TOME I
pays; ils sont les prcmuM's dont riiistoiro ait gardé 1(3 nom. Kace énergi(|ue et vaillante, d'un tempérament aventureux et voyageur, les Helvètes ne trouvaient guère le temps, entre deux combats avec les tribus voisines, de cultiver le sol, de s'appliquer à l'industrie. Leur civilisation n'est que barbarie pure ; ils ignorent même l'art de tremper leuis armes.
Disséminés dans douze villes et quatre cents villages — leurs villes ne dillernnt d'ailleurs des villages que par une enceinte de palissades et de fossés — nos ancêtres demandent à la chasse et au pillage ce que leur refuse une terre stérile. Quoiqu'ils fassent partie de la grande famille gauloise — et non germaine, malgré M. Momsen — leur religion n'est point celle de la Gaule occidentale. Ils adorent les puissances de la nature ; leurs prêtres, sans être pour autant des druides, pratiquent les mystères du culte dans l'ombre des forêts. Les bois qui dominent Lausanne furent vraisemblablement un de ces lieux sacrés où les hiérophantes de l'Helvétie désarmaient la colère des dieux par des incantations et des offrandes de sang humain. N'est-ce pas là, en effet, une très satisfaisante explication du mot : Sauvabelin, sylva Bellini, de Bellen, dieu du soleil? Mais passons!
Nous ne savons rien ou à peu près rien de la Gaule, ni spécialement de l'Helvétie, avant la conquête romaine. En 58 avant J. C, les Helvètes, enhardis par leur victoire sur Cassius, fatigués de vivre sous un ciel inclément, séduits par la perspective de contrées plus fertiles, là-bas, vers le Midi, les Helvètes se disposèrent à envahir les parties de la Gauie que César venait de soumettre au joug de Rome. César accourut à Genève, leur barra le passage du Rhône, puis de la Saône, les attaqua, les défît, les refoula jusque dans leur pays. Réduits au nombre de cent mille après leur désastre, ils devinrent sujets romains. Ils essayèrent bien de se soulever à la voix de Vercingétorix ; les divinités de l'Helvétie ne la protégeaient plus.
Rome avait le génie de la civilisation. Elle donnait aux vaincus ses institutions, sa langue, ses mœurs même, subjuguant et latini-
IX, 409, 481, 741, 882 ; X, 272, 662 {Études sur Vhistoire littéraire de la Suisse, par M. A. Daguet). Voir encore les histoires d'Augustin Thierry, de Michelet et d'Henri Martin, la collection des Bollandistes, la Bibliothèque des Fères de l'Église, les Annales de Dom Eivet, la Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, de Guizot, le Becueil des historiens de la Gaule, par Dom Bouquet, les Helvetia sacra, de Mulinen, et la Bibliotheck der Schweizergeschichte, de Haller. J'ajoute : Geschichte der deutschen Litteratur in der Schweiz, par M. J. Baechtold (Frauenfeld, 5 livraisons parues de 1887 à 1889), I'« livr. Histoire du Valais, par H. Gay, in-8o, Genève, 1888, vol. I.
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sant le inonde. N'est-ce pas Tacite qui, dans sa Vie d'Agricola\ nous apprend par quels moyens cet habile général imposait aux Bretons les coutumes romaines? Voyez : « Il les engageait, dit Tacite, à construire des temples, des forums, des maisons; il les pressait, joignant à ses exhortations des subsides du trésor public; il louait ceux qui se prêtaient à ses desseins, gourmandait les autres; il faisait instruire dans les beaux-arts les fils des principaux citoyens. Ainsi ces peuples qui, naguère, dédaignaient le latin, en vinrent à se piquer de le bien parler. Les manières de Rome furent imitées; la toge fut de mode; on finit par rechercher des raffinements dangereux pour la vertu, en adoptant les portiques, les bains, les festins délicats. Ils appelaient naïvement civilisation ce qui n'était « qu'une des formes de leur servitude. » Cet éloquent et saisissant tableau convient aux Helvètes comme aux Bretons.
Les Romains n'usent pas que de l'adresse. Ils ont recours à la force.
Un million de Gaulois furent vendus comme esclaves. Par contre, ceux qui eurent assez de souplesse, ou de sagesse, pour accepter le fait accompli, arrivèrent à la fortune et aux honneurs. Terreur et faveur mêlées. Le signe le plus apparent et le mieux venu de la soumission n'était autre que l'abandon de la langue maternelle. L'idiome des Helvètes, le celtique, ne pouvait lutter avec avantage contre le latin enrichi et poli par une littérature de plusieurs siècles. Les Helvètes, eux, avaient tout au plus une littérature orale, quelques bribes de poésie religieuse ou guerrière dont il ne nous reste absolument rien.
