‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 65 sur 122 · Voir les Archives communales, série FF passim · texte numérisé non relu

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arts, de faire construire la façade de l'église du collège et de s'intéresser d'une manière plus particulière à toutes les questions d'enseignement. On peut pardonner beaucoup a un homme qui a de telles qualités. Il eut du moins l'honneur de favoriser l'élan intellectuel qui se produisit alors dans sa ville épiscopale et d'être toujours du parti de l'esprit, malgré qu'il ne fût pas souvent du parti de la liberté.

Les efforts intellectuels tentés à cette époque, méritaient bien, en effet, de solliciter l'attention et les sympathies de tous les hommes éclairés et généreux. Prenons pour exemple une petite ville de province qui pouvait contenir une population de sept à huit mille âmes et qui se trouvait fort loin du centre du mouvement. Que se passe-t-il à Albi? Nous avons assisté à la fondatiou du collège ; nous connaissons les charges que la communauté s'est imposées; nous savons également que les Jésuites qui le dirigent passent aux yeux de tous pour les maîtres les plus distingués et les plus compétents de l'époque. Mais cela ne suffit pas; l'instruction aura ses apôtres modestes, dévoués, héroïques. Un jour, un prêtre prébende de la cathédrale, l'abbé Bouzinac, constate tristement qu'il y a une foule d'enfants qui errent à travers les rues de la ville, sans culture intellectuelle, gaspillant les trésors de leurs facultés naissantes, destinés à mener une vie misérable sans honneur pour eux, sans profit pour la cité. Que fait-il? Il prend sur lui de réunir tous ces petits vagabonds pour leur apprendre au inoins à lire et à écrire, « afin qu'ils puissent aller après aux classes du collège. » La communauté, justement émue d'un t<'l dévouement, accorde un secours à L'abbé Bouzinac qui a ouvert cette école « de son propre mouvement1. » Elle accorde en mènie temps un secours aux Domi-

1. Délibération de 1635. (Arc/tiers communales, série BB, 102.)

nicains qui, à deux pas du collège, de l'autre côté des Lices, ont créé une chaire pour l'enseignement gratuit do la philosophie '. Comme on le voit, l'élan est général; l'instruction officielle ne suffît plus; l'initiative privée s'en mêle ; c'est comme une contagion qui gagne tout le monde de proche en proche et qui tend à trans^ former une petite ville en un foyer de lumière où chacun pourra s'éclairer et vivre de la vie de l'esprit2.

Et cependant, que de cités populeuses, riches, se fussent enorgueillies d'un collège comme celui d'Albi! C'est un fait vraiment remarquable, et dont il est bon de faire ressortir l'importance, que ce nombre vraiment extraordinaire d'enfants qui suivent les cours des Jésuites. Jamais, peut-être, l'enseignement secondaire n'a été florissant à Albi comme au milieu du dix-septième siècle. En tout cas, il a été à peine dépassé de nos jours, quoique la population de notre ville soit près de trois fois plus considérable. Nous en trouvons la preuve dans un document émanant de la Bibliothèque de Toulouse, publié dernièrement dans le tome XIVe de la nouvelle édition de Y Histoire de Languedoc. M. Louis de Froidour, conseiller du Roi, reçut en 1668 la commission d'inspecter tous les collèges de la généralité de Toulouse. Il arriva à Albi le 19 juin de la même année et dressa son rapport sur les pièces et documents qui lui furent fournis par les PP. Pierre de Saint-Maurice, recteur, et Bernard de Sobole, syndic du collège. Après avoir tracé un historique succinct de l'établissement, le commissaire royal constate que les Jésuites touchant, depuis 1655, les 4,000 livres stipulées dans le traité de 1623, doi-

1. Délibération de 1635. (Archives communales, série BB. 102.)

2. Un détail curieux. En 1G37, la communauté décide que les jeux de billard tenus par un certain Molinier seront supprimés, parce que les écoliers y perdent trop de temps; elle tolère cependant un billard, à la condition que les jeunes gens ne seront pas admis à jouer. (Série BB, 103.)

vent fournir avec cette somme « l'entretien de six « régents pour les six classes, d'un recteur, d'un « syndic, d'un préfet des classes, de six autres Pères « pour les confessions, prédications et congrégations, « et de quatre ou cinq frères ; et nous a été dit par « ledit P. Recteur, qu'encore qu'ils ne soient pas « tenus d'enseigner la théologie, néanmoins l'un des « six Pères fait journellement leçon de la théologie « morale.

