BEAUMANOIR (CHARLES DE
Jean de Beaumanoir , seigneur de Lavardin , maréchal de France, gouverneur pour le roi des comtés du Maine, de Laval et du Perche, eut huit enfants mâles de son mariage avec Catherine de Carmaing, noble dame alliée aux familles royales d’Albret, de Béarn, de Navarre et de Foix. La famille de Beaumanoir , originaire de Bretagne, était une des plus illustres de la
4t CHARLES DE DPEAUMANOIR.
noblesse francaise. Costar, écrivant au P. Mascaron, de l'Oratoire, qui lui avait -demandé des renseignements sur cette famille, s'exprime en ces termes : « Vous souvenez-vous , mon. R. P., de cet empereur qui fut surnommé l'herbe parietaire, parce que son nom se lisait dans toutes les murailles de la vieille Rome? On pourrait appeler ainsi les seigneurs de Beaumanoir, dont le nom et les armes se voyent dans les pierres en tant d'endroits de la Bretagne, que je n'aurois qu'à vous dire pour toute réponse à la question que vous m'avez faite : « Interroga lapides et doce- » buutte.-(1° Cette famille qui fut représentée, pendant plusieurs règnes, soit à l'armée, soit à la cour, par une foule de braves gentilshommes, donna deux évêques au divcèse du Mans. Jean de Beaumanoir réserva l'hérilage de son gouvernement au premier de sa race : le troisième , CHARLES DE BEAUMANOIR , né au château de Lavardin-Tucé, en l'année 1 586, fut destiné à l'état ecclésiastique, et élevé dans ce dessein chez Madame de Chaourses, sa tante, abbesse du Pré, qui l'entoura des soins les plus tendres et lui inspira dès le berceau les sentiments d'une ardente piété. À l'âge de huit ans, Charles de Beaumanvir était pourvu de l'abbaye de Beaulieu ; quatre années après, on l'envoyait à Paris commencer ses études sous la conduite d'un jeune clerc de grande espérance, Charles Loppé, qui occupa plus tard le premier rang parmi les docteurs de l'Uuiversité et les premières charges académiques (1) : on nous
(8) Letres de M. Costar, t. 1. lettre 9.
(4) Ce Charles Loppé ne nous étant pas connu comme écrivain, nous ne pamnons lui conhcrer tune notice speciale dans ret ouvrage. D Ctait né au Maus, daus la paroisse de Suint-Gcerinain ,
apprend encore que Charles de Beaumanoir eut pour maître en philosophie , Cospéan , évêque de Lisieux. Nous aimons à croire qu'il profita beaucoup sous la discipline de ces habiles professeurs.
À huit ans, Charles de Beaumanoir avaîit eu le titre d’abbé de Beaulieu ; à quatorze ans, ses études élémentaires à peine achevées, il obtenait des lettres du roi
en 1553. Après avoir achevé l'éducation de Ch. de Beaumanoir , il obtint de la reconnaissance de son élève l'archidiaconé de Sablé : ayant ensuite pris ses degrés en la Faculté de théologie de Paris, il y fut reçu docteur. Le collége de Navarre l'eut bientôt pour grand-maître, puis pour professeur de théologie. Il ne quitta sa chaire qu'en 1631, et mourut curé de Saint-André-des-Arcs, le 235 décembre 1653, à l'âge de quatre-vingts ans. Il paraît qu'étant grand-maitre du collége de Navarre , il convoilait un épiscopat ,il épiscopisait, comme dit Ménage , car nous lisons dans une lettre de Jacques Levasseur, doyen de l'église de Noyon, qui lui est adressée : « Quid tantopere optandum habet infula quod desit tibi ? Antistitis parit nomen; quo triplici gaudes, Navarricæ sapientie, Sanctandreanæ caulæ , principis diaconorum cænomanensium ; antistes mihi milibus trecentis. Dat eminere. In quo alio magis eminet virtus ? Dat suspici. Et ipsimet præsules te suspiciunt ; sceptra Jovemque conciliat ditio Navarrica et vis lui genii ad regia geniti. Dat prodesse largius. Quis hoc possit copiosius quam pastor tot ovium, magister tot theologorum, lustrator tot sacerdotum ? Dat abundare. Quasi te copiarum pœnituat cœælo terraque tibi congestarum ! Dat stipari. Nempe ubi multæ opes, multi sunt qui comedant eas. Te vero circumstant comitum globi quam liberatiores et Sspissiores! circumstant, inquam , certatim et gratis. Fasciculum Pro‘agoras colligo, qui ter autistes emines virtute, sorte suspiceris, regibus arcte conjungcris, Deo in deliciis, nostra Navarræ prorex, utilis omnibus, pastor , magister, inspector provinciæ , opum largus , ab ore docentis pendentium coruna cinctus et frequentium eomitatu septus , quid amplius ab episcopio, vel lautins a Deo, vel benignius a fortunæ imperio expectes?.. Novioduni, idibus decembris, 1620. » Epistolæ , cent. prima , epist. 16. Cette lettre est très-emphatique : il est vrai, toutefois, que la maitrise du collége de Navarre était une des diguités les plus recherchécs.On trouvera quelques autres détails sur ce Ch.Loppé, daus l'ouvrage bien connu de Jean de Launoy, qui a pour litre Regii Navarræ Gymmasii Paris. Historia, en divers endroits de la première partie de cette Histoire; dans le Dictionnaire de Moreri, et daus la seconde partie de l'Histoire de Sablé de Ménage.
qui le nommaicnt à l'évêché du Mans. On disposait alors des charges ecclésiastiques comme des charyes militaires ; pour les unes et pour les autres, il n'y avait pas de droits supérieurs à la naissance. Mais l'église, ainsi que l'armée, murmurait contre ces abus. Le roi craignit que ses libéralités en faveur de la maison de Beaumanoir ne fussent une occasion de scandale, et le jeune évêque du Mans ne fut adinis à prendre possession de son diocèse qu'au mois de novembre de l'année 1610. Îl était alors âgé de vingt-quatre ans. L'historien des évèques du Mans, Le Corvaisier de Courteilles, a relaté d'une manière prolixe la plupart des faits qui concernent l'épiscopat de Charles de Beaumanoir. Nous ne reproduirons pas tous les détails de son récit, mais nous n'en omettrons aucun de ceux qui nous semblent avoir quelque intérêt; nous aurons d'ailleurs occasion de suppléer à son silence sur divers points. Voici le portrait qu'il fait de ce prélat : « Il souverna son evesché avec une grande modération , maniant les esprits par la douceur et l'accortise de son humeur; se reudant sociable à toutle monde, il n'eut j‘imais de querelle ou de procez avec sun peuple ou son clergé, mais au contraire assoupil tous ceux qni esloient intentez et demeura, pendant qu'il vescut , en bonne intelligence avec son chapitre, qui luy porta tousivurs beaucoup d'honneur et d'affection, relaschants quelquefois les uns et les autres de leurs droits et des intérests qu'ils auoient à démesler , pour entretenir la paix et vivre en amitié. Nostre Charles estoil un prélat doué de grandes perfectiuns et qui auoit receu de grands avantages de la nature, car il estoit homme de bonue mine, agréable à tuus ceux qui le
voyoient, bien disant , affable, courtois, qui auoit un entendement vif et pénétrant, et capable de grandes affaires, s’il n’eust point préféré le séjour de sa province au tracas et au tumulte de la cour. Quoyque dans ses actions il fust accompagné d’une grâce naturelle et qu'il eust dans son port et dans son maintien un certain air qui ressentoit la générosité de sa maison, toutefois cet avantage que sa naissance luy auoit donné paroissoit principalement lorsqu'il vacquoit à quelque cérémonie : l'on n'a guères veu de prélats officier avec une façon si majestueuse et une contenance si grave el si auguste que cet évesque , qui sembloit accroistre la pompe et la solennité d’une feste, lorsqu'il y assistoit paré de ses habits pontificaux. » Si flatteur que soit ce portrait, nous croyons qu'il est assez fidèle : tous les actes administratifs de Charles de Beaumanoir ne furent pas sans doute approuvés par le clergé de son diocèse, mais dans les libelles les plus véhéments qui ont été publiés contre sa gestion épiscopale, nous trouvons l’éloge de sa modestie, de sa continence, de son humeur affable et de son savoir (1). Si Tallemant des Réaux a mal parlé de ses mœurs (2), il ne cite aucun fait qui justifie ce langage, et il y a lieu de supposer qu'il a traité Charles de Beaumanoir avec peu d’égards à cause du fàcheux renom qu'eut son neveu, Philbert-Emmauuel. Lorsqu’en l’année 1614, Louis XIII et Marie de Médicis passèrent par la ville du Mans, Charles de Beaumanoir vint recevoir le jeune roi au seuil de l'église cathé-
(4) Jesuitice prima, auctore incerto, in-8, page 16. (1) Historieites de Tallemant des Réaux, édit. de 1854, t. 1%, p. 91.
drale, et lui présenia, comme au premier chanoine de l'église, le surplis et l'aumusse. Après cette cérémonie, il barangua le prince et sa mère , au nom du clergé de la province. Hardouin-Lebourdays nous a conservé ces deux discours ‘1;. Ils sont plutôt d'un rhétoricien que d'un prelat. Celui qui est à l'adresse du roi n'a que trois phrases, mais on ne saurait imaginer combien il s y trouve d'epithètes surabondantes, d'incises précieuses et de métaphores énigmatiques. On nous apprend quil se fit applaudir comme orateur en deux circonstances solennelles : au college de la Flèche, dans la cérémonie qui eut lieu pour la canonisation des saints Ignace et François Xavier ; eu l'église des Capucins du Maus, à l'occasion de la buatification du frère Félix. Si, dans la chaire, on adinirait son éloquence, on faisait grand etat de sa sagesse, de son expérience dans les conseils : # Aussi, cuwme nous l'apprenons de Le Conaisier, lursqu'il s'est fait quelque assemblée dans le royaume, il a souvent esté choisi du clergé de la province, comme un des plus babiles et plus intelligeuts à conduire et à manier des affaires de cette importauce. + Après avoir représenté le clergé de son diocèse aux Etats-Géuéraux de 1614, à l'issue desquels il prououca une barangue qui ne nous a pas été conservée, Charles de Beaumanoir fut délégué par l’archevèque de Tours et ses suffragants pour assister à l'As- Semblee geu-.ale du clergé qui eut lieu à Paris, en l'anuee 1625 : on parle d'un autre discours récité par lui à la clôture de cette Assemblce.
