CHAPITRE II LiSL poésie lyrique et satirique
l. Chansons et poèmes genevois sur YEscalade. — IL Samuel Chappuzeau; sa Genève délivrée et la Genève délivrée publiée sous sou nom par MM. J.-B.-G-. Oaliffe et E. Fick. — IIL Quelques noms.
Le siècle est à la théologie. Si notre poésie dramatique n'est rien, notre poésie lyrique est peu de chose. Il semble que la discipline calviniste ait étoufïé l'imagination. La Réforme genevoise affecte
même, à partir de Théodore de Béze, de mépriser et de condamner les arts, comme choses mondaines et plus propres à éloigner du ciel qu'à y conduire. Le XVIl"^ siècle s'ouvrait bien cependant pour Genève. L'Escalade date du \2 décembre 1602 et il y avait, dans cejait d'armes, matière à dix épopées; on lit des chansons, de mauvais poèmes, de solennels discours académiques. Je ne parlerai pas des productions en dialecte du cru, pas même de ce fameux Ce qu'é laino, œuvre encore populaire à cette heure. Que valent les vers français inspirés par l'Escalade ?
L'une des chansons ' de l'Escalade {V Échelle) commence ainsi :
Ce n'est par l'échelle de bois
Que l'on pénètre en paradis,
Comme le jésuite écossois
Disait pour rendre plus hardis
Les Savoyards qui, étonnés,
Au pied du mur saignaient du nez...
Ce n'est pas d'un lyrisme bien supérieur à l'enthousiaste mais assez pauvre Chanson de la miraculeuse délivrance envoyée à la ville de Genève :
Sus, qu'on chante, Genevois,
D'une voix, Cette belle délivrance De l'admirable support
Du Très fort Nous sauvant par sa puissgfnce.
Souvenons-nous à jamais,
Désormais, Qu'au douzième de décembre, L'an mille six cent et deux,
Nos haineux Faillirent à nous surprendre...
Je serais un excellent Genevois que je ne pourrais faire l'éloge du Simple discours de l'entreprise du Savoyard, etc. :
Chantons à Dieu chanson nouvelle, Chantons du grand Dieu la merveille, Lequel pendant que nous dormions Et dedans nos lits reposions.
Choisit pour nous la sentinelle.
' Genève et ses poètes, de Marc-Monnier, 89 et s. J'ai consulté les originaux de ces diverses chansons, dont la Bibliothèque de Berne possède une collection assez complète. Chansons de V Escalade, in-8, Genève, 1845.
Je concède cependant que les Savoyards sont maltraités à souhait; on les flétrit d'épithétes comme celles-ci : « ennemi plein de cautéle, » « de l'abîme les sauterelles, » — j'en passe, et de plus fortes.
Il ne m'a pas été possible de trouver plus de plaisir à un Psaume « lequel a été composé pour le peuple d'Israël sortant d'un grand péril. » Le latin fait plus d'honneur à l'Escalade que le français, bien qu'il y ait des longueurs dans le poème d'Antoine de la Paye : Geneva liberata, et de la théologie, et du pathos. Faisons toutefois une exception en faveur d'Agrippa d'Aubigné ! « 0 Dieu ! s'est-il écrié en vers féroces, mais vigoureux et sonores :
Fais que ces fols, ces infidèles, Brisés de la verge de fer, Trouvent au bout de leurs échelles.
Le couteau, la mort et l'enfer !
N'oublions pas enfin une leste et spirituelle chansonnette : Le pot au lait du duc de Savoie :
Un jeune et gallant villageois Portait au marché du lait vendre; Allant, il comptait sur ses doigts Quel profit il y pourrait prendre...
C'est la fable qu'immortahsera La Fontaine. Le jeune villageois a fait de beaux rêves : il va, des six sols qu'on lui paiera pour son lait, acheter une poule, puis des brebis, puis un beau cheval :
Je ferai mon cheval sauter, Courir, tourner en telle sorte...
