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CHAPITRE III Histoire de la littérature et critique littéraire

L J. Senebier et son Histoire littéraire de Genève. — II. Critiques littéraires : un mot sur J.-F. de La Harpe et J.Meister ; les Cinq années littéraires de P. Clément; H.-D. Chaillet et les dernières années du Journal helvétique : ses jug-ements sur Rousseau, M"*® de Charrière , le doyen Bridel, Voltaire, Shakspeare, Borleau, Delille, etc.

La critique littéraire est née, en Suisse, au XYIII""® siècle. Les questions de doctrine avaient, nous le savons de reste, trop absorbé jusqu'alors les écrivains pour que les questions d'art ne fussent pas complètement délaissées. Le Mercure suisse de Bourguet donna les premiers coups, — des coups d'encensoir. Henzi, Mallet-Dupan, Chaillet et quelques autres vinrent ensuite, apportant dans leurs jugements plus d'indépendance et de goût. Nous devrions être le pays de la critique, nous qui avons été si longtemps celui du dogme. Ne sommes-nous point parqués entre deux civilisations que nous pouvons surveiller et pénétrer l'une et l'autre ? Nous pourrions être à la fois l'école qui reçoit des enseignements et le tribunal qui distribue des arrêts. Tout compte fait, nous avons renouvelé la littérature française avec Rousseau, la littérature allemande avec Bodmer et Breitinger. Il n'est plus possible de nous tenir pour une quantité négligeable. Et

n'adopterail-on pas nos avis comme on adopta nos grands hommes ? En réalité, la Suisse eut et aura toujours quelque peine à réussir dans l'exportation de ses opinions littéraires. Nous nous sommes toujours montrés trop dédaigneux de la forme, et l'on croit un peu que chez nous tout finit par des sermons. Niera-t-on cependant que Pierre Clément, que Laharpe, deux Suisses très francisés sans doute, aient exercé, — après Jean Le Clerc, dont j'ai parlé au tome précédent, — leur part d'influence sur le mouvement des lettres françaises? Et Chaillet n'eût-il pas mérité d'être entendu? Assurément, ni Clément, ni La Harpe ne sont dans la tradition romande ; assurément, nous n'aurons personne avant Vinet, qui adresse à nos voisins, avec des chances d'être écouté, les oracles graves, profonds et un brin prêcheurs, de l'âme protestante et de l'esprit suisse. Quoi qu'il en soit, nous avons, dès le XVIIP^ siècle, des critiques dont on ose parler. J'ai tort peut-être de les étudier en commençant par Senebier. Je dois tant à cet honnête et patient érudit qu'on me pardonnera de lui réserver la place d'honneur. Que de tâtonnements et de recherches ne m'a-t-il pas épargnés? Ma reconnaissance envers lui est si grande qu'elle est presque devenue de l'admiration.

Jean Senebier' naquit à Genève en 1742. Il étudia la théologie, fut consacré en 1765, publia, en 1768, des Contes moraux qui n'eurent point de succès, dirigea son activité vers les sciences naturelles,'fut nommé bibliothécaire de la ville de Genève en 1773 et mourut en 1809. J'ai indiqué les travaux du savant (v. p 170). Je ne verrai ici que l'écrivain, dont je cite en passant les Éloges historiques de Haller et de Saussure, morceaux estimables quoique gâtés par la monotonie d'une invariable emphase. On lui doit de la gratitude pour l'excellent catalogue qu'il a dressé des manuscrits de la bibliothèque genevoise. Mais son œuvre, celle qui lui vaudra longtemps un modeste rayon de gloire romande, est cette Histoire littéraire de Genève (1786) à laquelle j'ai eu si souvent recours. Elle est rude et ingrate, la besogne des premiers défricheurs, — travailleurs des mains ou travailleurs de l'intelligence. On s'acharne à la tâche, des années durant, sans trêve ni merci, on s'immole à son entreprise, pour arriver à un résultat qui n'est jamais l'équivalent de l'efïort. Il ne s'agit pas seulement de faire la chasse aux matériaux de son livre, il faut les conquérir un à un, les arracher à ces

^ Éloge historique de Jean Senebier, par J.-P. Maimoir, Genève, in-S", 1810. Wolf, III, 277 et s. France protestante. Sayous, II, 55 et s. De Montet.

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terribles gardiens qui sont l'oubli et l'incurie des hommes. Le terrain exploré par Senebier était vierge, ou à peu prés; Baulacre n'avait fait que le jalonner en partie et y creuser quelques sillons.