(1) Dix ours et Ordre tenus à l'entrée de leurs MM. Louis NII et Marie de Nedcis. Voir au tome Ler de l'Hist, Lit. du Mune, p. 336.
Charles de Beaumanoir témoigna beaucoup de zèle pour les ordres religieux, les congrégations, les confréries. Le Corvaisier compte vingt-trois maisons conventuelles ou autres, fondées sous ses auspices dans le diocèse du Mans. Dans les premières années de son épiscopat, les frères Capucins vinrent s'établir au Mans, à Mayenne et à Laval ; les Récollets, à la Ferté-Bernard et à Château-du-Loir ; les Minimes, au Mans et à Sillé ; les religieux de la Charité, à Domfront en Passais : c'est à sa prière que les PP. de l'Oratoire prirent possession du collège du Mans, en l’année 1624. Plus grand fut encore le nombre des nouvelles maisons de filles : les Ursulines constituèrent deux établissements dans le diocèse (1) ; les Visitandines prirent d'abord résidence à la Ferté-Bernard , et bientôt elles furent appelées à Mamers et au Mans; les sœurs de Sainte-Elisabeth vinrent habiter Noyen; les Urbanistes, Beaumont-le-Vicomte ; les sœurs du Calvaire, Mayeune; les Bénédictines, Laval, Domfront en Passais, Chäteau-du-Loir , Ernce et Lassay (2). L'aifection que l'évêque du Mans portait aux associations religieuses fut sans doute plus d'une fois contrariée par les remontrances du clergé diocésain ; mais ilne paraît pas qu'il en ait tenu compte. Jleut à l'occasion des Jésuites une affaire très-grave, un long procès avec l'Université de Paris. Nous expose-
(t) On peut consulter, sur l'établissement des religieuses Ursu= lines dans la ville du Mans, l'opaseule de Charles Aubert dontil est parlé dans le 1er voluine de l'Histoire Littéraire du Maine, p. 99.
(2} Dans un volume de Miscellantes de la Bibliothèque du Mans (ne 8, 442, Grande-Salle}, se trouve manuserite Pordonnance de Charles de Beaumauoir, relative à la fondation du prieuré des Bénédictines de Lassay. Cette ordonnance porte la date du 25 juillet 1652.
il l
rons avec quelques détails l'origine et les phases diverses de ce débat : il intéresse l'histoire littéraire du Maine, et ui Le Corvaisier, ui Bundonuet , n'ont menlionné les faits de la cause.
Le cardinal Philippe de Luxembourg, évèque du Mans, était mort en l'année 14519, laissant un testament dans lequel il atiribuait des fonds à la construction d'un collège en l'Uuiversité de Paris, pour les pauvres écoliers de sa province. Ses intentions charitables furent bien remplies par les chanoines auxquels il avait confié cette charge, et l'on vit bieutôt s'élever le collége du Mans, rue de Reims, au sommet de la montague Sainte-Geneviève, sur l'emplacement d'une vieille maison épiscopale abandonnée en toute propriété aux exécuteurs testamentaires de Philippe de Luxembourg, par son successeur sur le siege du Mans, le cardinal Louis de Bourbon (1). La construction du bâtiment avait coûté 42,000 livres : il contenait trente-six chambres pour loger douze boursiers, les régents et les pen- Sionnaies, sans compler les classes et les autres ofices 2). Le gouvernement du collége fut commis à uu principal, à un procureur-chapelain et à divers régeuts qui, d'après les statuts, firent des cours spéciaux pour tous les arts el loutes les sciences. C'était donc un collége de plein exercice. Tous les boursiers vivaieut en commun; les exXccuteurs testamentaires du cardinal de Luxembourg avaieut accordé à chacun d'eux vingtcinq livres de revenu. Le premier état du collége du
(1) Frndativ ct statuta colleyri et capellanuæ Cenomanensis, Parisis, 10649, iu-8.
(®&' Féhbien, Histoire de La ville de l'aris, L. 11. p. 915.
Mans paraît avoir été prospère ; mais quand les Jésui- {cs , recommandés par la cour de Rome, accueillis avec faveur par le pouvoir civil, eurent fondé leurs maisons rivales au centre même de l'antique domaine de l'Université, les cours des professeurs du collége du Mans furent suivis avec moins de zèle, leur crédit fut ébranlé par une redoutable concurrence. Les Jésuites, on le sait trop, n'épargnaient rieù pour servir la cause de leur Congrégation, et poër compromettre celle de l'Université : ils pénétraient dans les familles ; par toutes sortes de brigues et de calomnies ils attiraient à eux les fils des riches , ainsi que les fils des pauvres » ét recru- Lient ainsi, dans toutes les conditions, de nombreux adhérents. Quand la déchéance du collége du Mans fut considérée comme un fait accompli, l'évêque du Mans résolut de l’unir au collége de Reims, qui n’avait pas éprouvé de moindres disgräces , et cette union dura quelque temps. Elle fut rompue par des contestations survenues entre les administrateurs des deux établissements. On voulut alors remettre en vigueur , dans la maison du Mans, les statuts primitifs et restaurer les études, mais on n’y réussit pas : à peine trouva-t-on quelques bacheliers pour occuper la chaire de pbilosophie; les autres cours furent suspendus, non moins par défaut d'élèves que par défaut de professeurs , et, vingt-cinq années après celte tentative malheureuse ; une portion des bâtiments du collége du Mans avait changé de destination : les classes étaient devenues des magasins, les chambres des professeurs avaient été louées à des gens de métier; l'Université ne comptait plus en ce lieu d'autres représentants que le principal , le procureur et quelques boursiers. C'est alors que
2 CHARLES DE LBEAUMANOIR.
Cbarles de Beaumanoir eut quelques pourparlers avec les Jésuites qui possédaient le collége de Clermont : ceux-ci proposèrent à l'évêque du Mans de lui compter 40,000 livres destinées à l'acquisition d'un hôtel épiscopal à Paris (1); ils lui demanderent en retour de céder à leur société les bâtiments du college diocésain.
Avant même que ee marché fût conclu , le recteur de l'Université en connaissait les clauses : il se häta donc de déposer au greffe du Parlement une opposition à Loute transaction qui pourrait avoir pour objet d'aliéner au profit des Jésuites tel ou tel établissement placé sous la tutelle de F'Üniversité de Paris. Charles de Beaumanoir ne s'arrète pas devant celobstacle, ettermine laffaire avec les Jésuites, le 11 octobre 1625. A cette nouvelle, le recteur de l'Université publie une requête tendante à Fannulation du contrat, et la chambre des vacations du Parlement, saisie de cette contestation, fait sisnilier aux parties contractantes qu'elles aient à rompre leurs engagements réciproques. Ce désistement eut lieu le 22 novembre. C'était une victoire pour FUÜniversite. Cependant les Jesuites convoitaicnt toujours le college du Mans sis entament de nouvelles nésocialions, et, le 1 octobre 165, HS proposent à Fevéque du Mans un nouveau contrat qui est signe le 16, et conlivme par lettres patentes du roi, qui portent la date du 31 octobre, En vertu de ces lettres , les Jésuites se présentent le 9 novembre aux portes dr college, assistés de M one Mansot, sieur de Villarceaux, maitre des requêtes, de truis sergents et de quelques gens d'armes;
4, Daus le contrat de 1631, dont nous parlerons plus loin, les Jésuites u'odiament plus que 55,000 livres.
ils entrent , arrachent les clefs aux mains du portier , et ordonnent au principal, au procureur, aux régents et aux boursiers de se retirer à l'instant. L'Université se plaint avec plus de véhémence qu'elle ne l'avait fait encore; dans une nouvelle requête elle s'efforce d'établir que la conscience des conseillers d'état a été surprise, qu'il y a dol et fraude dans la conduite des Jésuites, simonie dans celle de l'évêque, et que le bon droit exige la révocation des lettres royales. Arrêt du conseil, sur celte requête , qui assigne à quinzaine le recteur du cllége de Clermont : celui-ci ayant été entendu, trois jours sont accordés aux parties pour produire toutes es pièces sur lesquelles le conseil se réserve de statuer. Charles de Beaumanoir publie un factum intitulé : Raisons pour lesquelles M. l’évéque du Mans a uni le college du Mans au college des PP. Jésuites de Paris : l'Université lui oppose deux mémoires fort énergiques, sous cestitres : Dcfenses del Universite de Paris et du college du Mans, contre l'usurpation que les Jésuites veulent faire de ce college et de la chapelle y fondee, 1632, in-8°;— Notes sur le Factum de M. de Beaumanoir et des Jésuites, 1632, in-4°. On fait valoir de part et d'autre des raisons fort gra. ves pour et contre le contrat d'union. L'évêque invoque son droit ; il représente en outre le fächeux état du collége , lequel est une charge pour le diocèse et une charge sans profits : de son côté, le recteur de l'Université conteste le droit de l'évêque; il rappelle le texte des statuts rédigés par les exécuteurs testamentaires de Philippe de Luxembourg, et s'efforce d'établir qu'il y à violation flagrante de ces statuts dans le contrat d'aliénation signé par Charles de Beaumanoir ; il ajoute
que les PP. Jésuites sont des pestes publiques, que leur dessein est de troubler l'État, qu'ils font au sein de l'Université une propagande séditieuse, et que si les conseillers du roi n'y prennent garde, une granda institution sera bientôt irrévocablement compromise.
