JULIEN BESNIER
quant aux faits graves, aux détails vraiment édifiants, ou, du moins, dignes d'intérêt, il les a complétement négligés. De toute la notice qu'il a consacrée à Julien Besnier, voici le passage peut-être le moins burlesque : — «On ne peut expliquer la joie et satisfac-
tion qu'il témoignait lorsqu'il se vit accablé d’un rhumatisme qui le conduisit à la mort. Comme il commença par les douleurs d’un bras et d’une épaule, sentant des douleurs aiguës en ces parties, il disait : —« J'espère qu'après que Dieu aura bien tourmenté ce bras et cette épaule, il fera le même en toutes les autres parties de mon corps. » Il demeura deux mois dans ces grandes douleurs.
Quand on le fit descendre à l'infirmerie pour y être soulagé selon l'exigence de son mal, comme il vit qu'on se préparait à lui donner du soulagement, contre la coutume des pénitences qu'il avait pratiquées pendant sa vie, il se prit à pleurer cet dire à l’infirmier : — « Mon enfant, faut-il traiter un misérable chien à la façon des enfants? » Ses pleurs continuèrent jusques à ce que l’infirmier lui eût répliqué qu'il ne lui donnerait rien que ce que l’obéissance lui aurait prescrit. Une demi-heure devant sa mort, sentant sa nature qui défaillait, il demanda une petite goutte de vin : ayant dit cette parole par surprise, il se rétracta aussitôt, demanda pardon au frère du mauvais exemple qu'il lui avait donné en ce rencontre, et lui
« dit : — « Laissez-moi me mortifier jusques à la « mort!» (4;.
Il est à croire que dans la vie du P. Julien de la Croix il y eut quelques circonstances plus intéressantes, et qu'il prononça, comme maitre des novices, quelques discours plus dignes de remarque : cependant on suspecterait à tort la sincérité de l'historien; tous les détails de ce récit nous paraissent vrais. La règle des Carmes déchaussés leur commandait les mortifications les plus acerbes, et le P. Julien de la Croix a passé, dans le couvent de Paris, pour un des rigides observateurs de cette règle. On a delui un Formulaire de pratiques journalières, rédigé pour l'instruction des novices, qui contient les plus sévères et les plus étranges prescriptions : il leur interdit, entre autres choses, d’avoir une épingle, une plume et même une demi-feuille de papier dans leur cellule, et de se « rogner les ongles » sans l'autorisation du supérieur : rien, d'autre part, n’est plus curieux que le détail des pénitences qu'il leur impose. Il semble impossible que jamais Carme déchaussé ait été plus expert que Julien de la Croix dans la théorie et dans la pratique de la discipline. Il avait eu pour maitre, durant son année de noviciat, le vénérable père Alexandre de Saint-François, neveu du pape Léon XI,
(4) Annales des Carmes déchaussés, par L. de Sainte-Thérèse, p. 741.
GERVAIS BIGEON. 89
qui s’est acquis un grand renom dans ces pieux exercices.
Le Formulaire de Julien de la Croix a été imprimé dans les Annales des Carmes déchaussés (1).
BIGEON (cErvais).
Gervais BIGEoN (2), né à Sainte-Marie-du-Bois en 4620, mourut à Séez, où il était curé, vers l’année 4670, suivant Jean Liron (3).
Deux traités de Gervais Bigeon ont été insérés, en 4689, dans l'édition de la Somme de Martin Bécan publiée par André Pralard, in-fol. C’est à la requête de ce libraire que Bigeon entreprit de compléter, par l'addition de deux opuscules, la Somme du célèbre Jésuite : tanquam membra, dit-il dans une courte préface, suo corpori adhibui. Cela signifie peut-être que Bigeon adhérait à toutes les conclusions de Bécan, et qu'ilétait de son parti. Or, parmi les livres de la société
(1) Page 742. |
(2) Bigeon et non pas Bion, comme l'ont supposé presque tous les bibliographes qui ont parlé de lui. En latin il écrit Bijonnius, et dans l'approbation des docteurs, en tête de ses traités, nous trouvons son nom véritable : Gervais Bigeon.
