et pourriture d'une rave germée l'hiver passé dans quelque puante fosse ; Cavalier de nouvelle impression, rien moins que Cavalier, mais plutôt Carnavalier, farceur, bateleur, vrai charretier, nourri dans quelque cabaret, confit en injures et propos de taverne, tu as bien avancé tes besognes, pestiféré ^crapaud, d'avoir ainsi coassé contre le ciel et les gens de bien... » C'est de l'Homère. Ne dirait-on pas une bordée d'injures de guerrier grec à guerrier troyen ?

Comment s'y prendra Sarasin pour dissiper « les puantes vapeurs de ce sépulcre ouvert, dignes soupirs de ce pourri gosier? » Il n'aura <|u'à refaire l'histoire de Genève, du temps des évêques jusqu'au XVII"® siècle. Il montrera que la Savoie n'a jamais eu sur Genève <[ue des semblants de droits, et comme il est un savant connaisseur du passé de la ville, il n'aura point de peine à justifier, au moyen de très nombreux documents, l'opinion qu'il soutient avec autant de science que de passion. Les titres des divers chapitres indiquent bien, à partir des pages 20 et s., les faits sur lesquels portera tout l'effort de Sarasin : Réponse aux blâmes vomis contre Genève et des choses plus mémorables de Genève ; De l'État ancien de Genève sous les évèques; Des déportements des Comtes de Genevois, Comtes et Ducs de Savoie envers Genève ; De la bienveillance des rois de France envers Genève; Des alliances et confédérations de Genève, etc. Viendront les preuves à l'appui de l'assertion que les « comtes de Genevois » sont « faussement et abusivement appelés et réputés Comtes de Genève. » S'ajouteront à cela « les arguments et raisons contre les prétentions du duc de Savoie sur Genève, » et tous les actes, « bulles, patentes, transactions et sentences » qui proclament la liberté de la ville*

La démonstration de Sarasin est plus indignée encore que probante. Il faut cependant reconnaître l'art avec lequel notre historienpamphlétaire accumule, en faveur de sa cause, les bonnes raisons et les documents sérieux. Le Citadin de Genève n'est pas un libelle improvisé, où l'éloquence doit suffire à tout, mais un traité solide et nourri, écrit d'un style alerte et nerveux, bien que peu châtié. Rien n'a été négligé par l'auteur pour triompher du Cavalier de Savoie, <\m n'était pas l'œuvre d'un sot.

Quand l'inanité des griefs et des accusations de l'ennemi est établie d'une manière irréfutable, Sarasin, qui avait ouvert le débat par des invectives, conclut gravement :

« Finalement, je te dirai que le plus assuré droit que nous ayons en ce siècle, c'est le bouclier de la foi en Jésus et l'assurance que nous avons en lui que, non point pour nos mérites mais par les siens et pour être son saint nom invoqué sur nous, il sera de plus en plus la sauvegarde et le protecteur de nous et de nos droits, qui se doivent aussi maintenir à la pointe de l'épée de chacun fidèle citoyen, tel que ce fer que tu vois pendu à mon côté. Les parchemins se consument au feu, la cire et le *plomb s'y fondent, mais ce métal de Vulcain y prend la rougeur et la teinture du sang. Par les misères aussi et les calamités et oppressions qui sont les flammes de l'épreuve (étant appuyés en la vertu du Tout-Puissant), notre bras se roidira d'autant plus et s'enflammera d'ardeur pour assommer et dévorer...» Restons-en à ce bras qui va « dévorer! » L'indignation fait verser dans le galimatias. Mais il y a de la chaleur, de la force et parfois d'heureuses expressions dans cette prose turbulente. Le Ciladin de Genève est, au XVII"*^ siècle, l'un des meilleurs morceaux de notre littérature romande ; il déborde de force et de passion ; il est encore animé de cet esprit un peu brutal, mais vigoureux, auquel nous sommes redevables de toutes les œuvres viriles de la Réforme.

Je ne ferai que mentionner : Théodore Godèfroy\ historiographe de France, le fils du célèbre jurisconsulte Denis Godefroy; Goudet, un négociant genevois, qui publia, en 1690, les six premières parties d'un Projet de paix, et que Beauval a représenté « comme étant notoirement très étourdi, fort indiscret et grand visionnaire ; » Jean Léger, qui voua toute son existence aux églises réformées du Piémont^ dont il écrivit V Histoire générale jusqu'en 1664.

