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CHAPITRE XIII

L'INSTRUCTION PRIMAIRE AU XVIIIe SIÈCLE. EXPULSION DES JÉSUITES.

L'Instruction primaire gratuite et l'abbé de La Salle. — Opinion de certains philosophes, de Voltaire et de Rousseau sur cette instruction. — Déclaration royale de 1702. — M?r Le Goux de La Berchère la fait exécuter à Albi. — Les maîtres écrivains et les maîtres de grammaire. — Les Frères de la Doctrine chrétienne sont appelés par M?7" de La Rochefoucauld. Délibération du Conseil politique. On achète une maison à la Petite- Cote pour l'établissement des nouvelles écoles. — Leur prospérité jusqu'à la Révolution. — Enquête des Parlements sur les Constitutions des Jésuites. — Opinion de La Chalotais. Arrêt du Parlement de Toulouse. Protestation de la communauté albigeoise. — Les Jésuites sont chassés du royaume. — Difficultés pour organiser un nouveau collège. Intervention du cardinal de Bernis. Résultats obtenus pendant cette dernière période. Fondation d'un second cours de philosophie- Cours de démonstration de corps humain.

L'honneur du dix-huitième siècle au point de vue de l'enseignement, est d'avoir développé et perfectionné l'instruction primaire gratuite. C'est là peut-être la seule œuvre vraiment grande et durable qu'il ait mené à bonne fin. Pendant que Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Condorcet et tous les écrivains du groupe philosophique employaient leur génie ou leur talent au profit de l'impiété, du matérialisme et de la révolution ; pendant que tous ces beaux esprits devisaient tranquillement dans les salons sur toutes les questions sociales et, sous prétexte d'éclairer, mettaient le feu aux poudres, en faisant indistinctement la guerre aux préjugés comme aux croyances les plus respectables, en conduisant, le sourire sur les lèvres et le cœur léger,

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un bataillon d'insensés à Tassant de la société, en prodiguant les preuves de leur inconséquence, de Leur égoïsme et de leur impuissance à rien fonder ; pendant ce temps, l'Institut des Frères des écoles chrétiennes développait sans bruit et sans éclat le programme de l'illustre abbé de La Salle. Certes, il serait souverainement ridicule de nier la part qui revient dans l'histoire des lettres aux écrivains que nous venons de citer; Voltaire et Rousseau ont laissé des œuvres immortelles qui les défendent suffisamment contre l'oubli. Toutefois, si l'on mesurait le mérite aux services rendus, il s'en faut qu'ils eussent une place égale à celle de l'abbé de La Salle. Voltaire et Rousseau sont lus par un groupe restreint d'esprits délicats qui songent moins à s'instruire qu'à se délasser et pour lesquels les raffinements du style et de la pensée deviennent une source de jouissances inconnues du grand nombre. Mais si tout le monde ne peut arriver à ce point, chacun peut comprendre les avantages de l'instruction, et c'est précisément à ce point de vue que L'œuvre «!<■ l'abbé de La Salle quoique plus modeste a été plus util*'. Quel est donc le philosophe ou l'économiste qui songeât alors sérieusement à L'instruction des classes Laborieuses et populaires? Sans doute, tous ces réformateurs se proposaient pour but L'amélioration do la condition humaine; ils 1" disaient au m uns ; mais la plupart d'entre eux se distinguaient davantage par la richesse du style que par un amour sincère et profond de l'humanité. Il va si loin de la théorie â La pratique^ D'ailleurs, les avis étaient partagés sur cette thèse de L'enseignement populaire et Les philosophes étaient Les premiers à la combattre. D'après eux, L'instruction était la part d'une classe privilégiée, non de la foule; le peupledevait rester ignorant tout comme les nobles les bourgeois devaient s'instruire. L'égoïsme de . philanthropes n'allait pas au delà de cet horizon borné.

Fort heureusement pour L'humanité, les disciples de l'abbé de la Salle pensaient différemment. Au milieu de la société pourrie, gangrenée de la Régence et du règne de Louis XV, l'œuvre des Frères de la Doctrine chrétienne apparaît comme une fleur idéale éclose en un sentier fangeux. Il faut, en effet, une grande provision d'abnégation, de patience, d'héroïsme, disons le mot, de sainteté, pour aller en plein dix-huitième siècle chercher l'enfant dû pauvre et le conduire dans ces écoles où on lui apprendra gratuitement à lire, à écrire, à compter et à prier. Les esprits les moins prévenus crient à la folie, les plus éclairés trouvent la tentative absurde, dangereuse, contraire au véritable progrès. Voltaire estime que la canaille n'est pas faite pour la raison : « La vérité, dit-il, n'est pas faite « pour tout le monde... le gros du genre humain en « est indigne... A l'égard de la canaille, je ne m'en « mêle pas, elle restera toujours la canaille. Je cul- « tive mon jardin, mais il faut bien qu'il y ait des cra- « pauds, ils n'empêchent pas mes rossignols de chan- « ter ' . »

Et plus loin : « Quarante mille sages, c'est à peu « près tout ce qu'il faut; car il est à propos que le « peuple soit guidé.., guidé et non pas qu'il soit ins- « truit; il n'est pas digne de l'être... J'entends par « peuple la populace qui n'a que ses bras pour vivre... « Il me parait essentiel qu'il y ait des gueux igno- « rants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et « si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon « avis. Ce n'est pas le manœuvre qu'il faut instruire, « c'est le bon bourgeois, c'est l'habitant des villes... « Quand la populace se mêle de raisonner, tout est « perdu 2. »

1. Voyez Correspondance de Voltaire. Lettres à d'Alembert et à Damilaville.

2. Id. Lettres à Daniilaville du 19 mars et 1er avril 17<'><'>.

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Rousseau sans être aussi afïîrmatif pense : « que le « pauvre n'a pas besoin d'éducation ; celle de son état « est forcée, il ne saurait en avoir une autre1. »

Ainsi, ce sont les plus grandes intelligences du siècle, les humanitaires les plus dévoués en apparence, les partisans les plus accrédités du progrès, qui s'opposent surtout au noble dessein de l'abbé de La Salle. Aveuglement insensé, hypocrisie méprisable égoïsme bas et repoussant ! Quel spectacle que celui de tous ces beaux esprits pensant comme Voltaire que le peuple est bête ii manger du foin, et qu'il est essentiel qu'il y ait des gueux ignorants !

Comment, l'Institut des Frères de la Doctrine chrétienne put-il vivre après de pareils arrêts rendus par les juges les plus autorisés en matière de progrès? Ce serait le sujet d'un éternel étonnement, si l'on ne savait d'avance que les véritables progrès s'imposent toujours, alors même que les hommes qui paraissent avoir reçu la mission de les provoquer et de les défendre, sont les premiers à les combattre et à les repou^

L'œuvre de l'abbé de La Salle comblait les voeux de plusieurs générations. Après l'immense impulsion intellectuelle donnée à la société par le dix-sep tàème siècle, le besoin se faisait impérieusement sentir d'un enseignement à la portée des classes laborieuses et populaires. Louis XIV avait compris qu'il y avait Là une réforme urgente à réaliser, comme le prouve la déclaration royale de 170'J, enjoignant à t<>iu.>s les villes «lu royaume d'établir <l<is écoles pour l'instruction de la jeunesse. A Albi, cette mesure tut plus particulièrement goûtée. Msr Le doux de la Berchère qui occupait alors le siège archiépiscopal, était un esprit trop élevé, trop libéral, pour ne pas être un des ptfemiersàs'y rallier. Sans perdre «le temps, il nomma

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