Z|0 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
rence à la voix de la religion ainsi que de la raison ; et il embrassa volontairement la vie monastique en l'an 1 355.
Nous allons maintenant le considérer dans les cellules de Constantinople et du mont Athos , occupe' à des offices de piété, ou consacrant ses jours à des travaux littéraires. Ce fut là qu'il e'crivit son histoire ou les mémoires de son temps, qui renferment un espace de près de quarante ans , depuis la révolte d'Andronic le jeune, en i320, jusqu'à sa propre abdication de l'empire. Si nous pouvions supposer ce prince exempt de préjugés ainsi que de préventions dans la solitude d'un cloître si propre à la méditation, une histoire, dans laquelle il auroit retracé des scènes dont il auroit été le principal acteur , seroit faite pour inspirer le plus vif intérêt ; mais il n'est guère possible de ne point avoir de soupçons sur sa candeur et sa véracité. L'ouvrage est éloquent, mais diffus; et peut-être est-il trop éloquent pour être sincère. Gibbon (1) a dit que c'étoit l'apologie de la vie d'un homme d'état ambitieux , qui ne pénètre pas jusqu'au fond des choses , et qui ne vous fait pas connoître les vrais conseils, les vrais caractères , les vrais desseins , mais qui effleure légèrement la surface, et qui, en racontant chaque événement , entremêle dans son récit ses propres louanges et celles de ses amis. Leurs motifs, dit le
(1) History ofthe décline, etc. , t. VX
même historien , sont toujours purs , le but qu'ils se proposent est toujours le'gitime ; ils conspirent et se re'voltent sans aucune vue d'intérêt; et les maux qu'ils infligent ou qu'ils souffrent sont représentés et célébrés comme l'effet spontané de la raison et de la vertu. Les discours , souvent prolixes et rarement intéressans , que l'historien met dans sa propre bouche ou dans celle des autres, peuvent être regardés comme une copie de la manière ancienne, mais non comme une preuve d'un juste et véritable goût. On peut reprocher la même affectation à INicéphore Grégoras; mais, dans les endroits où cet écrivain paroît avoir parlé sincèrement de Gantacuzèrje , en favorisant les desseins du jeune Andronic contre le gouvernement de son grandpère , le saint reclus se plaint de cet exposé f comme d'une représentation fausse et malicieuse de sa conduite. Admettons donc, après l'examen le plus impartial , que l'histoire de Cantacuzène ( 1 ) est remplie de défauts ; mais convenons aussi que, si on la considère comme l'ouvrage d'un homme ayant porté la pourpre, né dans un très-haut^, rang , élevé dans la dissipation , ayant vécu au milieu des intrigues, et endurci aux travaux militaires, on ne trouvera point aisément un exemple d'une réunion de talens plus rares, en même
(i) Voyez Le Beau, t. XXVI, p. i56: Schcell, t. I,p. 279, t. II, >. 229.
l/j-2 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
temps que cette histoire est un noble monument de goût (1) à cette époque du dernier déclin de la littérature grecque.
§ LU. Nicéphore Grégoras (2).
Comme j'ai déjà parlé de Nicéphore , il me paroît convenable d'observer qu'il finit sa vie daris des temps de troubles, et qu'il parvint à une grande vieillesse. Quoique laïque , il ne fut pas étranger aux études théoiogiques ; et l'opinion que les autres exprimèrent sur ses lalens , paroît avoir augmenté sa vanité, et lui avoir inspiré le goût de la dispute. Son histoire , qui s'étend depuis la prise de Constantinople par les Latins, en 1204, jusqu'à la mort du jeune Andronic , en 1 54i ? contient beaucoup de détails intéressans , dans lesquels des réflexions justes sont entremêlées , où des faits étrangers répandent de la variété, et que les effusions de l'attachement de Fauteur pour ceux dont il a épousé la cause rendent intéressans. Mais nous avons trop sou- ^|vent lieu de lui reprocher un amour déréglé de sa propre éloquence, amour qui rompt la continuité de la narration, et fatigue par une vaine prolixité. Si ses autres ouvrages bibliques i dog-
(1) Biblioth. grœca, J. V, c. 5, t. VI.
