BEAUMANOIR (PHILBERT-EMMANUEL DE
De la mort de Charles de Beaumanoir à l’avénement de Philbert - Emmanuel de Beaumanoir, son neveu, sur le siége épiscopal du Mans, il n’y a que l'intervalle de douze années. Dans le rapprochement de ces dates Bondonnet trouve occasion de comparer le gouvernement ecclésiastique des Beaumanoir au fleuve Guadiana, qui, après avoir quelque temps parcouru les prairies brûlantes de l'Estramadure, se fraye une route souterraine près de Médelin, et reparait à la lumière sous les murs d'Argamasilla (1). Le fils aîné de Jean, maréchal de France, fut ce Henri de Beaumanoir, frère de Charles, évêque du Mans, qui obtint à la mort de son père, outre les titres de marquis de Lavardin et de comte de Beaufort, le gouvernement des comtés du Maine, de Laval et du Perche. De son mariage avec Marguerite de La Beaume, cousine germaine de la reine de Pologne et de la princesse " Palatine, Henri eut plusieurs fils, dont l'aîné se fit tuer pour le service du roi au siége de Graveline ; le second fut notre Philbert-Emmanuel, auquel on attribua l'évêché du Mans comme futur patrimoine. Tel était alors le crédit des grandes maisons, qu'on ne
(1) Les Vies des évêques du Mans, page 703.
doutait pas de conclure ces pactes de famille, et que l'on se promettait en toute confiance de les voir ratifier un jour par la couronne et par le Saint-Siége. Mais, entre la naissance d'Emmanuel de Beaumanoir et la mort de son oncle, tous ces contrats domestiques devaient être soumis au contrôle sévère du cardinal de Richelieu. |
Philbert-Emmanuel de Beaumanoir , né au château de Malicorne en l’année 1617, perdit son père et sa mère lorsqu'il était bien jeune encore. Alors son oncle Charles le fit venir près de lui, surveilla sa première éducation, et, quand il le vit en âge de commencer ses humanités, il l’envoya suivre les cours du collége de Clermont, à Paris. Peu de temps après il le rappela, pour le confier aux Pères de l’Oratoire de la maison du Mans. I] lui fit ensuite faire quelque séjour au collége de La Flèche. Mais à Paris étaient les seules écoles que pt fréquenter un jeune homme de condition, qui devait occuper un jour une des charges les plus considérables de l'Église. Philbert-Emmanuel fut donc commis à la tutelle de quelque précepteur, et il partit de nouveau pour la grande ville, siége de la cour et de la Sorbonne, où son oncle le trouva lorsqu’en 1635 il lui fit faire le voyage de Rome. Au retour, il reprit ses études inachevées et revint au Mans deux ans après, quand il apprit la mort du prélat auquel sa jeunesse avait tant d'obligations.
Charles de Beaumanoir n'avait pas cru devoir dis-
simuler à son neveu qu'il l'avait choisi pour son successeur sur le siége épiscopal du Mans. À sa mort, celui-ci ne manqua pas de réclamer cet héritage ; mais il fallait s'adresser au cardinal de Richelieu, qui était bien éloigné de se croire engagé par un arrangement de famille, et qui, d’ailleurs, était fort peu soucieux de compromettre le nom du roi dans l'intérêt de quelque dynastie provinciale. Vainement sollicité par les nombreux amis que les Beaumanoir avaient à la cour, Richelieu leur fit assez bon visage, mais il refusa nettement le titre d'évêque pour leur jeune protégé : en attendant que l’âge lui permit de prétendre à un si haut emploi, il lui fit remettre les brevets de deux abbaÿes que possédait son oncle, et, par une faveur spéciale, il joignit à ces bénéfices, déjà fort considérables, le prieuré de Saint-Célerin, qui dépendait de l’abbaye de Marmoutiers. Emmanuel de Beaumanoir avait atteint sa vingtième année. Préparé dès sa plus tendre enfance à l'exercice du ministère épiscopal, devait-il renoncer à l'espoir de posséder un jour les insignes et les profits de ce ministère? Loin de le décourager, Richelieu lui conseilla de prendre patience et lui promit de ne pas l'oublier; mais il s'agissait pour l'abbé de Beaumanoir de se retrancher du monde pendant quelques années, et d'achever dans la retraite des études théologiques trop souvent interrompues. Tandis qu'il avait habité Paris, sa maison avait été un lieu de rendez-vous pour les beaux esprits et les
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gens de qualité. Bien qu'il eût assez de propension pour les divertissements frivoles, il ne négligeait pas l'étude : s’il recherchait, dans ses heures de loisir, la société de la jeunesse la plus aimable, la plus galante, il s'enfermait tous les matins dans son cabinet, pour faire quelque lecture : comme on le remarquait à la cour, il en aimait les agitations et l'éclat; mais alors même qu'il paraissait s'abandonner avec le plus d’entrainement à ses dangereuses séductions, il avait encore du temps à consacrer aux lettres (4). Aussitôt qu'il crut devoir réformer ses habitudes, lesquelles étaient véritablement trop peu graves pour un prétendant à l'épiscopat, il résolut de quitter Paris, d'aller se cloîtrer dans son abbaye de Saint-Liguières, près de Niort, en Poitou, et d'y suivre un régime fort sévère ; mais habitué à vivre sous la tutelle d’autrui, ilse persuada que, pour combattre avec avantage les tentations de l'esprit et du cœur, et le puissant attrait qu'ont les souvenirs de la vie mondaine, il avait besoin de s'appuyer sur une volonté plus robuste que la sienne ; il chercha donc à Paris, au Mans, en tous les lieux où il comptait des amis, un homme propre à remplir l'office délicat qu’il avait le dessein de lui confier. Pendant son séjour à Paris, il avait eu quelque commerce avec Pierre Costar, chanoine d'Angers, le plus humble des courtisans et le plus fat des
(4) Lettres de M. Costar, t. I, lettre Lxxnt,
gens de sa robe. Si Costar désirait vivement s’associer à la fortune du jeune abbé de Lavardin, il avait peu de goût pour la retraite, et, se réservant de le joindre plus tard, il lui donna pour compagnon d'exil un certain Guérin de La Pinelière, qui était d'Angers, et qui, fort jeune encore, avait donné quelque preuve de savoir-faire dans une traduction en vers de la Médée de Sénèque. Mais à peine celui-ci eut-il contracté avec l'abbé de Lavardin l'engagement de le suivre en Poitou, qu'il tomba malade et mourut. L'abbé était au Mans lorsqu'il reçut la nouvelle de cette mort subite, et Costar lui écrivit aussitôt qu'il s’employait à trouver quelque personne digne d'occuper près de lui la charge du sieur de La Pinelière. Il lui disait en même temps, sachant qu'il avait formé la résolution de changer de mœurs : « Continuez, « Monsieur; vous vivez sous un règne et sous un gou- « vernement où l'on ne mérite plus les abbayes et « les évêchés en venant au monde. Ils se donnent au « mérite des personnes, et non pas au mérite de leurs « ancêtres. Il faut pouvoir rendre service à l'Église « pour en avoir les dignités, et ce n'est pas assez de « compter une longue suite d'aïeux qui aient rendu « service à l'État. » Comme nous le verrons, il y avait moins de sincérité dans ces conseils que dans le parti pris de l'abbé de Lavardin : Costar avait pour les intérêts de l'Église un zèle fort équivoque ; mais il n'était jamais en défaut lorsqu'il s’'agisje
sait de flatter le goût des gens qui pouvaient le servir.
