TOME II
fut surtout décisive sur les uiœurs. La société de la Restauration put être brillante par Tintelligence; elle fut ennuyée et maussade. La pléiade de savants et de lettrés qui répandait un si vif éclat sur la glorieuse cité ne parvenait point à guérir l'esprit genevois de cette rechute d'austérité. Pyrame de Candolle, le grand botaniste, s'étant mis à rimer pour éinoustiller ses concitoyens de la ville haute, y perdait ses fleurs de rhétorique. Etienne Dumont et Bonstetten, qui n'étaient point de tempérament mélancolique, les frères Pictet, Lullin de Chatoauvieux , Guillaume Favre, Sismondi, le syndic Rigaud, le jurisconsulte Bellot, l'Italien Rossi, qui fut professeur de droit à l'Académie, le philhelléne Eynard, tous ces gens de talent et de science ne s'amusaient pas beaucoup plus que les autres. Je trouve, dans V Album littéraire (n^ de septembre 1833), qu'avaient fondé le poète Blanvalet et quelques amis, cette exacte et piquante peinture de la Genève mondaine d'alors : « L'Angleterre nous a inoculé ses raoùts raides et ennuyeux... Une révolution s'est opérée
dans nos moeurs et dans nos usages Les dames sont assises tout
autour de l'appartement; point de conversation générale; chacune d'elles cause à demi-voix avec sa voisine, à moins que quelque vieux célibataire, héritier de notre ancienne politesse, ne soit debout devant ces dames, se mettant en tiers dans leur conversation, tout en buvant à petits coups la tasse de thé qu'il tient à la main. Les hommes faits, restés autour de la cheminée ou relégués dans quelque coin du salon, y forment un cercle, et, comme dans leur club, y causent, à haute et intelligible voix, politique, hausse et baisse des fonds, agriculture et industrie. Les jeunes gens se tiennent au milieu de la chambre, sous le lustre, et passent gaîment leur temps à considérer le fond de leurs chapeaux, à ôter et remettre leurs gants, à rajuster leur cravate à l'aide de la glace voisine; puis, ils échangent quelques paroles sur le mérite respectif des acteurs, des chevaux et des chiens célèbres... Et cela s'appelle s'amuser! »
Louis Simond, dans son Voyage en Suisse, n'a pas tracé un tableau plus flatteur de la vie sociale à Genève' : « Les femmes assises les
vaudois et des poètes neuchâtelois, En pays romand, Chants du pays, etc.) Genève et les rives du lac Léman, de R. Rey, 188 et s., 320 et s. Souvenirs de Juste Olivier (dans les Œuvres choisies, Lausanne in-12, 1879, I, 3 et s.). Souvenirs de L^ Vulliemin, Lausanne, in-12, 1871. Voir, au surplus, les notes bibliographiques ci-après. — M. A. de Montet a bien voulu me communiquer de précieux renseignements biographiques pour ceux d'entre les écrivains genevois et vaudois qui ne figurent pas dans son Dictionnaire.
^ La ville basse était cependant moins gourmée et moins morne que la ville haute; nous l'avons vu en parlant du Caveau genevois (v. p. 290).
unes à côté des autres ont l'air de causer, bâillent en cachette derrière leurs mouchoirs, changent de place sous quelque prétexte pour aller s'ennuyer dans un autre coin... Les hommes, en groupe dans le milieu de l'appartement, débitent les nouvelles du jour. » Les Menus propos de Tœpffer ne sont pas moins vifs; ils sont plus connus et je puis me dis|)enser d'y prendre des citations. La (ienève aristocratique de Simond, de Tœpffer et de V Album liltéraire n'avait pas changé beaucoup, au moment où éclata la révolution de 1846, qui enleva le pouvoir aux anciens maîtres de la ville, réorganisa l'État dans un sens démocratique, mais ne réussit point à étouffer l'esprit de caste. A Genève, comme à Lausanne et Neuchâtel, nous avons encore tout un petit monde dont les titres et les prétentions n'ont point désarmé, et qui se cloître, et qui boude, et qui fronde, et qui se survit tant bien que mal, condamné d'ailleurs à suivre tôt ou tard le courant des idées modernes ou à périr dans son noble isolement. Les membres les plus distingués de cette société ont, j'ai hâte de l'ajouter, renoncé depuis longtemps à n'être que d'inutiles débris d'une époque disparue : ils travaillent, ils luttent, ils ont du talent comme de vulgaires plébéiens.
