CHAPITRE PREMIER L.e théâtre
I. Le théâtre à Genève et dans la Suisse romande ; Fabre d'Églantine et Collot d'Herbois. — II. Quelques œuvres dramatiques : Le mariage de Figaro de François Vernes ; VOthello de J.-B. Butini ; Fr. Tronchin, ses tragédies et son théâtre de Corneille remanié ; le Caton de M""* de Breiiles.
Le théâtre à Genève ! Ces mots ne nous étonnent plus. N'avons-nous pas assisté (v. p. 85 et s.) à la lutte épique de Voltaire et du Consistoire, puis au triomphe de la comédie à Genève? Le 2 juillet I 782, vingt mille hommes envahirent la ville, sans coup férir, sous le prétexte, imaginé par le comte de Vergennes, minisire de France, qu'il était nécessaire que les puissances garantes intervinssent pour rétablir la paix entre citoyens ; le Sénat, qui tenait à ses sièges et qui craignait une émeute, n'était pas étranger à cet événement. Une autre troupe pénétra dans Genève à la suite de l'armée d'occupation : les acteurs de la Châtelaine. L'état-major franco-sarde entendait ne pas s'ennuyer. On ouvrit une souscription, qui réussit fort bien dans l'aristocratie genevoise, pour la construction d'une salle de spectacle. Les artistes se produisirent, en attendant mieux, dans le jeu de paume de Saint- Gervais; ils étaient reçus et fêtés, au reste, dans le meilleur monde
' Histoire du théâtre à Genève, par J.-M. Besançon, Genève, in- 12, 1876. Histoire du théâtre à Genève (extrait de V Album litt. de la Suisse romande), par J.-F. Chaponnière. Genève et ses poètes, 137 et s. Gaiillieur, 240 et s.
qui suivait à la lettre les recommandations de d'Alemhert. C'est dans ce théâtre provisoire que nous trouvons Fabre d'Églantine, l'auteur de V Intrigue épistolaire et des Précepteurs. 11 était populaire à Genève par ses romances, dont l'une : Il pleut, il pleut bergère, a duré bien plus que son théâtre. Sa diction très pure, sa parfaite connaissance du métier, en faisaient un comédien aimé du public, qui lui pardonnait son léger accent méridional. Mécontent de sa condition, porté à la misanthropie, vaniteux aussi, il devait saisir la première occasion de déserter les planches. Il reparut sur d'autres tréteaux et joua, dans le drame révolutionnaire, un rôle assez actif. Le cabotinage serait-il donc une école de législateurs? On le croirait, à voir Fabre d'Églantine et Collot d'Herbois se succéder à Genève. La nouvelle salle — qui eut quatre-vingt-dix ans d'existence — fut inaugurée en septembre 1783. Tout le monde y courut. Collot d'Herbois en obtint la direction, l'année suivante, avec Desplaces. Il avait composé quelques pièces, entre autres Bonne justice ou le Paysan magistrat — une imitation de Caldéron, — qui fit une assez belle carrière. Le comédien chez lui valait au moins l'auteur. Quoiqu'il grasseyât fortement et qu'il eût peu de prestance (il était cagneux, comme on sait), les Genevois l'admiraient pour son extraordinaire mémoire, sa verve et sa passion. Les chroniques du temps, qui rendent le plus chaleureux hommage au futur proconsul de Lyon, racontent qu'il célébra de véritables triomphes dans V Habitant de la Guadeloupe, la Vie est un songe et le Festin de Pierre. Il était, d'autre part, un excellent administrateur.
On donna, en 1784, deux pièces de Mercier, l'écrivain du Tableau de Paris, puis le Barbier de Séville, qui tint l'affiche assez longtemps. On représentait, en 1785, le Mariage de Figaro, le chefd'œuvre de Mozart, un opéra-boufïe, Zémyre et Azor de Grétry, le Devin du village de Jean-Jacques, le Tableau nocturne de Destouches, la Gageure de Sedaine. Les recettes étaient en général très satisfaisantes. Ainsi trois représentations rapportèrent-elles en 1786, la somme considérable de quinze cents francs par soir, tous frais payés. C'était le beau temps à Genève, pour les directeurs! Il ne dura guère. La Révolution s'avançait, menaçante. Le Guillaume Tell, de Lemierre, joué à Genève par La Rive, un acteur remarquable, faillit provoquer des troubles. Les magistrats défendirent la pièce. « Guillaume Tell proscrit à Genève ! » s'écrie Chaponniére. Eh 1 oui, ce nom ne signifiait-il pas liberté, c'est-à-dire sédition? Le théâtre fut fermé jusqu'en 1 798 et changé en club : autres temps, autres acteurs.
