CHAPITRE II Le romantisme et ses poètes
I. Le roiiuintisme en Suisse. — II. Les romantiques de Genève : Charles Didier: un Mallilâtre «genevois : J.-J. Galloix et ses Méditations lyriques: Etienne Gide; André Verre; Jules Mtilhauser; H. Blanvalet et ses Poésies complètes. — III. Les romantiques vaudoi.s : Frédéric Monneron; Albert Richard et ses Poèmes hehëtiques; Juste Olivier, le poète et Thistorien national. — IV. A Neuchfttel : A. Ramus et H. -FI. Calame. — V. Un romantique frihourgeois : Etienne Eggis.
Charles Didier écrit de Paris, en 1830, « qu'il entend marcher avec son siècle. » La Suisse romande voit se constituer, vers la même époque, un parti littéraire, qui, lui aussi, veut « marcher avec son siècle, » courir sus aux classiques. Les flonflons du Caveau genevois, l'éclectisme de la Société littéraire de Genève, la poésie artificielle des versificateurs de l'Empire, ne suffisent plus à la jeune génération. Tout ce qui a vingt ans « fait sa caisse intellectuelle, » a dit Marc-Monnier, et la trouve horriblement vide. L'aimable épicuréisme des rimeurs légers, Gaudy-Le Fort, Cougnard, Chaponniére, Petit- Senn même, la sagesse peu lyrique des rimeurs plus graves, Bridel ou J.-L. Mallet, ne pouvaient qu'attirer des sceptiques ou que faire som-
^ J'ai publié, dans la Nouvelle Mevue {n^^ des 15 juin et l*''" juillet 1889), une étude : Le romantisme et ses poètes dans la Suisse française; je l'ai mise à forte contribution pour ce chapitre, qui n'en est pas moins nouveau sur bien des points.
meiller des gens rassis. Il s'agissait bien, pour les adolescents nés avec le siècle, d'aligner des refrains légers ou des alexandrins monotones. Plusieurs avaient étudié dans les Universités d'Allemagne. Quelques-uns puisèrent la théorie du doute universel et du désespoir tînal dans les systèmes obscurs mais hardis des métaphysiciens de Germanie. D'autres, moins épris des grands problèmes, se contentèrent de lire Schiller, Gœthe, Wieland, tous ces romantiques avant la lettre. D'autres enfin, séduits par le génie chaleureux de Corinne, gagnés par la belle mélancolie de René, se bercèrent d'idéals que la vieille littérature était incapable de satisfaire. Tous descendirent en eux-mêmes et laissèrent chanter leur âme. Je ne crois pas qu'il faille attribuer beaucoup d'importance, au point de vue de leur effet sur nos écrivains indigènes, à certaines circonstances que je signalerai cependant : la cour de M'"^ de Staël à Coppet, le séjour de lord Byron à la villa Diodati près de Genève, la nation suisse unie et libre désormais. Les origines du romantisme sur le sol helvétique sont moins extérieures. Au reste, Coppet ne prétendait exercer d'action que sur la France, Byron n'était qu'un voyageur s'attardant aux bords du Léman, le pacte fédéral de 1815 ne devait inspirer que des hommes d'État. Ce furent les livres, non pas les événements, qui donnèrent des disciples à Lamartine et à Victor Hugo. Ajoutez à cela, si vous voulez faire dn chauvinisme littéraire, qu'en fin de compte le romantisme a été importé en France par Rousseau et M""^ de Staël. Le romantisme suisse n'en est pas moins un reflet, rien de plus.
Lorsque parurent les Méditations, lorsque, plus tard, l'auteur des Orientales et ses amis lancèrent leurs manifestes et prirent d'assaut le vieil art poétique, il y eut en Suisse une bonne demi-douzaine de jeunes enthousiastes, tout prêts à confesser la foi nouvelle. Albert Richard ne craindra pas de mettre, en 1835, ses Poèmes helvétiques sous la protection de Victor Hugo, et de déclarer fièrement :
Jadis, marchant sous la mitraille, Lorsqu'au milieu d'une bataille, Un jeune soldat faiblissait, Si Napoléon, son idole, L'électrisait d'une parole, Son âme se raffermissait...
Sous une plus juste bannière, Ainsi parfois, dans la carrière, Je sentais mon cœur ébranlé Redouter l'arène glissante.
Lorsque soudain ta voix puissante M'a crié : ^^ Va!... » Je suis allé.
Si la poésie de nos romantiques n'est qu'un reflet, elle n'en est pas réduite pour autant à l'imitation servile. Si Didier, (ialloix, Richard, n'ont pas été des initiateurs, ils n'en conservent pas moins une certaine originalité. Leur langue, plus embarrassée ou plus terne, moins savante ou moins harmonieuse, sera plus sobre et moins cherchée que celle d'un Victor Hugo ou d'un Théophile Gautier. Le fond de leur poésie aura, chez presque tous, des qualités de mesure, de réflexion, de vertu, qui rachèteront un peu le manque de métier et la médiocre éloquence. Ils seront, en revanche, aussi larmoyants que leurs émules de France, « Vie de leurres, de déceptions et de dégoûts, écrira Tœpffer, dans sa Bibliothèque de mon onde, en parlant des poètes. Ils souffrent dans leurs vers, ils gémissent dans leurs vers, ils y traînent à vingt ans un reste éteint de vie décolorée, ils y meurent; presque tous commencent par là. » Presque tous les nôtres ont également fini par là; presque tous ont vraiment souffert et quelques-uns sont morts en leur printemps. Ce que Tœpffer avance en manière de raillerie, Galloix, Monneron et d'autres l'ont éprouvé. La chimère, vainement poursuivie, du bonheur et de la gloire, les dures expériences de la réalité, tel est le sujet de la longue plainte, aussi sincère qu'uniforme, sanglotée en quelques milliers de vers par la plupart de nos romantiques. Des notes plus mâles, comme chez Albert Richard, ou plus gaies, comme chez Juste Olivier, animeront cette mélopée douloureuse, en la semant d'airs de bravoure ou de charmantes ariettes. Quoi qu'il en soit, les uns et les autres ont chanté de tout leur cœur, faisant en général mieux que des vers corrects, — de la poésie.