(2) Le Beau, t. XXV; Schœll, t. I. p. 201-265. 298, t. II, p. 228.
matiques, ascétiques, philologiques, e'pisloiaires et poétiques étoient tirés de la poussière dans laquelle la plupart reposent, ils formeroient un grand nombre de volumes, par rapport auxquels le savant Fabricius, s'adressant au lecteur, fait l'observation suivante : « Je vous prie de parcourir toute la liste de ces écrits , quelque longue qu'elle soit, vous en trouverez plusieurs qui plaisent par leurs sujets , vous pourrez être affligé de la perte de plusieurs autres , et vous désirerez que quelques-uns voient le jour. Vous ne serez peut-être point afflige' de ce que certains d'entre eux ont péri ; quant à moi , j'ai éprouvé souvent du plaisir en voyant de pareils catalogues, quand j'ai pensé que mes tablettes n'étoient point chargées d'un poids d'ouvrages aussi inutiles, s'ils ne sont pas même pernicieux (i). »
§ LUI. Controverse curieuse.
Nicéphore parle d'une controverse singulière , à laquelle Cantacuzène ne dédaigna point de prendre part, même étant empereur. Ce l'ait prouve combien l'esprit des Grecs étoit porté à se livrer auxsubtilitésmétaphysiques.Cen'étoit point chez eux une idée nouvellement conçue, que dans les replis les plus profonds de l'âme étoit cachée une lumière céleste qu'on pouvoit découvrir par la
(i) Biblioth. giwca, 1. V , c. 5, t. VI.
i/j4 histoire littéraire des grecs méditation , et en tenant les yeux immuablement fixés sur la région moyenne du ventre ; qu'enfin on pouvoit tirer un plaisir ineffable de cette lumière. Si on demandoit quelle e'toit cette espèce de lumière ) voici la réponse qui et oit faite : C'est la gloire de Dieu, ou ce rayon céleste qui entour oit Jésus- Christ lors de sa transfiguration sur le mont Thabor. Barlaam , moine de Calabre, traversant la Grèce, et entendant parler de cette extravagance mystique, la traita d'hérésie, et donna à ceux qui la soutenoient le nom injurieux de OjupctXo4w? ou nombrilistes ; mais il fut combattu par Grégoire Palamas ( 1 ) , homme qui n'avoit point de faibles taiens , et qui , ayant passé beaucoup d'années au monastère du mont Athos , se laissa aisément persuader d'adopter une opinion qui lui avoit été enseignée à lui-même , et qui étoit particulièrement agréable aux moines de ce lieu. Bientôt les esprits des Grecs s'occupèrent universellement de. cette dispute * et on assembla sur ce sujet, à Constantinople , un concile auquel présida le jeune Andronic qui prononça en faveur de Palamas et des moines. Nicéphore se plaint de ce qu'une maladie l'empêcha de se trouver à cette réunion. Barlaam étant ainsi condamné, quitta la Grèce et retourna en Italie ; mais la controverse ne fut pas terminée , et il se présenta d'autres champions. Le sujet de la
(i) Schocll, t. II. p. 228.
dispute devint alors la lumière vue sur le mont Thabor , et la nature ainsi que la résidence de la Divinité'. Les partisans de Palamas soutinrent que l'Etre suprême ëtoit entouré d'une lumière éternelle, distincte de son essence, et de la vue de laquelle les trois disciples furent favorisés ,. tandis que les barlaamistes , au contraire, affirmèrent que les propriétés de la Divinité n'étoient pas différentes de sa nature , et qu'on ne pouvoit admettre une pareille lumière. La cour et la ville continuèrent de se mêler de cette question. En conséquence on convoqua d'autres assemblées , dont la plus remarquable fut celle tenue en i5ôi , à laquelle présida le théologien Cantacuzène, et où les barlaamistes recurent un échec si funeste , qu'ils furent forcés de céder et de laisser la victoire à Palamas.
§ LIV. Progrès des Turcs.
