TOME I
officielles, ainsi le Véritable récit de V entreprise du duc de Savoie'. La relation — devenue classique — de l'Escalade est due peut-être à Jean Sarasin ; elle fut publiée par ordre du Conseil, sous le titre : Le Vray Discours de la miraculeuse délivrance. Mais la plus complète des narrations de l'heureuse victoire du 12 décembre 1602 est l'œuvre de David Piaget', un bon Genevois, né en 1580. Piaget mourut en 1644, après avoir desservi comme pasteur un certain nombre de paroisses. C'était un homme paisible et laborieux, qui occupait ses loisirs à étudier le passé de sa ville natale. On sait qu'il a composé une Histoire de Genève, déjà perdue au temps de Senebier. Dans sa jeunesse, il avait travaillé à une histoire de l'Escalade, que Spon, Vernes, Gautier ont sans doute utilisée et dont le manuscrit, échoué dans la bibliothèque de Grenoble, ne fut découvert qu'en 1882.
V Histoire de l'Escalade^ « par David Piaget, citoyen de Genève, avec toutes ses circonstances » est, sur bien des points, une imitation du Vray Discours. Par la richesse des détails, par l'aisance et la grâce du style, elle n'en a pas moins une originalité parfaitement accusée. Il sera facile de s'en convaincre à une simple lecture. Pensées et sentiments des Genevois, projets diaboliques des ennemis, description assez étendue des lieux, ce sont là toutes choses qui prennent une grande place dans YHistoire de Piaget et que le Vray Discours ne donne que très succinctement. D'un autre côté, la relation de Piaget est autrement animée et faite de main plus experte :
« Genève, ville très ancienne, impériale, franche, renommée pour diverses raisons, et spécialement de ce que, dès l'an 1 535, la messe, les prêtres et moines, chanoines et aussi tels autres adhérents du pape s'en bannirent comme d'eux-mêmes..., se reposait es traités de la paix de Vervins et de Lyon. » Avait-elle de sérieux motifs d'être rassurée? D'incessantes vexations de la part des gens du duc, des bruits alarmants répandus dans la ville, eussent dû, semble-t-il, faire redoubler la vigilance des autorités. Ainsi, « l'on remontrait que plusieurs capitaines et ingénieux du parti d'Espagne et de Savoie avaient, partie déguisés, partie découverts, considéré tout à loisir les portes, boulevards, remparts et fossés... » On était prévenu, mais on l'était depuis si longtemps que le danger avait passé au rang
' Bull de Vlnst. nat. gen. XXV, 350 et s.
^ Publiée par les soins de MM. L. Dufour- Vernes et E. Ritter, avec notice biographique et bibliographique, dans Bull, de Vlnst. nat. gen. XXV, 347 et s. Le récit de Piaget comprend les pages 379 à 407.
des habitudes genevoises. On n'avait d'abord dormi que d'un œil : on avait dormi bientôt sur les deux oreilles, rien de ce que l'on craignait n'étant arrivé.
Piaget, qui a expliqué l'état de sécurité dans lequel vivait Genève, malgré tous les avertissements et toutes les menaces, s'abandonne à une curieuse digression, qui a pour objet la topographie de la ville. Il revient ensuite à son récit :
« Le vice-duc (d'Albigny) et ses entrepreneurs avaient à leur grand loisir considéré, contemplé et mesuré le tout, vu que, dedans la ville, il n'y avait pour la garde et défense d'icelle, selon les hommes, sinon ses citoyens bourgeois et habitants ordinaires, qu'ils avaient pu par manière de dire conter un par un, qu'ils avaient très souvent avisagés es |)ortes, places, rues et boutiques, savaient quelles gens de commandement il y avait et n'en faisaient guère d'état... De longue main, avaient été accommodées des échelles à monter si hautes murailles que l'on veut. » Les Savoyards s'étaient proposé d'abord de faire leur coup dans la nuit du 18 décembre. Mais ils « devancèrent de huit jours, considérant que lune serait au plein. » Tout était préparé pour l'escalade. D'Albigny ne doutait pas du succès. Étant maître de Genève, il eût « saisi tous les seigneurs du Petit Conseil v) pour les « faire traîner ignominieusement et cruellement par-dessus les pavés des rues, puis les faire attacher à des gibets. » Quant aux ministres de Genève, ils étaient d'avance « condamnés à être tenaillés, brûlés à petit feu et leurs corps réduits en cendre, réservé la tète du plus ancien d'entre eux tous, laquelle eût été portée à Rome et offerte en agréable présent au pape. » Et puis, on eût tout tué; les femmes enceintes elles-mêmes, « sans attendre leurs enfantements, » devaient être « fendues vives. » Enfin « le pillage était assigné pour récompense » aux soldats du duc.