Ce fut en résultat une fâcheuse affaire pour le jeune abbé que la mort du sieur de La Pinelière, car, après lui avoir annoncé plusieurs fois qu'il avait trouvé l'homme à sa convenance, Costar lui écrivit un jour que tout le monde lui manquait de parole, qu'il ne savait plus à qui s'adresser, et que, ne voulant pas le confier à des mains indignes de recevoir un aussi précieux dépôt, il s'offrait lui-même pour l'accompagner à Saint-Liguières ct vivre en sa compagnie. En acceptant la proposition de Costar, l'abbé de Lavardin ne soupçonnait pas qu'il allait ouvrir sa porte à un hôte fort compromettant : il lui témoigna le plus vif désir de l'avoir à son service, et, pour hâter sa venue, il l'alla chercher lui-même au logis de l'évêque d'Angers. Celui-ci, qui avait pour son chanoine fort peu d'estime et moins d'affection, lui accorda sans peine la liberté de quitter le diocèse et d'aller en tel lieu qu'il lui conviendrait (1).
Ils partent donc pour le Poitou et arrivent à Saint- Liguières, où l'abbé de Lavardin était attendu depuis longtemps. Costar se faisait accompagner par un certain Pauquet, autrefois valet de chambre de MM. de Ruzé, homme d'esprit, fécond en ressources, mais un
(1) Vie de M. Costar, à la suite des Historiettes de Tallemant des Réaux, première édition, t. VI, page 276.
peu fripon, aimant fort le vin et querelleur. On a écrit la vie de ce Pauquet (1): c'est une légende peu édifiante, où nous apprenons qu'avant son entrée chez l'abbé de Lavardin, les orgies de Pauquet avaient été, pour les ruelles de La Flèche et d'Angers, un sujet de scandale ; mais Costar, qui avait besoin de lui, comptait bien payer ses services avec la bourse de l'abbé de Saint-Liguières. Cet abbé de vingt ans, plus étourdi qu'on ne l’est d'ordinaire, même à son âge, avait pour ses protégés tous ceux de Costar. Pauquet était, comme on le voit, un étrange associé pour deux hommes dont l'un avait pris le parti de fuir le monde dans une nouvelle Thébaïde, et dont l’autre, affectant de louer ce pieux dessein, voulait paraître digne de s'asseoir à la table du solitaire. À peine s'étaient-ils établis dans le domaine abbatial de Saint- Liguières, que Pauquet fit quelque maladresse, dont le résultat fut une insurrection générale des manants de l'endroit ; il faillit être lapidé dans ce tumulte (2). Pour ce qui regarde Costar, il arrangea sa vie le mieux qu'il put. Il était bien fait de sa personne, d’un commerce agréable, et n'avait jamais passé pour un rigide observateur du vœu de chasteté; on raconte même qu'il cédait volontiers aux passions les plus dépravées, et que Dugué, son valet, « beau garçon,
(1) Vie de M. Pauquet, à la suite de la Vie de M. Costar. (2) Lettres de M. Costar, t. I, lettre Lxxv.
« bien civil et bien disant (1), » aurait pu faire à ce sujet de scandaleuses confidences. Les lettres de Costar nous apprennent seulement que, durant son séjour à Saint-Liguières, il fit une aimable rencontre et ne crut pas devoir négliger l'occasion (2). Si, du reste, il avait trop justement acquis le fâcheux renom d’un chanoine sans mœurs et d un écrivain sans goût, on s'accordait à lui reconnaître un esprit facile et orné. L'abbé de Lavardin pouvait acquérir, sous sa discipline, une érudition mondaine qui était alors fort en crédit. Costar lui fit d'abord étudier les auteurs profanes ; il lui mit ensuite entre les mains les principaux docteurs de la primitive Église. On nous recommande cette méthode (3); elle nous semble moins propre à former un évêque qu'un philosophe, et nous dirons qu'en effet les sentiments du disciple de Costar sur quelques articles de la foi consacrée furent plus que suspects d'hétérodoxie. Pour sa part, notre chanoine se fût médiocrement inquiété de répondre à cette accusation formulée contre lui-même ; il eût bravé toutes les foudres de la Sorbonne pour obtenir les suffrages du divin parleur (4) : aussi, chargé de présider aux étu-
(1) Historieltes de Tallemant des Réaux, édit. de1840, t. VIL, p. 7.
(2) T. I, lettrezxxvi. Bondonnet appelle Costar « homme de vertu et de lettres : » mais il ne faut pas oublier que Bondonnet était prieur de Sarcé, au temps où Costar, archidiacre de Sablé, exerçait une influence presque souveraine sur l'esprit de l'évêque du Mans.
(3) Vie de M. Costar, p. 2717.
(4) C'est-à-dire Balzac. Lellres de M. Costar, t.[, lettre LXxvII.
des de l'abbé de Lavardin, lui proposa-t-il pour modèles non les scolastiques, non les casuistes, maisles sermonnaires. Comme il avait cette opinion, que, sur tous les théâtres où l'on se donne en spectacle, il importe d'abord de mériter les applaudissements de la foule, il négligea de lui faire connaitre la tradition en ce qui concerne les choses de la foi, et l'occupa de préférence à composer des sermons, qu'il allait ensuite réciter lui-même en divers lieux.
On n’a jamais, au témoignage de Tallemant, exercé le métier d’adulateur avec une impudence égale à celle de Costar. C’est au moyen des plus grossières flatteries qu’il domina le jeune abbé de Lavardin et le compromit plus d'une fois. Comment celui-ci n'eût-il pas fait cas de ses ébauches oratoires, lorsque son maître lui écrivait qu'elles étaient louées, admirées par les meilleurs arbitres, et que, dès son début, il avait, au jugement des esprits les moins prévenus, atteint, sinon dépassé, les plus excellents prédicateurs ? Il est bien permis assurément d'avoir quelque confiance en soi-même, lorsqu'on reçoit des épitres ainsi conçues : |
« Monsieur,
« Avant de partir pour aller à Balzac, je vous écrivis une lettre que vous trouverez dans ce paquet. Quoiqu’elle soit de vieille date et hors de saison, je ne laisse pas de vous l'envoyer, quand ce ne serait que, l’ayant faite la nuit, il me fâcherait de perdre mes veilles. Depuis ce
temps là j'ai passé beaucoup de bonnes heures: mais je vous puis dire avec vérité que c’est vous, Monsieur, qui m'en avez fait passer les meilleures. Je lus votre sermon à monsieur de Balzac en bonne et grande compagnie. Je ne saurais vous dire l’admiration qu’il en témoigna. C’est l’homme du monde le plus sincère et le plus vérirable avec ses amis : on ne saurait être plus éloigné de la flatterie qu’il en est, à moins que d’être bien avant dans l’extrémité qui lui est contraire. Cependant il surpassa l’idée même du flatteur, qu'un des meilleurs peintres des âmes qui fût jamais en a formée du temps d’Auguste et sur un semblable sujet,
…. Clamabit enim : pulchre, bene, recte!
Pallescet super his, etiam stillabit amicis Ex oculis rorem, saliet, tundet pede terram.