Il sied par contre de ne point oublier David Constant de Rebec- QUE ' , le bisaïeul de ce Benjamin Constant qui devait illustrer un nom déjà fort honoré au XYII""^ siècle. « Le goût de Constant pour les lettres, dit Senebier, lui fit dévorer avec rapidité les premières leçons^ qu'on lui donna. Après avoir fait ses classes et sa philosophie avec distinction, il alla mûrir ses connaissances dans les universités d'Allemagne et de Hollande. » Il était né à Lausanne, en 1 638 ; il y revint après avoir terminé ses études et fut longtemps professeur de grec, puis de théologie, à l'Académie de sa ville natale. Il mourut en 1 733,

* Senebier, II. 257. Sayous, I, 304.

presque centenaire. Correspondant et ami de Bayle, très lié avec les <ienevois Tronchin, Turrettini, Mestrezat, il a laissé plusieurs ouvrages : VAme du monde (1679), ou traité de la Providence, une édition annotée du De officiis de Cicéron, un Abrégé de politique (1 686).

Saluons au passage un autre Vaudois, Jean Baptiste Plantin' (1624-1700), le premier qui ait mis en français les annales de la patrie suisse ! Ce n'est pas un styliste, ni un érudit ; son nom est peu connu, ses œuvres le sont encore moins. Plantin fut tour à tour pasteur de diverses églises et régent du collège de Lausanne. Il amassa, durant ses loisirs, des matériaux assez nombreux qui lui permirent de rédiger, et ses Helvetica antiqua et nova, une topographie de THelvétie ancienne et moderne (1650), et son Abrégé de Ihistoire générale de la Suisse\ dont il convient de dire quelques mots.

V Abrégé de Plantin suit exactement l'ordre chronologique :

« L'an 1 318, la peste affligea fort la Suisse.

« L'an 1319, Léopold d'Autriche mit le siège devant Soleure, laquelle avait fait hommage à l'Empereur. Mais les Bernois...

« L'an 1321, le feu consuma toute la longue rue de Genève. »

La première partie est consacrée à l'histoire générale de notre pays ; la seconde renferme une « description particulière de la Suisse 6t de ses alliés. » Plantin va des origines à l'année 1633; il mentionne même deux faits qui se rapportent, l'un à 1645 et l'autre à 1653. Son livre est bien un « abrégé, » très sec, mais non sans valeur et fait avec conscience. Que nous dira Plantin de l'introduction de la Réforme à Genève et Lausanne ? Ceci :

« En ce même temps, ceux de Lausanne s'assujettirent aux Bernois, qui chassèrent leur évêque et y introduisirent la religion réformée; les Genevois aussi l'embrassèrent entièrement, à cause de quoi les Fribourgeois quittèrent tout à fait leur alliance, les Bernois au contraire confermèrent plus étroitement leur combourgeoisie avec eux. » C'est en ce style, et avec ce laconisme de procès-verbal, que l'honnête Plantin consigne dans son histoire h plus grand événement du XAP^ siècle. Il a, d'ailleurs, le ton du greffier plutôt que de l'historien. Lisez, par exemple, le terne et maigre récit des origines

* Conservateur suisse, XI. De Montet.

* 2 vol. in-8, Genève, 1666.

(le la Confédération suisse : « Il s'agirait de faire ici un narré des causes de la liberté helvétique, qui commença environ l'an 1308, mais notre but étant d'abréger l'histoire, nous renvoyons les curieux à divers auteurs, qui en ont parlé assez au long. » Un des compatriotesde Plantin, Jean Pierre Dapples, lui envoya des vers enthousiastesdont j'ai cité quelques-uns (p. 478); voici la fin de l'épître, qui est un chef-d'œuvre d'emphase, pour ne rien dire de plus :

...C'est ainsi que Plantin, ami de vérité, Retirant du sépulcre et de l'obscurité Tant de braves héros par sa célèbre histoire, Se bâtit à lui-même un noble monument.

Qui partout le fera vivre éternellement, Ainsi que de la Suisse il fait vivre la gloire.

Le XVIP'^ siècle n'appartient pas qu'aux Genevois et aux Vaudois. Dans la politique et l'histoire, Neuchàtel peut citer avec quelque fierté les noms de Jean Hory et de Georges de Montmollin.

La vie du chancelier Jean Hory', même dépouillée de ce que la légende y ajouta, ressemble à un roman-feuilleton du genre tragique^ Hory avait fait d'excellentes études. Il entra, comme ses ancêtres, aa service du prince de Neuchàtel, Henri II, améliora les finances da TÉtat, sortit du chaos la législation du pays en rédigeant la Coutume neuchàteloise, se distingua dans diverses missions qu'il remplit en France et en Allemagne. Nommé en 1623 lieutenant du gouverneur de la contrée, il devint le favori de son prince auquel il suggéra l'idée de construire, sur la plaine fertile de la Thielle, une ville qui serait la rivale de Neuchàtel. Henri II, qui était en froid avec les bourgeoisde sa capitale, se mit bientôt à préparer la fondation de la future Henripolis. Mais les habitants de la châtelainie de Thielle refusèrent de vendre leurs terres, des obstacles surgirent de tous côtés, Henripolis^ ne fut pas construite. Cette mésaventure et quelques maladressescompromirent la situation d'Hory. Et puis, ce dernier, receveur de quatre mairies, ne parvenait pas à rendre ses comptes.

