Histoire littéraire de la ville d'Albi
En écrivant X Histoire littéraire de la ville d'Albi, notre but n'est pas de signaler des œuvres de grande valeur ayant échappé à l'attention publique, et de réparer une injustice quelconque en les mettant en lumière. Eussions-nous l'autorité nécessaire pour entreprendre un pareil travail, le champ se déroberait sous nos pas, car on chercherait vainement un nom illustre parmi les écrivains ou poètes qui sont nés dans notre ville. C'est un point qu'il importe d'établir, parce que nous tenons à déclarer tout d'abord que, si le patriotisme local nous a guidé et soutenu dans nos recherches, il ne nous a jamais aveuglé sur le compte de nos compatriotes. Nous avons une toute autre idée de la critique littéraire. Tel s'échauffe jusqu'au lyrisme en parlant d'un poëte, son compatriote, qui ferait mieux de réserver son enthousiasme dans l'intérêt
même de son idole: tel autre devrait prudemment justifier son admiration avant do vouloir l'imposer au inonde entier. Ce sont là des défauts communs à presque toutes les œuvres inspirées par le patriotisme local. Nous avons tâché de les éviter.
Notre but a été de rechercher à travers les siècles les traces d'une instruction quelconque dans notre pays. Aujourd'hui, la grande histoire est faite ; chaque peuple a la sienne, et les efforts des savants s.- rabattent sur les coins restés obscurs, sur les personnalités intér santés, les détails inconnus ou négligés; en un mot, sur la monographie. Michelet, plus que tout autre, a contribué à mettre ces études en vogue en faisant ressortir leur importance, en montrant le parti qu'on pouvait en tirer, en plaidant avec une éloquence vraiment entraînante la cause de ces infiniment petits dont on ne dit jamais rien, et qui méritent cependant de vivre, ne serait-ce que parce que leurs efforts ont été plus modestes et plus désintéressés.
Le conseil était bon; on l'a suivi. De tous côU sont levés des hommes de cœur qui se sont dévouée cette besogne, toujours aride, le plus souvent ingri Beaucoup d'erreurs ont été relevées, un grand nombre de points obsc ;rs ont été élucidés; en somme, plus d'une perle a été trouvée dans ce fumier d'Ennius. On pourrait comparer ers travailleurs de la dernière heure aux glaneurs qui ramiassenf péniblement les épis échappés à la faucille on tombés d<>± mains t\r^ moissonneurs. Avec ces restes épars. dédaignés, oubliés, ils ont formé plus d'une belle gerbe, et tris que nous pourrions citer, font encore Leur régal de ces miettes do L'histoire.
Qliatld ce travail de révision et d'inventaire sera
plus avancé, il faudra bien que la grande histoire, sous peine de rester stationnaire, l'enregistre de gré ou de force. Peut-être alors sera-t-on plus miséricordieux à l'égard de ces modestes écrivains traités aujourd'hui de maniaques, parce qu'ils consacrent leurs forces à des études que les plus illustres historiens n'ont eu souvent ni le temps ni le courage d'entreprendre.
D'ailleurs, chaque labeur entraîne avec lui sa récompense. Il y a de par le monde une foule d'esprits curieux qui, après avoir suivi d'un œil attentif les principales lignes de l'histoire, aiment à s'enfoncer dans les replis les plus obscurs, à s'éloigner du théâtre des graves événements, à écouter leur écko jusque dans les provinces les plus reculées, à étudier les développements d'une idée nouvelle dans un milieu restreint, à voir enfin comment les réformes inaugurées avec éclat à tel endroit, sont reçues et pratiquées à tel autre. Ce sont là des études parfaitement intéressantes, et qui réservent même les plus agréables surprises. Beaucoup les commencent avec résignation qui les terminent à regret; d'autres désertent les plus grands sujets pour rester fidèles à ceux-ci. Ce n'est pas sans quelque raison que l'on préfère souvent aux grands chemins les petits sentiers perdus oii l'œil, fatigué de l'interminable ligne droite, se repose enfin dans l'imprévu et la variété du paysage.
