BILLARD (PIERRE
Né le 43 février 1653, à Ernée, d'Ambroise Billard, président au grenier à sel de cette ville, et de Marguerite de Troisvarlets, fille du président au grenier à sel de Mayenne, Pierre BizLarb perdit son père l'année même de sa naissance. Cet événement eut lieu en des . circonstances tragiques, Ambroise Billard ayant été frappé d’un coup mortel en défendant son oncle, bailli d'Ernée, attaqué pardeux individus de méchant renom. Quelques années après, la demoiselle de Troisvarlets épousait en secondes noces Mathurin Lejariel, directeur des fermes à Nevers, qui fut depuis fermier général, et Gilles Billard, l'aîné des fils d'Ambroise, ainsi que Pierre, âgé de six ans, quittaient le Maine pour aller habiter, avec leur mère et leur père adoptif, la ville principale du Nivernais. Gilles fut bientôt envoyé à Paris où il fit ses études; il entra dans la congrégation de l'Oratoire, le 25 juillet 4670, et mourut, en
(1) M. Desportes, Bibliogr. du Maine.
1705, au Mans, où il remplissait les fonctions de visiteur. Quant à notre Pierre Billard, il se sentit, dès l’âge de douze ans, un vif penchant non pour les ordres, mais pour les armes, et, bien qu’il fût encore incapable de porter un mousquet, il déclara très-résolûment à sa famille qu'il allait contracter un engagement volontaire sous les drapeaux du roi. Il est vraisemblable que d'abord on ne prit pas au sérieux cette étrange déclaration ; mais quelques bataillons passant par Nevers pour se rendre dans l’île de Candie, le jeune Pierre manifesta la volonté de les suivre avec l'énergie de la rébellion, et, pour contenir l’ardeur de ce héros imberbe, il fallut l’emprisonner au logis. Nous pourrions supposer que Pierre Billard, n'ayant pas trouvé, dans la personne de Mathurin Lejariel, un beau-père d'une humeur très-accommodante, voulait s'affranchir par tout moyen d'une tutelle oppressive; mais cette supposition serait peutêtre mal fondée : en effet l’âge mûr de P. Billard ne démentira pas sa jeunesse enthousiaste, violente et chagrine ; durant tout le cours d'une vie orageuse, il aura l'esprit d'entreprise, il aimera se jeter au milieu des périls, il appellera lui-même sur sa tête les plus cruelles disgrâces par d'imprudentes provocations. Pour prévenir quelque nouvelle incartade, sa mère le fit conduire, l'année suivante, à Paris, près de son frère, au séminaire de Saint-Charles, dirigé par les Lazaristes. On dit qu'il montra beaucoup de zèle pour
l'étude. À l’âge de dix-huit ans, il avait achevé sa rhétorique et entrait chez les Pères de l'Oratoire, le 24 février 16714. Il resta dans leur maison pendant cinq ou six ans, puis il alla demeurer quelque temps à Mayenne, chez le père de sa mère, et revint ensuite à Paris, où il vécut dans une condition voisine de l’indigence, son beau-père refusant de lui payer une pension qu'il lui devait. Il supportait sans trop de souci les plus dures privations, et préférait à tous les biens l'indépendance et le loisir que réclament l'étude. Mais il paraît qu'il fut enfin obligé de faire le sacrifice de ses goûts à l’impérieuse nécessité. Il avait reçu la tonsure lorsqu'il était chez les Pères de l'Oratoire ; il sollicita les ordres, et, dans l'intervalle d’une année, on les lui conféra tous, si ce n’est la prétrise. Alors il parut dans plusieurs chaires, et ses sermons eurent du succès. On avait besoin de missionnaires en Perse et en Syrie, et l'évêque de Césarople en Macédoine, François Picquet, avait écrit au P. de Sainte-Marthe, général de la congrégation de l'Oratoire, pour le prier de lui envoyer quelques hommes de bonne volonté. Pierre Billard fut désigné pour faire partie de cette mission. Il reçut le sacerdoce, et célébra sa première messe au mois de janvier de l'année 4681. II se rendit ensuite à Marseille et partit pour Alep, où l’évêque de Césarople avait sa résidence.