C'est dans l'atmosphère morose de cette Genève anglicanisée que dut naître et respirer le romantisme. C'est à travers tous ces gens sérieux, physiciens, économistes, légistes, savants de toute sorte, qu'il eut à se frayer un chemin. « Qu'est-on à l'âge d'homme, quand on est de glace à vingt ans? » s'écriait Rossi, en parlant des jeunes Genevois. On abandonna à quelques têtes chaudes, auxquelles on ne ménagea point les douches, le soin de renouveler la poésie, de vivre — ou de mourir, hélas ! — pour les beaux yeux de la Muse. M. H. Fazy a exprimé une incontestable vérité quand il a dit « que les pays de Vaud et de Neuchâtel ont toujours mieux compris et apprécié les genres purement littéraires que l'austère Genève. » Amiel avait gémi déjà sur « l'impopularité de la poésie, qui paraît perpétuellement exotique » dans la ville de Rousseau. M. A. Thourel, l'auteur d'une Histoire de Genève, écrivait plus crûment, dans une lettre-préface à la première édition des Poèmes helvétiques d'Albert Richard : « Les actions de la poésie indigène s'y cotent en baisse ; si elle est libérale et forte, elle ne s'y cotent plus. » M. E. Julliard, paraphrasant naguère deux alexandrins d'Athalie, remarquait malicieusement :
Au moindre des savants tu donnes la pâture, Mais ta bonté s'arrête... à la littérature.
Lausanne n'était pas plus Lausanne du temps de Voltaire, que Genève n'était la Genève dos Délices. La capitale vaudoise auraitelle perdu, avec ses baillis, quelque chose de son insouciante et paresseuse gaîté? La liberté lui avait imposé des devoirs, et le devoir ne fait pas danser. Tout le mouvement littéraire vaudois se concentra autour de l'Académie, école sévère, où enseignèrent, avant 1845, Ch. Monnard, Vinet, Juste Olivier. Le terrain était peut-être moins mauvais à Lausanne qu'à Genève pour le romantisme. Le génie du lieu est amoureux d'indolence et de rêve; mais il ne s'ouvre pas aisément aux influences extérieures, il n'est point curieux, il faut en quelque manière l'arracher de force à son oisiveté contemplative.
Le séjour de Sainte-Beuve à Lausanne, pendant l'hiver de 1837 à 1838, est, ce me semble, un fait très important dans l'histoire de la littérature vaudoise; l'auteur de Joseph Delorme, des Pensées d'Août, étendit l'horizon, enhardit le goût d'un petit peuple fort timide dans les questions d'art. Juste Olivier s'était lié avec Sainte- Beuve en 1830; il lui avait fourni des notes sur quelques-uns de nos écrivains, entre autres sur Vinet; la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1837 annonçait au public français, sous la signature du critique déjà célèbre, qu'il y avait des poètes, des lettrés et un grand homme à Lausanne. Peut-être les éloges que Sainte-Beuve distribuait ainsi n'étaient-ils pas tout à fait désintéressés et devaientils servir à lui ménager un bel accueil là-bas. On savait, en effet, qu'il avait entrepris un ouvrage sur Port-Royal ; Olivier venait de suggérer à quelques gros personnages l'idée d'appeler Sainte- Beuve à l'Académie pour y donner un cours sur la vénérable maison religieuse. Les pourparlers ne traînèrent point, quoiqu'il fallût de l'audace pour présenter aux bons Lausannois un professeur étranger, que précédait une réputation inquiétante et qu'on ne voyait pas sans étonnement s'attaquer à Port-Royal.
