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LA POLITIQUE, L HISTOIRE, LA CRITIQUE LITTERAIRE, ETC

Si Paris nous a pris La Harpe, ri nous a laissé Pierre Clément' (1707 à 1767), un théologien genevois, qui partit très jeune pour la capitale, y fit de la littérature légère et fut invité par ses collègues de la Vénérable Compagnie à se dépouiller de son titre ecclésiastique. Il mourut fou, à Charenton'. Il avait débuté dans les lettres avec une tragédie : Mérope, dont il emprunta les principales scènes au marquis de Matïei. 11 la présenta à la Comédie française, mais Voltaire ayant travaillé au même sujet, « Messieurs du tripot » — c'était le petit nom que le philosophe donnait aux acteurs de la maison de Molière — reçurent la pièce du grand homme et conseillèrent à Clément de retirer la sienne. Clément s'exécuta d'assez mauvaise grâce ; Voltaire en prit occasion de le cribler de quolibets et de le baptiser « Clément Maraud. » La critique lui réussit mieux ([ue le théâtre.

Clément avait été précepteur d'un des fils de lord Waldegrave; celui-ci le pria, dès 1748, de le renseigner sur le mouvement intellectuel de Paris. Et nous eûmes, cinq ans durant, une correspondance qui a précédé celles de Diderot, de Grimni et de La Harpe. Encore un initiateur à notre actif! Les lettres de Clément à Waldegrave furent ensuite imprimées sous ce titre : Les cinq années littéraires \ Elles sont trop intéressantes, et Sayous les a traitées trop lestement pour que je ne les analyse pas avec quelque détail. Ce (fui frappe tout d'abord, c'est le ton dégagé, la finesse du goût, le style aimable de ce Genevois qui semble avoir perdu, avec l'habit, toute la solennelle raideur des théologiens. Il n'a cprtes pas l'envergure de Grimm ou de Diderot; il a cette qualité précieuse entre toutes : l'indépendance, et cette vertu peu commune : la sincérité.

^ Senebier, III, 247. Sayous, II, 469. Œuvres complètes de Voltaire (édit. Garnier), IV, 171 ; V, 204. Journal de Genève du 20 avril 1826. Genève et ses poètes, 161 et s. De Montet.

* On a de lui, outre quelques pièces de théâtre, ses Cinq années littéraires et un recueil de poésies composées à l'hospice et publiées sous ce titre étrange : Œuvres posthumes du sieur Clément qui se vendent chez le défunt. Le titre seul sent la folie; les vers sont encore d'un esprit fort lucide.

^ La Haye, 4 vol. in-12, 1754 {Senebier parle d'une édition in-S", Berlin, 1748 à 1752; c'est une erreur). — L'ouvrage parut par souscription. Parmi les souscripteurs, dont tous les noms figurent en tête du tome P"", je vois, outre l'almanach de Gotha tout entier, d'Alembert, le professeur bernois S. Kœnig, le peintre genevois Liotard, d'Holbach, le D'^ Tronchin, l'abbé Prévost, etc. Je trouve aussi, dans la préface, cette note curieuse : « On a reproché à l'auteur que le prix de son livre — un louis — était trop haut; mais à ceux qui ont fait une objection si bien fondée, il a conseillé de ne point souscrire; il a ajouté que l'état de ses affaires ne lui a pas permis de mettre l'ouvrage au prix ordinaire.»

On souhaiterait qu'il fût plus profond; sa superficialité élégante et spirituelle n'est pas sans charme. Nousa-t-il dit qu'il livrait au public de graves dissertations, des mémoires à couronner par l'Académie, des arrêts motivés avec plus de science que ceux d'un parlement? Non, il ne songe « qu'aux gens du monde, trop dissipés pour pouvoir tout lire ou trop paresseux pour le vouloir. » Il a tant d'aisance et d'entrain, de bonne humeur et d'ingéniosité, il est avec cela si judicieux qu'on le prend volontiers tel qu'il est. Aux têtes plus philosophiques et mieux meublées, la haute et savante critique; à lui, le gentil bavardage. Vous allez le voir à l'œuvre, papillon avisé, butinant la rose et passant à côté du chardon avec un petit coup d'aile impertinent.