« Il fit tout cela et quelque chose de plus, excepté qu’à la vérité 1l ne sauta pas, car il n’est pas du tout si agile de sa personne, ni si adroit à cet exercice que l'était Socrate. Sérieusement, Monsieur, quelque grande opinion qu'il eût conçue de votre esprit, il fut surpris, étonné, et, comme il me le dit lui-même, ébahi. Il trouva vos pensées belles, fortes et hardies, votre élocution noble et magnifique; il découvrit même, dans toute la conduite de votre discours, plus d’art et de subtilité que nous n’en avions aperçu, ni vous, ni moi. Depuis ce temps là il ne parle d'autre chose à tout le monde, et vous n’avez point de si haute ni de si claire trompette de votre éloquence que ce divin parleur (1). »
Il fe” dire que Balzac se rendait complice de ces g:ossières flattcries, car, vers le même temps,
(4) Lettres de M, Costar, t, I, lettre LxxvIr,
il terminait par ces mots une lettre latine qu'il adressait à Costar : « J'ai donc inspiré quelque affection « au très-noble orateur, au très-illustre abbé de Lavar- « din? Que cela me rend heureux, mon cher Costar! « Je le serai plus encore, lorsqu'il me sera permis « d'admirer en chaire cette éloquence vigoureuse et « abondante qui fait déjàle bonheur des Poitevins (1).» Il faut même ajouter que Balzac adressait au jeune abbé lui-même, pour achever de lui tourner la tête, des compliments plus vifs encore. Ayant en effet reçu de lui quelque lettre, il lui répondait, le 8 octobre 1644 :
« Îl n’y a point de corps si possédé du démon de la fièvre tierce à qui le son de vos paroles ne puisse apporter du soulagement; il n’y a point d’yeux si affamés de sommeil qui n'aiment mieux vos lettres que leur repos. Je ne vis jamais tant de beautés, tant d’ornements et tant de richesses en même lieu. Et néanmoins, au milieu de cette belle abondance, vous vous plaignez d’être pauvre. Demandez pardon à Dieu de ce mauvais mot. Il ne peut venir que d’une extrême ambition ou d’une insatiable avarice, et vous me faites souvenir de celui qui comptait pour rien les trésors de Darius, qui méprisait les tributs des Indes et de l’Asie, qui croyait n’avoir pas assez que d’avoir tout. C’est pas votre pauvreté, Monsieur, de qui vous devez vous plaindre; ce sont vos excès et votre profusion que vous devez réformer (2). »
(1) Les Œuvres de M. de Balzac. Epist. selectæ, page 97, édition in-folio.
(2) Balzac, Leltres choisies, édit. de 1648, part. II, livre I, lelire xxxI.
Encouragé, comme il devait l'être, par toutes ces adulations de Costar, de Balzac, l'abbé de Lavardin quitte Saint-Liguières, après cinq années de retraite, et revient à la cour, où il se fait présenter à la reine mère et au cardinal Mazarin, qui, dans l'intervalle, avait succédé au cardinal de Richelieu. Il est favorablement accueilli comme héritier d’un beau nom. et tous les courtisans s'empressent autour de lui. Mais comme il prétendait obtenir des succès moins faciles, il eut hâte de monter en chaire et de s’y faire entendre. Ses débuts ne furent pas, il paraît, très-heureux : un jour, la reine mère étant présente, 1l demeura court. Cette mésaventure eut pour notre abbé les conséquences les plus fâcheuses ; on rit de lui. Il avait fait faire son portrait : Madame de Sablé s’écria en le voyant: « Mon Dieu, qu'il lui ressemble! on dirait «qu'il prêche (4). » Madame de Cavoye raconta la même disgrâce en des termes non moins injurieux : «Il «a fait, dit-elle, le vidame en chaire ; » allusion plaisante, mais un peu libre, au fils aîné du duc de Chaulnes, qui avait laissé des regrets à sa femme, à la suite du premier entretien conjugal (2). Costar ne manqua pas sans doute de déclamer contre l'envie et
(4) Menagiana, t. I, p. 303.
(2) Tallemant, édit. de 1840, t. VIT, p. 2. Suivant Bondonnet, l'abbé de Lavardin « prêcha plusieurs fois devant leurs Majestés et les plus signalées personnes du royaume, avec satisfaction générale jusques à l'admiration. » Le témoignage du docte prieur de Sarcé nous est encore suspect sur ce point.
les envieux, et d'adresser à son élève toutes les consolations que lui suggéra, dans une circonstance aussi délicate, son esprit ingénieux à la façon de celui de Scapin. Furent-elles bien reçues par l'abbé de Lavardin ? eurent-elles pour résultat de l'engager à faire une nouvelle épreuve de ses facultés oratoires ? Nous l'ignorons : ce qu'il nous est permis de savoir, c'est qu'après avoir passé trois ou quatre années à la cour, ne se lassant pas de solliciter un évêché qu'on ne paraissait pas soucieux de lui donner, l'abbé de Lavardin quitta Paris, vers la fin de l’année 1647, pour se retirer à Malicorne, chez sa belle-sœur, la marquise de Lavardin.
La famille de Beaumanoir jouissait dans le Maine d'un grand crédit, et le jeune abbé de Lavardin, désigné par la voix publique comme devant, à la prochaine vacance, occuper le siége épiscopal (1), avait à ce titre représenté le clergé du second ordre de la province de Touraine dans l'assemblée de 1647. Depuis son retour au château de Malicorne, il y avait passé quelques mois dans la retraite, s’efforçant d'oublier la cour et de ne plus croire aux promesses mensongères des courtisans, lorsqu'il apprit la mort d'Emery de La Ferté, qui avait reçu des mains du roi,
(4) « Les habitants le demandaient, à ce qu’on dit, parce que c'est un homme d’une des meilleures maisons du pays, et que le peuple a toujours de la vénération pour ceux qui le mangent. » (Tallemant des Réaux, Hislorielles, édit. de 1840, t. VII, p. 8.)
en 1637, la succession épiscopale de Charles de Beaumanoir. À cette nouvelle il partit aussitôt pour Paris. Émery de La Ferté était mort le 4% mai 1648, et, le 5 du même mois, le chapitre de l'église du Mans exprimait un vœu favorable à la promotion de l'abbé de Lavardin (1). Mais il y avait de nombreux préten” dants à l'évêché du Mans, et, malgré l'empressement de l'abbé de Lavardin, malgré les services rendus à l'État par sa famille, malgré l'intervention des membres les plus considérables du clergé diocésain, il douta quelque temps du succès de ses démarches. Il avait contre lui le père Vincent (saint Vincent de Paul), chef du conseil de conscience de la reine. Ignorant sans doute les motifs de l’animadversion que lui témoignait cet homme vénérable, dont il n'était permis de suspecter ni l'équité ni le désintéressement, l'abbé de Lavardin alla le trouver, et le pria de lui dire sans détours en quoi il avait démérité. Celui-ci lui fit cette réponse, qu'il ne devait pas songer à l'épiscopat, que sa vie n’était pas dans l'ordre, qu'il avait accueilli dans sa maison et traitait familièrement un homme perdu de mœurs, qui faisait profession publique d’'athéisme et d'impiété. L'abbé de Lavardin avait pour Costar une affection qui l'aveuglait sur ses déportements : en vain on s’efforçait de lui faire entendre que, pour l'honneur de sa maison,
(1) Extrait des registres du Secrétariat, déjà cité.
il devait congédier un commensal aussi mal famé ; il s'obstinait à le défendre, et, en considération de son esprit, il ne voulait pas savoir quelles étaient ses mœurs. Cependant il fallut bien céder; la remontrance du père Vincent était presque un ordre : Costar fut donc éloigné pour quelque temps.