De tous les grands mouvements qui ont eu une influence sur la société moderne, il n'en est aucun qui ait sollicité l'attention des philosophes, des politiques et des lettrés, comme l'instruction publique. Non-seulement c'est un besoin pour tout le monde de savoir ce
qu'on a pensé autrefois, mais c'est encore la grau il e question de l'avenir. Il faut convenir, en effet, que, de Toutes les forces de la société moderne, celle-là est la plus redoutable et la plus bienfaisante à la fois. Si Leibnitz a pu écrire sans paraître paradoxal cette fameuse phrase, si souvent répétée : « Donnez-moi l'instruction publique pendant un siècle, et je changerai le monde », que ne dirait-il pas aujourd'hui devant l'immense extension que prend le domaine intellectuel, devant l'acharnement des partis qui se le disputent? Oui, c'est là vraiment que réside la solution de tous les grands problèmes agités de notre temps, et les efforts désespérés que l'on tente de part et d'autre ne servent qu'à rendre cette vérité plus éclatante.
Au milieu de ce conflit, on pense fort peu à remonter aux sources. Trop empressés à la curée, les partis négligent le premier des devoirs : la reconnaissant-!'. Ils ne se demandent point s'ils ont eu des devanciers, si d'autres ont souffert pour la même cause : l'ardent • lèsir de jouir des résultats promis ou espérés prime, chez eux, tout autre sentiment. Le reste importe peu.
Sans nous désintéresser absolument de ces querelles, nous avons voulu les oublier un moment. Il nous a paru plus utile, pendant qu'on se disputait sur les conséquences, de nous absorber dans l'étude du principe. Tout le monde est d'accord aujourd'hui pour reconnaître que l'instruction est le plus grand des bienfaits; mais sait-on généralement ce qu'il a fallu dépenser
d'efforts et de veillejS pour arriver ;i ce résultat'.' Tour
beaucoup dé l^-us. «railleurs fort respectables, il en est de l'instruction connue de toutes les autres conquêt
de la France elle-même : avant 89, rien n'existait; l'histoire commence là. Eh bien! tout en étant de notre siècle, tout en convenant que la société actuelle a réalisé d'admirables progrès, on ne peut s'empêcher de considérer avec une certaine curiosité ces savants au cœur léger qui franchissent d'un bond l'antiquité et le moyen âge, la Renaissance et le siècle de Louis XIV. Les affirmations les plus audacieuses ne font pas toujours la conviction, et l'esprit le plus timide est parfois tenté de se demander, si cette façon cavalière d'écrire l'histoire, pour être la plus commode, n'est pas la plus absurde. Le bon sens ne perd jamais ses droits.
D'ailleurs, un excès en amène un autre. Quand on voit tant de gens se complaire béatement dans les idées admises, et se reposer tranquillement sur la foi d'autrui, on éprouve le besoin de contrôler les opinions qui courent le monde, et de les soumettre à un examen attentif. C'est ce besoin qui nous a inspiré la pensée de rechercher, dans une cité dont le passé modeste était pour nous un stimulant de plus, tout ce qui avait trait à l'enseignement et â l'histoire littéraire. Évidemment, nous ne pouvions nous attendre à de grandes révélations en un sujet semblable; mais, la curiosité aidant, cet examen n'a pas été sans profit, d'autant que nous avons pu voir "parce qui se faisait à Albi, ce qui se faisait ailleurs aux mêmes époques, et suivre ainsi, dans les sphères moyennes , les progrès de l'instruction en France.