Étudiants, pasteurs, rentiers, membres du gouvernement, et les demoiselles de Lausanne, et les dames, tout le monde courut néanmoins l'entendre. Ce n'est pas qu'il eût exercé, dès le début, un attrait irrésistible. Et puis, Paris tremblait un peu devant cette province inconnue, où il devinait des préventions. « Il arrivait — je cite Olivier— la tête enfoncée dans son vieux manteau de poète, et montait les degrés de la chaire, je crois bien avec le même sentiment (ju'une chaire m'a toujours causé pour ma faible part..., mais que j'ai vu non moins fort chez des hommes supérieurs, chez Mickiéwicz entre autres, qui me disait, le jour de sa première leçon, aussi à Lau-
sanne : Il me semble que je monte à l'échafaud. » Le Parisien avait l'émotion courte et la gêne passagère. Au reste, son cours, écrit et rédigé d'avance, ne coûtait que la peine de le débiter. Incisif, abondant, minutieux, descendant jusqu'au fond du sujet, le tournant et le retournant, Sainte-Beuve ne plut d'abord qu'à une partie de son public. Les mécontents — il y en avait bien une centaine sur trois cents auditeurs — l'eussent voulu plus accessible et plus pétillant, inoins sévère et plus éloquent. Il faut avouer que Saint-Cyran et la mère Angélique ne sont point divertissants, que la vie et la doctrine de Port-Royal repoussent plutôt qu'elles ne séduisent le commun des mortels. Les hommes marquants des deux partis, radical et conservateur, — Druey et Vinet en tête — appréciaient fort le talent de Sainte-Beuve. Quelques railleurs, comme il s'en rencontre partout, s'amusèrent à parodier dans les cafés les leçons du maître, à travestir en personnages de boufïonneries Lancelot, le docteur Singlin et les autres. Quelques consciences austères ne surent point pardonner au professeur une certaine désinvolture qui détonait à l'Académie et qui était tout simplement de la spirituelle vivacité française. Cependant Port-Royal fit ou refît peu à peu la conquête de quelques admirations perdues en chemin ou déconcertées un moment. Vers la fin du cours, Lausanne n'eut plus qu'un regret et une crainte : Sainte-Beuve allait partir, la France ne le redonnerait plus de sitôt.
Ajoutons que des âmes naïves avaient entrevu la conversion possible de Sainte-Beuve. N'exposait-il pas, avec une ardeur communicative, les doctrines des solitaires de Port-Royal? N'était-il pas un commencement de janséniste? Or, de Jansénius à Calvin, la distance n'est pas infranchissable. Nous aurons donc toujours des arriére-pensées de prêcheurs! Lui subissait, avec une complaisance à peine ironique et une politesse charmante, le siège de ses doutes. Sous cape, « il riait et se gaudissait, » nous dit Rambert. Il était déjà le sceptii^ue déterminé des années de vieillesse. Et je me demande si, plus tard encore, il ne s'est pas égayé aux dépens de ceux qui le harcelaient de leurs prédications importunes ou discrètes. Ainsi garde-t-il, avec Vinet (ju'il estimait fort mais dont le zèle religieux, tout enveloppé de formes insinuantes, l'embarrassait quelquefois, un ton qui n'est point naturel sous la plume du fameux lundiste. Je ne puis considérer ses déclarations en apparence les plus pénétrées comme des preuves d'un etïort sérieux ou sincère vers la foi. La terre l'intéressait bien autrement que le ciel, et je vois son malin
sourire quand il écrivait des choses aussi édifiantes que celles-ci, après la lecture d'un article de Vinet dans la Revue suisse : « On achève la dernière page en regardant là-haut. »
La vie parisienne, dans la(|uelle il rentra sans tristesse, n'etTaça point les souvenirs de Lausanne. Des lettres, plusieurs poésies, quelques articles et de nombreux passages de ses Lundis montrent que sa sympathie pour la Suisse a été durable. Il y a mieux : l'hiver qu'il consacra au pays de Vaud ne fut pas sans profit pour le réveil intellectuel de cette contrée. Sainte-Beuve était la France nouvelle; il avait les audaces, les curiosités, les raffinements d'un grand artiste. On se familiarisa insensiblement avec des idées et des goûts littéraires que l'on condamnait ou ignorait avant son arrivée. On s'habitua dans la suite à consulter ses arrêts, à noter ses évolutions, à s'approprier quelques-uns de ses enseignements; on s'intéressa surtout, à cause de lui ou par lui, à la vigoureuse floraison du romantisme. L'eût-on fait, si on ne l'avait connu de prés, au cours sur Port-Royal?
