ROLE DE CRESSIDA
boulie » familière aux amoureux qui ne sont pas encore bien amoureux. Il y a en elle deux Cressida; le dialogue commencé avec Pandare se continue en son cœur; la scène de comédie s'y renouvelle, sur un mode plus recueilli.
Sa décision n'est pas prise ; quand le sera-t-elle? A quel moment précis commence l'amour ? On ne le sait guère ; quand il est venu on fixe la date dans le passé par hypothèse. On dit : ce fut ce jour-là, mais quand ce jour-là était le jour présent, on ne disait rien, on ne savait rien; une sorte de <( peutTêtre » remplissait l'âme, un peut-être délicieux, mais qui n'était qu'un peut-être. Cressida est dans cette période obscure, et le travail qui se fait en elle est montré par l'impression que produisent sur son esprit les incidents de la vie quotidienne. Il semble que tout lui parle d'amour et que le hasard soit ligué contre elle avec Pandare et Troïlus : c'est une apparence, œuvre de son imagination et suscitée par son état d'âme ; il se produit simplement, dans la réalité, que maintenant les menus incidents de la vie la frappent davantage lorsqu'ils ont trait à l'amour; les autres passent inaperçus, si bien que l'amour a toute la place. Elle eût pu s'inquiéter sur elle-même, si elle avait discerné cette différence entre maintenant et autrefois; mais l'aveuglement a commencé, elle n'observe pas que les choses d'amour ont un bien facile accès à son cœur, et que, là où on entre si aisément, c'est d'ordinaire que la porte est ouverte. Elle va promener sa mélancolie dans les jardins du palais ; tandis qu'elle erre dans les allées ombreuses, une jeune fille chante un chant de passion, dont les paroles émeuvent Cressida jusqu'au fond de l'âme. Lahuit tombe, «les choses blanches deviennent grises et
obscures », les étoiles commencent à éclairer le ciel; Cressida rentre pensive , les murmures de la \dlle s'éteignent. Accoudée à sa fenêtre, en face des horizons bleus de la Troade, les arbres du jardin à ses pieds, baignée des pAles lueurs de la nuit, Cressida songe, et comme elle songe, une mélodie trouljle le silence: un rossignol caché dans le feuillage d'un cèdre se fait entendre ; eux aussi, les oiseaux célèbrent l'amour. Et quand le sommeil viendra, à quoi pensera-t-elle en ses rêves, sinon à l'amour ?
Elle est troublée, mais non vaincue ; il faudra encore bien des incidents; ils seront tous menus, vulgaires, insignifiants, et lui paraîtront tous solennels, surhumains, voulus par les dieux. Elle pourra recouvrer, par moments, sa présence d'esprit en face de Pandare, retrouver son rire d'enfant, déjouer ses ruses : carie roman continue en partie double. Cressida est toujours en état de débrouiller les projets les mieux combinés de Pandare , mais elle sait de moins en moins débrouiller l'obscur entrelac des sentiments qu'elle éprouve. Le réseau se resserre ; elle promet maintenant une amitié de sœur : on avait déjà inventé cela au quatorzième siècle. Elle ne peut plus voir Troïlus sans rougir; le voici qui passe et qui salue : comme il est beau ! « Je crois bien qu'elle est maintenant piquée d'une épine qu'elle ne pourra pas ôter de toute la semaine qui vient » K
La passion et le mérite de Troïlus , les inventions de Pandare, le bon vouloir secret de Cressida, un orage qui éclate à propos (nous savons combien Cressida est
* Slie liatli now cauglit a thorn ;
She shal nought puUe it out tliis nexte wyke. God sende mo swich thoines on to pyke !
Liv. II, sir. 182.