‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 67 sur 76 · CHAPITRE H L<e«!i théolog^iens vaudois et neucliâtelois. — Conclusion · texte numérisé non relu

CHAPITRE H L<e«!i théolog^iens vaudois et neucliâtelois. — Conclusion

I. Le Consensus dans le Pays de Yaud; Elie Merlat: Jérémie Sterky. — II. A Neuchâtel : Jean-Frédéric Osterwald ; André Adam : David Ancillon. — III. Conclusion.

La Confession de foi helvétique, rédigée par Bullinger, proclamait, comme on sait, le dogme de la prédestination absolue, ou de la vocation particulière de quelques hommes seulement aux félicités célestes. Arminius, puis et surtout Amyrault, avaient formulé la doctrine de la vocation universelle. Les théologiens, en Suisse comme ailleurs, étaient partagés entre ces deux systèmes.

Berne ne voulut pas admettre le néo-calvinisme que Tronchin et Turrettini allaient faire triompher k Genève. LL. EE. vinrent en aide aux partisans de l'orthodoxie, qui recoururent un peu partout au bras séculier pour s'assurer la victoire. En 1675, Heidegger, professeur de théologie à Zurich, dressa un formulaire qui devait être imposé comme régie de croyance à tous les membres du clergé et du corps enseignant. Ce fut là le fameux Consensus, que le Conseil souverain de Zurich adopta le 13 mars 1675. Berne suivit immédiatement. En 1679, il était reçu et approuvé dans toute la Suisse réformée, à l'exception de Neuchâtel. Mais, comme l'a remarqué M. Gindroz, le Consensus eût été mieux nommé le Dissensus,

Le 8 octobre 1675, l'Académie de Lausanne fut sommée d'avoir à faire signer la formule Heidegger « par tous ceux qui ont la faculté d'annoncer l'Évangile. » On obéit. Le 28 décembre 1099, LL. EE. décrétèrent qu'outre la signature apposée au bas du Consensus, il faudrait prêter ce qu'on appela le « serment d'association, » par lequel on jurait de « s'opposer de tout son possible à toute doctrine contraire à la religion, comme le piétisme, le socinianisme, l'arminianisme. »

Le clergé vaudois dut accepter les décisions souveraines des autorités bernoises; le Consensus fut maintenu, malgré l'opposition discrète de quelques hommes clairvoyants.

Parmi les théologiens qui se signalèrent dans le canton de Vaud, durant le XVIP"® siècle, nul n'a fait plus de besogne ni composé plus de volumes qu'ÉuE Merlat '. Né dans la Saintonge, en 1633, il fut exilé de France pour avoir imprimé, sans autorisation de la censure, sa Réponse au Livre de M. Arnauld et pour avoir tenu des discours séditieux. Réfugié à Lausanne, dés 1680, il fut élu pasteur, dans le courant de la même année, et passa, en 1 682, à la chaire de théologie. Son collègue, Jérémie Sterki, l'accusa d'enseigner diverses erreurs en matière de religion. Il fut cité devant le Conseil de Berne, se justifia complètement, mais, « pour gain de paix, » n'en perdit pas moins sa place, qu'il dut échanger contre celle de professeur honoraire. Réinstallé dans sa chaire en 1 700, il mourut en 1705.

Merlat fut un esprit cultivé, raisonnable et indépendant. Il inclinait vers certaines idées condamnées par le Consensus ; sa théologie ne reposait que sur les Écritures. Il est l'auteur d'une quantité d'ouvrages, presque tous écrits en latin. Un grand nombre d'entre eux n'ont pas été imprimés et sont conservés à la Bibliothèque cantonale vaudoise.

Accordons aussi quelques lignes à l'adversaire de Merlat, Jérémie Sterky, né à Morges vers 1650, professeur de philosophie à Lausanne en 1686, de théologie en 1700 et pasteur à Berne dés 1703. Sterky fut un éclectique, qui a laissé des Institutiones philosophiœ (Berne, 1694, Genève, 1695) et des Institutiones physicœ (G enè\e, 1696). On pourrait citer encore quelques professeurs lausannois^ JeanSteck (f 1628), qui lit des traités de droit et de philosophie, Georges Muller (f 1684), David Constant, dont j'ai parlé déjà. Je

* Hist. de Vinstruct. publ. dans le canton de Vaud, de Gindroz, 386 et s. (une longue et intéressante notice). France protestante. De Montet. ^ Gindroz, 1. c. 366. De Montet.

réserve, pour le second volume, les noms de Barbeyrac, de Crouzaz et d'aiiti'es.