En 1627, il redoit plus de cent quarante mille livres. Il tombe e»pleine disgrâce, est destitué de toutes ses charges, exproprié de tous ses biens. Il quitte Neuchàtel, et, durant son absence, sa femme^

^ Biographies neuchàt.^ I, 478 et s. Histoire de Neuchàtel par F. de Chambrier,. 404-413. Pour la bibliographie, voir les Biogr. neiich., I, 488.

Madeleine Fornachon, périt sur l'échafaud, ensuite d'une accusation de parricide portée contre elle ; Jean Hory, rpii devait avoir été complice du crime, ne dut son salut qu'à l'exil dans lequel il végéta pendant plus de vingt ans. Enfin, la pitié du prince s'émut pour lui; Hory put revoir sa patrie et finir ses jours, en 1656, dans sa métairie de Combe-Varin.

Homme éminent par les talents et le savoir, il s'était occupé de travaux historiques et notamment de recherches sur les antiquités de Neuchàtel. Le temps et le feu ont tout détruit. Mais les notes et les manuscrits de l'ex-chancelier ne devaient pas être insignifiants, puisque Georges de Montmollin s'est plu à se reconnaître le disciple de Jean Hory.

Georges de Montmollin ' eut une existence moins agitée. Né en 1628, il fit de solides études juridiques à Orléans et à Paris. Membre du Conseil des Quarante, il parvint rapidement aux postes les plus élevés de l'État, il occupa celui de chancelier à partir de l'année 1661.

Ces fonctions ne ressemblaient en rien à une sinécure ; elles prirent une importance particulière lorsque la duchesse de Longneville fut appelée, au décès de son mari, à gouverner un pays qui était pour elle terre inconnue. Sous la duchesse de Nemours, la dernière des Longneville, Georges de Montmollin ne resta pas longtemps en faveur; destitué en 1679, réintégré dans sa charge en 1682, destitué de nouveau en 1693, à la suite d'intrigues françaises, l'habile et loyal magistrat n'en continua pas moins à exercer une influence décisive sur les destinées de sa patrie. N'est-ce pas à lui en effet qu'il faut attribuer surtout la décision du 8 mars 1694, par laquelle les Trois- États, négligeant les protestations de la duchesse <le Nemours, proclamèrent que les droits de souveraineté sur Neuchàtel étaient inaliénables ?

La retraite lui valut des loisirs. Il aimait l'étude, il écrivait volontiers. Jusqu'en 1703, date de sa mort, il composa divers ouvrages encore manuscrits : une Histoire abrégée du comté de NeuchàteU un Traité sommaire des fiefs du comté de Neuchàtel, un Traité des fiefs de Neuchàtel et Valangin. Mais ces travaux, qui ont une valeur essentiellement documentaire, n'eussent pas fait de Georges de MontraolHn un littérateur, s'il ne nous avait lé^ué des Mémoires ' histo-

' Biographies neuchâteloises. Notice, en tête des Mémoires. ^ Mémoires sur le comté de Neuchàtel en Suisse. 2 vol. in-8, publ. par MM. Petitpierre et Prince, Neuchàtel, 1831.

488 LE DIX-SEPTIÈME SIECLE ET LES PREMIÈRES ANNEES DU DiX-HUITlÈME.

riques et politiques, dont on a loué sans réserve les mérites de bon sens, de franchise et de clarté. C'est un beau et noble caractère que le chancelier, un homme droit et ferme, qui avait des principes et les mettait en pratique. Ses Mémoires devaient servir exclusivement à l'instruction de ses fils, et peut-être « fournir un index (pii pourrait un jour être mis en liaison et récit par quelque homme de bien suffisamment éclairé. »

La première partie des Mémoires a pour but, nous dit l'auteur, de montrer « autant que la chose est possible, le sort politique et seigneurial de nos sires, longtemps vassaux considérables et immédiats des rois de Bourgogne, et partant seigneurs du premier rang, duquel ils déclinent par la rigueur des occurrences sur la fin du treizième siècle, pour enfin se relever et se maintenir seuls au milieu de l'écrasement général de tous les grands seigneurs de la Suisse, voire devenir princes souverains par la grâce de Dieu. » Dans la seconde partie, qui n'est pas achevée (elle s'arrête à l'année 1427), Montmollin fait l'historique de la ville de Neuchâtel, expose la législation du comté et l'administration des princes, tout en résumant les principaux événements qui se sont déroulés dans sa patrie à travers les siècles. Les Mémoires contiennent en outre de nombreux et précieux documents. Ils nous renseignent aussi sur les inquiétudes du chancelier, inquiétudes provoquées par l'extinction prochaine de la maison de Longueville. Il redoute la domination de quelque prince français et catholique ' ; Louis XIV n'est-il pas « accoutumé à faire toutes ses volontés chez lui et souvent chez les autres? » Il craint un peu que les Suisses ne cherchent à réduire Neuchâtel en bailliage. Certes, il est une solution qui le « charmerait, » s'il n'y « voyait des difficultés insurmontables : » ce serait de « convertir l'État en république » et d'entrer dans la Confédération suisse. « Mais, s'empresset-il d'ajouter, un pareil régime n'est point fait pour nos têtes pleines de feu et de montant, soit par l'influence du Jura, soit par l'effet des droits et libertés de la multitude. » Une révolution serait grosse de périls. Mieux vaut encore s'adresser à un prince « considéré de toute l'Europe, » en faveur duquel on pourrait établir « d'une manière

