CHAPITRE I Lesi théologiens de Genève et leur§i débats
I. Le synode de Dordrecht; le Consensus; la confession de foi obligatoire. — II. Les orthodoxes : Jean Diodati ; Théodore Tronchin ; Bénédict, François et Michel Turrettini ; Jean Mestrezat; Bénédict Pictet ; quelques noms. — III. Les théologiens libéraux. : Etienne de Courcelles; Morus, Chouet et Ph. Mestrezat; Louis Tronchin ; Jean-Alphonse Turrettini.
Il ne serait pas médiocrement intéressant de suivre pas à pas les théologiens protestants dans les luttes auxquelles ils vont se livrer à travers tout le XVII"^ siècle. Je ne puis qu'esquisser leurs débats.
On se souvient de quelques-unes des propositions les plus importantes de Calvin : « Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation... C'est une élection éternelle, et aucun acte de l'homme ne peut lui faire gagner ni perdre le bénéfice de cette élection. » Cette doctrine, attaquée dans une certaine mesure par les théologiens auxquels on donna le nom d'infralapsaires, fut nettement et énergiquement combattue par le Hollandais Arminius(f 1 609), qui professa que le salut était annoncé et offert à tous les hommes. En 1610, les partisans d'Arminius adressèrent aux États de Hollande une Remonstrance en cinq articles, où ils déclaraient que « la grâce est indispensable, mais qu'elle n'est pas irrésistible. » C'était, avec des réticences, la théorie de la grâce universelle. L'arminianisme se propagea si rapidement, les polémiques entre adversaires et amis de
la nouvelle doctrine devinrent si passionnées, qu'on résolut de convoquer à Dordrecht un grand synode auquel participeraient des théologiens étrangers. Le synode de Dordrecht, qui siégea du \ 3 novembre 1618 au 9 mai 1619, devait finir par la condamnation des arminiens ou remontrants. Ceux-ci furent cités à comparaître, comme des accusés. Malgré leur habile et courageuse défense, la majorité les expulsa et les décréta menteurs, imposteurs, profanateurs et perturbateurs de l'Église. Les canons de Dordrecht proclamèrent, dans toute sa rigueur, le dogme de la prédestination, et Diodati, l'un des délégués de Genève, put faire ce jeu de mots cruel : « Les canons de Dordrecht ont emporté la tête des remontrants. » C'est l'antique procédé ; on croirait lire la Chanson de Uoland et les exploits de Charlemagne à Saragosse :
En la citet n'i est remés païens Ne sait occis, ou devient crestiens.
Officiellement réprouvé, persécuté dans la personne de ses principaux adhérents (Barnewelt fut mis à mort, Grotius encourut la peine de la prison perpétuelle), l'arminianisme se réfugie un peu partout, jusqu'à l'heure où, bénéficiant d'une tolérance tacite, il reprendra pied en Hollande, s'installera même dans quelques académies, comme celle de Saumur, gagnera les meilleurs esprits et préparera, au sein du protestantisme, une révolution, plus bruyante que meurtrière, dans le sens de la liberté. L'arminianisme, c'était l'hétérodoxie ; c'était aussi la tolérance.
Si Genève n'eut pas, à proprement parler, ses remontrants et ses contre-remontrants, les questions soulevées au synode de Dordrecht n'y furent pas sans écho. Une nouvelle génération d'ecclésiastiques se prononça, d'abord avec quelque timidité, puis avec décision, pour les principes du libre examen et de la charité évangélique. Le calvinisme rigide et sec, étroit et despotique, souffert plutôt qu'accepté par beaucoup, rencontra de vaillants et distingués contradicteurs, les Louis Tronchin, les J.-A. Turrettini et d'autres dont j'étudie plus loin la vie et les œuvres. Mais l'orthodoxie n'entendait pas se rendre aux premières sommations.