Après avoir accordé cette satisfaction aux scrupules d'un personnage aussi puissant, aussi considéré, l'abbé de Lavardin voulut gagner sa confiance : dans ce dessein il lui fit pendant six mois une cour assidue, et, pour donner un gage public de sa piété, il alla tous les matins dire la messe à Saint-Lazare. Pendant ce temps, ses amis et ses ennemis travaillaient avec une égale ardeur à le servir ou à le perdre, et Costar lui écrivait :
« Monsieur,
« J’éprouve avec une cruelle douleur la vérité de ce mot que vous savez, nvidia festos dies non agit. J'avais cru que celte envie furieuse et déchaïnée ferait son jubilé et que les jours de station ne seraient pas pour elle des jours ouvriers. Mais, à ce que je vois, elle ne chôme point les fêtes, quelque solennelles qu’elles puissent être ; et per sabbatum etiam operantur et operantur iniquitatem. Cependant, Monsieur, cet étrange sabbat qu’ils ont fait sera un grand bruit qui se dissipera dans l'air, et le sifflement horrible de ces serpents n’empêchera pas l'aigle de s'élever jusqu’au ciel, non deseret.alta. C'était une des devises de feu M. le cardinal. Vous aurez la gloire d’avoir défait toutes les puis-
sances de l’enfer et d’avoir triomphé de la plus forte, de la plus artificieuse et de la plus opiniâtre calomnie qui fût jamais. À la vérité, 1l eût mieux valu n’être point obligé de la combattre. Mais on ne choisit pas ses ennemis et la fortune n’a pas cette complaisance pour nous, de nous battre par l’endroit que nous aimerions le mieux et où nous avons pris plus de soin de nous bien fortifier. Néanmoins, Monsieur, avec tout ce beau raisonnement, je n’en ai pas mieux dormi ni mangé de meilleur appétit depuis huit grands jours. La philosophie est bien fanfaronne, il faut l’avouer, et ses armes sont plus dorées et plus luisantes qu’elles ne sont fortes. Tous ces grands mots de Sénèque ne sont que des rodomontades d’un Espagnol qui était longtemps devant Rodomont. J'attends demain de meilleures et de plus solides consolations de vos lettres que des siennes. J’espère que mon attente ne sera pas fausse ; et puisque je ne me soutiens plus que par cette seule espérance, je la favoriserai le plus qu’il me sera possible, afin qu’elle vous conserve le plus passionné et le plus fidèle de vos très-humbles et trèsobéissants serviteurs (1). »
Costar n'ignorait pas qu'il était la principale cause des embarras de l'abbé de Lavardin : pour se justifier, ou, du moins, pour s'excuser près de lui, il avait recours aux plus viles flatteries (2). Quand on considère combien graves étaient les accusations portées contre Costar, on est surpris, si mauvaise opinion qu'on puisse avoir de lui, de l'entendre parler de son
(1) Lettres de M. Costar, t. I, lettre Lxxxntr. (? Tallemant dit : «aux plus puantes, »
affaire avec autant d'impudence que dans lalettre suivante adressée à l'abbé de Lavardin :
« Monsieur,
« On me bat où je ne suis pas, et l’on me caresse où je suis. Si j'étais aussi sensible aux louanges que je le suis peu aux injures, je vivrais ici avec d’extrêmes satisfactions. Mais les contentemens que j'ai perdus et que je n'espère pas recouvrer sitôt jettent tant de fiel et d'absinthe parmi les douceurs de ma vie présente, que je la traine presque aussi malheureusement que le pourraient souhaiter mes ennemis. J'en ai de la confusion, quand Je vois avec quel esprit et combien agréablement vous me faites l'honneur de m'écrire, malgré toutes vos traverses. Il s’est trouvé des hommes qui ont ri à la question et à la torture ; mais il n’y a que vous, Monsieur, qui puissiez y dire de jolies choses, et songer à y faire paraître la beauté de votre imagination : O te beatum, cujus ingentium non frangit moræ et sollicitæ expectationis tormentum ingens ! Ce tormentum signifie torture, et non pas ce que nous appelons tourment. Sénèque a pensé dire quelque chose de grand de ces vertueux esclaves de l’ancienne république : In conviviis loquebantur, in tormentis tacebant. Et en voici même un autre qui croit que c’est beaucoup faire que de se taire dans les ardeurs de la fièvre :
His ....Dum viscera febris Exurit, res est magna tacere, Matho.
Qu’auraient-ils dit, Monsieur? en quels termes auraient-
ils parlé de vous, qui, dans une extrémité plus grande
encore, omnium poelarum floribus spirus, omnium Il É)
oratorum fluminibus exundas? Prendriez-vous cela pour être de saint Paulin? Il en est pourtant, et j’ai envie de vous copier ici tout le passage. Il parle à un receveur de tailles qui se plaignait de n'avoir pas le loisir de vaquer au service de Dieu ; et, après les mots que je viens de vous alléguer, il ajoute: Philosophiæ quoque fontibus irrigaris: peregrinis etiam dives litteris, os atticis favis imples, etc., etc. : ut 1stis occuperis, immunis et liber ; ut Christum, id est sapientiam Dei, discas, tributarius et occupatus es: vacat tibi ut philosophus sis, non vacat ut christianus sis. Verte potius sententiam : sis Dei philosophus, esto peripateticus Deo. Ce passage me paraît fort beau. Mais il ne vaut pas encore votre tonneau de Jupiter si ingénieusement appliqué. Il est parlé dans les Psaumes de David d’un vase à peu près comme ce tonneau du maître des Dieux : Calix in manu Domini, etc., etc. Verumtamen fœx ejus non est exinanita; bibent ex eo omnes peccatores terræ. C’est de ce vin-là, ou plutôt de cette lie, qu’a bu le pauvre M. de..…: Si j'avais de l’affliction de reste, jen aurais pour cet accident. Mais je n’en ai que ce qu’il m'en faut pour m'attrister de mes propres maux, c’est-à-dire de ceux qu'on vous fait souffrir. Je suis, etc. (1). »
On le voit, Costar s’inquiétait assez peu d’être la cause d’un grand scandale : alors même qu'il croyait devoir faire montre de quelque sollicitude au sujet des périls que couraient l'honneur et la fortune de l'abbé de Lavardin, il ne pouvait se défendre d'avoir le mot plaisant sur les lèvres, Pendant ce temps, l'abbé de
(1) Lettres de M. Costar, t. I, lettre Lxxxv. \
Lavardin suivait la cour à Fontainebleau, à Rueil, à Saint-Germain, et ne s'épargnait aucune démarche, aucune intrigue. Le père Vincent se montrait inflexible. Un jour qu'il le sollicitait plus vivement que de coutume : « Allez, lui dit celui-ci, vous avez « fait un cours d’athéisme avec votre Costar.» L'abbé répondit aussitôt: « Monsieur, je vous prie d’en- « voyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes « papiers; vous-verrez si j'ai noté à la marge aucun « passage qui représente l'athéisme, ou s’il y a rien « de tel dans ce que je puis avoir écrit. » Le père Vincent ne se rendit pas encore à cette sommation, mais l'abbé de Lavardin voulut que l'affaire eût des suites, et, comme il exigeait qu'après l'avoir accusé on lui permit du moins de se défendre devant des juges, on lui désigna le cardinal de Retz, les évêques de Bazas et de Senlis, et le pénitencier de Notre-Dame. On leur soumettait une question fort délicate : il s'agissait pour eux de déclarer, ou que le favori de la reine s'était rendu coupable d’une odieuse calomnie, ou que le prétendant à l'évêché du Mans avait, par ses écrits, par ses mœurs, justifié l'accusation grave énoncée contre lui. L'avis commun de l'évêque de Bazas et du pénitencier de Notre-Dame fut que, sans apprécier les contredits des parties adverses, il fallait préalablement déclarer indigne de l'épiscopat un homme qui avait encouru le soupçon d'athéisme. Le coadjuteur insista pour que l’on étudiât
l'affaire, et prit ardemment la défense de l'accusé. Le père Vincent fut donc entendu, et, quand on le pria de justifier le propos qui était l'objet de cette enquête solennelle, il allégua le témoignage d'un évêque qui ne voulait pas, disait-il, être nommé. Assurément on ne supposa pas que, pour se défendre d'avoir calomnié son prochain, le saint homme commit un mensonge, mais on accueillit fort légèrement une accusation aussi peu motivée, et, comme il n'y avait pas contre l'abbé de Lavardin d'autre charge que le dire du père Vincent, il fut passé outre.