- Nous sommes hélas! très conservateurs en matière d'art : la nouveauté nous inquiète quand elle ne nous effraie pas. Tous ces rêveurs et tous ces tristes furent malmenés à souhait. On leur reprocha moins encore leur mélancolie que leur versification ; des bambins de lettres qui s'insurgeaient contre Boileau et tournaient le dos à Delille ! La chose était plaisante. Et la guerre d'éclater. La société de nos Faubourgs Saint-Germain en miniature sourit dédaigneusement à tous ces extravagants. La bourgeoisie, le monde académique, les ignorèrent ou les raillèrent. Le pauvre Galloix tenta, sans succès appréciable, de faire connaître à Genève ceux qu'on y appelait les « folâtres » : Lamartine, Hugo. Une indifférence ironique le récompensa de son zèle. La Harpe helvétique de Didier, ses Mélodies, se heurtèrent à toute sorte de préventions. Un gros personnage bernois souhaitait la bienvenue en ces termes à Richard : chaime pas la poécie.
« Le romantisme, expliquait le Journal de Genève du 16 mars 1826, n'est point un genre particulier, mais un affranchissement des régies prescrites par le goût et la raison. » Il est vrai que, deux mois auparavant, Charles Durand, un des rédacteurs du Journal, avait défendu, avec bien des réserves encore, le premier volume de Didier. Gaudy-Le Fort, lui, épuisait, au nom du Caveau, sa verve contre les novateurs :
Quel dieu presse mes flancs? Où suis-je? où vais-je? où cours-je? 8uis-je sur le trépied du temple d'Apollon, Ou bien dans mon fauteuil, comme l'âne de Bourge, Loin du sacré vallon?
L'anecdote suivante, contée par Marc-Monnier, vaut des pages de commentaires : « Un jour, dans une librairie, Petit-Senn rencontre un vieillard, fort galant homme au fond, qui lui avait enseigné les belles-lettres. Le vieillard l'aborde et lui dit : — Ah ! je vous trouve à propos; j'ai une question à vous faire sur ce folâtre, vous savez? — Qui donc? — Hugo, je crois. N'est-ce pas Hugo qu'on l'appelle? — Vous ne l'avez donc pas lu? — Je m'en serais bien gardé, mais vous devez l'avoir lu, vous qui êtes jeune. Dites-moi donc quelque chose de lui, quelques vers, mais là, bien ridicules, afin que nous en fassions des gorges chaudes à l'Académie. — Ma foi, dit Petit-Senn, ce folâtre a quelque talent, et je viens de lire de lui une pièce qui est fort belle... — Allons donc! — Où je n'ai trouvé à reprendre qu'un vers. — Ah! voilà mon affaire. Dites-moi ce vers bien vite, mon jeune ami ! — Le voici :
Son front de coups de foudre fume.
— Ah ! parfait, parfait! Son front de coups de foudre fume; est-ce assez joli? C'est tout ce qu'il me faut; je vais faire ma leçon. » La leçon dut être délicieuse. Le vieillard de Petit-Senn n'était pas isolé. Nos critiques les plus écoutés et les plus sérieux avaient de vives tendresses pour les classiques. Vinet lui-même, les écrivains de la Bibliothèque universelle, ont dû faire effort pour ne point condamner le romantisme en bloc. Mais il était de ces enfants robustes qui, battus et repoussés, croissent gaiment en dépit des rebuffades et des coups.
J'ai jusqu'ici beaucoup parlé de Genève; je dois m'y arrêter
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encore. Celui qui ouvrit officiellement en Suisse l'ère du romantisme est un Genevois : Charles Didier' (1806 à 1864). 11 annonce un poète, dès ses années de collège. 11 est, ainsi qu'il le note, dans son journal intime, un « romanesque, » — ce qui n'est pas loin d'un romantique. Vous ne serez pas surpris de le voir passer sans hésitation dans le camp des « folâtres. » Chateaubriand et Byron sont ses livres de chevet, en attendant Lamartine et Hugo. 11 lit et voyage. 11 rimera bientôt avec ardeur. Mais il apporte à son travail moins de feu sacré que d'obstination et d'adresse, plus de réminiscences que d'originalité. La Harpe helvétique paraît en 1825, un petit volume de soixante-dix pages, avec cette épigraphe empruntée aux Luisiades : « L'amour de la patrie et le plaisir pur de le célébrer, ont seuls inspiré mes chants. » Les quelques morceaux d'assez longue haleine qui composent ce recueil, la Vierge du Léman, le Jeune chasseur, le Grûtli, les Derniers efforts de la liberté helvétique, sont d'un versificateur de dix-neuf ans, — une très jeune œuvre de jeunesse, dont on ne sait vraiment quoi citer. La forme n'est pas encore franchement romantique :
Délices des mortels, fille de la vertu,
Seule divinité du monde à son aurore,
Toi pour qui nos aïeux ont longtemps combattu,
Et que partout le sage adore,
Liberté, douce Liberté!...
Les Mélodies, qui suivirent de près, en 1827, dénotent un progrès réel. Le malheur est qu'il n'y ait pas d'éclairs dans cette poésie. C'est du lyrisme correct, parfois élégant, avec un accent de juvénile fraîcheur et d'attendrissement. 11 n'est pas rare que Didier soit un romantique de l'espèce éplorée. Et pourtant, il n'a pas la vocation du désenchantement, l'idylle lui convient mieux que l'élégie ; il y a, dans ses vers, surtout des choses légères et gracieuses.
L'accueil plutôt hostile fait à ses deux volumes, la chute d'une petite feuille à laquelle il collaborait, le Courrier du Léman, l'engagèrent sans doute à garder le silence pendant quelque temps. Nous le retrouvons à Paris, en 1 830. 11 croit au succès. 11 est des amis de Victor Hugo. Il conçoit de vastes projets. Ne rêve-t-il pas d'écrire
^ Genève et ses poètes, 259 et s., Bibl. universelle, XXXVII, n. pér., 25 et s., 141 et s., 357 et s., 401 et s. (étude très complète par M. Fr. Frossard). Rapport de J. Hornung (lu à la séance de l'Inst. nat. genevois, du 15 avril 1869) sur le « concours ouvert sur Ch. Didier. » De Montet. Galerie Suisse, III, 343 et s.
l'épopée du genre humain, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir? L'entreprise était au-dessus de ses forces ; elle le dégoûta même de la poésie.
