‹ Histoire littéraire du Maine (volume 3)Chapitre 8 sur 52 · INTRODUCTION. XXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXIX

désignerons. Nous ne saurions ici qu'adresser un témoignage de notre gratitude à toutes les personnes qui ont bien voulu nous faire d obligeantes communications.

FLACÉ (rené).

RENÉ PLACE est né à Noyen - sur - Sanhe , le 25 novembre 1530. Nous ne savons rien sur les premières années de sa vie. La Croix du Maine , qui i*a connu familièrement , nous apprend qu'il fui curé de la Coulure , au Mans. Voici Téloge qu'il fail de lui : • — Ceiluy-ci mérite, pour beaucoup de raisons, d*esire recommandé et loiié de tous les hommes d'honneur, tant pour la bonne vie qu'il meine^ que pour les vertus qui sont en luy ; car il ne s'adonne qu'à toutes choses profitables au bien public , et sur tout à l'honneur de Dieu , soit en prédications et instructions de la jeunesse , qu'il a en charge en son collège de la Coulure au Mans , fort célèbre pour eslre remply d une infinité de gentilshommes et autres enfants de maison honorable, auxquels il fait apprendre les lettres humâmes , la musique, l'escriture et tous autres exercices propres à la jeimesse bien instruite. » — Suivant im manuscrit de Tabbé Gilles Négrier de la Crochardière (1) , René Flacé n'eut pas enseigné à la Couture , mais il eût été

(1) MS. de ia Bibl. du Mans , no 551 , iD-4o.

2 RENK H.ACt.

principal du eoilëge de Saiiu-Beiiofl , fondé, en 1038 ^ p;ir le chanoine Jean Duguc. Ce que nous pouvons dire , c'/est que , dans rédilion de son Catéchisme Cathoiicque,k*u vei^ français, publiée |>ar Marin Chalumeau, le Mans , 1576 , Flacé est qualifia* curé de la Couture , et qu'il a signé lui-même une éilition latine de son cal<H:hisme avec cette apostille • du petit collège de la Couture^ c museolo Culturœ curionatus. A-t-il« à luie autre époque de sa vie, professé dans le collège de Saint-Benoit? nous ne le savons pas.

Contemporain de Ronsard et de Baîf , Flacé ne mérite pas, disons-le tout d'abord, detre compté parmi les astres de la célèbre pléiade. S*il appartient à lVHX)le des novateurs , il ne connaît pas bien les s4'cixHs de leur idiome , il pé'ciie souvent contre les règles qu*ils ont n^ceiimient établies , il ne cultive pas ce qu*tls rc*chei'ch(*nt le plus. Cependant il faiu aussi lui reconnatin* certaines qtialités poétiques : s;) manière est ferme, sa phrase n*est pas d un<: maiivaisi* cunstructiou ; s*il ni^ glige riiarmonie du vers, il s attache davantage à lliarnionie de la p^'riode , et quand il sVmixjrte, parfois il frappe avec la vigueur de Rotrou.

Parmi ses <euvres pin^tiques françaises , Li Croix du Maine connaissait : uue tragc^ie iï /Clips , confesse dt Salbcry, reprehent4''e au Mans , publicpiement , au mois de juin de l'annéi* 1579, aiuhi qu'une chanson en l'honneur de celle comtesse ; d'aulnes tragi^lit^s , des conn*dies et des nœls. Mais , ou ces pièi*es sont resKvs manuscrites , ou k'^ exemplaiiTN (l«*s imprimés sont fort rares -, la bibliotlHM|ur du Mans iw les p(»ssè(le pas. Dans sa notice sin* Wvnr Placé Uiofjruphit t uirvrstllt'y. I abU* Lediii s'exprime en (l's termes : • Noub

RENE FLACË. 3

avons de Placé Prières tirées de la Bible tournées de latin en vers françms, au Mans, 1582, in-12. » La Croix parle aussi de ces Prières , mais nous n'avons pu les découvrir. Pour nous former une opinion sur les mérites de Flacé , comme poète français , nous ne possédons que son Catéchisme Catkolicque , imprimé au Mans, chez Marin Chalumeau, 1576. Ce catéchisme fut d*abord composé par Tauteur en vers latins et publié en deux parties : il le traduisit plus tard en fhmçais. L'ouvrage latin est très supérieur : ce sont des distiques assez correctement cadencés. Et il faut dire que notre curé de la Couture avait bien de Taudace : un catéchisme par demandes et par réponses, en vers, et en vers latins, ce n'est pas assurément Tenlreprise d'un courage vulgaire ! Il Ta conduite aussi bien qu'il se pouvait. Nous voudrions nous permettre de citer quelques fragments de ce petit volume , mais ils ne charmeraient que peu d'oreilles ; on n'est pas très familier de notre temps avec les lettres latines. Dans la traduction française, il y a , nous l'avons dit , des vers bien tournés et quelques passages notables. En voici un que Ronsard n'eut pas désavoué. Le Docteur s'adresse au Disciple :

Pensc-tu qu'il y ait affaire si urgent Duquel Dieu ne te puisse envoler bonne Issue , Kncor que |)Our un temps Tattenle boil deçûe ? Il altent quelquefois à te donner repos • Pour mieui le Tenvoier en temps et à propos : Au prix que Tespérance est triste et ennuyeuse, La tarde jouissance est plaisante et joieuse... Tant plus croit ton désir, et tant plus lu l'emploie A trouver le moyen d'acquérir celte joie. Pour donc le maintenir en bonne volonté ,

t RENE FLACE.

Pour te vt>oir plus anleol et le tenir en bride , Il ne donne soudain à ton désir cupide Jouissance du bien longuement firétendu...

Cette foniie poétique est iietireuse , ces vers sont pleins et bien tournés. Mais cest le défaut commiin de totis les |HN:tes du XVI' siècle, de mal sotitenir leur style et de navoir pas une gravité consiaute : ain^i ^ quelqties pages avant celle dont nous venons de citer un fragment, Placé raconte en ces termes la chùlc du protoplasie. Le Disciple demande :

Comment riioninie Tûi-il m lourd de ba>arder Sa vie , qu'il devait m chèrement ganler ?

El voici la drôlerie que le docteur lui répond :

Le serpent gazouilla d'une langue affilée . Si tendrement , qu^enfin la loi Tut violée. Il vint premièrement notre mère affronter , Qu'il eniUabouyna dWn désir de monter , Et remhoucba si bien , que d'vne voix ligère S'en vint enib«*guiuer Adam notre grand père , Kt lui lit a\aler le morceau dangereux V^ui (oui le genre humain a n^ndu malheureux-

Nous ne!»a\uns si le cardinal de liourt>on , acu|uel René Flacé dédia son catécliismo, approuva cette poc'sie, mais il est inconlrstable qu'elle est singtilière. Au nîsle, finvention est (luelqueCois nirore plus étrange (|ue le style dan> les opuscules de VUnr, Nous ne voulons en (ournir (piune preu\e, mais elle bullira.