Nommé à l'évêché du Mans le 43 novembre 1648, Philbert-Emmanucel de Lavardin prêta serment dans la chapelle de Saint-Germain-en-Laye, le 14 avril 1649, et fut sacré dans l’église des Feuillants, à Paris, le 25 avril, par le nonce du pape, assisté des évêques de Lavaur et d’Avranches. Nous allons citer encore la lettre que Costar lui écrivit à cette occasion; elle est fort curieuse :
« Monsieur,
a Enfin votre affaire est faite et par conséquent les miennes le sont aussi, quand je n'aurais d'autre part à votre prospérité que celle de l'extrême joie que j'en aurai toute ma vie. Le jour que le courrier apporta cette heureuse nouvelle, fut un jour de fête dans votre province, et il s’en fit des réjouissances particulières en quelques endroits, dont les circonstances sont assez plaisantes. Sans mentir, Monseigneur, c’est quelque
chose de beau et de grand d’être l’Attendu et le Désiré des peuples. Mais c’est quelque chose encore de plus merveilleux et de plus rare d’être la folie des sages. Je vous expliquerai celte énigme une autre fois. Celle-ci je suis pressé de vous dire que ceux de nos MM. qui ont été vous faire la révérence à Paris (1), en sont revenus charmés de votre civilité. Je me suis souvenu là-dessus de ce qu’il vous plut de me dire il y a quelques années ; que, lorsque vous seriez en dignité, vous redoubleriez votre courtoisie, parce que les effets de cette agréable vertu sont bien plus puissants et plus efficaces quand ils se font de haut en bas, et quand l'inégalité est grande entre celui qui les produit et celui qui les reçoit. Vous l’entendiez bien, Monseigneur... Ceux qui, comme vous, Monseigneur, persuadent avant que d'ouvrir la bouche, de leur seule bonne mine et de ce visage de grandeur et de félicité qui les élève si fort au-dessus des autres, ont sans doute en cela de merveilleux avantages, et, s’ils ne les faisaient valoir, on les accuserait d'user mal des précieux dons du ciel et de la nature... Mais je m’assure aussi que vous n’aimez point les donneurs d'avis quand ils les donnent de si loin, et je me souviens du mot de Tacite : Ex distantibus terrarum spatiis consilia post res offerebantur. Et puis vous n’êtes pas de ceux qui ne sont sages que de la sagesse de leurs serviteurs et de leurs amis; vous l’êtes de la vôtre propre, et vous avez au dedans de vous la source des bons conseils. Les dernières lignes de votre billet m'ont comblé de joie,
(1) L'archidiacre de Sablé et un des chanoines de la cathédrale avaient êté envoyés à Paris, le 24 novembre, pour complimenter M. de Lavardin, ainsi que nous l’apprennent les Extrails du registre du Secrétariat du Chapitre.
et je suis ravi d'apprendre que vous prêtez l’oreille à tout le monde, et ne donnez créance qu’à peu de gens; que vous recevez les avertissements sans recevoir les passions de ceux qui vous parlent, et que vous prenez vos sûretés contre cette jalousie et cette haine provinciales dont vous êtes si bien informé. Elle règne ici pour le moins autant qu’en un autre lieu, et le poison qu’elle prépare est plus dangereux et plus subtil. Vous connaissez, Monseigneur, municipalium rubiginem dentium, et vous savez que les dens mancelles, lorsqu'elles se mêlent de mordre, ont des morsures plus venimeuses que n’auraient les picardes ou les poitevines. Mais nous n’avons pas sujet de les craindre, puisque vous me répondez si affirmativement que vous apporterez ici un esprit pur, franc et net de l’animosité des partis.., elc. »
Le nouvel évêque fut installé au Mans, par procureur, le 2 mai. Peu de jours après, il fit un voyage dans le Maine, et, le 3 juin, il officia pour la première fois à Saint-Julien. Il avait rappelé Costar près de lui et lui avait donné dans son palais épiscopal un appartement vaste et retiré, que celui-ci fit orner de lambris et de peintures. Pauquet suivit Costar ; ils n'allaient plus jamais l’un sans l’autre; et quand l'éminent Costar eut obtenu de M. de Lavardin, comme témoignage d'affection et d'estime, la charge d'archidiacre de Sablé, Pauquet reçut en présent, pour sa part, la cure de Saussai, dans l’archidiaconé de Montfort, qu'on estimait à 600 livres. Le nouvel évêque n'avait pas le dessein de faire un séjour fort assidu dans
la métropole de son diocèse : l'exercice du ministère épiscopal avait pour lui moins d’attraits que les agitations de la capitale, et comme il préférait d’ailleurs le commerce des courtisans et des gens de lettres à celui des desservants diocésains, il n'était pas en humeur de se condamner à l'observation rigide de ses devoirs en ce qui regarde la résidence. Il passa toutefois au Mans une partie des années 1649 et 1650, occupé de soins assez importants.
Les Filles-Dieu de l'ordre de Saint-Augustin avaient un prieuré conventucl au Mans, dans la paroisse de la Madeleine. De graves désordres s'étaient introduits dans ce prieuré; le temporel n'y était pas mieux administré que le spirituel. On engagea vivement l'évêque à rétablir l'honneur de cette maison. Dans ce dessein, il la fit visiter par Siméon Hay du Châtelet, licencié ès droits, chanoine et archidiacre de la cathédrale, et, ayant appris de lui que les sœurs Augustines avaient laissé tomber en désuétude les prescriptions de leur règle primitive, il se persuada qu'il y avaif lieu de les soumettre au régime d'une constitution nouvelle. Cette constitution, dont le texte fut remis à la pricure des Filles-Dieu le 18 février 1660, passe pour être l'ouvrage d'Emmanuel de Beaumanoir : il l'a, du moins, approuvée et signée (1).
(1) Une copie manuscrite de cette constitution, qui appartenait au couvent de la Mission, se trouve aujourd'hui à la bibliothèque du Mans, sous le n° 201 (MSS.).
Les religieuses murmurèrent contre la tyrannie de l'évêque, et en appelèrent comme d'abus au parlement : le 3 avril 1651, l'affaire étant encore pendante devant la cour, on transigea, et la dame prieure retira son appel. En cette même année, le 9 juin, eut licu, dans la grande salle du couvent des Jacobins, au Mans, l'élection des mandataires de la province du Maine aux États-Généraux, convoqués pour le 8 septembre. On croit qu'Emmanuel de Beaumanoir fut un de ces députés (1).
Bien que l'évèque du Mans ne fût pas indifférent aux affaires de son diocèse, il s'éloignait de Paris avec regret chaque fois qu'il était appelé dans sa ville épiscopale. À Paris il fréquentait plus les beaux esprits que les docteurs en Sorbonne, ct s’occupait moins d'étudier la matière des cas réservés que de goûter les pointes de Voiture et les galanteries de Saint-Évremont. Il tenait table et bureau d'esprit. Les mœurs de la cour n'étaient pas sévères, et le clergé s'en accommodait volontiers :
Une politique indulgente De notre nature innocente Favorisait tous les désirs ; Tout goût paraissait légitime, La douce erreur ne s’appelait point crime, Les vices délicats se nommaient des plaisirs (2).