' Dans une Adjonction, placée à la fin de la première partie des Mémoires (tome I, 211), le chancelier écrit ceci : « Je l'ai déjà dit : les légitimes héritiers seraient les descendants d'Antoinette d'Orléans, et après ceux-là, les descendants d'Eléonore d'Orléans; mais nous n'aurions toujours que des étourneaux; encore les anciens étaient-ils en liberté; ceux-ci ne seraient qu'étourneaux en cage; c'est encore pis. »

assez éblouissante, le droit de succéder à la maison d'Orléans. » Ce prince qui aurait « à nous protéger et à nous faire du bien, » qui « serait assez éloigné pour ne pouvoir aisément nous nuire, » qui serait protestant par surcroît, de Montmollin pense « l'apercevoir dans la personne de Guillaume-Henri de Nassau, » héritier de la maison d'Orange, et dans celle de son successeur à cet héritage, le roi Frédéric de Prusse. Le 3 novembre 1707, quatre ans' après la mort du chancelier, les Trois États mirent le sceptre aux mains du représentant de la maison de Prusse; les vœux de Georges de Montmollin étaient exaucés. La paix d'Utrecht, de 1713, reconnut l'électeur de Brandebourg roi de Prusse et prince de Neuchàtel.

La prose de l'auteur des Mémoires a de réelles qualités de vigueur et de correction; un long séjour en France, durant ses années de jeunesse, permit au chancelier d'écrire le français phis purement que nombre de nos littérateurs du XVII"'® siècle. J'essaierai de le montrer par une citation de quelque importance. C'est avec un sentiment de résignation mélancolique que le chancelier songe à l'avenir de son pays. Qu'arrivera-t-il ? La crainte est plus forte dans son cœur que l'espoir. Je transcris la page suivante, qui nous renseignera sur les pensées du politique et les talents du prosateur :

«... Certain est-il qu'on ne voit à cette heure chez nous que mauvais train et remue-ménage, qu'il faut attribuer, je crois, bien moins à la nouvelle régente qu'aux suggestions et conseils de ses mignons; car on assure qu'elle est bonne, confiante et fort généreuse envers ceux qu'elle aime, leur donnant à pleines mains, mais qu'elle reçoit facilement et fortement les impressions bonnes ou mauvaises qu'on veut lui donner; parlant, il ne faut s'étonner de la voir amie si ardente ou tant implacable ennemie. Quel dommage qu'elle ne soit pas entourée de cœurs droits et d'esprits sages 1 Encore une fois, le train de ce jour ne peut durer; je sais bien qu'un mécontent voit rarement les choses du beau côté, et que, par cette raison, je dois me méfier de mon propre sens; la suite fera voir si j'ai bien ou mal raisonné. Mais le désordre de ce jour pouvant se comparer à la fièvre, après laquelle le corps se porte souvent mieux que devant, mérite bien moins d'attention que le grand objet que je vais examiner, » — c'est-à-dire « ce qu'il adviendra de ce pauvre petit État, à la prochaine extinction de la maison d'Orléans qui ne peut être éloignée, et qui nous annonce une orageuse vacance. »

Voilà d'honnêtes et sages réflexions; elles sont d'un Alceste clairvoyant, et il y a, dans la manière du chancelier, plutôt la pénétration

du philosophe que l'amertume du boudeur. Il voit juste et loin. Quant au style, je concède qu'il n'est point de grande allure, ni même très élégant et soigné. Il est ferme, correct, limjMde, un brin négligé, mais bien français, comme je l'ai dit plus haut.

Rattachons aux historiens du WII""^ siècle, un modeste et laborieux annaliste neuchàtelois, le pasteur Jonas Boyve ' ! Celui-ci n'a pas l'élévation et la profondeur d'un Georges de Montmollin. C'est un chercheur patient, un érudit, rat de bibliothèques et d'archives, bien qu'il ait été mêlé aux affaires de son tem[)s; il fut même soupçonné véhémentement de sympathies pour les « princes français et catholiques » sacrifiés à la maison de Prusse. Il ne paraît pas cependant qu'il ait fait une opposition bien vive à la sentence du 3 novembre 1707.