Les versificateurs désabusés se vengent volontiers sur le roman des infidélités de la Muse. Didier, dont l'imagination n'était pas opulente, crut qu'il se ferait un nom dans un genre qui allait être le genre littéraire par excellence du XIX""^ siècle. Il publia successivement : Rome souterraine, histoire dramatisée de la lutte des patriotes italiens contre l'Autriche, Chavornay, le Chevalier Robert, Tliécla, qui révèlent un bo!i descriptif, un psychologue assez fin, un pauvre metteur en scène. Le romancier i^écolta aussi peu de lauriers que le poète. Découragé, fatigué de la vie civilisée, Didier s'abandonne à cette passion des voyages, qui nous valut le meilleur peutêtre de ses ouvrages, la Campagne romaine (1842). La manie des courses aventureuses s'est emparée de lui ; elle le conduira au fond des solitudes de l'Orient, jusqu'à la Mecque, où il tente en vain de pénétrer, à Kassala, à Kartoum, que sais-je? Il aimera le désert, l'étrange douceur des grands isolements, les pèlerinages sans but, seul à seul, vers des contrées inconnues. Et quelle volupté que celle des solitudes lointaines! Il ne regrette guère, par intervalles, que sa patrie, son ingrate et douce Genève, — dulces reminiscilur Argos. Mais c'est le désert qu'il chérit par- dessus tout : « Rien de pareil, écrit-il à la fin de ses Cinquante jours au désert. L'individu y existe par luimême et pour lui-même ; il se meut dans son cercle d'action avec indépendance, sans qu'il soit condamné aux sacrifices perpétuels de sa personnalité, et cela au profit de fictions sociales qui ne sont en réahté que la plus dure, la plus étroite des servitudes... Heureux qui, de bonne heure, s'est fait homme du désert! il s'est épargné par là bien des douleurs, bien des mécomptes. » Le monde le trouble et l'ennuie. Quand il revient à Paris, il est vite las « du désert peuplé, de cette ville de boue, de bruit et de fumée. » Son journal contient de curieux détails sur l'état de cette âme inquiète. J'en extrais quelques lignes : « Le soir, chez la marquise de Villa-Campo... On danse... .le suis pris d'un sentiment profond d'isolement et de tristesse, au point que mes yeux se mouillent. » Quelques jours après, au sortir d'un bal : « Je rentre chez moi, à une heure, dans un état affreux... Jamais je ne me suis senti si seul, si abandonné, si enfant perdu du monde. » Un mois plus tard : « Je traverse le monde comme un spectre, et les joies de la terre ne sont pas pour moi. Il n'y a que l'infini. » La grande poésie des choses le consolera des petites vanités ou des petites misères de la vie.
Le romantique persiste ; cette affectation de désespérance est bien un trait d'école : Didier, déçu, vieilli, ne s'en est point corrigé, et les récits de ses voyages le prouveraient au besoin. Le romantique reparaît d'ailleurs, en 1848, avec sa Porte d'ivoire, puis, avec son Helvélia, deux volumes de vers où l'on découvre, en les cherchant un peu, quelques sonnets de prix, quelques morceaux philosophiques de grande allure — la Vision, par exemple, — et quelques belles pages de poésie descriptive. On y rencontre, en les cherchant moins, plus d'une injure, méritée ou non, à l'adresse de la Suisse :
... race brave, aguerrie, Il en sort des soldats fidèles, des cœurs francs; Mais elle aime un peu trop les écus de cinq francs.
Il dit aussi qu'à Genève « le parasite dîne et le poète a faim. » Toutes ses ironies ne l'empêchent point de jeter des cris d'appel et d'amour vers celte patrie, qui fut <^ la première et la seule. »
Didier mourut en 1864. Ses opinions politiques avaient bien changé. Il était devenu le féal serviteur du comte de Chambord, après avoir fondé, en rêve, la république universelle de George Sand et de Victor Hugo.
Voici un contemporain de Didier, mais un poète mieux doué, .Iacques-Imbert Galloix' (1807 à 1828), dont Hugo a parlé longuement dans Littérature et philosophie mêlées. Ce Malfilâtre genevois, d'une constitution chétive, défiguré par des tics nerveux qui l'exposèrent dès l'enfance aux moqueries de ses camarades, exubérant de sensations et d'idées, excentrique, agité, malade, était prédestiné, semble-t-il, à cette existence et à cette fin misérables qui ont fait autant, sinon plus pour sa gloire, que des œuvres de quelque valeur.
Nous l'avons vu s'efforcer en 1826, dans une série de conférences, bientôt décriées (v. p. 416), d'initier ses concitoyens aux origines et aux tendances de la révolution anti-classique. Il sut mieux que prêcher, ce qui est facile ; il prêcha d'exemple, ce qui est plus méritoire. Ses Méditations lyriques passèrent inaperçues, bien que ce début fût plein de promesses. « Les beaux esprits du pays,
^ Genève et ses poètes, 292 et s. Revue suisse, XII, 701 et s.; XV, 319 et s. Étrennes nationales (de Gaullieur), 1854. Notice en tête de l'édition de ses Poésies (Genève, in-12, 1834), par Etienne Gide. Bévue de Belles-Lettres (étude de M. A. Guilland), de décembre 1884. Semeur des 25 juin, 10 et 25 juillet, 10 août 1889 (une étude très complète de M. E. Julliard). De Montet. Galerie suisse, m, 341 (notice de J. Hornung).
ra|)[)orte son ami Etienne Gide, qui daignaient parler de lui, assez généreux pour n'en pas faire un sot, ne pouvaient s'empêcher d'en [)arler comme d'un fou. » Certes Galloix, qui n'a pas vingt ans, n'est encore qu'un poète précoce. Il a déjà un style, il a incontestablement du soufïle. On est assez étonné d'avoir affaire à un panthéiste en herbe, qui formule sa doctrine en vers souvent incorrects mais toujours éloquents :
Et l'âme n'est qu'un mot par le faible inventé.
Ce philosophe imberbe avait franchi, d'un pas bien rapide la distance qui sépare la foi de la négation. Petit-Senn avait pu dire d'une des premières odes de Galloix, Ferveur, qui avait provoqué l'admiration du pasteur méthodiste César Malan : « Si notre poète n'avait fait que cela, sa place eût été plus assurée au Paradis qu'au Parnasse. » En réalité, Galloix se sentait malheureux, gémissait sur la « comédie de la vie, » mettait en alexandrins le système qui cadrait le mieux avec sa désolation. Les Genevois n'apprécièrent ni le matérialiste Galoix, ni ses brusques retours au spiritualisme. La froideur du public est si décourageante, que l'auteur des Médilations lyriques prend le chemin de Paris en 1827; il part conquérir la toison d'or.