Des ordonnances ecclésiastiques et même des lois civiles interdisaient les représentations dramatiques dans les principales villes de notre pays. La comédie s'était réfugiée dans les théâtres de société ; k présence de Voltaire à Lausanne et à Genève réveilla le goût de nos ancêtres pour les jeux scéniques. La Suisse romande devint, au surplus, l'une des officines des dramaturges français. Des pièces de Fabred'Égiantine, deCollotd'Herbois, de Lemierre, \ furent, comme nous l'avons vu, jouées ou publiées. Mercier fait imprimer à Neuchâtel, par la Société typographique, sa Mort de Louis 1/ et ses Tombeaux de Vérone, une adaptation de Roméo et Juliette qui finit par la réconciliation des parents et le mariage des enfants. Guyot de Merville vint aussi en Suisse, mais n'y eut point de succès; il avait tiré de l'histoire de sa propre vie son Consentement forcé (ju'il ne pouvait lire, dit-on, sans répandre un torrent de larmes. Destouches débuta à Soleure, où les acteurs de sa troupe représentèrent son Curieux impertinent. L'art national nous intéresse davantage.
Ils sont fort clairsemés et fort médiocres, les auteurs suisses qui écrivirent pour le théâtre au XVIII™^ siècle. Je ne puis que rappeler en deux mots : le Diogène à Carouge, pièce sifïlée de Marcel de Mézières; une arlequinade du sieur Papillon, ï Événement du point et virgule ; la Pension genevoise de l'acteur Patrat ; le Suisse bienfaisant, qui parut à Neuchâtel et «dorit la scène est dans les montagnes» de la principauté ; enfin la Prise de Sainte-Lucie et la Folle de seize ans, qu'un St-Gallois, F. Muller de Friedberg, composa sur le modèle des drames de Mercier. Senebier, et Marc-Monnier après lui, ont parlé d'une «comédie en trois actes intitulée : Le Mariage de Figaro,» qui serait due « au fils du pasteur Jacob Vernes. » Monnier se hasarde même à écrire que « cette pièce fournit peut-être à Beaumarchais l'idée et le titre de celle qui continue si bruyamment le Barbier de Séville. » C'est beaucoup d'honneur fait gratuitement à François Vernes, qui n'est pas le moins du monde un créancier littéraire de Beaumarchais. Il y a ici une petite énigme, qui a intrigué plus d'un chercheur. Le Mariage de Figaro de François Vernes n'est qu'une bagatelle née dans les circonstances suivantes : le roi hésitait à donner l'autorisation de jouer la pièce de Beaumarchais ; le public se montrait fort impatient de connaître la suite du Barbier, et c'est en vue de railler cette impatience, que Vernes crayonna deux ou trois
scènes; il les affubla du titre que l'on sait, mais (ju'il n'a point imaginé \
Accordons mieux qu'une simple mention à deux ou trois de nos écrivains qui s'essayèrent à la littérature dramatique I Je ne reviendrai pas sur la Mérope de P. Clément. Un ancien procureur général de Genève, J.-B. Butini publia, en 1785, « une remarquable traduction d'Olhello. » C'est Marc-Monnier qui décerne cet éloge à Butini ; je serais plus exigeant. Et d'abord, il s'agit moins d'une traduction que d'un assez profond remaniement. « On sent, confesse l'auteur, qu'il fallait ôter à Othello sa figure basanée (!), adoucir le dénouement, élaguer quelques scènes, simplifier la marche, réduire le sujet aux trois unités. » Butini a le mérite d'avoir concouru, en même temps que Ducis et quelques autres, à populariser Shakspeare en France. Il a le tort d'être un des plus timides adaptateurs du grand poète anglais. Sa froide et sage rhétorique réussit sans doute à modérer la fougue de Shakspeare , à plier le génie aux conventions et à la routine. Aussi n'avons-nous plus dans Othello, qu'une pièce d'allure disciplinée, au style terne et compassé. Si du moins une versification élégante ou chaleureuse était l'excuse de coupures malheureuses et de ridicules atténuations ! Butini n'est qu'un rimeur passable. Ce n'est pas lui qui vous donnera l'inexprimable frisson, qui vous arrachera des cris d'admiration ou de frayeur. Qu'est devenue, par exemple, la scène sublime entre Othello et Desdemone? Ceci :
Desdemona.