Lausanne demeure, jusqu'en 1845, la ville académique par excellence. L'Académie absorbe tout, gouverne tout, façonne la société, dirige la politique. A la longue, cette tutelle devint fatigante. La Révolution de 1845 visa moins peut-être les conseillers d'État dans leurs fauteuils que les professeurs dans leurs chaires.
La vie sociale et littéraire n'offre à Neuchàtel aucun trait bien caractéristique. La mode y était à l'ennui comme à Genève. Ne sait-on point, par exemple, que les séances de l'improvisateur de Pradel furent interdites, parce qu'on s'y amusait trop? Des savants d'ailleurs, comme Agassiz, des peintres comme deMeuron et Robert, y éclipsent les écrivains, tous de second ou de troisième ordre. La littérature ne gagnera pas même beaucoup à la fondation de l'Académie en 1839; qu'y vient-on chercher, sinon la science d'Agassiz, puis celle d'Arnold Guyot, et un peu de théologie?
Les années 1845 à 1848 apportèrent de profonds changements à la situation politique de la Suisse. Une revision de la Constitution fédérale se fit dans le sens unitaire, après la malheureuse équipée du Sonderbund. Les cantons de Genève, de Vaud, de Fribourg et du Valais renversèrent leurs gouvernements conservateurs et marchèrent désormais -^- la métamorphose fut de courte durée dans les États catholiques — avec le parti radical, plus jeune, plus vigoureux, plus entreprenant. Neuchàtel, de son côté, rompit violemment les liens qui l'unissaient à la Prusse. Une ère nouvelle s'ouvrait pour notre pays; elle n'est pas close.
La Suisse donne presque partout, à partir de 1830, le spectacle d'une véritable course au progrès. Je songe ici non seulement aux institutions politiques, sur le mérite desquelles on peut disputer, mais à l'essor intellectuel que nul sans doute ne voudrait déplorer ou nier. Ce n'est pas de notre époque, si libre, si laborieuse, avec ses élans et ses générosités, avec sa belle passion de tout comprendre et de tout résoudre, ce n'est pas d'elle que Louis Vulliemin eût dit ce qu'il écrivait de la fin du XVIII'"^ siècle : « Les gouvernements prêtaient peu d'appui aux gens de lettres. Ils craignaient pour leurs privilèges et redoutaient tout mouvement. Les éludes histori(|ues leur paraissaient surtout dangereuses. » Le monde est renversé. Dorénavant, l'initiative officielle et privée se manifeste avec une réjouissante activité dans tous les domaines de l'intelligence, et c'est précisément de ces « dangereuses sciences historiques » qu'on s'occupera le plus, avec une indépendance d'esprit, un sens critique, un amour de l'exactitude qui ne permettraient pas d'appliquer à nos historiens le fameux « conspirateurs contre la vérité » de J. de Maistre. La Société d'histoire de la Suisse romande est créée en 1837. Ses principaux membres fondateurs sont : L. Vulliemin, le W Berchtold, le doyen Bridel, M. Daguet, de Gingins-La-Sarra, le général de Laharpe, Ch. Monnard, Juste Olivier. Elle est destinée à « offrir un centre aux amis de l'histoire répandus dans le canton de Vaud et dans les cantons qui parlent la langue française. » Elle a vécu, elle a prospéré, elle prospère, publiant presque chaque année un volume de mémoires substantiels ou de documents précieux, V Histoire du comté de Gruyère d'Hisely ou le Mireour du monde, les études de Gingins-La-Sarra ou celles d'Eugène Secrétan, les résultats des savantes recherches de F. de Charrière ou de M. J. Gremaud.
Les Genevois resteraient-ils en arriére? Le supposer, ce serait peu les connaître. Mais ils aiment à vivre de leur propre vie, ils sont genevois bien plus que romands ; ils travaillent pour leur compte. La Société d'histoire et d'archéologie de Genève, fondée en 1837, constituée en 1838, a fourni une longue et brillante carrière ; j'ai eu trop souvent à mettre à contribution ses Mémoires et documents, pour qu'il soit nécessaire de revenir sur son œuvre. L'Institut national genevois des sciences, des lettres, des beaux-arts et de l'agriculture, a, non pas des visées plus ambitieuses, mais des buts plus divers.
