‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 74 sur 122 · Préface de Jephté · texte numérisé non relu

Préface de Jephté

Ammonites sont battus. Voici venir Jepthé que le peuple ivre de joie porte en triomphe et couvre de fleurs. Mais lui seul, au milieu de cette foule enthousiaste, reste sombre et soucieux ; on dirait à le voir qu'il n'est pas vainqueur, mais vaincu. Il répond à Jaïï, l'un des principaux chefs, qui le félicite sur sa valeur et le remercie au nom de tous , que Dieu seul mérite . des actions de grâces :

C'est lui qui fait qu'un homme en peut vaincre dix mille ;

Qui rend le faible heureux et la force inutile.

Reconnaissons tous deux cette puissante main,

Et n'écoutons jamais l'orgueil du cœur humain.

Je l'écoutai peut-être, et j'eus tort de le croire,

Quand l'ardeur d'emporter une grande victoire

Me fit former un vœu dans le fond de mon cœur.

Mais quel vœu ! J'en frémis de honte et de frayeur !

Par ce vœu que j'ai fait, fidèle, inviolable,

Je promis, pour le prix d'un succès favorable,

D'offrir à Dieu quiconque, en sortant de ces lieux,

Se viendrait le premier présenter à mes yeux.

Ainsi, tout m'épouvante, et ma vue incertaine

Sur tout ce qui paraît ne tombe qu'avec peine.

Je voudrais retenir chaque pas que je fais,

Et n'ose qu'en tremblant approcher ce palais.

Les noirs pressentiments qui assiègent Jephté ne se réalisent que trop ; au moment où, d'un pas rapide, il monte les degrés de sa demeure, la première personne qui se montre à sa vue, c'est sa chère fille Axa, impatiente, folle de joie, et qui se précipite dans ses bras. On comprend la sombre tristesse du malheureux père. Et cependant, par une étrange ironie du sort, les fanfares retentissent et les acclamations du peuple redoublent. Hélas ! ces cris et ces chants de fête lui annoncent son deuil prochain.

Cachez-moi ces présents, ces palmes et ces fleurs : Ma fortune a changé ; changez vos chants en pleurs I

Axa apprend tout avec une admirable sérénité ; sa

force et son courage semblent grandir au milieu de la consternation générale. Elle se soumet à la volonté de Dieu qui la frappe, mais qui sauve la patrie. C'est en vain que le peuple intervient, que le chœur des vieillards et des jeunes filles implore la pitié de Jephté, le père disparaît pour faire place au chef, au fidèle, qui ne veut plus se souvenir que de son serment.

Déjà l'innocente victime est sur le bûcher, lorsque survient un lévite qui déclare que Dieu touché de la fidélité de Jephté fait grâce à sa fille à la condition que celle-ci, pour prix de cette faveur, prononcera des vœux de virginité. La tragédie finit par une hymne d'actions de grâces que chante le peuple juif.

Le succès de cette pièce fut complet. Les chœurs admirablement relevés par la musique de Moreau, le même qui avait composé les chœurs à'Esther et à'Athalie, produisirent un puissant effet. Boyer n'oublia pas cette particularité, car nous lisons dans la préface : « Je ne dissimulerai point que le choix qu'on « fit du musicien pour travailler au chant des chœurs « ne fût un puissant motif pour m'engager à la com- « position de cette tragédie. » Quoi qu'il en soit, Jephté plut à tous ceux que la haine ou l'envie n'aveuglaient pas et resta, à partir de 1692 jusques à la Révolution, une des pièces favorites du répertoire du théâtre de Saint-Cyr. Les registres de cet établissement le constatent en divers endroits. En 1774 et 177<s notamment, Jephté fut plusieurs fois jouée devant Mme Elisabeth qui venait souvent visiter la maison de Mm«' <!•' Maintenon. Cette pièce fut la seul.' avec Agamemnon à survivre au dix-septième siècle '.

Judith eut un succès plus retentissant encore quoi-

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