TOME II
celle de Neuchâtel, fondée par Jean-Élie Bertrand' (1737 à 1779) et le banneret Frédéric-Samuel Osterwald, un géographe distingué. Bertrand et Osterwald réalisaient de beaux bénéfices, publiant d'ailleurs tout ce qui se présentait. Ils eurent l'imprudence de se charger, en 1771, d'imprimer le Système de la nature, du baron d'Holbach, l'un des ouvrages les plus agressifs de la philosophie matérialiste et athée. Quelques exemplaires circulèrent dans Neuchâtel et furent l'occasion d'un toile général contre la Société typographique. On destitua Bertrand et Osterwald de toutes leurs charges, le livre fut brûlé par la main du bourreau'.
Voltaire, qui se mêlait de tout, se hâta d'intervenir. Il mande, le 21 août 1771, au roi de Prusse « qu'Osterwald est persécuté par les prêtres. » Il ajoute : « Cet homme est d'un esprit très doux, très conciliant et très sage, et en même temps d'une philosophie intrépide, capable de rendre service à la raison et à vous, et également attaché à l'un et à l'autre. Il est de votre siècle, les Neuchâtelois sont encore du treizième et du quatorzième. Ce n'est pas assez que la prêtraille de ce pays ait condamné Petitpierre pour n'avoir pas cru l'enfer éternel... Puisque ce banderet Osterwald est menacé par le Consistoire d'être damné dans l'autre monde, ne peut-on pas demander pour lui quelque agrément dans celui-ci ? » Cette démarche partait d'un bon naturel, quoique la haine de la « prêtraille » y fût bien pour quelque chose. Frédéric II, qui avait plus facilement raison des armées autrichiennes que des mauvaises têtes neuchâteloises, répondit sur ce ton résigné : « J'ai voulu, dans ce pays, protéger Jean-Jacques : on l'en a chassé ; j'ai demandé qu'on ne persécutât point un certain Petitpierre : je n'ai pu l'obtenir. Je suis donc réduit à vous faire l'aveu humiliant de mon impuissance. » Osterwald et Bertrand furent cependant, après quelques années, rétablis dans leurs droits et fonctions.
Non loin de Neuchâtel, à Yverdon, un réfugié itahen, Fortuné- Barthélémy de Félice', créa en 1762 une imprimerie qui devint rapidement célèbre dans l'Europe entière. Félice avait eu une jeunesse aventureuse. Il était professeur de physique à Naples, lorsqu'il
^ Il ne faut point le confondre — ce qu'a fait Gaullieur — avec son père, le pasteur-naturaliste Élie Bertrand ; il dirigea le Journal helvétique avant Chaillet.
^ Biographies neuchâtéloises, I, 49 ; II, 146 et s., pass.
^ Gaullieur, 104 et s. Histoire de la ville d' Yverdon, de Crottet. De Montet. Œuvres complètes de Voltaire (édit. Garnier), XL VI, 347, 469; XL VII, 103; XL VIII, 205. Geheimes Manual der Stadt Bern (aux Archives cantonales bernoises), IV, 175.
LA POLITIQUE, l'hISTOIRE, LA CRITIQUE LITTERAIRE, ETC. 227
s'amouracha d'une jolie Romaine, la comtesse Panzutti, qu'il enleva. On dérangea son roman : la belle fut reconduite à son mari, le ravisseur jugea convenable de passer en Suisse. Arrivé à Berne, où il embrassa la Réforme, Félice se consola de l'amour par la littérature. Il vint à Yverdon en 1762, et c'est là que nous le trouvons libraire, éditeur, journaliste, philosophe, historien, polémiste, l'un des hommes les plus entreprenants et les plus laborieux du siècle. Il fut l'initiateur et l'àme d'une Encyclopédie ou dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, qu'il publia de 1770 à 1780 et qui comprend cinquante-huit volumes in-4% avec les suppléments et les planches. Cet immense ouvrage n'est pas qu'une simple contrefaçon de V Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Si Félice a pris beaucoup à ses devanciers, son Dictionnaire universel n'en est pas moins original par bien des côtés. Il y a lui-même signé plusieurs articles des initiales D. F.; il avait, comme collaborateurs, des écrivains et des savants de la Suisse romande : Alexandre- César Chavannes, Élie Bertrand, J.