‹ Histoire littéraire de la Suisse romande des origines a nos jours (volume 2)Chapitre 66 sur 76 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

514 LE DIX-SEPTIÈME SlÈCI^ ET LES PREMIÈRES ANNEES DU DIX-HUITIÈME.

fondement, que parce qu'ils ont été crus par ceux qui nous ont précédés, sans être soutenus de l'autorité de l'Écriture. Ce n'est rien pour lui que d'alléguer qu'un tel et un tel, les Universités et les Académies ont condamné une chose ; il examine les raisons de leur conduite : s'il les trouve justes, il les embrasse, et non autrement. Ses leçons sont toutes des chefs-d'œuvre, et une critique fine et délicate du commun des théologiens. » Cet esprit indépendant devait plaire à Bayle, et l'éloge pourrait n'être accepté que sous caution. Mais il n'est personne, au XVIP^ siècle, qui n'ait admiré et vénéré Tronchin. J.-F. Osterwald écrit à son ami J.-A. Turrettini, qui lui annonçait la mort de Louis Tronchin : « Qu'avons-nous perdu, mon cher frère, qu'avons-nous perdu? J'ai fait une perte irréparable. » Selon Senebier : « Tronchin montra le zèle le plus vif pour sa patrie, une douceur évangélique pour tous ceux qui furent assez malheureux pour le combattre, une fermeté inébranlable dans la défense de la vérité, un jugement sain, un savoir profond et une critique lumineuse. »

Louis Tronchin, fils de Théodore Tronchin, l'un des délégués genevois au synode de Dordrecht, naquit en 1629. Il étudia d'abord sous la direction de son père, ensuite à Saumur où il adopta les vues de son maître imyrault sur la prédestination et sur la grâce. Il voyagea, occupa durant quelques années le poste de second pasteur à Lyon et vint à Genève en 1661 succéder à Léger dans la chaire de théologie. Il avait des connaissances très variées, des talents oratoires, une tête claire et une volonté énergique. Malgré l'opposition qu'il rencontra, il fit prévaloir les idées de tolérance à l'égard du cartésianisme et des arminiens. On se souvient qu'il avait condamné vertement le formalisme des orthodoxes. Ayant demandé en 1 669 la suppression du règlement doctrinal que devaient signer tous les candidats au ministère, il fut soutenu puis abandonné par le Conseil. Cette défaite allait être suivie de près par l'adhésion de Genève au Consensus. Tronchin n'en persévéra pas moins dans sa ligne de conduite, prêchant et pratiquant la charité spirituelle, gagnant à sa cause Jean- Alphonse Turrettini, répudiant les étroitesses et les violences du calvinisme rigide. Il n'eut pas la joie de saluer l'abolition du Consensus ; mais, une année après sa mort, la liberté triomphait.

S'il a relativement peu écrit, il fut sans contredit une des lumières et une des gloires de Genève pendant le XVIF^ siècle.

On lit dans l'article du Dictionnaire de Bayle sur François Turrettini : « 11 laisse un fils qui a des dons extraordinaires. » Ce fils est

Jean-Alphonse Turrettini\ l'adversaire le plus illustre du calvinisme traditionnel. Toute sa doctrine peut, comme l'a fait observer M. de Budé, se résumer « en deux aspirations maîtresses : son aversion ponr tout ce qui gêne la liberté de croyance, et sa tolérance absolue en matière dogmatique. » Il entendait notamment réduire la dogmatique officielle à quelques vérités fondamentales, abandonnant le surplus au sentiment individuel. C'était une petite révolution dans la théologie genevoise ; Tronchin avait commencé l'œuvre d'émancipation, Turrettini la consomma.

Né en 1 67 1 , il fut un enfant prodige. A l'âge de dix ans, il dédiait à son père une vie d'Hercule, qu'il avait écrite en latin. En 1691, ses études de théologie terminées, il parcourt la Hollande, l'Angleterre, la France, se lie avec tous les hommes éminents de l'époque. Le Clerc, Newton, Fontenelle, Bossuet, Malebranche, Saurin, etc., est admiré partout et par tous, même par M"* de Lenclos, qu'il paie de retour; « elle a, dit-il, infiniment d'esprit. » Son séjour à Paris lui a permis de briller dans la haute société littéraire et de dépouiller ce que le cardinal de Retz appelait le « pédant de Genève. » Il voit beaucoup de monde, fréquente les salons, se produit, se met en évidence, étonne par son savoir, charme par sa politesse. Mais il fallut rentrer à Genève !