A cette époque , une guerre civile désoloit l'empire; mais elle ne put faire cesser la guerre des mots , quoique l'on vît chaque jour le progrès des armes ottomanes , et que quelque nouveau membre fût aussi séparé du tronc qui dépérissoit etn'avoit presque plus de vis. Nicée etNicomédie , ainsi que toutes les provinces de la Bithy nie, jusqu'aux rives du Bosphore et de rHellespont, s'étoient soumises , et tout le territoire de l'Asie mineure reconnut bientôt le joug musulman. Les monu-
mens de l'antiquité classique et chrétienne , qui avoienl orné les cités d'Epbèse , de Laodicée, de Sardes et de Pergame , furent foulés aux pieds dans la poussière ; et l'on vit commencer une époque de désolation , sur les funestes effets de laquelle le voyageur gémit en voyant les ruines de cités qui furent autrefois un théâtre de splendeur et de félicité. Avant que le quatorzième siècle fût parvenu à la fin de sa première moitié , une partie de ces mêmes Turcs fut invitée à entrer dans l'Europe pendant les guerres intestines du trône; et, sous le règne de Cantacuzène , la Thrace vit l'établissement d'une colonie turque. Lorsque Jean Paléologue , en 1355, se trouva seul maître de l'empire, il ne consistoit plus que dans la cité de Byzance, ainsi que dans le territoire qui est situé entre la Propontide et le Pont-Euxin, et qui a cinquante milles de long sur trente de large.
Depuis cette époque , aucun écrivain contemporain ne nous donne de détails sur le reste des trente-six années de Paléologue ; période désastreux et désespéré , pendant lequel nous cherchons en vain aucun vestige de sciences et de connoissances, quoique probablement on ait continué à en cultiver quelques branches dans une nation habituellement studieuse. Pendant ce temps, les Ottomans , sous Amurat Ier, et ensuite sous son fils , le sultan Bajazet , étendirent leurs conquêtes européennes , le trône de Byzance fut
avili par des discordes civiles ; cette capitale fut resserrée de tous côtés par le voisinage des armées ennemies ; et le renversement de l'empire grec ne fut retardé que par l'intervention opportune du puissant Tamerlan.
§ LV. Anthologies grecques.
Mais parlons d'un sujet plus agréable. Dans les cellules d'un couvent à Constantinople vivoit un reclus nommé Maxime Planude ( 1 ) , homme de lettres , et bien versé tant dans sa propre langue que dans la latine \ il écrivit dans la première beaucoup de traités sur des sujets religieux et miscellanés ; il traduisit du latin les Commentaires de César, la Consolation de Boèce, ainsi que plusieurs traités de saint Augustin. J'ai déjà remarqué que depuis la résidence des Latins dans T Orient , leur langue s'y répandit naturellement, et que leurs productions les plus anciennes , tant profanes qu'ecclésiastiques, fixèrent par degrés l'attention des savans. Mais , indépendamment d'ouvrages d'un genre plus grave, il y en eut d'autres qui trouvèrent un admirateur dans Pla-
(1) Sehœll, t. I, p. 49-24°-25g; t. II., p. 22g. Chardon de la Rochette avoit préparé un grand travail sur l'Anthologie, et une édition des Œuvres du président Bouhier. Voyez les articles Chardon , Grotius et Jacobs , de la table du Magasin encyclopédique, par Sajou, qui se trouve à Paris, chez Simonin.
l48 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
nude. Il traduisit les Métamorphoses d'Ovide en prose grecque ; et il doit nous être permis de penser que les sombres méditations du cloître furent interrompues quelquefois par les agréables jeux de l'imagination du poëte romain. Il est évident que le traducteur ne pouvoit pas être un moine mélancolique ? et nous avons d'ailleurs d'autres preuves de son caractère dans la compilation qu'il fit d'un autre ouvrage. Ce recueil est Inûwlé anthologie ^ ou. Collection d'épi gramme s ou autres pièces courtes et fugitives.