Le conseil d'état ne se pressa pas de conclure cette affaire , et les deux contradicteurs eurent tout le loisir d'argumenter sur leurs prétentions adverses. La conduite de Ch. de Beaumamoir fut approuvée par quelques membres de son clergé, par le chapitre de l'église cathédrale , qui ratifia fort tardivement , il est vrai, le traité passé avec les Jésuites (1) ,et par l'auteur anonyme du manuserit sur la Vie des Evèques du Mans, qui, dans le catalogue de notre biblivthèque, porte le titre de Fitæ ÆEpiscoporum Canomancnsium (2). Cet écris vain parle en ces termes des PP. de la société de Jésus : « Eorum virtus egreuia et doctrina excéllens apud bonos admirationem imilationemque , apud parum æquos rerum æslimalores invidiam et calumniam peperere. » [Il désigne sans doute comme peu équitables dans leurs jugements les auteurs de deux pamphlets, dans lesquels Charles de Beanmanoir et les Jésuites sont , en eflet, fort maltraités : le premier a pour titre: Cenomanica, ex Harcuriano, 1632, iu-8 ; le titre du second est: Jesuitiea Prima, in-8. Fevret de Fontetite ne mentionne pas ces deux picees ; elles ne con-
[Cette adhésion tardive fat un des moyens invoqués par le recteur de PÜunnersite pour obtenir le retrait des lettres-patentes, Nous lisons, enetlet, danses ÆErtraus des Rosicres du Nerrctartot du Chaipure du Mans, dont notre Bibliothèque municipale possede un manusernit, que da veute du college ne fut pas acceptée par le chapiire avant le 25 avril 4672.
(2: Sous le numero 97.
tiennent, il est vrai, aucun renseignement de quelque importance qui ne 8e trouve dans les factums publiés par le mandement du recteur de l'Université de Paris ; mais comme elles semblent avt été écrites par quelques membres du clergé, on n Rs lit pas sans intérêt. Le premier de ces opuscules nous donne à entendre que Ch. Loppé fat un des opposants à cession du collége. Cette cession reneontra pendant. longtemps des obstacles que Ch. de Beëtmanoin ne sut pas surmonter, car elle n'eut lieu”que longtemps après sa mort, en 1682. Les Jésuites entrèrent alors «n' possession des bâtiments du collége : ils les achetèrent 55,156 livres, somme que Louis XIV , leur-protecteur ; paya des deniers du trésor royal, comme nous Fepprennent deux arrêts du conseil, l'un du 18 mai 1682, l'autre du mois de juin suivant, enregistiEi-ap Parlement, le 12 décembre de la même année à; à'ln Cour des Comptes, le 15 janvier 4683 (4). e tomige du Mans fut transféré place Saint-Michel, dans une maison qui coûta 33,000 livres, où les boursiers continuërent de vivre en conommun. On sait qu'après l'expulsion des Jésuites, en 4762 , tous les petits colléges de Paris furent réunis au collége Louis-le-Grand (2).
Nous devions dire, à l'occasion des différends de Ch. de Beaumanoir et de l'Université de Paris, quelle fut, à diverses époques, la fortune du collége fondé par Philippe de Luxembourg. Il nous reste à raconter les dernières années de l'épiscopat de Ch. de Beau-
4) Félibien, au lieu déjà cité.
(2) M. Cauvin, Recherches sur les établissements de charüget d'instruction publique du diocèse du Mans, p. 109 et 110.
manoir. En 1655, Alphonse-Louis Du Plessis, cardinal de Lyon, frère aîné de Richelicu, envoyé en ambassade auprès du pape, se fit accompagner par les évêques du Mans et d'Albi. Le principal objet de cette mission était de poursuivre la dissolution du mariage du duc d'Orléans. L'évêque du Mans avait auprès de lui son neveu, l'abbé de Lavardin. Pendant leur séjour à Ja cour romaine, un différend s'étant élevé entre le cardinal de Lyon et le prince Colonne, pour une affaire d'étiquette, le pape invita l'évêque du Mans à intervenir , et celui-ci s'acquitta fort heureusement de cette mission : il réussit, après beaucoup d'efforts, à réconcilier le cardinal et le prince, et la conclusion de ce débat lui tit beaucoup d'honneur. Le pape l'eut surtout pour agréable, et afin de récompenser dignement un aussi habile nésocialeur , il le nomma évêque assistant de sa chapelle , lui accordant la faculté de créer trois prot@otaires du saint siège, et trois chevaliers de l'Eperon-d'Or. Charles de Beaumanoir resta huit mois cu ftalie et revint ensuite dans son diocèse : comme l'état de sa santé lui inspirait quelques inquiétudes , il se retira dans le château épiscopal d'Yvré, où il mourut environ une aunve après Sun retour, à l'âge de cinquante et un an, le 17 novembre de l'année 16357.
Le Corvaisier termine ainsi la notice qu'il a consacrée à Charles de Beaumanoir : « Le pape Urbain VHI et le cardinal de Richelieu, donnèrent des preuves assez évidentes de l'estime qu'ils faisvient de nostre prélat, par le ressentiment qu'ils témoignérent lorsqu'ils apprirent les nouvelles de son déceds : jusque-là qu'on tieut que le pape, qui auvit assez reconnu les qualitez qu'il possédoit dans le peu de temps qu'il auoit esté à Rome, dit que l'evesque de France estoitaurt. Aussi tous ceux qui l'ont
CHARLES DE BEAUMANOIR. 57 connu, principalement ses diocésains, ont tousiours publié auec vérité qu'il estoit l'honneur du clergé, la gloire de la noblesse et le protecteur de la prouince.
» Son corps ayant esté embaumé , puis reuestu de ses habits pontificaux, fut exposé par trois jours consécutifs dans l’église d'Yvré, à la veuë de tout le monde : trois mois après, scauoir en février de l'année 1658, il fut porté en veue des chapelles de l'église de la Coulture, de là conduit en celle de Sainct-Julian auec vne pompe funèbre dont j'exposeray l'ordre succincitement. En premier lieu marchoïent les sonneurs ; puis certain nombre de pauures couuerts de bureaux, qui portoient des torches auec les armoiries ; après, tous les monastères , conuents, chapitres et colléges de la ville et des faux-bourgs, auec quelques curez et doyens ruraux alloient selon le rang qu'ils tiennent aux processions. Le grand-doyen qui portoit le sceau précédoit le cercucil qui estoit fort éleué, porté sur les épaules de douze prestres, couuert d'vn grand drap mortuaire , cantonné des armes du défunt, et dont les coins estoient soutepus par quatre chanoines et dignitez de l'église cathédrale. Il estoit entouré de plusieurs torches qui l'accompagnoient , et assisté de l'euesque de Bayeux, qui conduisoit le corps et fermoit les rangs du clergé. Après luy marchoient le marquis de Lavardin, le vicomte de Sainct-Jean, le baron de Lavardin et monsieur de Malicorne , à présent abbé de Beaulieu et de Sainct-Ligaire, et autres proches parents, coîiffez de leurs grands capuchons de deüil, et vestus de manteaux ou robes à longues quenës, et menez par quelques seigneurs des plus qualifiez de la prouince. Ils estoient immédiatement suiuis des compagnies du présidial, de l'élection ,
de la preuosté et d'un grand nombre d'aduocats et de gens de robe. Ses obsèques furent célébrées dans la nef de l'église tapissée de veloux noir et parsemée des armes de sa maison. L'euesque de Bayeux oficia , et luy rendit les derniers deuoirs, ct le père Grisel, jésuite, prononça la harangue funèbre. Son corps fut mis dans la caue de ses ancestres qui est auprès de la petite horloge deuant la chapelle Sainct-Jean; son cœur et ses entrailles furent délors de son exentération inhumez dans l'église parochiale d'Yvré. »
BEAUMANOIR (PHiLBERT-EMMANTEL DE).
De la mort de Charles de Beaumanoir à l'avènement de PHILBERT-EMMANUEL DE BEAUMANOIR, son neveu, sur le siége épiscopal du Mans, il n’y a que l'intervalle d'environ douze années. Dans le rapprochement de ces dates, Bondonnet trouve occasion de comparer le gouvernement ecclésiastique des Beaumanoir au fleuve Guadiana, qui, après avoir quelque temps parcouru les prairies brülantes de l'Estramadure, se fraie une route souterraine près de Médelin , et reparaît à la lumière sous les murs d'Argamasilla (4). Le fils aîné de Jean, maréchal de France, fut cet Henri de Beaumanoir, frère de Charles, évêque du Mans, qui obtint à la mort de
(1) Les Vies des Évéques du Mans, page 703.
son père , outre les titres de marquis de Lavardin et de comie de Beaufort, le gouvernement des comtés du Maine , de Laval et du Perche. De son mariage avec Marguerite de la Baume , cousine-germaine de la reine de Pologne et de la princesse palatine, Henri eut plusieurs fils, dont l'aîné se fit tuer pour le service du roi au siége de Graveline : le second fut notre Philbert-Emmanuel , auquel on attribua l'évêché du Mans comme futur patrimoine. Tel était alors le crédit des grandes maisons , qu'on ne doutait pas de conclure ces pactes de famille, et que l’on se promettait en toute confiance de les voir ratifier un jour par la couronne et par le Saint-Siége. Mais entre la naissance d'Emmanuel de Beaumanoir et la mort de son oncle, tous ces contrats domestiques devaient être soumis au contrôle sévère du cardinal de Richelieu.