Je ne referai pas, même avec l'aide de Piaget, le récit de l'Escalade. On sait que notre auteur a copieusement utilisé le Vray Discours, mais il faut louer le narrateur de la vivacité de son style, de la sobriété — peut-être excessive — de sa relation, et aussi de l'absence de cette phraséologie religieuse qu'alors on mettait à toutes sauces. A d'autres égards, Piaget ne s'abandonne pas complètement à l'exaltation patriotique. Il reconnaît que le péril fut plus grave que que la victoire ne fut extraordinaire : les Genevois avaient perdu seize des leurs ; les « vingt-cinq ou trente qui furent blessés ont presque tous été remis en pied dedans six semaines ou deux mois après. » Il y eut des ombres au tableau : « Plusieurs, étrangement éperdus
lorsque le tocsin sonna, et qui après l'orage firent fort les suffisants, penseront quelque jour à leur conscience, comme aussi certains pillards qui, n'ayant fait aucun devoir, apparurent après au butin, confondant même les amis avec les ennemis, gens misérables et détestables, s'il y en a au monde. »
Les éditeurs de Piaget ont judicieusement observé que « la plume de l'auteur est élégante, gracieuse et poétique. » Au reste, c'est bien, non une simple chronique, mais une Histoire que le récit de David Piaget, par l'abondance des renseignements, par l'art de leur exposition, par l'originalité de la langue, et c'est, à mon sens, le meilleur morceau de toute la littérature de l'Escalade.
Je puis«parler, dans ce chapitre, d'un homme qui fut plus encore un chroniqueur qu'un historien: Jean-Antoine Gautier^ (1674 à 1729); il tint une grande place dans les Conseils de son pays, et il composa, en sus de quelques travaux de physique et de philosophie, une Histoire de Genève contenant ce qu'il est arrivé de plm remarquable par rapport à cette ville, depuis qu'elle est connue jusqu'à l'année 4608. Cette Histoire, demeurée manuscrite, est conservée en 13 volumes in-fol. aux archives de Genève. Gautier ne se borna pas à dresser les annales de sa patrie, sur la foi des anciennes chroniques. Il travailla en savant, qui entend remonter aux sources originales et ne rien accepter que de suffisamment établi. Ce n'est pas de lui que J.-A. Galitïe aurait pu écrire ce qu'il a dit de l'Anglais Spon * : « Il n'apprend pas mieux l'histoire de Genève que celle du Grand Mogol. » Gautier est un historien sérieux, judicieux et impartial; son défaut capital est la prolixité; les détails insignifiants prodigués et les redites rendent très pénible la lecture de son ouvrage.
A Neuchàtel, je vois deux hommes que l'on peut ranger plus ou moins parmi les chroniqueurs. Abraham Amiet% né à Geneveys-sur-
' Senébier, III. De Montet.
^ Jacob Spon (1647 à 1685) est l'auteur de la première Histoire de Genève; Gautier a corrigé et enrichi de précieuses notes l'édition de 1730 (Genève, 2 vol. in-4°).
' Biographies neuchâteloises^ I, 5. — Voir en outre, pour Neuchâtel, p. 486 et s.
