‹ Histoire littéraire de la ville d'AlbiChapitre 95 sur 122 · Mercure galant, avril 1687, p · texte numérisé non relu

Mercure galant, avril 1687, p

2. Julien de Héricourt, 'un des plus grands érudits du dix-septième siècle, fut chargé d'inspecter les forêts royales de nos contrées, et visita les principales villes du midi. Il résida longtemps à Montauban. où il occupait les fonctions de Procureur du roi. C'est là qu'il écrivit l'Histoire de V Académie de Soissom qn'il avait fondée.

3. « Albia (scis ipse experimento, Verreri) delicato victui est assueta, « lœtisque epulis oppido quam dedita. >) {De Academiâ Suesrio4Êrrui, p. 47.)

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lié et qui ne dut pas trop se repentir de son voyage, car on fit aux deux amis un accueil plein de bienveillance et de cordialité1. Albi possédait à cette époque une société aimable, polie, spirituelle, sur laquelle Antoinette de Salies commençait à exercer sa bienfaisante influence. La plupart de ceux que nous avons cités plus haut en faisaient déjà partie. Mais entre tous, Julien de Héricourt s'arrête avec complaisance à l'abbé Antoine Paulet qui, par son érudition autant que par ses qualités aimables, en était un des ornements. On le croira encore mieux, lorsqu'on saura que cet excellent ecclésiastique venait de mettre la dernière main à sa fameuse traduction en vers latins du poëme «*-i »i'|iu de Chapelain, la Pucelle d'Orléans. C'était, toujours d'après le même historien, une œuvre de grand mérite, et qui, par la beauté, l'harmonie des vers, avait vivement flatté l'amour propre littéraire du vieux Chapelain2.

Après avoir payé ce tribut de sympathie à son confrère en érudition et en latinité, Julien de Héricourt n'a garde d'oublier l'oracle et la divinité du lieu, la belle et spirituelle Antoinette. Il faut lire ce témoi-

1. « Regias ex officio sylvas peragrantes, forte Albiœ offendimus

« Claudium Boerium, academicum Parisiensem, quem patenta caritas, « patrireque illecebra, pcr automnales Ferias, ex Lntetiaa deliciia eroeaYe- « rant quasique Littcrarum c sinu. Sccum adduxerat Paulnm Tallemnn « dum, contubernalem suum, qui et ipee postea in Gallican) Academiam « ascitus est. Ut soient advensa in solo peregrino, statim noti invicem

« omnes, et conjuncti fuimus Et nos ab hnjnsmodi moribos non abhor-

« rentes, amicitiam repente, ac fortuito contractam , fragalibua conyiviia « conglutinavimus, quffi variis, anuenisque confabulationiboa condie- « bannie » (Dr Académie Suesnanemi, p. 18. )

2. « Antequam Albift abiremns, in notitiam veni Antonii Pauleti

« presbyteri, qui Joannia Capellani, Paririensie Aoademici, de Yiragine « Aurelianena carmen heroïeum Vernaculâ iinguà ecriptum, in Latinam <i transtnlit, mira elegantiâ, yersibne que plané Virgilianis. Tarn ardanm a opus, non minus féliciter peractam, qnam andacter Bosceptom, ralde » arri8era1 Oapellano, cajua monitn id retractabat Pauletus, Bommâque « lima laivigabat. » (Id.)

gnage d'un contemporain pour bien comprendre l'influence qu'exerçait cette femme illustre sur tous ceux qui l'approchaient. On n'entrait pas une fois dans son salon sans être ébloui et charmé ; les -esprits les moins prévenus en sortaient étonnés d'avoir trouvé réunies en. elle toutes les qualités qui semblaient être l'apanage exclusif des femmes du plus grand monde et de la cour. Aussi, longtemps après son passage à Albi, Julien de Héricourt aimait-il à se rappeler l'impression qu'il avait ressentie au contact de cette petite société d'élite réunie dans un modeste salon de province sous le patronage de celle qu'il nomme après tout le monde la SajJho albigeoise ; et c'est ce souvenir qu'il tenait à consigner dans son histoire de l'Académie de Soissons comme un des plus doux, des plus agréables de sa vie ' .

Telle nous apparaît à cette époque Antoinette de Salies, telle nous la voyons à l'âge le plus avancé, avec le prestige jamais diminué de la grâce, de la bonté et de l'intelligence. A la veille de sa mort, elle conservait encore, quoique nonagénaire, l'usage parfait de toutes ses facultés et on ne la vit pas manquer un seul jour à ses études favorites qui comprenaient,

1. « Liceat, mihi, Verreri (quod peto, id quidem ab Historiâ nostrâ,-

« non abs re litterariâ alienum), tantisper adhuc Albiae morari, donec « pauca tibi verba faciam de Ântoniâ Salva/na Saleziâ, vlcaria Alb'wnsi, « vulgo appellatà. Jurât recordari et loci et tempoiïs, cum me in necessi- « tudinem recepit suam. Me et eam nosse et suspexisse, et ipsi addictum « esse unum profecto, atque idem fuit. Haud temet fugit, quam promptimi « ad omnia ingenium natura ei largita sit : quam appositè et diserte « loquatur : quam tersè et eleganter scribat : quam teneros, faciles, « argutos condat versus. Quo fit, ut summo cum mérite- sustineat Saphûs « nomen, quod ipsi, communi omnium suffragio, inditum est. Selectos « habet amicos, quorum me inscribi catalogo, et vebementer lœtor, et « maximee duco glorias. Tarn eximiam semel adeptus felicitatem, cons- « tanter retinui, longo epistolarum, et quasi perpetuo cum Salezia culto « commercio. Uttinam plures invenire esset, qua3, perinde ac prsestantis- « sima haec Fcemina, excitandis alterius sexus Academiis, a naturâ e8Sent « factœ ! » (Id.)

