CHAPITRE II Le christianiisiiie et les invasions
I. Le christianisme. — II. Les invasions. — UL Les lettres en Helvétie avant la
période buryunde.
La domination de Rome sur l'Helvétie, ai-je dit déjà, n'est pas attestée que par la transformation du langage. Des vestiges de routes
' Tacite, Historiarum, I, 69.
* Satire X, vers 36 et 37 : « L'emphatique Alpinus égorge Memnon et décrit le Rhin limoneux. » On sait que Memnon, roi d'Abydos et allié de Priam, fut tué par Achille devant Troie.
iiiililaircs, des débris do monuments, des tombeaux, se l'encontrent un peu partout. En négligeant l'épitaphe — sans doute rédigée au XVI™* siècle — de Julia Alpinula, nous trouvons dans une intéressante élude de M. H. Fazy^ maintes inscriptions gallo-romaines découvertes à Genève et dans les environs. Il existe en Suisse plusieurs monuments voués aux « dieux j)rotecteurs d'Auguste ou des Augustes; » un autel, conservé dans la ville d'Avenches, comme aussi le tunnel de Pierre-Pertuis, sont consacrés 7iU7mni Augustorum.
Mais l'heure de la mort a sonné ponr la puissance romaine. Les Helvètes, heureux jusqu'après les Sévère, souffriront de toutes les convulsions de l'empire à l'agonie. Une nuit profonde, que traversera seule la lumière du christianisme, enveloppera l'Occident.
Si notre époque était plus crédule, je dirais peut-être que, d'après une tradition perpétuée par la légende héraldique de Saint-Mauiice, le christianisme fût prêché en Valais dès les temps apostoliques ; une autre légende veut même que saint Paul ait passé par Genève pour se rendre dans les Gaules. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il y a des chrétiens en Helvétie au 11"'* siècle. En 370, Genève aura son évêché.
La Rome des empereurs n'est plus, après les Sévère, que l'ombre d'elle-même. Elle ne règne plus que parla tyrannie et la corruption. Elle perdra bientôt sa dernière ressource : le courage militaire. Et les barbares approchent, et les barbares sont aux portes de Vi'rbs.
Le salut viendra d'Orient. Dans une bourgade de Judée, un enfant a poussé son [)remier cri à la vie; il est né de parents humbles et César Auguste ne se doute point que la crèche où repose ce petit être sera le berceau d'une humanité nouvelle. Jésus de Nazareth apporte au monde une joyeuse parole d'espérance et d'amour. Malgré les persécutions, du haut des bûchers ou des gibets et du fond des arènes, elle éclatera sur la terre celte parole du Christ crucifié et des apôtres martyrs : Tous les hommes sont frères en un Dieu de paix et (le chanté. Plus de guerre, plus d'oppression, plus de révoltantes inégalités sociales! Jésus a, par son sacrifice, racheté toutes les créatures; le ciel est promis à toutes. Servez Dieu, aimez-vous !
Les philosophes de la Grèce, Socrate, Platon eux-mêmes, n'avaient rien annon^'é de pareil. C'était comme un chant de délivrance, comme un hymne du justice, d'une beauté souveraine, d'une puissance inouïe, qui allaient droit au cœur des déshérités. « Je suis chrétien, »
^ 3Iém. de VInst. nat. gen., XII (Genève sous la domination romaine).
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c'est-à-dire, quoi qu'il advienne, je suis sauvé, voilà le mot magique, le mot de Polyeucte, le mot de Perpétue. Les disciples du Christ béniront ceux qui les maudissent, pardonneront à ceux qui les livrent aux flammes ou aux hôtes, mourront avec une sorte d'ivresse, tendant leurs hras vers le firmament où est la suhlime patrie. Et des sanglants holocaustes inscrits au martyrologe, il n'en est pas un qui ne soit une œuvre d'héroïque et de merveilleuse propagande. Lorsqu'on 285, plusieurs soldats de la légion thébéenne, arrivés en la ville d'Agaune, refusèrent de prêter à l'empereur un serment contraire à leur foi chrétienne, ils furent impitoyablement passés au fil de l'épée. Semence sanglante mais féconde jetée dans le champ de l'Évangile, ces légionnaires devinrent les patrons de monastères ou de cités : Maurice, du cloître qui porte ce nom, Félix et Régula de Zurich, Lucius de Coire, Ours et Victor de Soleure.