Ki'llcforest :i publie , *\:\iïs sa Coxinogniphie , un potMiie lai 111 d«' Flatt' sur roriff/nt' dcë CènomatêM \ il en avait I (VU dt* Fiaïuois (frud<' ( mieux connu sous le

RENÉ FLACÉ. 5

nom de La Croix du Maine) , une copie manuscrite (1). Ce poème, qui est en distiques , comme le catéchisme , est peu connu et mérite de Tétre. Nous allons le traduire avec toute Texaclitude désirable : le latin vaudrait mieux assurément que cette tradition littérale, mais depuis que de gprands esprits comme Berchoux nous ont délivrés des Grecs et des Romains , on ne lit plus Homère et Virgile que dans la langue de MM. deGueVle et Bitaubé. Ne nous éloignons pas trop du plaisant curé de la Couture. Voici le poëme sur VOrigine des Cenomanê :

Qoi a donné un nom et nne ceinture de murailles à la ville Qoe possède le Cénoman , je voudrais le découvrir. Jadis briUait d'un grand éclat Léman» ,

Ville antiqMe , puissante par ses murs , illustre par ses braves : Elle devait soa nom à un célèbre chef de Celtes De la race de Paris , nommé Lemans ; Non de ce Paris qui conduisit Hélène aux bords phrygiens , Mais de ceHii qoi avait déjà porté le sceptre celtique. La ville qui est la première du royaume fîit appelée de son nom , An temps où les loges gouvernaient les Hébreux. Tu n'avais pas encore souillé la terre do sang fraternel , Romains , car Pergame était encore debout I Lemans , survivant et succédant au roi son père , Id fonda une ville , séduit par les charmes du lieu. Il \Atî\ les murailles avec un assemblage de pierres rouges. Afin qoe du dehors elles parussent solides et bien anciennes. Et pour immortaliser sa mémoire , comme fondateur , n imposa son nom à cette ville si célèbre. Et toutes les terres de son vaste domaine s'appellent Lemania ,

(1) Le poème de Flacé , rie Cennmanorum oritjine , se trouve t. i. de la Comographie , in~fol., p. 45. Il y a quelques fautes dans le texte. La bibliothèque du Mans possède de ce poème nn manuscrit do seizième â^le,qui vaut mieux que rimprimé.II se trouve; à la soite d^autres pièces , dans le n» 97 , in-^o.

AË!tÉ PLACÉ.

f|tte 11 lingiie (Vançaise consenre et perpétoe. Plot lard , je Tavone , elle fut dite Cenomanh pir les Romains. D*oà lui eal Yeaa ce Doai moderne , Je vaia tous rapprendre. Cgdmu était on Ligurien , d'one race illustre , Que iM père envoya dans les vastes champs de TAnsoiiie , Bt il appete Cydnefuej , de son nom , les peuples Qttll soumit à son empire cliez les Insubriens. En ce pays les Umad descendent après quelques siècles . El diolsissent ce lieu pour une nouvelle patrie. Mais les Toscans s*opp06ent à leur audacieuse entreprise ; Us dispoleiit vaillamment lev territoire à Tétraiiger. Or te oœur ne manque pat aui Gaulois ; ils s*agglomèrent Bt f^ppent d^ui rade coap les derrières des Btruaquet ; Us envahissent les villes » ils ravagent les champs , Bt les bataillons des Lemam triomphent du glaive hespérien. Cependant , Boaltres d*«i vaste pays , Us épargnent les mères , Bt chacon choisit une compagne parmi les veuves* De cette union naquit une nombreuse lignée , Dont la gloire ftat grande dans PAusonie ; Bl afin qne le souvenir de ses ancêtres devfait célèbre . Ce pi^rfe nouveau Joignit deui noms pour former le sien : Bn effet, ta eiprimes hmtlque origine de tes pèreset de tes mères. ioMii Joint à Cpdmu , quand tu nommes ce peuple. Autrefois on disait Cifàmoman , ai^ourd^hai Cenoman ; Le changement d'une lettre n*a pas modifié le nom...

Nous n*achevons pas la traduction de ce poème poiir ne pas fatiguer nos lecteurs. Belleforest , qui le cite , u*a pas la plus grande confiance dans cette fable , dont il attribue Tinvention à Annius de Viterbe. On sait pourtant que Belleforest est d'une remarquable naïveté.

Nous n*avons rien k dire de plus sur René Flacé , si ce n*est qull mourut vers la fin du seizième siècle. La JMMioiiièque de Saint-Vincent possédait de lui une dissertation française sur une décision prise par le

concile de Tours au sujei des cérémonies baptismales , sous le lilre de Cojne (Tmie lettre erivoiee par le eiire de la Coulture à vng gien cofifrère et amy, touchant le dernier concile de Tourit , au Mans , Hier. Olivier , 1592 , in-8*. Le concile de Tours , dont il est ici fait mention , avait décidé qu'un enfant ne devait pas être admis sur les fonds baptismaux assisté de plusieurs parrains et de plusieurs marraines : malgré cette décision et un mandement de Tévéque du Mans , de 1588 , quelques prêtres tenaient au vieil usage : le curé de la Couture les exhorte à la soumission. Il y avait encore, à la bibliothèque de Saint-Vincent, un petit poëme latin de Flacé : De Admirabili Ascensiane Chris ticarmen panegyricum , Cenomanis , Hier. Olivier , 1591 , in-8**. Ce poëme est dédié à Claude d'Angennes, évêque du Mans.

COEFFETEAU (ntcol.as).

Chùteaudu-Loir et Saint-Calais se disputent l'honneur d'avoir vu naître i^icglas COEFFETEAU, un des hommes qui illustrèrent le plus les lettres et TEglise dans les premières années du XVIPsiède. Disons cependant que le plus grand nombre des biographes penche pour Saint-Calais ,ei le fait naître dans celte ville , de Nicolas Coéfifeteau et de Marie Legcay , humbles personnes qui doivent à la gloire d'un (ils le soin qu'a pris Thistoire de conserver leurs noms.

En 1588 , à Tàge de quatorze ans , Nicolas Coëffeteau

prilThabit de saint Dominique dans le couvent du Mans. Après sa profession , il fui envoyé par ses supérieurs dans les écoles de Paris, et il ûidans celte élude de si rapides progrès qu*il fui chargé d*enseigner la philosophie, en 1595, n*étant encore âgé que de vingt-un ans (1). Ses leçons profitèrent à quelques disciples , qui furent plus lard Thonneur de Tordre et de Téglisc. Echard nous parle avec le plus grand éloge des premiers succès de Nicolas Coëffeteau (2). L'historien français des hommes illustres de Tordre de saint Dominique, ne s'exprime pas avec moins d'enthousiasme sur les méri* tes variés qui recommandèrent notre docteur à Testime du prince , et Télevèreut rapidement aux dignités les plus recherchées : • Ayant ainsi commencé sa carrière, kl beauté de son génie , son éloquence naturelle , ses vertus, ses talents le firent loi^ours parottre au-dessus des emplois dont il fut successivement honoré. Docteur et professeur de théologie à Paris , prieur du couvent de saint Jacques , vicaire-général et définiteur de la G>ngrégation de France , il annonçoit en même temps la parole de Dieu avec autant de fruit que d'applaudissement, à Blois,à Angers, à Chartres et dans la ville royale. Si Técole estimoit son érudition et le clotire la sagesse de son gouvernement, les plus nombreux auditoires n'admiroient pas moins le don de la parole , la force et les grâces de ses discours. CoêfTeieau était dès lors appelé le Père de l'Eloquence fraoçoise (3 . • En 1602, Henri IV le choisit pour son prinlicateur

(1) A. Touron, Hitt. tk* homm, illuUr. de t'onlre tir N. Ihymimuftw . T. V, p. 47, m-4o.