Aussitôt arrivé, Galloix se présente chez les littérateurs en vue. Alexandre Soumet nous a laissé des notes caractéristiques sur la visite que lui fit ce provincial en quête de gloire parisienne. Il décrit cette apparition pittoresque d'un grand garçon « un peu courbé, l'œil brillant, les cheveux noirs, les pommettes rouges, une redingote blanche assez neuve, un vieux chapeau, » le montre « un rouleau de papier sous le bras, balbutiant d'abord des phrases embarrassées, >^ s'asseyant enfin, « cachant ses pieds sous la chaise d'un air honteux, » causant poésie, toussant un peu, sortant comme il était venu, heurtant de nouveau à la même porte, le lendemain, par une pluie battante, restant trois heures, toussant beaucoup, cachant toujours sous la chaise ses pieds chaussés de souliers éculés, « sans avoir parlé d'autre chose que des poètes anglais. » Galloix tire volontiers vanité de ses fréquentations littéraires. Il est bien reçu chez >îodier, « homme de génie et bon homme, » chez Ancelot où « il s'amuse de cinq ou six plats classiques originaux, rococo, tels que Baour-Lormian, Delaville, etc., » chez Soumet « qui est tour à tour Swendenborg, Diafoirus, poète au sucre, et, par-dessus tout cela. Soumet, Soumet, Soumet, » chez Benjamin Constant « noble vieillard un peu usé, prenant du tabac dans une caisse ronde, habi-
tant un galetas d'érudit du moyen âge, avec une bibliothèque de livres antiques, » et puis chez Hugo avec lequel « il se lie chaque jour davantage. » Soudain, la lièvre des premières heures est coupée, le besoin d'argent se fait plus pressant, les banales nécessités de la vie imposent au coureur de chimères les besognes humiliantes du bohème qui a faim. Galloix, dont l'âme n'est pas plus vigoureuse que le corps, est bientôt la proie du désespoir; il a « peur de devenir fou. » Quelques satisfactions d'amour-propre sont un maigre festin pour un esprit ambitieux comme pour un estomac exigeant. Dépeindrai-je les angoisses et les misères de Galloix? Le travail lui pèse, la détresse le menace, l'indifïérence et l'égoïsme des autres achèvent de briser cette lamentable existence de raté. Et puis la phtisie le mine, et puis les privations aggravent son mal, et puis il meurt, en 1828, à la maison de santé du docteur Dubois.
Galloix n'aurait-il été qu'un vulgaire poète de mansarde, plus digne de compassion que d'estime? Non pas. Il n'est assurément qu'une intelligence de second ordre, mal équilibrée, tiraillée en sens contraires, plaçant le but trop haut pour que ses ailes puissent l'y porter, — un vaincu de la volonté. Ni son rêve, ni les œuvres qu'il a laissées n'étaient du premier venu. Victor Hugo, dont les éloges sont à l'ordinaire de simples formules hyperboliques, s'est écrié avec un accent de réelle sincérité : « Imbert Galloix qui soufïre vaut Byron. »
Si Galloix ne put acquérir cette possession de son art à laquelle une vie moins brève et plus facile lui eût permis d'atteindre, il a chanté quelques-unes des strophes les plus lyriques, sinon les plus parfaites, de la poésie romande. Presque tous les morceaux qui nous restent de lui sont des ébauches; de véritables beautés éclatent par endroits,* dans les Oiseaux blancs, ddius Salève, dans Solitude, la pièce la meilleure de Galloix, celle où il mit le plus d'art et d'inspiration :
J'aime, après le banquet, les salles solitaires, Où circulait la joie, où semble errer la mort, Où les fleurs sans parfums surnagent dans les verres, Où le bruit de mes pas semble un écho qui dort.
J'aime, au fond des forêts, le château dont les portes Se couronnent de lierre et de gais nids d'oiseaux; Je l'aime quand l'automne, avec ses feuilles mortes, Imite dans la nuit le bruit lointain des eaux.
Je suis plus seul encor que ce château rustique, Plus seul que ce désert où nul n'est attendu, Plus que le châtelain sombre et mélancolique : Il perdit le bonheur, et je n'ai rien perdu...
La cruelle réalité de cette douleur rend la poésie de Galloix singulièrement pénétrante. Répétitions de mots, vers d'écolier, une certaine inconsistance dans la pensée, une certaine nonchalance dans la forme, l'absence d'élan et d'imprévu, ne peuvent faire que ce pauvre malade ne soit pas un poète harmonieux et tendre, le chantre plaintif et résigné de la mélancolie.
Etienne Gide et Petit-Senn ont rassemblé, en 1834, les Poésies de Galloix. La première édition n'en est pas épuisée à cette heure, après plus d'un demi-siècle ! On plaint, on n'achète pas ce « Joseph Delorme authentique. »
Le modeste et le sage d'entre les' romantiques de Genève fut Etienne GmE' (180:3 à 1869), un jurisconsulte qui ne pensa pas déroger à cultiver la Muse, mais qui n'eût point dit comme Galloix : « Vivre inconnu me semble affreux. » 11 fut un homme de vie régulière et de talent discipliné. Orateur politique estimé, avocat remarquable, professeur de droit éminent, il était un esprit étendu et charmant. Seuls, quelques amis soupçonnaient un poète en lui; ils firent, à la mort de Gide, des recherches dans ses papiers, et réussirent à mettre au jour un recueil de Poésies d'Etienne Gide, qui, tiré à cent exemplaires, est fort rare aujourd'hui.
Les vers de Gide, pour n'être point d'un très habile ouvrier, sont pleins de grâce et d'émotion. Tristes en général, mais d'une tristesse rêveuse et discrète, ils procèdent évidemment de Lamartine. N'exigez point de lui la verve abondante, le souffle prodigieux, les superbes envolées du maître! Gide n'est qu'une âme paisible et un rimeur intermittent. Et puis, il n'a fait vibrer qu'une note, mais sobre et franche. Qui, dans notre Suisse romande, ne sait par cœur son Sentier perdu? On cite moins Le Clocher, dont les dernières stances sont fort belles :
Je voulus le revoir à la naissante aurore, Le clocher d'autrefois...
Il m'apparut bientôt s'éclairant comme un phare
Rougi par le soleil, Jetant comme jadis sa joyeuse fanfare
A l'horizon vermeil.
Mais il chantait en vain la fraîche matinée,
Le printemps et l'espoir; L'âge sonnait pour moi la fin de la journée
Et l'Angelus du soir.
^ Genève et ses poètes, 345 et s.
Lisez V Énigme, À mes contemporains, V Idéal, le Néant, Excelsior, imité de Longfellow, vous aimerez cette douce et grave poésie, qui parfois s'élève très liaut. Vous y trouverez bien des négligences et des faiblesses; vous les excuserez, car Gide ne composait pas pour l'éditeur.