Vos yeux sont menaçants ; votre air, votre visage Est empreint de soucis ; il m'annonce un orage. Et j'ignore mes torts, hélas! qu'ai-je donc fait Pour vous déplaire ainsi?
Othello.
Déplore ton forfait !
Desdemona.
Je te donnai mon cœur sans l'aveu de mon père, Je volai dans tes bras, jalouse de te plaire, Voilà tous mes forfaits. Doivent-ils t'irriter ? Pourquoi vois-je ton corps se roidir, palpiter? D'où vient sur chaque trait ce trouble inexprimable? Et cet œil enflammé? De quoi suis-je coupable?
Othello.
D'une feinte sagesse, oses-tu te parer Devant moi, quand d'un mot je pourrais t'attérer?
^ Je dois ces détails à M. Vernes-Prescott, fils de l'auteur.
Desdemona.
Dites ce mot, Seigneur !
Othello.
N'as-tu pas, infidèle, Au traître Cassio, d'une main criminelle, Fait présent du mouchoir que je t'avais donné?
Vous me priez d'arrêter là ma citation. Est-ce absolument mauvais? Non. Cela témoigne d'un honnête effort, mais cela ne suffit point quand il s'agit de Shakspeare.
Il vaut mieux lire de Butini un livre un peu déclamatoire, écrit en assez bonne prose : son Traité sur le luxe (1774), où je retrouve, entre autres, l'accusation que les censeurs de tous les temps ont portée contre les œuvres de leurs contemporains. Il faut l'entendre déclamer contre « ces romans qu'un homme d'honneur ne peut lire, fruits d'une imagination flétrie dans les bras de la volupté, » contre « ces tableaux où l'on peint les Grâces nues et Vénus sans ceinture. » Les Gâtons meurent hélas ! mais, l'humanité ne changeant guère, il est compréhensible que les Gâtons se répètent.
L'avocat François Tronchin n'a pas craint de faire paraître en 1 779 cinq volumes sous ce titre : Mes récréations dramatiques. « Ge n'est, dit-il fièrement dans sa préface, aucun sentiment, ni d'orgueil, ni d'humilité qui me détermine à les publier. Si je croyais indigne de paraître ce peu de productions du même genre et dont j'ai fait mes délassements, je me garderais bien de leur laisser voir le jour. » Tronchin s'est amusé, mais je ne pense pas que ses Récréations aient récréé beaucoup d'amateurs de tragédies : les pièces originales sont quelconques, les autres... Avant tout, un mot de biographie. Tronchin, né en 1704, avait, dès les années de jeunesse, manifesté des dispositions pour le théâtre. Il commença par écrire une Marie Stuart, dans laquelle il essayait de réhabiliter la reine Elisabeth; sa ¥ane5^M(ir^ fut représentée à Paris, puisa Fontainebleau, devant le roi, en 1734. Le chevalier de Mouhy, critique consciencieux et compétent, déclare dans ses Tablettes dramatiques que l'œuvre du jurisconsulte genevois renfermait de réelles beautés. Nous revoyons Tronchin aux Délices, où il est un des bons acteurs de la troupe de Voltaire; il a recours aux conseils et à l'appui du maître. Le grand homme envoie à d'Argental, le 1 0 décembre 1 755, « la pièce d'un de ses amis auquel il voudrait bien ressembler — il s'agit de Nicéphore de Tronchin ; — il croit qu'elle peut avoir du succès. » 11 fallut néanmoins la «raccommoder. » Quelques mois après. Voltaire la retourne à
d'Argental, « achevée et réparée à peu prés comme vous l'avez voulu. » Ou travaille en vain à la faire jouer; Arouet s'en console : « Apollon-Tronchin n'aurait pas réussi à Paris comme Esculape- Tronchin. »
Les cinq volumes des Récréations dramatiques comprennent essentiellement des tragédies de Corneille expurgées et façonnées selon le goût du XVIII™^ siècle par un poète maladroit et sacrilège. Les remaniements de Tronchin sont tout uniment des crimes de lèsegénie. Il ne se contente pas de supprimer des personnages, de retrancher des scènes ; le malheureux ajoute des vers et refait ceux de Corneille. Dans le Cid, don Diégue dit au comte de Gormas :
... Mais on doit ce respect au pouvoir absolu De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. A l'honneur qu'il m'a fait, ajoutez-en un autre, Joignons d'un sacré nœud ma maison à la vôtre. Vous n'avez qu'une fille et moi je n'ai qu'un fils. Leur hymen peut nous rendre à jamais plus qu'amis : Faites-nous cette grâce et l'acceptez pour gendre.