Mais alors son pot va tomber Et s'épandre le lait qu'il porte.
Tout dépité, tout éperdu.
Il retourne vers le village, Ayant argent et lait perdu.
Et par ce moyen son courage.
Comme ce villageois pensait, Ainsi fit le duc de Savoie, Quand les Alpes il traversait, Pensant Genève avoir en proie...
Mon Dieu, La Fontaine est plus élégant, plus fin, surtout plus court. Le pot au lait du duc de Savoie me console un peu de V Échelle, du Simple discours et autres bagatelles, faites par les poétereaux de
Genève. Je le préfère même à la Tragédie et Comédie que Simon Goulart a composée sur l'Escalade — thème obligatoire pendant un temps — et peut-être à la Genève délivrée de Chappuzeau, dont il me reste à parler.
Une singulière destinée que celle de Samuel Chappuzeau M « Il réunit toutes les misères du mauvais i)oète, » dit Senebier, moins dur à l'ordinaire. Nous ne le suivrons pas à travers son existence errante. Précepteur du roi d'Angleterre, Guillaume III, puis gouverneur des pages du duc de Brunsvrick, il mourut dans l'indigence, en 1699. II avait eu ses heures de fortune et ses instants de célébrité. Sans même mentionner sa collaboration aux Six voyages de Tavernier, il avait donné, de 1653 à 1663, cinq pièces au théâtre, il avait eu des polémiques assez retentissantes, il avait conçu le dessein de faire « un grand dictionnaire historique, » un complément rectificatif de Moréri. Mais tout cela ne nous touche que très indirectement. Ce qui assure à Chappuzeau une place dans l'histoire littéraire de la Suisse romande, c'est sa Genève délivrée\ non pas une «comédie élégante et correcte, » comme l'écrit Marc-Monnier, qui a été induit en erreur ', mais un long et froid poème en cinq chants sur l'Escalade.
' Senebier, II, 229. Genève et ses poètes, 95. Bull, de la Soc. de rhist. du prot. franc. XXIV, 513 et s. France protestante, 2'»^ éd.
2 In-12, Zell, 1702.
^ MM. J.-B.-G. Galiffe et E. Fick ont cru qu'ils réimprimaient, en 1802, la Genève délivrée de Chappuzeau (Genève, in-8). Voici ce que M. Galiffe dit, en sa préface : « Dans la liste assez longue des ouvrages que Senebier attribue à notre écrivain, se trouve une Genève délivrée, composée en 1662 sur l'Escalade, imprimée à Zell, in-4, mais qui est qualifiée de poème en cinq chants. MM. Haag, dans leur France protestante, III, 338 (dans la 2'"« éd. on se réfère au texte publié par MM. Galiffe et Fick), disent également que la Genève délivrée de Chappuzeau fut imprimée à Zell, en 1702, mais in-8. Or il est aisé de s'assurer à première vue que notre petite comédie ne répond nullement à la désignation de Senebier. D'autre part, nous n'avons pas réussi à nous procurer ce prétendu poème en cinq chants, ni toute autre pièce sur l'Escalade gui aurait paru à Zell, en 1702, sous le titre précité. » Cependant, ajoute M. Galiffe, « tout nous autorise à croire qu" notre publication n'est pas autre chose que la Genève délivrée composée en 1662 par Samuel Chappuzeau, qui du reste peut fort bien avoir élaboré ensuite un poème plus étendu sur le même sujet, y J'ai été plus heureux que MM. Galiffe et Fick. J'ai trouvé à la Bibliothèque de Berne, dans un recueil de pièces du XVlI«ne siècle, l'édition de 1702, qui parut à Zell (format in-12, texte très serré, 24 pages, et qui porte le titre suivant : Genève délivrée, poème pour la fête de VEs-
Chappuzeau, — reçu bourgeois de (ienéve en IG66, — s'était proposé, en 1662, d'écrire en l'honneur du soixantième anniversaire de l'Escalade une pièce qui contribuerait à faire revivre le souvenir de cette « fête si célèbre dans lacjuelle les Genevois font éclater leur joie jusqu'aux montagnes voisines et jusqu'au ciel. » Mais Cliappuzeau n'était point persona grala, et l'on craignait alors de se créer des ditficultés avec la Savoie. Le premier Syndic lui enjoignit de retirer les copies déjà « baillées » de la Genève délivrée, « avec défense d'en distribuer aucune. » Ce premier conflit avec les autorités de la ville devait être suivi de bien d'autres. Cliappuzeau était d'humeur assez tracassière; il fut même chassé de Genève et ne put y rentrer, en 1679, que moyennant «reconnaître sa mauvaise conduite, subir les censures convenables et se comporter décemment. » Quoiqu'il se conformât à ces ordres, il ne réussit pas à obtenir l'autorisation de faire le cours public de géographie qu'il avait projeté. Dénué de toutes ressources, il s'expatria sans espoir de retour.