<]olïrane, docteur en médecine de la faculté de Montpellier, l'auteur d'un Calendrier pour Vannée i6S9, a laissé un volume très rare : Description de la Principauté de ISeufchastel et Valangin ' . Cet ouvrage, dédié à « Madame Marie d'Orléans, duchesse de Nemours, » contient des notes assez détaillées et assez précieuses sur la topographie, l'histoire et l'industrie du pays, en même temps que des anecdotes et des traits de mœurs locales. Amiet mourut en 1726; il a inspiré un mauvais sonnet, qui donne cependant une idée de l'estime en laquelle on le tenait :
Amiet garderait un injuste silence,
S'il cachait son esprit et son grand jugement...
Un autre Neuchàtelois, Abram Bosset % a composé un curieux livre, non imprimé : Topographie de la région de Sales, en Suisse, ancien domaine d'une colonie romaine, oii est traité aussi de la vallée de Neurol, de la Neufville, etc. (1662). D'autres manuscrits de Bossetsont perdus. Hottinger nous apprend que cet auteur avait beaucoup travaillé à l'histoire de l'évêché de Bàle, sur laquelle il avait jeté une assez vive lumière (lux non exigua).
Il y aurait à citer encore Charles Sudan ou Sudanus{\ 597-1 655), confesseur du prince-évêque de Bàle, qui a composé une intéressante relation de l'invasion des Suédois dans l'évêché, et un ouvrage plus important : Basilia sacra, publié à Poirentruy en 1658; P. Garnier, dont nous avons un volume sur la peste, paru à Porrentruy également (en 1618'); une Chronique fribourgeoise du XVII^'^ siècle', due à un auteur inconnu et écrite en latin.
Je m'arrêterai plus longtemps à là Chronique ou histoire curieuse du Pays de Vaud. L'épître dédicatoire de ce petit volume est signée Louis Franc'. Est-ce là un pseudonyme? Est-ce le nom de l'auteur? Je ne sais; les recherches que j'ai faites ne m'ont pas permis de résoudre la question. Louis Franc — je l'appellerai ainsi — « ne veut pas se faire passer pour un grand fouilleur d'antiquités, ou habile historien. » Il s'excuse de « son style rompant, » de « la
' In-8, Besançon, 1693.
^ Biographies neuchùteloises, I, 57.
^ Actes de la Soc. juras, d* Emulation., Yl, 50.
* Publiée et traduite par H. Remy de Bertigny, in-8, Fribourg, 1852.
* In-12, Lausanne, 1672.
manière basse » en laquelle son sujet sera traité. Mais tous les pays ont leurs chroniqueurs, « qui se sont empressés cà faire de grands volumes. » Pourquoi le pays de Vaud n'aurait-il pas le sien, qui « n'aura pas l'adresse de faire d'une mouche un éléphant, » mais qui « a cru cependant qu'il fallait essayer quelque chose? » Dans l'avertissement de l'imprimeur au lecteur, je découpe cette phrase sur le gouvernement paternel des Bernois : « Quant à vous qui êtes jaloux de notre félicité (le mot y est), ou qui voudriez nous faire tomber dans notre première servitude, lisez sans passion ce petit livre et vous apprendrez que l'Ours ne possède rien par usurpation, que sa domination est douce, et que ceux qui s'y sont une fois soumis n'ont aucunes veines ni nerfs qui bandent ou tendent à prêter l'oreille aux charmes de ces sirènes » (les « sirènes » sont sans doute les « jaloux » de tout à l'heure).