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non seulement les auteurs français, mais encore les classiques grecs et latins. On eût dit qu'elle puisait dans ces études, comme dans une fontaine de Jouvence, l'art difficile de ne pas vieillir, et de garder aux heures d'affaiblissement et de disgrâce un esprit toujours vif et alerte. Sa plume tremblante avait aussi des regains de jeunesse, soit qu'elle écrivît des lettres pleines de belle humeur et d'enjouement, soit qu'elle rendît un suprême hommage de foi et d'amour à Dieu en paraphrasant avec enthousiasme, et dans la langue poétique qui lui était familière, les Psaumes de la pénitence1. Entre temps, elle ajoutait de nouvelles pages au roman historique qu'elle laissa inachevé, et qui devait être intitulé : Les Princesses de Bavière, Isabelle et Marguerite^ toutes deux aimées par le duc d'Orléans, frère du roi Charles VI.

Et maintenant, s'il nous était permis de porter un jugement sur notre Sapho albigeoise, nous dirions que son œuvre pour n'être point immortelle n'en a pas moins été utile. Sans doute, il n'est resté d'elle qu'un nom qui figure avec honneur dans la galerie des Femmes célèbres. Néanmoins, si de tous ces essais charmants en prose ou en vers que nous venons de citer, on n'a conservé dans la haute et moyenne littérature aucun souvenir ; si en cela, du reste, nptre compatriote a presque partagé le sort des Scudéry <iî des Villedieu, ses rivales et ses contemporaines, il De faut pas accuser notre siècle d'ingratitude, mais considérer plutôt les richesses de style et de pensées lais* par le dix-septième siècle. Dans ce trésor immense, qui donc songera jamais à démêler L'œuvre modeste • l'Antoinette de Salies ? D'autres noms plus retentissants attirent l'attention, d'autres perles plus brillantes captivent les yeux.

l. On a encore d'elle des Béjlexiotu ohrétiennet.

D'ailleurs, on peut dire que cette société du dixseptième siècle qui regorgeait d'illustrations et n'avait par conséquent rien à envier, ne connut point ce que le talent d'Antoinette avait de plus distingué, de plus aimable, de plus original. En concentrant sur une scène secondaire toutes les ressources de son intelligence, notre compatriote abdiquait toute espèce de droits à de plus hautes destinées et consentait à ne jouer qu'un rôle inférieur. Mais c'est en cela précisément que son œuvre fut utile et durable. Nous n'exagérons pas, en effet, en disant que par elle, la société albigeoise des deux derniers siècles fut complètement transformée et se distingua entre toutes celles de la province. Guidés par l'exemple de leur Muse, encouragés par ses succès, nos pères prirent goût aux choses délicates de l'esprit, à la galanterie, à la lecture, aux causeries, aux réunions. Ils perdirent peu à peu la gaucherie et la raideur des anciennes manières et apprirent à faire valoir ce feu, cet entrain, cette verve, que la Providence a si largement dispensés aux races méridionales.

Lorsqu'en 1710, Msr de Nesmond, archevêque d'Albi, vint occuper à l'Académie française le fauteuil de Fléchier, l'abbé Mongis, alors directeur, lui répondit par un discours où nous remarquons le passage suivant : « Vous irez communiquer et répandre l'es-

« prit académique dans ces provinces éloignées, où « avec beaucoup d'esprit, on a quelquefois besoin de « principes pour la pureté du langage et pour la jus- « tesse des pensées. C'est ainsi qu'autrefois, les Ro- « mains, pour ôter aux peuples qu'ils avaient vaincus « la rudesse et la férocité de leurs mœurs, envoyaient « ces fameuses colonies qui portaient sous un ciel « étranger toute la politesse et l'urbanité de la pa- « trie »

Nous ignorons ce que pensa Antoinette à la lecture

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de ce discours ; mais elle aurait pu, pour toute réponse, envoyer à l'abbé Mongis une copie des statuts de la Chevalerie de la Bonne Foi. Assurément, ce vénérable académicien eût été convaincu qu'il avait un peu trop parlé de la rudesse et de la férocité des provinciaux, sur la foi de vieux préjugés ou de quelque géographe aveugle. Nous osons à peine nous demander ce qu'il aurait dit ou fait après avoir assisté à une ou deux réunions tenues dans le salon d'Antoinette. Qui sait? Il en eût peut-être oublié la société parisienne et traduit, à l'instigation de l'abbé Paulet, la Pucelle de Chapelain en vers grecs! Antoinette était capable d'un tel miracle. Elle était surtout capable de faire convenir aux plus incrédules qu'il existait en province de charmantes dames dont le joug était aimable à porter, et qui, mieux que les duchesses de la cour, possédaient l'art difficile de ne pas dépenser en pure perte les trésors de leurs grâces et de leur génie.

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