‹ Histoire littéraire du Maine. Nouvelle édition. Tome secondChapitre 1 sur 32 · BEAUMANOIR (CHARLES DE · texte numérisé non relu

BEAUMANOIR (CHARLES DE

Jean de Beaumanoir, seigneur de Lavardin, maréchal de France, gouverneur pour le roi des comtés du Maine, de Laval et du Perche, eut huit enfants mâles de son mariage avec Catherine de Carmaing, noble dame alliée aux familles royales d’Albret, de Béarn, de Navarre et de Foix. La famille de Beaumanoir, originaire de Bretagne, était une des plus illustres de la noblesse française. Costar, écrivant au P. Mascaron, de l’Oratoire, qui lui avait demandé des renseignements sur cette famille, s'exprime en ces termes : « Vous souvenez-vous, mon R. P., de cet empe- « reur qui fut surnommé l'herbe paritaire, parce que « son nom se lisait dans toutes les murailles de la « vieille Rome ? On pourrait appeler ainsi les sei- « gneurs de Beaumanoir, dont le nom et les armes « se voient dans les pierres en tant d'endroits de la « Bretagne, que je n'aurais qu'à vous dire pour toute « réponse à la question que vous m'avez faite : Jn-

« terroga lapides et docebunt te (4). » Cette famille, qui fut représentée, pendant plusieurs règnes, soit à l'armée, soit à la cour, par une foule de braves gentilshommes, donna deux évêques au diocèse du Mans. Jean de Beaumanoir réserva l'héritage de son gouvernement au premier de sa race : le troisième, Charles de BEAUMANOIR, né au château de Lavardin-Tucé, en l'année 1586, fut destiné à l’état ecclésiastique, et élevé dans ce dessein chez Madame de Chaourses, sa tante, abbesse du Pré, qui l’entoura des soins les plus tendres et lui inspira dès le berceau les sentiments d’une ardente piété. A l’âge de huit ans, Charles de Beaumanoir était pourvu de l'abbaye de Beaulieu; quatre années après, on l'envoyait à Paris commencer ses études sous la conduite d’un jeune clerc de grande espérance, Charles Loppé, qui s'éleva plus tard au premier rang parmi les docteurs de l'Université de Paris et occupa les premières charges académiques (2) :

(1) Lettres de M. Costar, 1. IL, lettre 1x.

(2) Ce Charles Loppé ne nous étant pas connu comme écrivain, nous ne pouvons lui consacrer une notice spéciale dans cet ouvrage. Il était né au Mans, dans la paroisse de Saint-Germain, en 1553. Après avoir achevé l'éducation de Ch. de Beaumanoir, il obtint de la reconnaissance de son élève l’archidiaconé de Sablé. Ayant ensuite pris ses degrés en la Faculté de théologie de Paris, il y fut reçu docteur. Le collége de Navarre l'eut bicntôt pour grand-maître, puis pour professeur de théologie. Il ne quitta sa chaire qu'en 1631, et mourut curé de Saint-André-des-Ares, le 25 décembre 1633, à l’âge de quatre-vingts ans. Il paraît qu’étant grand-maître du collége de Navarre, il convoitait un épisco. pat, il épiscopisail, comme dit Ménage, car nous lisons dans une

CHARLES DE BEAUMANOIR. à

on nous apprend encore que Charles de Beaumanoir eut pour maître en philosophie Cospéan, évêque de Lisieux. Nous aimons à croire qu'il profita beaucoup sous la discipline de ces habiles professeurs. |