Consacré en 1694, agrégé à la Compagnie des pasteurs en 1695, professeur honoraire d'histoire ecclésiastique en 1697, il fut élu recteur de l'Académie en 1701 (il occupa cette charge jusqu'en 1711) et obtint en 1705 la chaire de théologie qu'avait illustrée Louis Tronchin.

Orateur distingué, dialecticien éminent, travailleur acharné, il lui manqua peut-être les dons tout à fait supérieurs : la profondeur de la pensée et la chaleur entraînante de Tinspiration. Il a plus de finesse et de netteté que d'élévation dans l'esprit. Sa doctrine est celle d'un rationalisme supranaturaliste, qui veut croire mais qui prétend discuter sa foi. Il est, au reste, un militant : « Les disputes, écrit-il, comme les guerres sont un mal nécessaire. Il faut souvent, malgré l'aversion qu'on en ait, s'y engager pour défendre la vérité et pour répondre aux sophismes de ceux qui sont dans l'erreur. » Il a soin d'ajouter : « Il faut peser l'importance des questions et ne pas se battre pour des choses de néant, comme s'il s'agissait du capital. Il faut agir

* Senebier, III, 7. Lettres à J.-A. Turrettini^ 1. c. Real- Encyclopédie d'Herzog. Vie de J.-A. Turrettini, par E. de Budé, in-12, Lausanne, 1880. Le dix-huitième siècle à Vétranger par A. Sayous (2 vol. in-8, Paris, 18G1), I, 64.

avec candeur, chercher la vérité et non la victoire, peser les raisons et non les compter, ne pas se mettre en colère, s'abstenir des injures. » Que ceci est donc nouveau sous la plume d'un théologien calviniste !

En 1706, ses persévérants efforts amenèrent la suppression du Consensus; en 1725, il obtint l'abolition de la confession de foi obligatoire. Les Conseils, qui avaient toujours tremblé devant la Compagnie des pasteurs, s'empressèrent de suivre Turrettini dès qu'il eut réussi à convertir la majorité de ses collègues aux principes de la tolérance. L'infatigable professeur, qui avait sans cesse à lutter contre la maladie, trouvait le temps de s'intéressera déplus grandes affaires. Il n'avait rien moins rêvé que la réconciliation de toutes les Églises protestantes, y compris les communautés anglicanes. Cette noble tentative échoua : allez donc prêcher la concorde entre frères !

Turrettini mourut en 1737.

Ses ouvrages, dont quelques-uns sont très importants, ne peuvent être analysés ici. J'ai donné, en quelques mots, la substance de sa doctrine. Je cite, parmi les principaux de ses traités : son Nuhes testium pro moderato et pacifico de rébus theologicis judicio ' , un vaste recueil de témoignages et de sentences tirés de l'Écriture, des Pères de l'Église, des décisions de quelques synodes, des écrits de théologiens célèbres, et destinés à montrer ce qu'il faut entendre par vérités fondamentales et non fondamentales ; son Historiœ ecclesiaslicœ compendium (1734), un exposé très clair et très complet, quoique succinct, des origines et du développement de la Réforme ; ses dissertations et ses thèses sur différents points de dogmatique ; son commentaire sur les épîtres de saint Paul, ses discours académiques, ses sermons enfin. C'est, je crois, comme prédicateur, que Turrettini eut les succès les moins contestés. Toutes les Églises protestantes attendaient avec impatience la publication de ses sermons. « Vous les devez à toute l'Église, lui mandait Saurin. Des talents extraordinaires comme les vôtres ne doivent pas être enfermés dans l'enceinte d'une ville. » On adressait même à Messieurs les pasteurs de Genève des vers qui chantaient irrévérencieusement les mérites de leur collègue :

Cédez à cet aiglon, aigles jeunes et vieux ! Ah! ne disputez pas de l'aile la plus forte; Il s'élève plus haut cent piques dans les cieux, Et l'on ne vit jamais voler de cette sorte.

Ses voyages, son caractère aimable et droit, sa réputation d'écri-

' In-4, Genève, 1719.

vain et d'orateur, lui avaient créé des relations et des amitiés fort nombreuses. De \k une correspondance très étendue avec ral)bé Nicaise, avec Fontenelle, avec Gravesande, avec Leibnitz, avec Jurieu, avec Osterwald, avec les hommes marquants de tous les pays et les représentants de toutes les sciences. Il est prévenant et de bon conseil. On le consulte volontiers, on l'écoute toujours. Il sait si bien persuader et charmer, qu'il parvient même à calmer les emportements de cet irascible Jurieu. « Que je suis contente, lui écrit M"^ Jurieu, en date du 12 octobre 1707, du bon effet qu'a produit votre billet ! Il a touché le cœur de M. Jurieu et a rétabli la paix dans la maison. »

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