Toute la théologie neuchàteloise au XVII™* siècle et au coimueucement du XVIIP®, s'incarna dans un homme : Jean-Frédéric Osteh- WALD ', ce chrétien tout ensemble si noble et si pratique, si fervent et si modéré. La dogmatique ? Il en fera, il l'estimera, mais la piété sincère et agissante vaudra toujours juieux pour lui que l'observation des formules et l'asservissement à la lettre. « Dans la religion, a-t-il dit entre autVes, il ne faut jamais séparer la doctrine de la morale, ni donner à l'une la préférence sur l'autre. Toutefois, la morale demande qu'on y insiste davantage que sur la doctrine, non seulement parce que le but de toute la religion est de nous rendre gens de bien, mais parce ([u'on ne peut enseigner la morale avec fruit qu'en y insistant. Ce n'est qu'en s'étendant sur les matières et en entrant dans un grand détail que l'on parvient aux deux fins de la morale, qui sont d'instruire les hommes de leurs devoirs et de les porter à s'en acquitter.» Oui, la morale avant tout, moraliser avant tout, par de sages institutions, par de bons exemples, par des ouvrages populaires, par une prédication qui soit à la portée de toutes les intelligences. Osterwald est le modèle du pasteur protestant, religieux sans trop de fanatisme, tolérant sans trop d'indifïérence, exclusivement préoccupé de faire le plus de bien possible. Son attitude vis-à-vis de la liberté d'examen est celle d'un esprit pondéré et clairvoyant, qui ne veut pas sacrifier l'individualisme, mais s'efïorce de ramener une certaine unité dans les croyances. Aussi le voyons-nous se lier et correspondre avec les chefs de ce néo-calvinisme, qui est en passe de vaincre l'orthodoxie aveugle et tyrannique. Il est d'accord avec J.-A. Turrettini, auquel il écrit en 1700 : « Vous pouvez compter que nous serons fermes. » Dans la question du salut, il ne sépare plus les œuvres, de la foi. Assurément, le don de la grâce reste nécessaire, mais ce don deviendra la propriété de tous ceux qui le chercheront dans la prière, la repentance et la dignité de la vie. C'est à peu près l'arminianisme.

S'il n'a aucune sympathie pour l'orthodoxie rigide, ni môme pour le piétisme mystique, il n'est pas tendre aux incrédules. Dans une

' AîJ?um litt. de la Suisse romande, II. ii7. Biographies neuchàteloises. Lettres à J.-A. Turrettini, 1. c. II et III.

lettre à Turrettini (1705), il s'écrie à propos de Bayle : « N'a-t-il donc pas encore assez fait de mal? » Et, parlant du Dictionnaire, il le qualifie de « livre le plus méchant et le plus dangereux qui ait jamais été fait. » Il s'exprime ainsi, en janvier 1707, sur la mort du philosophe de Rotterdam : « Voilà un dangereux ennemi de la religion emporté dans le temps qu'il était occupé à porter les derniers coups contre les vérités divines, et à renverser, autant qu'il le pouvait, les principes de la foi. Le voilà maintenant dans un lieu où le pyrrhonisme et le bel esprit ne servent plus de rien. Mais je tremble quand je pense à l'occupation où son Juge l'a trouvé. »

Osterwald a naturellement les étroitesses et les préjugés du chrétien à l'endroit de ceux qui se sont émancipés du dogme et ne reconnaissent d'autre loi que celle de leur raison. Il ne faut pas lui demander une impartialité qui ne se concilie point avec la foi.