À quatorze ans, ses études élémentaires à peine achevées, Charles de Beaumanoïr obtenait des lettres du roi qui le nommaient à l'évêché du Mans. On dis-

lettre de Jacques Levasseur, doyen de l'église de Noyon, qui lui est adressée : « Quid tantopere optandum babet infula quod desit «tibi? Antistitis parit nomen; quo triplici gaudes, Navarricæ « sapientiæ, Sanctandreanæ caulæ, principis diaconorum cenomanensium ; antistes mibi millibus trecentis. Dat eminere; in « quo alio magis eminet virtus? Dat suspici ; etipsimet præsules Le suspiciunt; sceptra Jovemque conciliat ditio Navarrica et vis « tui genii ad regia genili. Dat prodesse largius ; quis hoc possit « copiosius quam pastor tot ovium, magister tot theologo- « rum, lustrator tot saccrdotum? Dat abundare ; quasi te copiarum pœnileat cœlo terraque tibi congestarnm: Dat « stipari, nempe ubi multæ opes, multi sunt qui comedant eas ; «te vero circumstant comitum globi quam liberaliores et « spissiores! Circumstant, inquam, certatim et gratis... Qui « ter antistes emines virtute, sorte suspiceris, regibus arcte conjungeris, Deo n deliciis, nostræ Navarræ prorex, utilis « omnibus, pastor, magister, inspector provinciæ, opum largus, ab ore docentis pendentium corona cinctus et frequentium « comitatu septus, quid amplius ab episcopio, vel lautius a Deo, « vel benignius a fortunæ imperio expectes ?.… Novioduni, idi- « bus decembris, 1620. » Epistolæ, cent. prima, epist. XVI.— Cette lettre est très-emphatique : il est vrai, toutefois, que la maîtrise du collége de Navarre était une des dignités les plus recherchées. On trouvera quelques autres détails sur ce Ch. Loppé dans l'ouvrage bien connu de Jean de Launoy qui a pour titre Regü Navarræ Gymnasii Paris. Historia, en divers endroits de la première partie de cette Histoire, dans le Diclionnaire de Moreri, et dans la seconde partie de l'Histoire de Sablé de

Ménage.

posait alors des charges ecclésiastiques comme des charges militaires; pour les unes comme pour les autres il n'y avait pas de droits supérieurs à ceux de la naissance. Mais l'Église, ainsi que l'armée, murmurait contre ces abus. Le jeune évêque du Mans ne fut toutefois admis à prendre possession de son diocèse qu'au mois de novembre de l’année 4610. 1] était alors âgé de vingt-quatre ans.

Quand les rois s'étaient fait attribuer le droit d’élire les évêques, les papes s'étaient du moins réservé le droit de les instituer, et, comme les lois de l'Église ne leur permettaient pas de conférer l'autorité spirituelle à des enfants au berceau, les élus des rois devaient, quand ils n'avaient pas atteint l'âge canonique, se contenter de percevoir, pendant quelque temps, les revenus de leurs évêchés. Cependant la jouissance de ces revenus ne leur était pas toujours complétement assurée, soit avant, soit après l'institution papale. Des généraux d'armée, des gentilshommes endettés, des femmes de mœurs suspectes, des gens de toute sorte venaient souvent leur en demander, munis de lettres royales, une part considérable. Ainsi nous voyons Charles de Beaumanoir, peu de temps après sa nomination à l'évêché du Mans, persécuté par un ingénieur, intendant des fontaines royales, qui s'était fait donner une pension sur cet évêché. Il ne l’écoutait pas et ne le payait pas ; mais l'ingénieur, se considérant à bon droit comme frustré de son bien, agitait la

cour elle-même de ses plaintes, et la reine-mère écrivait à l'évêque, le 14 septembre 1619, cette lettre pressante :

« Monsieur l’évêque du Mans,

« Franchaie, ingénieur du roi Monsieur mon fils, et intendant de ses fontaines, s’est plaint par plusieurs fois à moi de ce qu’au préjudice de la pension de six mille livres, dont le feu roi Monseigneur l’a voulu gratifier, à prendre sur le revenu temporel de votre évêché, vous n’avez jusques ici tenu compte de l'en faire sortir, quelques instances que l’on ait pu faire. Vous faisant celle-ci en sa faveur, pour vous prier de le faire payer de ce qui lui est dû de son entretenement et lui en donner le contentement, qu’il n'ait plus d’occasion de recourir à moi, l’affectionnant pour les services qu'il à rendus et rend journellement en sa charge. Tenez y donc la main et vous ferez en cela chose qui me sera bien agréable. Priant sur ce Dieu, etc., etc. {1). »

Nous ignorons les suites de cette affaire. Une pension de six mille livres était une bien grosse pension. Il est néanmoins probable que l'évêque la paya : quand la cour donnait des ordres aussi formels, personne ne pouvait se dispenser d'obéir.