Il ne faut pas croire cependant que le celtique soit extirpé dès la conquête ; il persistera jusqu'aux invasions. Ne trouvons-nous pas, dans \e Digeste, un texte caractéristique d'Ulpien? D'après ce Jurisconsulte, des fidéicommis peuvent être faits non seulement en grec et en latin, sed etiampunicâ vel gallicanâ (sermone). Mais, à partir du cinquième siècle, tout vestige de la langue nationale est effacé en Helvétie, comme en Gaule (la Bretagne et les hauts plateaux des Pyrénées exceptés). Il n'en est pas moins certain que le celtique a laissé son empreinte sur terre gauloise. Plusieurs noms de nos villes romandes en tirent leur origine, ainsi Moudon (de Moudun, qui
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signifiait éminence), Yverdon. Plusieurs vocables de notre français moderne ont la n)ême source : barre et s^s dérivés (de bar), brasser (de brace), Alpes et d'autres. Nous avons aussi des monuments qui datent de l'époque celtique : le lech de Burtigny, les trois pyramides de Corcelles, la Haute-Borne près de Delémont, sans compter de très nombreux tombeaux.
Quoi qu'il en soit, le latin est langue officielle en Helvétie dés la seconde moitié du premier siècle de l'ère chrétienne (Édit de Claude). Ce latin ne sera pas celui d'Horace ni de Virgile, mais bien un latin rustique et populaire dans lequel entreront ces verba sordida qui firent l'objet du traité de Titus Lavinius, cité par Aulu- Gelle; ce latin corrompu, qu'on parlait en Italie et qui s'altère encore à traverser les Alpes, s'appela le gallo-romain. Il se distingue du langage classique par un vocabulaire sensiblement différent, par une prononciation négligée qui tend à la suppression de certaines voyelles atones (on dira : mirada et non miracula), par l'oubli de l'accord et de la déclinaison, par la construction qui devient analytique de synthétique. On conçoit que si le latin littéraire s'est introduit dans les familles aisées, où l'on entretenait des précepteurs lettrés auprès des enfants, il n'ait pas été apporté en Helvétie par les gens du peuple, artisans, marchands et soldats romains, qui ne connaissaient que le latin populaire.
Et puis, la latinité classique est bientôt condamnée. Qu'en demeure-t-il, au sixième siècle? Grégoire, de Tours, pourra dire, dans sa Préface, que « la langue savante est comprise par peu de personnes, tandis que la langue rustique est comprise de tout le monde. » Il ajoutera plus loin : « Je réclamerai d'abord l'indulgence du lecteur si je me suis écarté, dans le style ou dans les mots (je souligne), des règles de la grammaire dont je ne suis pas très bien instruit. » L'aveu est précieux à retenir. Nous voyons, d'autre part, les décisions des conciles prescrire aux évêques de traduire les homélies en gallo-romain ; les Capitulaires de Charlemagne leur enjoindront de même de prêcher en « roman. » Le latin du siècle d'Auguste— et bien dégénéré — n'est plus que l'apanage d'une élite.
J'ai anticipé. Les Romains ne donnèrent pas qu'une langue nouvelle aux Helvètes ; ils leur inculquèrent des besoins et des goûts de civilisés. L'art architectural se développe tout particulièrement chez nos ancêtres. Trois villes d'Helvétie, Augusta Rauracorum, Vindonissa, Aventicum, s'élèvent comme par enchantement sur les ruines des bourgs et des villages détruits avant l'exode. Ces villes sont des
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foyers de culture. Aveaticum, la métropole, gentis cdput, suivant Tacite, possède une académie où sont enseignées la médecine, l'éloquence et les belles-lettres. Le théâtre d'Auguste peut contenir douze mille spectateurs. Assurément les Helvètes ont eu des grammairiens et des rhéteurs, peut-être même des poètes, de marque ; une si rapide et si luxuriante éclosion d'un peuple à la civilisation ne va pas sans grands hommes. L'histoire est chiche de renseignements sur les écrivains et les orateurs qui ont illustré la période helvétoromaine. Deux ou trois noms, cités en courant, et c'est là toute notre gloire durant quelques siècles.
Voici Claudius Paulus\ qui, selon le témoignage d'Appien, a conté la première guerre entre Helvètes et Romains ; voici Claudius Cossius qui, lors du soulèvement réprimé par Gécina, en 69 après J. C, réussit à fléchir, à force d'éloquence, la colère de Vitellius et sauva l'Helvétie ; voici I. Aureliu:^ Respectus, un jeune avocat, qui meurt célèbre à dix-huit ans; voici enfin le poète Alpinus, que je mets en queue, puisqu'il nous fait, au dire d'Horace, le moins d'honneur :
Turgidus Alpinus jugulât dum Memnona dumque Defingit Rheni luteum caput "^