A travers les aridités d'un tel travail, nous avons relevé plus d'un document curieux, bon à consult«T au point de vue de l'histoire générale. Bien mieux : il nous a semblé qu'il y avait dans ce fait d'une petite
cité perdue au fond de la province, ouvrant pour la première fois les yeux à la Lumière intellectuelle, quelque chose de respectable, de sacré même, qui ne s'adresse pas seulement à L'érudition, mais encore aux sentiments Les plus délicats du cœur humain. Ces consuls qui, en plein moyen âge, au milieu de difficultés sans nombre, organisent Les écoles communal ruinent Littéralement pour assurer à leurs concitoyens Lès bénéfices de L'instruction, ne méritent-ils point de revivre dans Le souvenir des hommes, et leur dévouement n'est-il point de ceux qu'on ne saurait trop signaler? Ce n'est pas, en tous cas, un champion convaincu de l'< nseignement qui passera indifférent devant ces nobles et modestes images qui rappellent les premières sueurs versées et les premières conqul obtenues sur L'ignorance. 11 suffit d'avoir consacré quelques heures à une cause quelconque, pour savoir combien ces dévouements sont dignes de respect et d'admiration.
• la. nous l'avouons, ce qui a d'abord frappé notre attention et sollicité nos efforts. L'histoire littéraire de la ville d'Albi peut présenter certains détails intéressants au point de vue local, mais elle n'aurait pas d'autre valeur sans ces aperçus généraux sur L'enseignement public en province. Montrer ce qu'a été Le mouvement intellectuel dans une petite ville à ceux qui veulent avoir une idée d'ensemble, et qui, pour cela, éprouvent le besoin d'aller du grand au petit. tell.- a été L'idée première et fondamentale «le ce livre. <v>imi qu'il en soit, et abus même que ce but n'aurait pas été atteint, il nous restera une consolation qui a bien son prix. Rien n'a jamais .''t.'- fait sur cette ques-
tion d'enseignement. L'histoire littéraire de la ville d'Albi manquait à la collection de nos livres d'intérêt purement local. Pour le moment donc, elle comble une lacune dont plusieurs esprits judicieux s'étaient plaints maintes fuis. Notre cité ayant été, avant la Révolution, un centre politique et religieux très-important, on se demandait souvent ce qu'elle avait été au point de vue littéraire. Nous croyons avoir répondu en partie à cette question. Les archives de la ville d'Albi, qui viennent d'être classées avec une intelligence et un soin tout particuliers, contiennent, sur l'établissement de nos écoles communales, des détails pleins d'intérêt; les bibliothèques de Paris nous ont procuré les œuvres, aujourd'hui fort rares, de la plupart de nos compatriotes, et certains manuscrits de la Bibliothèque nationale nous ont livré plus d'un secret. Avec ces documents, il nous a été facile de reconstituer un tableau assez Adèle, croyons-nous, de la vie intellectuelle de nos pères depuis la période mérovingienne jusques à la Révolution. Ces documents peuvent se résumer de la manière suivante :
Depuis le jour où les Romains jetèrent les fondements de la ville d'Albi, les lettres ont toujours eu, chez nous, des protecteurs et des amis. Les conquérants apportent avec eux le goût des choses de l'esprit, et le transmettent; le christianisme s'associe à ce mouvement, et le dirige même bientôt. Pendant les dix premiers siècles de notre ère, nos évêques sont non-seulement les premiers par l'influence morale, mais encore par le savoir. Tels sont, par exemple, Diogénien, qui est cité, dans Grégoire de Tours, comme un des prélats les plus distingués des Gaules; saint Salvi, qui s'était adonné avec
succès aux lettres profanes, avant d'être évèque de sa ville natale ; saint Didier, ministre «lu roi Clotaire, ei sa mère Erchanfrède, dont on ne peut lire les Lettres sans penser aussitôt à Monique et à Augustin. Nous pourrions en citer d'autres encore.
Après quelques arrêts momentanés, ce mouvement intellectuel enfante dans le Midi une civilisation précoce bien curieuse à étudier et une poésie pleine de grâces <'t d'harmonies. Chaque ville compte ses troubadours. Albi peut présenter Azémar le Négré, donl l'humeur errante et le caractère altier rappellent les pages les plus sombres de notre histoire méridionale; Albertaz Cailla, ce viveur endurci, dont la verve endiablée se complaît dans les sujets les plus risqués; Guillaume de Lescure, qui fait si bon marché de la modestie en matière littéraire; Guillaume Hue et Evesque, galants d'une tendresse irréprochable, véritables ramiers qui se meurent d'amour loin de leurs colombes.