Jonas Boyve, né en 1654, mort en 1739, desservit la cure de Fontaines. Il partagea son temps entre l'exercice de ses fonctions pastorales et ses travaux historiques. Des importants manuscrits qu'il a laissés ', un seul a été publié jusqu'ici : Les Annales du comté de Neuchàtel et Valangin\ Cet ouvrage, fruit d'un labeur persévérant de quarante années est, ainsi que l'a remarqué son éditeur, M. Gonzalve Petitpierre, une véritable « encyclopédie neuchâteloise, » rédigée par ordre chronologique. Les Annales vont des origines à 1 722 ; c'est moins une chronique originale qu'une vaste compilation dans laquelle Boyve a recueilli les documents et les traditions orales ou écrites se rapportant à son pays. Si l'on peut y relever de nombreuses inexactitudes, de lourdes erreurs et de grosses lacunes, il n'en faut pas moins rendre hommage au zèle infatigable de Boyve et se féliciter de l'immense provision de matériaux amassée par le pasteur de Fontaines. Boyve est assurément un « laborieux chroniqueur, » comme l'affirme M. Petitpierre. Est-il une « intelligence d'élite? » J'en doute. Ce brave collectionneur est crédule ou indifférent à l'excès; il ne sait pas choisir, démêler le vrai du faux, alléger son recueil des futilités encombrantes et des puériles légendes. Mais il a beaucoup travaillé et il lui sera beaucoup pardonné, d'autant plus que ses Annales offrent une large et solide base pour l'étude du passé de Neuchàtel.

' Biographies neuchâteloises, I, 92 et s. Avant-propos des Annales historiques. Préface des Recherches sur Vindigénat helvétique de J.-E. Boyve (in-8, 1778).

* Dictionnaire étymologique, historique et critique concernant Vexplication des termes surannés qui se trouvent dans les anciennes chroniques, les monnaies, les poids et mesures de la Suisse et de ce pays. — Dictionnaire des antiquités suisses. — Dictionnaire monétaire de la Suisse.

Je cite en passant Emer de Montmollin (f 1 71 3), dont on conserve j)lusieurs manuscrits intéressants ; le plus remarquable de ses ouvrages porte le titre de : Mémoire sur Vindigénal de la souveraineté de Neuchàtel et Valangin,

Il est malaisé de ranger des écrivains comme Frédéric Spanheim ' sous une rubrique particulière, car ces esprits encyclopédiques ont un peu touché à toutes les sciences. Je pourrais admirer en lui surtout le théologien, dont les Dubia evangelica, discussa et vindicata (3 vol. 1 634 à 1 639) ont été appréciés en ces termes par Senebier : « Cet ouvrage, qui est excellent, renferme l'explication judicieuse et savante des divers passages difficiles du Nouveau Testament : on fait toujours un grand usage de ce livre dans les défenses du christianisme qui paraissent fréquemment, quoiqu'on cache pour l'ordinaire la source où l'on puise le savoir et le jugement qui y brillent. » Mais presque tous ses traités de dogmatique ou de controverse sont écrits en latin. En revanche, plusieurs de ses ouvrages de politique et d'histoire furent composés en langue française, entre autres son Soldat suédois (1633), qui jouit d'une grande vogue, son Mémoire sur la vie de Louise- Juliane, électrice palatine (1 654) et son Mercure suisse. Je n'analyserai que cette dernière œuvre, qui n'a pas perdu beaucoup de son intérêt.

Avant tout, quelques mots de biographie sont de rigueur. Frédéric Spanheim est d'origine allemande ; il naquit à Amberg, en 1600, et fut élevé dans les principes de la Réforme. 11 fréquenta l'Université de Heidelberg, puis, en 1619, l'Académie de Genève. Il s'établit définitivement dans cette ville en 1625, y devint professeur de philosophie au mois de juillet "1626 et fut agrégé, deux ans plus tard, à la Compagnie des pasteurs. Le Conseil de Genève lui accorda la bourgeoisie dlionneur en 1629.

Spanheim échangea, en 1631, sa chaire contre celle de théologie et passa recteur de l'Académie en 1632 (jusqu'en 1637). Sa renommée lui valut diverses vocations très flatteuses. Il résista longtemps aux offres séduisantes qui lui venaient un peu de partout. En 1642, il se décida néanmoins à céder aux instances de l'Université de Leyde, où il enseigna -la théologie jusqu'en 1649, date de sa mort.

' SeneUcr, II, 191. De Montet. Bull, de la Soc. de l'hist. du prot. /'mm;., XII, 96 et s. (une étude sur la « famille Spanheim »). Bayle.