(1) EcliartJus , Script, ont. pritJUal. T. Il, p 434.

{%) Touron — B<*liartJus

ordinaire : la même année » nous voyons la Congrégation de France lui accorder la charge de définiieur, dans une assemblée tenue ù Clermont , en Auvergne , et les frères du couvent des Jacobins de Paris le désigner par élection pour leur prieur. Mais comme il était suivant les statuts de la maison que , pour obtenir cette dignité y il fallait être âgé de quarante ans et avoir exercé déjà les fonctions de supérieur dans une communauté , des difficultés furent opposées à la nomination de CoéfTeteau etTaffaire traîna en longueur. Enfin, en 1603 , le général de l'ordre , Jérôme Xavierre , qui avait déclaré Télection nulle ^ fit , à la demande du roi , bon marché de ses scrupules et Coëffeteau fut reconnu légitime administrateur de son prieuré. Nous trouvons, sur les difficultés relatives à Télection de Coëffeteau , une lettre du cardinal d*Ossat qui n*est pas sans intérêt. La voici :

c Le roi m'a encore écrit pour frère Nicolas CoêiTetcaii , religieux de rOrdre de saint Dominique , qui a été elcû prieur du couvent des Jacobins de Paris ; à ce que son élection fut conGrmée par le Père Général de POrdrc, nonobstant les dificultez que quelques-vns y font. La letre est du dernier de janvier et ne me fut rendue que le 13 de ce mois. Quand je la vis de date si vieille , je me doutai que je ne serois à temps pour faire ToiDce que S. M. me commandoit ; mais je ne laissai pour cela de parler au Père Général de rOrdre, qui retourna de Naples la semaine passée. Il m'a dit qu'il avoit , longtemps y a , cassé l'élection qui avoit été faite dudit Coôffetcau, et en avoit envoie les letres de cassation à Paris, non pour ce que ledit Coëffeteau n'avoit été Prieur d'autre couvent , ni pour ce qu'il n'avoit encore ateint l'âge de quarante ans , ni pour ce qu'à son élection étoient intervenus plusieurs qui ne dévoient y avoir voix, (sur quoi il eut facilement dispensé, et mêmement en France où il n'est besoin aujourd'hui de tant de ri-

10 MCOLAS r.OKFFETE.\r.

gueur,) mais pour ce que lui Gc'néral avoit éi^ inromit> irUoinoiit de la Yie et moDurs dndilCoêfTeteau^quMl D*avoit pu faire de moins que de casser ladite élertioii Et néanmoins, pour sauver Pbonneur ^ Teleû , il n*afoit point exprimé les vraies causes de ladite cassation ; ains avoit montré et déclaré la faire pour ce que ledit Coêffetcau étant fort docte et docteur régent en la faculté de tbéolo* gie, il seroit grand dommage pour Tétude de Paris quMl ftit détourné de ses lectures, qu'un autre ne sauroit faire aussi bien qne lui.... •

Nous citons ce fragment épistoiaire sans [xouvoîr le commenter. Qtiels furent les dérèglements de Coëffcteau? à quels péchés fut-il enclin? Nous llgnorons, mais le c^irdinal d*Ossat nous atteste que les preuves de son inconduite furent acquises et au général de Tordre et au nonce du Pape , qui lui avait témoigné , avant de connaître ses mœurs , un gt*nnd intérêt. Du reste , il faut croii*e ou qu'il se justifia et que ces preuves étaient de pures calomnies , ou bien que ses supérieurs eccU^ siastiques crurent devoir tout oublier pour condescendre aux volontés des protecteurs temporels de Coeffeteau. En 1606, le prieur des Jacobins était nommé vicainvgénéral de la Congn^gaiion de France.

Coéffeieau employa bien les trois années qu*il pass:i au couvent de la nie Saint-Jacques : dans les heures de loisir que lui laissait l'administrai ion de cette vaste communauté , il rcnligeait des pamphlets théologiques sur les questions à Tordre du jour. Nous de\on&nous arrêter à ce point de sa biographie , pour parler de plusieurs traités qui , publiés durant ces trois années , le placèrent au premier rang parmi les écrivains coniroversistes de son temps, f I n*est pas facile aiij(»urd*hui de trouver ces |M»tiis livres ; les annalistes de Tordre de

Saiot^DomiDÎque nous en ont conservé les lilres , mais c'est à peu de chose près tout ce qui en reste ; ils ont , depuis deux siècles , beaucoup perdu de leur renom , et on les a remplacés , sur les rayons de nos bibliothèques, par des écrits qui vivront moins encore, mais que, dans le présent, nous ouvrons plus volontiers. Giaque époque a ses passions et sa controverse : les livres qui ne meurent pas sont ceux qui ont été inspirés par des idées ou des sentiments moins éphémères que ces querelles ; les antres sont bien vile oubliés. Si , dans le discrédit rapide des écrits polémiques , on trouve occasion de féliciter la société de son bon jugement , il faut aussi reconnaître que cette justice est fort ingrate , car assurément la polémique n'a pas été moins profitable à l'humanité que la contemplation , et^ à ne pas mentir , autant d'hommes vraiment supérieurs se sont consacrés à l'une qu'à l'autre.

Suivant le père Touron , Nicolas Coéffeteau aurait édité , pendant son séjour au couvent de la rue Saint- Jacques , cinq ouvrages plus ou moins considérables : Y Hydre abattu par t Hercule chrétien , Paris , 1603 , in-12; Y Examen du livre de la Confesgion de foi^ publié sous le nom du Roy de la Grande-Bretagne , traduit du latin du cardinal du Perron , Paris , 160/i , in-8**; les Merveilles de la sainte Eucharistie disconrues et défendues contre les infidelles , Paris , Fr. Hiiby, 1606, in-8 ; la Défense de la sainte Eucharistie , etc. , etc., contre la prétendue Apologie de la Cène , publiée par Pierre du Moulin , ministre de Charenton , Paris , 1606 , in-8 ; la Montag^ie sainte de la trihulation , Paris , 1606, in-12 , traduction d*un livre italien du père Jacques Affinati , jacobin. Nous ne parlerons pas de tous ces

écrits. Pour juger la manière de 1 auteur , pour savoir , ce qui d'ailleurs nous intéresse médioiTement , quelle est son opinion sur le mystère de la cène qui loccupa durant tout le cours de sa vie , et pour lui assigner sa vraie place dans le troupeau sacré des docteurs scolastiques , il nous suffit d*ouvrir le principal de ces petits traités. Nous voulons parler du livre qui a pour titre : les Merveilleê de la sainte EucharUtie, Il a été con* sidéré comme de fort grand prix du temps de Coéffeteau : voici le début d*un sonnet dans lequel de Ungendes en félicite fauteur :

Ce liiire désiré Tacquert bien de la gloire , Beau Hure sans eiemple et sans comparaison , Qui prenne un grand niistère anec mainte raison , Que tant d^espris trompez ont refusé de croire ;

Ce beau liure t'acquert une belle mémoire Pour anoir à ia fin trouué la guarisou Des cerneaux enynrez d^une Yieille poison Qu*cn ce siècle abusé Calvin leur a fait boire.