<\ ]N'ous avons ensuite visité ledit collège, que nous « avons trouvé suffisamment spacieux , ayant une « assez belle cour, un jardin, une basse-cour, les corps « de logis bien et solidement bâtis, bien entretenus, « et particulièrement l'église bâtie toute à neuf, et le « tout fait au moyen des dons- et légats qui leur ont « été faits.

« Pour ce qui est du nombre des écoliers, nous nous sommes fait représenter le catalogue, et trouvé qu'en philosophie il y en avait 56, en rhétorique 41, en seconde 57, en troisième 62, en quatrième 64, et en cinquième 68, revenant en tout à 349.

« Sur quoy ledit P. Recteur nous a dit que le « nombre en serait beaucoup plus grand, s'il avait « plu à Sa Majesté de remédier à un abus qui, depuis « plusieurs années, s'est introduit en ladite ville, qui « est que les PP. Cordeliers et Jacobins de ladite ville, « sans avoir droit ni approbation de Sa Majesté, en- « seignent et tiennent école publique, ordinairement « de philosophie, et quelquefois de théologie, appe- « lant les écoliers au son d'une cloche, et par ce moyen « débauchent tous les écoliers qu'eux, qui sont établis « spécialement pour enseigner, et par expresse per- « mission du Roy devraient avoir, parce que la disci- « pline qui s'observe chez lesdits religieux n'étant pas « si sévère ni si exacte que celle desdits PP. Jésuites; « comme, d'ailleurs, lesdits religieux prennent de

« l'argent pour enseigner, cela fait que les enfants « de condition qui sont les plus riches, les plus déli- « cats et les plus impatients dans une discipline assez « exacte, leur sont les premiers enlevés, ce qui fait un « désordre considérable dans leurs classes, principa- « lement lorsque lesdits religieux s'avisent de faire « ouverture desdites classes après Pâques, ce qui dis- « sipe leurs deux classes de rhétorique et humanités, « dont la plus grande partie des écoliers quittent, « pour aller prendre le cours de philosophie desdits « religieux, à quoy il serait nécessaire de remédier, « leur renvoyant lesdits écoliers pour les faire passer « par l'examen..., etc. K »

Si nous avons reproduit cette dernière partie du rapport du commissaire royal , ce n'est pas assurément pour nous associer aux plaintes exposées dans le plaidoyer pro dcmio sua du P. de Saint-Maurice, mais uniquement pour mieux faire ressortir le nombre des écoliers qui suivaient les classes de notre collège. Le nombre en serait encore plus grand, disait le P. Recteur, si les Dominicains et les Cordeliers ne les débauchaient (!) en les appelant au son de la cloche, en prenant parmi eux, les enfants de condition qui sont les plus riches et les plus délicats, ce qui revient à dire que le chiffre déjà énorme de 349 n'est pas le chiffre exact, et qu'il convient d'y ajouter si l'on veut être dans la vérité2.

Voilà, croyons-nous, un document de nature à inspirer de sérieuses réflexions à ceux qui croient encore, sur la foi d'autrui, à l'ignorance et à la barbarie des

1. Bibliothèque de Toulouse. Manuscrit de Froideur, pp. 32-80. — Le môme document constate qu'il existe d'autres collèges à Cordes, Gaillac, Rabastens. A Castres, les Jésuites ont 120 écoliers; à Lavaur, les Pères de la Doctrine chrétienne en ont 190. Il convient d'ajouter à cette liste l'académie de Puylaurens, suivie par les écoliers de la religion réformée.