Phitbert-Emmanuel de Beaumanoir , né au chàteau de Malicorne, en l'Année 1617 , perdit son père et sa mère lorsqu'il était bien jeune encore. Alors son oncle, Charles, le fit venir près de lui, surveilla sa première éducation , et quand il le vit en Âge de commencer ses humanités, il l'envoya suivre les cours renommés du collége de Clermont , à Paris. Peu de temps après, il le rappela, pour le confier aux PP. de l'Oratoire , de la maison du Mans : il lui fit ensuite faire quelque séjour au collége de La Flèche. Mais à Paris étaient les seules écoles de philosophie que pôt fréquenter un jeune homme de condition, qui devait occuper un jour une des charges les plus considérables de l’église. Philbert-Emmanuel fut donc commis à la tutelle de quelque précepteur, et il partit de nouveau pour la grande ville, siége de la cour et de la Sorbonne, où son
oncle le trouva, lorsqu'en 1635, il lui fit faire le voyage de Rome. Au retour, il reprit ses études inachevées et revint au Mans deux ans après, quand il apprit la mort du prélat auquel sa jeunesse avait tant d'obligations. Charles de Beaumanoir n'avait pas cru devoir dissimuler à son neveu qu'il l'avait choisi pour son successeur sur le siége épiscopal du Mans. À sa mort, celui-ci ne manqua pas de réclamer cet héritage ; mais il fallait s'adresser au cardinal de Richelieu, qui était bien clotgné de se croire engagé par un arrangement de famille, et qui d'ailleurs était fort peu soucieux de compromettre le nom du roi, dans l'intérêt de quelque dynastie provinciale. Vainement sollicite par les nombreux amis que les EBcaumanoir avaient à la cour, Richelieu leur fit assez bon visage, mais il refusa nettement le titre d'évèque pour leur jeune protégé : en attendant que l'âge lui permit de prétendre à un aussi haut emploi, il lui fit remettre les brevets de deux abbayes que possédait Son oncle, et, par une faveur spéciule , il ajouta à ce domaine, déja fort considérable, le prieuré de Saint-Célerin, qui dépendait de l'abbaye de Marmoutiers. Emmanuel de Beaumanoir avait atteint sa vinglicme aunec : préparé dés sa plus tendre enfance à l'exercice du ministére épiscopal, devait-il renoncer à l'espoir de posséder un jour les insignes de ce ministere? Loin de le décourager, Richelicu lui conscilla de preudre patience et lui promit de ne pas l'oublier ; mais il s'agissait, pour l'abbé de Beaumanoir, de se retrancher du monde pendant quelques années , et d'achever dans la retraite des études théologiques trop Souvent iuterrompues. Tandis qu'il avait habité Paris, Sa maison avait été le licu de rendez-vous des beaux
PHILDERT-EMMANUEL DE DEAUMANOIR. 61
esprits et des gens de qualité. Bien qu'il eût assez de propension pour les divertissements frivoles , il ne négligeait pas l'étude : s’il recherchait, dans ses heures de loisir , la société de la jeunesse la plus aimable , la plus galante, il s'enfermait tous les matins daus son cabinet, pour faire quelque lecture : comme on le remarquait à la cour, il en aimait les agitations et l'éclat ; mais alors même qu'il paraissait s'abandonner avec le plus d’entraînement à ses dangereuses séductions , il avait encore du temps à consacrer aux lettres (1). Aussitôt qu'il crut devoir réformer ses habitudes, lesquelles étaient véritablement trop peu graves pour un prétendant à l’épiscopat , il résolut de quitter Paris, d'aller se cloftrer dans son abbaye de Saint-Liguières, près de Niort, en Poitou, et d'y suivre un régime fort sévère ; mais habitué à vivre sous la tutelle d'autrui, il se persuada que pour combattre avec avantage les tentations de l'esprit et du cœur, et le puissaut attrait qu'ont les souvenirs de la vie mondaine , il avait besoin de s'appuyer sur une volonté plus robuste que la sienne ; il chercha donc à Paris, au Mans, en tous les lieux où il comptait des amis, un homme propre à remplir l'office délicat qu'il avait le dessein de lui conficr. Pendant son séjour à Paris, il avait cu quelque commerce avec Pierre Costar, chanoine d'Angers, le plus humble des courtisans et le plus fat des gens de sa robe. Costar désirait vivement s'associer à la fortune du jeune abbé de Lavardin , mais il avait peu de goùt pour la retraite , et, en attendant une occasion plus favorable , il lui donna
(1) Leures de M. Costar,t. 1. Lettre 72.
pour compagnon d'exil un certain Guérin de La Pinelière, qui était d'Angers, et qui, fort jeune encore, avait donné quelque preuve de savoir-faire, dans une traduction en vers de la Hedee de Sénèque. À peine celui-ci eut-il contracté avec l'abbé de Lavardin l'engagement de le suivre en Poitou, qu'il tomba malade et mourut. L'abbé était au Mans, lorsqu'il reçut la nouvelle de cette mort subite, et Costar lui écrivit aussitôt qu'il s'employait à trouver quelque personne digne d'occuper près de lui la charge du sieur de La Pinelière : il lui disait en même temps, sachant qu'il avait formé la résolution de changer de mœurs : « Continuez, Monsieur ; vous vivez sous un règne el sous un gouvernement où l'on ne mérite plus les abbayes et les éveschez en venant au monde. Îls se donnent au mérite des personnes, et non pas au mérite de leurs ancestres. Il faut pouvoir rendre service à l'église pour en avoir lcs dignitez , et ce n'est pas assez de compter une longue suite d'ayeux qui ayent rendu service à l'Estat. « Comme nous le verrons, il y avait moins de sincérité dans ces conseils que dans le parti-pris de l'abbé de Lavardin : Costar avait pour les intérêts de l'église un zelc fort équivoque; mais il n'était jamais en defaut, lorsqu'il s'agissait de flatter les goûts des gens qui pouvaient le servir.
Ce fut, en résultat , une fächeuse affaire pour le jeune abbé , que la mort du sieur de La Pinelicre, car apres lui avoir annoncé plusieurs fois qu'il avait trouvé l'homme à sa convenance, Costar lui écrivit ua jour que tout le monde lui manquait de parole , qu'il ne savait plus à qui s'adresser, et que pe voulant pas le coulier à des maius indigues do recevoir un aussi précicux
dépôt, il s'offrait lui-même pour l'accompagner à Saint- Liguières et vivre en sa compagnie. En acceptant la proposition de Costar, l'abbé de Lavardin ne soupçonnait pas qu’il allait ouvrir sa porte à un hôte fort compromettant : il lui témoigna le plus vif désir de l'avoir à son service, et, pour hâter sa venue , il l’alla chercher lui- même au logis de l'évêque d'Angers; celui-ci, qui avait pour son chanoine peu d'estime et moins d'affection, lui accorda sans peine la liberté de quitter le diocèse, et d’aller en tel lieu qu'il lui conviendrait (1).
Ils partent donc pour le Poitou, et arrivent à Saint- Liguières , où l'abbé de Lavardin était attendu depuis longtemps. Costar se faisait accompagner par un certin Louis Pauquet, autrefois valet de chambre de MM. de Ruzé , homme d'esprit, fécond en ressources, mais un peu fripon, aimant fort le vin et querelleur. On a écrit la vie de ce Pauquet (2): c'est une légende peu édifiante, où nous apprenons qu'avant 500 entrée chez l'abbé de Lavardin, les orgies de Pauquet avaient été, pour les ruelles de La Flèche et d'Angers, un sujet de scandale ; mais Costar, qui avait besoin de lui, comptait bien payer ses services avec la bourse de l'abbé de Saint-Liguières. Cet abbé de vingt ans, plus étourdi qu'on ne l'est d'ordinaire , même à son âge, avait pour ses protégés tous ceux de Costar. Pauquet était, comme on le voit, un étrange compagnon pour deux hommes dont l'un avait pris le parti de fuir le monde dans une
(4) Vie de M. Costar, à la suite des Ilistorieutes de Tallemans des Reaus, première édition , t. vs. page 276.
(2) Vie de M. Pauquet, à la suite de la Vie de M, Cosar,
nouvelle Thébaïde, et dont l'autre, affectant de louer ce pieux dessein, voulait parattre digne de s'asseoir à la table du solitaire. À peine s'étaient-ils établis dans le domaine abbatial de Saint-Liguières, que Pauquet fit quelque maladresse , dont le résuliat fut une insurreclion générale des manants de l'endroit ; il faillit ètre lapidé dans ce tumulte {1). Pour ce qui regarde Costar, il arrangea sa vie le mieux qu'il put. [l'était bien fait de sa personne, d'ua commerce agreable, el n'avait jamais passé pour rigide observateur du vœu de chasteté ; ON raconte méme qu'il cédait volontiers aux passions les plus dépravées, et que Dugué, son valet ,“ beau garçon, bien civil et bien disant, (2) + aurait pu faire, à ce sujet, de scandaleuses confidences. Les lettres de Costar nous appreunent seulement que, durant son séjour à Saint-Liguicres, il fit quelque aimable rencontre, et ne crut pas devoir négliger l'occasion (8). Si, du reste, il avait Woup bicu acquis le ficheux renou d'un chanoine sans mœurs et d'un écrivain sans goût, on S'accordait à lui reconnaitre un esprit facile et orne. L'abbé de Lwardin Pouvail acquérir, sous sa discipline, une érudition Mondaine, qui était alvrs fort en crédit. Costar lui fit d'abord étudier les auleurs profanes ; il lui mit ensuite entre les mains les” principaux docteurs de la priuitive église. On nous
(f, Lettres de M. Couur, 1.1. Lettre 55.