Tous ces gracieux poètes moissonnent lauriers ei sourires à travers nos villes enivrées de leurs chants, puis s'enfuient, épouvantés, devant Simon de Montfori comme des volées d'oiseaux aux approches de l'orage. Alors, on n'entend plus que le cliquetis des armes et la voix farouche des barons du Nord, qui s'excitent au combat. C'est une crise terrible, pendant laquelle le Midi perd ses libertés 'municipales et son autonomie. Quand le calme esî enfin revenu, chacun répare de son mieux les désastres de la croisade; les villes reconstituent leur gouvernement sur des bases nouvelles, L'horizon religieux s'épure, l'unité catholique s'affirme par des monuments d'une force et d'une beauté incomparables, et, dans un des pays les plus troublés par
l'hérésie, Bernard de Castanet jette les fondements de
cette admirable cathédrale d'Albi, un des plus riches joyaux de l'architecture gothique. La poésie romane elle-même semble se remettre peu à peu de ses effarements, pour chanter, il est vrai, d'autres idoles. Raymond d'Alayrac soupire après une beauté trop idéale pour être de ce monde; sa muse austère accuse les profondes divergences qui séparent les troubadours de l'ancienne école de ceux de la nouvelle. Ballades, légendes, chansons d'amour et de guerre sont presque toutes marquées au coin de ce mysticisme un peu vague qui trahit la lassitude générale des esprits et les aspirations vers un monde meilleur.
La guerre de Cent-Ans, malgré ses revers, donne le signal d'une période d'activité et de fièvre. C'est le moment où les consuls s'emploient avec le plus d'ardeur à répandre l'enseignement dans notre cité. Quoique l'heure ne semble guère propice , ils savent surmonter les difficultés, et ne tardent pas à être récompensés de leurs efforts. De nouvelles générations, élevées dans le culte des grandes choses, nourries des plus pures traditions de l'antiquité, opposent aux attaques des Anglais une résistance admirable , et consacrent les instants de calme et de repos à réformer l'administration de leur petite communauté ; de sorte que l'instruction produit ici les résultats les plus heureux, puisqu'elle excite tout à la fois le patriotisme et développe le bien-être matériel. Plusieurs règlements scolaires nous restent de cette époque, mais ils se résument tous dans celui de 1543, qui est certainement un des documents les plus curieux qu'on puisse lire sur la matière.
Une fois leurs classes terminées, nos écoliers du moyen âge ne cdurenl guère le monde : ils vont dans les universités voisines prendre leurs diplômes, puis retournent au pays natal exercer le négoce paternel ou la magistrature locale. Cependant, il en ef<t un qui fait exception à la règle; celui-là tente l'aventure et finit par se faire un nom illustre parmi les savants de son temps. Pierre Gilles, pour être oublié aujourd'hui, n'en est pas moins un des fondateurs de l'histoire naturelle moderne. Il accepte de François Ier une mission scientifique, dont le résultat dépassa ses espérances et lui fournit l'occasion d'écrire plusieurs livres qui le classent parmi les voyageurs qui ont le plus contribué à répandre le goût des études géographiques.
L'école communale n'est pas seule à entretenir dans notre cité l'amour des belles-lettres. Nos évèques du moyen âge continuent les traditions de leurs devanciers ; leur école de Sainte-Gemme fournit à l'épiscopat certains sujets d'élite, tels que le cardinal Georges d'Armagnac, prélat magnifique dont tous les savants de la Renaissance ont célébré l'esprit éclairé et la munificence princière; les deux Leblanc, l'un évêque de 'foulon, l'autre de Grasse, tous deux favoris des muses latines et prosateurs élégants dans noire Langue française naissante.