-P. Bérenger, Mingard, Tscharner d'Aubonne, etc. Les encyclopédistes ne virent pas sa tentative de très bon œil. Ainsi Voltaire écrit-il à d'Alembert le 4 juin 1769 : « Les éditeurs (de V Encyclopédie de Paris) ont paru craindre un rival dans un apostat italien nommé de Félice. C'est un polisson, plus imposteur encore qu'apostat, qui demeure dans un cloaque du Pays de Vaud. Ce fripon, qui a été prêtre autrefois, et qui en était digne... » L'inquiétude des éditeurs de V Encyclopédie s'explique aisément. Mais la rage de Voltaire? Il faut l'attribuer sans doute à ces Lettres aux désœuvrés, que Félice avait lancées en 1 766. LL. EE. s'étaient émues de cette publication, dont elles firent arrêter provisoirement la vente. On rendit ensuite à l'auteur les exemplaires saisis, parce qu'on n'y releva « absolument rien qui pût motiver une confiscation; » on lui recommanda néanmoins de ne rien imprimer contre « la religion, le gouvernement et les bonnes mœurs. » Lm Lettres aux désœuvrés, macédoine assez mal préparée, nous content pêle-mêle les querelles littéraires du temps. Le conflit entre Jean-Jacques et David Hume y prend une trentaine de pages, et c'est l'Anglais qui reçoit les coups. Voltaire (« Polymathos ») n'est point ménagé. On l'accuse d'avoir tisonné le feu allumé entre Hume et Rousseau, d'avoir calomnié Jean-Jacques. Et Félice de lui crier : « Tout en chérissant ton génie, on déteste ton cœur. » Il poursuit : « Oses-tu bien reprocher des contradictions à quelqu'un, toi dont les ouvrages fourmillent de contradictions et d'erreurs?... Si je voulais rapporter toutes tes contradictions et tes erreurs, je pourrais bien en faire deux
gros in~12, sans consulter les deux volumes de tes Erreurs, imprimés à Avignon, lesquels je méprise souverainement parce que c'est l'ouvrage d'un dévot ou d'un fanatique, et que ces deux espèces d'hommes ne connaissent ni la raison, ni la vérité. » Il imagine même la prière que Voltaire balbutiera sur son lit de mort : « Ah I des indulgences, je désirerais bien... Je meurs... Et mon curé... 0 sainte philosophie... que tes leçons sont admirables... quand on est en... bonne santé ! » Le patriarche de Ferney n'a point pardonné à Félice, mais, comme le dit l'auteur des Lettres aux désœuvrés: « quand on turlupine les autres, il faut s'attendre à être turlupiné. »
Quoique Voltaire écrive en 1772, que « la rapsodie de FéUce est méprisée de tous les gens de lettres, » V Encyclopédie d'Yverdon n'est pas une œuvre vulgaire. Elle fit quelque bruit; elle est aujourd'hui complètement oubliée.
Félice, qui a édité ou réimprimé des centaines d'ouvrages, fonda en 1779 un recueil mensuel intitulé : Tableau de l'histoire littéraire du IVUI""^ siècle, qui vivait surtout d'emprunts faits aux journaux de Paris et qui disparut en 1783. Il mourut en 1789, à l'âge de soixante-six ans; il avait reçu la bourgeoisie d'Yverdon. Félice n'est guère qu'un habile compilateur, mais l'inlluence qu'il a exercée dans notre pays ne doit pas être méconnue : il y a réveillé et sollicité le goût des lettres.
D'autres libraires suisses acquirent presque la célébrité, grâce à leurs relations ou à leurs démêlés avec Voltaire, ainsi Gabriel et Philibert Cramer, à Genève, ainsi Grasset', à Lausanne; on a tout dit sur ce sujet, qui ne nous touche d'ailleurs que très indirectement.
La prospérité de la librairie devrait aller de pair, semble-t-il, avec celle des journaux. Les périodiques ' ne manquent point, dans la Suisse romande, durant la seconde moitié du XVIH'"^ siècle, mais on les a vus presque tous
^ Voici une lettre inédite, que Grasset écrivait à Sinner de Ballaigue, le 5 septembre 1759 : « Je n'ai eu aucune part, ni directe ni indirecte, à l'impression
de la Pucelle; la preuve en est au bout (sic), quand ce livre a paru pour la première fois imprimé, j'étais au fond de l'Espagne, où le Tribunal de l'Inquisition m'aurait orné d'un san benito si l'on eût soupçonné que j'en avais eu le dessein. » La dénégation est plus formelle que l'explication n'est plausible.
2 Bibl universelle, XII, n. pér. 161 et s. (article de M. J. Chavannes). GaulUeur^ pass. Sayous, II, 59 et s. Gindroz, pass.
LA POLITIQUE, l' HISTOIRE, LA CRITIQUE LITTERAIRE, ETC. 229
Naître, vivre et mourir dans la même saison.
A Lausanne, paraît et disparaît, en 1766, une revue essentiellement didactique et moralisatrice : Aristide ou le citoyen, qui donne des articles contre le luxe, la mollesse, etc. et ne sort pas du |)rogramme formulé dans son épigraphe :
Je veux que la vertu plus que l'esprit y brille.