A cette citation nous ^joutons les dernières stances d une autre éplire , adressée à fauteur par Pierre d'Avity , sieur de Montmartin , plus connu par ses compilations historiques que par ses poésies :

L*espritle plus rebelle

Bsl jà forcé d*estre fidèle , Et sous les propos se ployant , Ne peut qu*il n*admirc et ne croyr Ce rojstèn*, sans qu*il lo voye , El ton muritc en le voyant.

Cbascun vienne donc ^ se taire.

En voyant cr profond mystère

NICOLAS COEFFETEAU. l3

Par loy si doctement escrit :

Car si quelque autre nous le toucbc Ce qui sortira de sa bouche Sera sorty de ton esprit.

Nous devons dire toute la vérité sur les mérites littéraires de Coëffeteau , sans tenir compte de ces apologies contemporaines. L'enthousiasme des poètes est d'ailleurs toujoturs suspect ' avant qu'on leur eût accordé la permission de tout oser , ils Tavaienl prise. A notre avis , Nicolas Coëffeteau ne doit pas être méprisé comme écrivain : son style a le tour vif, entraînant : ses livres supportent encore la lecture , et attachent par la forme, alors même que le fond en est indifférent. C'est im éloge que nous pouvons adresser à presque tous les controversistes de l'école protestante , mais non pas à la plupart des docteurs catholiques qui furent les émules et les compagnons d'armes de Coëffeteau : la langue de Calvin ne fut vraiment bien parlée à cette époque que par ses disciples. En les étudiant pour les combattre, Nicolas Coëffeteau apprit dans leiu* commerce l'art tout nouveau, au commencement du XVII* siècle, d'argumenter dans la langue vulgaire. Quant au fond même du livre que nous avons sous les yeux , il nous faut bien , à notre grand regret, en dire quelques mots; car quelle opinion notre lecteur aurait-il de l'esprit de Coëffeteau, si le prévenant que ce docte personnage a écrit plus de six volumes sur le sacrifice de la messe , nous omettions à dessein de rapporter quelques-uns de ses arguments en faveur du mystère?

Le traité des Merveille» de r Eucharistie est une dissertation plus philosophique que dogmatique, dont l'argument est celui-ci ; Platon , Arislole et à leur suite

les philosophes (nous ne ciloDS pas liltéralement , mais nous analysons notre auteur) prétendent que les causi*s premières (h'iiTminonl irrésistiblement les mouvements des causes secondes : mais Dieu, qui est la cause des causes, ne peut-il en suspendre les effets? Cest là, suivant les tiiomistes , un des attributs de sa puissance. On comprend où conduisent ces prémisses. — Vient ensuite la démoDslration du mystère. Les corps occupent dans lespace un lieu relatif à leur quantité. Or , suivant les mêmes thomistes , il y a deux effets de la quantité : Tordre entre les parties diverses du corps , et la localisation de ces parties selon leur grandeur relative. G)ëffeteau nous garantit qtril ne s'accomplit pas, dans le mystère , quant au premier effet de la quantité , dlnfraction à la loi naturelle , - ains les yeux sont différents d auec les oreilles , les oreilles d auec le reste de la tète, etc., etc; • mais qiuuot au second effet de la quantité , • Dieu Tarreste et luy coupe chemin : • et cependant le corps subsiste iniégralemenl sous les espèces eucharistiques, encore bien qu*U n*occupe pas tout Tespace qui devrait lui appartenir suivant les axiomes des philosophes. C*est là ce qu*il est interdit de comprendre , mais ce qu'il faut croire. Il faut croire que la personne qui est le Christ n*side au ciel et s offre sur la terre , aux fidèles , sous les espèces du pain et du vin , en plusieurs lieux à la fois , sans pourtant qu'il y ait localisation de la std:)stance. Main qtioi donc , s'écrie l'intrépide réaliste , viendra-t-on prétendre qu'un corps, à cause qu'il n'occupe pas dans lespace un lieu déterminé, circonscrit, est un pur esprit? Si cela peut ie dire des corpb tangibles , le dira-i-on des corps étliérés? Cependant ces corps sont accomplis ett leur essence.

Or , pourqusi les dispuleurs de Técole de Calvin refuseraient-ils à la personne du Chrisl cel allribul propre aux corps éihérés?... Nous nous épargnons lanalyse des démonstrations contingentes. On nous saura gré d*avoir pris soin de réduire à sa thèse sommaire , un livre où 1 auteur s'efforce d'expliquer ce qu'il reconnait a priori être inexplicable.

De Bernard de Chartres à Nicolas Coëffeteau l'école réaliste a subi bien des transformations; mais^ on le voit, elle est restée fermement attachée à sa thèse des réalités supersensibles , elle a toujours le même dédain pour l'afgumentation rationnelle, elle enseigne toujours, au nom de la religion et au nom de la philosophie, tme doctrine pleine d'inconséquences et de rêveries. Du reste, si Coëffeteau ne fut pas le dernier représentant de cette école , le sophisme fondamental des réalistes éprouva im rude échec de son vivant. Vers le temps où notre jacobin de Saint -Calais livrait atix presses de Fr. Huby ses nombreux écrits sur sa présence réelle , un jeune enfant , d'tme complexion délicate , d'une apparence chétive et souffreteuse , venait d'être admis au collège des Jésuites de la Flèche , et déjà ses supérieurs remarquaient en lui un vif penchant pour les contemplations philosophiques. Cel enfant devait un jour se révéler au monde par le Discours sur la méthode et confondre l'utopie eucharistique des thomistes , en démontrant par révidence qu'il n'y a pas de corps sans suppdt substantiel , et que tout suppôt substantiel occupe son propre lieu dans l'espace. Nous ne voulons pas renouveler à ce propos une querelle qui n'occupe , de nos jours , que peu d'esprits , mais nous avons quelque intérêt à faire remarquer que, pour n'être pas in-

16 MœLAS COEFFETEAIT.

coiisêquenic , IVcole thomiste aurait dû nier absolument la limite en Dieu. En effet , elle ne peut cVliapper à ce dilemme : ou le corps du Christ existe réellement et intégralement en quelque lieu , et non en un autre lieu , ou bien il existe réellement et intégralement dans tous les lieux à la fois. Celte dernière opinion était celle des Ubiquitaires , les meilleurs dialecticiens de tous les réalistes. Coeffeleau se défend beaucoup d*étre de leur parti. Il est plus véhément encore contre les calvinistes, et non seulement il attaque leur système de la présence figurée avec des raisons plus ou moins solides , mais il letu* adresse les injures les plus passionnées ; il n*y a pas de crime , à lentendre , qui ne leur soit imputable, il n*y a pas d*épithète qui soit trop dure poiu* les qualifier.