L'empire avait besoin de la l'eligion du (Christ, pour opposeï' antre chose que des armées démoralisées au choc des grandes invasiotjs. Après une longue résistance, Rome dut renoncer à garder ses frontières. De toutes parts, Huns, Slaves, Germains, rompaient les barrières élevées entre la civilisation et la barbarie, pénétrant dans les provinces du nord et de l'est avec la fougue irrésistible d'un torrent déchaîné. Les Alémans occupèrent l'Helvétie vers l'an 400, la saccagèrent, détruisirent Aventicum, se fixèrent, après une campagne de pillage et d'extermination, dans la partie orientale du pays. La partie occidentale fut conquise, vers 443, par les Burgundes (|ui, loin d'imiter les hordes alémanes, se vouèrent à l'agriculture et respectèrent les indigènes. Ces derniers conservèrent leurs lois, codifiées sous le titre de Papien ; les Burgundes reçurent, en 517, la loi Gombette, rédigée par le roi Gondebaud, complétée par son successeur Sigismond, l'un des actes législatifs les plus intéressants de cette période et, à coup sûr, la source la plus ancienne de notre droit \
En 532, les Francs, qui avaient subjugué la (iaule, mirent fin au premier royaume de Bourgogne en l'annexant au vaste empire qu'ils avaient fondé en quelques années. L'Helvétie, subissant le sort de la Gaule, dut accepter le joug de la dynastie mérovingienne. Pépin
' Histoires du droit français, par E. Laferrière [2 vol. in-8°, Paris, 1885, 2°'° éd.), I, 34 et s., et par P. Viollet (in-S", Paris, 1886), 104.
le Bref, maire du j)alals du dernier descendant de Mérovée, est sacré roi en 753 par le pape Etienne. Le règne de Charlemagne va s'ouvrir.
Les Burgundes et les Francs s'étaient convertis au christianisme. C'est l'Église qui pansera désormais les blessures faites par les invasions aux peuples d'Occident. Elle sera le médecin des âmes, l'institutrice des esprits. N'a-t-elle pas à son service cette force que donnent la science et la possession des vérités divines ? Elle en usera, de cette force; peut-être en abusera-t-elle. N'importe 1 Elle n'est pas que la religion, elle est aussi la civilisation. Elle imposera son autorité de mille manières : par la pompe des cérémonies, elle attire la foule; elle domine les rois et les grands en confisquant à son profit l'éducation de la jeunesse; elle double son prestige, grâce aux richesses qui lui viennent de pieuses libéralités ; elle bâtit des temples, qui seront l'asile des opprimés; elle est le soutien des pauvres; et puis, n'a-t-elle pas entre ses mains les clefs du ciel? Il n'est pas nécessaire de remarquer combien profonde sera l'influence exercée par l'Église sur le développement des mœurs, des lois, de la langue. C'est un rajeunissement, une renaissance. Mais si l'Église refrène et soumet les barbares, elle n'absorbe pas la puissance de renouvellement qui est en ces races où la vie coule en sa sève première. Le Germain restaurera, chez nos aïeux latinisés, les idées et les coutumes d'avant la conquête par César. Le Celte, aventureux et guerrier, reparaîtra sous le Gallo-Romain industrieux et paisible. Le sentiment de l'honneur, la passion de la liberté individuelle, les vertus militaires se réveilleront après un sommeil de plus de quatre siècles. La poésie aura ses fêtes, elle aussi, car les Germains ont une littérature qui est cette histoire chantée, ces récits héroïques se transmettant d'âge en âge et formant les glorieuses annales de la nation. Bien que les envahisseurs se soient appropriés en général les mœurs des vaincus, les originalités de leur génie accroîtront le patrimoine commun; et ce n'est pas sur l'idiome des peuples assujettis que les invasions laisseront le moins de traces.