« Ses grands travaux, dit Bayle, lui abrégèrent la vie. » On lit dans le Dictionnaire historique et critique cette curieuse appréciation et ces détails piquants : « Il faut rendre cette louange à ce docte Allemand (Spanheim) qu'il avait la tête forte et bien remplie d'érudition, qu'il était propre aux affaires, ferme et adroit, ardent et laborieux. Il faisait des leçons publiques en théologie quatre fois par semaine; il en faisait de plus d'une sorte de privées à ses écoliers; il écoutait les proposants; il prêchait en deux langues, la sienne propre et la nôtre; il visitait les malades; il écrivait une infinité de lettres; il composait en même temps deux ou trois livres sur des sujets tout dilïérents; il assistait tous les mercredis aux conseils de son Altesse qui l'attirait à La Haye; il était recteur de l'Université, et parmi toutes ces occupations, il ne laissait pas de faire la recette et la dépense de sa maison, qui était pleine de pensionnaires... Il était rigide sur le fait des innovations, et il n'épargnait en cela ni amis, ni ennemis... Sa maxime était qu'il fallait se battre contre ses propres frères, de quelque façon qu'ils blessassent Forthodoxiii. »

Il ne faut pas être surpris si cette vive et rude intelligence, transportée sur le champ de la politique et de l'histoire, donne des œuvres qui ne sont point banales, qui ont de l'originalité et de la saveur. Occupons-nous d'abord du Mercure suisse, qui a pour nous un attrait particulier! Dans un long « avertissement au lecteur, » Spanheim se présente ainsi : « Ceux qui montent aujourd'hui sur un théâtre public ont besoin de faire provision d'un front d'airain, pour tout passeport, car, quelque bien équipés qu'ils soient, ils courent hasard d'être heurtés. Le siècle est trop plein de suffisance pour s'y promettre des rencontres favorables. Le Mercure suisse n'a pas été si matériel que de s'imaginer qu'on changerait d'humeur pour lui et que sa livrée l'empêcherait d'être querellé. C'est pourquoi on a eu de la peine à le faire sortir de l'enceinte des Alpes et des douceurs de la solitude, en un temps si chatouilleux, car quoique son dessein soit innocent, son intention droite, sa relation naïve, son équipage plein de simplicité, il n'a pas laissé de croire que ses paroles seraient picotées, sa démarche brocardée et son port contrôlé. » Là-dessus, le rédacteur du Mercure suisse ajoute que « si on découvre divers défauts en lui, il se console que ce ne sont pas terres neuves ; » que ses censeurs seraient eux-mêmes fort empêchés d'exposer « des matières si scabreuses et si bizarres tout ensemble; » que, dans le langage, il ne « hait rien tant que la nouveauté et l' affectation ; » qu'il faut lui pardonner s'il « bronche parfois » et n'évite pas tous

les éciieils; qu'il sera respectueux de la vérité historique, au risque de blesser les susceptibilités de certaines gens ou de certains états ; qu'il se contente « d'aller entretenir le lecteur des affaires de Suisse; » que l'histoire et la politique européennes sont « questions trop hautes et pour un autre bureau. » 11 espère enfin trouver de ses compatriotes « qui seront bien aises de croiser les jambes avec lui et de lui demander des nouvelles de leur pays. » Comme voilà bien le Spanheim que Bayle nous a dépeint, un homme « rigide, » c'est-àdire peu accommodant, d'humeur plutôt acariâtre et soupçonneuse, mais tout nerfs et tout sang! Avec cela, un esprit aiguisé, un sens droit, un vaste savoir.

L'« avertissement » de Spanheim est amusant. Mais quel est le but précis du Mercure suisse ' ? Spanheim déplorera les divisions qui affaiblissent la pairie et il suppliera les cantons « de mettre la main à la besogne à bon escient et d'éteindre les flammèches (|ui pétillent parmi eux. » Le meilleur moyen de leur inontrer l'impérieuse nécessité de l'union sera de faire l'histoire impartiale de leurs discordes. Ils verront que ce n'est point un abîme qui les sépare, mais un tout petit fossé que l'on comblerait sans effort.

Quelles furent les origines du dissentiment profond qui paraît exister entre les États confédérés? Il y a d'abord la question confessionnelle : la « religion partage les inclinations aussi bien que les jugements, sans qu'on regarde au vrai. » Au début, les « lois, les termes des alliances, la prudence des bons patriotes » ont arrêté « la démangeaison et les boutades des plus échauffés, » mais « dès quelques années en çà, » les anciens ennemis de la liberté helvétique ont travaillé « par promesses et par largitions » à jeter dans le pays des ferments de désaccord. Et alors, « ces baleinées étrangères, un zèle inconsidéré de religion, quelques séminaires intestins, la puissance croissante d'une nation amie, la graine du Pérou (l'or), et l'espérance d'étendre leurs phylactères aux dépens de leurs voisins et se prévaloir de leurs dépouilles, commencèrent à opérer avec vigueur parmi quelques cantons et à étouffer peu à peu la loyauté ancienne. » Le grand tort fut d'avoir « sifflé à l'étranger, » comme le dit Spanheim dans sa langue un peu lourde et point châtiée, mais si pittoresque, si énergique et si savoureuse.