L'historien des évêques du Mans, Le Corvaisier de Courteilles, a prolixement raconté la plupart des faits qui concernent l'épiscopat de Charles de Beaumanoir.

(1) Biblioth. impériale; Cinq-cents de Colbert, t. LXXXIX, fol. 83,

Nous ne reproduirons pas tous les détails de son récit ; cependant nous n'omettrons aucun de ceux qui semblent avoir quelque intérêt. Nous aurons d'ailleurs occasion de suppléer à son silence sur divers points. Voici le portrait qu'il fait de ce prélat : « Il gouverna

CS

son évêché avec une grande modération, maniant les esprits par la douceur et l'accortise de son humeur ; se rendant sociable à tout le monde, il n'eut jamais de querelle ou de procès avec son peuple ou son clergé, mais au contraire assoupit tous ceux qui étaient intentés, et demeura, pendant qu'il vécut, en bonne intelligence avec son chapitre, qui lui porta toujours beaucoup d'honneur et d'affection, relâchant quelquefois les uns et les autres de leurs droits et des intérêts qu'ils avaient à démêler, pour entretenir la paix et vivre en amitié. Notre Charles était un prélat doué de grandes perfections et qui avait reçu de grands avantages de la nature, car il était homme de bonne mine, agréable à tous ceux qui le voyaient, bien disant, affable, courtois, qui avait un entendement vif et pénétrant, et capable de grandes affaires, s’il n’eût point préféré le séjour de sa province au tracas et au tumulte de la cour. Quoique dans ses actions il fût accompagné d'une grâce naturelle et qu’il eût dans son port et dans son maintien un certain air qui ressentait la générosité de sa maison, toutefois cet avantage que sa naissance lui avait donné paraissait principalement

CHARLES DE BEAUMANOIR. 1 « lorsqu'il vacquait à quelque cérémonie : l’on n'a « guères vu de prélats officier avec une façon si « majestueuse et une contenance si grave ‘et si « auguste que cet évêque, qui semblait accroître la « pompe et la solennité d’une fête lorsqu'il y assistait « paré de ses habits pontificaux. » Si flatteur que soit ce portrait, nous croyons qu'il est assez fidèle : tous les actes administratifs de Charles de Beaumanoir ne furent pas sans doute approuvés par le clergé de son diocèse, mais dans les libelles les plus véhéments qui ont été publiés contre sa gestion épiscopale nous trouvons l'éloge de sa modestie, de sa continence, de son humeur affable et de son savoir (1). Si Tallemant des Réaux a mal parlé de ses mœurs (2), il ne cite aucun fait qui justifie ce langage, et il y a lieu de supposer qu'il a traité Charles de Beaumanoir avec peu d'égards à cause du fàcheux renom qu'eut son neveu, Philbert-Emmanuel.

Lorsqu'en l’année 1614 Louis XIIT et Marie de Médicis passèrent par la ville du Mans, Charles de Beaumanoir vint recevoir le jeune roi au seuil de l'église cathédrale, et lui présenta, comme au premier chanoine de l’église, le surplis et l’'aumusse. Après cette cérémonie, il harangua le prince et sa mère, au nom du clergé de la province. Hardouin Lebourdays

(1) Jesuilica prima, auctore incerto, in-8°, page 16. (2) Historielles de Tallemant des Réuux, édit. de 1834, t. IV,

nous a conservé ces deux discours (1). Ils sont plutôt d'un rhétoricien que d'un prélat. Celui qui est à l'adresse du roi n’a que trois phrases, mais on ne saurait imaginer combien il s'y trouve d'épithètes vides de sens, d'incises précieuses et de métaphores énigmatiques. On nous apprend, toutefois, qu'il se fit applaudir comme orateur en deux circonstances solennelles : au collége de La Flèche, dans la cérémonie qui eut lieu pour la canonisation des saints Ignace et François Xavier (2); en l’église des Capucins du Mans, à l’occasion de la béatification de frère Félix (3).