« Il y a, nous dit Clément — qui le dit, notez-le bien, en 1746 et non en 1890, — un commerce de fadeurs depuis trop longtemps établi entre nos écrivains, un trafic de louanges mutuellement prodiguées... Doublement républicain, né à Genève et dans les lettres, je ne veux point tenir ma pensée dans uneprison perpétuelle. »Jl n'est, au surplus, pas un esprit morose qui désespère du génie français : « Il nous reste encore de grands hommes dans presque tous les genres. » Il aime son époque, il en est fier malgré les nombreux défauts qu'il se plaît à lui découvrir. Aussi la jugera-t-il un peu comme Alceste, Célimène, avec moins d'amertume toutefois et plus de pétillement dans l'indignation ou l'ironie. Il sait rire, lui: il n'étourdit pas les gens à coups de massue, il préfère les molester à coups d'épingle. ,Et il sait admirer. On conçoit dès lors que ses Cinq années littéraires, qui passèrent plus ou moins inaperçues et qui sont oubliées, méritent qu'on les exhume et les relise.

Je concède qu'il s'est glissé dans les lettres de Clément trop de badinage, de gaillardises et même de gravelures. Hélas I on est toujours un peu de son temps et nous n'avons vraiment pas le droit de faire les délicats. Fermons les yeux sur des travers qui sont ceux du siècle, ouvrons-les sur des qualités qui appartiennent bien en propre à Clément ! Et maintenant, qu'on me permette de citer au hasard — notre Genevois écrit au jour le jour, sans système — quelquesunes de ses pages les plus curieuses !

La mort de M'"*^ de Tencin lui suggère ces réflexions : « Elle avait un certain nombre de gens de lettres qu'elle appelait ses bêtes, à qui elle donnait à dîner le mardi et le dimanche, et le premier jour de l'an une culotte de velours. Ils vont maigrir et s'enrhumer si quelque autre bonne âme ne s'en charge. Heureusement, il nous en est

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resté plus d'une qui aspire à sa succession onéreuse. Vous savez qu'il n'y a que deux partis à prendre pour une jolie femme que le monde va quitter ; le bel esprit et la dévotion. Le bel esprit est plus amusant, plus flatteur et plus de société, un peu sujet au ridicule, si vous voulez... Après tout, un ridicule vaut encore mieux que l'ennui. » S'il excuse le « bel esprit » chez les femmes qui ne sont plus jeunes, il le souffre difficilement chez les hommes de tous âges. Aussi voyez comme sont raillés Fontenelle et ses pareils ! Mais ces bagatelles nous intéressent moins que les idées de l'auteur sur les œuvres marquantes du moment. Voltaire est alors à l'apogée de sa gloire; ni Montesquieu, ni Buffon n'accaparent comme lui l'attention du public, et Rousseau n'est guère encore qu'un mélomane. Clément ne se laisse pas éblouir par l'éclat de cette renommée. S'il loue, par exemple, dans \e Siècle de Louis XTV, « la rapidité, la simplicité, la noblesse, l'impartialité hardie, la variété des vues, » il flétrit comme elles le méritent les impudences et les bassesses du courtisan. Il s'occupe beaucoup de Buffon, avec plus de désinvolture que de compétence, mais non sans malice : « Vous reconnaîtrez bien M. de Buffon, son style plein, élevé, harmonieux, rapide et philosophique sans sécheresse, sa grande manière de penser et d'écrire ; mais il me semble que, de temps en temps, il affirme un peu plus qu'il ne prouve ; j'y trouve quelquefois une certaine déclamation d'idées, un enthousiasme de raisonnement, un ton de Malebranche fait pour entraîner l'imagination mais qui ne satisfait pas toujours les esprits sévères... Vous trouverez à la tête de ce volume (le quatrième de V Histoire naturelle) les propositions que MM. de la Faculté de théologie ont désapprouvées dans les précédents, avec les explications de M. de Buffon pour se réconcilier avec la foi de l'Église; et vous verrez que ces Messieurs sont de bonne composition avec les esprits dociles. » Et dire que Grimm a colporté avec succès la légende que les Cinq années littéraires sortaient en réalité de la plume de Buffon! Elles lui paraissaient « trop satiriijues et mordantes » i)0ur être de ce « coquin subalterne de Clément Maraud. »