(1) M. Cauvin, Essai sur la statistique de l'arrondissement du Mans, 1833, p. 386.
(2) Saint-Evremont, Slances sur les premières années de la régence, t. III de ses Œuvres, p. 294.
De ces plaisirs, aucun ne flattait l'évêque du Mans autant qu'un bon diner (1). Il avait pour convives le marquis de Bois-Dauphin, le commandeur de Souvré, le comte d'Olonne et Saint-Évremônt, arbitres en matière de compositions culinaires, dont les petits soupers n'étaient pas moins en renom que les soirées galantes de Mademoiselle de L'Enclos. L'évêque les traitait souvent, et prétendait mieux entendre qu'eux l'économie d'un repas délicat. Un jour, il se permit, devant Saint-Évremont, de railler le goût de ses commensaux ordinaires : « Ces messieurs, dit-il, outrent « tout à force de vouloir raffiner sur tout ; ils ne sau- « raient manger que du veau de rivière, il faut que « leurs perdrix viennent d'Auvergne, que leurs lapins « soient de La Roche-Guyon ou de Versine; ils ne « sont pas moins difficiles sur le fruit, ct, pour Île « vin, ils n'en sauraient boire que des trois côteaux « d'Aï, d'Hautvilliers et d'Avenay. » On rit beaucoup et longtemps de cette invective contre Îles exigences gastronomiques des illustres experts, et ceux-ci n'épargnèrent pas un rival qui les avait plaisantés sur leurs scrupules. Bois-Robert prit sa défense dans une satire qui ne nous a pas été conservée; le
(1) C'était, il paraît, un vice de famille. Scarron dit, ça effet, Œuvres, t. VII, p. 207 :
Lavardines et Lavardins
Aiment à remplir leurs boudins, Et mangent par grand’gloutonnic.
public fut de l'avis de Bois-Robert, et quand, dans la suite, on voulut désigner le comte d'Olonne, Île marquis de Bois-Dauphin et Saint-Évremont, on dit Les trois côleaux (1).
Tallemant nous raconte que les convives de l'évêque du Mans avaient plus d'égards pour son cuisinier que pour lui-même, qu'à sa propre table ils riaient de lui, et qu'il avait assez de candeur pour ne pas le voir. Il ajoute qu'un jour, devant le roi, il donna dans un piége fort grossier, ct fut très-malmené par un des bouffons de la cour (2). D'autre part, Saint- Évremont fait intervenir notre prélat d'une façon ridicule dans un débat fort animé entre Beautru et le commandeur de Jars (3), et lui prête en cette circonstance un discours des plus comiques. Il est prudent de ne pas accepter comme véridiques en toute matière les témoignages de Tallemant et de Saint-Évremont : mais 1l nest guère probable qu'ils se soient mis d'accord pour calomnier devant la postérité le jugement d'Emmanuel de Bcaumanoir. Cependant, outre
(4) On peut consulter à ce sujet la Vie de Saint-Evremont, par Desmaiseaux; les Notes sur ce vers de la satire III de Boileau :
Et qui se dit profès dans l'Ordre des Côteaux,
dans l'édition des Œuvres en vers de Boileau, Amsterdam, 1717 ; et les Nouvelles de la République des Lettres,août 1704, pages 66 etsuivantes.
(2) Historieltes. |
(3) Œuvres de Saint-Evremont, édit. de 1758, t. I, p. 78.
Costar et Balzac (1), Bondonnet et l’auteur anonyme de la vie de Costar attribuent à notre prélat une intelligence très-supérieure à celle du vulgaire. Il nous faut prendre un parti entre ces appréciations diverses, et voici comment nous nous représentons Emmanuel de Beaumanoir : un homme honnête, de bonne mine, de mœurs faciles, qui, sans être porté par un goût naturel vers l’intempérance, hante les libertins, parce que les libertins se trouvent en majorité parmi les courtisans, et qui, sans donner dans tous leurs écarts, les laisse volontiers puiser dans sa bourse lorsqu'il s’agit de solder le compte de leurs déréglements. Il n’y a rien en lui de personnel, si ce n’est beaucoup de vanité; mais, à la condition qu'on le flatte, il se laisse gouverner et fait ce qu'on désire. S'il est pris pour dupe par des gens d'esprit, ce n’est pas qu'il soit ignorant ou que ses études littéraires soient restées imparfaites; il a beaucoup lu, il a beaucoup appris, mais ne sait pas mieux faire emploi de son érudition que de son patrimoine. Est-il dans une compagnie de femmes légères et d'étourdis? il se pose en docteur et fait de grands discours qui prêtent à rire. Devant des gens graves, 1l tient des propos galants. Il veut, à la cour, joucr le grand personnage et prendre le haut du pavé, et le dernier venu des
(1) Dans la lettre latine déjà citée, et dans une lettre française qui se lit au t. I des Œuvres de Bulzac, p. 620 de l’édit. in-fol.
courtisans qui se jette au-devant de lui l'embarrasse et lui fait perdre contenance. Auprès des austères patrons de la discipline ecclésiastique il passe pour avoir des mœurs suspectes, et les gens de plaisir gourmandent sa pruderie. À la ville, on dit que M. du Mans est un grand original. En fait, c’est, il nous semble, un homme fort aimable et assez bien doué, dont Costar a troublé le jugement par ses adulations; et qui, après avoir conçu, dans le commerce de ce pédant, une opinion trop favorable de lui-même, a vécu dans le monde sans apprendre à s'y conduire.
Emmanuel de Beaumanoir eût agi plus sagement si, au lieu de suivre la cour et de s’y donner en spectacle aux bouffons ordinaires du cardinal de Mazarin, il eût habité sa province. Mais vainement ses amis et Costar lui-même l’invitaient à quitter Paris ; il fallait qu'il fût appelé dans le Maine par une cause grave pour y venir faire quelque séjour. En son absence, le clergé diocésain oubliait volontiers les prescriptions de la discipline ecclésiastique, et bientôt le relächement des mœurs fut tel qu'il fallut avoir recours aux moyens extrêmes pour prévenir de plus grands scandales. À cet cffet un synode fut convoqué dans la ville du Mans, en l’année 14654. On seréunit le 29 avril, et l'évêque fit connaître aux membres du synode les articles du nouveau règlement dont il prétendait imposer la stricte observation. Ce règlement porte le titre de : Ordonnances de Monseigneur l'illustrissime et
révérendissime évêque du Mans; au Mans, Hiér. Olivier, 4654, in-4°. L'article 4% de ces ordonnances est digne de remarque, car il est ainsi conçu : « Voyant « que, sous différents prétextes illégitimes, plusieurs « curés s'exemptent de la résidence de leurs béné- « fices, nous leur ordonnons à tous d’y résider actuel” « lement et personnellement, pour y faire les fonc- « tions rectoriales... et, en cas de contravention, « ordonnons à nos archidiacres et doyens ruraux « d'en dresser des procès-verbaux, lorsqu'ils feront « leurs visites chacun en leur détroit, et les mettre « entre nos mains pour être poursuivis par notre « promoteur et les y contraindre par toutes les voies « de droit. » L'évêque eût bien dû, ce nous semble, pratiquer lui-même ce qu'il exigeait d'autrui : avait-il à faire valoir, pour motiver sa non-résidence, des prétextes plus légitimes que ceux de ses chanoines ? Ceux-ci protestèrent contre l'ordonnance épiscopale, et la chambre des requêtes du parlement, sur la plainte du procureur général, rendit un arrêt portant obligation aux chanoines prébendés de résider en leurs cures, « sinon sera procédé contre eux par saisie de « leur temporel, privation des fruits de leurs bénéfi- « ces et autres peines de droit. » Cet arrêt est du 417 octobre 1658 (1). Les conclusions en furent trouvées fort sévères, et les chanoines, alléguant qu'on ne
(1) A la même date, procès entre l’évêque et Michel Levayer, archidiacre du Mans. (Voir Mémoires du clergé.)
pouvait saisir les produits de leurs bénéfices, se dispensèrent d'obéir aux ordres de la cour comme à ceux de l'évêque. Un nouvel arrêt, du 7 mai 1659, déclara cette prétention mal fondée, et enjoignit au substitut du procureur général de poursuivre les contrevenants sans égard à leurs appellations.