La carrière d'Osterwald fut longue. Né le 25 novembre 1663 à Neuchâtel, il fit ses humanités à Zurich, sa théologie à Saumur, Orléans et Genève. Il n'était âgé que de dix-neuf ans lorsqu'il fut consacré. Dés les premiers temps de son ministère, il acquit la réputation d'un excellent prédicateur. Ses sermons ne sont pas des chefsd'œuvre d'éloquence; ils brillent par la clarté, la simplicité, la franchise, l'accent de conviction. Ce n'est point par « des discours fleuris, par des expressions vives et hardies, ou par un beau geste, qu'on pourra faire des chrétiens, » ni par « de grands raisonnements et de belles moralités. » Il faut aller droit au cœur de son auditoire, attirer d'abord, persuader ensuite, toucher enfin. Plusieurs des sermons d'Osterwald sont bien composés; presque tous laissent à désirer sous le rapport de la correction et de l'élégance du style. Le pasteur de Neuchâtel n'avait pas le temps de polir ses phrases. Il était accablé de besogne ; ses fonctions pastorales ne lui laissaient que peu de loisirs; il était mêlé aux affaires publiques; il avait une correspondance considérable; il éprouvait

Cette démangeaison qui nous presse d'écrire,

et ses volumes se succédaient assez rapidement. Quoi ! il songeait moins à sa gloire littéraire qu'à l'avancement du règne de Dieu, et il pensait que la nourriture de l'âme chrétienne consiste moins en périodes savamment agencées qu'en pressantes et pieuses exhortations.

Osterwald exerça pendant soixante ans son ministère à Neuchâtel, aimé et vénéré de son troupeau, estimé de tous ses collègues, apprécié dans toute la Suisse, et même à l'étranger par des gens comme

Saurin et Fénelon. Les destinées de son pays étaient aussi pour Ostei'vvald un sujet de constantes préoccupations. En 1707, il inclinait vers le prince de Conti, mais il se rallia sans peine h la décision prise par les Trois-États en faveur de la maison de Brandebourg. Il coopéra même à la rédaction des Articles généraux, sorte de charte relativement libérale octroyée par le roi de Prusse à l'ex-coipté de Neuchàtel.

Lorsqu'il mourut, en 1747, tout Neuchàtel fut en deuil. Les magistrats et le Conseil de la ville lui élevèrent un monument. « Église dont il fut le pasteur, écoute, disait l'épitaphe; si tu sais être attentive, il continue à te parler du fond même de son tombeau. » N'est-ce pas une efficace et perpétuelle prédication que cet héritage de bons exemples, de saines traditions, qu'un homme illustre lègue à ses contemporains et que la postérité se transmet à travers les siècles?

Je dois signaler encore les principaux ouvrages d'Osterwald. Le plus célèbre est le Traité des sources de la corruption qui règne aujourd'hui parmi les chrétiens \ La « corruption » semble avoir été le cauchemar de notre théologien. Il la découvre sans cesse et partout, il la poursuit avec acharnement, dans ses sermons, dans ses lettres, dans ses livres. Il se plaint, en 1713, à Turrettini « du terrible relâchement dans nos églises et parmi nos magistrats. » Il déplore que LL. EE. de Berne « adoucissent les peines contre les impurs et les adultères, » si bien que « tantôt les chrétiens auront moins d'horreur pour l'adultère que les païens n'en avaient. » En 1715, il se lamente plus vivement : « Les impurs, les mondains, les demi-athées dont le nombre augmente parmi nous comme ailleurs, les libertins, se voyant appuyés par les magistrats, vont par tout le pays, décriant les ministres et répandant de pernicieux sentiments. » Il n'entend pas que l'on supprime l'es « pénitences publiques, » et il « quitterait plutôt que de consentir à l'abolition de notre discipline. » Le péché, une certaine forme du péché particulièrement, voilà l'obsession qui l'a poursuivi dès le début de son ministère. Au reste, le Traité des sources de la corruption ne vise pas que les « impurs, » comme on le verra.

Osterwald n'a pas la vocation d'écrivain. « On veut que je devienne auteur, mande-t-il à son ami Turrettini, moi qui n'eus jamais ni l'inclination ni les dons nécessaires pour cela. Quelques

» In-8, Amsterdam, 1699. Réédité maintes fois et traduit dans plusieurs langues.

personnes ont cru (|ue je devais |)ublier ce que j'ai médité sui- les sources de la corruption, pendant un an que je prêchai sur cette matière. » Il n'a pas trop résisté aux sollicitations des « (juelques personnes » qui l'engageaient à « devenir auteur. » Et celui qui a une fois succombé à la tentation est irrévocablement perdu.