Tronchin corrige ainsi le discours de don Diègue :
En vous nommant, peut-être on eût pu mieux choisir,
Mais le roi m'a trouvé plus selon son désir.
A l'honneur qu'il m'a fait, ajoutez-en un autre.
Unissons pour toujours ma maison à la vôtre.
Rodrigue aime Chimène ; et ses vœux et les miens
Sont de les voir unis par de sacrés liens.
Veuillez y consentir et l'accepter pour gendre.
Horace est un peu moins maltraité que le Cid; mais tout passe par les mains profanatrices de Tronchin, Cinna, Polyeucte, Pompée, Rodogune, Sartorius, et jusqu'au Venceslas de Rotrou. Si encore nous avions là de franches parodies, fussent-elles médiocres ou même plates! Je connais peu de cas en littérature où l'on ait poussé plus loin la suffisance et le ridicule.
Les œuvres mêmes de Tronchin, un Coriolan, une Cornélie, des Commèties, une Terentia, une Princesse de Portugal, ne rachètent point ses péchés envers Corneille. C'est ennuyeux et froid.
Rappelerai-je encore que M""^ de Brenles, la femme d'un des bons amis lausannois de Voltaire, traduisit en vers français le Caton d'Addison? Il ne nous reste plus de cette œuvre que le monologue de Caton, dont on trouvera les beaux vers, mutilés d'ailleurs par quelque copiste, dans Sayous et dans les Lettres de Golowkin (261).
CHAPrTRE ir La poésie Natirique et lyrique \
I. La poésie satirique : Le Sauvage hors de condition, dirigé contre Rousseau; couplets politiques : P. Rival ; les dialectes et la satire : F. Raspieler et ses Painies. — II. Deux poèmes philosophiques : Le Mal d'E. Salchli ; La Grâce et la nature de J.-G. de la Fléchère. — III. La Société littéraire de Lausanne et le réveil de la poésie nationale; des vers de Ph. Bridel. — IV. La poésie lyrique à Genève : E.-S. Reybaz ; des vers inédits de Jacob Vernet. — V. Poètes neuchâtelois : L. Garcin de Cottens ; quelques noms. — VI. L.-S. de Lerber, sa Vue d'Anet. — VII. Traducteurs de poètes allemands : les Huber, P. -F. de Boaton, B. de Tscharner, l'avocat Python et ses Bucolicos.
Ce serait peine perdue que de chercher beaucoup de littérature dans notre poésie satirique de la seconde moitié du XVllP^ siècle. Voltaire ne nous a pas livré le secret de son vers spirituel et facile, léger et mordant. Nous rimerons assez mal et sans verve. Les sujets de railler se fussent trouvés cependant. Mais nos gouvernements n'aimaient pas à voir leurs faits et gestes mis en couplets, et ils sévissaient rudement contre les versificateurs irrévérencieux. Le Conseil de Genève ne promettait-il pas, en 1769, «cinq cents écus de récompense et le secret au révélateur » pour la découverte de l'auteur d'une fort médiocre Chanson nouvelle (v. p. 239)?
.Je ne sache pas qu'on ait soupçonné l'existence du Sauvage hors de condition, « tragédie allégorico-barbaresque en un acte en vers, » qui est une amusante satire dirigée contre Rousseau. Elle forme le pendant d'un « conte moral, » plus drôle encore que récréatif, le Sauvage en contradiction. Les personnages de la « tragédie allégorico-barbaresque » sont : Pancrace, « philosophe anthropophage, » l'Ombre de Julie, sa fille, Émilius, son fils, Helveticos, « sénateur de Neuchàtel. » La scène se passe prés cette dernière ville, « à l'entrée d'une caverne. » On devine les allusions.
^ Sayous, II, 66 et s., 88 et s. Gaullieur, 248 et s. Une bonne partie de ce chapitre se rapporte à des œuvres dont personne n'a parlé jusqu'ici.
Ëmilius est à la recherche du grand Pancrace. Il arrive à « Neuchâtel, » où il est reçu par Helveticos dont les sentiments à l'endroit de Pancrace — Rousseau — ne sont pas d'une tendresse extrême. A entendre le « sénateur, » le malheureux Jean-Jacques a tout perdu, même l'honneur :
Mais enfin il lui reste
Emilim.