1. Voici un programme d'études qui donnera un aperçu de l'enseignement donné au collège d'Albi au dix-septième siècle :

siècles qui ont précédé la Révolution. Ce document est même si grave que si l'on se décidait à faire un travail de comparaison entre le nombre d'élèves qui recevaient l'enseignement secondaire au dix-septième siècle au collège d'Albi, et le nombre de ceux qui le reçoivent actuellement dans l'établissement qui l'a remplacé, en ayant soin de consulter la statistique de ces vingt dernières années et de considérer les chai . énormes que la ville s'est imposées pour le Lycée, la comparaison ne serait certainement pas défavorable à l'ancien collège. Que de préjugés disparaîtraient semblablement, si tous les hommes de bonne foi se livraient à de consciencieuses investigations sur ce

Colleglum Albiense Societatis Jesu solemni ritu sckolas

Instaurant XI v Kal. Novemb. MDCLXXX.

Postquam dixerit orator hoc argumente :. An eloquentlœ summa celare artem.

EXPLICABUXTUR A TROFESSORIBUS :

En théologie : De honltate et malltla moral i actuum humamorum; De legibus.

En philosophie : Organum Arlstotells et Oeto libH pAfriconm.

En rhétorique : les Discours de Cicéron contre Catilina et Vente, les Satires de Juvénal, les Odes d'Horace, Justin, saint Grégoire de Nazianze, Ylliadc d'Homère, la Syntaxe de Moquot et la Quantité du même.

En humanités : Discours de Cicéron pro lege Jfanllla. Y Enéide de Virgile, les Odes d'Horace, Quinte-Curce, les Panégyriques d'Jsuerate, Y Iliade d'Homère, etc.

Dans la première classe de grammaire : Cicéron, De Otfîciis, de S i tute; Martial, Virgile ; la grammaire grecque de Despautèrc, le Dialogue des morts de Lucien, etc.

Dans la deuxième classe de grammaire : les J-Jj/itres familières de Cicéron, les Tristes d'Ovide, saint Chrysostôme, grammaires latine et grecque, etc.

Dans la troisième classe de grammaire : 1< - familières &<

istes «l'Ovide, les grammaires grecque et latine.

On lit au bas du programme : Hit ascendent dedamationes ajfixi latine, et givrer eîu/i prlratlm. tu/n publiée, 'doctrbur ehrlstlaixr exjdl-

catio, ■ un ]>;</■ quam lltt< rarhr exereUationes (Deofai-mte) sedulo

eurahuntur. A. M. I ». I '<.

Le programme sort des proses de Patron. (Voir Archive* de la ]>>■ turc du Tarn, série DD.)

passé méconnu, méprisé, dont on ne se fait une idée si fausse, que parce qu'on ne se donne généralement pas la peine de l'étudier ! Le passé est mort et bien mort, et cette rancune impitoyable qui suit les morts jusque dans leur tombe n'est pas digne d'un siècle qui a la prétention de raisonner et d'aimer la justice.

La vérité, c'est que, pendant la seconde moitié du dix-septième siècle, la société albigeoise était égale, sinon supérieure, à celle d'aujourd'hui sous le rapport des lettres, des plaisirs délicats de l'esprit et de la vie brillante des salons. Une seule chose s'opposait à la satisfaction immédiate des besoins que l'instruction avait fait naître : l'éloignement du foyer d'où venait toute lumière. Cependant, la communauté avait obvié à ce grave inconvénient, dans la mesure de son pouvoir, en payant deux messagers pour aller deux fois par semaine à Toulouse au-devant du courrier de Paris; de cette façon, on comblait un peu la distance et l'on pouvait lire dans la quinzaine le livre du jour, le discours prononcé à l'Académie, les nouvelles de la Cour et le dernier bulletin de nos armées. On retrouve encore dans les bibliothèques publiques ou privées de notre ville un assez grand nombre de brochures et de feuilles volantes de cette époque contenant les poésies de Scarron et de Mme Deshoulières, les bucoliques de Racan, les romans de Mme de La Fayette, les tragédies de Corneille ou de nos compatriotes Claude Boyer et Michel Leclerc ] , qui avaient débuté en 1645 et 1646 à l'Hôtel de Bourgogne; le Journal des Savants, rédigé par l'abbé Jean-Paul de La Roque, un autre Albigeois ; le Mercure galant, qui apportait presque chaque mois la prose ou les vers de la belle Antoinette de Salies2.