La Genève délivrée de Chappuzeau ne fut publiée qu'en 1 702, après la mort du poète et par le fils de ce dernier. Elle parvint au Conseil de Genève le 11 décembre; un siècle moins un jour auparavant, les habitants de la cité étaient réveillés par le tocsin et repoussaient les Savoyards.
Le Conseil décida, dans sa séance du 13 décembre, que « n'étant pas à propos de témoigner que l'on approuve cet ouvrage, il suffit que M. le syndic Lect lui réponde (au fils Chappuzeau ') en termes généraux, sans lui marquer aucune approbation du dit ouvrage. »
calade, qui se célèbre tous les ans dans cette ville, en mémoire du péril éminentdont Dieu la sauva, la nuit du 12 décembre 1702 (faute d'impression pour : 1602), oii Von trouvera une description de Genève, de la ville, de ses habitants, avec un abrégé de Vhistoire de V Escalade, de quelques événements qui la précédèrent et de ceux qui arrivèrent jusqu^à la paix de St-Julien, ouvrage posthume du sieur Samuel Chappuzeau, ci-devant etc., présenté par son fils Ghristofle Chappuzeau à la République de Genève, le 12 décembre 1702). 11 est évident qu'il n'y a rien de commun entre la Genève délivrée de Chappuzeau et celle publiée par MM. Galiffe et Fick. Comme on le verra, par l'examen que je fais de ces deux ouvrages, il n'existe aucune ressemblance entre eux. De plus, il est certain que la véritable Genève délivrée est bien celle que nous a donnée en 1702 le fils Chappuzeau, qui l'aura retrouvée dans les manascrits de son père, et il semble que les Conseillers, dont quelques-uns au moins lurent, en 1702, la plaquette de Chappuzeau fils, n'aient eu aucun doute sur l'identité de cette Genève délivrée, avec celle interdite en 1662. Enfin, je ne pense pas que Samuel Chappuzeau soit l'auteur de la « comédie » éditée par MM. Galiffe et Fick ; son premier poème sur l'Escalade avait été trop mal reçu pour qu'il fût encouragé à récidiver, et le style de la « comédie » est infiniment supérieur à celui de la Genève délivrée authentique. ' La Bibliothèque de Genève possède, de ce fils Chappuzeau, un manuscrit qui
Du même coup, l'on interdisait d'im|)rimer et de vendre à Genève le poème de celui que Bayle appelait sèchement « an faiseur et com- [)ilateur adroit. » Tous ces faits prouvent que les magistrats genevois avaient la rancune tenace, et aussi qu'ils étaient forcés d'user de grands ménagements envers la Savoie.