Si dans la chaire on admirait son éloquence, on faisait d’ailleurs grand état de sa sagesse, de son expérience dans les conseils : « Aussi, comme nous l’ap- « prenons de Le Corvaisier, lorsqu'il s’est fait quelque « assemblée dans le royaume, il a souvent été choisi « du clergé de la province, comme un des plus habiles

(1) Discours et Ordre tenus à l'entrée de leurs MM. Louis XIII et Marie de Médicis.

(2) Le triomphe des saints Ignace et Fr. Xavier au collége de La Flèche; La Flèche, Hébert, 1622, in-16.

(3) C’est à l'occasion de son sermon sur saint Félix qu'ont été composés ces méchants vers :

« Bienbeureux Félix, favorise Charles, qui, dévot, autorise L'honneur que ça bas tu reçois.

En revanche obliens lui la grâce Qu’après cette vie on lui fasse

Ce qu'on fait aujourd’hui pour toi. »

Nous empruntons ces vers au num. 4255 du Suppl. franç., à la Bibliothèque impériale.

« et plus intelligents à conduire et à manier des affai- « res de cette importance. » Après avoir représenté le clergé de son diocèse aux États-Généraux de 1644, à l'issue desquels il fit une harangue qui ne nous à pas été conservée, Charles de Baumanoir parut comme député de sa province à l'assemblée générale du clergé qui se tint à Paris en l’année 1626. Il y fut trèsoccupé, ayant été particulièrement chargé du laborieux examen des comptes. Ses collègues le désignèrent, en outre, comme devant prononcer devant le roi le discours de clôture et d'adieu ; mais un motif qu'on ne nous fait pas connaître l'empêcha de remplir cette commission et 1l fut suppléé par l'évêque de Chartres (1).

Charles de Beaumanoir témoigna beaucoup de zèle pour les ordres religieux, les congrégations, les confréries. Le Corvaisier compte vingt-trois maisons conventuelles ou autres, fondées avec son concours dans le diocèse du Mans. Dans les premières années de son épiscopat, les frères Capucins vinrent s'établir au Mans, à Mayenne età Laval; les Récollets à La Ferté- Bernard et à Château-du-Loir; les Minimes au Mans et à Sillé; les religieux de la Charité à Domfront en Passais : c'est à sa prière que les Pères de l'Oratoire prirent possession du collége du Mans, en l’année 1624. Plus grand fut encore le nombre des maisons

(1) Collection des procès-verbaux du clergé, t. IX, p. 579.

defilles dontilencouragea l'établissement: les Ursulines instituèrent presque en même temps deux maisons dans le Maine {4); les Visitandines prirent d'abord résidence à La Ferté-Bernard, ct bientôt elles furent appelées à Mamers et au Mans; les sœurs de Sainte-Elisabeth vinrent habiter Noyen ; les Urbanistes, Beaumont-le- Vicomte ; lessœurs du Calvaire, Mayenne; les Bénédictines, Laval, Domfront en Passais, Château-du-Loir, Ernée et Lassay (2). L'affection que l'évêque du Mans portait aux associations religieuses fut plus d'une fois contrariée par les remontrances du clergé diocésain ; mais il ne paraît pas qu'il en ait tenu grand compte. L'Université de Paris se résigna moins facilement à le laisser faire, lorsqu'il entreprit de favoriser les Jésuites : à cette occasion il eut avec elle un long procès. Nous exposerons avec quelques détails l'origine et les phases diverses de ce débat : il intéresse l'histoire littéraire, et ni Le Corvaisier, ni Bondonnet, n'ont mentionné les faits de la cause.

Le cardinal Philippe de Luxembourg, évêque du Mans, était mort en l’année 1519, laissant un testa-

(1) On peut consulter, sur l'établissement des religieuses Ursulines dans la ville du Mans, l'opuscule de Charles Aubert dont il a été parlé précédemment.