La Chronique de Louis Franc n'est pas très détaillée, mais elle contient des données assez complètes, quoique souvent fantaisistes, sur l'histoire de Vaud et de Neuchâtel. Le début est original : « Hercule, fils de Jupiter et d'AIcméne, naquit l'an du monde 2795 avant la nativité de Jésus-Christ et vécut 52 ans. Il vint en Italie 55 ans après Énéas. Le susdit Hercule passant d'Espagne en Italie, l'an 2841 , de l'âge de 46 ans, vint autour du lac Léman aux montagnes desAllobrogeset, par infirmité, fut contraint délaisser une bonne partie de ses gens, sous la charge d'Arpentine, son capitaine... » Hélas! si Louis Franc est trop exactement renseigné sur les faits et gestes d'Hercule, il ne le sera que d'une manière très insuffisante dès qu'il passera des temps préhistoriques à l'époque romaine. Ainsi les soldats de la légion Ihébéenne deviennent les « chrétiens de la religion de Thébes» ; les Huns sont des « Allemands de la nation des Vandales; » Payerne « est construite en 457; » Sigismond, « chef général des Bourguignons, » bâtit l'abbaye de Saint-Maurice « en 490, » etc. Toute la période romaine et burgunde est traitée avec autant d'imagination que de légèreté. Les époques suivantes sont exposées avec im plus grand souci de la vérité, mais si pauvrement! Et puis tout est confondu. Nous sautons des Zsehringen, par exemple, à la « mort funeste et déplorable de l'empereur Albert d'Autriche, » qui est racontée en long et en large. Nous arrivons tout à coup à la « figue de la noblesse de Savoie contre la ville de Genève, sous le titre de la Confrérie de la Cuiller. » Nous parvenons ensuite, sans transition, « à l'acheminement à la guerre et à la conquête du Pays de Vaud, » et Louis Franc nous conduit jusqu'en 1617. Les deux derniers chapitres de l'ouvrage sont consacrés, l'un « aux particularités de la
guerre du duc de Bourgogne, » l'autre à « une description des comtés de Neuchàtel et de Valangin, et par quels princes ils ont été possédés depuis les Romains, » et comme ils ont été remis en mains des Longueville.
On ne sera pas assez indiscret pour me demander une analyse de cette Chronique insipide, mal faite, pleine de contes bleus et veuve de style. L'auteur avait raison de dire qu'il aurait « fallu d'autres ressorts et d'autres lumières » pour écrire sa Chronique. Je n'ai plus qu'un vœu à formuler : c'est que Louis Franc soit un pseudonyme. On ne met pas son nom en tête d'un volume qui est une macédoine historique absolument indigeste.
Gaspard Bérodi*, que j'ai signalé en passant au chapitre de la poésie lyrique, est l'un des rares écrivains que le Valais ait produits. Fils d'un notaire et commissaire de Saint-Maurice, il naquit vers 1580. Il étudia le droit, ouvrit une étude, comme son père, se maria, perdit sa femme d'assez bonne heure. Ce deuil, qui l'éprouva cruellement, le décide à embrasser Fétat ecclésiastique. Il subit ses examens de théologie et reçoit l'ordination sacerdotale en 1626. Deux ans après, l'abbaye de Saint-Maurice lui confie la direction de son hôpital. Il ne délaisse pas pour autant les travaux historiques auxquels il s'était voué dés la jeunesse.
Outre sa Chronique \ écrite en latin, qui va de 1610 à 1643, et qui retrace la vie politique et religieuse du Valais durant cette période, Bérodi collabora très activement au Carlulaire de l'abbaye de Saint-Maurice \ Il a laissé encore une Histoire de V église abbatiale de Saint-Maurice d'Agaune et de ses dépendances. Gaspard Bérodi mourut en 1646; ce fut un. digne, un laborieux et un savant prêtre. L'un de ses frères, Guillaume Bérodi, est l'auteur d'une Vie de saint Sigismond, roi et martyr' ; « cet ouvrage, dit M. Bourban, donne une fiaute idée de la piété » de l'écrivain, « mais il est regrettable que le bon père n'ait pas apporté dans la composition de son œuvre une critique plus sérieuse. »
' Revue de la Suisse catholique. XX, 28, 89 (article de M. le chanoine Bourban). - Elle est encore inédite.
' Le Cartuîaire forme neuf volumes in-folio, conservés aux archives de St- Maurice.
* Sion, 1666.