J'analyserai rapidement la Genève délivrée, Chappuzeau commence par une invocation :
Je chante dans mes vers Genève délivrée D'une troupe en fureur d'un faux zèle enivrée, Dont le noir attentat, où l'on veut la porter, Vint aux pieds de ses murs à sa honte avorter. Maître de l'Univers, Roi par qui toutes choses Furent à ta parole en un moment écloses... Inspire-moi pour elle et, dans ce beau dessein. D'une sainte fureur viens m'échauffer le sein. Dans un vaste contour d'orgueilleuses montagnes. Se forme un grand ovale, où de riches campagnes...
Nous sommes menacés d'une épopée. Description, histoire, panégyrique de Genève nous attendent d'entrée et nous valent deux cents alexandrins, dont quelques-uns sont délicieux. Savourez donc ce passage consacré au Léman :
Des truites qu'il nourrit nous faisons nos délices, C'est, dans les grands repas, le plus beau des services. Et leur taille surprend quand, dans un long bassin. D'une seule on remplit la table du festin.
Si, d'autre part,
Le nom des Genevois vole jusqu'à la Chine,
il faut reconnaître, par surcroît, que
Les Genevois sont bons, civils à l'étranger,
prouve, dit Marc-Monnier que « la poésie et l'indigence étaient héréditaires dans la famille. » Chappuzeau fils écrivait à une grande dame, après force compliments :
Si vous me faites cette grâce,
Dans le malheur qui me menace
Et qui me talonne de près.
De me faire quelques bons prêts
(J'entends des prêts à ne point rendre).
Votre Altesse ne peut comprendre
De quel ample remerciement
Sera suivi ce traitement.
et que ces
Heureux habitants pleins d'esprit, d'industrie,
Font dedans et dehors honneur à leur patrie...
Mais qu'ils cherchent surtout la gloire dans les armes
Et que pour eux la guerre eut toujours de grands charmes.
Tout le premier chant est un mélange de vers pesamment solennels, adorablement cocasses ou parfaitement plats. Et les suivants? Le chant deuxième nous apprend que Genève est sans crainte, qu'elle vit « sur la foi des traités, mais que les Savoyards s'apprêtent à l'attaquer. » Les soixante ou quatre-vingts alexandrins du chant troisième contiennent le récit de l'Escalade. Au quatrième, nous assistons à l'entrevue d'Albigny et du duc; celui-ci n'est pas très content, comme bien l'on pense; il a sa part de honte à supporter :
Quand le bras a failli, on s'en prend à la tête,
et, fort déconfit.
Le prince prend la poste et repasse les monts. •
Le cinquième et dernier chant est consacré à nous dire la joie des habitants de Genève, le lendemain de la victoire ; il s'achève par des actions de grâces et le lecteur est enfin délivré de la Genève délivrée, lourde et insipide narration poétique d'un événement qui méritait mieux. J'ai cherché, dans les vingt-quatre pages de l'édition de 1702, un passage présentable, un vers bien fait. Peine perdue! L'escalade du Parnasse n'a pas mieux réussi à Chappuzeau que l'Escalade de Genève aux Savoyards.
Il y a beaucoup plus d'art et de poésie dans la Genève délivrée qu'ont découverte MM. Galiffe et Fick et dont j'ai parlé plus haut (note p. 464). L'auteur de cette comédie, ou plutôt de ce poème dramatique dialogué, m'est inconnu. J'ai dit que ce n'est pas Chappuzeau, bien que le collaborateur de Tavernier ait donné plusieurs pièces au théâtre. Quelque érudit genevois s'occupera, sans doute avec succès, de cette recherche de paternité littéraire.