Il est vrai de dire que les protestants ne trait:iieut pas les catholiques avec plus de résen'e. Coéffeteau I éprouva dans la querelle quil eut avec leur célèbre docteur, Pierre du Moulin. Provoquer un si terrible adversaire , c'était, de la part du prieur des Jacobins, un coup hardi. Si du Moulin n avait encore publié que la moindre partie des soixante-quinze ouvrages , dans lesquels il livra de si rudes assauts aux doctrines et h la liturgie catholiques , il avait fait ses preuves à Técole dt* Leyde , dans ses entrevues avec Cayet , et dans son AjwtiHjie de L CèNe : attaquer du Moulin sur la question même qtie ce docteur avait particulièrement étudi('*e , celait plus qu<^ de la hardiesse, c était de la témérité. Qui triompha dans cette rencontre? chacun des deux partis chanta les louanges de son repn's<Miiant , et nous avons lieu dt* croin* que , du Moulin d'un côté et Coéffeteau de l'autre, également s:uisfaits de leurs exploits personnels, dépo-

sèrent le cestc et quittèrent Tarène en se disant avec orgueil :

Si quaeritis bujiis Forlunam pugn», non sum superatus ab illo.

Après s'être mesuré avec un athlète aussi redoutable que Pierre du Moulin , Nicolas Coeffeteau pouvait bien se permettre de rectifier les assertions hétérodoxes d*un théologien couronné.

Jacques P' avait été élevé dans la religion de Calvin ,

mais il était fils de Marie-Stuart , et comme , en prenant

possession du trône, il n'avait dissimulé ni sa haine pour

Elisabeth , ni ses sympathies pour la noblesse écossaise,

les catholiques espéraient qu'il les traiterait avec faveur.

Cet espoir fut trompé. Le nouveau roi n*avait ni l'esprit

vaste , ni le cœiu* généreux ; mais soucieux avant tout de

ses intérêts particuliers, et doué de celle intelligence

boiu*geoise qui calcule à merveille les bénéfices de la

tyrannie , il avait très bien compris que la réunion des

deux glaives entre les mains du chef de l'état était une

innovation fort avantageuse, et qu'il importait de ne

pas laisser tomber en désuétude un droit si précieux.

Aussi , dès son avènement au trône , le vit-on manifester

le plus vif attachement à la discipline, aussi bien qu'à la

liturgie anglicanes , et remercier Dieu , dans le langage

figuré qu'il affectionnait , de t avoir conduit à la terre

promise en l'appelant à gouverner l'église d'Angleterre.

Quand les deux partis hostiles à cette église, les papistes

et les presbytériens^ comprirent que telles étaient les

dispositions de Jacques , ils s'alarmèrent , et prévoyant

une persécution prochaine^ ils tentèrent de la prévenir

par un complot et par un appel au roi mieux informé.

18 NICOLAS COEKKtTKAU.

Ceiaiinial s'y prnulre. Jacques était peu brave, la vue d*uue ëp4'e nue le laisail pâlir ; mais il était impitoyable dans ses vengean(*es , et il eliàtia les ('()nspii*ateurs avec ime sévérité qui nVncuufagea pas leurs partisans à continuer r«*ntreprise.

Quant aii!^ appelants , leur audace n'était pas moins grande. Jacqu(*s avait quelqui.* expérience des matières tliéologiques , et il prétendait témoigner son aptitude à exercer la souveraineté spirituelle, en ne fuyant aucune coiiti*overse. 11 a\ait écrit contre les papistes le BaMtlicon Doron : pro\oqtie par les pétitions ûe% puritains , il lit propo^er a leurs docteurs tm rendez-votis à Hamp- Ion-Court , s'y rendit en personne, et disputa contre eux avec la dialectique d'un théologien el lautorité d'tui homme dVtat. S^^s interlocuteurs s avouèrent vainctis, et les évoques n^formés , dont il avait plaidé la cause • proclamèrent (|tril avait parlé dans cette cxHiférence avec le concours de l'esprit divin.

Il esl trop vrai que les ilitHilogiens , de même que les philosophes , sont assiv. enclins a rintolérance. Outre que le vainqueur d'Iiainpton-Court ne doutait pas dt? rinfaillibilité de s;i logitpie, il était roi. Après avoir recueilli les hommages adressés aux mérites divers qtii le reirommandaient connue écrivain et comme orateur, Jacques voulut achever la ruine de r.Vntecbnst et de sa clientclU*. Ltrs sectaires lui demandaient la liberté de conscience ; il n*pondit à leur reiptéte |Kir un bill qui frappait de prohibition le culte catholique : ennemi des Jésuites , parce que , disait-il , ils travaillaient à compro* mettre la puissance ro\ale au profit de raut(K*nttie romaine, il n'iu^ta pa.s a condiattre lein* pro|Kigaiide par des me5ure> p4*iialrs« «i tii d«'ci<Mer nu nouveau semieui

d^allégeance que tous les suspects furent appelés à prêter (1).

Cette rlguetu* provoque des remontrances : elles ne viennent pas seulement de la cour de Rome et des ca* tholiques anglais ; le roi de France , Henri IV , blâme hautement les actes de la couronne d'Angleterre. Jac* ques, qui se plaisait dans la controverse, croit devoir répondre à ses contradictetu*s. La question était grave : syoïumant toutes les autres affaires, il fait appeler auprès de lui ses théologiens favoris, et, après avoir pris conseU des uns et des autres , il s'enferme dans son cabinet pour rédiger de sa main une Apohgie du sertnetU it allégeance y qui est immédiatement traduite en latin et en français. Cette apologie est combattue par Pcrsons et par Bellarmin. Jacques revient au combat et publie son AveriUêemenl à tous les princes chrétiens. Vainement le roi de France le prie de ne pas humilier la majesté royale dans ces controverses et d'abandonner la question au jugement des théologiens; Jacques déplore son indifférence et ne comprend pas ses scrupules: enfin , après avoir employé près de lui , pendant plusieurs années , tous les moyens desquels il pouvait espérer le plus , les notes diplomatiques , les lettres privées , les admonitions verbales transmises par deux habiles interprètes, Villeroy ei La Boderie, Henri IV se décide a contredire publiquement les maximes politiques et religieuses du roi d'Angleterre, et sur les conseils du cardinal du Perron , il confie à Nicolas Coéffeteaule soin de rédiger cette protestation.

(l)Rapin Thoiras, Hist, d'Anglet. T. X. — John Lingard, Hi$i. d'AngUL T. IX.

