‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 94 sur 122 · Voir aux Documenté la lettre enti · texte numérisé non relu

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cette distinction un véritable triomphe. Elle-même, arrivée à un âge où la maturité décline rapidement vers la vieillesse, dut croire qu'elle assistait au couronnement de sa vie littéraire, et peut-être aux adieux de la Muse.

Mais il était réservé à cette femme illustre de conserver, jusquës à une extrême vieillesse, sinon le prestige de la beauté, du moins celui de la grâce et de l'esprit. Personne ne supporta mieux qu'elle les rigueurs et les disgrâces de l'âge. Rien ne changea dans son salon, et de tous ceux qui le fréquentaient, elle fut peut-être seule à s'apercevoir qu'elle avait vieilli. Elle sut remplacer les charmes et les avantages de la jeunesse par de nouveaux attraits qui avaient aussi leur prix : une humeur égale, une bonté parfaite, une sérénité inaltérable. A mesure que s'écoulaient les années, on voyait croître et se développer en elle des qualités qu'on ne lui connaissait pas, et entre autres une excessive tendresse, une puissance d'aimer extraordinaire, en un mot, toutes les ardeurs dont peut brûler une âme sensible et délicate. Si, par dignité et pour n'être jamais exposée à une surprise, Antoinette sut cacher pendant longtemps le besoin d'aimer qui la tourmentait, il n'en fut pas de même quand vint l'heure calme et tranquille du soir, lorsque la saison des rêves fut passée et que son front se couronna de cheveux blancs. Elle permit dès lors à son cœur de se satisfaire parce qu'il n'y avait plus aucune méprise possible, aucune apparence trompeuse ; et ce ne fut pas sans éprouver une grande admiration qu'on comprit enfin en voyant ce qu'était l'aïeule ce qu'avait valu la jeune femme.

C'est ici le cas de remarquer combien austère et pure nous apparaît la physionomie d'Antoinette de Salies. Au milieu de ce monde qui joue avec le feu puisqu'il joue avec la galanterie, tout se mêle et se

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confond, dans un joyeux entraînement, sauf cependant le sentiment de la vertu et de l'honneur. Certes, la Muse d'Albi connaît tous les transports, tous les enthousiasmes ; son âme, naturellement ardente, l'y pousse peut-être même plus qu'elle ne voudrait, mais dans la recherche des plaisirs mondains, il est telle limite qu'une femme d'esprit ne franchit jamais. Voilà pourquoi nous avons lu dans le Projet d'une nouvelle Secte, ce paragraphe sévère : « Je crois qu'il est bon surtout de bannir entièrement l'amour de Hotre société, de peur qu'il ne trouble le repos que nous cherchons, et de substituer à sa place l'amitié galante et enjouée. »

Ajoutons que si la jeune et charmante veuve, qui avait une idée si juste et si profonde de l'amour, n'avait pas songé à écrire cet article dans le règlement de la nouvelle secte, quelqu'un aurait dû le lui souffler. Mais personne n'eut à lui donner des conseils sur ce point. Celle qui avait écrit la Comtesse d'Issembourg connaissait suffisamment le cœur humain, et si elle savait au besoin en retracer les orages avec fidélité, elle savait aussi en maîtriser les élans et en étouffer les ardeurs.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à cette époque, Antoinette, encore dans toute la plénitude de sa beauté et de sa jeunesse, ait fermé les portes de son galon à toute intrigue et à toute aventure trop tendres '. Tou-

1. Il n'y eut peut-être qu'une exception à cette règle; encore fût-elle autorisée par Antoinette de Salies comme on va le voir par la lettre suivante adressée a M. L'abbé «le La Loque et reproduite par le Mercure galant. Antoinette faisant allusion à la conquête '1-' L'Alsace débute ainsi : << \ « croyez sans doute. Monsieur, que ce n'esl que chez leç ennemis du « État qu'on t'ait drs conquêtes en hiver, • ■/. surplis d'entendre

« dire qu'au milieu même de la France on ait pris quelque chOM dan- une

(i h rigoureuse saison. Cependant, il est certain qu'un jeune gentilhomme « t'oit brave Tient d'y emporter une place de conséquence, et que misant « feu de tous côtés, il l'a réduite à se rendre sous de fort honnêtes condi-

tefois, quand la secte fut complètement organisée et qu'on put augurer par ce qu'elle avait été dans le passé ce qu'elle serait dans l'avenir ; quand dans ce milieu soigneusement choisi, chacun eut trouvé le temps de se connaître et de s'apprécier, la proscription de l'amour fut en partie levée. Disons tout : Antoinette était grand'mère et se fiait désormais un peu plus à son expérience personnelle. Elle n'avait, d'ailleurs, jamais renoncé aux divertissements qui rendent la société aimable et la font rechercher. Elle ne connaissait pas non plus les scrupules de ces âmes timorées qui trouvent matière à redire dans les joies les plus honnêtes et dans les plaisirs les plus innocents. Aussi bien, son esprit et son jugement étaient de trop bonne trempe pour tomber jamais dans de ridicules exagérations.