Les meilleures lettres des Cinq années sont consacrées à Montesquieu, notamment à V Esprit des lois ; c'est parfait de mesure et de justesse. Il n'a cependant jamais été mieux inspiré que lorsqu'il a tracé ce parallèle entre les auteurs anglais et italiens, et les français : « C'est une chose assez commune dans vos écrivains — « vos écrivains » sont les Français, car la lettre est une « réponse » supposée qu'on lui envoie de Londres, — mais infiniment rare chez les nôtres qu'un

Style net et concis, également pur et naturel. La molle naïveté,l'heureuse négligence, le superflu, non de maladresse d'expression mais de gaîté d'imagination et d'abondance de sentiment, sont une chose qui ne nous est presque pas connue et qui vous l'est peut-être moins que vous ne pensez. Ce goût de précision philosophique répandu dans vos bons livres d'aujourd'hui, excellent jusqu'à un^ certain point que nous n'avons pas atteint et que vous avez passé, est bien prés de la sécheresse. Eh ! tenez, votre La Fontaine lui-même... » Il compare le fabuliste à l'Arioste et poursuit : « Je ne sais, les contes du Français, avec toutes leurs gentillesses, me semblent maigres à côté de ceux de l'autre. Quelque goût qu'ait le premier pour la belle et simple nature, il ne me paraît point qu'il en ait aussi bien rendu la conversation, si je puis dire, le babil, la rêverie, les écarts, le vague, le plein et \e par-dessus, que l'Italien, — ce superflu, chose si nécessaire, sans quoi l'on est pauvre, qui lie, qui sépare, qui remplit, qui égare, qui ramène et qui délasse, enfin qui fait une bonne partie du charme de la narration au grand scandale des sévères ciitiques. » Savez-vous que voilà un beau programme, et fort avancé, puisque la poésie française ne l'a point encore accompli?

Je pourrais transcrire la moitié des Cinq années, des articles sur Marivaux, Marmontel, d'Alembert, sur la philosophie et la science, le roman et le théâtre, sur la vie intellectuelle de Paris vers 1750. J'aurais aimé y découvrir quelques notes sur nos littérateurs suisses. J'ai cherché en vain, ou plutôt je n'y ai trouvé que quelque mots sur les Alpes de Haller, quelques compliments chaleureux au peintre genevois Liotard', et cette frivole condamnation des Lettres de Béat de Murait (v. p. 37 et s.): « Quoi de plus superficiel et de plus vague que celles du gentilhomme suisse qui ont tant réussi I Ne voilà-t-il pas quelque chose de bien difficile que de dire la vérité et de ne choquer personne, quand on ne dit presque rien de particulier? L'auteur est mort, ou dévot ; il me pardonnera. » Moi, je ne pardonne pas à Clément, qui est d'ordinaire plus avisé. Il a sacrifié à la manie parisienne de n'apercevoir que des lourdauds sous l'habit des Suisses.

Tel est avec des défauts, des préjugés et des lacunes que je ne songe point à dissimuler, ce critique clairvoyant et dégourdi, spirituel et sincère. 'On consultera toujours ses Cinq années littéraires avec un peu de profit et beaucoup d'agrément.

' Jean-Étienne Liotard (1702 à 1789), l'un des plus célèbres portraitistes du

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Henri-David Chaillet ' (v. p. I 49 et s.) est une intelligence d'une toute autre portée que Pierre Clément. Celui-ci est un Suisse de Paris, amusant, léger, ironique, volontiers licencieux; celui-là se dit vaillamment «journaliste suisse et très suisse, » est sérieux, didactique, doctoral même, mais original, incisif, hardi, avec de la raison comme quatre et i)resque autant d'esprit. Quand vous lui aurez tenu rigueur de quelques incorrections de langage, de quelque pédanterie dans le ton, de quelques paradoxes, vous admirerez avec moi sa large, franche et pénétrante critique.