Établi par une loi du 7 mai 1852, divisé en cinq sections qui ont rivalisé de zélé, il a inséré dans son Bulletin et ses Mémoires, sans parler d'autres travaux qu'il n'y a pas lieu de signaler ici, une quantité de monographies et de documents indispensables à quiconque tentera d'écrire l'histoire politique ou littéraire de Genève.
La Société d'histoire de Neuchâtel a lancé, en 1864, le premier fascicule du Musée neuchâtelois ; elle a persévéré : une trentaine de volumes attestent son zèle intelligent. A Fribourg, le D"* Berchtold, Hisely, M. A. Daguet, se livrent avec succès aux études historiques; une Société d'histoire, moins active que ses sœurs de la Suisse romande, y a publié ses Archives qui comptent actuellement quatre volumes. Le Valais ne sort pas de sa léthargie. Le Jura bernois, au contraire, voit se former, en 1847, la Société jurassienne d'émulation dont les Actes sont parvenus à leur tome trente-sixième. Et n'oublions pas les entreprises individuelles — en dehors des revues et journaux, — lesÉtrennes nationales de Gaullieur, \es Étrennes genevoises de Roget, et des Étrennes et des Esquisses neuchâteloises , et des Étrennes fribourgeoises, et toute cette littérature locale qui a son prix !
Bien mieux, la jeunesse entend suivre — joyeusement — ses aînés. En 1806, Ch. Monnard et quelques amis se réunissent, et la plus ancienne de nos sociétés d'étudiants suisses, la Société de Belles-Lettres est née; elle a survécu, elle survivra encore à bien des générations. La Société de Zofmgue, qui n'est pas essentiellement romande comme Belles-Lettres, ni exclusivement littéraire, fête son baptême en 1819 : soixante-dix anniversaires, célébrés par de gais studiosi, toujours plus nombreux, témoignent de la vitalité de Zofingue. L'Helvetia, arborant hardiment le drapeau radical, se recrute à l'origine parmi les Zofingiens qui veulent faire de la jeunesse universitaire une avant-garde pour le bon combat du progrès. La Société des Étudiants suisses enfin rassemble les jeunes gens de confession cathohque. Toutes ces associations possèdent \enr$, Revues , où la plupart de nos écrivains et de nos hommes d'État ont brûlé leur première poudre. Toutes aiment d'un égal amour la patrie et les lettres. Toutes chantent avec le même enthousiasme le gaudeamus igitur de la vingtième année. Se scandalisera-t-on de les trouver mentionnées dans une histoire littéraire? Elles sont de libres et d'allègres écoles où les talents éclosent et s'apprêtent à mûrir. Elles s'inspirent d'un besoin d'émulation et d'une pensée de solidarité. Si elles ne produisent pas de chefs-d'œuvre, elles en préparent peutêtre. Que demanderions-nous de plus?
Notre histoire littéraire doit beaucoup à quelques robustes et courageuses revues, (jui ont tout bravé, débuts pénibles, indifférence du public, sacrifices pécuniaires, critiques des uns, hostilité des autres, pour doter la Suisse de publications qui tiennent un rang honorable parmi les périodiques modernes. On se souvient que la Bibliothèque britannique (v. p. 376) se transforma en 1 81 5, et devint la Bibliothèque universelle, qui parut en deux séries, l'une consacrée aux questions de philosophie, d'histoire et de littérature, l'autre aux sciences expérimentales. Les deux séries furent réunies, puis séparées de nouveau. Je ne parlerai ici que de la Bibliothèque universelle, revue littéraire. Elle fut, jusqu'en 1836, assez peu hospitalière aux lettres pures; c'est Is, Bibliothèque britannique, prenant comme champ d'étude l'Europe au lieu de l'Angleterre. La Suisse romande lui fournit presque tous ses collaborateurs : Pictet de Rochemont, de Candolle, Sismondi, Dumont, LuUin de Chateauvieux ; elle ne lui fournit pas le sujet d'un article de quelque importance.