Celui-ci se préparait à faire un voyage au delà de l'Euphrate. Après un délai d’un mois, ils se mirent en
route. Dans la compagnie de l'évêque se trouvaient les PP. Cassemond et Billard, de l'Oratoire, un autre prêtre de la même congrégation dont le nom nous est inconnu, un médecin provençal et un serviteur polonais. Ils passèrent l'Euphrate à Bir, traversèrent la Mésopotamie et arrivèrent à Diarbekir, sur le Tigre. Dans cette ville, on se sépara. Combien P. Billard avait-il déjà converti d'infidèles? Nous l'ignorons ; mais, ce que nous savons, c'est qu'ayant conversé, durant le voyage, avec l'évêque de Césarople, et l'ayant trouvé d'un sentiment autre que le sien sur diverses thèses dogmatiques, il disputa contre son supérieur spirituel avec une vivacité peu respectueuse, et prit congé de lui dès qu'il le put faire sans péril. Le dirons-nous ? Tous les torts, dans cette rupture, nous semblent avoir été du côté de Billard. Ce missionnaire qui, sur les rives de l'Euphrate, vient poser à son évêque des questions de dogme ou de discipline, et s'emporte contre lui parce qu'il ne les résout pas à son gré, est assurément un clerc indocile et mal appris. Ajoutons que cette anecdote plaisante nous est racontée par Billard lui-même, qui ne manque pas de se disculper en accusant son interlocuteur. En se séparant de l’abbé Picquet, il se dirigea sur Babylone par le Tigre, avec deux Carmes italiens ; ils furent arrêtés et conduits devant l’aga, qui leur rendit la liberté au prix de vingt-cinq écus par tête. Le 928 juin, ils arrivèrent à Babylone : on les accueillit dans l’hospice des
Capucins, où Billard séjourna huit mois et demi. I] eut encore nous ne savons quels démêlés, à la suite desquels il prit le parti de rentrer en France. Il remonta le Tigre, passa par Mosul, par Alep, et revint à Tripoli, où il s’embarqua pour Saint-Jean-d'Acre et de là pour Marseille.
Nous ne sommes pas au terme de ses infortunes. À Paris, Billard passe deux jours auprès de sa mère et de son beau-père, devenu fermier général. Puis il les quitte, pour aller à Grenoble se mettre en pension dans le séminaire des Pères de l'Oratoire. Quelque temps après nous le voyons dans une modeste cure du diocèse de Grenoble ; mais il n'y reste pas, et revient à Paris où le voici qui recommence ses prédications. On veut lui donner la cure de Mayenne ; il la refuse, préférant demeurer, sans charge d’âmes, dans la paroisse de Saint-Etienne-du-Mont. Vers ce temps, M" de Maintenon ayant voulu faire de la maison de La Roquette une succursale de la communauté de Saint- Cyr, il y a, de la part de quelques religieuses, une vive opposition à ce projet. On agit contre elles, et elles ne sont pas discrètes. On sait bientôt qu'elles ont protesté sur les conseils de l'abbé Billard, et l'ordre est donné d'arrêter l'agitateur. Il prend la fuite et ne revient que lorsque M®° de Maintenon a mis de côté son projet. Ge n'était rien encore que d’avoir bravé les ressentiments de cette puissante dame; il écrit contre les Jésuites, ses délateurs, un pamphlet véhé-
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ment et se rend à Tours pour le faire imprimer en secret. On en était à l'impression du second volume, qui devait être suivi d'un troisième, quand, dans la nuit du 13 au 14 février 4694, des archers pénètrent au logis de P. Billard, saisissent deux cents exemplaires du volume imprimé, ainsi que les manuscrits des deux autres, et conduisent l’auteur à la conciergerie de Tours.