La même année 1659, au mois de septembre, l'abbaye de La Coûture fut le théâtre d'une plus éclatante rébellion, qui eut pour conséquence, dans la ville même, un grand tumulte. L'abbé commendataire de La Coûture, Louis-Henri de Bourbon, ayant obtenu, par la faveur de la reine mère, des lettrespatentes qui donnaient cette maison aux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, les anciens moines fermèrent leurs portes aux nouveaux, quand ceux-ci vinrent prendre possession. Averti de cette résistance, le chancelier Seguier s'empressa d'envoyer au Mans un commissaire nommé Morant, qui tenta vainement le siége de l’abbaye. Arrivèrent au secours des moines révoltés une foule de citadins et de paysans, conduits par un ancien doyen du présidial, qui, les armes à la main, se précipitèrent sur les archers du commissaire, en tuèrent quelques-uns ct mirent les autres en fuite. Ce fut un vrai combat (1), dans lequel l’autorité fut vaineue. Il est permis de croire que les citoyens pacifiques regrettérent l'absence de l'évêque.
(1) La relation de ce combat se trouve dans les pièces encore
Présent il aurait pu décider les anciens moines à la soumission, ou dissuader les nouveaux d'une agression vaine et périlleuse.
Dans les dernières années de sa vie, Emmanuel de Beaumanoir négligea moins les affaires de son évêché. Nous dirons ici quelques mots de divers écrits qu'il composa pour l'usage des clercs ou des fidèles du diocèse. Dans les Ordonnances de 1654,
inédites que nous allons publier. A la date du 23 septembre, Morant écrit au chancelier Seguier :
« Monseigneur,
« Je me suis engagé de venir au Mans sur les avis des principaux officiers de la ville que je ne trouverais aucun obstacle à ma commission. Dans l'assemblée générale qui se tint hier, après la lecture des lettres de cachet et de ma commission, j'ai eu sûreté par ks voix universelles, hors de cinq, que la ville ne prendrait point d'intérêt pour s'opposer à l'exécution des ordres du Roi pour le rétablissement des réformés cn l'abbaye de La Coûture. Après ces assurances et après que les anciens religieux, au nombre de sept ou huit, qui tenaient ferme avec dix paysans seulement, qu'ils avaient retirés pour leur défense, ont battu et excédé l'huissier qui leur a signifié ce matin mon ordonnance portant injonction d'ouvrirles portes, conformément aux arrêts du conseil, je n'ai pas cru devoir balancer, ne voyant rien à craindre du dedans de la ville, de faire attaquer l’abbaye en trois différents lieux par les prévôts des maréchaux que j'avais à ma suile, et autres personnes au nombre de cent cinquante et plus. J’y étais de personne dansun presbytère joignant l’abbaye. On travaillait à percer une muraille et l’on était prêt de se rendre maître du dedans de l’abbaye, quand la populace s'est excitée à l’arrivée du sicur de Vert, ci-devant deyen du présidial, mais qui n’est plus officier, ayant vendu sa Charge à un autre qui a obtenu ses provisions et depuis est décédé. Il s’est qualifié commissaire exécuteur d'un arrêt du
il rappelle qu'ila publié antérieurement un Sommaire des principaux articles de notre foi; nous ignorons la date de cette publication. En 1655, il ivrait aux presses de Denys Bechet un nouveau Missel diocésain, sous ce titre : Missale ad usum ecclesiæ Cenomanensis, juxta Breviarii novissime reformati et Missalis Romani ordinem dispositum ; Paris, in-folio. I nous apprend, dans une préface, qu'il a contribué lui-même
parlemenl,et, ayant publié hautementqu'il venait pour verbaliser, la sédition s'est émue, de sorte qu'un chacun s’est jeté sur les soldats et archers, dunt beaucoup ont été blessés, deux ou trois tués sur la place, assommés à coup de marteau. Ayant fait arcêter deux coquins, qui, dans le commencement, avaient crié : Aux armes! j'ai été forcé, pour éviter la fureur du peuple qui voulait meltre le feu au presbytère, de leur donner la liberté. Dans ce désordre, où le prévôt des maréchaux de cette ville a fort bien agi, son fils, qui est l’un des anciens religieux de La Coûture, mais attaché aux réformés et dans leurs intérêts, voyant son père engagé, a voulu s'approcher de lui, Un nommé Olivier, marchand de vin, qui, dans la guerre de M. de La Boulaye, a été l’un des plus séditieux contre l'autorité du Roi, l’a pressé si vivement à coups de pierre, qu'il a été obligé, pour défendre sa vie, de lui lâcher un coup de pistolet, dont il est demeuré sur la place. La sédition s'allumant de plus en plus, avec ce que j'avais d'amis, les échevins et ce qui me restait d'archers, je me suis retiré à mon logis; mais, comme il est situé dans le faubourg de La Coùture, à peine y suis-je entré que force peuple y est accouru, avec la veuve de cet Olivier; ce qui m'a fait résoudre avec la même escorte de passer à l'évêché, situé dans la ville, pour prévenir un plus grand désordre. Comme cette action vient d'arriver et que le courrier passe demain, j'ai cru, Monseigneur, que je devais en avance vous informer de cette sédition, attendant mon procèsverbal, que je ne puis envoyer que par le premier ordinaire. Cependant, Monscigneur, vous me permettrez de vous dire que le fils de ce prévôt des maréchaux, nommé le sieur Neveu, a ét
PHILBERT-EMMANUEL DE BEAUMANOIR. 53 à mettre en ordre les diverses parties de ce Missel. I fit ensuite le même travail pour le Rituel du diocèse, dont nous avons une édition réformée publiée par ses soins : Rituale Cenomanense ad Romani formam expressum, D. Phil. Emm. de Beaumanoir de Lavardin, etc., etc., auctoritate recognitum; Paris, Denys Bechet, 16692, in-8°. Nous devons mentionner aussi parmi les œuvres épiscopales d'Emmanuel de Beauma-
arrêté et conduit dans l’abbaye de La Coûture, où ce de Vert est allé faire les informations. L'on est si emporté, qu'’ilest à craindre qu'on ne veuille le juger en ce présidial : l'autorité du Roi ne le peut pas souffrir; or j'ose espérer de votre justice que vous aurez la bonté d'envoyer incessamment ici un arrêt de défense. Je passerai demain vers Durtal; je vous demande l'honneur de votre protection en cette rencontre, puisque j'ai celui de vous dire, « Monseigneur, « Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, « MORANT.