C'est dans la seconde moitié du XVIP^ siècle seulement «jue la lutte commença sérieusement. L'orthodoxie résista longtemps et par tous les moyens. Elle dominait dans les Conseils comme dans l'Église. Bayle écrit, de Genève, en 1671 : « On défendit aux professeurs qui la soutiennent (la théorie de la grâce universelle) d'en
parler, ni dans leurs prêches, ni dans leurs leçons, ni dans leurs conférences; et on les obligea à signer un formulaire dressé comme il plut au parti opposé. Cela se lit il y a quatre ou cinq ans. Depuis cela, on n'entend plus parler de l'affaire. » Les autorités civiles et les Églises des cantons évangéliques, sollicitées d'intervenir en faveur du calvinisme menacé, adoptèrent une formule confessionnelle sur la matière controversée : le Consensus. Les Conseils de Genève y adhérèrent, non sans répugnance, à la fin de l'année 1678. Qu'était-ce que le Consensus? Une sorte de déclaration de foi, au bas de laquelle tous les ministres devaient apposer leur signature, s'engageant ainsi à maintenir tous les enseignements de l'orthodoxie la plus étroite, codifiés dans les canons de Dordrecht. Je transcris ci-après les points essentiels de cette déclaration :
P Étendue de l' inspiration des saintes Écritures.
« Les livres hébreux du Vieux Testament que nous avons reçus de l'Église judaïque, à qui les oracles de Dieu furent autrefois confiés, et que nous conservons encore aujourd'hui, sont authentiques tant par rapport à leurs consonnes que par rapport à leurs voyelles. Par ces voyelles, il faut entendre les points-voyelles^ eux-mêmes ou du moins leur valeur. Ils sont aussi divinement inspirés... »
2"" L'imputation du péché d'Adam à sa postérité.
« ... Adam, par sa funeste chute, a péché non seulement pour lui-même, mais aussi pour tout le genre humain qui devait naître du sang et de la volonté de la chair... L'homme est donc, depuis le péché, soumis de sa nature en deux manières à la colère de Dieu; et cela, dès le premier moment de sa naissance, avant qu'il ait commis aucun péché actuel ; premièrement, pour la faute qu'il a commise et la désobéissance où il est tombé, lorsqu'il n'était encore que dans les reins d'Adam; et, en second lieu, à cause de la corruption que cette désobéissance a entraînée après soi. Il hérite de cette corruption dans le temps même de sa conception... »
3"" La grâce de Dieu dans le salut des hommes ou la prédestination.
' Dans le texte hébreu de la plupart des éditions de l'Ancien Testament, les consonnes ont leur place dans la ligne, ainsi que les voyelles a, u et i; les autres voyelles ne sont pas écrites dans la même ligne mais se trouvent remplacées par des points ou traits appelés points-voyelles, qui sont certainement d'une origine beaucoup plus récente que les consonnes. Leur absence pourraitelle changer le sens de certains passages? On chicana longtemps là-dessus, et la Confession de foi helvétique trancha la controverse dans le sens de l'authenticité absolue des points-voyelles, qui ne sont d'ailleurs que des auxiliaires pour la lecture et non des éléments indispensables pour la constitution des textes.
« Dieu lit, avant la fondation du inonde, le décret des siècles en J(?sus-Christ, notre Seigneur. Il forma ce décret par le pur bon plaisir de sa volonté, sans aucune prévision du mérite des œuvres ou de la foi. Il choisit, à la louange de sa gloire magnifique, un nombre fixe et déterminé d'hommes... pour laisser les autres dans leur corruption et les vouer finalement à un malheur éternel. » Suivait la condamnation du dogme de la grâce universelle.
Voilà ce qu'il fallait reconnaître par sa signature, pour être consacré. Mais cette violence faite à la conscience individuelle manqua son but. Eh ! certes, l'unité de la doctrine pouvait paraître désirable. Encore était-il imprudent de l'imposer avec cette insistance tracassiére et tyrannique. Bénédict Pictet criera vainement à ceux qui rêvent l'abrogation du Consensus : « Prenez garde, on vous ôte la formule : « Ainsi je pense; » puis on enlève les mots : « Ainsi je crois, » et l'on dit qu'il faudra se contenter de ceux-ci : « Je n'enseignerai rien de contraire. » Sans doute à présent on ne veut rien au delà. J'appréhende pour la suite ; je vois que les exhortations seront inutiles; on attaquera le synode de Dordrecht... » Il s'entend «qu'on attaquera le synode de Dordrecht. » En première ligne, on s'efïorcera de se débarrasser d'un fornialisme intolérable. « Serment qui n'est pas de faire, n'est pas de tenir, » avait dit Louis Tronchin, en pleine Compagnie des pasteurs. En 1706, le Consensus est aboli; en 1725, tombe la confession de foi obligatoire, la Compagnie ayant supprimé, dans la formule de consécration, l'engagement de rester tidèle aux canons de Dordrecht. Le terrain dogmatique était déblayé, et, comme l'a constaté M. Sayous, « le parti de la tolérance, ou plutôt du libre examen, gagna sa cause.