1. Voir les chapitres XI et xii sur Claude Boyer et Michel Leclerc.

2. Voir le chapitre xiii : Un salon littéraire à Albi au dix-septième siècle, et les chevaliers de la Bonne-Foy.

Pour ce qui concerne les pièces de théâtre, on comprend mieux le plaisir et l'intérêt que prenaient nos pères à les lire, lorsqu'on se rappelle que des troupes de campagne avaient fréquemment visité notre ville, surtout des troupes de valeur comme celles du duc d'Épernon, du duc d'Orléans, de Villabe, d'autres encore. Les Jésuites avaient aussi contribué pour leur part à répandre ce goût, car on sait que les représentations dramatiques faisaient en quelque sorte partie de leur programme scolaire. Nous en trouvons par hasard la preuve dans un registre de la communauté où il est dit « que le 22 août 1678, les consuls ont « assisté en chaperon à une Histoire qui a été repré- « sentée aux Jésuites avec jeu de machines par les « rectoriciens '. » Du reste, comment se désintéresser du théâtre lorsque des compatriotes comme Claude Boyer et Michel Leclerc s'y essayaient — avec plus ou moins de succès, il est vrai, — mais avec assez de talent pour arriver à l'Académie française? Comment , se désintéresser des splendeurs littéraires de l'époque, lorsque le marquis d'Isarn de Saint-Amans 2 était admis à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, lorsque le livre du jour était commenté et critiqué par l'abbé de La Roque, lorsque, d'ailleurs, tout en France et à l'étranger redisait la gloire de nos grands écrivains, de nos poètes, et qu'on avait sous les yeux ce merveilleux mouvement intellectuel qui a fait comparer le siècle de Louis XIV aux siècles de Périclès et d'Auguste?

1. Ces exercices n'ont pas dû être sans influence sur la carriùre dramatique de Claude Boyer et de Michel Leclerc.

2. François d'Isarn, marquis de Saint- Amans, Beignenr de Mailhoc, officier des gprdes>du-corp& <lu duc d'Orléans, né à Albi yen 1630, fils de Pierre Isarn, seigneur de Mailhoc. régent delà temporalité, el de Marie Le Brun. (Voir les Mémoires de l'Académie royale des Lnscriptioi bellesdettres. — Essai d'une Hbliothèçut albigeoise, par M. de Combettes- Lahourelie.)

Sans doute, la capitale absorbait la plupart des hommes distingués dans la littérature ou dans les arts, tout comme la cour absorbait peu à peu toute la noblesse de province. Mais l'amour de l'étude était si répandu, que les questions qui préoccupaient les esprits dans les hautes sphères avaient aussi le don de captiver l'attention des esprits de moins grande portée. On trouvait dans les pays les plus reculés des amateurs animés du feu sacré de la science ou des arts, des collectionneurs infatigables qui entassaient dans leurs bibliothèques des richesses de toute sorte, qui se livraient avec délices aux recherches de la bibliomanie, de l'archéologie, de la numismatique et autres travaux du même genre. Parmi les cabinets les plus curieux de l'Europe, Petrus Borel cite celui de Msr du Lude, évêque d'Albi, remarquable par le nombre de tableaux et de livres rares; celui de Couplet, peintre du même évêque, et celui de l'abbé T râpas, chanoine de Saint- Salvy, où l'on voyait « trois cents tableaux exquis, « trois mille volumes, la plupart rares, beaucoup de « manuscrits, tailles douces curieuses, coquillages, « médailles, reliefs antiques1. »

Après les collectionneurs, il convient de citer les écrivains et poètes locaux qui entretenaient un commerce suivi avec les muses; en première ligne, cet opiniâtre et sympathique abbé Paulet, prébendier de Sainte-Cécile, qui s'était dévoué à la traduction en vers latins de la monumentale épopée de Chapelain : la Pucelle2; Antoinette Salvan de Salies, qui ne bornait plus son ambition au Mercure galant, et qui faisait paraître successivement la Comtesse d'Issemboitrg et les Réflexions chrétiennes; le P. Delbrun, qui mettait la dernière main à son remarquable Dictionnaire

1. Petrus Borel : les Antiquités de la ville de Cadres; Cabinets de V Europe, p. 125.

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