« Au Mans, ce mardi au soir, 23 sept. (1659). »
Trois jours après Morant avait fui Le Mans, désespérant de réussir dans son entreprise, et il écrivait de Durtal au chancelier :
« Monseigneur,
« Les deux procès verbaux que je prends la liberté de vous envoyer, vous informeront du particulier de ce qui s’est passé dans la sédition de la ville du Mans et des obstacles qui se sont rencontrés dans l'exécution de la commission dont il avait plu à . Sa Majesté de m’honorer pour le rétablissement des religieux de la congrégation de St-Maur. J’ose me flatter, Monseigneur, que vous approuverez la conduite que j'y ai tenue, et que, si la chose n'a pas réussi, ce n’a été que par l'effet d’une rencontre qui ne se pouvait pas prévoir et de l'intervention séditieuse d'une personne, qui, n'étant plus officier, a néanmoins fait tout le désordre. Comme c’est de votre prudence, Monseigneur, que vous devons apprendre les voies de soutenir l'autorité royale,
noir une Ordonnance touchant les fêtes qui doivent être observées dans tout son diocèse, du 4% décembre 1666, publiée au Mans, chez Hiér. Olivier, 1666, in-4°,
On a fait l'éloge de sa charité. En effet, il a bien mérité des pauvres de son diocèse en deux circonstances mémorables. En 1662 le Maine fut affligé par deux fléaux qui exercèrent dans la population d’affreux ravages, une famine et une épidémie : on signale le zèle avec lequel il secourut les habitants des campagnes, qui venaient de toutes parts au chef-lieu de la province. Emmanuel de Bcaumanoir donna une nouvelle preuve de sa charité à l'occasion de l’établisse-
je n'ai plus qu'à vous supplier de vouloir m’honorer de votre protection et de la qualité, « Monseigneur, .
« De votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur, Q« MORANT.
« À Durtal, ce 26 sept. (1659).
a P.-S. Je viens d'apprendre que le sieur de Vert a fait de grandes informations qu'il a envoyées au parlement. Il lui estbien facile de trouver telles dépositions que les parties intéressées voudront pour se mettre à couvert, mais il est très certain que la sédition a commencé devant la mort du bourgeois, et que dans le désordre, poursuivant le fils du prévôt, il y est demeuré. À quelsujet aurait-on tué un bourgeois, si la ville eût été paisible? Nous espérons tous de votre justice que vous garantirez des poursuites du parlement les particuliers qu'il y voudra engager, puisqu'il s'agit de l'exécution des ordres du Roi. Il ne serait pas juste qu'il eût la liberté de sévir à l'encontre d'eux. »
Nous empruntons ces pièces au num. 709, tome XXIX des manuscrits français de Saint-Germain-des-Prés, à la Bibliothèque impériale.
ment de l'Hôpital général du Mans. Des lettres-patentes du roi, à la date du mois de septembre de l'année 1658, avaient autorisé la fondation d'un lieu de refuge pour tous les mendiants de la ville et des faubourgs; d'autres lettres-patentes, du 11 avril 1668, nous apprennent que l'évêque du Mans contribua plus que personne à l'exécution de ce pieux dessein.
Il était de retour à Paris en 1671. A cette date, madame de Sévigné écrit à sa fille madame de Grignan : « Je dine tous les vendredis chez le Mans, avec « M. de La Rochefoucauld, madame de Brissac et « Benserade, qui toujours y fait la joie de la compa- « gnie (4). » Il mourut à Paris le 27 juillet 4671. Nous ne savons sur quel fondement on suppose qu'il fut empoisonné par la trop célèbre marquise de Brinvilliers (2). Il est vrai, toutefois, qu'il mourut presque subitement, en quittant la table. Le 2 août, madame de Sévigné, son aimable convive, écrivait : « La mort de M. du Mans m'a assommée. Je n’y avais « jamais pensé, non plus que lui, et, de la manière « dont je le voyais vivre, il ne me tombait pas dans « l'imagination qu'il pût mourir. Cependant, le voilà « mort d'une petite fièvre, sans avoir eu le temps de « songer ni au ciel, ni à la terre ; il a passé ce temps-
(1) Lettres; lettre Lxxn1 de l'édit. de Grouvelle. (2) Renouard, Essais histor., t. 1, p. 326.
« là à s'étonner (1). » Ce genre de mort répond trèsbien à son genre de vie. Il s'éteignit doucement, sans douleur et sans effroi, s'étonnant de ressentir un malaise qui le rendait insensible à l'attrait des conversations galantes et des gais festins. On lui fit des funérailles magnifiques. Son corps fut transporté à Malicorne et déposé dans la chapelle du château, près de la tombe de ses ancètres.
Mais bientôt après on poursuivit sa mémoire. Assurément il était mort «sans songer au ciel. » Madame de Sévigné le raconte simplement, et son fidèle témoignage ne peut être suspect à personne. Un commensal ordinaire de Saint-Évremont et de La Rochefoucauld devait vivre et mourir sans avoir la préoccupation du ciel. Il ne paraît pas qu'on ait été très-scandalisé de sa mort; mais on lui reprocha d'avoir, durant sa vie, tenu quelques propos fort peu convenables dans la bouche d'un évêque; on dit qu'il avait manifesté peu de confiance dans la sainteté de certains mystères, et l'on ne manqua pas d'ajouter, en conséquence, qu'il n'avait jamais cru aux vérités de la religion. Il y a lieu de supposer qu'il avait commis quelque grande imprudence, peut-être au retour d'un joyeux festin, car il ne faut pas mettre en doute la bonne foi de ses accusateurs. Le principal fut M. de Gondrin, archevêque de Sens, qui avait été dans sa
(1) Lettre cxx1 de la même édit.
confidence, et qui fit contre lui des déclarations accablantes. Les ennemis d'Emmanuel de Beaumanoir, puisqu'il avait des ennemis, voulurent pousser cette affaire fort loin, et l'évêque d'Alet, M. Pavillon, fut consulté sur lé parti qu’il convenait de prendre. Celui-ci répondit qu'il fallait d'abord assembler un concile provincial, et procéder contre la mémoire de l'accusé sur la déposition des témoins qui avaient révélé les faits mis à sa charge ; que l’on devait ‘ensuite transmettre au pape toute la procédure et solliciter un arrêt du saint-siége. Mais ces poursuites n’eurent pas lieu (1). Cependant un grand nombre de prêtres ordonnés par Emmanuel de Beaumanoir, le jugeant convaincu d'athéisme par les déclarations de l'archevêque de Sens, eurent des doutes sur la validité de leur ordination. Un prêtre consacré par un hérétique est-il apte à exercer le ministère pastoral? C'est une question grave, qui, dans tous les siècles de l'Église, a été vivement controversée. Parmi les anciens pères, quelquesuns se sont prononcés contre la validité de l’ordination conférée par un schismatique, un impie, un simoniaque ; d'autres, et parmi ceux-ci saint Augustin, pensent qu'il n'y a lieu de renouveler aucun sacrement administré au sein de l'Église et conformément aux rites consacrés. Entre les scolastiques nous trouvons la même dissidence sur la même question.
(1) La vie de M. de Saint-Evremont, par Desmaiseaux.
Souvent interrogée sur ce point, la chaire de saint Pierre n'a pas toujours exprimé le même avis: on a vu Léon IX ordonner de nouveau des prêtres institués par un évêque convaincu de simonie; Jean IX, au contraire, a déclaré valides toutes les ordinations faites par le pape Formose On consulta de nouveau le pape et la Sorbonne au sujet des ordinations d'Emmanuel de Beaumanoir : leur opinion fut qu'elles étaient efficaces. Cette efficacité ne parut pas toutefois très-bien établie, car plusieurs prêtres, et entre autres le célèbre Mascaron , qui professait alorsla rhétorique au collége du Mans, se firent ordonner de nouveau.