Il y avoit eu des collections antérieures de ces fleurs de la muse grecque ; et quelques-unes , comme celles de Méléagre et de Philippe de Thessalonique, sont d'une date très-ancienne. Depuis 5 vers le temps de Justinien , on vit paroître Agathias , citoyen de Constantinople , qui fut suivi de Planude, mais après un long intervalle. Ces différentes collections ou guirlandes de fleurs existent encore-, et d'après elles , de même que d'après des collections plus volumineuses , le critique curieux est en état de prononcer sur le plus ou moins de goût classique, et le caractère du siècle où ces pièces de vers ont été composées. La simplicité et la pureté de la diction, combinées avec l'élégance , sont remarquables dans Méléagre , et clans Philippe qui étoit contemporain de César Auguste : il y a plus de travail , plus de recherches , et plus de pompe d'expression dans Agathias , et , enfin , autant de
défauts , et peut-être plus dans Planude; mais ils sont assoeiës chez lui avec une réserve qui lui fait honneur , et ce moine a su rejeter avec prudence ce qui étoit immoral et obscène. On a cependant fait sur lui la remarque sévère qu'il rassembloit les miscellanés détachés et les fragmens épars, de son temps , ne s'aperce vant pas que, par ce travail, il transmettait aux âges futurs le tableau de son pays affoibli, épuisé, dénué de ressources , et, pour ainsi dire, presque tombé en enfance. Néanmoins , c'est par rapport à ce choix seul de matériaux , à moins que leur propre muse ne parle elle-même , que de pareils écrivains doivent être critiqués. Le siècle doit répondre pour le style; mais ceux qui connoissent les anthologies grecques , admettront , je crois , que c'est une mine de beautés exquises qui plairont dans tous les siècles (1). On y trouve d'ailleurs des sujets qui intéresseront aussi long-temps que la jeunesse et la gaieté plairont, que le vin, les fleurs et la beauté procureront des jouissances, ou que les idées d'un genre opposé, de la vieillesse, de la mort , de la maladie , de l'exil , de l'amour repoussé , ou de l'amitié abandonnée , pourront exciter une douleur agréable , ou inspirer une tendre mélancolie.
(1) Biblioih. grœca , 1. III, c. 28, t. II.
l50 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
§ LVI. Quinzième siècle.
À la mort de Paléologue , son fils Manuel fut en possession du trône. On a conservé le souvenir de sa piété filiale, et son nom se trouve dans la liste des auteurs, à cause de plusieurs petits traités qui existent encore, et dont l'un., adressé à son fils , traite de l'étude des arts polis ou libéraux. Ce fils étoit Jean Paléologue , qui succéda à son père en i4s5, et par rapport auquel, ainsi qu'à ses prédécesseurs immédiats, on a remarqué avec raison que les histoires de leurs vies sont , de même que les paroles des mourans , interrompues et imparfaites ? comme si elles sympathisoient avec l'état de leur pays qui étoit à l'agonie.
§ LVII. Question de l'union entre les Églises.
Dans les siècles précédens, lorsque le danger menaçoit l'empire, c'étoit une mesure favorite de ceux qui le gouvernoient , que de proposer des conditions d'union avec l'Eglise de Rome ; le prélude desquelles , suivant qu'ils le proposoient régulièrement, devoit être de les secourir avec une puissante armée. Aussi l'aspect ami ou hostile des empereurs grecs envers le pape etlesLatins, pouvoit, ainsi qu'on l'a ingénieusement observé, être regardé comme le thermomètre de la situa-
tion prospère ou malheureuse de ces souverains. Dans les cent dernières années , Andronic le jeune et Paléologue ëtoient entrés en vain en négociation sur ce sujet. Jean Paléologue étoit d'abord entré dans un traité secret ; et quand celui-ci ne produisit rien , il alla lui-même visiter en suppliant la cour de Rome, se rendit lui-même caution de la croyance des doctrines du pape, demanda du secours contre l'ennemi commun du nom chrétien , et revint sans avoir rempli l'objet de son voyage. Trente ans après son retour , son fils Manuel sollicita les puissances latines , et passa en personne en Italie , en France , en Angleterre , étant partout honoré , plaint et loué ; mais , après avoir traversé l'Allemagne , il revint dans sa capitale , bien convaincu , d'après l'expérience , que les royaumes étoient aussi peu disposés à le secourir réellement, qu'ils étoient peu en état de le faire d'après les circonstances. Dans toutes ces mesures et négociations successives , où le point d'union ecclésiastique avoit en apparence quelque part , il n'existoit pas de sincérité du côté de la cour et de l'Eglise de Constantinople.