Cet ouvrage, mentionné dans le Dictionnaire des anonymes de M. Barbier, a pour titre : La Bête à sept têtes, ou Bête jésuitique; conférences entre Théophile et Dorothée, où l'on fait voir quelle est la politique des Jésuites, etc., etc. ; Cologne (Tours), 1693, in-12. Il est fort rare. Nous n'avons pu nous le procurer. On n’ignore pas que, dès l'origine des contestations qui eurent pour objet la matière de la grâce, presque tous les Oratoriens passèrent dans le parti de l’évêque d'Ypres. Ainsi, en écrivant contre les Jésuites, le P. Billard défendait les doctrines avouées et les intérêts fort engagés de sa congrégation, et telle était alors l'agitation des esprits, que, malgré la vio- lence de son langage, il ne fut pas sans doute blâmé par ses supérieurs. Mais il devait avoir d'autres juges.
Après avoir passé trois semaines à la conciergerie de Tours, le P. Billard fut conduit à Paris, et, le 11 mars, on le mit à la Bastille. Il n'en sortit que le 44 octobre 1696. Encore ne faisait-il que changer de prison, car
on l'envoyait chez les missionnaires de Saint-Lazare, qui recevaient l'ordre de le tenir cloîtré comme un dangereux ennemi de l'Église et de l'État. Les Jésuites étaient, comme on le voit, impitoyables dans leurs rancunes. Billard ne réclama qu'une faveur, celle de dire la messe, faveur qui lui avait été accordée durant les sept derniers mois de son séjour à la Bastille. 1] écrivit à cette fin plusieurs lettres à l'archevêque de Paris, au ministre de Châteauneuf et à diverses autres personnes influentes ; le clergé et les fidèles de Saint- Etienne-du-Mont présentèrent, de leur côté, plusieurs requêtes au roi, dans lesquelles ils sollicitaient son élargissement, ou, du moins, son incarcération en un lieu où il serait traité moins durement qu’à Saint- Lazare. Au mois de mars de l’année 1698, il fut conduit à Saint-Victor, où la plus grande liberté lui fut accordée. Mais, loin d'en abuser, il ne franchit jamais, dit-on, le seuil du cloître. Le malheur avait dompté la violence de son caractère ; il était accablé.
Pendant son séjour à Saint-Victor, Billard se chargea de l'éducation d'un jeune homme nommé Delaunay, et lui fit apprendre le dessin, lui trouvant des dispositions heureuses pour les arts. Ce jeune homme, qui devait être plus tard peintre et marchand de tableaux, ayant fait, pour le fils du ministre de Chàteauneuf, quelque travail dont celui-ci fut très-satisfait, demanda pour unique récompense la liberté de son bienfaiteur, Pierre Billard. Cette supplique fut
mise sous les yeux du roi par le P. de La Chaise, et bien accueillie. Un ordre daté de Fontainebleau, le 3 octobre 1699, ouvrit au reclus les portes de Saint- Victor. Il vint habiter Chaillot, où il se fituneretraite, ne s'occupant que d'œuvres pieuses. Le Dictionnaire de Moréri (1), auquel nous avons emprunté la plupart de ces renseignements biographiques, ajoute à ces détails ceux qui suivent : « Comme son beau-père était « mort en 4699 et ne lui avait rendu aucun compte « des biens de sa mère, il crut devoir poursuivre ce « qui lui était dû, afin de ne point faire tort à ses « héritiers, dont l’un était M. Billard de Lorrière, « juge général-criminel et lieutenant du maire de la « ville de Mayenne, père de messire Guy-Michel Billard de Lorrière, conseiller au grand conseil, qui a « épousé dame Marie-Henriette de Saint-Simon. Ce « magistrat doit à M. l'abbé Billard une grande partie « de son éducation (2. »
Nous devons maintenant parler d'un autre ouvrage anonyme de Pierre Billard, publié à Lyon en 1701, in-42, sous ce titre: Le chrétien philosophe, qui prouve combien sont certains el conformes aux
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(1) Edition de 1759.
(2) Dans son Dictionnaire des Anonymes, M. Barbier attribue à ce Guy-Michel Billard de Lorrière un opuscule contre les Jésuites dont voici le titre : Démonstration de la cause des divisions qui rêgnent en France (La doctrine et la conduite des Jésuites et le crédit qu'on leur laisse); Avignon (Paris), 1754, in-12. :