Quoi qu'il en soit le projet primitif reçut après plus de vingt ans d'expériences faites une modification sensible. D'abord, de simple projet il passe â l'état de loi, laquelle comprend dix articles, parmi lesquels, les deux premiers surtout ont une grande importance. L'un contient le principe, l'autre l'exception. Voici comment ils sont conçus : Statuts des Chevaliers et des Chevalières de la Bonne Foi, établis dans la ville d'Albi, Vannée 1704. Art. I.

Une amitié tendre et sicère, Plus douce mille fois que l'amoureuse loi , Doit être le lien, l'aimable caractère,

Des chevaliers de Bonne-Foi.

Art. II. — V Amour innocent n'est 'pourtant pas banni de cette agréable société, et quand il se trouvera permis entre un chevalier et une chevalière, ce

« tions... Tout ceci veut dire, Monsieur, en langage humain, qu'enfin M. le « vicomte de Paule, après avoir aimé Mlle de Saint-Hypolite plusieurs «années, est devenu le plus heureux des hommes en l'épousant.. . »

{Mercure de Mars, 16G<">.)

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sera un amour de bonne foi, constant et fidèle, et que nul des autres chevaliers ni chevalières ne pourra troubler.

C'est dans cette mesure assez restreinte, d'ailleurs, que le projet primitif fut modifié. Il fut permis à Yamour innocent de se montrer, à la condition toutefois qu'il se ferait connaître. Comme on le devine, cet article était surtout à l'adresse des cœurs jeunes et sensibles qu'on ne voulait pas éloigner d'une société que les années décimaient peu à peu et qui avait besoin de se renouveler. Ceux-là seuls pouvaient en bénéficier qui, ne connaissant l'amour que par Les rêves de l'adolescence et pour ainsi dire par la surface, ne s'étaient pas encore doutés qu'il recelât des profondeurs invisibles et mystérieuses où les sentiments les plus ardents, les passions les plus durables aiment à se réfugier comme dans un port, en attendant l'heure favorable de l'aveu, si jamais cette heure sonne.

Les statuts de la nouvelle chevalerie furent promulgués avec éclat pendant le carnaval de 1704. « Un i i r « faire des médailles d'argent ayant d'un enté deux « mains unies, avec ces mots autour : V Amitié « nous nuit, et dans le revers, un rocher avec « mots : plus ferme. Chacun en mit une sur son cœur, « attachée à un ruban bleu. »

Le Mercure^ auquel nous empruntons ces détails, ajoute que les sociétaires se donnèrent plusieurs fois à dîner et que des bals s'ouvraient à l'issue de ces repas. « La ville y a été en masques, et a marqué par diver- « ses galanteries faites au nom de toutes Les nations « que ces masques représentaient, que cette nouvelle « chevalerie était approuvée partout. Ces divertisse- « ments ont duré tout le carnaval et ont fait voir qu'il « y a beaucoup d'esprit et do galanterie dans la ville « d'Alby. Le dernier jour de carnaval, les chevaliers

« et les chevalières se rendirent aux fenêtres de la « Grande Place pour voir passer les masques. Les « chevaliers y firent porter quantité de confitures pour « les chevalières et pour beaucoup d'autres clames, « et des dragées en abondance pour les jeter au « public1. »

La chevalerie de la Bonne Foi ainsi constituée, conserva jusqu'à la mort d'Antoinette de Salies, ce double caractère littéraire et récréatif qu'elle avait reçu à son origine, variant autant que possible les fêtes et les divertissements, se tenant au courant de tout ce qui faisait les délices des beaux esprits de la capitale, tâchant, en un mot, d'atteindre le but que se proposent toutes les sociétés distinguées, c'est-à-dire mêler l'utile à l'agréable. S'il faut en croire Julien de Héricourt, le savant historien latin de l'Académie de Soissons2, dès l'année 1667, la ville d'Albi était en voie de réaliser ce charmant programme. Il nous a laissé de. la société albigeoise de cette époque un tableau fort séduisant qui nous montre nos pères recherchant le commerce des gens d'esprit, faisant bonne chère et plus disposés à mener une vie douce et tranquille qu'à s'occuper de questions irritantes 3. Ce fut pendant l'automne de cette même année qu'il fit la connaissance de Claude Boyer, déjà membre de l'Académie française, et de Paul Tallemand qui allait le devenir. L'auteur de la Porcie romaine était venu revoir ses vieux parents et se retremper au pays natal. Il avait amené Paul Tallemand avec lequel il était étroitement

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