Tout le reste du Mercure suisse est de l'histoire nationale portant

^ Le Mercure suisse contenant les mouvements de ces derniers temps jusques en 1634. In-8, Genève, 1634.

sur les événements (|ui suivirent le Coin|)romis de Baden, du 7 septembre 1632. La guerre civile menace à chaque instant d'éclater entre les cantons catholiques et les cantons protestants. Les Suédois cherchent à s'emparer de Constance, mais leur tentative, racontée en long et en large par Spanheim, aboutit à un échec. Le sol helvétique est violé par les armées austro-espagnoles. Finis Helveliœ !,..

Spanheim conclut, non sans éloquence et avec beaucoup de raison : « En somme, que les traités du pays soient entretenus, leurs lois observées, leurs alliances ramentevues, les simultés bannies, les hargnes passées assoupies, les faux pas oubliés, les chaleurs modérées, la candeur helvétique rappelée, les poitrines anciennes ouvertes, les premières mains rejointes, les effusions ralliées et tous expédients imaginables projetés et embrassés pour courir après la paix et l'attacher à un clou de diamant ! . . . Que les Suisses tiennent pour un oracle infaillible : que leur union est leur subsistance, leur désunion leur ruine ; que les uns ne peuvent périr sans les autres, ni se perdre sans compagnie ; qu'on leur en veut également en matière d'État et qu'ils sont tous entachés de cette hérésie commune de ne vouloir pas avoir des maîtres; que les ennemis de leur liberté désirent faire une capilotade des uns et des autres et de faire passer le guichet aux catholiques aussi bien qu'aux protestants ! » A défaut par les Suisses de suivre ces sages conseils, Spanheim, renouvelant « les expressions tragiques des Casssandre des siècles passés » prédit la ruine de la Confédération et la mort de la liberté.

J'ai en singulière estime ce Mercure suisse, si honnête et si sage. Avouerai-je que j'aime aussi la langue du « docte Allemand » de Bayle ? Elle n'est pas très pure, assurément, elle a un léger accent germain qui suffit à l'alourdir, elle abonde en vocables étranges et en tournures alambiquées, mais elle a quelque chose de vigoureux et de sain, et puis, elle a des franchises, des caprices, des excentricités même qui me charment.

Frédéric Spanheim eut deux fils, l'un Ézéchiel (baron de) Spanheim ' , dont je puis m 'occuper à cette place, l'autre Frédéric, que ses polémiques avec Descartes et Coccéius, ainsi que ses nombreux écrits de théologie, ont rendu trésc élébre. Ézéchiel Spanheim naquit à Genève,

^ Comme ad Frédéric Spanheim.

en 1629. Il enseigna pendant un an ou deux, vers 1650, la philosophie et l'éloquence dans sa ville natale et y fut élu membre du Grand Conseil. Le prince palatin Charles-Louis lui confia réducation de son fils. A partir de 1665, le même prince le chargea de diverses missions diplomatiques. Il en fît ensuite son résident à La Haye et à Londres. De 1680 à 1689, puis de 1697 à 1702, Spanheim s'établit à Paris, comme envoyé extraordinaire de l'Électeur de Brandebourg, qui le créa baron et lui donna en 1702 l'ambassade de Londres. Il mourut en 1707.

Je ne m'étendrai ni sur la reconnaissance que lui doivent les protestants français en faveur desquels il intervint, sans trop d'ardeur, à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, ni sur ses écrits de controverse, ni même sur ses travaux estimés de philologie et de numismatique. Outre quelques traités de politique et d'histoire, nous avons de lui un Panégyrique à Christine, reine de Suède et surtout des Mémoires' (inédits) sur la cour de Louis XIV et l'état de la France à la fin du XVIP^ siècle. Rien de plus attachant que ces mémoires, composés par un homme très intelligent, très perspicace et fort bien renseigné. Ils n'étaient destinés qu'à servir à l'éducation de deux neveux de Spanheim, qui furent après lui ministres de Prusse à Londres. Ils ont l'abandon, la familiarité, le sans-gêne d'une conversation spirituelle sur un monde où la malice de Spanheim trouvait matière à s'exercer. Réflexions judicieuses, remarques profondes, anecdotes caractéristiques, tout cela criblé de mots piquants et d'aperçus ironiques, font des Mémoires un livre extrêmement curieux. La langue elle-même est nette, sobre, alerte et ne sent pas du tout son diplomate brandenbourgeois; c'est en général du bon français qui rappelle, non de très loin, La Bruyère et La Rochefoucauld.