Didier, Galloix, Gide, sont, avec Blanvalet leur successeur, les noms marquants du romantisme genevois. A côté d'eux, au-dessous d'eux, si l'on veut, il convient de signaler deux poètes au moins : André Verre et Jules Mûlhauser. André Verre' (1 801 à 1 861 ) est cet étrange personnage qui, après avoir essayé de la gravure et de la peinture, part enseigner le français dans un pensionnat de Pultawa, rentre au pays après un accès de nostalgie noire, se convertit au catholicisme, donne des leçons dans un collège de jésuites à Turin, va ensuite se fixer à Paris, pour disparaître un jour dans quelque solitude de l'Amérique. Verre est de la famille intellectuelle de Didier, une de ces âmes inquiètes, un de ces tempéraments nomades, — un de ces oiseaux voyageurs qui n'ont pas le courage de choisir la branche où faire leur nid.
Ses vers, éparpillés dans quelques anthologies locales, sont la plupart du genre larmoyant. Je n'infligerai pas au lecteur le supplice des jérémiades peu originales de Verre. Ce que les curieux de poésie romande parcourront encore, c'est \e Dernier jour, une dissertation apocalyptique sur la fin du monde, et le poème à'Endymion, dont le commencement est gracieux :
C'était un tiède soir de la saison des fleurs, La lune aux cieux passait, resplendissante ou pâle, Selon qu'un vent chargé de brillantes vapeurs, Voilait ou dévoilait sa couronne d'opale...
Jules Mùlhauser' (1803 à 1871) est l'un des rares Suisses romands qui aient écrit pour le théâtre. H s'est fait connaître, en 1838, par sa traduction, en vers français, du Guillaume Tell de Schiller. La version de Mûlhauser vise plus à l'exactitude qu'à la poésie; on y trouvera plus d'un alexandrin comme celui-ci :
Et le bœuf de charrue, emblème de douceur...
Elle témoigne néanmoins d'un talent très souple et de beaucoup
' Genève et ses poètes, 322 et s. De Montet. Galerie suisse, III, 346. ^ Genève et ses poètes, 339 et s. De Montet.
de conscience. Les œuvres de son cru : Philibert Berthelier, drame en cinq actes, qui eut — succès extraordinaire 1 — dix représentations à Genève; V Escalade, autre drame en trois actes; Nos Joyeusetés, contes et récits, lui vaudront une place estimable dans notre littérature. Ajoutons que Mùlhauser fut, à deux reprises, en 1851 et 1865, le poète officiel de la fête des Vignerons de Vevey. On ne lit plus guère de lui que son Berthelier et sa traduction de Tell. Un recueil de ses vers. Exil et Patrie, publié en 1840, est complètement oublié. J'ai réservé quelques pages de ce livre à un Genevois qui, venu après Didier, Galloix et les autres, a fait du romantisme militant et me paraît être, au surplus — avec Monneron, Juste Olivier et M"^ de Ghambrier — un des |)oétes les plus distingués que notre Suisse romande ait produit jusqu'ici, non pas l'imagination la plus riche, ou la plus forte et la plus vive, mais l'écrivain en vers le plus nerveux, le plus coloré. J'ai nommé Henri Blanvalet', dont quelques strophes, et non des plus heureuses, sont fort populaires dans notre pays; ainsi celles de la Petite sœur :
Bon passant, dis-moi, je t'en prie, N'as-tu point vu dans la prairie Dans le bois ou sur le chemin, N'as-tu point vu mon petit frère, Qui doit errer tout solitaire ^ 0 mon Dieu! je le cherche en vain...
Il nous a donné infiniment mieux que cette naïve et d'ailleurs touchante élégie, bien que sa réputation vive de ces strophes attendrissantes et que, pour le grand public, Blanvalet n'ai rien écrit d'autre. Il semble condamné à la Petite sœur à perpétuité. Je n'aurai aucune peine à obtenir la revision de cet arrêt.
Dès 1833 — il est né en 181 1 — notre poêle se déclare vaillamment un adepte des romantiques. 11 fonde même, avec quelques amis, cet Album littéraire, auquel j'ai emprunté quelques détails sur la société genevoise du temps (v. p. 402) et qui fut un peu le Globe du romantisme sur les rives du Léman. Dans cette modeste revue, qui dura modestement un an, Blanvalet publie de Berlin — où il achève ses études — nombre de poésies vibrantes de juvénile
^ Notice en tête de l'édition de ses Poésies complctea, Genève, in-12, 1871. Genève et ses poètes, 357 et s. Écrivains nationaux de Rambert, 159 et s. Notice d'Ant. Carteret (lue en séance de l'Inst. nat. genevois du 5 mai 1870). Bévue de Belles- Lettres, numéro de juin 1889. De Montet. Galerie suisse, III, 348 et s. Illustration nationale de 1890 (article de M. E. Julliard).
et fougueuse inspiration, entre autres un morceau étrange, intitulé le Cabanon, où il dépeint le délire amoureux d'un fou :
Je me meurs, j'ai du vague à l'âme, J'aurai dix-neuf ans vienne l'Août, Je demande un baiser de femme.
Comme un pauvre demande un sou.
C'est un passionné. A d'autres la versification méticuleuse, le style patiemment caressé I Lui veut frapper, étonner, éblouir.
Quoique la plus grande partie de son existence se soit écoulée en Allemagne et en Italie, comme précepteur ou professeur de langue française, il n'a jamais renié le culte des pures belles-lettres et l'amour de la poésie. Combien il eût aimé arriver bon premier dans la course au laurier! Il fallait vivre d'abord, songer à la femme et aux enfants. Mais son caractère, prédisposé à la soufTrance, s'aigrit et s'assombrit dans la monotonie, fort douce cependant, d'une existence ignorée et sans gloire. L'isolement l'irrite encore plus qu'il ne l'attriste. Et quand, en 1854, Blanvalet rentrera dans sa ville natale, le pli de mélancolie et d'amertume sera pris invinciblement, son printemps de poésie sera passé pour toujours. Une lyre à la mer, avait-il intitulé son volume de début, en 1844. Un homme à la mer, un talent à la mer, devait-il gémir souvent, en songeant à sa jeunesse gaspillée en besognes de maître d'école. Et c'est pourquoi, s'il lui arrive encore de chercher les notes tendres, s'il chante volontiers les petits, s'il a laissé de délicieuses Enfantines, son esprit est plutôt tourné à la satire. Ses cris d'ironie, de colère ou de haine, ne ressemblent en rien aux plaintes d'Imbert Galloix. Celui-ci pleure ses propres larmes. Blanvalet, lui, a érigé le pessimisme en système. Ses infortunes, ou mieux, ses renoncements forcés et ses espoirs déçus, l'ont fait réfléchir sur l'éternelle injustice et sur l'impitoyable incurie du destin. Et il s'indigne ou se lamente moins de ce qu'il serait lui-même un déshérité de ce monde, que de ce que le monde est méchant, la vie mauvaise. Cette philosophie désenchantée est un fruit d'exil. Ses camarades l'ont vu le plus enjoué des hommes.