Après ces quelques remarques générales, je puis retracer sommairement la carrière et signaler les travaux des théologiens genevois les plus en vue au XVII™^ siècle. .
L'un des plus intraitables mais des plus sincères défenseurs de l'orthodoxie calviniste fut Jean Diodati', qu'on appelait le « Caton de Genève. » Inflexible en matière dogmatique, d'une ardente piété, d'un caractère violent, dévoué d'ailleurs corps et âme aux intérêts
* Senebier, II, 49. Sayous, 1, 173. Vie de Jean Dindati, par E. de Biulé, in-12, Lausanne, 1869. De Montet.
du protestantisme, charitable et désintéressé, travailleur infatigable, tête chaude mais claire, Jean Diodati fut certainement l'un des hommes les plus inlluents do Genève, après la inort de Théodore de Béze. Il était issu d'une famille originaire de Lucques. Né à Genève en 1576, il fit ses études dans sa ville natale où il fut, à vingt et un ans, désigné pour succéder à Casaubon dans la chaire de professeur de langues orientales. Il desservit plusieurs cures et fut chargé de diverses missions, notamment auprès des Églises de France (1614) pour solliciter des secours d'argent au nom de la République de Genève. Recteur de l'Académie en 1618, il représenta, dans le cours de la même année, avec Th. Tronchin, la Compagnie des pasteurs au synode de Dordrecht. Jean Diodati était du sentiment de Bénédict Turrettini, annonçant au synode l'envoi des deux délégués : « Satan fait rage et secoue ses torches. Comme des voleurs se glissent dans un incendie, courent çà et là, pénétrent en tout lieu et font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent, ainsi maintenant nous voyons ébranlés et violés par des discussions amères et des innovations suspectes, ces articles de foi qui devaient rester immuables au fond du trésor d'une bonne conscience... Les vieilles hérésies d'Arien et de Pelage se réveillent... Revêtez-vous des entrailles de Christ luimême. Travaillez pour la vérité, rétablissez la paix..., effrayez vos ennemis 1 » Tronchin et Diodati avaient pris nettement parti contre les arminiens et ils jouèrent un rôle assez actif au synode, sans se douter peut-être que des intérêts politiques, des vengeances personnelles étaient, plus que les divergences de doctrine, la cause réelle de toute la campagne organisée contre les remontrants.
Rentré à Genève, Diodati remplit jusqu'en 1645 ses fonctions de pasteur et de professeur; il mourut l'année suivante. Il n'est pas connu seulement comme un prédicateur éloquent, dont les vivacités et les intempérances de parole furent l'occasion de plus d'un conflit; il a traduit divers ouvrages en français ou en italien ; nous avons même de lui : / Sacin Salmi di David messi in rime volgari ilaliane (1608) et une version italienne de la Bible (1603), qui a été louée par de bons juges. Mais Diodati fut moins un littérateur et un savant, qu'un homme d'action, un « fort soutien de l'Évangile, » comme dit M. de Budé.
Le collègue de Diodati au synode de Dordrecht, Théodore TroncmN ' (1 582-1 657), était aussi, suivant le témoignage de B. Turrettini,
' Senebie)\ II, 133. Bayle. Bull, de la Soc. de l'hist. du prot. franc. XII, 175 et
« une colonne de notre Église et de notre école. » Intelligence pUis fine, tempérament moins ardent que Diodati, Théodore Tronchin fut pasteur, professeur d'hébreu et de théologie, recteur de l'Académie. D'autre part, je lis dans Senebier : « Quand il y avait une affaire difficile, Tronchin était employé; il fut choisi pour travailler avec Duraeus, envoyé d'Angleterre, à la réunion des protestants et des luthériens. » Enfin, Tronchin était, de sa nature, porté aux idées de tolérance.