Mais , lorsque Jean Paléologue second du nom succéda au trône en i/|25 , il paroît qu'il écouta avec quelque sincérité la proposition de se trouver avec le pape dans un concile général, et d'y décider définitivement la question si long-temps agitée. Si l'on ne pouvoit obtenir alors de l'Occident quelque secours efficace , il étoit évidem
l52 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
que l'empire de Byzance devoit alors périr. Une négociation fut ouverte ; les pères qui étoient assemblée à Baie , et qui avoient eu des contestations avec Eugène IV , se donnant à eux-mêmes le nom de représentans et de juges de l'église catholique, pressèrent Palèologue de se réunir à leur assemfole'e. De son côte' , Eugène ne mit pas moins d'activité' , et son invitation ainsi que ses offres furent faites dans un style plus conciliatoire et plus respectueux. L'empereur hésita , mais finit par prendre sa résolution, et s'embarqua avec une suite nombreuse sur une des galères romaines qui lui furent envoyées. Il étoit accompagné de Joseph, patriarche de Byzance ^ suivi lui-même de ses propres officiers , de vingt-un prélats du premier rang, dont quelques-uns représentoient les évêques des autres sièges , et dont trois étoient vicaires des chaires patriarcales de Jérusalem, d'Alexandrie et d'Anlioche ; enfin, de moines et de savans qui occupoient différentes places , soit dans l'Eglise, soit auprès de la personne de l'empereur, et qui avoient été désignés pour déployer la science et la sainteté de cette Eglise ainsi que de leur pays.
On ne voit pas quel fut le nombre précis des personnes convoquées pour cette occasion solennelle ; mais d'après les noms de beaucoup qui nous ont été transmis , et d'après la conviction où étoient les Grecs qu'ils seroient bien surpassés en nombredansl'Eglise latine, nous pouvons conclure
PEiNDANT LE MOYEN AGE. 1 55
qu'ils eurent grand soin , autant que cela fut possible , de n'omettre aucun de ceux dont le talent et le mérite pouvoient assurer sinon une victoire finale , au moins quelque triomphe temporaire à leur cause. Nous pouvons donc affirmer avec sûreté que les galères romaines portèrent la littérature vivante de la Grèce.
Ces galères commencèrent à jeter l'ancre à Venise ; ensuite ceux qui étoient à bord se rendirent à Ferrare, où étoit le pontife, et où, après un délai de six mois , le concile fut ouvert dans le mois d'octobre i438.
§ LVIII. Conciles de Ferrare et de Florence.
Quatre questions principales avoient été agitées entre les deux Eglises : i ° l'usage du pain avec ou sans levain dans le sacrifice de l'autel; 2° la nature du purgatoire ; 3° la procession du Saint-Esprit, et l'addition des Latins, au Credo y des mots filioque ; 4° ^a suprématie de l'évëque de Rome. Les deux derniers points furent regardés comme les plus importans; et, quoique les Grecs fussent depuis long-temps peu portés à admettre la primauté absolue du siège de Rome, ce fut à ce qui concernoit le troisième article, que les hommes attachés aux Eglises de l'Orient s'arrêtèrent le plus immuablement. On choisit de chaque côté dix champions pour diriger et conduire les débats ; et , dans les différentes con-
i 54 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
fë'rences et discussions qui s'ensuivirent, il est difficile de juger quels furent ceux qui montrèrent plus de sagacité' , d'adresse , de science ou d'éloquence. Bessarion, le métropolitain de Nicée (1 ), et Marc d'Ephèse, furent les principaux orateurs grecs ; le premier , profondément versé dans la science ecclésiastique , et faisant beaucoup d'impression , mais en même temps conciliant et toujours maître de lui ; le second , égal peut-être en science , mais maussade , intraitable , disputeur, et habile à conduire une guerre offensive. Après seize séances, dont beaucoup se passèrent dans des débats très-chauds, où l'on fit peu de pas vers la pacification , le synode fut transféré à Florence.
Ici , dans la première séance, Jean Paléologue entra dans quelque discussion avec le célèbre cardinal romain, Julien Cesarini ; après quoi les débats sur la procession du Saint-Esprit furent repris, et continués avec beaucoup de violence. Mais la concorde devoit-elle naître de ces disputes et débats ? Le sujet étoit épuisé , les ressources seules des combattans pour l'attaque et la défense étoient inépuisables ; et l'on ne pouvoil plus retarder le retour des évêques à leurs églises , et de l'empereur à sa capitale. « Nous ne disputerons pas plus long-temps )) , dirent les Grecs dans une députation faite à leurs adversaires , (( la dispute n'engendre que des querelles ; on est
(1) Schœll, t. I, p. 536; t. H, p. 25i.
