‹ Histoire littéraire des Grecs pendent le moyen âge;Chapitre 6 sur 9 · Î20 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS · texte numérisé non relu

Î20 HISTOIRE LITTÉRAIRE DES GRECS

de religion, ne permettait guère ces communications amiables dans lesquelles on s'instruit réciproquement ; mais comme les langues , dans le laps des années, finissent forcément par s'apprendre et se parler, on put tirer réciproquement quelque avantage de l'échange des conversations et des livres. La langue latine fut certainement répandue ; et quoique ses productions modernes ne méritassent guère d'être connues , cependant les ouvrages tant ecclésiastiques que profanes d'une plus haute antiquité , commandoient l'attention des savans , et nous savons que , dans la suite, plusieurs de ces écrits eurent l'honneur d'être traduits en grec. Comme les Latins ne sentoient pas encore leurs besoins intellectuels, ils virent avec indifférence les grands progrès littéraires des Grecs ; et une période plus favorable devoit être encore l'objet de leur espérance future. Mais je crois que cette période fut accélérée par cette communication présente avec un peuple policé, par le spectacle et l'adoption de beaucoup de convenances sociales , par la vue des perfectionnemens de l'architecture et des autres arts , par la connoissance , quoique imparfaite, que les Latins acquirent de la langue grecque, par l'harmonie de ses sons qui attestoient son excellence , même à une oreille barbare , et enfin par la connoissance, que peu de Latins ne pouvoient pas avoir , que des ouvrages d'une réputation immortelle avoient été composés dans cette même

langue. Ajoutez à cela , que beaucoup de savans grecs, qui ne pouvoient plus jouir du repos dans leur patrie , émigrèrent dans différentes régions de l'Orient et de l'Occident , et contribuèrent ainsi, jusqu'à un certain point, à favoriser la cause des lettres , et peut-être à faire naître les premiers sentimens de curiosité que d'autres e'vénemens mirent plus complètement en action. Enfin ; il faut convenir qu'il résulta au moins quelque avantage de la conquête de Byzance faite par les Latins, et des règnes de leurs princes, qui durèrent une soixantaine d'années.

§ XLV. Bonne conduite des princes détrônés.

Pendant que les princes latins occupèrent ie trône de Byzance, quelques fragmens de l'empire restèrent dans les mains de ses anciens maîtres, ou furent recouvrés par leur valeur. Théodore Lascaris leva son étendard à Nicée en Bithynie ; et on forma dans l'Epire et àTrébisonde deux duchés ou états qui devinrent le rendez-vous général des Grecs fugitifs. Théodore fut bientôt honoré du titre d'empereur, et Nicée put se vanter d'avoir tant dans ce prince que dans Jean Ducas Vatace, son successeur immédiat, deux hommes aussi capables de régner qu'aucun de ceux qui ont illustré le trône de Gonstanlinople. Leurs vies réunies s'étendent de 1204 à 1^55 ; et sous le dernier de ces princes , en même temps qu'il

n'étoit perdu aucun moment qui pût être employé' à recouvrer l'empire , on doit admirer les mesures pacifiques de son administration, ainsi que sa sollicitude pour favoriser l'éducation de la jeunesse et la renaissance des lettres. Il avoit coutume de dire qu'un roi et un philosophe étoient les deux caractères les plus éminens de la société humaine. Il est vraisemblable qu'il entendoit, dans cette maxime , mettre la condition que le premier possédât les qualités du second (i).

Théodore II , fils de VataCe , n'avoit pas les talens de prince qu'avoit son père ; mais il existe quelques traces de ses connoissances , particulièrement en théologie. Il mourut après un règne de trois ans; et nous arrivons à Jean Lascaris , son fils, encore enfant, et à l'illustre Michel Paléologue , son tuteur et son associé à l'empire , dans la seconde année du règne duquel les Latins furent chassés , et Michel monta sur le trône de Byzance.

§ XL VI. Nicéias et autres écrivains.