Petit-Senn raillera plus tard, avec raison, ce parti pris de cosmopolitisme : « Bibliothèque universelle de Genève! Celte dénomination nous surprendrait peu en France, où tous les journaux sont complets, toutes les revues universelles, et où les recueils les plus modestes dans le genre s'intitulent simplement européens; mais chez nous, où la science et le talent ont leur pudeur et leur probité, ces mots : Bibliothèque universelle font une singulière dissonance à notre oreille. » Il lui reprochera encore de proscrire de ses pages « la religion et la poésie, » — un reproche qui n'était pas tout à fait justifié. Mais quoi ! on désirait un « journal général, du même genre que ceux dont l'Angleterre présente de si bons modèles, » — une revue encyclopédique. Toujours l'anglicanisme genevois! Dès 1836 cependant, la littérature, même suisse, gagne du terrain.
La Bibliothèque n'est pas, au surplus, qu'un vulgaire bulletin fie nouvelles littéraires. Elle ne se borne pas à enregistrer des faits; elle a volontiers des allures militantes. Il faut la voir battre en brèche le romantisme « dont les magnifiques théories n'ont rien produit. » La direction du journal se vante, en 1 848, d'avoir été un des « organes de la résistance » au mouvement de 1820 et 1830. Joël Cherbuliez se constitue l'interprète indigné de la réaction « contre un Lamartine réhabilitant Robespierre, un Michelet déclarant le christianisme usé, stérile, mort. »
Une entreprise concurrente, pins nationale et plus littéraire, la Revue suisse, fut mise en train par un imprimeur avisé de Lausanne, Marc Ducloux. Elle se suffit rapidement à elle-même. M. Ch. Secrétan en a été le premier directeur. Ses fonctions, qu'il résigna en 1839, passèrent à Fréd. Chavannes et F. Espérandieu. Vinet, Juste et Caroline Olivier surtout, devinrent les piliers de la Revue {0\mer en fut même le propriétaire de 1845 à 1855). Une collaboration anonyme, celle de Sainte-Beuve, ajouta, deux ans durant, un attrait inappréciable aux cahiers mensuels de ce recueil. Olivier avait demandé à son ami des nouvelles pour la chronique parisienne. Sainte-Beuve fit mieux que d'envoyer des notes; il se chargea d'une correspondance régulière, à condition qu'on « la mît comme rédigée |)ar un compatriote. » Tâchez, «mon cher Olivier, écrivait-il, de fonder là-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un organe à la vérité... Osez seulement! » La Revue suisse osa. Profitant de son incognito, Sainte-Beuve y disait ce qu'il ne pouvait aisément dire à Paris, ne ménageant à personne les coups d'épingle et les coups de boutoir. C'était là, pour lui, un asile de sincérité ou de révolte. Sa collaboration cessa en juillet 1845, lorsque Juste Olivier abandonna la Revue à un éditeur neuchâtelois pour aller chercher à Paris le pain que la révolution vaudoise lui avait enlevé. Le poète des Chansons du soir, assisté parfois de sa femme, continua les chroniques parisiennes, jusqu'à la fusion de la Revue suisse avec la Bibliothèque universelle, soit jusqu'à la fin de l'année 1861.
On trouvera dans ses lettres et dans celles de Sainte-Beuve une mine inépuisable, et rare, et d'ailleurs peu exploitée jusqu'ici, de renseignements sur l'histoire de la littérature française pendant une période de prés d'un quart de siècle. Des études littéraires et biographiques, des travaux d'histoire et de philosophie, des œuvres d'imagination comme l'émouvante nouvelle de M""^ Olivier : Vhonneur et l'argent , ou le Malessert de son mari, ou les récits d'un « Charles d'Autigny » qui était le pseudonyme du couple Olivier, — tout cela semblait justifier les espérances auxquelles on se livrait en tête du premier fasicule du tome VU : « Lorsqu'un recueil de ce genre a pu se soutenir ici, sans autres ressources que celles qu'il trouve en lui-même, dans le milieu où il est né, sans autre protection, sans autre dépendance que celle du public, on peut bien augurer de son avenir. »
La Revue suisse disparut après vingt-quatre ans d'existence. Les éditeurs annoncèrent sa mort à la fin du volume de 1861 : « Dès
longtemps, plusieurs circonstances nous avertissaient que l'heure était venue de réaliser, dans le domaine littéraire, ce qui, dans la Suisse de ces dernières années, a été tenté avec succès dans la sphère [politique. Les barrières qui séparaient les cantons voisins s'abaissent de jour en jour. Une plus grande communauté de vie s'établit entre eux... Pourquoi nos forces littéraires resteraient-elles disséminées dans deux publications du même genre et qui poursuivent le même but? » La Revue suisse se fondit donc, en 1862, avec la Bibliothèque universelle. La Bibliothèque miiverselle et revue suisse, placée, dès 1866, sous la direction de M. E. Tallichet, qui a su la faire prospérer, est moins cosmopolite que l'ancienne Bibliothèque universelle, moins nationale que la Revue suisse. Elle est bien romande par le ton général et par ses collaborateurs qui sont, la plupart, des Genevois, des Neuchâtelois et des Vaudois. Une de ses spécialités — et l'un de ses incontestables mérites — est son système de chroniques mensuelles qui résument le mouvement intellectuel de tous les grands pays de l'Europe.