Les personnages de la comédie, qui comprend un prologue, six scènes et un épilogue, sont : Genève, son Bon Génie, D'Albigny, « heutenant général du duc de Savoie, » D'Attignac l'aîné, D'Attignac le cadet, deux « gentilshommes savoyards, » D'Andelot, « chevalier comtois, » le Père Alexandre, « jésuite écossais, » un garde de d'Al-
bigny. L'action se passe « au camp de Savoie sur la rivière d'Arve, prés de Genève. » La Genève délivrée publiée par MM. Galiffe et Fick est donc une « comédie, » mais d'une facture si habile, d'un tour si élégant et d'une langue relativement si pure, que je ne vois pas, au XVII"® siècle, un poète de Genève qui fût capable de l'écrire. Le drame lui-même est tout en conversations; comme l'unité de lieu devait être respectée, les vainqueurs restent dans la coulisse. Ces deux circonstances font que la pièce est peu mouvementée et même un brin ennuyeuse. En revanche, le style très soigné prouve que nous sommes en présence d'un bon versificateur.
Marc-Monnier a déjà cité une partie du monologue d'Albigny :
Tout nous rit, et dans peu le prince que je sers
Se verra par mes soins maître de l'univers.
Genève est le théâtre où j'ouvrirai la scène ;
Ses voisins alarmés se rangeront sans peine...
J'aurai Berne aisément, et Zurich, et Schaffouse,
Et, d'un progrès si prompt l'Allemagne jalouse,
Loin de nous opposer d'inutiles efforts,
Par crainte ou par amour, se viendra rendre en corps.
L'Autriche à la Savoie enfin cédant l'Empire,
On verra tous les rois s'empresser d'y souscrire :
La France, l'Angleterre et l'Espagne à l'envi
Suivront incontinent le Germain asservi....
Enfin, mieux qu'un Xerxès contraint d'en déplacer,
De l'Europe en Asie on nous verra passer !
On nous verra tout prendre et, maîtres du Bosphore,
Aller assujettir les peuples de l'aurore :
Le Scythe, le Persan, l'Indien, le Chinois,
Et plus loin qu'Alexandre étendre nos exploits !
Puis, rebroussant de là vers les bords Atlantiques,
Nous pousserons enfin jusqu'aux deux Amériques !
Ainsi le monde entier au grand Charles soumis,
Nous cesserons de vaincre en manquant d'ennemis.
L'auteur nous dit bien qu'il a pris l'idée de cette tirade « dans un vieux vaudeville, qui court encore parmi le peuple. » Mais le monologue d'Albigny, quoique « d'un matamore et un capitan, » n'est pas un mauvais morceau de poésie. Il y a là du souffle, et tout le passage est d'un français sobre et ferme.
Le rêve d'Albigny était trop ambitieux. L'un des personnages de Genève délivrée, d'Attignac le cadet, s'était écrié déjà :
D'Albigny fit toujours des projets trop hardis : Nous n'aurons point Genève, et je vous le prédis.
Il est vraiment regrettable pour Chappuzeau que sa Genève déli-
vrée n'ait point disparu. A la suite de MM. Galifïe et Fick, à la suite de Marc-Monnier, tous les historiens de notre littérature nationale lui eussent attribué un ouvrage ffui, par la conception et par le style, laisse bien loin derrière lui le poème en cinq chants de l'édition de 1702.
Je ne voudrais pas encourir le reproche, que Sainte-Beuve adressait aux Genevois, d'être « dense et minutieux. » Mais je tiens à faire un inventaire aussi complet que possible de notre patrimoine littéraire, et j'ai quelques noms à citer encore '.
Je ne puis que mentionner en passant Nicolas Viret, un neveu du Réformateur, qui a donné, outre diverses poésies morales en latin, quelques pièces de vers en français, de 1 61 5 à 1 625 ; Adam Ducrest, un pasteur de l'Église de Berne, dont je n'ai lu qu'un sonnet adressé à Daniel Rhagor, bailli de Thorberg; Jean Pierre d'Apples, régent de la troisième classe au collège de Lausanne, qui a commis de jolies odes latines et qui envoyait, en 1666, les vers suivants à J.-B*® Plantin, auteur d'un abrégé de l'histoire générale de la Suisse :
Pourquoi recherchons-nous ce que font les Chinois, Leurs guerres, leurs combats et ceux des Japonois, Que le père du jour, commençant sa carrière, Eclaire le premier de son luisant flambeau? Et nous laissons croupir dans un sale tombeau Les faits de nos aïeux, sans les mettre en lumière ?