Quoique Vatace ait été fort jaloux de favoriser la renaissance des lettres , il est évident que les malheureuses circonstances du temps ne lui permirent pas de faire beaucoup. Cependant, mal-

(1) Voyez, sur ces règnes, les histoires de Georges Acropolita , Georges Pachynière, et Nicéphore Grégoras, dont je parlerai ci-après.

grë tous ces désavantages, les Grecs conservèrent une portion de leur ancien esprit, et n'abandonnèrent point la cause des lettres. Parmi les historiens, nous trouvons Nice i as de Chone (1) , dont j'ai déjà parlé. Il fut élevé sous les yeux de son frère Michel qui, dit-il, étoit un homme auquel aucune science n'étoit inconnue. Il étoit particulièrement éloquent , et remplit dans la suite la chaire métropolitaine d'Athènes. Nicétas, admis à la cour de Byzance, fut promu aux dignités de sénateur , de juge du voile et de grand logothète , places dont il est souvent fait mention dans les annales du temps. Il les remplissoit lorsque les Latins s'emparèrent de Constantinople. Il décrit d'une manière touchante ses propres aventures , quand il s'échappa de la ville avec sa femme et sa famille , et atteignit le patriarche , monté sur un âne , sans suite et presque sans vêtemens. Il se retira alors à Nicée avec d'autres fugitifs , et il composa ses annales, qui s'étendent depuis la mort d'Alexis Comnène, en 1118, jusqu'à l'an 1 2 06 . Il y a beaucoup de sages réflexions répandues dans cet ouvrage , qui , quoiqu'il ne soit pas dénué de goût classique, est cependant gâté par quelque affectation. Après la chute de son pays il épuise l'attention par ses plaintes, et se répand , sans modération , en invectives contre les Latins. Quelques passages extrêmement cu-

(1) Schœll. , t. I, p. 264: t. II. p. 224.

rieux , sont uniformément omis dans les éditions originaires. Il y a d'autres ouvrages sortis de la plume de Nicétas (1).

Le chronologiste Joël, qui a conduit son ouvrage jusqu'à la même époque fatale, fut contemporain de Nicétas. Après eux , et à peu de distance, vint Georges Acropolite, qui fut trèscélèbre pour son érudition, et remplit beaucoup de places > d'abord à Nicée , et ensuite à Constantinople après la restauration de l'empire. Sa Chronique est particulièrement précieuse pour le récit fidèle des événemens qu'elle contient, dans lesquels il joua lui-même un rôle, de i2o3 à 1 261 , pendant les règnes des empereurs de Nicée. Mais quand nous le voyons représenté comme un savant auquel on n'en peut comparer nul autre , comme l'égal d'Aristote en philosophie , et de Platon dans les charmes attiques d'une sublime théologie , nous ne pouvons reconnoître la justesse d'éloges aussi p.xagérés'(9).

Georges Pachymère , autre historien grec , à l'âge de dix-neuf ans retourna avec ses compatriotes à Constantinople, où, après avoir passé quelques années à acquérir des connoissances générales, il devint principal officier dans le palais du patriarche, et prit une part active aux négociations entreprises par Michel Paléologue,

(1) Biblioth. grœca, 1. V, c. 5, t. VI.

(2) Cave, Historia litteraria seculi XIII. Biblioth, grœca , 1. V , c. 5, t. VI.

pour effectuer l'union entre l'église d'Orient et celle d'Occident. Dans cette négociation importante, il se rangea du côté de ceux qui s'opposoient à l'union. Pachymère étoit aussi un grand admirateur de la philosophie péripatéticienne, sur laquelle il a écrit des commentaires , et on dit qu'il fit de nombreux travaux sur les autres parties des sciences. Il est plus connu par son Histoire des règnes de Michel et Andronic Paléologue , dont le style , quoique formé sur l'ancien modèle , est critiqué comme obscur et enflé. Cependant il n'est pas tout-à-fait dénué d'élégance pour un siècle où la redondance étoit regardée comme une preuve de science (i).

Peu de temps après ces hommes , on vit fleurir Théodore Balsamon (2) , patriarche d'Antioche , siège qu'il ne vit jamais , parce que la ville étoit alors occupée par les Latins. C'étoit un savant tellement versé dans la connoissance des lois ecclésiastiques et civiles , qu'on a dit que la Grèce , quoique fertile en génies , n'avoit pas produit un plus grand homme. Cependant Isaac l'Ange le fit échouer dans sa tentative pour monter sur le siège de Byzance (3).