Les guerres de religion, <jni sévissent plus particulièrement dans notre beau pays, ralentissent les progrès intellectuels jusqu'au jour où Delbène, auquel Ronsard dédie son Art poétique, vient occuper le si< êpiscopal. Grâce à son intervention, à sa générosité proverbiale, les études sent reprises avec une nouvelle ardeur, les programmes sont modifiés ej complétés, et
cette période brillante donnera aux sciences mathématiques un représentant illustre : Antoine Rossignol,
dont Le nom se trouve mêlé aux plus vastes entreprises de Richelieu.
Entre temps, nous avons étudié divers moyens d'instruction très en faveur au moyen âge, comme le sermon, les mystères et le théâtre. Saint Bernard, saint Dominique, Olivier Mailhard, Edmond Auger, c'està-dire les plus grands prédicateurs du moyen âge, sont venus successivement à Albi. C'était, le plus souvent, à la suite d'un sermon, ou bien à l'occasion de certaines fêtes religieuses, qu'on jouait les mystères. Plus tard, le peuple se refroidit un peu pour ce genre de représentations ; il se pressa , en revanche , vers les tréteaux des bateleurs, des charlatans, en attendant que les troupes de campagne, si nombreuses au commencement du dix-septième siècle, vinssent lui révéler les beautés du théâtre moderne. C'est en recherchant le mouvement de ces troupes de campagne dans notre petite ville, que notre attention a été éveillée par un document d'une grande importance littéraire, croyons-nous , puisqu'il fixerait un point resté obscur de la vie de Molière. On sait que, après la dispersion de Y Illustre Théâtre, Molière vint à Bordeaux, où il trouva un protecteur éclairé dans le duc d'Epernon, gouverneur de la Guyenne. Depuis cette époque , c'esfcà-dire depuis 1646 jusqu'en 1648, on ignore absolument ce qu'il est devenu et quel a été son itinéraire à travers la Province. Le document en question. qui porte la date de 1647, établit que la troupe du duc d'Epernon a reçu cinq cents livres de la communauté ; la quittance est signée par Dufresne, Ren<]
Berthelot Gros-René Duparc ei Revellon, tous trois connus pour avoir été les camarades ei les associés de Molière. On verra dans un chapitre spécial Les raisons
qui nous font conclure à la présence dans cette troupe de l'illustre écrivain.
Le goût de nos pères pour le théâtre ne date pas de cette époque. Les Jésuites avaient été pourvus, en 1623, du collège d'Albi, et, parmi les innovations qui signalent leur direction, il faut mentionner les représentations théâtrales, qui déterminent la vocation dramatique de Claude Boyer et de Michel Leclerc, tons deux membres de l'Académie française, tous doux victimes de Boileau. Nous nous sommes longtemps arrêté à ces deux physionomies originales, que les injusi: dos coteries et l'exclusivisme dos plus grands génies rendent plus intéressantes encore. A la môme époque, l'abbé de La Roque nous initie aux rudes labeurs du journalisme naissant, et nous aide à comprendre, par les vieissitudes dont sa vie fut traversée, quelques-uns des déboires des journalistes contemporains.
Le dix-septième siècle est le point culminant de l'instruction dans notre ville. Pendant que le P. Vanière et le P. Delbrun professent les humanités dans notre collège, et que dos prélats comme Serroni, La Berchère ei Nesmond se succèdent sur notre siège archiépiscopal, une femme, qui rappelle, toutes proportions gardées, la grâce ei le génie dos femmes les plus illustres du grand siècle, réunit dans son salon une société aimai. 1" ei polie qui l'air Pétonnemenl de la Province. C'esl bien certainement la page la plus curieuse <\*' notre histoire littéraire, car jamais, dans notre petite ville, on n'avait poussé aussi loin l'esprit d'imitation.
Rapproché des grands salons de la capitale, le salon d'Antoinette Salvan de Salies ne peut être comparé qu'à ces miniatures qu'on préfère souvent aux meilleurs tableaux, tant elles réunissent de qualités sérieuses et originales.