(3) Notes manuscrites; Résidu de S. Germain, p. 98, num. 3.
de Jésus que le parlement de Paris fit lacérer et brûler sur la place de Grève par les mains de l’exécuteur de la haute justice, nous trouvons cette Somme de Théologie amplifiée par notre G. Bigeon. L'opinion de Bellarmin sur la dépendance des rois à l'égard de la cour de Rome avait été partagée par Martin Bécan ; c'est là ce qui a motivé la sentence prononcée contre son ouvrage, qui jouissait dans l’école d’une grande autorité. Mais, à vrai dire, c'est par hypothèse que nous imputons à Gervais Bigeon la solidarité de cette opinion séditieuse, tandis qu'il a donné, sur d’autres points, des gages formels de son assentiment aux doctrines de la société de Jésus.
Le premier de ses traités a pour titre De natura Theologiæ, et se divise en dix questions, subdivisées elles-mêmes en une foule d'articles. Ce que nous avons à faire remarquer dans ce traité, où abondent les distinctions oiseuses, c’est l’exacte définition que G. Bigeon donne de la théologie, qu'il ne distingue pas de la métaphysique. En effet, non-seulement la métaphysique et la théologie ont le même objet, mais ceux qui professent l’une ou l’autre suivent la même méthode, qu’on appelle déductive. Il reste toutefois à distinguer les théologiens des théosophes, qui sont des rêveurs et non des raisonneurs. Le second traité de Gervais Bigeon est une longue dissertation sur le Secours de Grâce, De auxilio Gratiæ. En quoi consiste ce secours ? quelle en est l'efficacité ? en quel sens
GERVAIS BIGEON. 91
peut-on dire que la grâce est nécessaire et que la coopération de la grâce dans les actes de la volonté humaine est vraiment déterminante? Telles sont les questions que s'adresse G. Bigeon, et qu’il résout en d'autres termes que saint Augustin. C’est un moliniste plus subtil que profond. En lisant cet opuscule on apprécie les raisons qui ont engagé notre théologien à disserter amplement sur l'affaire de la grâce, dans un ouvrage qui était alors entre les mains de tous les professeurs de la société de Jésus. Martin Bécan était mort à Vienne en 1624, et la première édition de l'Augustinus du célèbre évêque d’Ypres est de l’année 1640. Or, on sait quel tumulte avait provoqué dans toutes les écoles, dans l’Église entière, la confession de foi de Jansénius. Si vivement controversée dans le cinquième siècle entre saint Augustin, le pélagien Faustus et les moines de Marseille ; dans le neuvième, entre Gotschalc, Jean Scot Erigène et Hincmar; dans le seizième, entre les deux grandes sections de l’école protestante, la question de la grâce ne pouvait être considérée comme sans Importance dans les premières années du dix-septième siècle, mais elle n’était pas alors l’unique thèse de toute la théologie, comme elle le fut en quelque sorte après la publication de l’Augustinus. En 1689, la querelle étant fort animée entre les adhérents de l'un et de l’autre parti, on ne trouvait pas dans la Somme de Bécan la solution des problèmes nombreux qui
troublaient alors tous les esprits. Gervais Bigeon entreprit de combler cette lacune. S’est-il bien acquitté de cette tâche difficile? Nous pourrions signaler dans son écrit divers paralogismes : s’il admet, par exemple, la grâce prévenante, il lui concède trop peu d'autorité sur la conscience humaine pour n'être pas suspect aux jansénistes de tendances pélagiennes.
Un écrit français de Bigeon était conservé, suivant Jean Liron, à la Bibliothèque du roi. Nous le recherchons vainement aujourd’hui à la Bibliothèque impériale ; il paraît perdu.