Les Mémoires sont particulièrement consacrés à la peinture du personnel de la Cour. De petits tableaux dessinés rapidement, à coups de plume énergiques, se succèdent, plus ressemblants, et parfois plus mordants les uns que les autres. Voyez ! Il s'agit du grand Racine :

« M. de Racine a passé du théâtre à la Cour, où il est devenu habile courtisan, dévot même. Le mérite de ses pièces dramatiques n'égale pas celui qu'il a eu de se former en ce pays-là, où il fait toutes sortes de personnages, où il complimente avec la foule, où il blâme et crie dans le tête-à-tête, où il s'accommode à toutes les

' Bull de VInstitut. nat.gen. VII, 180 et s. (article de M. E.-H. GauUieur).

intrigues dont on veut le mettre ; mais celle de la dévotion domine chez lui ; il tâche toujours de tenir à ceux qui en sont les chefs. Le jansénisme en France n'est plus à la mode (nous sommes en 1680), mais, pour paraître plus honnête homme et pour passer pour spirituel, il n'est pas fâché qu'on le croie janséniste. On s'en est aperçu et cela lui a fait tort. Il débite la science avec beaucoup de gravité; il donne des décisions avec une modestie suffisante qui impose. Il est l)on grec, bon latin; son français est le plus pur, quelquefois élevé, quelquefois médiocre, et toujours rempli de nouveauté. Je ne sais si M. de Racine s'acquerra autant de réputation dans l'histoire que dans la poésie, mais je doute qu'il soit fidèle historien. Il voudrait bien qu'on le crût propre à rendre service, mais il n'a ni la volonté, ni le pouvoir de le faire. C'est encore beaucoup pour lui que de se soutenir. Pour un homme venu de rien, il a pris aisément les manières de la Cour. Les comédiens lui avaient donné un faux air; il l'a rectifié, il est de mise partout, jusqu'au chevet du lit du roi où il a l'honneur de lire quelquefois, ce qu'il fait mieux qu'un autre. S'il était prédicateur ou comédien, il surpasserait tout en l'un et l'autre genre. C'est le savant de la Cour. La duchesse de Bourgogne est ravie de l'avoir à sa table, ou après son repas, pour l'interroger sur plusieurs choses qu'elle ignore; c'est là qu'il triomphe. »

Le portrait n'est pas tracé de. main d'écolier. Comme ce caractère de courtisan insinuant et de dévot attardé est finement analysé ! Sous la gravité apparente de Spanheim, que d'ironie ! Racine, dégoûté du théâtre, avait été nommé, avec Boileau, historiographe du roi, à l'instigation de Madame de Maintenon. « Toujours attentif à, son salut, il regardait ce choix, nous apprend son fils, comme une grâce de Dieu, qui lui procurait cette importante occupation pour le détacher de la poésie. » Mais l'histoire convenait peu à l'auteur de Phèdre^ qui s'appliquait surtout à déployer à la cour ses talents d'homme du monde et y faisait volontiers parade de sa ferveur religieuse; ses jolies manières, ses beaux sentiments le dispensaient de travailler beaucoup et lui permettaient de « se soutenir, » comme dit Spanheim.

Vous aurez l'embarras du choix dans la galerie de portraits que vous offrent les Mémoires inédits. Prenez celui de Madame de Maintenon, celui du duc de Bourgogne, celui de Louis XIV ! Il y a là une grande vérité et une puissance remarquable de rendu. Peut-être Spanheim n'est-il pas très impartial, mais il est un observateur de premier ordre et un écrivain.

ÉCRIVAINS POLITIQUES, fflSTORIENS ET CHRONIQUEURS. 497

Et que ce jugement sur le maréchal de Villeroi est donc admirable d'exactitude et de pittoresque I Je cite :

« Il tire plus de vanité à briller dans un carrousel, dans une revue, par son habit, par le harnais de son cheval, qu'il n'ambitionne la gloire de donner une bataille, de former un siège. En mot, M, de Villeroi est un des moindres généraux de ce temps-ci. C'est un courtisan fastueux et malhabile; c'est un ami indolent et souvent inutile. C'est un maître supportable parce qu'il ne gronde et ne se fait servir qu'en héros. C'est ce seul endroit où il ait attrapé ce caractère. »

Vive et fine, un peu portée à la satire, telle est l'observation de Spanheim. Il est fort à souhaiter que ce tableau, fidèle, ce semble, et vivant, de la société française à la fin du XVII™* siècle, soit un jour pubhé. Voici ce que St-Simon pensait de Spanheim : « Il était, dit-il, très connu dans la République des lettres, et il ne l'a pas moins été par ses négociations et ses emplois. Il mourut à quatre-vingts ans, à Londres, avec une aussi bonne tête que jamais. » Savez-vous que les Mémoires de Spanheim ne feraient pas trop mauvaise figure à côté de ceux de St-Simon? Ils sont moins brillants, mais plus sûrs, plus objectifs, et dignes d'attention pour le littérateur comme pour l'historien.

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