Le christianisme s'était emparé de l'intelligence et des facultés morales, s'il se partagea l'imagination avec les Germains. Pendant tout le moyen âge, il demeurera le dépositaire et le propagateur de la science et des lettres. Les discussions philosophiques où brillent saint
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Irénée, saint Hilaire, saint Ambroise, la prédication d'un César d'Arles, par exemple, les chroniques d'un Grégoire de Tours attestent une vie intellectuelle assez intense. L'institution des monastères, bientôt plies à la rude discipline de saint Benoit, préservera de la destruction les richesses littéraires de l'antiquité.
L'Helvétie romane eut ses écrivains et ses orateurs, qui ne furent pas d'entre les moins distingués. Le premier d'entre eux, par rang de date, est Publius AniNeius Silvius', quatrième évêque d'Ortodure, l'auteur du Latermlum. Condisciple de saint Eucher et de saint Hilaire dans la grande école monastique de Lérins, il voulut rivaliser avec eux. Saint Eucher lui ayant dédié une vie de saint Maurice, Silvius s'empressa de lui faire hommage en retour d'une œuvre qu'il appelle Laterculum et qui est une collection d'éphémérides sans valeur. Les Bollandistes nous ont conservé des fragments de ce pauvre recueil ; nous n'y découvrons qu'une énumération de faits se rattachant à l'histoire romaine et au martyrologe, avec les noms des mois en plusieurs langues, ainsi que des notices sur l'astronomie, la température, — et la naissance des grands hommes. Le Laterculum est vraisemblablement antérieur à 450.
Vers 475, Salone', évêque de Genève, écrivit ses Dialogues moraux, avec le concours de son frère Véran. Ces dialogues ne sont point un ouvrage original mais une sorte de paraphrase des Proverbes et de l'Ecclésiaste. D'après M. Daguet, « les idées en sont communes, les distinctions sur les termes de la morale trop subtiles. » Salone et Véran prirent une part très active à la lutte que le pape Léon P^ soutint contre les Eutychiens pendant la seconde moitié du V"" siècle.
Les deux noms de Silvius et de Salone constituent, à eux seuls, toute notre gloire littéraire avant la période burgunde. Il serait injuste de ne point rappeler ici les narrations légendaires, composées pour être lues (legenda) à l'église ou au réfectoire, Les vies des saints, les translations de reliques provoquent un enthousiasme naïf qui s'exprime en récits sans nombre où l'imagination tient lieu de tout. A la fin du V"" ou au début du Vr' siècle, le moine Acmvus célèbre les vertus des fondateurs de l'abbaye de Saint-Maurice. Un peu plus tard, Faustus', du même monastère, décrit les miracles de saint Sévérin d'Agaune à la cour de Clovis. Haller, dans sa Biblio-
' Haller, 1. c. III, 349. Bévue suisse, 1. c. ' Haller, 1. c. III, d08. Bévue suisse, Le. * Haller, 1. c. III, 454, Bévue suisse, 1. c.
t(iè(juc suisse, dit nvcc raison que la relation de Faustus est « claire et très sobre de merveilleux |)our un écrivain légendaire. » L'œuvre de Faustus n'a été publiée d'une manière complète qu'à la lin du siècle dernier \ Auparavant, les Bollandistes en avaient donné une édition qui reproduisait une Vita S. Severini altérée au IX"^ siècle, par un auteur demeuré inconnu. Ajoutons que Faustus rédigea en 533 son apologie de saint Sévérin, sur l'ordre du roi Childebert... Mais j'anticipe de nouveau.
' Acta sanctorum de Mabillon, I, 468 à 570. Le titre exact du récit est : Vita S. Seceriniy Abbatis Agaunensis^ auctore Fausto monacho, ejus discipuîo^ et autographo Bibl. S. Germani pratensis.
DES BURGrNDf:S A LA FIN DU SECOND ROYAUME DE BOURGOGNE. 11