‹ Histoire littéraire du peuple anglais (volume 2)Chapitre 138 sur 239 · ROLE DE CRESSIDA · texte numérisé non relu

ROLE DE CRESSIDA

lignée d'héroïnes de roman, déjà parait avec elle la « femme nerveuse » ; elle tressaille au moindre rien, elle est l'être le plus impressionnable qui soit, « tlie ferfuUest "vsdght that might be »; l'état même de l'atmosphère agit sur elle. — Qu'y a-t-ildonc? — Ohl seulement ceci : « Le fils du roi, le bon, le sage, le valeureux, le brillant et noble Trodus. dont chaque action est un exploit, — vous aime, — et si vous n'y mettez pas ordre il en peut mourir. Voilà tout « ^ La conversation continue, de plus en plus habile de la part de Pandare; son ami demande si peu : faites-lui moins mauvais visage, et ce sera assez.

Mais là parait l'art de Chaucer dans ce qu'il a de plus raffiné : les ruses de Pandare , poussées aussi loin que son caractère le permet , eussent pu suffire pour amener une Cressida de roman à céder : mais c'eût été trop simple jeu pour un maître déjà sûr de ses moyens. Il fait dire à Pandare un mot de trop ; Cressida le démasque sur-lechamp, lui fait avouer qu'en demandant moins il souhaitait plus pour son ami, et la voilà rougissante et indignée. Chaucer ne veut pas qu'elle cède par l'effet de discours et de descriptions ; toutes les habiletés de Pandare ne sont là que pour mieux faire apprécier le lent travail intérieur qui s'accomplit au cœur de Cressida; l'oncle aura suffi à la troubler, voilà tout, et c'est à vrai dire quelque chose. Elle n'éprouve pour Troïlus aucun sentiment défini, mais il lui reste de la curiosité. Et lundis qu'elle en est là, l'entretien durant encore, voici de grandes clameurs, la foule se précipite, les balcons se remplissent, des chants éclatent : c'est le retour, après

1 Liv. Il, str. 46.

une sortie victorieuse, d'un des héros qui défendent Troie. Ce héros est Troïlus, et c'est au miUeu de ce décor triomphal que la jolie, fragile, rieuse, tendre Cressida, aperçoit pour la première fois son royal amant.

A son tour, elle rêve, elle médite, elle raisoime. Elle n'est pas encore prisonnière d'amour comme Troïlus : Ghaucer ne va pas si vite ; elle garde son regard lucide ; rimagination et les sens n'ont pas encore pu faire leur œuvre et dresser devant elle ce fantôme étincelant, toujours présent, qui cache la réalité aux amoureux. Elle est encore assez maîtresse d'elle pour discerner des motifs et des objections ; elle discute avec elle-même et passe en revue des raisons hautes, des raisons basses et même quelques-unes de ces raisons pratiques qui seront congédiées sur-le-champ, mais non sans avoir produit de l'effet. Ne nous faisons pas un ennemi de ce fils de roi. Du reste, puis-je l'empêcher de m'aimer? Son amour n'a rien que de flatteur ; n'est-il pas le premier chevalier de Troie après Hector? Quoi de surprenant à sa passion pour moi? Ne suis-je pas jolie? « Je ne voudrais pas que personne me crût capable de le penser... mais toute la ville de Troie prétend que si ». Après tout, je suis libre; pas de mari pour me dire : « échec et mat », et je ne suis pas « une religieuse » ! Mais, « de même qu'en mars, la face étincelante du soleil se voile , de moment en moment, des nuages que chasse le vent... ainsi des pensées, comme des nuages, traversaient son esprit et en obscurcissaient les riantes images » . La voilà qui déroule des raisonnements en sens contraire appuyés de considérations également décisives ' ; elle souffre de cette « di-

' Liv. II, str. 100 et s. : « AnJ, loid! so schc gan in hire thought arguwo, » etc.

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