Quand, pauvre étudiant, plus léger d'argent que d'illusions, il fît à pied, le voyage de Genève à Berlin, il rimait gaîment ses vingt ans et ses rêves. Plus tard, à l'étranger, heureux époux, heureux père, il eut ces paisibles joies de famille qui n'incitent point à tout juger détestable ici-bas. Mais quoi ! Il eût souhaité demeurer au pays, demander et donner de la gloire à sa Genève, et voilà que la néces-
site le chassait au loin, à la poursuite du pain quotidien. La société ne s'occupe point d'élever des poètes. Et les poètes qui, semblables à Blau'valet, ont de la tête et du cœur, prennent le parti de gagner leur vie comme les plus humbles d'entre nous. « Ils ont compris, a dit Rambert, que les belles-lettres ne sont pas lettres de rente; ils ont été vendre de la grammaire, battre monnaie avec des participes et les voici de retour, tels que les a faits la sagesse des bourgeois, talents mutilés, tristes restes d'eux-mêmes! »
L'exil a corrompu bien des intelligences, il a gâté Blanvalet en le rendant ombrageux et morose. J'ai hâte de montrer que Blanvalet ne fut pas qu'un contempteur maussade de la vie. Une profonde sympathie pour les opprimés, une grande charité, percent à travers ses imprécations et ses sarcasmes. Il a soif de dévouement et d'amour pour l'affliction et la misère :
Il prie avec qui prie et pleure avec qui pleure.
Nul, d'autre part, n'a plus que lui malmené l'Italie, « ce peuple sans vigueur, au sommeil hébété, » mais il la convie au réveil, mais il la somme de rompre ses chaînes, mais la satire s'achève en cantique de liberté. Rien ne lui est plus odieux, enfin, que l'égoïsme et les appétits matériels. Qui donc a tlétri, en termes plus énergiques, la cupidité insatiable et vile des hommes? Sa Prière du siècle fm'ii ainsi :
Mais si j'élève à toi ma prière de flamme, Si mon front bat le sol, si ma lèvre est en feu, Si mes bras sont tendus, — ce qu'ici je réclame, C'est de l'or, ô mon Dieu!
Son Mauvais riche a des accents d'une belle véhémence :
Le Christ a flagellé les vendeurs dans le temple, Le Christ avec son sang nous légua son exemple, Et, disciple du Christ, j'ai le fouet en main.
Il maudit aussi l'hypocrisie du pharisien, qui triche en invo(]uant Dieu :
Et sait à deux sous près ce qu'un renom chrétien Peut donner de crédit quand on manœuvre bien.
Mais à côté de ces pages vengeresses, que d'appels généreux à la bienfaisance, dans Les deux pauvres sous le chaume, La Glaneuse, L'Aube au grenier !,..
Ai-je trop insisté sur le pessimiste à la fois humanitaire et révolutionnaire qu'est le poète Blanvalet? Je dois citer encore, dans le même ordre d'idées, ses « Ruades, » petites fables agressives dans le ton de Heine, mais d'un Heine plus rude et plus serré :
Un veau pleurait comme un veau pleure.
A l'étable on l'avait laissé...
L'étable était ombreuse et fraîche,
Pleine d'arôme et de confort,
Le sainfoin filtrait de la crèche; —
Mon veau n'en beuglait que plus fort.
Alors une poule couveuse,
Craignant qu'il n'eiîrayât son œuf,
Lui dit d'une voix doucereuse :
« Console-toi, tu seras bœuf. »
Je ne dois point négliger de montrer en Blanvalet l'envers du satirique mordant et révolté. Cet écrivain farouche eut d'exquises délicatesses de sentiment, d'adorables effusions de cœur. Sont-ils d'une assez fraîche tendresse, ces vers au premier-né:
Tu n'as trouvé chez moi ni dentelle à tes langes. Ni berceau pavoisé qu'un héraut blasonna; Je t'ai reçu, vois-tu, comme on reçoit les anges. Avec des bras ouverts, le cœur gros de louanges. Et le peu que l'on a...
Et ces quelques alexandrins, détachés d'un épithalame qui ne figure point dans l'édition des Poésies complètes:
N'as-tu pas vu passer la douce mariée,
Avec son blanc bouquet bien moins blanc que son cœur,
Et de tant de beauté, tant de grâce, parée,
Que les fleurs s'inclinant lui disaient : « Bonjour, sœur?... *
Blanvalet a plusieurs morceaux de cette touchante et charmante simplicité. Il en a d'une inspiration plus grave et plus religieuse, comme La Rencontre, un poème qui serait admirable s'il était plus travaillé, comme les fragments du Sentier du poète, ou encore le Te Deum, qu'il composa en 1 834, à l'occasion du Jubilé de la Réformation et qui a passé, outrageusement tronqué et défiguré, dans l'un ou l'autre de nos psautiers :
... C'est le nom du Seigneur qui gronde avec la foudre; C'est le nom du Seigneur que le ver dans la poudre Trace en se déroulant où le pied va marcher; C'est ce nom que décrit le soleil dans l'espace, C'est ce nom que le flot, quand l'ouragan le chasse, Jette avec son écume aux flancs noirs du rocher.
Où fuirai-je, Seigneur, pour braver ta puissance V
Les astres dans les cieux proclament ta présence,
Et les astres partout éclairent mon chemin ;
Si je vais loin du jour, au profond de la terre,
Si je sonde, Seigneur, l'abîme solitaire,
La grande voix des temps m'annonce encor ta main...
Il y avait l'étoffe d'un vrai, peut-être d'un grand [)oète en Blanvalet. L'expatriement, le travail mercenaire, la solitude littéraire, le défaut d'émulation, l'absence d'encouragement, empêchèrent ce beau talent, aux ressources si variées, de croître et de s'épanouir. Il donne bien l'impression d'une haute intelligence arrêtée dans son développement par les exigences de la vie et l 'influence du milieu. Il mourut en 1870, déçu, fatigué et-^esque seul. Faudrait-il donc croire que, dans notre Suisse française, « le poète qui n'est que poète est un être déclassé, sans position comme sans avenir, » et qu'il n'a qu'une chance de salut, celle « de naître riche? » Rambert le disait en 1871. Les choses ont-elles changé?