On a maintes fois essayé de donner des rivales à la Bibliothèque universelle et revue suisse, qu'on jugeait ou bien trop « universelle, » ou bien trop réfractaire aux idées modernes en matière d'art, de philosophie et de politique. Ces tentatives ont échoué ; je ne rappellerai que les noms de deux revues qui promettaient et que le public n'a point soutenues : la Suisse romande (1885) et la Revus de Genève (1886), toutes deux lancées par des « jeunes, » toutes deux mortes au bout de l'année. Le Semeur', fondé en 1887, mais plus parisien que suisse, a eu moins de malchance et aura sans doute longue vie.
Dans les cantons catholiques, nous avons à signaler trois journaux littéraires : deux d'entre eux n'ont eu qu'une courte existence; le troisième promet de durer. VÉmulation (l'ancienne) de Fribourg parut de 1841 à 1843; M. A. Daguet, le D"* Berchtold, N. Glasson, Louis Bornet, lui donnaient de bonne prose et, par-ci par-là, de bons vers. VÉmulation (nouvelle) alla de 1852 à 1856. Les mêmes écrivains s'y retrouvent, avec quelques excellentes recrues : Pierre Sciobéret, Eulalie de Sénancour — tille de l'auteur d'Obermann et Fribourgeoise par sa mère qui était une demoiselle Daguet, — le
* Le Semeur de Paris, qui parut dès 1831 et qui dura près de vingt ans, avait en Suisse la plupart de ses collaborateurs : Lèbre, Sayous, Cli. Secrétan, de Félice, Vinet, Alb. Rilliet. etc.
Franc-Comtois Max Buchon, traducteur d'Hebel et de Gothelf, et poète de la vie rustique. Je reviendrai sur presque tous ces noms. Il faut dire ici que M"^ de Sénancour, qui fut plus tard le mentor trop peu écouté de son neveu Etienne Eggis, adressait à VÉmulation de jolis contes et des causeries spirituelles ; ses pages sur « l'influence du costume » seront toujours lues avec plaisir, sa réhabilitation de Voltaire (L'accusé Voltaire) est vivement écrite et sagement pensée ; il y a là de la finesse, de l'originalité et de l'entrain. Max Buchon, lui, faisait connaître les romans de Jérémias Gothelf et scandalisait un peu ses lectrices en chantant les Deux commères en strophes qui n'avaient rien de fleuri, ou le Cochon en vers robustes et savoureux. Le Méinorial de Fribourg, qui se publia dés 1854, et qui était essentiellement historique, eut le même destin que V Émulation. Aujourd'hui, Fribourg et le Valais ont leur organe, la Revus de la Suisse catholique; ses tendances confessionnelles nettement affirmées ne l'empêchent point de faire une place à la littérature.
Ce n'est pas la science qui périclitera jamais dans notre Suisse romande. Neuchâtel devint, en 1839, grâce à la fondation de son Académie, la rivale scientifique de Genève. Louis-Jean-Rodolphe Agassiz' (1807 à 1873) s'y était établi en 1832; il y resta jusqu'en 1846 et passa le reste de sa vie en Amérique. Son enseignement avait attiré de nombreux élèves à la jeune Académie ; ses ouvrages en firent un des naturalistes les plus éminents de l'Europe. Ses Recherches sur les poissons fossiles, ses Études sur les glaciers, puis son Système glaciaire, furent et sont considérés comme des travaux de premier ordre, pleins de faits nouveaux et de vues originales. C'est dans le dernier de ces livres qu'on trouve l'admirable hypothèse d'une période glaciaire, hypothèse admise par toute la science moderne. Le chef-d'œuvre de la maturité d'Agassiz, V Espèce et les classifications, qui parut d'abord en anglais, renferme une quantité d'ingénieux aperçus sur la classification des animaux ; Agassiz y a
' Bévue des Deux- Mondes, août 1875 (étude de M. E. Blanchard). Bibl. universelle, S'"^ période, XXX, 449 et s.; XXXI, 116 et s. (biographie par M. A. Glardon). Louis Agassiz, sa vie et sa correspondance, par M'"^ E.-C Agassiz (traduit de l'anglais), Neuchâtel, in-8o, 1886. Album litt. de la Suisse romande, Y, 1 et s. Galerie suisse, III, 209 et s.