Ses œuvres ne sont pas nombreuses : une pièce de vers latins; trois dissertations (latines) sur le baptême, les bonnes œuvres et le péché originel ; les oraisons fnnèbres de Simon Goulart et du duc de Rohan. Il ne faut pas oublier un pamphlet très vif : Cotton plagiaire (1620), qui fut, selon Bayle, « fort estimé du public. » Le jésuite Cotton avait attaqué, dans son ouvrage : Genève plagiaire, la traduction française de la Bible publiée par les théologiens genevois. Ceuxci prièrent Tronchin de répondre ; la riposte fut aussi véhémente que possible. Le Père Cotton est maltraité à souhait, accusé de magie, convaincu de mensonge; les jésuites... Mais on devine ce qu'un pasteur protestant pense, vers 1620, de ceux qui « s'appellent la Compagnie de Jésus, en même sorte que Judas en était. »
En 1 629, paraissait à Genève une Rechute du Jésuite plagiaire ou Examen du dialogue du P. Cotton. Ce libelle, qu'avaient précédé deux Défenses (par le même auteur) « de la fidélité des traductions de la Bible faites à Genève, » était l'œuvre de Bénédict Turrettini' (1588 à 1631). Ce dernier, originaire de Lucques, comme Diodati, rendit de grands services à la République et à l'Église de Genève, prédicateur éminent, dogmatiste très instruit, et, à l'occasion, diplomate fort adroit. Mais son fils François Turrettini devait le surpasser par l'influence et par le savoir.
François Turrettini' naquit à Genève en 1623, fit, sous Fréd. Spanheim et Jean Diodati, de brillantes études qu'il vint achever à Paris et à Saumur. Pasteur de l'église italienne de Genève, puis professeur de théologie, recteur de l'Académie, il devint si renommé, par son éloquence et ses ouvrages, que nombre de communautés protestantes cherchèrent à l'attirer. Le Conseil et le Consistoire
8. (« Les théologiens du nom de Tronchin, » par M. A. Archinard). France protestante. De Montet.
' Senebier, II, 135. De Montet et la bibliographie par lui indiquée.
2 Senebier^ II, 241. Vie de Fr. Turrettini, par E. de Budé, in-12, Lausanne, 1871. Bull, de la Soc. de Vhist. duprot. franc., IV, XII, XIII.
r)10 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE ET LES PREMIÈRES ANNEES DU DIX-HUITIÈME.
genevois ne permirent pas qu'il acceptât l'une ou l'autre de ces vocations. Turrettini passe à bon droit pour avoir été jus(|u'à sa mort, survenue en 1687, le pilier de l'orthodoxie à Genève. C'est grâce à ses efforts surtout que l'on adhéra au Consensus, en 1678.
Le principal de ses traités — il n'a guère écrit qu'en latin — est un excellent cours de théologie intitulé : Jnstitutiones theologiœ elenchticœ (3 vol. 1679, 1682, 1685). Bayle apprécie François Turrettini en ces termes : « Ce fut un homme de beaucoup de mérite, éloquent, judicieux, laborieux, savant, zélé pour l'orthodoxie, » et, ajouterai-je, d'une piété aussi sincère que son intolérance était belliqueuse.
Michel Turrettini ' dont j'ai parlé ci-devant (p. 462) n'a pas marqué dans l'histoire de Genève comme ses illustres oncle et cousin. Né en 1646, mort en 1721 , il fut pasteur et professeur de langues orientales. Outre quelques sermons et un Catéchisme familier pour ceux qui commencent, il a laissé trois volumes de Mémoires inédits sur sa vie et les événements dont il fut témoin. Ces Mémoires, qui partent du 25 novembre 1679, débutent ainsi : « Je ne parlerai pas de la famille dont il a plu à Dieu de me faire naître, qu'il a retirée des idolâtries de Rome et qu'il a fait sortir de Lucques en la personne de François Turrettini d'heureuse mémoire, mon grandpère, qui arriva à Genève en 1 579 et en faveur de qui la Providence a fait mille merveilles. » En effet, Michel Turrettini se borne à écrire sa vie et à donner de curieux détails sur les mœurs du temps. Les Mémoires n'ont pas de valeur littéraire.
Ce fut un modeste, un spirituel et un vaillant théologien, du reste peu mêlé aux querelles intestines de la Réforme, que ce Jean Mes- TREZAT \ dont le cardinal Richelieu disait : « Voilà le plus hardi des ministres de France. » S'il n'a pas fait de l'orthodoxie militante, il n'en est pas moins un calviniste de vieille roche. Né à Genève en 1592, fils du premier syndic, il devait passer presque toute sa vie hors de sa ville natale. Nommé en 1614 pasteur de l'église de Charenton, il occupa ce poste jusqu'à sa mort (1655). Il s'acquit un grand renom, moins toutefois par ses très nombreux écrits, commentaires de l'Écriture, traités de controverse, pamphlets, que par ses sermons et par ses conférences publiques devant la Cour contre des orateurs catholiques, parmi lesquels figura le futur cardinal de Retz,
' Senebier, II, 246. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève. '^ Senebier^ II, 139, Sayous, I, 177. France protestante. De Montet. Mém. et doc. de la Soc. d'hist. et d'arch. de Genève, XV, 29 et s. Bayle.