Il faut louer la tendance nationale de cette publication. Gindroz, qui est un juge bienveillant, a caractérisé l'œuvre elle-même en ces termes : « C'est toujours sage, moral, utile, et parfois ennuyeux. » Grasset, qui avait continué la Société typographique de Lausanne, fondée par Loys de Bochat, lance, sur les conseils et sous le patronage de Haller, la Gazette littéraire et universelle, revue bibliographique générale. La Gazette, une compilation qui prenait son bien dans les Annales de Gœttingue, ne dura que deux ans (1768 et 1769). Un peu plus tard, Félice n'obtenait qu'un demi-succès avec son Tableau, dont je parlais tout à l'heure. Les périodiques vaudois étaient condamnés à s'abstenir rigoureusement de politique et à se surveiller dans les autres domaines : est-ce là une des causes de leur insuffisante viabilité? Je ne sais, car la presse genevoise et neuchàteloise ne réussit pas beaucoup mieux.
Sans m'attacher pour l'instant — j'y reviendrai — aux journaux que Mallet-Dupan rédigea, sous la direction de Linguet, ou pour son propre compte; sans rappeler, autrement que pour mention, le Journal de Paris que Jean Romilly créait en France et qui fit une assez belle carrière; sans reparler du Cfioix littéraire (v. p. 133), qui végéta, comme on s'en souvient, — je dois mentionner au moins le premier Journal de Genève, lancé quelque temps avant la Révolution, par Senebier et Bérenger. Ce journal, nous apprend Senebier, « fut trouvé trop savant par les uns, trop léger par les autres ; » et, ce (jui explique ses malheurs, « il fut toujours instructif, mais rarement amusant. » Tous ces recueils avaient quelque chose de gauche et de somnolent. La littérature d'imagination, qui eût pu les rendre populaires, en était trop soigneusement écartée quand elle n'y était pas trop uniformément banale. On ne saurait blâmer le public d'alors de s'être montré réfractaire à ces lectures indigestes. Et puis, toutes ces revues en étaient réduites à faire travailler pro Deo les écrivains ; or les revues qui vivent de collaborations gratuites en meurent infailliblement.
Le Journal helvétique, lui, se soutenait comme il pouvait à Neuchâtel. J'ai retracé sommairement l'histoire de cette entreprise (v. p. 59 et s.); ses débuts avaient été pleins de promesses, ses dernières années, avec Chaillet, furent assez brillantes. Mais, dans l'intervalle, que de volumes insipides et lourds, inutiles et plats 1 Julie Bondeli se plaint à Usteri, en 1765, « des fumiers du Mercure de Neuchâtel. » C'est là une appréciation peu galante, encore que tout ce qui est littérature dans le Journal helvétique ne mérite pas deux lignes de souvenir, de 1750 jusqu'à Chaillet. Celui-ci le métamorphosa sans parvenir à le faire vivre ; il n'y a d'ailleurs de supportable dans le Journal expirant, que ce que Chaillet y a écrit. Les correspondances de Grimod de la Reyniére sur les théâtres de Paris sont d'un simple faiseur; peut-être y recueillerait-on, en cherchant bien, quelques renseignements utiles sur l'histoire de l'art dramatique en France aux approches de la Révolution. Grimod est, pour le dire en passant, un adversaire des encyclopédistes. Ainsi, il affirmera très sérieusement, en annonçant une reprise ôqs Philosophes de Palissot, cette retentissante comédie jouée pour la première fois en 1 760 ; « Les philosophes ne se sont jamais relevés de cette attaque. »
Les vers du Journal, même contrôlés par Chaillet, ne sont pas beaucoup moins mauvais que ceux publiés avant 1750. François Vernes envoie quelques jolies strophes amoureuses. Et c'est à peu prés tout ce qu'il convient de mentionner. Je retiens cependant ce début d'une ode de Jean-Baptiste Say ' : ÉpUre d'un amant à sa maîtresse, « sur l'ordre qu'il avait reçu de son père de le rejoindre à Paris : »
Oui, je pars, c'en est fait; un ordre respectable
M'éloigne à jamais de ces lieux ; Où traînerai-je hélas! mon destin déplorable,
Quand je serai loin de tes yeux?
Faut-il que, dévorant le chagrin qui me tue,
Je survive à mon triste sort?
Ou faut-il, employant l'opium et la ciguë,
Que je m'abandonne à la mort?
Non, il faut que je vive
Ces vers trahissent déjà l'économiste, s'ils ne révèlent pas le poète. Le Journal helvétique eût pris volontiers le parti du jeune Say; mais ses abonnés ne lui laissèrent pas le choix, et il mourut en 17-84.
^ J.-B. Say, l'illustre économiste, est né d'un père genevois, en 1767. Il avait quinze ans lorsqu'il fit les vers que je cite dans le texte (livraison de mars 1782).