LA MAISON DE LA RENOMMÉE
L'aigle, venu du ciel pour être son guide, l'emporte là où déjà volait safantaisie, au-dessus des nuages, par delà les sphères, au temple de la Renommée bâti sur un rocher de glace; d'illustres noms gravés dans la roche étincelante fondent au soleil et sont presque indéchiffrables. Le temple lui-même est construit dans le style gothique du temps, tout hérissé de <( niches, clochetons et statues », ajouré de fenêtres « nombreuses comme les flocons d'un jour de neige » i. Là se trouvent ces foules bruissantes auxquelles Chaucer aimait se mêler, dont les murmures berçaient sa pensée, musiciens, harpeurs, jongleurs, ménestrels, diseurs de récits « pleins de rires et de larmes «, magiciens, sorciers et prophètes, spécimens curieux de l'humanité. Dans le temple, la statue de ses dieux littéraires, les chantres de la guerre de Troie : Homère, Darès, et même l'Anglais Geoffrey de Monmouth, (( English Gaufride », et avec eux, Virgile, Ovide, Lucain, Claudien, Stace. Sur l'ordre de Renommée, les noms des héros sont portés par les vents aux quatre coins du monde; une éclatante musique célèbre les exploits des guerriers, « car c'est l'usage de célébrer par de joyeuses sonneries les batailles et le sang répandu )>^; des troupes diverses accourent pour obtenir la gloire; le poète n'oublie pas le groupe, déjà formé à son époque, des fanfarons du vice : « C'est notre bonheur d'être tenus pour vicieux » 3; aussi pressants que pas un, ils récla-
' ... And fui eek of windowes
As nakes falle in grete snowes (vers 1191).
2 For in fighl and blode-sheding
Is used gladly clarioning (vers 1242).
3 We ben shrewes, every -wight, And han delyte in wikkcdnes.
As gode folk han in goodnes;
ment avec instance une mauvaise réputation , faveur que la déesse leur concède gracieusement.
.ailleurs, nous sommes transportés dans la maison des nouvelles, bruyante et houleuse comme la place d'une ville italienne, le jour où est survenu « quelque chose ». On se presse, on s'écrase; on monte les uns sur les autres, pour voir, bien qu'il n'y ait rien à voir : Chaucer décrit d'après nature. Il y a là, en foule, des messagers, des voyageurs, des pèlerins, des marins, chacun portant son sac, plein de nouvelles, plein de mensonges : « Savez-vous pas la nouvelle? — Non. Quoi donc? — Un tel a dit ceci, — et voici ce qiiil fait, — et voilà ce qu'il en sera, — du moins c'est ce qu'on m'a dit. — On verra bien!... » Le vrai et le faux étroitement unis, forment un tout inséparable et s'envolent ensemble. Le moindre petit rien, murmuré en secret dans une oreille d'ami, grandit et puis grandit encore, comme dans la fable de La Fontaine : « Pour une étincelle malencontreuse, voilà toute une ville en feu » '.
And joye to be knowen shrewes....
Wherfor we preyen yow, a-rowe, That our famé be swiche y-knowe In aile thing right as it is (vers 1830).
^ Nost thou
That is betid, lo, late or now?
— No, quod he, telle me whal.
And tban lie tolde him tliis and that.
And swor thcrto that hit was soth —
Thus hath he seyd — and thus he dotli —
Thus shal hit be — Thus herde I seye -
That shal be fond — That dar I leye — (vers 2047)
As fyr is wont to quikke and go
Krom a sparke spronge amis
Til al a cilce brent up is {vers -2030).