20 NICOLAS œEFFETEAU.

Le iraîté de Coèffetean parut en 1610 , tn-S* , sous (e titre de Jtépoftse à tavertiêiement adrené par le êéréniime roi de la Grande-Bretagne , ^Ic., eie. Paris y Fr. Huby (1). - Cette pièce , au jugement d*Ellies du Pin , est écrite avec beaucoup d'art. • C*est en effet un éloge qu'elle mérite , ei nous avons lieu de croire qu'elle est le titre sur lequel le Père Fr. Yavasseur ne douta pas d'assigner à Nicolas Coëffeteau une des places les plus honorables parmi les créateurs du beau style français , entre Malherbe et du Perron (2).

Dans ce traité , Coéffeteau discute et justifie les droits du pape à la souveraineté spirituelle. La question était épuisée depuis bien long-temps ; il ne restait à produire aucun argument nouveau pour ou contre les prétentions de la cour romaine. Coéffeteau releva la discussion par l'ampletir et la pompe du langage. Il eut un grand succès , et si le roi Jacques ne trouva pas le loisv de lui répondre 9 accablé comme il l'était alors par les soucis que lui causaient les tendances révolutionnaires du parlement , du Moulin , qui était Tami , le confident du roi d'Angleterre , qui avait souvent échangé avec lui des correspondances théologiques , (3) saisit avidement l'occasion de recommencer le combat avec Nicolas Coéffeteau. Celui-ci lui répliqua , ainsi qu'à un autre contradicteur , dans une Apologie de sa Réponse.

On s'explique mal la prodigieuse fécondité des con-

(1) Nous en a vous m)u.s le» yeui deui auux*t^ éiiitiuus : Tune dc^ 1610, in-fi, Fr. Hnby ; raiilrr, in-S*, de 1615. Paris. Sébastien Cramoisy.

(2) F. Vava&M>r , Ue Ludicrd Ua, in-r, p. 457.

(5) Tboioas Pope BIoudI, Cctuura cekbrionun auciortum , Ïn-Â** ^ p. 958.

iroversistes du XVr siècle ; on ne comprend pas qu'Us aient tant écrit, et sur tant de matières diverses. Nous serions très porté à admettre que ces énormes voltmies, à la publication desquels s'intéressait tout un parti, n'étaient pas , pour le plus grand nombre , l'œuvre d'un seul écrivain ; qu'autour des principaux repirésentants de l'une et de l'autre église se groupaient des hommes moins connus , dont la collaboration leur épargnait , outre les recherches , les parties fastidieuses de la polémique. Ainsi , il n'est pas à croire que notre Coëffeteau, après avoir publié, de 1603 à 161&, un volume environ chaque année , ait encore trouvé le loisir , dans le même temps , de rédiger , sans le concours d'autrui , le volumineux traité qu'il fit paraître sous le titre de Response au livre intitulé le Mystère d'Iniquité ^ du sieur Du Plessiê^ Paris, Sébastien Cramoisy, 1614, in-fol. Cependant , pour ne rien affirmer sans preuves , nous n'émettons à ce sujet qu'une hypothèse, laissant à d'autres le soin de la vérifier.

La réponse au Mystère d'Iniquité de Duplessis , est un traité copieux siu* les droits du pape au gouvernement des églises. L'écrivain protestant s'était engagé à prouver que l'établissement de la papauté avait été mie usurpation; que, loin d'appeler l'évéque de Rome à exercer aucune autorité sur ses collègues, les livres saints condamnaient cette inique tyrannie. C'était un des lieux-communs de l'école protestante : Duplessis- Momay l'avait amplifié avec beaucoup de verve et d'esprit , et beaucoup de dédain à l'égard des papistes. Aussitôt que son livre vit le jour , tous les docteurs catholiques saisirent la plume et le poursuivirent avec non moins d'acharnement qu'il avait eu d'audace. Nous

22 mCOLAS COEFFETEAU.

ne saurions initier nos lecteurs aux aménités de cette polémique : jamais on n*abusa autant du droit de tout dire; Jamais on ne fit, sur le papier, un usage aussi immodéré du vocabulaire des ruelles. Il n*y a pas lieu de témoIgMT quelque siu-prise, quand on voit Coeffetean décbrer, daos la préface de sa Bespottsej qu*il écrit pour faire abhorrer Vùmeur du livre dont il entreprend la critique : dans son parti, Coêffeteau passa pour un modéré, et si nous comparons son langage à celui que parlèrent la plupart des docteurs de son temps, nous le trouvons en effet presque réservé ; c*est à peine si , dans une dissertation théologique de 1,238 pages in-folio, il adresse à son interlocuteur, à chaque page , une seule de ces invectives pour lesquelles, de nos jours, on se coupe la gorge. Quelle retenue ! combien peu de ses contemporains se recommandèrent par cette urbanité ! — Il ne fiiot pas s'étonner davantage, quand on apprend de Coêfléteau, que s'il a fait long-temps attendre au public sa Besponse au Mystère d* Iniquité ^ c'est qu'une partie de son manuscrit lui a été dérobée : on s'inquiétait alors fort peu des moyens , on ne regardait que la fin , et les adhérents de l'un et de Tautre parti se reprochaient à peine leurs mutuelles indélicatesses.

Nous n'essaierons pas d'analyser le traité dans lequel Coêffeieau répondh à Duplessis-Momay : il ne serait pas facile de rendre un compte exact de lein* dispute , sans consacrer à cette analyse l'espace d*un volume entier. Coéffeteau n'invoque contre son adversaire aucun argument ; Il lui oppose des textes, et II lui reproche devoir attribué frauduleusement aux Pèrc»s prn»cs et aux latins des sentenc<'s , des interprétations , 6i*s équivoques , qui ne se trouvent pas dans leurs éi*rils. Nous

n'aTons pas le loisir de vérifier si les griefs de Coëffeteau sont fondés , mais nous rappelons qu'à la conférence de Fontainebleau (l), Duplessis-Momay fut accusé par les catholiques d'avoir peu respecté les textes dans son Traité de lingtihitian de t Eux:hai^lie ^ que des altérations graves ayant été signalises dans les passages sur lesquels il avait argumenté , il répondit fort mal à ses accusateurs , et se retira de la conférence convaincu de mauvaise foi. Cette démonstration , qiii avait été faite par te Père de Bérulle au sujet du Traité deV institution dt V Eucharistie , fut continuée par Nicolas Coëlfeteau au sujet du Mystère d'Iniquité. Quel qu*eût été le retentissement de cette controverse , le livre du supérieur des Dominicains fut bientôt mis au nombre de ceux que ringraiitiide des partis laisse condamner à Toubli. Antoine Arnauld , qui paraît l avoir lu , y a découvert un argimient favorable à une des thèses jansénistes (2). Cest une question discutée même de nos jours, que celle-ci : les assemblées judiciaires j^igent-elles souverainement? Si, lorsqu'elles résolvent une question de droit, il n'est pas licite d en appeler de leur sentence, ne |)euvenl-elles se U'omper sur les choses de fait? L'opinion de Coëffeteau , rappelée par Antoine Arnauld, était que les coQciies , même (œcuméniques , peuvent commettre des erreurs , « où il ne va que du jugement des personnes et non du règlement de la foy (3). »

Pour 11 obsener guères de ménagements à l'égard des ennemis de la cxmse catholique , alors même qu'ils

(1) 4 niai 1600.