(2) Dans un volume de Miscellanées de la Bibliothèque du fans (n° 8, 442, Grande-Salle), se trouve manuscrite l'ordonnance de Charles de Beaumanoir relative à la fondation du prieuré des Bénédictincs de Lassay. Cette ordonnance porte la date du 23 juillet 1632.

ment dans lequel il attribuait des fonds à la construction d'un collége en l'Université de Paris, pour les pauvres écoliers de sa province. Ses intentions charitables furent bien remplies par les chanoines auxquels il avait confié cette charge, et l’on vit bientôt s'élever le collége du Mans, rue de Reims, au sommet de la montagne Sainte-Geneviève, sur l'emplacement d’une vieille maison épiscopale, abandonnée en toute propriété aux exécuteurs testamentaires de Philippe de Luxembourg par son successeur sur le siége du Mans, le cardinal Louis de Bourbon (1). La construction du bâtiment avait coûté 12,000 livres : il contenait trentesix chambres, pour loger douze boursiers, les régents et les pensionnaires, sans compter les classes et les autres offices (2). L'administration temporelle et spirituclle du collége fut commise à un principal, à un procureur-chapelain et à divers régents, qui, d’après les statuts, firent des cours spéciaux sur tous les arts et toutes les sciences. C'était donc un collége de plein exercice. | |

Le premier état de cette maison paraît avoir été prospère ; mais quand les Jésuites, recommandés par la cour de Rome, accueillis avec faveur par le pouvoir civil, eurent institué leurs maisons rivales au centre même de l'Université, les cours des professeurs du

(1) Fundalio et staluta collegii et capellaniæ Cenomanensis. Parisiis, 1649, in-80. ...

(2) Félibien, Histoire de la ville de Paris, t. XI, p. 915.

collége du Mans furent suivis avec moins de zèle, et leur crédit fut ébranlé. Les Jésuites n'épargnaient rien pour servir la cause de leur congrégation et pour compromettre celle de l'Université. Ils pénétraient dans les familles, et par toutes sortes de brigues et de calomnies ils attiraient chez eux les fils des riches ainsi que les fils des pauvres, recrutant, dans toutes les conditions, de nombreux adhérents. Quand la déchéance du collége du Mans fut enfin considérée comme un fait accompli, l'évêque du Mans résolut de l'unir au collége de Reims, qui n'avait pas éprouvé de moindres disgrâces, et cette union dura quelque temps. Elle fut rompue par des contestations survenues entre

les administrateurs des deux établissements. On vou-

lut alors remettre en vigueur, dans la maison du Mans, les statuts primitifs et restaurer les études ; mais on n'y réussit pas : à peine trouva-t-on quelques bacheliers pour occuper la chaire de philosophie ; les autres cours furent suspendus, non moins par défaut d'élèves que par défaut de professeurs, et, vingt-cinq années après cette tentative malheureuse, une portion des bâtiments du collége du Mans avait changé de destination : les classes étaient devenues des magasins, les chambres des professeurs avaient été louées à des gens de métier; l'Université ne comptait plus en ce licu d'autres suppôts que le principal, le procureur et quelques boursiers. C'est alors que Charles de Beaumanoir ayant eu quelques pourparlers avec les

Jésuites établis au collége de Clermont, ceux-ci lui proposèrent 40,000 livres, destinées à l'acquisition d'un hôtel épiscopal à Paris (4), et lui demandèrent en retour de leur céder les bâtiments de son collége. Cette transaction avait été sans doute conseillée par le cardinal de Richelieu. Il avait, en effet, résolu de beaucoup réduire le nombre des colléges fondés à Paris, et, comme tendant à cette fin, l'union du collége de Clermont au collége du Mans lui paraissait désirable. Il la proposait lui-même au roi en cette année 1625 (2).

= Cependant, avant même que le marché füt conclu, le recteur de l'Université de Paris en connaissait les clauses. Il s'empresse donc de porter au greffe du par. lement une opposition à tout contrat qui pourrait avoir pour objet de transférer aux Jésuites un établissement quelconque de son ressort et de sa dépendance. Charles de Beaumanoir ne s'arrête pas devant cet obstacle et termine l'affaire avec les Jésuites, le 14 octobre 1625. À cette nouvelle, le recteur de l'Université demande par voie de requête l'annulation du contrat, et la chambre des vacations du parlement, saisie de cette contestation, fait signifier aux parties contrac-

tantes qu'elles aient à rompre leurs engagements

(1) Dans le contrat de 1631, dont nous parlerons plus loin, les Jésuites n’offraient plus que 33,000 livres.