toujours prêt à faire de nombreuses rëponses à ce que nous avançons ; et , tandis que nous vous e'coutons , nous nous apercevons qu'il n'y a pas de fin de parler. Imaginons quelque autre moyen. Dans une adresse travaillée et persuasive, Bessarion de Nice'e insista sur la nécessité de l'union , si les Grecs vouloient préserver d'une ruine inévitable tant euxmêmes que leur religion et leur pays. On tint d'autres conférences ; des professions de foi furent présentées et mutuellement rejetées. Aucun des expédiens qui furent présentés ne réussit ; enfin l'empereur , ne pouvant plus souffrir aucun délai , proposa qu'on rendît une décision péremptoire. Les Grecs donnèrent séparément leurs opinions , qui , suivant l'usage , ne furent pas unanimes ; mais ils convinrent en définitive , à l'exception de Marc d'Ephèse et de Sophronius d' Ancbiala , que la doctrine des Latins sur la procession du Saint- Esprit pouvoit être admise , et que l'union pouvoit être établie- Dans cette position , Paléologue jugea prudent de ne point perdre un moment favorable, et de traiter avec sa sainteté sur la mesure d'accorder un secours. Une négociation fut ouverte , et Eugène convint , x° que le pape fourniroit aux Grecs des vaisseaux , et supporteroit les irais de leur retour; 2° qu'il entretiendroit chaque année trois cents soldats et deux galères pour garder la ville de Constantinople ; 3° que les galères qui portaient les pèlerins à Jérusalem feroient voile pour
l56 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
Constantinople; 4° que quand l'empereur auroil besoin de vingt galères pour six mois ou de dix pour un an , le pontife romain les lui fourniroit; 5° que, si l'on avoit besoin de forces de terre, le pape solliciteroit ardemment les princes chrétiens de marcher au secours de Byzance.
Le grand point de controverse étoit réglé; mais il restoit quelques difficultés , dont la principale étoit la question de la primatie rcftnaine. Cependant on finit encore par s'accorder sur ce point ; et l'acte d'union > ayant été rédigé par écrit , fut signé le 5 juillet î/j^g par l'empereur, ainsi que parles membres du concile, Grecs et Latins. Marc d'Ephèse resta seul inébranlable (î).
§ LIX. Les Grecs reviennent de Florence.
Si les espérances de Paléologue par rapport au succès de l'union aToicnt ctc grandes , il en fut détrompé d'une manière bien triste lorsque les galères vénitiennes , à bord desquelles lui et ses prélats grecs revinrent , eurent touché le rivage de JByzance. On entendit partout des murmures et des plaintes; ceux qui avoient souscrit l'acte d'union furent traités comme des hommes qui avoient sacrifié à l'appât d'un intérêt mondain
(i) Voyez les actes du synode florentin , ConciL gêner, , t. VIII.
PENDANT LE MOYEN AGE. i$n
leur foi et leur honneur. Il parut bientôt que cet acte d'union e'toit un édifice sans base, car peu d'entre eux prirent le parti de justifier leur propre ouvrage, ou de défendre les principes de l'union. Marc d'Ephèse seul fut reçu comme le champion de l'orthodoxie ; et , quoique l'empereur restât fermement attaché à l'union , il ne se passa point beaucoup de temps avant que la plus grande partie des unionistes retirât son nom de ltocte, et soutînt l'ancien schisme avec un redoublement de zèle. Tel étoit l'état des choses , lorsque Paléologue mourut en 1 44^ 3 laissant à son frère Constantin l'ombre vaine d'un empire, et la triste réalité des sollicitudes et des dangers.
J'ai présenté brièvement les principaux incidens de cette transaction , parce qu'elle est intimement liée aux intérêts des lettres , et parce que, comme je l'ai déjà observé, quiconque parmi les Grecs avoit alors une réputation de savoir fut choisi pour être de la députation. Les orateurs déployèrent certainement des talens très-distingués , et leur cause étoit soutenable sur certains points. Mais la détermination de l'empereur d'effectuer l'union d'après des motifs de la politique la plus urgente , le découragement des Grecs quand ils pensoient à la chute de leur pays , la défection du savant Bessarion lorsqu'on avoit le plus grand besoin de son aide, et les raisonnemens subtils de leurs adversaires , que la discipline de leurs écoles p établie depuis long-temps, avoit rendus
habiles dans l'art de la dispute , assuroient aux Latins la victoire depuis la première ouverture du synode.