Le « grand Chaillet » — ne souriez pas de ce titre décerné par Tamour-propre neuchâtelois et presque consacré par le mérite ! — le « grand Chaillet» naquit à la Brévine en 1751 , fit sa théologie à Genève, débita à Neuchàtel, quelques lustres durant, des sermons fort distingués, mais vécut surtout pour la littérature. 11 mourut d'un accident, le 13 octobre 1823. Son existence s'était écoulée, en somme très paisible et très douce, dans une société préférable peutêtre à celle des hommes : celle des livres.

Il avait dû se charger, après Jean-Elie Bertrand, de la rédaction de ce pauvre Journal helvétique, tombé bien bas. Il le continua de 1779 à 1782, essaya de le faire paraître sous un nouveau titre en 1 783, mais fut obligé, l'année suivante déjà, de renoncera son entreprise. Le Journal helvétique avait du moins eu son chant du cygne, car il devint, sous la direction de Chaillet, l'un des périodiques les plus estimables de la fin du Xyill'"" siècle. Le pasteur de Neuchàtel y faisait à lui seul presque toute la besogne. Il avait bien à Paris un collaborateur assidu, l'avocat Grimod de la Reyniére, dont les initiales (G. D. L. H.) figurent au bas d'assez médiocres correspondances sur les théâtres de la capitale ; quelques versificateurs lui envoyaient des stances erotiques, des épigrammes et des logogriphes. Mais le gros de la tâche lui était réservé et nous n'en gémissons pas. Chaillet se révèle notre premier critique vraiment national. Il a toutes les qualités protestantes : la tenue, le sérieux, la conscience, — il s'attachait « comme un vampire » aux livres dont il rendait compte — et toutes les qualités neuchàteloises : la vivacité, la finesse, le don d'ironie. Il est, de plus, un lettré de savoir et de

siècle, a laissé un ouvrage fort remarquable : Traité sur Vart de la peinture et la manière de la juger.

^ Biographies neuchàteloises. Sayous, II, 108 et s. Gaullieur, 181 et s. Journal helvétique, 1778 à 1784. Bulletin de VInst. nat. genevois, XXVIf, 391 et s. Bihl. universelle de janvier et juin 1890 (articles de M. Ph. Godet).

goût, un écrivain formé par d'excellentes études classiques et d'innombrables lectures. Le « grand Chaillet » eût été un grand homme s'il n'avait vécu dans un trop petit monde.

Tous les sujets lui sont familiers. Il fait avec autant de compétence et de charme un article sur un traité d'apologétique de Jacob Vernet que sur VHeptaméron de Marguerite de Navarre. Le théologien austère ne redoute pas les matières même scabreuses. Ne s'est-il pas épris de Rétif de la Bretonne ? Mais il vaux mieux lire tous les remarquables morceaux de Chaillet sur la première édition des œuvres de Rousseau, sur Shakspeare, sur VVieland, sur Gil Blas, sur Boileau, sur Delille, sur M'"'' de Charrière, sur les Poésies helvétiennes du doyen Bridel. Nous y récolterons des aperçus très neufs, des pensées fort justes, d'agréables boutades et quelques jugements définitifs.

Il faudrait citer tout au long ce qu'il dit de Jean-Jacques. Il a saisi et disséqué, avec autant de vérité que d'adresse, ce génie oratoire et paradoxal. Il a eu le courage de louer, en dépit de l'orage qu'elles avaient soulevé, les Lettres neuchâteloises de M'"^ de Charrière : « Comme elles ont été prises de travers, diversement jugées, censurées avec gravité, blâmées avec aigreur, critiquées avec prévention!... Ce n'est qu'une bagatelle assurément, mais c'est une très jolie bagatelle; il y a de la facilité, de la rapidité dans le style, des choses qui font tableau, des observations justes, des idées qui restent; il y a, dans les caractères, cet heureux mélange de faiblesse et d'honnêteté, de bonté et de fougue, d'écarts et de générosité, qui les rend à la fois attachants et vrais ; il y a une sorte de courage d'esprit dans tout ce qu'il font, qui les fait ressortir, et je soutiens qu'avec une âme commune on ne les eût point inventés. Vous parlez de la méchanceté des Lettres neuchâteloises. Eh ! c'est une critique bienveillante, qui ne tombe que sur des choses légères... Qui se doutait que ces minuties fussent si sacrées? » Cette généreuse défense n'est pas seulement une preuve du sens littéraire de Chaillet, elle est aussi — et pourquoi ne le serait-elle pas? — un témoignage de la bonne amitié qui l'unissait à la châtelaine de Colombier. On se brouilla plus tard, pour une niaiserie, mais M™' de Charrière avait été bien vengée des susceptibilités neuchâteloises.