(2) Lettres, Instructions de Richelieu, publiées par M. Avenel, t. 11, p. 181.

réciproques. Ce désistement eut lieu le 22 novembre. C'était une victoire pour l'Université. Cependant les Jésuites convoitaient toujours le collége du Mans. Ils entament d’autres négociations, et, le 11 octobre 1631, ils proposent à l'évêque du Mans un nouveau contrat, qui est signé le 16, et confirmé par lettrespatentes du roi qui portent la dâte du 31 octobre. En vertu de ces lettres, les Jésuites se présentent le 9 novembre aux portes du collége, assistés de M° Anne Mangot, sieur de Villarceaux, maître des requêtes, de trois sergents et de quelques hommes d'armes; ils entrent, arrachent les clefs aux mains du portier, et ordonnent au principal, au procureur, aux régents et aux boursiers de se retirer à l'instant. L'Université se plaint avec plus de véhémence qu'elle ne l'avait fait encore; dans une nouvelle requête elle s'efforce d'éta- “blir que la conscience des conseillers d'État a été sur prise, qu'il y a dol et fraude dans la conduite des Jésuites, simonie dans celle de l’évêque, et que le bon droit exige la révocation des lettres royales. Arrêt du conseil, sur cette requête, qui assigne à quinzaine le recteur du collége de Clermont : celui-ci ayant été entendu, trois jours sont accordés aux parties pour produire toutes les pièces sur lesquelles le conseil se réserve de statuer. Charles de Beaumanoir publie un factum intitulé : Raison pour lesquelles M. l'évéque du Mans a uni le collège du Mans au collège des PP. Jésuites de Paris : l’Université lui oppose deux

mémoires fort énergiques, sous ces titres : Defense de l'Université de Paris et du collège du Mans, contre l’usurpation que les Jésuites veulent faire de ce collège et de la chapelle y fondée, 1639, in-8° ; — Notes sur le Factum de M. de Beaumanoir et des Jésuites, 1632, in-4°. On fait valoir de part et d'autre des raisons fort graves pour et contre Île traité d'union. L'évêque invoque son droit ; il représente, en outre, le fâcheux état du collége, qui est une charge pour le diocèse et une charge sans profits : de son côté, le recteur de l'Université conteste le droit de l'évêque ; il rappelle le texte des statuts rédigés par les exécuteurs testamentaires de Philippe de Luxembourg, et s'efforce d'établir qu'il y a violation flagrante de ces statuts dans le contrat d’aliénation signé par Charles de Beaumanoir; il ajoute que les Jésuites sont des pestes publiques, que leur dessein est de troubler l'État, qu'ils font au sein de l'Université une propagande séditieuse, et que, si les conseillers du roi n'y prennent garde, une grande institution sera bientôt par eux irrévocablement compromise.

Le conseil d'État ne se pressa pas de terminer cette affaire, et les deux contradicteurs eurent tout le loisir d'argumenter en faveur de leurs prétentions adverses. La conduite de Charles de Beaumanoir fut approuvée par quelques membres de son clergé, par le chapitre de l’église cathédrale, qui ratifia, fort tardivement il

est vrai, le traité passé avec les Jésuites (4), et par l'auteur anonyme du manuscrit qui, dans le catalogue de la bibliothèque du Mans, porte le titre de Vitæ Episcoporum Cenomanensium (2). Cet écrivain parle en ces termes des Pères de la société de Jésus : Eorum virtus egregia el doctrina excellens apud bonos admirationem imitalionemque, apud parum æquos rerum œstimalores invidiam et calumniam peperere. Il désigne sans doute comme n'ayant pas fait preuve d'un jugement équitable les auteurs de deux pamphlets, dans lesquels Charles de Beaumanoir et les Jésuites sont, en effet, fort maltraités. Le premier a pour titre : Cenomanica, ex Harcuriano, 1639, in-8° ; le titre du second est : Jesuitica prima, in-8°. Fevret de Fontette ne mentionne pas ces deux pièces ; elles ne contiennent, il est vrai, aucun renseignement qui ne se trouve dans les factums publiés par le recteur de l'Université de Paris; mais comme elles semblent avoir été écrites par quelques membres du clergé, on ne les lit pas sans intérêt. Le premier de ces opuscules nous donne à entendre que Ch. Loppé fut un des opposants à la cession du collége.