(2) OEuvrtê d'Ant. Arnauld , loin, xiv , p. 68 : le Fantôme du Jan iénisme, chip. Xiii.

(3) Retponse au Mystère d'Iniquité , \). 388 , ÎD-fol.

St4 NICOLAS COEFFETEAU.

portaient une couronne , Nicolas G)éfreieau n*était pas un (krouche contempteur de toutes les gloires mon* daines , et il s*entendait au métier de flatteur aussi bien qu'homme de son temps. Il le prouva dans Toraison funèbre d*Henri IV , qu'il prononça dans Téglise de Saint- Benoit Y à Paris. Ce discours n'est, au reste, rien de plus qu'une pièce curieuse. G)éfleteau entre en matière par un morceau de style , que Ton pourrait prendre pour une paraphrase faite à plaisir de l'exorde de Petit-Jean dans Leê Plaideurs : l'énumération du prédicateur est même plus longue , plus difhise , que celle de l'avocat, et, ce qui rend la comparaison plus frappante, c'est qu'il n'omet d'y faire comparaître ni le soleil , ni la lune , ni les Mèdes , ni les Assyriens (i)* Quant à la péroraison de cette harangue funtibre, elle est presque toote en l'honneur des charmes et des ver-

(1) Void les premières phrases de cet exorde :

« Toutes dioses ont leora périodes, et comme elles soat montées an pins haut comble de leur grandeur , elles se vo]rent menassées de leur ruine , sans qu*elles puissent éviter ce malheur . auquel les loix de la proTidence qui gouverne le monde les ont asntjeuies. Ainsi remarquons oue le soleil s*estant esicué au plus haut poinct du jour , qui est celuy de midy , ses rayons commencent à s'affoiblir et sa clarté diminue... Nous expérimentons le mesme en te lune , second ornement des cleux , considéré que s*estant toute reuestné de lumière elle s'en voit anasitost dépouillée , soit par son decours , soit par ses éclipses. . . Mais ceto ne se volt pas seulement es choses naturelles : la grandeur des empirer a pareillement ses bornes qu*elle ne peut outrepasser. On a ven les Assyriens posséder au commencement la monarchie la plus florissante de te terre, mais ceste gloire ne leur dura gueres longtemps, ayant êtes destmits par les Medes et Perses : lesqaeU aussi , après auoir jouy de Tempire quelques années, le perdirent par b valeur d'Alexandre, qui toutefois pas.^ comme m éclair... Les Romains rindrent après. .. etc.. etc. • Cette singulière énumératioo a pour conclusion la gloire , la grandeur de b France soQsHairi IV, et son deuil, sa décbèincc, à b mort de ce prince.

las de Marie de Mcdicis (1). La reine ne fut pas insensible à cet hommage, et pour en récompenser l'auteur, elle le fit nommer , disent les frères Sainte-Marthe , aux sièges épiscopaux de Lombes et de Saintes. Suivant Ellies du Pin et Fontana (^) , il refusa Tun et Tautre ; suivant Echard , il n'obtint qu'une pension sur ces deux évêchés : le Père Touron n'émet aucun avis personnel sur cette question. Nous la laisserons irrésolue.

Ce qui parait certain , c'est que Nicolas Coëffeteau ne quitta Paris qu'en 1617 , lorsqu'il fut nommé évéque titulaire de Dardanie, inpartibus infidelium^ suffragant ou administrateur de l'évêché de Metz. « Cette église étoit alors gouvernée par un jeune prélat (3) , d'autant plus incapable de soutenir le poids de i'épiscopat, que les calvinistes avoient déjà répandu leur hérésie dans ce diocèse. Ce fut par la vigilance et le zèle de l'illustre Coëffeteau que l'erreur en fut bannie , et la pureté de la foi rétablie , avec la discipline ecclésiastique et le service divin. C'est à quoi il s'appliqua particulièrement pendant trois ou quatre années. Il fut depuis transféré à l'évêché de Marseille : mais comme sa santé étoit déjà fort affoiblie , tant par ses infirmités que par ses veilles et ses travaux continuels , il obtint de Sa Majesté que le Père François de Loménie , religieux Dominicain , profès du couvent de Limoges , seroit son coadjuleur (4). ■

(\) Harangmt fimèbre prononcée à Paris, par F. N. Coëffeteau, Paris, F. Huby, 1610, in-S''.

(2) Maria Fontana, Sacrum Tkeatrum Dondnic. in-fol., p. S31.

(3) Henri de Bourbon.

(4) Tonron, Histoire des hommes illvMres de l'Ordre de Saint^Domi'nique , t. v , p. 51. — Ecbardus , t. ii , p. 434.

26 NICOLAS COEFFETEAl*.

Do reste, Coeffeieaii préfiM'ait le travail aux grandeurs : s*il aceepiait un évôch<'» , c eiaii à la condiiion de n*étre pas disirait de ses études par les soins de Taduiinistralion pastorale. Nommé à lëvécbé de Marseille ^ en 1631 , il publiait , en 1622 , une édition de ses œuvres sous ce titre : OEurren du Ji. P. ett Dieu Nieofai Coëffeieau^ de Tordre des FF. Prêcheurs , conseiller du Boy en ses conseils d^ Estât , contenant un nauveau traité des noms de F Eucharistie y Paris, Séb. Cramoisy , 1622 , in-fol. Quelques années après , il entreprenait , à la demande du pape Grégoire XV , mie réftitation du livre fameux d*Antoine de Dominis de Bepublica Ecelesiastica ,

Martv Antoine de Dominis, évéque de Spalairo, avait afOigé TEglise romaine par une éclatante défection. Lliistoire de sa vie est on drame qui a été diversement mis en scène par les catholiqties et par les protestants. Nous le voyons d abord sur son siège épiscopal , faisant de vains efforts pour réformer les mœurs de ses clercs , accusé par eux de tendre à Tidéal rêvé par les docteurs protestants; prenant part aux démêlés de Paul V et de fô llépublique de Venise , pour blûnier la conduite du pontife ; se démettant eiistiite de ses fonctions épi.scopales, par crainte on par ennui , pour aller cberc*lier ù Venise un refuge et une solitude ; quittant Venise pour Coire, Coire pour lleidelberg, Heidelb<'rg pour Londres, où il vient recevoir des mains de Jacques 1*^ le l>ersécuteur des papistes, de riches bénéfices; puis, par un retour de conscience aussi iiupit'vu que sincère, fuyant la cour dWngleierre en secret , reparaissant eu Italie pour abjurer ses emmrs et se les faire pardooner; enfin , retombant dans Tliérésie , arrêté par ordre du

NICOLilS COEFFETEAU. 27

pape, et Incarcéré dans le chûteau Saint-Ange, où il meurt, en 1654 , après avoir donné un nouveau témoignage de son repentir et de sa soumission à Tautorité canoniqne (1). Voilà certes une existence pleine d*épisodes. Celui qui nous intéresse davantage dans cet écrit, c'est son exil volontaire h la cour de Jacques I*' : c'est là qu'il composa son traité de la Bepubltque ecclésiastique (2), manifeste énergique contre la monarchie papale, appel enthousiaste en faveur des libertés abrogées par le décret célèbre du concile de Sardique.