Eh! quoi donc?
Helveticos.
Ses rancunes, Un libraire, un public, la fièvre et du papier.
JEmilius.
C'est assez pour le sage.
Helveticos.
Et trop pour m'ennuyer.
N'importe, Émilius brûle de voir son père. Helveticos le contient : Pancrace dort, et
Le sommeil de Pancrace est un trésor pour nous.
L'entrevue d'Émilius et du « philosophe anthropophage, » leurs discours, sont d'un grotesque achevé. L'apparition de l'Ombre de Julie n'a pas même pour résultat de mettre fin aux lourdes calembredaines du poète, et j'ai un peu honte, pour les adversaires de Rousseau, des pauvres sottises qu'ils impriment contre lui. Il y a du moins quelques alexandrins bien tournés dans le Sauvage hors de condition.
Les querelles de Genève ont fourni , comme l'on pense , la matière de bien des couplets; les litanies injurieuses ou narquoises des rimeurs du temps sont en général moins brèves qu'insipides. La Chanson nouvelle de 1 769 :
Pauvres natifs, peuple d'esclaves.
cette chanson qui intriguait si fort le Conseil de Genève, est d'une platitude rare. Et c'est peut-être le chef-d'œuvre du genre! Les Vaudois n'ont pas su se venger avec esprit de la domination de LL. EE. Le jeu eût d'ailleurs présenté quelque péril. Les années qui précédèrent immédiatement la révolution provoquèrent bien l'éclosion
de quelques vers satiriques. xMais quels vers ! La moins vulgaire de ces petites choses, où la prosodie est traitée comme un simple bailli, a été reproduite tout au long par Gaullieur dans la Revue suisse. Je n'ai pas même le courage d'en citer le début.
David Bival, un horloger dégourdi, le père du fameux acteur connu sous le nom d'Aufresne, est à peu prés le seul de nos faiseurs de vers qui sut rimer avec esprit. Nous avons conservé ses Torts, une fantaisie alerte et pimpante qui se rapporte au conflit Vernet-Voltaire. Arouet ayant dit, dans une de ses lettres, que Calvin avait « une âme atroce, » Vernet se constitua le défenseur du grand réformateur et Rival donna tort aux deux combattants :
Servet eut tort et fut un sot, D'oser, dans un siècle falot, S'avouer antitrinitaire, Et notre illustre atrabilaire Eut tort d'employer le fagot Pour réfuter son adversaire, Et tort notre antique Sénat D'avoir prêté son ministère A ce dangereux coup d'État.
Quelle barbare inconséquence!
0 malheureux siècle ignorant !
Nous osions abhorrer en France Les horreurs de l'intolérance, Tandis qu'un zèle intolérant Nous faisait brûler un errant.
Pour notre prêtre épistolaire Qui, de son pétulant essor, Pour exhaler sa bile amère.
Vient réveiller le chat qui dort Et dont l'inepte commentaire Met au jour ce qu'il eût dû taire. Je laisse à juger s'il a tort.
Quant à vous, célèbre Voltaire, Vous eûtes tort, c'est mon avis.
Vous vous plaisez daps ce pays :
Fêtez le saint qu'on y révère
Tronchin veille à votre santé ; Cela vaut bien en vérité Qu'on immole à sa sûreté Le plaisir de pincer sans rire.