J'ai fait le tour du romantisme genevois V II est bon de constater une fois encore que chez Didier et ceux de son groupe, les idées romantiques se manifestent par la floraison d'un lyrisme que caractérisent un penchant très vif à la mélancolie et la prédominance de la note personnelle. Chez Blanvalet, les théories humanitaires et le pessimisme ironique frapperont plus particulièrement. La forme ne procédera directement ni de Lamartine, ni d'Hugo; elle tient davantage de Casimir Delavigne. Seul, Blanvalet parle une langue poétique originale, bien que son style soit, par intervalles, rugueux, heurté, bizarre, ou même négligé et fluide. Ni les uns ni les autres n'auront la grâce nonchalante, la merveilleuse facilité, la riche harmonie, toutes qualités qui sont le propre de Lamartine; ils n'auront pas non plus la hardiesse, l'ampleur, la sonorité, l'extraordinaire puissance verbale de Victor Hugo. Hélas! nous avons peine à nous renouveler; nous craignons de nous signaler, même par le talent. Nous ne sommes pas gens
A mettre un bonnet rouge au vieux dictionnaire,
ni à quoi que ce soit. Nous suivons volontiers les chemins battus, où le pied est sûr, mais où l'œil n'aperçoit rien que les autres n'aient
^ Je mentionnerai au moins en note le nom du compositeur Franz Grast (1803 à 1871), l'ami de Galloix et de Didier, dont les vers ne valent pas les charmantes mélodies.
déjà vu. Et ce trait essentiel de notre caractère national se retrouve, fortement empreint, dans les œuvres des romantiques genevois, romantiques timides en général et qui évitent avec autant de soin de commettre des excentricités que d'avoir du génie.
Les romantiques vaudois auront été plus prime-sautiers que les genevois. Lausanne était, après 1820, une Genève plus tranquille sur laquelle rayonnait une Académie, dont quelques hommes distingués, bien que fort encombrants, avaient fait un foyer intellectuel assez brillant. Le Vaudois est, de nature, rêveur et méditatif; si le Genevois a plus d'esprit, lui a plus d'âme. « Ce pays-ci, écrivait Sainte-Beuve en 1837, est un pays bien à part. On n'y vit pas de la vie de la France ; on va peu à Paris, on ne s'en inquiète guère. C'est une vie en soi : la pente est tournée vers le lac, » — vers le beau Léman à l'onde indolente et profonde. On se prit donc, et même sans se défendre trop, à voir de la poésie dans les Méditations. On écouta sans déplaisir, nous le savons, le cours du romantique Sainte- Beuve sur Port-Royal. Sainte-Beuve parti, on continua de s'intéresser à lui et l'on en vint à suivre le courant d'idées nouvelles qui entraînait la littérature française vers d'autres destinées. Au reste, Vinet, intelligence trop élevée pour ne pas admirer à peu près tout ce qui était digne de l'être. Juste Olivier, organisation trop poétique pour ne point sympathiser avec les « folâtres, » et d'autres encore, n'étaient pas gens à ne pouvoir respirer que la poussière des vieilles formules. Le romantisme pénétra par infiltration ; on le subit en général, ou l'accepta, plutôt qu'on ne le professa. Il ne s'affirme pas moins, dès 1 837, dans une déclaration de principes d'Albert Richard, accueillie par la Bibliothèque universelle, qui n'avait guère été et qui ne devait jamais être bien favorable aux novateurs. Richard appelle le classicisme « une ornière dans laquelle la poésie traîne sans fruit. » Il excuse le romantisme « d'avoir enfoncé les portes qu'on ne voulait pas lui ouvrir. » Il se réjouit de ce que « le bégueulisme — le mot y est — de la langue française, l'aristocratie du vocabulaire soient vaincus. » Il voue « les incurables du classicisme à un juste oubli. »
La contagion romantique ne laisse pas d'être bénigne pour beaucoup : pour le fabuliste Porchat, qui traduira VArs poetica en 1841 , pour Auguste Béranger, pour les Chavannes. Ils sont rares, en somme, ceux dont l'âme a réellement vibré aux accents des Médi-
talions ou des Feuilles d'automne. J'en connais trois : xVlonneron, Richard, Olivier. J'en pourrais nommer un (juatrième, Henri Durand' (1018 à 1842), poète aimable et délicat, dont le petit recueil posthume a eu cincj éditions; il avait donné des promesses qu'une mort j)rématurée ne lui a pas permis de tenir. Ses vers montrent comme à nu un cœur naïf et pur. Sa vie n'a été qu'un court matin; sa poésie n'est qu'une tendre Heur de printemps.
De Frédéric Monneron' (18 13 à 1837), Sainte-Beuve a dit : « Un vrai poète, qui pouvait devenir un grand poète, mort à vingt-cinq ans en Allemagne, et qui avait du génie. » Du génie! Ne souriez pas : le mot est de Sainte-Beuve. Attendez ivous allez connaître Monneron. Ce fut un rêveur, un contemplatif et un triste. Bien qu'il eût un jour poussé ce cri : « Oh ! n'embrassons pas trop d'espace, » il se consumait à poursuivre l'explication des grands mystères, il avait soif d'infini. Ce n'est pas un René ou un Obermann de fantaisie que Frédéric Monneron. Quand la foi l'abandonnera — «je t'ai perdue, ô foi naïve et sainte, » — quand surgiront les doutes, quand il sera seul avec sa raison affranchie et déconcertée, une insondable mélancolie s'emparera de lui. En proie d'ailleurs au Heimweh, car il étudia longtemps en Allemagne, il s'abîme dans la pensée et le désir de la mort.
Monneron a une tournure d'esprit et un style bien à lui. Il vole de ses ailes et il monte à se donner le vertige. La langue des dieux est sa langue naturelle. Pas de ces longs tâtonnements, et peu de ces faux pas qui trahissent le débutant appliqué. Les vers coulent de source, la strophe est largement rythmée, l'idée asservit la forme. « Rien de commun, a dit Rambert, de banal, de connu d'avance; point de ces images que les versificateurs se passent de la main à la main et qui s'usent par la circulation, comme font les gros sous. » Qu'il y ait des taches ici ou là, je le concède ; Monneron n'a pu ni corriger, ni polir, et il sied de voir dans son œuvre de remarquables ébauches plutôt qu'il ne convient d'y chercher des pièces définitives.