Puisque j'en suis aux études de Chaillet sur des ouvrages du cru, je ne puis mieux faire que de lui emprunter quelques-unes de ses réflexions sur les Poésies helvétiennes du futur doyen Bridel. Il y a là des leçons qui n'ont pas assez profité : «Enfin, notre Suisse

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française a donc son poète! Il en était temps et elle était bien faite pour en avoir. Si les mœurs poétiques, bannies de nos petites villes de Suisse, se conservent à grand'peine dans quelques recoins de nos campagnes, nos paysages au moins sont et seront toujours poétiques. Nulle contrée de l'univers où la nature soit plus belle, plus variée, plus majestueuse, où elle ait plus senti le pouvoir de l'homme, qui offre plus de beautés locales. Ce sont précisément ces beautés locales, ces traits distinctifs, décidés et caractéristiques, que le peintre intelligent de la nature doit s'attacher à -bien saisir et à bien rendre... Ayons donc une poésie nationale I Si la douleur nous conduit au milieu des tombeaux, pour y répéter les complaintes nocturnes du sombre ami des ténèbres, du lugubre et sublime Young, que nos Nuits soient autres que les siennes ! Faisons des églogues nationales ! Que la Suisse nous fournisse et nos tableaux, et nos épisodes ! » C'est, au reste, ce que disait Bridel dans sa préface. « Le poète suisse... s'enfoncera dans les Alpes et se pénétrera de leur spectacle solennel et sublime. » Chaillet prodigue les encouragements et les conseils au jeune rimeur, le met en garde contre sa « trop grande facilité, » lui demande « d'épurer et de perfectionner son goût, de n'être pas trop indulgent à son génie. » Et il lui remet en mémoire deux alexandrins qui terminent une des meilleures pièces du volume :

Forçons le Français même à répéter nos vers Et vengeons l'Helvétie aux yeux de l'univers!

L'article sur Bridel, encore que riche de vues originales, paraît avoir été écrit à la hâte et Chaillet y dépasse la mesure de l'éloge. Je ne conçois point, en particuUer, que notre critique s'ingénie à établir entre Delille et Bridel un parallèle plutôt favorable au poète suisse, « qui a certainement plus de verve » et qui dit des choses « plus neuves. » Je m'empresse de reconnaître qu'il a découvert et signalé maints défauts dans les Poésies helvétiennes : mauvais goût, obscurité, langue peu harmonieuse, allure lourde et traînante de nombre de passages ; mais, ajoute-t-il.

Mais, malgré ces défauts, je vous aime à la rage.

La littérature captive Chaillet; les ouvrages spéciaux, ceux de théologie entre autres, ne le rebutent point. Son compte rendu des tomes 8 et 9 du Traité de la vérité de la religion chrétienne, par