J'ai déjà parlé de Bessarion , qui resta en Italie , où il retourna bientôt. Parmi les autres , les plus distingués étoient Marc d'Ephèse , dont j'ai précédemment fait mention; le métropolitain russe Isidore , qui passa du côté des Latins avec Bessarion; Grégorias Mélissénus , confesseur de Paléologue et grand promoteur de l'union ; Georges Scholarius, appelé aussi Gennadius , que plusieurs regardoient comme le plus savant des Grecs (1); Georges Gémiste (2), philosophe platonicien , opposé dans le synode aux scolastiques latins, duquel Bessarion même a dit a qu'il faisoit honneur à son pays , et qu'il continueroit d'en être l'ornement » ; Sylvestre Syropule ? qui étoit le principal des ecclésiastiques accompagnant le patriarche de Byzance , et qui , après avoir défendu avec zèle la cause de son Eglise, se laissa cependant déterminer à signer l'acte d'union. Ce même Syropule compila dans la suite l'histoire du concile (3).
Comme ces Grecs étoient réellement renommés par leur savoir , quoiqu'ils aient dû être in-
(1) Biblioth. grœca, 1. V, c. 43, t. X.
(2) Ibid., p. 739.
(3) Voyez Hist. litter. , sec. XV. Syn. Florent. , Concil. , t. MIL
PENDANT LE MOYEN AGE. 1 5ç)
teneurs aux Latins sur des points particuliers de leurs débats , et comme leur se'jour en Italie ne dura guère moins de deux ans, cette circonstance tendoit naturellement à répandre une connoissance plus générale de la langue grecque , et à porter à chercher d'acquérir les talens ainsi que le mérite des étrangers. Nous savons que l'esprit des Italiens avoit déjà été préparé avec soin,, et que cette curiosité étoit partout très-vive. Sans doute l'ami de la paix chrétienne doit gémir de ce que les bons effets de l'union de Florence aient eu si peu de durée ; mais , lorsque l'ami des lettres contemple les avantages qui sont résultés du synode , pour ranimer dans l'Occident le désir d'acquérir des connoissances , il doit se réjouir de îa tenue du concile de Florence.
5 LX. Chute de l'empire d'Orient
Après le départ des Grecs, Eugène n'oublia point ses engagemens , et on forma une croisade contre les Turcs , qui , après quelques succès , fut malheureusement terminée par la bataille de Warna. En i/|.5i, Mahomet II, fils du second Amurath , monta sur le trône ottoman ; dans l'année i/j.53 Constantinople fut assiégée, et prise d'assaut le 29 mai, après cinquante-trois jours de résistance, l'empereur Constantin ayant péri sur la brèche. Nous ne pouvons que déplorer , parmi les pertes qu'entraîna la dévastation , suite
l6o HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
de la prise de la ville , la destruction de beaucoup de monumens d'art et la dispersion des bibliothèques. On dit que cent vingt mille manuscrits disparurent ; mais il faut dire aussi qu'une portion inestimable des trésors classiques de la Grèce avoit déjà été déposée en Italie , et que l'art de l'imprimerie avoit été inventé. Le soir du jour de la prise , le sultan Mahomet entra en triomphe dans la ville impériale, examina les monumens qui existoient encore , et s'occupa d'établir les formes du nouveau gouvernement , ainsi que les rites du culte musulman.
§ LXI. Les trois derniers historiens grecs.
Trois historiens grecs , qui nous ont transmis les événemens les plus récens de l'empire , savoir , Michel Ducas , Laonic Chalcondyle, et Georges Phranza, survécurent à sa chute. Nous savons peu de choses de Ducas (i) ; seulement, après la ruine de son pays , il se retira dans l'île de Lesbos , et y servit son prince qui étoit un chrétien tributaire du sultan turc. Son histoire byzantine commence à l'an i34i, et s'étend jusqu'à 1462, époque où Lesbos fut aussi prise par les Turcs. L'ouvrage de Chalcondyle renferme en dix livres l'histoire grecque et l'histoire turque , de 1 3oo à i463. Il étoit Athénien; mais on ne sait rien de
(1) Schœll l'appelle Jean Ducas, t. I, p. 280.