repris la méthode et les idées de Ciivier. Son ami et collaborateur Edouard Desor (\ 8 \\ à 188â) était d'origine allemande; naturalisé Neuchàtelois, il servit et honora pendant de longues années sa nouvelle patrie. Ses nombreux récits d'ascensions, en particulier ses deux volumes d'Excursions et séjours dam les glaciers, — je laisse de côté ses études d'un intérêt purement scientifique — ont de l'aisance, de la fraîcheur et de la vivacité. « On cause volontiers, disait Desor, de ce que l'on aime ; » j'ajouterai qu'il cause très bien, comme un savant qui serait à la fois un humoriste et un poète. Arnold Guyot (1807 à 1884), qui professa, comme Agassiz, à Neuchàtel puis en Amérique, s'est efforcé,' dans sa Création, de concilier les données de la science avec celles de la cosmogonie biblique. Léo Lesquereux (1806 à 1889), auquel Fritz Berthoud a consacré, dans le Musée neuchàtelois, une émouvante étude — ses dernières pages, — Léo Lesquereux a conquis une grande réputation parmi les botanistes et les paléontologistes des deux mondes, par ses remarquables travaux sur la formation des tourbes et sur les plantes fossiles; ses Lettres d'Amérique, insérées dans la Revue suisse, sont, d'autre part, une fort intéressante lecture.
Ces hommes, dont notre pays peut être fier, ont, un moment, éclipsé ou suivi de très prés leurs émules de Genève; mais Genève, mais le canton de Vaud, mais le Jura bernois,, ont enrichi les sciences expérimentales de précieux travaux. Voici J.-A.-L. Pictet (1795 à 1865), auquel la zoologie et paléontologie doivent tant; voici le fameux physicien A.-A. Pictet de la Rive (1801 à 1873); voici encore Edouard Claparède (1832 à 1871) et ses travaux sur l'embryogénie des animaux inférieurs, Alphonse Favre (\S]^ à 1890) avec ses Recherches géologiques-, voici parmi les Vaudois, B. Delessert (1773 à 1847), bien connu comme botaniste et conchyologue ; voici l'anatomiste H. Hollard ; voici Fréd. Troyon, l'auteur de V Homme fossile, et l'archéologue distingué-, qui fut en quelque sorte, l'inventeur des tumuli. J'en passe, et d'aussi distingués. Mais il m'en coûterait de ne point nommer le Jurassien Jules Thurmann (1804 à 1855), un géologue éminent et un fin lettré.
J'ajoute à. ce chapitre, à titre d'appendice, un bout d'alinéa consacré aux jurisconsultes de nos cantons romands. Quelques-uns de nos légistes veulent au moins être signalés. Ainsi le Genevois Pierre Odier (1803 à 1859), auquel on est redevable d'importantes études, qui ont fait autorité, sur le contrat de mariage et le régime hypothécaire. Le Vaudois Ch.-J.-G.-B. Secrétan (1784 à 1858) a écrit
un oiivra'ic estiiné : Hcmarqaes sur le Code civil du canton de Vaud. Le Neucliâlelois Henri Jacottet (1828 à 1878) a laissé un commentaire abondant et lucide de la législation civile de son petit pays. Il y aurait encore à citer Henri Brocher, qui s'est occupé avec beaucoup de compétence des questions de droit international, H. Carrard, et d'autres. Ces quelques notes montrent du moins que la Suisse française n'est indifférente à aucune des branches de l'activité scientifique et que, dans tous les domaines, elle a produit des œuvres de valeur et des hommes de talent.