cjui lui a rendu ce témoignage dans ses Mémoires : « J'avais eu quelque avantage sur lui dans la cinquième (conférence), où la question de la vocation fut traitée. Il m'embarrassa dans la sixième, où l'on traitait de l'autorité du pape, parce que ne voulant pas me brouiller avec Rome, je lui répondais sur des principes qui ne sont pas si aisés à développer que ceux de Sorbonne. Le ministre s'aperçut de ma peine ; il m'épargna les endroits qui eussent pu m'obliger à m'expliquer d'une manière qui eût choqué le nonce. Je remarquai son procédé, je le remerciai au sortir de la conférence, en présence de M. de Turenne ; et il me répondit par ces mots : — Il n'est pas juste d'empêcher M. l'abbé de Retz d'être cardinal. Cette délicatesse n'est pas, comme vous voyez, d'un pédant de Genève. » Mestrezat était un dialecticien consommé et un beau prédicateur, habile plutôt qu'élégant, mais sobre et solide. M. Sayous l'a jugé ainsi : « 11 fut à bien des égards, du moins pour l'exposition lumineuse et la ferme discussion des doctrines, le Bourdaloue des chaires protestantes. »
Un autre théologien, qui passa toute sa vie à Genève et qui, par ses écrits plutôt que par son caractère, doit être compté au nombre des orthodoxes, est Bénédict Pictet ' (1 655 à 1 724), l'un des défenseurs du Consensus. Il déploya une grande activité à Genève, tant comme pasteur de l'Église de Saint-Gervais, puis de la communauté italienne, que comme professeur de théologie et recteur de l'Académie. Ses ouvrages, dont l'énumération prendrait une ou deux pages, sont d'un érudit et d'un chrétien fervent, non d'un écrivain. Celui qui eut le plus de retentissement est intitulé : Morale chrestienne ou VArl de bien vivre (1693). Ce volumineux traité, qui ne comprend pas moins de huit volumes, est un exposé des devoirs que la loi naturelle, la loi de Moïse et l'Évangile commandent de remplir. Pictet ne craint pas de montrer que les païens, les stoïciens entre autres, ont émis de fort belles et. fort nobles idées sur la morale. Mais combien les préceptes de l'Écriture sont supérieurs 1 Je mentionne encore sa Théologie chrétienne (l'édition latine est de 1716, la traduction française de 1721); « dans cet ouvrage, dit M. de Budé, Pictet se met à la portée des plus simples aussi bien qu'il parle aux plus instruits le langage de la science la plus profonde. » Je rappelle enfin son Histoire de V Église et du monde de l'onzième siècle (1713), qui n'est qu'une suite, plus sérieuse et plus savante, de V Histoire de l'Église et de l'Empire de Le Sueur.
' Senehier, II, 249. Sayous, I, 179. Vie de Bénédict Pictet, par E. de Budé, in- 12, Lausanne, 1874. De Montet.
Quant à ses Sermons, il les a lui-même jugés : « Mes discours n'ont été composés ni pour chatouiller les oreilles des auditeurs, ni pour plaire à des lecteurs difficiles, à qui une phrase mal tournée, un mot un peu hors d'usage, une période mal arrondie, donnent autant de dégoût que l'on dit que le latin de la Vulgate donnait à un cardinal. » M. de Budé en vante « la grande érudition, mêlée à une profonde piété. » Les extraits que j'en ai lus donnent raison et à M. de Budé et à Bénédict Pictet lui-même. Tout est sacrifié, composition et style, au désir de convaincre et d'édifier.
Je ne veux que nommer, au passage, Frédéric Spanheim fils (1632 à 1701), célèbre autant par son malheureux ouvrage sur la Papesse Jeanne , que par sa polémique avec Descartes et ses écrits théologiques ; Théodore Jaquemot (1 597-1676), le traducteur des livres de l'évêque d'Exeter, Joseph Hall ; Michel Le Faucheur (1585 à 1657), qui, né à Genève, a consacré ses talents d'orateur aux églises françaises; Fabrice Burlamachi (1626 à 1693), que sa profonde connaissance des livres a fait qualifier par Bayle de « Pholius de son siècle. » Je n'aurais aucune peine à compléter cette nomenclature ; je ne dois pas oublier que j'écris une histoire fittéraire.