(1) Biblioth. grœca ? 1. V, c. 5, t. VI. Brucker, Hist. crit. philos. , t. III.

(2) Schœll, t. I, p. 325; t. II, p. 224. Dom Ceillier , t. XIX. Note du traducteur.

(3) Nicetas in Isaaco. Voyez Biblioth. grœca , 1. V, c. 33 , t. XIX.

Pendant la translation temporaire de ce siège à Nicée, et après qu'il fut remis à Constantinople , il continua d'être rempli par des prélats pleins de science et de talens. Tels furent Germain , dont nous possédons beaucoup d'ouvrages , Arsène, qui revint avec Pale'ologue à Constantinople où il encourut la colère de ce prince par la fermeté' pastorale avec laquelle il censura le traitement barbare éprouvé par leur élève, le jeune empereur, que le tyran avoit privé de la vue. Tel fut enfin Jean Veccus, qui fut avec Pale'ologue le zélé défenseur de l'union avec l'église latine, ce qui lui attira beaucoup de tourmens de la part de ses compatriotes. Voici ce qu'en dit l'historien Nicéphore : a Dans la littérature grecque , Veccus n'étoit pas le premier ; mais les autres hommes étoient des enfans , si on les comparoit avec lui pour la vivacité de l'esprit, l'éloquence naturelle , et la connoissance de la théologie (1). »

Nicéphore Blemnide , précepteur de Théodore Lascaris , étoit remarquable par ses connoissances générales, comme beaucoup d'autres dont les noms sont venus jusqu'à nous , et je répéterai ici ce que j'ai déjà dit , qu'au milieu de toutes les malheureuses circonstances du temps, ce qui entretenoit la culture des lettres fut l'animosité continuellement existante entre les églises. Quoique

(1) Nicephor. , Grœc. hist. , 1. V.

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les questions qu elles discutoient ne fussent pas d'une grande importance , elles ëtoîent liées à l'antiquité', et nécessiloient quelques recherches étendues et une certaine sagacité d'observation , en même temps que les combattans étoient animés de chaque côté par l'ambition de remporter la victoire, non-seulement par la force des preuves historiques et la subtilité de la logique , mais encore par l'élégance de leurs compositions littéraires. La lutte n'avoit pas même toujours lieu entre les Grecs et les Latins. Souvent la cause des derniers étoit soutenue par les premiers , ce qui produisoit une diversion favorable , et donnoit une nouvelle vie à la controverse. Le patriarche Veccus prit ce parti, ainsi que Georges Métochite dont je parlerai bientôt.

§ XL VIL État de V empire grec après sa restauration.

La reprise de Byzance ne mit pas fin à toute communication avec les Latins. A la vérité les barons , ainsi que les principales familles , se retirèrent avec leur empereur; mais les classes inférieures, qui étoient attachées au pays, et indifférentes au changement de maîtres, restèrent. La politique aussi prescrivoit à Paléologue d'encourager les Vénitiens , les Génois et les Pisans , qui étoient alors les maîtres du commerce de l'Europe , à continuer leurs opérations dans la capi-

taie, où ils exerçoient déjà depuis long -temps leur ind ustrie commerciale. En conséquence, leurs factoreries furent conservées , leurs anciens privilèges confirmés , la juridiction de leurs propres magistrats établie , et on leur assigna des quartiers respectifs dans la cité ainsi que dans le faubourg de Galala. Je veux faire remarquer cet événement comme heureux, parce qu'il ouvroit un canal de communication perpétuelle , par lequel non-seulement le commerce, mais encore les sciences ainsi que leurs professeurs, et les arts élégans , qui rendent la vie plus agréable , purent se frayer une route d'abord dans l'Italie, et ensuite de cette péninsule dans les autres régions de TOccident.