(1) Cette adhésion tardive fut un des moyens invoqués par le recteur de l'Université pour obtenir le retrait des lettres-patentes. Nous lisons, en effet, dans les Extraits des registres du Secrétariat du Chapitre du Mans, dont la Bibliothèque du Mans possède un manuscrit, que la vente du collége ne fut pas acceptée par le chapitre avant le 23 avril 1632.

(2) Sous le numéro 97.

Cette cession rencontra pendant longtemps des obstacles que Charles de Beaumanoir ne sut pas surmonter, car elle n'eut lieu que longtemps après sa mort, en 1682. Les Jésuites entrèrent alors en possession des bâtiments du collége : ils les achetèrent 53,156 livres, somme que Louis XIV, leur protecteur, : paya des deniers du trésor royal, comme nous l'apprennent deux arrêts du conseil, l'un du 18 ma11682, l’autre du mois de juin suivant, enregistrés au parlement le 42 décembre de la même année, et, à la cour des comptes, le 15 janvier 1683 (1). Le collége du Mans fut transféré place Saint-Michel, dans une maison qui coûta 33,000 livres, où les boursiers continuèrent de vivre en commun. On sait qu'après l'expulsion des Jésuites, en 1762, tous les petits colléges de Paris furent réunis au collége Louis-le- Grand (2).

Nous devions dire, à l'occasion des différends de notre évêque et de l'Université de Paris, quelle fut, à diverses époques, la fortune du collége fondé par Philippe de Luxembourg. Il nous reste à raconter les dernières années de l’épiscopat de Charles de Beaumanoir. En 1635, Alphonse-Louis Du Plessis, cardinal de Lyon, frère ainé de Richelieu, envoyé en ambassade auprès du pape, se fit accom-

(1) Félibien, au lieu déjà cité.

(2) M. Cauvin, Recherches sur les établissements de charité et d'instruction publique du diocèse du Mans, p. 109 et 110,

pagner par les évêques du Mans et d'Albi. Le prineipal objet de cette mission était de poursuivre la dissolution du mariage du duc d'Orléans. L’évêque du Mans avait auprès de lui son neveu, l'abbé de Lavardin. Pendant leur séjour à la cour romaine, une contestation s'étant élevée entre le cardinal de Lyon et le prince Colonne, pour une simple affaire d’étiquette, le pape pria l'évêque du Mans de vouloir bien intervenir, et celui-ci s’acquitta fort heureusement de cette mission : il réussit, après beaucoup d'efforts, à réconcilier le cardinal et le prince, et la conclusion de ce débat lui fit beaucoup d'honneur. Le pape l'eut surtout pour agréable, et, afin de récompenser dignement l’habile négociateur, il le nomma évêque assistant de sa chapelle, lui accordant la faculté de créer trois protonotaires du Saint-Siége et trois chevaliers de l’éperon-d'or. Charles de Beaumanoir resta huit mois en Italie et revint ensuite dans son diocèse. Comme l’état de sa santé lui inspirait de trop légitimes inquiétudes, il se retira dans le domaine épiscopal d'Yvré, où il mourut environ une année après son retour, à l’âge de cinquante et un ans, le 47 novembre 1637.

Le Corvaisier termine ainsi la notice qu'il a consacrée à Charles de Beaumanoir : « Le pape Urbain VIII «et le cardinal de Richelieu donnèrent des preu- « ves assez évidentes de l'estime qu'ils faisaient de « notre prélat, par le ressentiment qu'ils témoignèrent

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