TROILUS ET CRESSIDA
Jusqu'ici, Chaucer a composé des poèmes aux "sives couleurs, principalement consacrés à l'amour « et autres choses heureuses, — rondeaux, virelais, ballades » ^ . imitations du Roman de la Rose , poèmes inspirés par l'antiquité telle qu'on la voyait à travers le prisme du moyen âge. Ses écrits sont supérieurs à ceux de ses contemporains anglais ou français, mais ils sont de même sorte; il a de belles pages, des pensées charmantes, mîys nulle œuvre bien ordonnée ; ses couleurs sont fraîches mais crues , on dirait des couleurs de miniatures, de blasons ou d'oriflammes; ses nuits sont de sable et ses prairies de sinople , ses fleurs sont (( bleues , blanches, jaunes et rouges » -. Dans le Troïhis, nous trouvons un autre Chaucer, autrement complet et puissant; il surpasse maintenant les Italiens eux-mêmes qu'il avait pris pour modèles et écrit le premier grand poème de la littérature anglaise renouvelée .
La fortune de Troïlus avait grandi peu à peu au cours des siècles. Homère le nomme sans plus; Virgile lui consacre trois vers; Darès, qui a tout vu, fait son portrait; Benoit de Sainte-More, le premier, lui attribue des amours d'abord heureuses, ensuite tragiques; Gui de Colonna entremêle au récit des réflexions sentencieuses ; Boccace développe l'histoire, ajoute des personnages et en fait un roman, histoire élégante où de jeunes seigneurs italiens, également beaux, jeunes, amoureux et peu scrupuleux, gagnent le cœur des dames, le perdent
' Legend of good Women, Skeat, p. 33. - Parlement of Foules, -vers 186.
et discourent subtilement à propos de leurs désirs et de leurs mésaventures ^ .
Ghaucer s'approprie la donnée 2, transforme les personnages, change la couleur du récit, en rompt la monotonie, met des différences d'âge et de caractère, pétrit à sa guise la matière qu'il emprunte, en homme maintenant sûr de lui , qui ose juger et critiquer ; qui croit possible d'améliorer un roman de Boccace même. Le progrès littéraire marqué par cette œuvre est surprenant, pas plus surprenant toutefois que le progrès réalisé dans le même temps par la nation ; avec le Parlement de Westminster comme avec la poésie de Ghaucer, c'est la vraie Angleterre définitive qui commence.
Chez Ghaucer, en effet, comme dans la nouvelle race, le mélange des origines est devenu intime et indissoluble. Dans son Troïlus^ la pétulance d'esprit, le don de repartie, le sens dramatique du Gelte, le soin de la forme et de l'ordonnance du récit cher aux races latines, le don d'observation des Normands, s'allient aux émotions et aux tendresses du Saxon. La lenteur avec laquelle la fusion s'est préparée fait que, le moment venu, sa réalisation a paru aux regards complète , presque subite ; hier encore les auteurs de langue anglaise en étaient
^ Le roman de Boccace est en strophes de huit vers et s'appelle II Filostrato (victime d'amour); texte dans les Opère voUjari di Giov. Boc caccio, Florence, 1831, 8", t. XIll.
- Troylus nndCryseyde, dans, \ei Complète Works, éd. Sliea.1, Oxford, 1894, t. 11, divisé en cinq livres et écrit en strophes de sept vers, rimant a bab bec. Cf. les textes de ce poème p. p. la Chaucer Society. Pour la comparaison des poèmes de Chaucer et de Boccace, voir Troylus and Cressida, compared ivith Boccaccio's Filostrato, par M. Rosselti, Londres, Chaucer Society, 1873. Un tiers environ de l'œuvre de Chaucer est ••m|)runté à Boccace. Le Troylus est dédié au poète Gower et au savant Slrode, tous deux arnis de Chaucer.