Ce livre avait été censuré par les facultés de théologie de Paris et de Cologne , quand Nicolas Coëffeleau accepta la mission qui lui fut donnée par Grégoire XV d'en combattre les doctrines et d'en réfuter les erreurs. Dans sa polémique avec Duplessis-Mornay , l'évéquc de Marseille avait prouvé qu'il n'était pas moins versé dans l'histoire de l'Eglise , qu'il n'était habile à discuter sur les questions dogmatiques. La réponse de Coëffeteau à Marc- Antoine de Dominis parut en 1623 , sous ce titre : Pro Sacra Monarchia ecclesiœ catholicce ^ apostolicœ et romatiœ, adversus rempublicam M. A, de Dominis ^ q uatuor /ibri apologelici; Parisiis Séb. Cramoisy, 1623 , in-fol. Ellies du Pin a publié une analyse de cet ouvrage Ç^) , que la mort ne permit pas à Coëffeteau de terminer. Voici comment le juge cet habile critique : « Quoique l'ouvrage soit fort gros , il y a peu de chose de Coëffeteau , car si l'on en retranchait le texte d'Antonius de Dominis qu'il copie toiU du long , les i)as-

(t)S(K)odaaus, ad ann. 1616, 162i, 1624.

(9,) De Republica eccUsiauica, libri x , Londres , 1617 et 1620, 2 Yol in-fol.

(3) Nouvelle Biblioih. des Auteurs Ecclésiast.^ in-4°, t. xviii, p. 60.

sages de Baronius , de Bellarmin et de Petati qu*ii a insérez , et de longs passages des Pères et d'autres auteurs qu1l a citez , îl seroit réduit à un fort petit volume. Il défend avec assez de modération la primauté du pape« et quoiqull soutienne partout Baronius et Bellarmin , il n*est pas tout a fait dans leurs principes et ne pousse pas les choses si loin. Son style est assez net ; il ne s'éloigne pas de sa matière , et suit pied à pied Tauteur qu'il réfute , en lui accordant plusieurs choses qui n'entrent point dans la contestation. Il le relève assez à propos en bien des endroits et paroit meilleur critique et phis versé dans lliistoire ecclésiastique que lui ; quoiqu*eu quelques autres il s*écarte des règles de la véritable critique , et qu*il n*ait pas eu les lumières et les connaissances sur Thistoire et sur la discipline ecclésiastiques dont on est redevable a ceux qui on écrit depuis lui sur ces matières. •

Nicolas Coéffeteau n*avait pas encore atteint sa cinquantième année lorsqu'il mourut Y à Paris, le Si avril 1635. Il n avait pas pris possession de son évéché de Marseille. Son corps fut déposé dans la chapelle royale de Saint-Thomas, en Téglise de Saint-Jacques , à droite du grand autel.

Outre les écrits dont nous avons parié dans cette notice , nous devons rappeler encore d'autres ouvrages de CoélTeieau , qui , sans être tous également recommandables, méritent cependant une mention.

Nous citerons d abord une traduction en français des Sermons doctes et admirables du fameiureire'r/rend Père HyppoUte Carraeiole , Paris , Fr. Huby , 1605 , in-8*. Echard , Tonron et Niceron n'ont pas connu cet ouvrage : • Amy lecteur , • ainsi s'exprime Coéffeteau ,

au débotd'un Âvenissemeot, « ne te figure pas que je veuille tirer do la gloire de ces traductions. Je sçay qu'elles apportent peu d'honneur et donnent beaucoup de peine. • Il ne se trompait pas.

£n 1607 Y il fit imprimer Premier Emai des questionê êhéoiogiqueê traitées en notre langue selon le style de saint Thomas et des autres sckolastiques, Paris , Fr. Huby , in-ù*. Nous lisons dans le pèreTouron , au sujet de cet ouvrage : « Il avait déjà traduit avec beaucoup de netteté et de fidélité les vingt-six premières Questions de la Somme de saint Thomas. La faculté de théologie de Paris, souffrant avec peine que l'on exposât aux yeux du public et en notre langue des matières qu'elle jugeait devoir être réservées aux sçavants , elle fit avertir l'auteur de discontinuer et il n'alla pas plus loin. •

Ce que nous avons eu à dire sur le livre des Merteilles de la sainte Eucharistie y nous a épargné d'analyser les ouvrages suivants : Le sacrifice de r Eglise catholique , apostolique et romaine , Paris , Fr. Huby, in-8^, 1608 ; Re'futations des faussetez contenues en la deuxième e'dition de t Apologie de la Cène du minisire du Moulin, ibid. 1609 , in-8°.

De 1615 à 16^0, Coëffetcau publia quelques opuscules dont nous citerons au moins les litres : Tableau des passions humaines, de leurs causes et de leurs effets , Paris , Huby , 1615 , in-8'* (1) ; Examen ou réfutation du livre de la toute-puissance et de la volonté de Dieu, publié par P. D. Moulin, ministre de Cha-

(1) Il y a de nombreuses éditions de cet ouvrage. Une traduction anglaise eo a été publiée à Londres en 1691 .

30 NICOLAS OOEFFETEAU.

renioii, ibitl. 1617, in-8"; Tableau de la pénitence de la Madeleine, secoudc édiuoo , Paris, Seb. Craoïoisy, in-l2, 1620.

Cest en 1621 que parut celle Histoire Jiomaine depuis Angiisic jusqu'à Couslaiiiiu , à laquelle Coëfleieau a annexé une (raduciion de V£pitome de Flurus(l), ouvrage que Vaugelas considérail beaucoup. Il en parie ainsi, dans la préface de ses Hemarquei sur la langue française : • .... M- Coéffeieau, qui conser\e lousiuurs lu rang glorieux qu'il s*esl acquis par sa traducliou de Florus cl par son Histoire Romaine , (|Uoy qu*il y ail quelques mois el quelques façons de parler qui florissaienl alors, el qui depuis soui lombes comme les feuilles des arbres. - La même année, 1621, Coëffeieau publia V Histoire de Poliarque et diArgenis, abrégée et traduite du latin de Jean Barclay, Paris, Seb, Cramoisy , iu-8'' ; el le Tableau de C innocence et des grâces de la B, F. Marie, ibid. in-12.

Coëfleieau eui quelques préleniious ù lu gloire poélique. On a de lui la Marguerite chrétienne , hymne contenant la rie et le martyre de sainte Marguerite, 1627, in-S"" , une Imitation du Stabai , \xt-b!' , el une Paraphrase en vers de la Prose du Suint-Sacrefnent composée par sainl Thomas. Ces vers soûl 1res médiocres.

Xous lerminous paj* celle ciialion du Père Touron : • Uulre les écrits dont nous avons parlé , et qui ont été souvent imprimés, cet iufaiigable auieur avoit euireprts de traduire en françois le Nouveau-Testament sur le lexie grec. On consiM^e dans la l>ibIiijlhtH|ue de Saint*

(1) Paris , SélKist Cramoisy, lu-ful.

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