Le règne de Paléologue présente peu de choses dont le souvenir mérite d'être remarqué par rapport aux lettres grecques. Il provoqua les censures de sa propre église par le traitement cruel qu'il fit éprouver à Jean Lascaris, et déplut encore à cette même église par ses tentatives peu sincères pour effectuer une union avec l'église de Rome. Il craignoit avec raison d'être attaqué du côté de l'occident , particulièrement par Charles d'Anjou, le puissant roi des Deux-Siciles ; et , afin de se soustraire à ce danger , la politique lui conseillons de se concilier, par une soumission aux dogmes de la communion du pape , l'amitié de ce pontife qui étoit alors le maître souverain de l'Occident. Paléologue et beaucoup de prélats de

son église firent une profession de soumission , et l'orage fut détourne'. Mais le voile mince de la de'lusion devint transparent par l'effet des mesures d'une négociation compliquée. Aussi la sainte-union fut-elle dissoute d'un concert unanime, à la mort de Michel, en 1282. Même le premier soin d'Andronic II, son fils et son successeur, fut de rendre la tranquillité en annulant tous les actes de son père, auxquels il avoit adhéré lui-même, et de rétablir sur une hase plus solide le mur de séparation entre les deux Eglises.

5 XLVIII. Quatorzième siècle.

Le long règne d'Andronic II , qui dura depuis 1282 jusqu'à i332 , fut une période de trouble, et ce fut l'époque de l'origine de la puissance ottomane, présage menaçant pour l'empire. Ce prince a été vanté comme le modèle de la plus parfaite éloquence; et nous trouvons dans la vie de son ministre , Théodore Métochite , quelques faits qui ne sont pas dénués d'intérêt littéraire. Même Nicéphore , son historien , n'oublie pas de se montrer personnellement comme un homme qui n'est pas indigne d'être connu ; mais l'éloge qu'il fait de l'empereur est d'une dégoûtante adulation, et je crains que son style ne présente un exemple de la dégradation de l'art oratoire.

§ XLIX. Mérite littéraire d'Andronic.

Nicéphore satisfait, suivant qu'il le rapporte ( 1 1, de ses propres progrès dans l'art oratoire ainsi que dans les recherches philosophiques , et rassasié d'astronomie , par laquelle il eniendoit les recherches des événernens futurs, prit la résolution de s'attacher à la cour. On lui avoit dit que le palais d'Andronic , d'après sa longue expérience et l'exercice de ses talens, pouvoit être regardé non -seulement comme une école d'honorable discipline et de vertu , mais encore comme le gymnase d'éloquence et d'érudition , et que la conversation du prince , étant assaisonnée de remarques sages et ingénieuses , étoit digne d'un savant. Nicéphore étoit alors âgé de vingt-sept années, et fut reçu favorablement. C'est dans cette Occasion que, pour donner une preuve de ses talens, il adressa à l'empereur le discours si adulateur dont j'ai déjà parlé.

Il observe que , si le siècle avoit produit d'autres hommes propres à célébrer Andronic , le silence auroit été son premier devoir, quoiqu'il soit forcé d'avouer que celui-là seul pourroit parler des actions d'Andronic, qui posséderoit son éloquence, par les charmes de laquelle il a surpassé tous les hommes, comme tous ont été surpassés par la

(1) Nicéphore Grég. , Hist. rom. > 1. VIII.

PENDANT LE MOYEN AGE. l3l

constellation de ses vertus. Parmi ses vertus , il choisit sa prudence, qu'il appelle sa sagesse, dont il n'y a que ceux qui ont perdu le sens de l'ouïe qui n'aient pas entendu parler. « Mais , dit-il à l'empereur, les accens de votre voix sont si doux , que , de même qu'elle charme ceux qui l'entendent, elle les suit encore quand ils vous quittent j reste attachée à leurs oreilles et à leur mémoire , comme le goût du miel à la langue. À la vérité, les bocages , les prairies, les forets, retentissent, dans la saison du printemps , des chants des citoyens ailés, ainsi que d'autres lieux en retentissent dans d'autres temps; mais toutes les saisons de l'année jouissent des charmes de votre éloquence , et toute la terre est son théâtre. » Il s'e'tend sur ce sujet, parle d'Orphée, de Nestor, de Socrate, de Platon , de Périclès , qu'Andronic surpasse tous, comme la voix de Stentor l'emporte sur celle de tous les autres hommes. « Le chant des sirènes, ajoute-t-il, fut autrefois loué extrêmement , mais on ne pouvoit l'entendre sans péril ; et il n'y avoit que ceux dont les oreilles étoient bouchées avec de la cire , qui fussent en sûreté. Mais , lorsque vous prononcez une harangue , nous sommes si éloignés de recourir à cet artifice , que nous gémissons de ce que la nature ne nous a point fait tout oreille. Ne l'emportez- vous pas sur Démosthène par l'ordre et l'énergie de vos discours , sur Platon par l'étendue ainsi que la puissance de votre génie ? A qui n'avez-vous