Sainte-Beuve admirait beaucoup ce chant chrétien qui date de la première jeunesse de Monneron :
^ Notice de Vinet en tête des Poésies de H. Durand, Lausanne, in- 12, 1842. Écrivains de la suisse romande de Rambert, 23 et s. Feuille centrale de Zofingue, numéro de juin 1888. A. Vidliet, 1. c, 231 et s. De Montet.
' Notice en tête des Poésies de Monneron, Lausanne, in-18, 1852 (2""® éd. 1879). Écrivains de la Suisse romande^ 1. c, 27 et s. A. Vulliet^ 1. c, 213 et s. Bévue suisse, XV, 457 et s. Galerie suisse, III, 318 et s. De Montet.
Quel est ce roi sublime et tendre Qui, vers nos déserts attiédis, Les yeux en pleurs, paraît descendre Les bleus coteaux du paradis...
D'autres pièces, V Alouette, par exemple, ont bien l'accent inquiet du pauvre poète qui aimerait tant à « dormir sa vie » et qui traverse jusqu'à la fin les luttes mortelles de l'esprit et de la conscience. Et (jue dire de cette plainte — Avons — d'une si pénétrante tristesse :
Quand sur les champs du soir la brume étend ses voiles. Lorsque, pour mieux rêver, la nuit au vol errant Sur le pâle horizon détache en soupirant Une ceinture d'or de sa robe d'étoiles;
Lorsque le crépuscule entr'ouvre aux bords lointains
Du musical éther les portes nuageuses.
Alors, avec les vents, les âmes voyageuses
Vont chercher d'autres cieux dans leurs vols incei tains.
La mienne s'en retourne auprès de vous, fidèle; Mais bientôt un remords la surprend en chemin, Et, jeune mendiante implorant votre main, Elle vous tend la sienne en se couvrant d'une aile.
Car c'est le repentir d'avoir aimé trop peu Qui, de l'exil, vers vous la rappelle angoissée. Comme une ombre sortant de la tombe glacée. Surprise par la mort sans avoir fait d'adieu.
Non, je n'ai pu comprendre et votre âme et la terre Que de loin, quand les ans sont venus tout finir. Et mon cœur n'a fleuri qu'autour du souvenir. Comme autour du tombeau l'églantier solitaire.
Ces jours où ma jeunesse a fait souffrir des cœurs. Je n'en pourrai gémir que seul avec moi-même, Alors qu'il n'est plus temps de dire à ceux qu'on aime : « A genoux, me voici, pardonnez-moi vos pleurs !... »
Ainsi, c'est le passé, c'est la fuite des choses, Le souvenir des maux qu'on ne peut réparer, Qui m'évoquent vers vous, quand la nuit vient errer Sur le large horizon, parmi l'or et les roses.
Voilà de la poésie. Changez un ou deux mots, passez sur une inversion un peu lourde, et vous aurez une adorable chanson d'amour.
Le morceau le plus considérable que nous ayons de Monneron est son Poème des Alpes. Monneron, pour échapper à la prose de la réalité, s'est réfugié vers les sommets, dans les hautes solitudes du monde alpestre. Il plane, il respire, il chante, il «va se cacher dans les cieux. » Sans doute, la pensée est inintelligible parfois — « la poésie a son vertige, » — l'idée générale du Poème des Alpes est
elle-même indécise et flottante. Mais quel souffle et quelle flamme 1 Quelle intimité, quelle communion entre cette poésie et la poésie même de la nature ! Que de vers exquis ou profonds !
Un autre Vaudois, de trempe plus vigoureuse que Monneron, mais d'un talent moins distingué, rêva, je crois, d'être le poète épique de la Suisse française : il y avait là « une mine inexploitée, » il n'y avait « qu'à se baisser et à prendre. » Ce Vaudois, né à Orbe, en 1801 , est notre vaillant Albert Richard', dont j'ai cité déjà une invocation à Victor Hugo et une vive profession de foi romantique.
Sa vie fut laborieuse et recluse. Il a raconté avec bonhomie, dans une autobiographie placée en tête' de ses Mélanges poétiques , son enfance et sa jeunesse qui rappellent souvent l'enfance et la jeunesse de l'auteur des Confessions, avec les tares en moins. Il y avait en lui du ressort, une énergie et une vitalité sans pareilles qui le sauvèrent du découragement. N'est-ce pas bien tout Richard que ce bambin qui a résolu « d'endurcir son corps à la manière des anciens, d'être un homme de fer comme les Spartiates et comme nos vieux Suisses? » Mis en pension à Plongeon, il dévore la bibliothèque de la maison, Rétif de la Bretonne et le Tasse, des romans de chevalerie et de l'histoire, le tout pêle-mêle. Mais son père est mort, sa mère est pauvre. Il faut chercher un métier. La lecture de V Emile a communiqué à Richard le goût de la menuiserie. Le voilà en apprentissage chez un maître « ignare, servile et brutal. » Il est maltraité, il prend en horreur la scie et le rabot, il entre dans une imprimerie genevoise, étudie beaucoup, part ensuite pour Paris, « muni à défaut d'argent d'un vaudeville fraîchement élaboré, » joue au naturel les Scènes de la vie de Bohème de Murger, devient correcteur d'épreuves, se lie avec les romantiques, est de la bataille d'Hernani, se distingue pendant les journées de juillet 1 830, retourne à Genève, passe en qualité de pion dans un pensionnat, est nommé par vocation professeur de littérature française au Gymnase, puis à l'Université de Berne, n'éprouve que de l'ennui dans la future ville fédérale — his ego baharus sum...., — est congédié parce qu'il manque de
' Notice de Marc-Monnier en tête des Poèmes helvétiques, nouv. éd., Genève et Paris, in-8'J, 1882. Notice du même et autobiographie de Richard en tête des Mélanges poétiques, Genève et Paris, ln-12, 1884. Actes de la Soc. jurass. d'émul., XXXIII, 3 et s. (un article que j'ai publié sur notre poète ). Albert Bichard, par M. E. Julliard, Genève, 1890. Notice sur A. Bichard, par M. J. Vuy, Genève, in-8°, 1882. A. Vulliet, 1. c, 267 et s. La Famille, de 1869, 459 et s., 494 et s. Programm der Staedtischen Schulen in Aarau de 1882 à 1883 (bon travail de M. Schachtler).