(2 Hiuoricties de Tullemunt des Jon r, tv. p. 90,
Te Lettre 76. Bondonnet qualiie Crsstar « homine de Vert et de lettres 5: + mars ine fsut pis Oublir que Boucdonnet ét prieur de Survé, au etbps où Ce star, arehihocre de Nate, FACE A uue luflucace presque svuvcraue sur l'esprit de l'uvèque du Mans.
recommande celle méthode (1); elle nous semble moins propre à former un théologien qu'un philosophe , et nous dirons qu'en effet les sentiments du disciple de Costar sur quelques articles de la foi consacrée , furent plus que suspects d'hétérodoxie. Pour sa part, notre chanoine se füt médiocrement inquiété de répondre à cetle accusation, si elle eut été formulée contre lui-même; il eùt bravé les foudres de la Sorbonne , pour obtenir les suffrages du divin parleu:: (2) : aussi, chargé de présider aux études de l’abbé de Lavardin, ne lui proposa-t-il pour modèles ni les scolastiques, ni les casuistes , mais les théologiens parénétiques. Comme il avait cette opinion, que sur tous les théâtres où l'on se donne en spectacle, il importe d'abord de mériter les applaudissements de la foule, il négligea de lui faire connaître la tradition en ce qui concerne les choses de la foi, et l’occupa de préférence à composer des sermons , qu'il allait ensuite réciter lui-même en divers lieux. .
On n'a jamais , au témoignage de Tallemant, exercé le métier de courtisan avec une impudence égale à celle de Costar. C'est au moyen des plus grossières flatieries qu’il domina le jeune abbé de Lavardin ; et le compromit plus d’une fois. Comment celui-ci n'eût-il pas fait cas de ses ébauches oratoires, lorsque son maitre lui écrivait qu'elles étaient louées, admirées par les meilleurs arbitres, et que, dès son début, il avait, au jugement des esprits les moins prévenus
(4, Vie de M. Costar, p. 277.
(2) c'est-à-dire Balzac : Lettres de M. Cosur, 1, 1, Lettre 77, LL ù
66 PRILLERT-EMMANUEL D& BEAUMANOIR.
atteint , sinon dépassé , les plus excellents prédicateurs ? Il est bien permis assurément d'avoir quelque confiance en soi-même , lorsqu'on reçuit des éplres ainsi conçues ;
e Monsieur,
» Avant de partir pour aller à Balzac, je voes écrivis une lettre que vous trouverez dans cæ paquet. Quoiqu'elle soit de vieille date ct hors de saison, je ne laisse pas de vous l'envoyer, quand ce ne scroit que l'ayant faite la nuit , il me fascheroit de perdre mes voilles. Depuis ce temps Hà j'ai passé beaucoup de bonnes heures ; mais je vous puis dire avéque vérité que c'est vous, Monsieur , qui m'en avez fait passer les meilleures. Je leus vostre sermon à monsieur de Balzac en bonne ct grande compagnie. Je ne saurois vous dire l'admiration qu'il en témoiyna. C'est l'hoinme de monde le plus sincère et le plus véritable avec ses amis : on ne sauruit estre plus esloigné de la flatterie qu'il en est , à moios que d'estre bien avant dans l'extrémité qui luy est contraire. Cependant il surpassa l'idée mesme du flatieur , qu'un des meilleurs peintres des âmes qui fust jamais en a formée du temps d'Auguste et sur un semblable sujet,
… clamabü enim : pulchre, bens, recte !
l'allesces super his ; eiam &illabu amicis Ex oculis rorem; saliet, lundet pede terram,
° 1 fittout cela et quelque chose de plus , excepté qu'à le vérité il ne sauta pas ; car il n'est pas du lout si agile de sa personne, ai si adroit à cet exercice que l'estoit Socrate. Sérieusement, Monsieur, quelque grande opinion qu'il eust concuëe de voetre esprit, il fut surpris, étonné, et, comme il me le dit luy-mesme, cha. trouva vos pensées belles, fur es et bardics, vostre clorution noble et maguifique ; il duscoutrit mesux, dans louic la conduite
de vostre discours, plus d'art et de subtilité que nous n'en avions apperceu ni vous, ni moi. Depuis ce temps A il ne parle d'autre chose à tout le monde, et vous n'avez point de si haute, ni de si claire trompette de vostre éloquence que ce divin parleur (4). »
Il faut dire que Balzac se rendait lui-même complice de ces grossières flatteries ; car, vers le même temps, il terminait par ces mots une lettre latine qu'il adressait à Costar :
« J'ai donc inspiré quelque affection au très-noble orateur, au très-illustre abbé de Lavardin ? Que cela me rend heureux, mon cher Costar! Je le scrai plus encore lorsqu'il me sera permis d'admirer en chaire cette éloquence vigoureuse et abondante qui fait déjà le bonheur des Poitevins (2). »
Encouragé , cela devait être , par les adulations assidues de Costar , l'abbé de Lavardin quitte le séjour de Saint-Liguières , après cinq années de retraite, et revient à la cour où il se fait présenter à Ja reine-mère et au cardinal Mazarin , qui, dans l’intervalle, avait succédé au cardinal de Richelieu. Il est favorablement accueilli comme héritier d’un beau nom , et tous les courtisans s'empressent’autour de lui. Mais comme il prétendait obtenir des succès moins faciles , il eut hâte de monter en chaire et de
(4) Lettres de A, Costar, 1, 1. Lettre 77.
(3) Les Œuvres de BH, de Balzac. Epist. Selectæ, page 07, édition in-folio.
s'y faire entendre. Ses débuts ne furent pas, il parait, des plus heureux : un jour, la reine-mère étant présente , il demeura court. Cette mésaventure eut pour notre abbé , les conséquences les plus fâcheuses ; on rit de lui. Il avait fait faire son portrait : madame de Sablé s'écria en le voyant : « Mon Dieu! qu'il lui * ressemble ! on dirait qu'il prèche (1). » Madame de Cavoye raconta la mème disgrâce en des termes non moins injurieux : « [l a fait, dit-elle , le vidame en » chaire; » allusion plaisante, mais un peu libre, au fils aîné du duc de Chaulnes, qui avait laissé des regrets à sa femme , à la suite du premier entretien conjugal (2). Costar ne manqua pas sans doute de déclamer contre l'envie et les envicux, et d'adresser à son élève toutes les consolations que lui sugyéra, dans une circonstance aussi délicate, son esprit fécond en ressources çt en mensonues. Furent-elles bien recues par Fabbé de Lavardin? eurent-clles pour résultut de l'engaser à faire une nouvelle épreuve de ses facultés oratoires ? Nous l'ignorons : ce qu'il nous est permis de savuir , c'est qu'après avoir passé trois ou quatre années à li cour, ne se laissant pas de solliciter un évèché qu'on ne paraissait pas soucieux de lui accorder, Fabbe de Lavardin quitta Paris, vers la fin de l'aunce 4647, pour se retirer à Malicorne , chez sa belle-saæur, la marquise de Lavardin.
4, Menayiana 14, p. 505.
(21 Tallemant, LV AV. pe KG. Sunñant Rondonnet, l'able de Euordin s puescha plusieurs fois deuant Leurs Majestez et les plus signalées personues du rovaume ,-atec Stistachon géinrale jusques à Paimratiou, + Le tumeznage du ducte pricur de Saru uuus Cost eUCUrC sus ct sur CC point.
La famille de Beaumanoir jouissait dans le Maine d'un grand crédit, et le jeune abbé de Lavardin , désigné par la voix publique comme devant, à la prochaine vacance, occuper le siége épiscopal, avait à ce titre représenté le clergé du second ordre de la province de Touraine, dans l’Assemblée de 1647. Depuis son retour au château de Malicorne, il y avait passé quelques mois dans la retraite , s’efforçant d'oublier la cour et de ne plus croire aux promesses mensongères des courtisans , lorsqu'il apprit la mort d'Emery de la Ferté, qui avait reçu des mains du roi, en 1637, la succession épiscopale de Charles de Beaumanoir. À cette nouvelle il partit aussitôt pour Paris. Emery de la Ferté était mort le 1° mai 1648, et, le 5 du même mois le chapitre de l'église du Mans exprimait un vœu favorable à la promotion de l'abbé de Lavardin (1). Mais il y avait de nombreux prétendants à l'évêché du Mans, ct malgré l'empressement de l'abbé de Lavardin, malgré les services rendus à l'état par sa famille , malgré l'intervention des membres les plus considérables du clergé diocésain, il douta quelque temps du succès de ses démarches. Il avait contre lui le père Vincent ( saint Vincent-de- Paule ), chef du conseil de conscience de la reine. Jgnorant sans doute les motifs de l’animadversion que lui témoignait cet homme vénérable, dont il n'était permis de suspecter ni l'équité, ni le désintéressement, l'abbé de Lavardin alla le trouver, et le pria de lui dire sans détours en quoi il avait démérité. Celui-ci lui fit cette réponse : qu'il ne devait pas songer à l’é-
(1) Extrait des Registres du Secrétariat , déjà cité.
piscopat, que sa vie n'était pas dans l'ordre, qu'il avait accueilli dans sa maison et traitait familièrement un homme perdu de mœurs , qui faisait profession publique d’athéisme et d'impiété. L'abbé de Lavardin avait pour Costar une affection qui l'aveuglait sur ses déportements : en vain on s'efforçait de lui faire entendre que, pour l'honneur de sa maison , il devait congédier un commensal aussi mal famé; il s'obtinait à le défendre ,et, en considération de son esprit , il ne voulait pas savoir quelles étaient ses mœurs. Cependant il fallut bien céder ; la remontrance du père Vincent était presque un ordre : Costar fut donc éloigné pour quelque temps.