pas inspiré une admiration plus durable , que les auditeurs de Socrate n'en ont ressenti dans ce siècle de l'atticisme ? De même que les campagnes sont pare'es par une belle variété de fleurs, de même vos discours sont ornés de tous les charmes de la persuasion et de toutes les grâces de l'esprit. ))

Il y a beaucoup d'autres passages sur le même ton ; mais ceux que je viens de citer suffisent pour caractériser l'éloquence du siècle. Nicéphore nous dit que son discours fut bien reçu , et fut le premier degré qui le conduisit aux honneurs. Mais , si Andronic possédoit quelques parties de ces talens extraordinaires , il faut avouer qu'elles ne contribuèrent ni à l'avantage de l'état , ni à la paix et au bonheur de sa propre famille. Néanmoins, d'après la facilité avec laquelle Nicéphore obtint d'être admis dans le palais , et d'après l'encouragement qu'il reçut, nous pouvons conclure qu'on admiroit encore les lettres dans toutes les vicissitudes de leur mauvaise fortune, et que le trône ne leur avoit point retiré sa protection.

Cette protection fut accordée en même temps à beaucoup de savans ayant un grand mérite littéraire ; mais, quand d'autres qualités promettoient plus de souplesse dans le caractère que de talens intellectuels, l'historien (1) observe qu' Andronic , de même que ses prédécesseurs, oublia

(i) Hist. rom.? 1. VII.

bientôt la science. Ce fut d'après ce système qu'on plaça sur la chaire patriarcale « un certain INiphon, homme qui n'avoit absolument aucune connoissance ni sacrée, ni profane, et qui ne savoit pas même former les lettres de sa propre langue. » A la ve'rité il avoit d'autres talens , quoique ceux-ci fussent moins adapte's aux devoirs de sa grande dignité. Néanmoins qu'il me soit permis d'opposer à INiphon et à quelques autres qui étoient également illétrés , Jean Glycis , élevé sur le même siège, prélat qui étoit distingué par sa science , et dont l'éloquence avoit été formée sur le modèle de la véritable éloquence attique. (( Pour ma propre instruction, dit Nicéphore , et pour apprendre à bien polir mon style , j'ai cultivé avec soin la société de ce savant distingué , car je me consacrois particulièrement à l'étude de l'art oratoire. » Nous avons vu ce qu'étoit cet art oratoire, et nous pouvons juger, d'après ce spécimen ou cet exemple , ce que Nicéphore entendoit par le style attique.

Grégoire de Chypre fut un autre savant qui orna la cour d'Andronie et le siège de Byzance. L'historien observe (i) que,« par la flexibilité de son génie et par une grande application , il fit, pour ainsi dire , sortir du tombeau , et produisit au grand jour le goût élégant de la littérature grecque , et cette harmonie attique qu'on ne con-

(i) Nicephor. Greg. , Hist. roman. , 1. VI.

noissoit pas depuis long-temps. » Mais Grégoire étoit jaloux des réputations étrangères , et il traita avec grande cruauté son prédécesseur et les autres qui avoient épousé la cause des Latins dans la question de l'union. Il finit par être écrasé par Forage violent qui fondit sur sa tète; mais il mérite des éloges particuliers, par l'attention qu'il mit à faire bien élever les ecclésiastiques , et à pourvoir l'Eglise de ministres capables.

§ L. Théodore Métochite (i).