Il ne faudrait pas croire que les théologiens « libéraux » dont je vais parler, fussent des révolutionnaires. Ce ne sont que des orthodoxes à leur façon, mais presque des tolérants et, en tout cas, les ennemis d'un formalisme qui tuait l'esprit au profit de la lettre. Quelques-uns nieront le dogme de la prédestination et passeront plus ou moins ouvertement à l'arminianisme ; la plupart resteront des calvinistes convaincus mais point farouches ^ .
Etienne de Courcelles *, lui, rompit franchement avec l'orthodoxie genevoise. Disciple, ou mieux élève de Théodore de Bèze, il n'en conserva pas moins la fiberté de son jugement. Ses opinions sur la question de la grâce le firent déposer du ministère. Il s'enfuit en Hollande, où, après des années de luttes et de misères, il fut choisi, comme successeur d'Episcopius, pour enseigner la théologie au collège que les remontrants avaient fondé dans la ville d'Amsterdam.
' Mém. Inst. nat. genevois, XIII, où M. H. Fazy prouve cependant, par la condamnation du « déiste >-> Vaudenet, qu'on était presque aussi intolérant à Genève, en 1707, qu'au temps de Calvin.
* SeneUer, II, 160. France protestante, 2""^ édit. Sayous, 1. c. I, 17 Q. De Montât.
De Courcelles, qui était né à Genève, en 1 586, mourut à Amsterdam en 1659, « regretté par ses amis, affirme Senebier, respecté de ses ennemis et pleuré par son Église, comme un père par ses enfants. » Presque tous ses ouvrages furent composés en latin. Il a écrit cependant un Traité sur la question de la prédestination, ainsi qu'un Advis d'un personnage désiiitéressé relativement à la dispute d'Amyrault et de Dumoulin sur Téternel sujet qui divisait les Églises de Hollande. V Advis est digne de remarque par sa parfaite objectivité, autant que par la sage modération de l'auteur. Courcelles passa, de son temps, pour antitrinitaire, avec son neveu, Jean Le Clerc, le critique des Bibliothèques, Il ne paraît pas qu'il soit allé au delà de l'arminianisme.
Mais laissons les théologiens qui ont cherché la liberté dans l'exil, et voyons un peu de près ce que font à Genève les adversaires de l'orthodoxie I Les tiraillements commencèrent à propos d'Alexandre Morus, un bel esprit, qui arrivait de France avec la réputation d'avoir des idées particulières sur quelques points de doctrine. Il désirait être consacré, car il avait des aptitudes et un goût décidé pour la prédication. La Compagnie des pasteurs, toujours méfiante, lui fit subir un véritable interrogatoire et le tourmenta jusqu'à ce qu'il consentît à rejeter toute « contrariété » avec la dogmatique des « prêcheurs » genevois. Il fut reçu ministre en 1 641 et nommé professeur de théologie en 1642. Malheureusement pour lui, il avait du talent et il n'était pas modeste. L'envie se mit de la partie. On fit des plaintes au Conseil touchant certaines thèses soutenues par Morus, qui fut bientôt attaqué, poursuivi, persécuté et obligé de quitter Genève. Le siècle n'était pas au libre examen. Cependant Jean-Robert Chouet, que nous avons rencontré parmi les savants, enseigna, dès 1669, la philosophie cartésienne à l'Académie, et l'ascendant qu'il sut prendre sur ses concitoyens lui épargna les, coups de l'intolérance. Philippe Mestrezat (1620 à 1690), théologien aussi doublé d'un savant, ne redouta pas de s'élever, dans ses sermons et ailleurs, contre le pédantisme et les allures tracassières de l'orthodoxie; Louis Tronchin et J.-A. Turrettini firent le reste.
Bayle, qui étudiait à Genève, parle ainsi de Louis Tronchin ' : « Je ne finis point de dire qu'il est le plus pénétrant et le plus judicieux théologien de notre communion. Il est dégagé de toutes les opinions populaires, et de ces sentiments généraux qui n'ont point d'autre
^ Senebier, II, 239. Soyons, l, 186, 378. France protestante. De Montet.