CHAPITRE PREMIER
LES LETTRES A ALBI DEPUIS L'OCCUPATION ROMAINE jusqu'à LA CROISADE DES ALBIGEOIS
Origine de la ville d'Albi — Sa position topographique. — L'occupation
romaine. — Le christianisme propagateur de la civilisation et de l'instruction.— De quelques évêques de l'époque mérovingienne : Diogénien, saint Salvy, saint Didier et sa mère Erchanfrède, etc. — La race galloromaine — Progrès de la civilisation dans le Midi. — La langue romane et les troubadours. — Symptômes de décadence. — Affaiblissement des mœurs; rêveries philosophiques. — La croisade des albigeois.
S'il fallait en croire Scipion Dupleix, la ville d'Albi n'aurait rien à envier, quant à l'antiquité, aux plus illustres villes du monde. Certes, voilà une origine bien faite pour exciter notre amour-propre local , mais que nous repoussons sans peine, ne serait-ce que pour enlever aux malins ou aux sceptiques l'occasion de rappeler que l'Albigeois est sur la lisière de la Gascogne. D'ailleurs, le titre seul de l'ouvrage ' dans lequel se trouve cette étrange assertion nous met en garde contre tout ce qui pourrait venir d'une source semblable. La fable n'a rien à faire ici, et les procédés
1. Mémoire» de* Gaules depuis le déluge jusqu'à rétablissement de la Monarchie française. D'après S. Dupleix, la ville d'Albi aurait été fondée par Galatée II, vingtième roi des Gaulois, l'an du monde 2700 et 1301 avant J.-C. Il va sans dire qu'il oublie de fournir la preuve à l'appui.
historiques modernes la proscrivent comme inutile, lorsqu'elle n'est pas dangereuse. Ce qui paraît incontestable et parfaitement établi, c'est que, avant l'arrivée de Jules César dans les Gaules, un fort existait à l'extrémité de la pointe formée par la rivière du Tarn et le ruisseau de Verdusse, à l'endroit même qui porto aujourd'hui le nom de Casteîviel. Là, se trouvait un mamelon que la génération actuelle a vu disparaître en partie, et qui servait de poste de ralliement aux tribus celtes et gauloises. Quoique peu élevé, il dominait cependant la plaine, et, vu dos hauteurs qui contournent la ville, il formait un point saillant que les escarpements environnants rendaient encore plus sensible. C'est ce qui explique pourquoi le nom à'Âlbi peut venir du mot Alb ou Alp, qui signifie, en langue celtique, ('leva/ion, sommet; à moins que ce nom ne vienne de la position géographique de notre cité, qui est, en effet, le point extrême de la plaine par rapport au bas Languedoc1.
Quoi qu'il en soit, les Romains comprirent vite le parti qu'ils pouvaient tirer d'une position aussi avantageuse au double point de vue de la conquête et de la colonisation. L'espace s'étendait libre devant eux et dans d'excellentes conditions pour être fortifié. Si l'on se place, en effet, à l'extrémité de cette pointe de terre occupée par les Celtes et les Gaulois, on voit d'un côté, au Nord, le Tarn, dont la berge, très-élevée, constitue une fortification naturelle presque inaccessible, et de l'autre, au Midi, le ravin étroit et profond dans lequel
1. Albi a conservé pendant tout le moyeu âge une grande importance stratégique. A la veille de la guerre de Cent Ans. les commissaii parle roi de visiter les places fortes du Languedoc qualifiaient notre ville «i de place forte de premier ardre, la clffde V Aquitaine. » (Archives communales, série 1. 1
1 les lettres patentes de Charles V 1 1 portent e que ladite ville et <•;• belle, grande <'t Bpacieuse, ville bien peuplée, et comme clef <lu pays, tant devers le Rouergue que par devers Toulouse, l tifiée. » (iWrf.)
coule le ruisseau de Verdusse. Ces deux côtés forment, en se réunissant, un angle aigu dont les saillies sont très-prononcées : le Tarn coule dans un lit encaissé, tandis que le ravin de Verdusse présente des escarpements presque aussi élevés jusqu'à la fontaine de ce nom.
Cet emplacement était plus que' suffisant pour contenir une cité même importante; il était, de plus, trop facile à défendre pour que les Romains, dont l'instinct colonisateur a été tant de fois vanté, ne cherchassent point à s'y fixer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que de relier les deux côtés de cet angle par des travaux d'art, lesquels pouvaient être facilement portés plus loin, selon les besoins ou les nécessités des hommes et des temps. De cette façon, la nouvelle cité se trouvait protégée par une enceinte triangulaire d'un accès difficile, pouvant offrir une longue résistance à une armée nombreuse et bien munie.
Du haut des murs qu'ils venaient de construire, les Romains pouvaient considérer la fertilité de la plaine qui les entourait. A l'Est, les premiers contreforts des montagnes du Rouergue apparaissaient dans le lointain chargés de vertes forêts. C'était le point noir de la conquête, car de ces pays un peu brumeux et comme brouillés avec le soleil du Midi, descendaient en tous temps les bandes insoumises des Éleuthères, race redoutable qui chassait le citoyen romain comme elle chassait la bête fauve. Le Tarn se précipitait de ces hauteurs à travers des gorges étroites, et venait baiser les pieds de la jeune cité. Là, il s'étendait en une belle nappe où les yeux perçants pouvaient entrevoir des paillettes d'or :
et auriferum postponet Gallia Tarnem*.