Il est temps de parler de Théodore Métochite. Il fut principal ministre ou logothète à la cour de Byzance pendant les dernières années d'Andronic, et l'ami le plus cher à son cœur. L'historien Nicéphore se fit aussi gloire de son amitié en le payant de retour, et en lui accordant de grands éloges. « Théodore, suivant Nicéphore (2) , s'éleva jusqu'au degré le plus haut de la science , tant par ses talens naturels et une heureuse mémoire, que par la persévérance de son travail. Si on lui demandoit ce que les anciens sages ou les savans des temps modernes avoient écrit , on auroit cru qu'il lisoit ses réponses dans leurs ouvrages. Dans nos communications avec lui , nous n'avions pas besoin de livres, car il îétoit lui-

(1) Schœll, t. I, p. 3io.

(2) HisU rom. , 1. VII.

même une bibliothèque vivante , et un oracle toujours prêt à donner ses réponses. Je n'ai jamais entendu un savant qui pût lui être compare7; mais, quand nous réfléchissons qu'il n'accommodoit son style oratoire à aucun modèle ancien ; qu'il méprisoit la douceur de la diction; qu'il ne réprimoit pas l'exubérance de son imagination, nous sommes forcés d'avouer qu'il prêtoit lui-même le flanc à la censure. Charmé de sa propre manière, il ne faisoit point attention à nos oreilles, et il les offensoit quelquefois, ainsi qu'un homme qui cueille des roses est déchiré par les épines. On peut juger ce qu'étoit réellement son éloquence, d'après beaucoup de choses qu'il a écrites. Il fut véritablement admirable , en ce que, quoique engagé dans les affaires d'état les plus difficiles , et remplissant à cet égard son devoir avec une assiduité qui paroissoit indiquer un esprit libre de toute autre occupation , il trouva toujours du tem ps pour ses livres , et donnoit exactement ses soirées à leur lecture , comme si l'état n'avoit jamais eu de place dans ses pensées. »

Cependant l'esprit de Théodore n'étoit pas exempt de beaucoup des vains préjugés de son siècle. Dans une occasion solennelle, le hennissement d'un cheval peint , sur lequel saint Georges étoit représenté, excita l'empereur et son logothète à lui demander ce que cela signifioit « dans de certains esprits prophétiques » , et Théodore retourna dans son logis , après cette consultation ,

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silencieux et avec l'inquiétude d'un homme qui forme des conjectures. Pour arracher de son cœur ce mystérieux secret , « sa fille, à ce qu'on rapporte, lui parla avec cette éloquence qui lui étoit propre , et qui auroit fait honneur à Platon et à Pythagore. » Le jour suivant, tout cela fut communiqué à l'historien. Il jouissoit de la confiance du logothèle , par lequel , après avoir été mis à l'épreuve pour son intégrité, il avoit été initié dans les secrets de l'astronomie , c'est-à-dire l'influence des étoiles , et qui lui avoit promis publiquement de « le rendre héritier de ses connoissanees. » Il étoit , d'ailleurs , le tuteur de son fils Théodore et de son éloquente fille , auxquels il expliquoit les passages qu'ils trouvoient obscurs dans les auteurs soit profanes , soit sacrés. Ayant appris ce qui étoit prédit par les présages , et tremblant de tous ses membres , Nicéphore eut néanmoins le courage de parler , et il s'efforça de montrer , par des exemples tirés de l'histoire ancienne, que le langage des oracles étoit toujours ambigu , et qu'ils ne pouvoient troubler l'esprit d'un philosophe (i).

Malgré la supériorité de ses connoissances , le logothète n'étoit pas toujours communicatif; en conséquence, son disciple s'adressa encore à lui (2). Il établit qu'un échange mutuel de bons

(1) Hist. rom., 1. VIII.