L'auteur dit poliment à Voltaire, rudement à Vernet, ce qu'il a sur le cœur. A cette poésie familière, d'un bon sens parfait et d'une agréable ironie, Voltaire répondit en vers auprès desquels ceux de Rival pâlissent à peine. Rousseau estimait beaucoup le talent de notre Genevois et il avait raison d'aimer, dans les pièces de Rival,
cette aimable facilité, cette heureuse concision, que relèvent d'ingénieuses saillies \
Les dialectes servaient, aussi bien ou mieux que le français, la cause de la chanson ou du f)amphlet rimé. Genève a ses Lettres du manchot (1779), Lausanne Lo Conte dau Craisù (1785), qui est, dit Gaullieur, « le fondement (sic) de la littérature patoise dans la Suisse romande. » Le chef-d'œuvre de notre poésie populaire pourrait bien être les Painies du curé de Courroux (Jura bernois) Fcrdinand Raspieler- (f 1762). Les Painies ne sont exempts ni de longueurs ni de crudités; ils sont écrits avec entrain, les expressions énergiques et les vers bien frappés y abondent. Raspieler, après Montesquieu, prolesta contre la mode ridicule des vertugadins ou paniers. « Qui pourrait le croire? s'écrie Rica dans les Lettres persanes. Les architectes ont été souvent obligés de hausser, de baisser et d'élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeaient ce changement, et les régies de leur art ont été asservies à ce caprice. » Nous suivons, dans les Painies, une grande dame qui meurt subitement, durant la messe, et part pour l'autre monde avec tous ses atours. Saint Pierre, auprès duquel arrive la belle aux « painies, » l'envoie impitoyablement en enfer :
Maidaime, attente donc qu'en relairdjeait la pœrte,
I n'a p'aiyu baiti po djens de votre sœrte
Saint-Pierre to d'in cô yi cho lai pœrte â né, Digeain : « Daime di monde, allé vo pormené ^! »
Elle est mal reçue, même chez Satan, où ses monstrueux « painies » terrifient les damnés...
Je m'étais promis de ne point toucher à nos dialectes. On me pardonnera d'avoir fait une exception en faveur du premier poète qu'ait produit l'ancien évêché de Bâle.
La poésie lyrique nous offre une plus ample moisson. Quelques
^ Voir ce que j'ai dit du Tocsin fribourgeois^ p. 189.
^ Publiés, avec une étude et des notes intéressantes, par MM. X. Kohler et Feusier, Porrentruy, in-8*', 1849.
^ Voici la traduction :
Madame, attendez doiic qu'on élai'gisse la porte,
Elle n'a pas été faite pour des gens de votre sorte
Saint Pierre tout à coup lui ferme la porte au nez, Disant : « Dame du monde, allez vous promener! »
poètes — presque de vrais poètes — nous attendent. J'aimerais, avant de les saluer, me débarrasser de deux œuvres plus importantes par leur volume que par leur mérite : Le Mal du Bernois Salchli et La Grâce et la Nature du Genevois de. la Fléchère; commençons par Le Mal (1789), qui est aussi la plus mauvaise! Je ne suis décidément pas de l'avis d'EMMANUEL Salchli lui-nvême ; il se figurait, dans sa candeur, avoir fait une merveille : « Le sujet annoncé par le titre de cet ouvrage, nous dit-il, est peut-être le plus sublimede tous ceux que la poésie didactique ait jamais traités. » Mais « la matière est hérissée d'épines!... » Ah! certes, et auxquelles il s'est terriblement piqué. Le but du livre est d'ailleurs, « de faire voir que le mal, qui était inévitable dans la constitution de l'univers, tend, par la direction de la Providence, à la perfection universelle, au bonheur de la société en général et à celui de chaque individu en particulier. » Le Mal compte à peu près sept mille alexandrins. Je n'ai pas eu le courage de rechercher minutieusement quels sont les « maux inventifs » par lesquels Dieu « nous amène au bonheur. » Quelques heures passées à parcourir l'immense dissertation versifiée de Salchli — car il faut bien étudier le dossier avant de condamner l'accusé — m'ont convaincu qu'il y avait là plus de raisonnement que d'inspiration, et moins de bons que d'exécrables vers. C'est de la philosophie lourdement délayée, avec des digressions souvent étranges et des répétitions toujours fatigantes. Je n'y ai rien trouvé de supérieur à cette description du paradis chrétien :
Quel pinceau tracera l'éternelle verdure
De ces jardins baignés d'une onde toujours pure?
Qui peindra ces palmiers, ces platanes pompeux,
Ces cèdres élevés qui menacent les cieux,
Cette herbe veloutée et ces arbres de vie
D'où coulent le nectar et la douce ambroisie ?
Laissons l'ambroisie « couler, » et passons! Décidément, si « le mal » doit être ici-bas le « grand moyen » dont Dieu se sert pour nous conduire à la félicité, je suis bien persuadé que Le Mal — de Salchli — n'a fait celle d'aucun de ses lecteurs.
La Grâce et la Nature', poème édifiant et didactique! Bridel a.
^ De la Fléchère fut, dit M. de Montet, « l'un des instruments les plus puissants du réveil religieux en Angleterre, au milieu du siècle passé.» Il se distingua comme prédicateur. Son poème parut en 1785; il avait été publié d'abord en deux volumes intitulés : La louange et VEssai sur la paix.