Après avoir accordé cette satisfaction aux scrupules d'un personnage aussi puissant, aussi considéré , l'abbé de Lavardin voulut gagner sa confiance : dans ce dessein, il lui fit pendant six mois une cour assidue, et, pour donner un gage public de sa piété, il alla tous les matins dire la messe à Saint-Lazare. Pendant ce temps, ses amis et ses ennemis travaillaient avec une égale ardeur à le servir ou à le perdre, et Costar Jui écrivait :
« Monsieur ,
» J'éprouve avec une cruelle douleur la vérité de ce mot que Vous savez, invidia festos dies non agit. J'avais cru que cette envie furieuse et déchaisnée fervit son jubilé et que les jours de staliuns ne seroient pas pour elle des jours ouvriers. Mais, à cœ que je vos, elle ne chaume point les festes quelque solennelles qu'elles puissent cstre : et per sabbatum etiam operantur et operantur imiquia-
tem. Cependant, Monsieur, cet estrango sabbat qu'ils ont fait sera un grand bruit qui se dissipera dans l'air, et le sifflement korrible de ces serpents n'empêchera pas l'aigle de s'élever jusqu'au ciel , non deseret alta. C’estait une des devises de feu M. le cardinal. Vous aurez la gloire d'avoir défait toutes les puissances de l'enfer et d’avoir triomphé de la plus forte, de la plus artificieuse et de la plus opiniastre calomnie qui fut jamais. À la vérité, il eust mieux valu n'estre point obligé de la combattre. Mais on ne choisit pes ses ennemis et la fortune n’a pas cette complaisance pour nous , de nous battre par l'endroit que nous aimerions le mieux et où nous avons pris plus de soin de nous bien fortifier. Néanmoins, Monsieur , avec tout ce beau raisonnement, je n'en ay pas mieux dormi ny mangé de meilleur appétit depuis hoît grands jours. La philosophie est bien fanfaronne , il fant l'avouer , et ses armes sont plus dorées et plas luisantes qu'elles ne sont fortes. Tous ces grande mots de Sénèque ne sont que des rodomontades d'un espagnol qui estoit long temps devant Rodomont. J'attends demain de medlleures et de plus solides consolations de vos lettres que des siennes. J'espère que mon attente ne sera pas fausse. Kt puisque je ne me soutiens plus que par cette senle espérance, je la favoriserai le plus qu'il me sera possible, afin qu'elle vous conserve le plus passionné et le plus fidèle de vos très-humbles et très-obéiseants serviteurs (1). »
Costar n'ignorait pas qu'il était la principale cause desembarras de l'abbé de Lavardio : pour se justifier, ou da moins pour s'excuser près de lui, il avait recours aux plus plates flatteries (2). Quand on considère combien graves étaient les accusations diverses formutées contre Costar, on est surpris, si mauvaise opinion qu’on puisse avoir de lui, de l'entendre parler de son affaire
(A) Lettres de M. Costar, t. 1. Lettre 83.
(2) Tallemant dit : « aux plus puantes s.
avec autant d'impudence que dans la lettre suivante adressée à l'abbé de Lavardin :
e Monsieur,
« On me bat où je ne suis pas, et l'on me caresse où je suis. Si j'estois aussi sensible aux louanges que je le suis peu aux injures, je vivrois icy avec d'extrèmes satisfactions. Mais les contentemens que j'ay perdus ct que je n'espère pas recouvrer silost jettent tant de fiel et d'absinthe parmi les douceurs de ma vie présente, que je la traine presque aussi malheureusement que le pourroient soubaiter mes ennemis. J'en ay de la confusion, quand je voy avec quel esprit et combien agréablement vous me faites l'honneur de m'écrire, malgré toutes vos traverses. Il s'est trouvé des hommes qui ont ry à la question et à la torture. Mais il n'y a que vous, Monsieur, qui puissiez y dire de jolies choses, et songer à y faire paruistre la beauté de votre imagination : O te beatum cujus ingenium non franyit moræ & sollicitæ expectationis tormentum ingens ! Ce iormenium signifie torture, et non pas ce que nous appelons sourment. Senique a pensé dire quelque chose de grand de ces vertueux esclaves de l'ancicane république : In coniviis loquebantur, in tormentis tacebant, Et en voicy mesme uu autre qui cruit que c'est beaucoup faire que de se taire dans les ardeurs de la fièvre:
0... Dum viscera febris Exurit , res est magna tacere, Matho.
Qu'auraient-ils dit, Monsieur? en quels termes auroicnt-ils parlé de vous, qui daus une extrémité plus grande encore, omnium paxiarum floribus spiras, omnium oralorum fluminibus exundas, Prendricz-vous cela pour cstre de saint Paulin ? Fl en est pourtant , et j'ay envie de vous copier ici tout le passage. Il parle à un revvveur de tailles qui se plaignoit de n'avoir pas le loisir de vaquer au service de Dieu; et après les mots que je viens de vous alkguer ,
PHILBERT—EMMANUEL DE BEAUMANOIR, 73 il ajouste : Philosophiæ quoque foniibus irrigaris ; peregrinis etiam dives l'üteris , os atlicis favis imples , etc. , etc. , ut istis occuperis , im munis ei liber , ut Christum , id est sapientiom Dei, discas , tributarius etoccupatuses; vacat tibi wi philosophus sis, non vacat ut christianus sis. Verte potius sententiam : sis Dei philosophus , esto peripatericus Deo. Ce passage me paroist fort beau. Mais il ne vaut pas encore vostre tonneau de Jupiter si ingénicusement appliqué. Il est parlé dans les Psaumes de David d’un vase à peu près comme ce tonneau du maistre des Dieux : Calix in manu Domini, etc. , etc. Verumtamen Jœx ejus non est exinanita; bibent ex eo omnes peccatores terræ. C'est de ce vin là, ou plus tost de cette lie, qu'a bu le pauvre M. de … : si javois de l'affliction de reste, j'en aurois pour cet accident. Mais je n'en ay que ce qu'il m'en faut pour m'attrister de mes propres maux, c'est-à-dire de ceux qu’on vous fait souffrir. Je suis, etc. (1). »
On le voit, Costar s'inquictait assez peu d'être la cause d'un grand scandale : alors même qu’il croyait devoir faire montre de quelque sollicitude au sujet des périls que couraient l'honneur et la fortune de l'abbé de Lavardio, il ne pouvait se défendre d'avoir le mot plaisant sur les lèvres. Pendant ce temps, l'abbé de Lavardin suivait la cour à Fontainebleau , à Ruel, à Saint-Germain, et n'épargnait pour réussir aucune démarche, aucune intrigue. Le père Vincent se montrait inflexible. Un jour qu’il le sollicitait plus vivement que de coutume : « Allez, lui dit-il, vous avez faitun cours d’athéisme avec votre Costar. » L'abbé luirépondit aussitôt : « Monsieur, je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres ct tous mes papiers; vous verrez si j'ai noté à la marge aucun passage qui sente l'athéisme, ou s’il y a rien de tel dans ce que
(1) Lettres de M, Costar , t. 1. Lettre 85.
je puis avoir écrit. » Le père Vincent ne se rendit pas encore à cette sommation, mais l'abbé de Lavardin voulut que l'affaire eût des suites , et comme il exigeait qu'après l'avoir accusé on lui permît du moins de se défendre devant des juges, on lui désigna le cardinal de Retz, les évêques de Bazas et de Senlis, et le pénitencier de Notre-Dame. On leur soumettait une question fort délicate : il s'agissait pour eux de déclarer , ou que le favori de la reine s'était rendu coupable d'une odieuse calomnie, ou que le prétendant à l'évêché du Mans avait par ses écrits, par ses mœurs, justifié l'accusation grave énoncée contre lui. L'avis commun de l'évêque de Bazas et du pénitencier de Notre-Dame était que, sans apprécier les contredits des parties adverses, il fallait préalablement déclarer indigne de l'épiscopat un homme qui avait encouru le soupçon d'athéisme. Le coadjuteur insista pour que l'on étudiàt l'affaire, et prit ardemment la défense de l'accusé. Le père Vincent fut donc entendu , et quand on le pria de motiver le propos qui était l'objet de cette enquête solennelle, il aliégua le témoignage d'un évêque qui ne voulait pss, disait-il, être nommé. On ne supposa pas que, pour se défendre d'avoir calomnié son prochain, le saint homme commit un mensonge, mais on le blâma d'avoir accueilli furt légèrement une accusation mal fondée , el comme il n'y avait pas contre l'abbé de Lavardia d'autre charge que le dire du père Vincent, il fut passé outre (1).
Nommé à l'évêché du Mans le 13 novembre 1648,
(1) Tallemant, Lt. 1v.
Philbert-Emmanuel de Lavardin prêta serment dans la chapelle de Saint-Germain-en-Laye, le 14 avril 4649, et fut sacré dans l'église des Feuillants ,à Paris, le 25 avril, par le nonce du pape assisté des évêques de Lavaur et d’Avranches. Nous allons citer encore la lettre que Costar lui écrivit à cette occasion ; elle est fort curieuse :
« Monseigneur ,
» Knfin votre affaire est faite et par conséquent les miennes le sont aussi, quand je n'aurois jamais d'autre part à vostre prospérité que celle de l’extrème joye que j'en auray toute ma vie. Le jour que le courrier apporta cette heureuse nouvelle, fut un jour de feste dans vostre province , et il s’en fit des réjouissances par— ticulières en quelques endroits, dont les circonstances sont assez plaisantes. Sans mentir, Monseigneur, c’est quelque chose de beau et de grand d'estre l’Attendu et le Désiré des peuples. Mais c’est quelque chose encore de plus mervcilleux et de plus rare d'estre la folie des sages. Je vous expliquerai cette énigme une autre fois. Celle-cy, je suis pressé de vous dire que ceux de nos MM, qui ont esté vous faire la révérence à Paris (4), en sont revenus charmez de vostre civilité. Je me suis souvenu là dessus de ce qu'il vous plut de me dire il y a quelques années; que lorsque vous seriez en dignité vous redoubleriez vostre courtoisie, parce que les effets de celte agréable vertu sont bien plus puissants et plus efficaces quand fls se font de haut en bas , ct quand l'inégalité est grande entre celuy qui les produit et celuy qui les reçoit. Vous l'entendiez bien , Monseigneur... Ceux qui comme vous, Monscigneur , persuadent
(4) L'archidiacre de Sablé et un des chanoines de la cathédrale avaient été envoyés à Paris, le 24 novembre, pour complimenter M. de Lavardin , ainsi que nous l'apprennent les Extraits du Registre du Secrétariat du Chapitre.