Jacol) Vernet, est captivant entre tous. Le « grand Chaillet » y a glissé une profession de foi très nette : « Je ne lis guère ni les apologistes, ni les antagonistes de la religion : je n'ai pas besoin de les lire. Je les laisse disputer, et je crois. Si, par hasard, mon esprit est quelquefois embarrassé par les chicanes éternelles et les subtilités pyrrhoniennes de nos incrédules, je n'ai qu'à rentrer au fond de mon cœur et j'y retrouve toujours pure, intacte, victorieuse, la preuve du christianisme. Qu'on s'en tienne à ce qu'il y a de simple; qu'on n'admette rien que de palpable, rien de trop recherché, rien de subtil, rien d'alambiqué; que de part et d'autre, on retranche tout ce qui n'est que spécieux, tout ce qui ne peut mener qu'à une vraisemblance obscure, tout ce qui est, ou d'une métaphysique trop déliée, ou d'une érudition trop profonde... » Et il blâme indirectement Vernet de lancer de gros et nombreux volumes contre des gens qui ne les liront point et nieront de plus belle. Décidément, l'honnête apologiste genevois abuse de sa science ; Chaillet le lui dit en termes d'un parfait atticisme : « Qui lui pardonnera d'avoir employé deux cent trente-six pages à examiner si le passage où Joséphe l'historien parle de Jésus-Christ est réellement de cet écrivain juif ou non? Qui lui pardonnera de connaître si bien les temps anciens, d'avoir lu Eusébe, Diogéne, Sozomène, Boetius, d'être au fait des circonstances où se trouvaient tous ces gens-là, de savoir quel but ils avaient en écrivant, de les citer, — et de les citer en grec ?... M. Vernet est beaucoup trop savant et il a beaucoup trop raison. » A propos de Vernet, Chaillet décoche cette flèche à Voltaire : « Partout on trouve cet homme à son chemin ; il se mêlait de tout, il raisonnait de tout, chicanait sur tout, en homme qui avait tout feuilleté et presque rien lu. » Le trait est joliment perfide. Comme l'on voit, tous les thèmes sont bons à Chaillet qui reste ingénieux, spirituel et savoureux, même avec des théologiens. Sa finesse et son aimable ironie sont toujours de la fête, ainsi que sa langue fort travaillée et, dans sa préciosité, si pleine de choses qui frappent et de mots qui portent.

Il n'est ni plus gauche, ni moins original quand il s'attaque aux grandes réputations consacrées, ou quand il étudie les chefs-d'œuvre contestés. Il a été un juge excellent de Voltaire et de Rousseau. Il a peut-être mieux compris Shakspeare que tous les Français qui en parlèrent avant lui. Comme il n'est pas sujet aux entraînements, que ses enthousiasmes n'ont jamais rien d'irréfléchi, il le traite avec une admiration respectueuse et clairvoyante. Il « aime la critique exacte, »

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^t, s'il s'incline devant « le sublime génie de Shakspeare, » s'il est saisi par sa puissance tragique, s'il déclare que l'auteur d'Hamlet « n'a point d'égal » comme peintre de la nature humaine, il aperçoit fort bien les défauts delà cuirasse. Aussi séme-t-il la méfiance contre l'art exporté et contre les imitations dangereuses. On peut imiter Shakspeare, « mais l'imiter avec beaucoup de circonspection, et €omme Bossuet imiterait l'éloquence d'un sauvage. » Quel relief dans ce style auquel l'accent suisse n'enlève pasgrand'chose de son incisive et brillante précision ! Chaillet était sans doute trop attaché aux « régies, » bien qu'il eût sacrifié sans regret celle des trois unités « qui rend nos tragédies monotones, » — trop pénétré aussi de la tradition classique, pour comprendre toute l'extraordinaire beauté du drame shakspearien. Il est bien français, ou plutôt, bien latin, par son amour de l'ordre, de la mesure, de la clarté. Aussi Boileau n'at-il pas eu de défenseur plus résolu que le rédacteur da Journal helvétique. Mercier — le Mercier du Tableau de Paris — ayant pris à partie le législateur du Parnasse, Chaillet taille sa meilleure plume et s'écrie : « Le mérite de Boileau n'est plus à la mode ; il est tout à fait suranné. Justesse, précision, exactitude, goût, régularité, nous faisons en général fort peu de cas de tout cela; ce ne sont que des minuties. Il n'est question aujourd'hui que de force, de philosophie, de chaleur, de grandes vues, de sentiment, et voilà précisément ce qu'on ne trouve pas dans Boileau; vaut-il la peine d'être lu? Il n'y a pas jusqu'au plus petit mirmidon de notre littérature qui ne se croie très supérieur à lui. Il faisait bien des vers ; le beau mérite ! Mais prêchait-il les rois? Donnait-il des leçons aux gouvernements ? »