(2) Ibid.

offices est une loi de la socie'te' , loi dont l'exéeution procure beaucoup d'avantages , et fait obtenir une gloire immortelle, a Mais , dit-il , notre siècle est malheureusement négligé, pendant qu'il peut se vanter de posséder un homme comme vous , qui êtes brillant comme un feu dans la rigueur de l'hiver. Nos temples, nos murs, nos jardins, nos portiques, répandent sur nous un certain lustre; mais combien il est foible et passager. Ouvrez-nous les tre'sors de votre esprit, et sauvez votre nom de l'oubli : prouvez enfin que vous n'avez pas vécu en vain, sovez le héraut de votre propre renommée. 0 le plus savant de tous les hommes qui sont sous le ciel , soyez pour votre pays un Lycurgue ou un Solon; et, de même qu'Athènes fut honorée par ses sages , n'oubliez pas cette cité que nous habitons ! Ouvrez vos yeux, dirigez-les sur le Modérateur du monde et sur cette magnifique construction. Apprenez-nous à qui l'on doit attribuer les événemens heureux de la vie ; si c'est à l'influence irrésistible des étoiles, comme les profanes l'ont imaginé, ou si c'est à l'Auteur de l'univers. J'ai été long-temps dans l'incertitude à cet égard. Vous n'avez point à voyager , comme le fit Pythagore en allant d'Egypte en Attique,ni comme Platon, qui traversa plus d'une fois la mer Ionienne , et ensuite se promena dans les jardins académiques. Votre propre maison est votre académie ; vous y pouvez donner et inculquer des leçons de vertu ,

et le monde écoulera votre voix. La sagesse a change souvent de re'sidence ; de l'Egypte , qui fut son premier séjour, elle passa chez les Perses et les Chaldéens;de là, elle vint visiter les Athéniens : mais , à la fin , elle quitta Athènes ; et maintenant , de même qu'un oiseau effrayé qui a abandonné son nid, elle erre, ne sachant où se fixer. C'est de vous qu'il dépend ou qu'elle s'établisse parmi les Grecs de Constantinople , ou qu'elle prenne son dernier vol vers les cieux. »

Beaucoup d'universités étoient déjà ouvertes dans l'Occident ; quelques savans avoient émigré de la Grèce; le Dante avoit vécu dans l'Italie; enfin , Pétrarque et Boccace dévoient bientôt faire recevoir la sagesse, c'est-à-dire la littérature et les arts, dans ces mêmes parties de l'Italie que cette sagesse avoit anciennement aimées comme elle avoit aimé Athènes, et où elle devoit avoir des partisans et des adorateurs plus nombreux que ceux qui avoient jamais fréquenté ses leçons dans les écoles de Byzance.

Après beaucoup d'années passées dans des querelles désastreuses avec son petit-fils du même nom , Andronic abdiqua le trône , et mourut dans une cellule en i332 ; et son ministre Théodore, ayant éprouvé le traitement ordinaire d'un favori qui a perdu ses honneurs, ne survécut à son maître que trente jours (1).

(1) Niceph. Greg. , Hist. mm. , 1. X.

§ LI. Jean Cantacuzene.

Le règne d'Andronic le jeune ne dura, depuis la mort de son grand-père, que neuf ans, après lesquels il laissa le trône à son fils enfant, Jean Palëologue, nommant, par son dernier testament, Jean Cantacuzene pour être son tuteur et le régent de l'empire. Cantacuzene étoit d'une naissance illustre, avoit été' l'ami constant du dernier empereur dans toutes les vicissitudes de la fortune ; et si l'on considère soit les talens , soit les connoissances , soit même la vertu , il pouvoit être regardé justement comme le premier et le plus méritant des Grecs. S'il avoit été obéi , comme sa place l'exigeoit, il auroit certainement servi son pupille avec une fidélité pure et pleine de zèle. Mais les machinations privées ? ainsi que les attaques ouvertes de l'impératrice-mère, du grandamiral Àpaucus, et du patriarche, le forcèrent, pour sa propre défense, de prendre le glaive malgré sa répugnance, et de se revêtir de la pourpre, qu'il mérita de porter, après six années de discordes civiles et de succès variés. Il la porta néanmoins sans jouir du bonheur ; et lorsque Jean Paléologue , ne pouvant souffrir aucune gêne ni restriction , réclama le droit de sa naissance , à la tête d'une faction puissante , Cantacuzene, si nous en croyons sa propre déclaration, descendit du trône , en se soumettant avec défé-

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