avant que d'ouvrir la bouche, de leur seule bonne mine et de ce visage de grandeur et de félicité qui les élève si fort au dessus des autres ont sans doute en cela de merveilleux avantages,ct,s'ils ne les faisoient valoir, on les accuseroit d'user mal des précieux dons du ciel et de la nature... Mais je m'asseure aussi que vous n'aimez point les donneurs d'avis quand ils les donnent de si loin, et je me souviens du mot de Tacite : er distantibus terrarum spatiis consilia post res ofJerebantur. Et puis vous n'estes pas de ceux qui ne sont sages que de la sagesse de leurs serviteurs et de leurs amis; vous l'estes de la vostre propre, et vous avez au dedans de vous la source des bons conseils... Les dernières lignes de vostre hillet m'ont comblé de joye , et je suis ravi d'apprendre que vous prestez l'oreille à tout le monde, et ne donnez créance qu'à peu de gens ; que vous recevez les avertissements sans recevoir les passions de ceux qui vous parlent, ct que vous prenez vos seurctez contre cette jalousie et cette haine provinciale dont vous estes si bien informé. Elle regne icy pour le moins autant qu'en un autre lieu, et ke poison qu'elle prépare est plus dangereux et plus subtil. Vous connaissez, Monseigneur, municioalinm rubiyinem dentium , et Vous savez que les dens Mancelles , lors quelles se mèlent de mordre, ont des morsures plus venimeuses que n'auroient les Picardes ou les Poitevines. Mais nous n'avons pas sujet de les craindre , puisque vous me répondez si aflirmativement que vous apporterez ici un esprit pur, franc et net de l'animosité des partis... ete, etc. »°
Le nouvel évéque fut installé au Mans, par procureur, le 2 mai. Peu de jours après , il fit un voyage dans le Maine , et , le 3 juin , il oflicia pour la première fois à S.-Julien. EH avait rappelé Costar près de lui et lui avait donne dans sa maison épiscopale un appartement vaste et retiré, que celui-ci fit orner de lambris et de peintures. Pauquet suivit Costor , et quand celui-ci eut obtenu de M. de Lavardin, comme témoignage d'affection d'estime, la charge d'archidiacre de Sablé, Pauquet re-
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cut en présent, pour sa part , la cure de Saussai, dans l'archidiaconé de Montfort,estimée à 600 livres. Le nouvel évêque n'avait pas le dessein de faire un séjour fort assidu dans la métropole de son diocèse : l'exercice du ministère épiscopal avait pour lui moins d'attraits que les agitations de la capitale; et comme il préférait d'ailleurs le commerce des courtisans et des gens de lettres à celui des desservants diocésains , il n'était pas en humeur de se condamner à l'observation rigide de ses devoirs. Ï1 passa toutefois au Mans une partie des années 1649 et 1650, occupé de soins assez importants.
Les Filles-Dieu de l'ordre de Saint-Augustin avaient un prieuré conventuel au Mans, dans la paroisse de la Madeleine. De graves désordres s'étaient introduits dans ce prieuré ; le temporel n’y était pas mieux administré que le spirituel. On engagea vivement l'évêque à rétablir l'honneur de cette maison. Dans ce dessein , il la fit visiter par Siméon Hay du Châtelet, licencié ès-droits , chanoine et archidiacre de la cathédrale, et ayant appris de Ini que les sœurs Auguslines avaient laissé tomber en désuétude les prescriptions de leur règle primitive , il se persuada qu'il y avait licu de les soumettre au régime d'une constitution nouvelle. Cette constitution , dont l'observance fut signifiée à la dame prieure des Filles-Dieu le 18 février 1650, passe pour être l'ouvrage d’Emmanuel de Beaumanoir : il l’a, du moins, approuvée et signée (1). Les religieuses murmurèrent contre Îa
(t) Une copie manuscrite de cette coustitution, qui appartenait au couvent de la Mission, 8e trouve aujourd'hui à la bibliothèque du Mans, sous le no 204 ( MSS. )
lyrannie de l'évêque, et en appelèrent comme d'abus au Parlement : le 3 avril 1651, l'affaire étant encore pendante devant la cour , on transigea , et la dame prieure relira son appel. En cetic même année, le 9 juin, eut lieu, dans la grande salle du couvent des Jacobins , au Mans, l'élection des mandataires de la province du Maine aux Etats-Généraux , convoqués pour le 8 septembre. On croit qu'Emmanuel de Beaumanoir fut un de ces députés (1).
Bien que l'évêque du Mans ne fût pas indifférent aux choses de son diocèse , il s'éloignait de Paris avec regret chaque fois qu'il était appelé dans sa ville métropolitaine. À Paris, il fréquentait plus les beaux esprits que les docteurs en Sorbonne, et s'occupail moins d'étudier la matière des cas réservés que de goter les pointes de Voiture et les galanterics de Saint-Evremont. Il tenait table et bureau d'esprit. Les mœurs de la cour n'étaient pas sévères, et le clergé s’en accommodait volontiers :
Une politique indulgente
De autre nature innocente Favorisait tous les désirs ; Tout goût paraissait légitime , |
La douce erreur ne s'appelait point crime , Les vices délicats se nommaicnt des plaisirs (2).
De ces plaisirs, l'évêque du Mans affectiounait surtout
1) M. Cauvin, Essai sur la statistique de l'arrondissenent da Mans, 1835, p. 386.
(2) Saint-Esremont, Stances sur les premicres annccs de la repence, t. 18 de sus OEuvivs, p. 394.
un bon dîner. Ilavait pour convives le marquis de Bois- Dauphin, le commandeur de Souvré, le comte d'O- Jonne et Saint-Evremont, arbitres en matière de compositions culinaires , dont les petits soupers n’élaient pas moins en renom que les soirées galantes de Mademoiselle de l’Enclos. L'évêque les traitait souvent, ct prétendait mieux entendre qu'eux l’économie d'un repas délicat. Un jour, il se permit, devant Saint-Evremont, de railler le goût de ses commensaux ordinaires : « Ces messieurs, dit-il, outrent tout à force de vouloir raffiner sur tout; ils ne sauaient manger que du veau de rivière; il faut que leurs perdrix vieunent d'Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine ; ils ne sont pas moins difficiles sur le fruit; et, pour le vin, ils n'en sauraient boire que des trois côteaux d’Ai, d'Hautvilliers et d'Avenay. » On rit beaucoup et longtemps de cette invective contre les exigences gastropomiques des illustres experts, et ceux-ci n'épargoèrent pas un rival qui avait outrageusement attenté à leur considération. Boïis-Robert prit sa défense dans upe satire qui n'a pas été conservée ; le public fut de l'avis de Bois-Robert, et quand, dans la suite, on voulut désigner le comte d'Olonne, le marquis de Bois- Dauphin et Saint-Evremont , on dit les trois Côeaux (1).
(1) On peut consulter à ce sujet la Vie de Saint-Evremont, par Desmaiseaux ; les Notes sur ce vers de la satire 111 de Boileau:
Et qui se dit profès dans l'Ordre des Côteaux,
dans l'édition des Œavres envers de Boileau, Amsterdam , 1747; es Nouvelles de la Republique des Leures , août 4104, pages 166 et suivantes.
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Tallemant nous raconte que les convives de l'évêque du Mans avaient plus d'égards pour son cuisinier que pour lui-même , qu'à sa propre table ils se riaient de lui, et qu'il avait assez de candeur pour ne ke pas voir. JL ajoute qu'un jour , devant le roi, fl donna dans un piége fort grossier , et fut très-mal mené par un des bouffons de la cour (4). D'autre part, Saint- Evremont fait intervenir notre prélat d'une facon ridicule dans un débat fort animé entre Beautru et le commandeur de Jars {2), et lui prête en cette circonstance un discours des plus comiques. Il est prudent de ne pas accepter comme vcridiques en toute matière les témoiznages de Tallemant et de Saint- Evremont, mais il n’y a pas lieu de supposer qu'ils se soient mis d'accord pour calomnier devant la postérité le jugement d'Emmanuel de Beaumanoir. Cependant, outre Costar, Balzac (3), Bondonnet et l'auteur anonyme de la vie de Costar, attribuent à notre prélat une intelligence plus que vulgaire. I nous faut prendre un parti entre ces appréciations diverses, et voicicomment nous nous représentons Emmanuel de Beaumanoir : un homme honnête , de bonne mine, de mœurs faciles, qui, sans être porté par un goût naturel vers l'intempérance, hante les libertins , parce que les libertins se trouvent en majorité parini les courtisans, et qui, sans donner dans leurs écarts, les laisse volontiers puiser dans sa bourse lorsqu'il s’agit de solder le compte de
(4) Jistoricties, À. 1v. p. 93.
(2) Œurres de Saint-Erremont, édit, de 1755, 18 p. 78.