Ses sympathies très classiques ne l'empêchent point de protester contre la sécheresse fleurie et la sentimentalité artificielle des poètes contemporains. Ce qu'il écrit sur Delille est, à cet égard, très caractéristique. Il analyse, en 1782, les Jardins du célèbre lyrique: « Amateur passionné de la poésie, je n'en suis que plus exact dans l'investigation de ses moindres beautés et de ses moindres défauts. C'est un lit de roses : le pli d'une feuille m'y blesse, mais aussi l'éclat, le parfum, la fraîcheur d'une autre feuille me charment. » Il est donc très sévère, et il « consent à passer pour un pédant » si ses rigueurs ont appris aux rimeurs « à écrire un peu plus correctement. » Revenant à Delille, Chaillet ne lui marchande pas les épithètes louangeuses; il sent bien toutefois ce qui manque au traducteur de Virgile et le lui dit tout uniment : : « Il n'y a pas assez de verve dans le poème des Jardins ; point ou presque point de ces vers

heureux qui semblent avoir échappé au poète ; jamais de ces tirades produites d'un seul jet; partout des beautés, il est vrai, mais des beautés qui ne tiennent pas les unes aux autres;... des groupes d'images auxquels il semble que l'on pourrait, sans qu'il y parût, en retrancher quelques-unes, en ajouter d'autres. » C'est moins ennuyeux et froid que les Saisons de Si-Lambert, que M""" .Necker aimait tant, ces Saisons « où il y a des descriptions que vous pouvez lire à l'envers, en commençant par les derniers vers et finissant par les premiers sans vous apercevoir du moindre dérangement. » Et pourtant, ce n'est que du bon St-Lambert! Delille commet cette irréparable erreur de croire que l'esprit supplée à l'absence d'imagination : « Il veut tout dire avec esprit, et cela lui donne un air gêné, compassé, contraint... Tout est beau, si l'on veut, mais ce n'est que beau; on y voudrait plus de naturel, plus d'aisance.

Et la grâce plus belle encor que la beauté. »

Ces choses, banales aujourd'hui, ne l'étaient point en 1782. Et ne découvrirait-on pas, en faisant un léger effort, dans les deux morceaux sur Bridel et Delille, comme un pressentiment de ce qui sera le romantisme?

Ne sortons pas de la poésie, dont Chaillet parle si bien! Le bijou, dans cet écrin de fine et libre critique, est, à mon sens, une « lettre à de jeunes dames qui m'ont envoyé des vers. » Que d'esprit, et gentiment dépensé 1 C'est un petit chef-d'œuvre, savez-vous? On n'eût pas mieux dit à Paris qu'à Neuchâtel : « Votre sexe, si j'ai bien vu, souffre plus volontiers la vérité que le nôtre. Peut-être aussi me trompé-je; peut-être cela vient-il uniquement de ce que, sans même s'en apercevoir, les plus francs d'entre nous adoucissent et raisonnent la vérité quand ils vous la disent, ou bien qu'ils la donnent crue ou mal apprêtée à ceux de leur sexe? Je l'ignore, mais il est certain que souvent on vous fait la cour par franchise* Je vais donc vous faire la mienne : Vos vers sont mauvais. » Il le prouve sans peine et conjure ses correspondantes de ne point se fier aux compliments qu'elles peuvent avoir reçus : « Quand il s'agit de juger les vers d'une femme, nous ne sommes plus connaisseurs, nous autres hommes ; les plus spirituels, les plus judicieux d'entre nous ne le sont plus. Nous prenons trop aisément une Grâce pour une Muse. » Et voici l'excellente morale qu'il tire de sa consultation poétique : « En général, je conseillerais fort aux femmes de ne plus faire de vers : cela ne leur réussit pas ; il vaut beaucoup mieux que nous en

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tassions pour elles... » Que ce ton est nouveau sous une plume suisse I Quelques-uns de ces Béotiens que le marquis d'Argens nous reprochait d'être seraient-ils devenus, dans l'intervalle, citoyens d'Athènes?

Vous connaissez Henri-David Chaillet, critique littéraire. Je me sépare à regret de ce Neuchàtelois si vibrant, si sagace et si loyal. Mais comment excuser notre Suisse romande d'avoir laissé mourir le Journal helvétique, faute d'abonnés? On n'écoute dans notre pays que les sermons qui se font au temple. Et encore ! Nous avons été si énergiquement prêches durant des siècles, et nous prêchons nousmêmes si aisément que nous estimons un peu n'avoir plus besoin de leçons. Celles de Chaillet furent de bonnes pièces d'or jetées par la fenêtre.

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