Cette femme d'élite, qui mérita d'être surnommée la Muse cïAlbi, conserva jusque dans son extrême vieillesse les charmes et les agréments de son esprit. Lorsqu'elle mourut, en 1730, elle laissa dans notre cité un vide qui n'a jamais été comblé. Cependant, le mouvement intellectuel se continuera encore jusqu'au jour où les Jésuites seront chassés du royaume. Les Albigeois protesteront contre cette mesure, qui leur enlève des maîtres aussi distingués que dévoués, et il ne faudra rien moins que l'initiative généreuse du cardinal de Serais pour conjurer le mal irrémédiable qu'eût causé la cessation de tout enseignement. Du collège ainsi réorganisé sortiront des élèves qui lui feront honneur : l'illustre navigateur Lapeyrouse, l'abbé de Levizac, Alary, l'amiral de Rochegude, plus connu par ses travaux sur la langue romane , etc. Avec eux, nous touchons à la Révolution, c'est-à-dire au terme de nos recherches.
Et maintenant, s'il nous est permis d'exprimer toute notre pensée, nous dirons que nous n'avons aucun regret d'avoir entrepris un travail aussi long et aussi pénible. En retraçant la vie de nos petits littérateurs et poètes, nous croyons sincèrement avoir rendu service à nos concitoyens. Sans doute, on peut observer qu'il n'en est aucun, parmi eux, qui ait atteint les sommités du génie; mais la question n'est pas là : l'essentiel était de les faire connaître, et, à ce point
de vu.-, nous estimons que ['Histoire littéraire de la ville d'Mbi comble, pour le moment, une lacune regrettable dans notre histoire locale.
Quant à la prétendue médiocrité des personnages
inis en scène, il est peut-être bon de ne pas trop s'y tarder. Hélas! il suffît d'avoir tenu la plume pendant quelques instants pour être édifié sur la cuisant*' vérité du proverbe d'Horace : Habent sua fata libella Qui peut nous dire ce que deviendra d'ici à un an le livre du jour, le livre à grand succès, celui-là même qui brûle tes yeux à L'étalage des libraires? Décidément, dos littérateurs, même les plus illustres, auraient tort de narguer ssais d'histoire locale, qui deviendront
peut-être Leur unique refuge contre L'ingrate postérité. Dans cent ans. il en est beaucoup qui, à défaul des honneurs du Panthéon, voudraient vivre dans le souvenir de Leurs concitoyens, dans ce Livre d'or de la cité natale, qui recueille pieusement les plus humbles débris de la gloire de ses enfants. Oui, c'est là que notre nom a encore le plus de chance d'être conservé Lorsque nous ne serons plus que des aïeux pour nos petits-flls; c'est là qu'on retrouvera nos pensées Les plus chères, le meilleur de nous-même, tout ce qui trahit cet invincible désir qui dévore tout homme : de ne pas mourir tout entier et d'être encore alors qu'il ii plus.
Voilà pourquoi nous tenons surtout à placer ce livre sous les auspices du patriotisme Local, qui nous L'a inspiré. Nous espérons tout d'un pareil patronage, car, grâces à Dieu, le nombre es1 grand de ceux qui sont restés fidèles au culte des aïeux, à la religion du p natal, et qui disent, avec l<i Dante vieilli el fatigué.
qu'il D'est point sur la terre un endroit plus auguste et plus digne d'amour « que ce beau bercail où l'on a dormi petit agneau '. »
Paris, 2i mai IS78
1. Nous devons des remerciements particuliers à MM. Victor Fournel et Adolphe Eacot pour les conseils et les renseignements qu'ils ont bien voulu nous donner; à M. Baudel, ancien professeur au lycée d'Albi. censeur au lycée de Tournon, qui nous a communiqué les notes qu'il avait réunies sur les écoles communales de notre ville ; à M. Molinier, le jeune et savant annotateur de la nouvelle édition de Yffigtoire tic Languedoc ; à MM. François Coppée et G. Mon val, qui ont mis les archives du Théâtre-Français à notre disposition avec le plus gracieux empressement, et nous ont guidé dans nos recherches.