(3) Dans la lettre latine déjà citce, et dans une lettre francaise qui sc lilaut. 5. des Œuvres de Bal:ac, p. 620. de l'edit. iu-ful.
réglements : il n'y a rien en lui de personnel, si ce n'est ° beaucoup de vanité ; mais à la condition qu’on le flatte, il se laisse gouverner et fait ce qu'on désire ; s'il est pris pour dupe par des gens d'esprit , ce n’est pas qu'il soit ignorant ou que ses études littéraires soient restées imparfaites ; il a beaucoup lu, il a beaucoup appris, mais ne sait pas mieux faire emploi de son érudition que de son patrimoine. Est-il dans une compagnie de femmes légères et d'étourdis ? il se pose en docteur et fait de grands discours qui prêtent à rire; devant des gens graves, il tient des propos galants : il veut , à la cour , jouer le grand personnage et prendre le haut du pavé , et le dernier venu des courtisans qui se jette audevant de lui l’'embarrasse et lui fait perdre contenance; auprès des austères patrons de la discipline ecclésiastique , il passe pour avoir des mœurs suspectes ; les gens de plaisir gourmandent sa pruderie ; à la ville, on dit que M. du Mans est un grand original : en fait, c’est, il nous semble , un homme fort honnète et assez bien doué, dont Costar a troublé le jugement par ses adulations , et qui, après avoir conçu , dans le commerce de ce pédant , une opinion trop favorable de lui-même , a vécu dans le monde sans apprendre à s’y conduire. Emmanuel de Beaumanoir eût agi plus sagement si, au lieu de suivre la cour et de s’y donner en spectacle aux bouffons ordinaires du cardinal de Mazarin , il eût habité sa province. Mais vainement ses amis et Costar lui-même l'invitaient à quitter Paris ; il fallait qu'il fût appelé au Mans par une circonstance grave, pour y venir faire quelque séjour. En son absence, le clergé diocésain oubliait volontiers les prescriptions de la disci-
pline ecclésiastique , et bientôt le relàchement des
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mœurs fut tel qu'il fallut avoir recours aux moyens extrêmes pour prévenir de plus grands scandales. A cot effet , un synode fut convoqué dans la ville du Mans en l'année 1654. On se réunit le 29 avril, et l'évéquo fit connaître aux membres du synode les articles d'un nouveau réglement dont il prétendait imposer la stricte observation, Ce réglement porte le titre de : Ordonnances de Monseigneur l'illustrissime et rererendissime évesque du Mans; au Mans , Hicr. Olivier, 1654 ,in-4°. L'article 1° de ces Ordonnances est digne de remarque , car il est ainsi conçu : « Voyans que sous différents prétextes illégitimes , plusieurs curés s'exemptent de la résidence de leurs bénéfices , nous leur ordonnons à tous d'y résider actuellement et personnellement, pour y faire les fonctions rectoriales.…, et, en cas de contravention, ordonnons à nos archidiacres et doyens ruraux d'en dresser des procès-verbaux, lors qu'ils feront leurs visites chacun en leur détroit , et les mettre entre nos mains pour estre poursuivis pat notre promoteur et les y contraindre par toutes les voyes de droit.» L'évèque eut bien dà , ce nous semble, pratiquer lui-même ce qu'il exigeait d'autrui : avaitil à faire valoir, pour motiver sa non-résidence , des prétextes plus légitimes que ceux de ses chanoines ? Ceux-ci protesterent contre l'Ordonnance épiscopale , et la chambre des requêtes du Parlement, sur Ja plainte du procureur-géncral, reudit un arrêt portant obliga tion aux chanvines prebendés de résider en leurs cures, » sinon sera procede contre eux par saisie de leur temporel, priuation des fruicts de leurs bénéfices et an: tres peines de droict. » Cet arrèt est du 17 octobre 1658, Les couclusivus en furent trouvées fort sévères, et les
chanoines, alléguant qu’on ne pouvait saisir les produits de leurs bénéfices, se dispensèrent d’obéir aux ordres de la cour. Un nouvel arrêt, du 7 mai 1659 , déclara cette prétention mal fondée, et enjoignit au substitut du procureur-général de poursuivre les contrevenants sans égard à leurs appellations.
Dans les dertiières années de sa vie , Emmanuel de Beaumanoir négligea moins les affaires de son évéché. Nous dirons ici quelques mots des divers écrits qu’il composa pour l'usage des clercs ou des fidèles du diocèse. Dans les Ordonnances de 1654 , il rappelle qu'il a publié antérieurement un Sommaire des principaux articles de nostre Foy ; nous ignorons la date de cette publication. En 1655 , il livra aux presses de Denys Bechet un nouveati Missel diocésain , sous ce titre : Missale ad Usum Ecclesiæ Cænomanensis, juxta Bréviarii novissime reformati et Missalis Romani ordiñem dispositum; Parisiis , in-folio. Il nous apprend, dans une préface, qu'il a contribué lui-même à mettre et ordre les diverses parties de ce Missel. Il fit ensuite le mémé travail pour le Rituel du diocèse , dont nous avots ühe édition réformée publiée par ses soins : #£tualé Cœnomanense ad Romanti formam expressum D. Phil. Em. de Beaumanoir de Lavardin, etc., etc., auctoritate recognitutmi Parisiis, Dionys. Bechet, in-8°, 1662. Nous devons mentionner aussi, parmi les œuvres épistopales d'Emmanuel de Beaumañoir , une Ordon nahce touchant les festes qui doivent estre observeées dans tout son diocèse, du 1° décembre 1666, publiée au Mans, chez Hier. Olivier, 1666, in-4. On a fait l'éloge de sa charité. Ila, en effet, bien mérité des patyres de son diocèse en deux circonstances mémora-
bles. En 4662, le Maine fut affligé par deux fleaux qui exercèrent dans la population d'affreux ravages , une famine et une épidémie : on signale le zèle avec lequel il secourut les habitants des campagnes qui accouraient de toutes parts au chef-lieu de la province. Emmanuel de Beaumanoir donna une nouvelle preuve de sa charité à l'occasion de l'établissement de FHôpital-Géneral du Mans. Des lettres-patentes du roi, à la date du mois de septembre de l'annee 1658 , avaient autorisé la fondation d'un lieu de refuge pour tous les mendiants de la ville et des faubourgs du Mans; d'autres lettres-patentes, du 11 avril 1668, nous apprennent que l'évéque du Mans s'était employé avec beaucoup de zèle à l'exécution de ce pieux dessein.
Philbert-Emmanuel de Beaumanoir mourut à Paris, le 27 juillet de l'annee 1671. Nous ne savons sur quel fondement on suppose qu'il fut ermpoisonnné par la trop célebre marquise de Brinvilliers. On lui fit des funérailles Solennelles : sou corps fut transporté à Malicorne et déposé dans la chapelle du chäteau, pres de la tombe de ses ancêtres. Îétait commandeur des ordres du roi, membre du conseil d'etat et du conseil privé. Apres sa mort, On poursuivit Sa mémoire. On lui attribua quelques propos fort peu convenables dans la bouche d'un évêque ; on dit qu'il avait manifesté dans ses entreticus peu de foi dans la sainteté des mystercs , et l'on ajouta qu'il n'avait jamais cru aux vérités de la religion. I y a heu de croire qu'il avait commis quelque grande imprudence, peut-être au retour de quelque joyeux festin chez le comte d'Olunne, car il n'est pas permis de mettrecen doute la bonne foi de ses accusateurs. Le principal fut M. de Goudrin, archey que de Sens, qui avait été dans
sa confidence , et qui fit contre lui des déclarations accablantes. Les ennemis d'Emmanuel de Beaumanoir voulurent pousser cette affaire fort loin , et l'évêque d'Alet, M. Pavillon , fut consulté sur le parti qu'il convenait de prendre. Celui-ci répondit qu'il fallait d’abord assembler un concile provincial, et procéder contre la mémoire de l'accusé sur la déposition des témoins qui avaient révélé les faits mis à sa charge ; que l’on devait ensuite transmettre au pape toute la procédure, et sulliciter un arrêt du Saint-Siége. Mais ces poursuites n’eurent pas lieu (1). Cependant , un grand nombre de prétres ordonnés par Emmanuel de Beaumanoir, le jugeant convaincu d'athéisme par les déclarations de l’archevéque de Sens , eurent des doutes sur la validité de leur ordination. Un prêtre consacré par un hérétique est-il apte à exercer le ministère pastoral ? C'est une question grave qui, dans tous les siècles de l'Eglise, a été vivement controversée. Parmi les anciens pères, quelquesuns se sont prononcés contre la validité de l'ordination conférée par un schismatique, un impie, un simoniaque; d’autres, et parmi ceux-ci saint Augustin, pensent qu'il n'y a lieu de renouveler aucun sacrement administré au sein de l'Eglise et conformément aux rits consacrés. Entre les scolastiques , nous trouvons la même dissidence sur la même question. Souvent interrogée sur ce point , la chaire de saint Pierre n'a pas toujours exprimé le même avis : on a vu Léon IX ordonner de nouveau des prêtres institués par un évêque convaincu de simonie ; Jean IX , au contraire , a déclaré valides
(1) La vie de M. de Saint-Evremont, rar Desnuiseaut.
86 GUILLAUME PLANCON.
toutes les ordinations faites par le pape Formase (1). On consulta de nouveau le pape et la Sorhonnp au sujet des ordinations d'Emmanuel de Beaumanoir : leur opinion fut qu'elles étaient efficaces. Cette eflicacité ne parut pas toutefvis très-bien établie, car plusieurs prêtres etentre autres le célébre Mascaron, qui professait alors ja rhétorique au collège du Mans, se firent ardonner de nouveau.
PLANCON ( GUILLAUME).
Nous ne pouvons aflirmer que tel soit véritablement le nom propre du docte écrivain qui nous occtipe en ce moment, Ses travaux littéraires ont été publiés sous le nom énigmatique de Guliclmus J'lantius , qui est diversement traduit par la plupart des biographes. Le Corvaisier, Le Paige et les derniers éditeurs de Moreri, pour s'épargner toute recherche, ont conservé le nom latin. Les auteurs de la Biographie Médicale reprochent à quelques écrivains d'avoir traduit Zlantius par La Planque; mais ils ont néglisgé de nous apprendre sur la fci de quelle autorité ils ont à ce nom substitué celui de ?lancey. Dom Liron, dans l'{/manach Manceau, et aprés lui M. Lebrun, dans son Æssai de Topographie
(1) Morinus, Commentairius de sacris Eccl. Ordinat. Paris, M, exercil. 5.