PENDANT LE MOYEN AGE. l6l
sa vie et de son caractère (1). Dès sa première jeunesse, Phranza (2) fut employé au service de l'e'iat et du palais ; ses légations furent nombreuses , et ses commandemens militaires importais. Il jouissoit de la plus haute faveur auprès de son dernier souverain Constantin. Après la mort de ce prince ? de laquelle il fut témoin , et après la prise de la cité impériale , il fut emmené en captivité et vendu comme esclave. Ayant recouvré la liberté , il se rendit auprès de Thomas , despote du Péloponnèse, frère de Constantin , et il le servit jusqu'au moment où cette contrée fut aussi subjuguée. Il dit alors un dernier adieu à la Grèce , visita beaucoup de villes d'Italie, et finit par se retirer dans l'île de Corcyre, où il prit l'habit monastique et écrivit son histoire. Il raconte dans quatre livres, qui s'éiendent de 1260 à i477 ? les évènemens de l'état byzantin, jusqu'à la triste catastrophe de laquelle il fut témoin oculaire (5).
§ LX1L Etat de la langue grecque.
Mais , quoique la Grèce , ou plutôt Byzance sa capitale, ait pu, jusqu'au derniermoment del'em-
(1) Voyez Schœll, t. I, p. 265.
(2) Voyez Schœll, qui l'appelle Phranzès ou Phranza, t. I, p. 281. Berington l'appelle Phranea.
(5) Voyez Biblioth. grœca, 1. V, c.5? t. VI.
l62 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS
pire grec, se glorifier de sa littérature, et se vanter de posse'der des hommes savans , sa langue n'at-elle pas été singulièrement corrompue par la main innovatrice du temps, ainsi que par les opérations de la guerre et du commerce ? Il est reconnu que beaucoup de mots d'origine étrangère furent admis dans le dialecte national, mais qu'on parloit à la cour et qu'on enseignoit dans les écoles un idiome pur. Un savant italien , qui avoit long-temps résidé à Gonstantinople , a décrit l'état de la langue dans cette ville environ trente ans avant la conquête des Turcs. « La langue vulgaire , dit-il , a été dépravée par le peuple , et infectée par l'arrivée des marchands et des étrangers qui affluent journellement dans la ville et se mêlent avec ses hahitans. C'est de disciples d'une pareille école que les Latins ont reçu des traductions de Platon et d'Aristote, si obscures pour le sens , et d'un genre si insipide ; mais les Grecs qui ont pr.happc à cette contagion , et que nous suivons et imitons , parlent aujourd'hui même, dans le discours familier, la langue d'Aristophane et d'Euripide , des historiens , des orateurs, ainsi que des philosophes d'Athènes, et le style de leurs écrits est encore plus travaillé et plus correct que leur conversation. Les personnes qui , par leur naissance et leurs places 7 sont attachées à la cour , conservent l'ancienne dignité ainsi que l'ancienne élégance du discours ; et par-dessus tout les dames de qualité } qui n'ont
absolument aucune communication avec les étrangers , parlent le véritable et pur idiome de leurs pères , sans le moindre alliage et la moindre altération. ))
Il peut y avoir quelque exagération dans le passage que je viens de rapporter de l'auteur italien; mais il est remarquable que Cicéron , parlant des femmes d'un rang distingué dans les temps les plus polis de la république romaine , loue la pureté de leur langage , qui n'étoit altérée par aucune nouveauté vicieuse, et donne la raison de cette particularité presque dans les mêmes termes. (( Les femmes , observe-t-ii , conservent plus aisément les vraies grâces du langage, parce que, n'étant point accoutumées à une variété de sons , elles ne quittent point ceux qu'elles ont appris les premiers. Lorsque j'entends l'ancienne Laelia parler, il me semble que j'entends les accens de Plaute et de Nsevius , tant les tons de sa voix sont cbastes , simples, exempts d'affectation , et même d'imitation. C'étoit ainsi que parloient son père et même ses ancêtres. » Dans un autre ouvrage , il cite avec les mêmes éloges les noms d'autres dames romaines également illustres (i).
Chez les Grecs , indépendamment d'un clergé opulent et nombreux , ni les moines dans leurs retraites , ni les princes sur le trône avec leurs ministres, ne cessèrent de cultiver les lettres , et
(1) De Orat. III, ùft\de claris Orat. } 211,.
l6l\ HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS, etC,
les écoles de philosophie et d'éloquence continuèrent d'être fréquentées. Ce furent des circonstances fortunées; mais ce qui fut encore plus heureux 7 c'est que la Grèce avec ses e'coles , ses bibliothèques ? et ses trésors vivans de connoissances, n'ait pas été accable'e par les armes des Turcs , avant que les royaumes de l'Europe fussent préparés à leur donner un asile et à profiler des circonstances qui occasionèrent leur dispersion.