Voilà qui est fort bien pensé, sinon dit très élégamment.
Je ne puis guère donner qu'un souvenir à un noble magistrat et diplomate genevois qui a laissé des poésies, encore inédites : Abraham Mestrezat (1651 à 1721); à un brave et malheureux réformateur politique, François DE la Ghana (1645 à 1720), qui fut déclaré fou, pour avoir voulu trop passionnément refondre les institutions de Genève dans le sens démocratique, et qu'on bannit à perpétuité; ses vers, que l'on jugeait d'un cerveau fêlé, le sauvèrent, lors de l'insurrection de 1707, d'une condamnation capitale. Rappellerai-je quelques épithalames, dont l'un ou l'autre est parvenu jusqu'à nous? G'est à peine des vers. Marc Guat, « philosophe et
' Conservateur suisse, Y, 365 et" s. Revue suisse, XI, 206 et s. Genève et ses poètes, pass.
docteur en médecine, » a chanté les fiançailles' de « noble et très puissant Gamaliel de Tavel, » en des stances comme celles-ci (stances qui datent de 1662 et qui furent imprimées) :
Epoux qui en toute liesse Vas des amours de ta maîtresse Recueillir les doux fruits, Qui des douceurs de l'hyménée A séréné cette journée Et l'as privé d'ennuis,
Je ne te donne pour étrenne
Les cailloux brillants qu'on amène
Du rivage indien,
Moins encore l'arène blonde
Qui fait jaunir le fond de l'onde
Du fleuve lydien.
Un plus beau don je te présente Qui rendra ton âme contente, T'égalant presqu'aux dieux.
C'est la vertu incomparable, La chasteté inviolable, De ta nymphe aux beaux yeux.
Voici quelques-uns des meilleurs vers qui aient été écrits au XYII"^ siècle, dans toute la Suisse romande; ils sont d'un soldat, JoNAS Merveilleux (f 161 1), qui fit graver sur la tombe de son ami et compagnon d'armes Jacques Tribolet une épitaphe dont la fin est très belle :
...Nous chantons en soldats, n'y prends exacte garde ; Nous ne polissons pas pour Vénus nos discours; Nous marions nos voix aux fifres et tambours Et ne portons les luths dedans les corps de garde.
Ces vers sont-ils bien de Merveilleux? Le doyen Bride) l'afïîrme. ('.'est presque du bon d'Aubigné.
Gaspard Bérodi', que nous retrouverons parmi les chroniqueurs, fut prieur de l'abbaye de Saint-Maurice. Il a fait paraître, en 1618, en manière de poème : La vie et passion de saint Maurice et de ses compagnons'. Bridel, qui n'a pas l'habitude de déprécier notre littérature nationale, dit que le style de Bérodi est « simple et grossier. » Je le crois sur parole. Le même Gaspard Bérodi a écrit pour
^ lievw: de la i^uisse catholique, XX""'- année, 2*^, R9 (article do M. le chanoine Bourban).
le théâtre; il composa, en 1609, une pièce dramatique en cinq actes sur le martyre de la légion thébéenne; Monsieur le chanoine Bourdan, qui a publié récemment une captivante mais bien enthousiaste étude sur le poète valaisan, affirme que « la mise en scène est palpitante d'intérêt. » Le martyre de saint Maurice et de ses compagnons d'armes fut représenté en 1620, dans le verger de l'abbaye. Prés de deux cents acteurs jouèrent ce drame, ou plutôt ce mystère, devant un auditoire très nombreux. Le succès fut grand, paraît-il. Mais Bérodi ne s'en tint pas à ce premier essai. Il donna, en 1632, la Vie de saint Sigismond, roi de Bourgogne. En 1639, il reparut avec La Passion et la mort de Noire Seigneur.