Mais quelles sont les « sources de corruption? » Il y a l'ignorance, l'abus de l'Écriture sainte, les mauvaises lectures. Osterwald développe ses idées avec cette sobriété, cette mesure, cette netteté qui ont fait de lui le plus populaire de nos théologiens. Je rattache à ce premier ouvrage le Traité contre rimpureté ' , dont le titre est suffisamment explicite et qui est le complément du Traité des sources de la corruption.

Le livre qui a rendu le nom d'Osterwald familier à tous les protestants est son Catéchism>e\ que, les uns et les autres, nous avons jadis appris en même temps que les rudiments de la grammaire et du calcul. On se figurera peut-être que ce petit volume, tout simple, presque naïf, a été composé en quelques jours. Il est le fruit de longues méditations, car il n'est pas de théologie plus difficile à bien faire que celle qui doit s'adresser aux enfants. Le plan même du Catéchisme n'a pas été arrêté d'emblée. « Je ne sais, écrivait Osterwald à Turrettini, si je dois le mettre par demandes et par réponses, ou autrement. » V Abrégé de l'histoire sainte et du catéchisme (1734) fit davantage encore pour la renommée d'Osterwald. Mais tout ceci n'est pas de la littérature. Je me hâte de citer une version française de la Sainte Bible, la Liturgie « ou la manière de célébrer le service divin, » les Entretiens pieux, et je prends congé d'Osterwald, un vulgarisateur à la façon de Viret, un homme certes éminent, un prédicateur distingué, un moraliste édifiant, mais à peine un écrivain.

Osterwald éclipse tous les théologiens neuchâtelois de son époque. Je me borne à mentionner, au-dessous de lui : André Adam % l'auteur d'un mauvais libelle : L'impie fanatisme convaincu par la vérité, etc. (1703), et David Ancillon ' (1670 à 1723), l'orateur de la chaire le mieux doué, le plus aimable, le plus élégant, le plus couru de toute la Suisse romande.

' In-8, Amsterdam, 1707.

* In-8, Genève, 1702. Il en existe une quantité d'éditions françaises. Traduit en allemand, en anglais, en hollandais.

^ Biographies neuchâteloises.

* Biographies neuchâteloises. France protestante, 2™« éd.

J'ai, je le crains, traité avec trop de légèreté un sujet grave et qui eût comporté d'amples développements. Je me suis dit qu'il suffisait de noter à grands traits les caractères essentiels et d'étudier sommairement les hommes les plus en vue de la théologie calviniste dans notre pays, au XVIP^ siècle. Une étude plus approfondie ne rentrait pas dans le cadre de cet ouvrage.

Je n'ai pas, non plus, abordé l'examen des écrits de dogmatique ou de controverse dus à des plumes catholiques. J'eus d'excellentes raisons pour ne le point faire : ces écrits sont rares et tous composés en latin. Je mentionnerai du moins VHercules catholkus (1651) de Jacques Schueler ' , un pamphlet très violent du doyen de Saint-Nicolas de Fribourg. V Hercule catholique est dirigé contre « les dix têtes de l'hydre ursine (bernoise) avec sa progéniture de vipères. »

Nous allons entrer dans le XVIIP® siècle, raisonneur et sceptique. La Suisse romande résistera sans doute au mouvement d'émancipation philosophique et politique, dont les encyclopédistes furent les coryphées. Elle n'en sera pas moins la patrie de Jean-Jacques. Voltaire n'en aura pas moins la satisfaction de voir tout le Conseil de Genève arriver aux Délices, pour assister à une représentation de Zaïre. Et il écrira : « Jamais les calvinistes n'ont été plus tendres... Dieu soit loué! tout va bien, j'ai corrompu le Conseil et la république. » Que nous voilà donc loin de Calvin, et du synode de Dordrecht, et du Consensus !

^ Émulation (de Fribourg), I, n" 20.

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