L'auteur de la Bibliothek der Schiveizergeschichte, signalant, en 1783, le projet de Senebier de composer une Histoire littéraire de Genève, disait avec un grand accent de conviction : « Von ihm kann man nichts als gutes erwarten, » — de lui, on ne peut rien attendre que de bon. C'était là le pressentiment d'un bibliographe, non d'un littérateur. Ne demandez pas à VHistoire de Senebier un exposé brillant du mouvement intellectuel de Genève, des origines à Rousseau! N'exigez de lui que des faits, des noms, des titres, des dates, — peu ou point d'appréciations! L'art du triage, la sûreté du choix, le sentiment des proportions, — le sens critique, vous ne le trouverez point chez lui. Il « a rassemblé indifféremment les noms et les ouvrages de tous les Genevois qui ont écrit pour le public; » sa crainte la plus vive est « d'en avoir oublié quelques-uns. » Les commentaires, les analyses, tout ce superllu — qui est si nécessaire — le laisse absolument froid. Quand il se hasarde à juger un auteur, il est rare qu'il sorte de l'éloge exagéré et banal. Mais ne soyons point surpris qu'il n'ait guère fait qu'un inventaire : « Son œuvre est étrangère à ses occupations favorites; » il « sent que sa manière d'écrire manque de cette chaleur, de ce coloris, de cette pureté, en un mot de cette éloquence qui captive l'âme par un vif intérêt et qui enchaîne l'attention par le plaisir. » Le patriotisme lui a mis la plume en main. S'il se résigne d'avance à plus de « petites tracasseries » que de compliments, c'est qu'il a « cru devoir sacrifier son amour-propre, l'espoir de la célébrité, son repos même, au seul désir de servir sa patrie. » Et il ajoute, dans un accès de lyrisme où il y a plus de feu que de style : « Oui, mon but unique est de servir Genève, ce lieu délicieux où je suis né, où mes yeux ne se sont ouverts à la lumière que pour contempler le séjour le plus riant, où mon cœur n'apprit à sentir qu'en éprouvant la sensibilité... » Arrêtons-là ce naïf savant qui s'échauffe et risque de divaguer ! L'érudition serait une bien belle chose si elle donnait le talent; elle donne parfois la modestie, comme on peut s'en convaincre avec Senebier.

Les contemporains ne lui en voulurent point de ce qu'il s'était cantonné dans la nomenclature ; ils le blâmèrent de n'en avoir point fait assez : « Quelques dates inexactes, gémit Senebier dans une lettre à Charles Bonnet, l'omission de quelques livres publiés et

de quelques hommes oubliés, voilà les objets sur lesquels roulent les reproches qu'on m'a faits! » Nous l'absoudrions sans peine, si nous n'avions à nous plaindre de ses trop prudentes indulgences, de l'ennui de ses louanges stéréotypées, de sa sécheresse de commissairepriseur, de l'onction lourde et grise de son style. Mais souvenonsnous que V Histoire litléraire parut en 1786, que ces trois volumes furent rédigés par un naturaliste, que le moment eût été mal choisi pour trancher dans le vif! Reconnaissons aussi qu'il a ses intervalles de franchise et presque d'audace ! Il a le courage de déclarer qu'il n'entrera pas dans les « disputes théologiques, » car « quel usage en pourrait-on retirer? » et n'ont-elles « pas fait perdre à la raison tout le temps qu'on a employé à écrire pour ne pas s'entendre ? » et n'ont-elles pas nui à la religion « en la rendant complice des inepties de quelques théologiens? » Il s'indigne contre ces docteurs de toutes sciences dont l'amour-propre « a voulu en savoir plus que le Saint- Esprit, » et qui ont fait « plus de tort au christianisme que ses ennemis les plus violents. » Ces paroles, d'un croyant sincère mais tolérant, nous autorisent à ne pas voir dans l'œuvre de Senebier qu'un essai d'enregistrement littéraire. Et puis, prenez les biographies de Calvin, de Jean Le Clerc, de Rousseau, parcourez les cinquante dernières pages du tome troisième de Senebier, et vous direz avec moi que si son livre manque de variété, d'éclat, de profondeur, il a d'incontestables qualités de méthode, d'exactitude et de conscience.

J'ai résisté à la tentation de restituer à la Suisse romande l'un des plus célèbres critiques du siècle : Jean- François de La Harpe, qui ne fut pas un enfant trouvé de Paris, comme plusieurs de ses biographes l'ont conté, mais qui est bel et bien le fils d'un gentilhomme vaudois au service de la France. L'auteur du Cours de littérature ancienne et moderne eût protesté le beau premier si on l'avait traité de Suisse, lui, l'un des Parisiens les plus remuants et les plus spirituels de son temps. Réservons à sa nationalité vaudoise le sort de ses tragédies : n'en parlons plus ! Ne parlons pas davantage du Zurichois Jacob Meister, qui collabora à certaines parties de la Correspondance littéraire de Grimm et dont Sayous a dit tout ce qu'il importait d'en dire !

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