Archives de la préfecture du Tarn
de l'histoire. Non, il n'est pas vrai qu'avant 1789 les classes populaires fussent déshéritées des bienfaits de l'instruction; l'ancien régime y avait pourvu dans la limite de son pouvoir, et l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes qui résume en lui toutes les qualités, toutes les aptitudes, toutes les vertus de l'enseignement n'a rien précisément de bien révolutionnaire, ni dans son origine, ni dans ses aspirations.
D'ailleurs, il faut distinguer dans la Révolution la phase des réformes et la phase des violences; autant la première mérite les sympathies des hommes intelligents et honnêtes, autant la seconde a droit à leur mépris et à leur indignation. Certes, le mouvement de 1789 a sa grandeur devant l'histoire, et il n'est personne qui en puisse douter. Mais là encore que de réserves à faire! Si la Révolution n'avait été qu'une réforme, si elle s'était bornée à extirper les abus, les préjugés et les vexations, si elle avait modifié les mœurs sans changer la morale, aboli des usages souvent tyranniques sans toucher au dépôt sacré des vérités sociales, balayé les traditions surannées sans porter atteinte à la famille, proclamé la liberté sans user de violence, décrété le règne de la loi et de la justice sans les violer effrontément selon ses caprices et ses intérêts, on se consolerait facilement de la perte de ce qu'elle a détruit ou ébranlé pour ne penser qu'à ce qu'elle a fait vivre et prospérer. Sans doute, la poésie pourrait pleurer sur les ruines pittoresques du passé, tout comme elle pleure sur les ruines des antiques édifices; certains pourraient maudire le réalisme, l'uniformité, le débraillé des mœurs actuelles; d'autres pourraient signaler le petit nombre d'âmes fortes, dévouées au culte de l'idéal, et la rareté de ces élans chevaleresques, de ces fièvres d'amour et de gloire qui s'emparaient jadis des têtes les plus solides. Quelquesuns allant plus loin, se prendraient peut-être à re-
gretter les oripeaux gothiques, les mandolines des troubadours, les fraises à la Henri IV, les aumônières des châtelaines, les poignards finement ciselés, les arquebuses incrustées d'ivoire, les bombardes et les fauconneaux d'airain, en un mot, tout ce qui compose la collection des antiquaires.
Mais, en vérité, il s'agit bien de tout cela! Comment oublier que la charrue révolutionnaire, labourant dans tous les sens, souleva les assises de la société, pénétra jusqu'au cœur de la nation et anéantit tous les germes de force et de vie, que de farouches proconsuls proclamèrent le règne de la loi sur des monceaux de ruines et sur le cadavre même de la Liberté qu'ils venaient d'immoler! Et tout cela pourquoi? Pour rien, puisque l'égalité, cette noble et définitive conquête de 1789, était sortie tout entière des Cahiers des États Généraux, et que si elle avait pu être compromise, elle l'aurait été certainement par la Terreur.
Pour notre compte, nous aimons à séparer ces deux phases bien distinctes, parce qu'il nous semble qu'en agissant ainsi, nous rendons un hommage plus sinà la cause de la liberté et du progrès. Nous nous rapprochons aussi davantage de la pensée de nos pères, qui n'apprécièrent dans la Révolution que ce qu'elle avait de bon, d'utile, de noble et de grand. Les Albigeois n'avaient pas de préjugés contre l'ancien régime ; ils n'étaient que justes à son égard. Certes, ils avaient donné assez de gages au parti de la liberté ces consuls qui avaient lutté avec tant d'énergie pour la conservation des franchises communales; on ne pouvait donc suspecter leurs intentions sur ce point. Et cependant, ils reconnaissaient si bien les services rendus par l'ancien régime, que dès le dix-septième siècle ils avaient pour ainsi dire confondu leurs intérêts avec ceux de L'évêque, tant ils étaient habitués à considérer en lui le protecteur-né de leurs droits. C'est ce dont témoigne
êloquemment l'exergue inscrit autour des armes de la ville d'Albi :
Stat bacrdus vigUat que leo twrre» que tttetur.
La croix archiépiscopale dominant les tours de la ville, et comme appuyée sur le lion consulaire qui monte fièrement la garde, telle est l'image de la société albigeoise à travers les siècles. Stat baculus vigilat que leo; ces deux mots résument admirablement la grandeur et la prospérité de notre cité. Que ne rappelle pas la croix archiépiscopale à ceux qui ont lu attentivement ce livre et qui savent tout ce que nos évoques et archevêques ont fait pour l'enseignement! Que ne rappelle pas le lion consulaire à ceux qui connaissent la vaillance et l'intrépidité de nos consuls contre les ennemis de la France, leur intelligence, leur zèle, leur dévouement pour répandre dans notre cité les lumières de l'instruction !
Aussi ne trouvons-nous point de formule qui résume 'mieux toutes les parties de cet ouvrage et qui exprime en termes plus nobles notre reconnaissance et notre admiration que cet exergue qui fut la devise de nos aïeux :
Stat haeulus vigilat que leo turres que tuetur !